Le Capital

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« Je fais remarquer une fois pour toutes que j'entends par économie politique classique toute économie qui, à partir de William Petty, cherche à pénétrer l'ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise, par opposition à l'économie vulgaire qui se contente des apparences, rumine sans cesse pour son propre besoin et pour la vulgarisation des plus grossiers phénomènes les matériaux déjà élaborés par ses prédécesseurs, et se borne à ériger pédantesquement en système et à proclamer comme vérités éternelles les illusions dont le bourgeois aime à peupler son monde à lui, le meilleur des mondes possibles. »
Karl Marx

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EAN13 9791022301473
Langue Français

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Karl Marx
Le Capital
© Presses Électroniques de France, 2013Préface de la première édition
Julien BORCHARDT.
Berlin-Lichterfelde, août 1919.
Avec la révolution allemande de novembre 1918, l’ère du socialisme a commencé[1]. Socialisme et
socialisation sont les mots du jour. Mais que signifie le socialisme ? Non seulement pour l’homme
cultivé, mais pour tout le monde, il est devenu aujourd’hui urgent et nécessaire d’en connaître les
doctrines fondamentales.
Le fondateur du socialisme scientifique est Karl Marx (né en 1818, à Trèves ; mort en 1883, à
Londres). Son œuvre essentielle Le Capital rassemble les doctrines fondamentales du socialisme.
Connaître ce livre est donc le devoir strict de quiconque veut comprendre ou, à plus forte raison,
influencer l’évolution de notre temps.
Devoir, cependant, qui n’est pas des plus faciles à remplir. Celui qui veut lire Le Capital se heurte à
une foule de difficultés. Oui, on peut le dire, pour le profane il est absolument illisible. Or la
plupart des hommes sont nécessairement des profanes.
Il y a d’abord l’immensité de l’ouvrage. Les trois volumes qui le constituent ne comptent pas moins
de 2 200 grandes pages imprimées. Qui peut lire ces 2 200 pages, à moins de vouloir en faire un
objet d’étude spéciale et de délaisser toute occupation professionnelle ? À cela s’ajoute un mode
d’expression particulièrement difficile à suivre. Ce zèle excessif qui voudrait montrer sous un jour
favorable tous les côtés d’un grand homme a fait dire que Marx, écrivain, avait un style clair, direct
et facile. Cela n’est même pas juste pour ses plus petits écrits, rédigés pour des journaux. Mais
l’affirmer de ses ouvrages d’économie, c’est tout simplement dire une contre-vérité. Pour
comprendre son mode d’expression, il faut un effort de pénétration en profondeur, une grande
tension de l’esprit, un contact plein d’amour avec l’œuvre, et condition également indispensable, de
vastes connaissances spéciales dans le domaine de l’économie politique. La raison de cette difficulté
est fort aisée à reconnaître. L’œuvre de Marx représente un immense travail de pensée. Tout lui était
familier de ce que la science économique avait réalisé avant lui, et il en a énormément accru les
matériaux par ses recherches personnelles ; tous les problèmes de l’économie, il les a repensés, et ce
sont justement les plus difficiles d’entre eux auxquels il a donné des solutions nouvelles. Tout son
esprit, toute son énergie se trouvaient à tel point absorbés par le contenu qu’il n’accordait pas
d’importance à la forme. À côté de l’abondance des pensées qui ne cessaient de l’occuper,
l’expression luiparaissait indifférente. De même, il n’avait sans doute plus le sentiment que quantité
des choses qui lui étaient familières et lui paraissaient évidentes pouvaient receler les plus grandes
difficultés pour les autres, pour ceux qui ne possèdent point d’aussi grandes connaissances. D’autant
plus qu’il n’aura guère songé, sans doute, à écrire pour des profanes. C’est une œuvre de spécialiste,
une œuvre de science qu’il voulait donner.
Quoi qu’il en soit, il reste que la difficulté de l’expression ne peut être surmontée qu’en y employant
une somme de temps et de travail dont le profane ne saurait, par définition, disposer.
À quoi s’ajoute encore une troisième difficulté, la plus importante. L’œuvre de Marx, de la première
à la dernière ligne, est d’une seule venue ; les différentes parties de sa doctrine dépendent si
étroitement les unes des autres qu’aucune d’entre elles ne saurait être bien comprise sans la
connaissance des autres. Quiconque entreprend la lecture des premiers chapitres ne peut
naturellement savoir ce que contiennent les chapitres ultérieurs et doit donc nécessairement acquérir
une image fausse de la doctrine tant qu’il n’a pas étudié les trois volumes jusqu’à la fin.
