Histoire de la théorie sociologique - Livre de l
160 pages
Français

Histoire de la théorie sociologique - Livre de l'élève - Edition 1997

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Description

L'auteur étudie les apports des différents mouvements ainsi que des sociologies qui ont développé des notions fondamentales, soulignant les rapprochements entre des modèles en apparence opposés.

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Date de parution 01 avril 2014
Nombre de lectures 13
EAN13 9782011814616
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Introduction
La tradition sociologique est souvent vue comme une gigantomachie. Cette discipline apparaît alors en bien mauvaise posture, n'atteignant pas la « correction » dans la représentation du monde que fournissent les sciences de la nature, sans pouvoir se réclamer des prestiges d'une connaissance comme la philosophie, qui ne revendique pas nécessairement un caractère scientifique. Les différents paradigmes qui ont été promus par les grands auteurs, dans l'invention, l'enrichissement et l'institutionnalisation de la discipline, apparaissent comme autant d'éléments d'un conflit sans merci, et dont l'issue doit toujours demeurer incertaine.
Il nous a semblé qu'une autre voie était possible dans la description de cette tradition sociologique. Une voie qui mette en avant, autant que possible, et sans nier les différences irréductibles (du moins lorsque celles-ci n'expriment pas des points de vue complémentaires mais des points de vue réellement antithétiques), l'unité des problèmes abordés, et, dans une certaine mesure, de leur traitement. Non pas pour accueillir simultanément les vues les plus incompatibles, ce qui serait absurde. Mais pour montrer que les grands auteurs de la tradition sociologique, dans leur effort d'investigation de la réalité sociale, ne peuvent pas échapper à une situation où, de fait, et en dépit des différences de paradigmes, ils parlent à partir de points de vue semblables. C'est ce point de vue sous-jacent (qui, répétons-le, n'exclut pas qu'il y ait de l'irréconciliable) que nous avons essayé de dégager.
Pour cela, deux voies étaient possibles. La première eût été de s'en tenir au développement des connaissances factuelles, ou empiriques, auquel s'est associée la sociologie : description de situations particulières de la vie sociale, traitement de données quantitatives, récolte de ces données, etc. Cette démarche infinie aurait cependant été peu féconde dans son principe même, puisque l'intérêt de ces investigations tient à leur précision et à leur détail. Leur résumé perd cet avantage.
L'autre voie était donc de s'intéresser à la dimension proprement théorique de l'investigation sociologique, qui permet de fournir un cadre conceptuel à l'élaboration des données empiriques. Il fallait pour cela trouver un thème transversal à la constitution des paradigmes, et suffisamment englobant pour permettre d'envisager la plupart des grands problèmes abordés par la tradition sociologique. Ce thème, nous semble-t-il, existe, et s'impose de lui-même : c'est celui de l'action.
Le thème de l'action est ce qui fait la spécificité des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature : il s'agit de rendre compte de l'effectivité des actions humaines, et de tenter de les décrire dans leur régularité, lorsque celle-ci existe, dans leur intelligibilité, lorsque celle-ci fait spontanément défaut, ou dans leurs résultats, lorsque le lien avec ceux-ci n'est pas évident. À cet égard, la tradition sociologique proprement dite (comme d'ailleurs la science économique) se distingue de la tradition philosophique en ce que, d'emblée, elle a voulu rendre compte de
l'effectivité des actions. Non pas qu'elle se soit interdit, à partir de la connaissance de cette effectivité, les ambitions normatives ou réformatrices, mais elle s'est toujours appliquée à rendre compte de celles-ci à partir du donné préalable des sociétés réelles, dans leur contingence et leur diversité. On pourrait dire qu'un Hegel, par exemple, remplit ces conditions imputées à la sociologie; mais, et c'est le second aspect, la tradition sociologique (contrairement aux perspectives développées par un Hegel) a fait son deuil de toute intimité de plain-pied avec un absolu (au sens des références à une réalité supra-humaine), dans sa description des sociétés.
Ce renoncement a pu revêtir des modalités différentes (par exemple, sur la question de Dieu, croyante chez Tocqueville, franchement athée chez Durkheim, sceptique-ironique chez Pareto, fortement intéressée chez Weber, dans l'expérience d'un « désenchantement ») : toujours est-il que, à la suite du mouvement de la science de la nature, qui a renoncé à essayer de suivre, dans la mise en évidence de la légalité du monde, les traces d'une main divine (ou de quelque absolu que ce soit), la sociologie s'est intéressée à la découverte des registres de l'action humaine, dans leur diversité d'application, sans chercher à y trouver des ressorts providentiels.
Ce thème de l'action peut être conçu de manière large ou étroite : d'une certaine façon, ce problème de définition relève encore d'un problème théorique. Faut-il considérer que l'action est en marge de la connaissance, ou intégrer celle-ci au concept plus général d'action, dont elle serait une variante? Peu importe ici la réponse à cette question. Nous nous intéresserons, quant à nous, aux deux possibilités : en intégrant la question de la connaissance à la description de l'action, dans la mesure où toute action, qui ne soit pas d'ordre automatique, requiert la formation de représentations liées, consciemment ou inconsciemment, aux intentions d'action. Le thème de la connaissance doit donc être intégré à une réflexion sur la théorisation sociologique de l'action, soit qu'on se représente la connaissance comme une forme d'action, soit qu'on la juge indispensable à la production des actions, conçues en un sens plus étroit.
Une autre présentation possible de la tradition sociologique se fonderait sur une tripartition fondamentale des paradigmes. Une première perspective serait « holiste » : elle insisterait sur l'hétérogénéité des groupes par rapport aux individus qui les composent, et sur une capacité d'action propre à ce niveau du groupe. Une deuxième perspective, opposée à la précédente, indiquerait au contraire la nécessité de se référer toujours à l'action des individus pour rendre compte de la vie sociale : c'est ce que l'on appelle l'individualisme méthodologique. Une troisième direction, enfin, insisterait sur l'interaction entre les individus: c'est-à-dire sur le fait que la vie sociale est avant tout le lieu d'actions où est toujours d'emblée impliquée une relation à autrui.
Nous nous sommes éloigné d'une telle présentation pour deux motifs principaux (qui prolongent notre souci de théorisation de l'action).
D'une part, par refus d'une « réification » excessive des points de vue de tel ou tel auteur, qui sont toujours plus souples que ne le laisserait supposer leur association à un schéma défini de manière univoque. Ainsi Comte et Durkheim sont-ils souvent présentés comme des « holistes ». Or ni l'un ni l'autre n'utilise ce terme, qui ne s'est répandu que récemment, sous une acception quelque peu étroite, ne correspondant pas à la pensée de ces auteurs. En revanche, Durkheim parle à plusieurs reprises d'interaction pour définir la vie sociale : il nous a donc semblé utile de ne pas projeter rétrospectivement, pour la classification des auteurs, des catégories auxquelles ils ne se référaient pas eux-mêmes, afin de mieux essayer de suivre le mouvement de leur pensée, dans leur ambivalence ou ambiguïté éventuelle.
Par ailleurs, cette tripartition des paradigmes laisse supposer une relative étanchéité des uns aux autres. Il nous a semblé que l'on pouvait insister sur une perspective telle que, au contraire, la pluralité des modèles d'analyse proposés puisse se montrer comme relevant d'une richesse additive, plutôt que comme d'une incompatibilité : ainsi, le thème de l'interaction (que nous ne définissons pas ici, car il correspond à tout un ensemble de possibilités descriptives) n'a pas à être systématiquement situé à côté de celui de l'individualisme méthodologique : nous essaierons de préciser, dans le cours de notre propos, de telles pistes.