Cette difficulté est encore accrue du fait que Marx n’a pas pu terminer son œuvre. Il n’a
définitivement rédigé que le premier volume du Capital, paru en 1867. Les deux autres tomes n’ont
été publiés qu’après sa mort, par son ami Friedrich Engels[2]. Or, ces deux derniers volumes étaient
loin d’être prêts pour l’impression, de sorte que Engels a souvent inséré dans le texte les esquisses où
Marx jetait, une première fois, ses idées sur le papier. Il en résulte d’innombrables répétitions. Lelecteur non prévenu – et le profane ne saurait l’être – voit avec surprise la même pensée reparaître
sans cesse, sous de nombreux termes, dix fois, quinze fois et davantage encore, sans qu’il en perçoive
la raison. Cela explique que les savants eux-mêmes se contentent d’ordinaire de lire le premier
volume, et qu’ils sont amenés à mal comprendre ce que Marx a voulu dire. Il en va de même, bien
plus encore, pour le profane, pour l’ouvrier, par exemple, qui après avoir dépensé un effort peut-être
considérable, dans ses heures de loisir, pour lire jusqu’au bout le premier volume, évitera
prudemment la lecture du second et du troisième.
Toutes ces raisons m’avaient, dès avant la guerre, amené à penser qu’il était urgent de rendre lisible
Le Capital pour la masse de ceux qui aspirent à en connaître le contenu sans être à même, pour ainsi
dire, d’y sacrifier une partie de leur travail et de leur vie. Il ne s’agit pas, bien entendu, de populariser
la doctrine de Marx, de procéder à l’une de ces vulgarisations qui consistent à ce qu’un autre expose
librement, en essayant de le rendre compréhensible, ce que Marx lui-même enseigne. De tels travaux
existent en suffisance. (Souvent, d’ailleurs, ils souffrent du fait que leur auteur n’a lui-même lu que
le premier volume, ne considérant pas les deux autres comme essentiels) Mais il s’agit au contraire
de laisser Marx parler lui-même, de présenter son propre ouvrage, ses propres paroles, de manière à
ce que tout le monde, avec un peu de temps et de peine, soit en mesure de les comprendre.
Telle était la tâche que je me représentais en esprit depuis des années[3]. La guerre et ses loisirs
obligatoires m’en ont accordé le temps nécessaire. J’en présente le résultat au publie et dois encore
exposer pour quelles raisons je me suis considéré comme capable d’un tel travail, et de quelle façon
j’ai procédé.
*
* *
Si j’estime nécessaire de dire quelques mots de ma compétence pour le présent travail, cela vient de
la situation politique telle qu’elle s’est constituée en Allemagne depuis la guerre mondiale. Je
prévois que les milieux auxquels mon activité politique n’a pas le don de plaire seront tentés de
m’accuser d’ignorance, de déclarer que je n’ai jamais rien compris à Marx et ne suis donc pas en
droit d’entreprendre pareille tâche. C’est ce genre d’argumentation que je désire écarter de prime
abord. J’exposerai donc brièvement ce qui suit.
En 1909, j’ai fait paraître un petit ouvrage sur Les Notions fondamentales de la science
économique (Die Grundbegriffe der Wirtschaftslehre), contenant une vulgarisation de la
théorie marxiste de la valeur et de la plus-value. Le Hamburger Echo, qui est violemment opposé
à la tendance que je représente, mais que les mêmes personnes rédigent encore aujourd’hui, écrivait,
le 7 février 1909, à propos de cet opuscule :
« C’est avec raison qu’on a appelé la traduction dans une autre langue un art, spécialement en ce
qui concerne les œuvres des poètes, et cet art est loin d’être aussi simple que beaucoup l’imaginent
lorsqu’il s’agit de ne rien laisser perdre, dans le texte traduit, de l’esprit, du parfum, de la couleur et
de l’atmosphère de l’original. Une traduction littérale reste loin de compte ; tout au contraire, il faut
souvent s’écarter des moyens d’expression de l’original lui-même et en choisir qui soient propres à
produire le même effet dans l’autre langue. La loi formulée par Lessing, dans son Laocon, pour
divers arts, trouve également ici son application. À titre d’exemples, contentons-nous de citer la
traduction d’Homère due à Voss et celle du Don Juan de Byron, par Otto Gildemeister. L’une et
l’autre sont moins correctes et moins fidèles, quant à la lettre, que toutes les autres, et cependant,
rata pneumata (en esprit) elles sont infiniment plus fidèles, car elles respirent et reflètent l’essence
et le caractère de l’original.
« De même, la vulgarisation des ouvrages scientifiques est aussi un art. Là également, beaucoup
se sentent appelés, mais il y a peu d’élus. Il ne suffit pas d’extraire les idées et de les servir en abrégé.
Presque toujours, il faut soumettre toute la matière à une véritable refonte et, pour la présentation,
la disposition et le classement, adopter une démarche originale.« Science et érudition ne sont pas identiques.
« Les ouvrages scientifiques originaux sont souvent encombrés d’érudition. La théorie, loin
d’apparaître comme un tout achevé, conforme à un ordre systématique, y est quelque chose en
devenir ; l’auteur la développe génétiquement à la fois et dialectiquement, selon des points de vue
particuliers, et souvent même à la façon d’une polémique dirigée contre les théories adverses. Or,
tout ce travail accessoire, fort savant, mais passible d’égarer facilement le profane, peut et doit être
écarté si l’on veut que le résultat proprement scientifique se trouve exposé dans sa pureté, avec une
conséquence rigoureusement logique, et soit aisément accessible à tous. Ce qui doit paraître, c’est
uniquement le produit et non point la savante démarche du travail, ce qui, naturellement, n’exclut en
rien le sérieux de l’exposé. Et si quelques parties du travail accessoire se trouvent présenter un
intérêt, il convient de ne les donner que sous forme de compléments spéciaux.
« Le travail de vulgarisation doit en premier lieu se borner à l’essentiel, aux idées principales, et
ne pas se surcharger de trop de matière, ce qui outrepasserait le pouvoir d’assimilation de la masse.
« Il n’est pas moins important d’illustrer les abstractions au moyen d’exemples concrets, de cas
tangibles empruntés à la vie. Beaucoup ont peine à penser par concepts des objets difficiles et
complexes ; les éléments conceptuels une fois analysés – ce que l’on ne saurait omettre, d’ailleurs –
puis rendus clairs au moyen d’illustrations intuitives, ce qui est abstrait cesse de rester pâle et
décoloré, mais entre dans les cerveaux avec une précision toute plastique. La ténacité de la croyance
en Dieu a, tout au moins pour une large part, son explication dans le fait que la moyenne des esprits
tend à personnifier les idées abstraites.
« Si la matière à exposer est, en outre, illustrée par des comparaisons tirées d’autres domaines, cela
n’en vaut que mieux. Et un peu d’esprit semé çà et là, anime le tout et le rend attrayant.
« Toutes choses qui s’appliquent également aux causeries populaires.
« Nous sommes heureux de pouvoir écrire que l’ouvrage de Julian Borchardt vulgarise excellemment
les idées centrales de l’économie marxiste, et cela, en général, tout à fait dans le sens de ce qu’on
vient de lire. Quelle concision, quelle simplicité et quelle clarté dans la façon dont, par exemple, la
première page résume la pointe même de la théorie de la plus-value : « Le capital achète la force de
travail et paye, à cet effet, le salaire. En travaillant, l’ouvrier crée une valeur nouvelle qui ne lui
appartient pas, mais au capitaliste. Il lui faut travailler un certain temps pour restituer la seule valeur
du salaire. Mais cela fait, il ne s’arrête pas, il continue, au contraire, à travailler pendant quelques
heures de la journée. La valeur nouvelle qu’il produit alors et qui, par conséquent, dépasse le
montant du salaire, est la plus-value. » – Des données plus détaillées sur la valeur et le travail, de
même que sur le profit du capital, ne sont pas moins clairement exposées à part dans les deux
derniers des six chapitres de l’ouvrage, harmonieusement répartis en subdivisions.
« Sans que l’exposition s’en trouve alourdie, l’évolution historique a été mêlée à la coopération et à
la division du travail, dans la mesure où elle peut servir à une meilleure compréhension de la
production capitaliste.
« Et ainsi de suite.
« Comme l’auteur le dit dans sa préface, il n’a pas voulu présenter un système clos de science
économique, mais uniquement la démarche de pensée qui est à la base du Capital de Marx, premier
volume. Il y a parfaitement réussi et nous n’hésitons pas à recommander vivement ce petit livre,
comme introduction à l’économie marxiste, à tous ceux qui n’ont pas encore une exacte
connaissance de cette dernière. »
Voilà sans doute qui suffira à trancher définitivement la question de ma compétence pour le présent
travail. J’ajouterai simplement qu’il y a maintenant 30 années en chiffres ronds que j’ai commencé à
m’occuper professionnellement, et de la façon la plus intensive, du Capital de Marx et qu’il y aura
bientôt 20 ans qu’à la demande de l’Institut des sciences sociales de Bruxelles, j’ai traduit en français(en collaboration avec le camarade belge Vanderrydt) les second et troisième volumes du Capital[4].
*
* *
Encore quelques mots sur la façon dont j’ai cherché à remplir la tâche que je m’étais donnée. Je
devais m’efforcer de laisser autant que possible intactes les propres paroles de Marx et de borner
mon activité à un travail d’omission et de regroupement. Comme on l’a déjà lu plus haut, la
difficulté de l’œuvre de Marx réside, pour une très grande part, dans le fait que, pour en saisir
convenablement une des parties, il faudrait, en réalité, connaître déjà toutes les autres. Il n’y aurait
guère d’exagération à affirmer que les premiers chapitres doivent faire au profane qui, pour la
première fois, se risque à leur lecture, l’impression d’être écrits en chinois. Cela vient justement de
ce qu’il n’a encore aucune idée de l’esprit, de la manière de voir particulière à tout l’ouvrage. Pour
lui rendre accessible cette dernière, il faut connaître d’importantes études qui n’apparaissent que dans
le troisième volume. Aussi, dès la première minute, ai-je su avec évidence que je devais retourner du
tout au tout la suite des idées et de leur présentation. Beaucoup de ce qui figure dans le troisième
tome a dû être placé tout au commencement. De même, il m’a fréquemment fallu réunir des textes
répartis entre plusieurs chapitres souvent fort éloignés, ou au contraire en séparer d’autres, et, ce
faisant, rédiger le plus souvent, cela va sans dire, des phrases de transition, tandis que, dans
l’ensemble, le texte même de Marx restait invariable.
C’était déjà beaucoup de gagné. S’il arrive, peut-être, que quelqu’un veuille se donner la peine de
comparer mon édition avec l’original, on remarquera avec surprise combien de raisonnements,
jusque-là des plus pénibles à suivre, sont devenus clairs et compréhensibles par la simple
modification de la suite assignée aux idées.
Les coupures n’ont pas été moins fécondes. Il va de soi que, de toutes les innombrables répétitions
contenues dans le deuxième et dans le troisième volume, il n’a été retenu et inséré qu’une seule
version. Mais, outre cela, mon objet n’était point de reproduire tout l’ouvrage dans tous ses détails.
Il fallait, au contraire, procéder à un choix, de manière à ce que le lecteur puisse connaître, à travers
les termes mêmes de Marx, l’enchaînement fondamental des pensées, sans être cependant effrayé ou
accablé par la trop grande étendue de l’ouvrage. Quiconque en éprouvera le besoin, pourra, en
comparant, s’assurer s’il manque peut-être quelque chose d’essentiel. Afin de faciliter ce contrôle,
j’ai indiqué, au commencement de tous les chapitres, et partout ailleurs où je l’ai pu, les parties de
l’original auxquelles j’ai eu recours.
Il n’en est pas moins resté un nombre assez considérable de passages qu’il n’était pas possible de
maintenir tels qu’ils ont été rédigés par Marx. Sinon ils seraient demeurés incompréhensibles, et il a
fallu, pour ainsi dire, les « traduire » en allemand. Pour rendre également possible un contrôle à cet
égard, et qu’on puisse juger si j’ai pris certaines libertés non permises et modifié le sens de l’original,
je citerai deux de ces passages à titre d’exemple.
erDans le 1 volume, chap. 13,1[5], l’original porte :
« Dans la coopération simple, et même dans la coopération caractérisée par la division du travail, la
substitution de l’ouvrier collectif à l’ouvrier individuel reste toujours plus ou moins accidentelle. Le
machinisme, à part quelques exceptions dont il sera question plus tard, ne fonctionne qu’entre les
mains (sic) d’un travail directement socialisé ou commun. Le caractère coopératif du procès de
travail devient donc maintenant une nécessité technique, imposée par la nature même du moyen de
travail. »
Ici, j’ai modifié (p. 95,96 de la présente édition) comme suit :
« Dans la coopération simple, et même dans la coopération caractérisée par la division du travail, la
substitution de l’ouvrier collectif à l’ouvrier individuel reste toujours plus ou moins accidentelle. Le
machinisme (à part quelques exceptions dont il sera question plus tard) exige forcément un travailsocialisé (c’est-à-dire le travail commun, méthodiquement organisé, de plusieurs). La nature même
du moyen de travail transforme dès lors la coopération méthodique en nécessité technique. »
eLe 2 volume contient, à la page 54, le passage suivant :
« Si, dans les transactions de notre capitaliste d’argent, l’argent fonctionne comme moyen de
paiement (la marchandise n’étant à payer par l’acheteur que dans un délai plus ou moins court), le
surproduit destiné à la capitalisation ne se transforme pas en argent, mais en créances, en titres de
propriété sur un équivalent que l’acheteur n’a peut-être pas encore en sa possession, mais seulement
en vue. »
J’en ai fait ceci (p. 261)
« Si les marchandises vendues par notre capitaliste ne sont pas payables tout de suite, mais seulement
au bout d’un certain délai, la partie du surproduit devant être incorporée au capital ne devient pas de
l’argent, mais prend la forme de créances, de titres de propriété sur une contre-valeur déjà, peut-être,
en possession de l’acheteur, ou bien qu’il a seulement en vue[6] »
Je terminerai en exprimant l’espoir que ce travail n’aidera pas seulement à la compréhension de
Marx, mais encore qu’il sera favorable au savoir économique en général et pourra surtout être utile à
la cause du socialisme. Je serais particulièrement heureux si cette mienne édition, à tous accessible,
devait éveiller chez nombre de lecteurs le désir de s’attaquer ensuite à l’étude de l’original.
Berlin-Lichterfelde, août 1919.
Julien Borchardt.Préface de la troisième édition
Un an et neuf mois se sont écoulés depuis la publication de cette édition populaire du Capital de
Marx. Pendant cette période, la vente du livre a été interrompue au moins six mois – en partie pour
des raisons générales, d’ordre politique et économique, comme le coup d’État de Kapp, des
dépressions économiques, etc., en raison aussi d’un retard dans l’impression de la deuxième édition.
Il est donc permis de dire que 10 000 exemplaires ont été mis en circulation dans un intervalle de 15
mois seulement, et pourtant l’intérêt suscité par le livre est tel qu’une troisième édition apparaît
comme nécessaire.
S’il faut être sincère, je dirai que ce succès ne me surprend en aucune façon. Je n’ai été que trop
profondément convaincu pendant de longues années, de la nécessité d’un tel livre. Bien plus, je ne
doute pas que le succès se fût encore prononcé beaucoup plus vite sans les obstacles créés par ces
questions d’argent, si funestes dans notre âge capitaliste. La publicité, de nos jours, est
démesurément coûteuse et les quelques personnes qui, jusqu’à présent, m’ont aidé dans la
publication du livre, ne sont ni les unes ni les autres comblées par la fortune.
Naturellement, je n’ai pas l’immodestie d’attribuer le grand succès du livre à mon seul travail.
Connaître les doctrines de Marx est en effet devenu, aujourd’hui, une nécessité absolue pour des
centaines de milliers d’esprits éveillés. Ils ont soif d’entendre son message : la lecture, pour eux, est
une manne.
Toutefois, je crois pouvoir dire que j’ai probablement réussi, dans l’ensemble, à rendre
l’enseignement du maître dans la forme voulue, dans une forme qui, d’une part, en conserve
fidèlement le sens et le contenu et qui, d’autre part, en rend la compréhension accessible au profane
et au débutant. Je l’induis du moins des nombreux articles consacrés au livre dans la presse et qui,
autant que j’aie pu voir, étaient tous louangeurs. Car il s’est produit, sur ce point, cette chose si rare
que toutes les tendances du mouvement ouvrier, et même la presse bourgeoise, se sont trouvées
d’accord.
Je profite de l’occasion pour répéter encore à mes lecteurs qu’il ne faut pas oublier que l’œuvre de
Marx est restée inachevée ; non pas seulement par l’extérieur, non pas seulement en ce sens qu’il ne
fut pas donné à l’auteur de mettre la dernière main à la rédaction définitive, mais aussi quant au fond.
La démarche de l’esprit s’interrompt brusquement. On ne doit donc point s’étonner si cette petite
édition s’interrompt brusquement, elle aussi. Là aussi réside l’une des raisons de la difficulté de
compréhension. Ici non plus, les alouettes ne tomberont pas toutes rôties dans le bec du lecteur.
L’assimilation du contenu exige un travail. Mais justement ce travail se trouve considérablement
facilité par la présente édition et j’espère que beaucoup lui devront de pouvoir lire aussi et
comprendre l’original.
Peut-être mes lecteurs apprendront-ils avec intérêt qu’une édition anglaise du livre a paru entre
temps, tandis qu’une traduction russe se trouve actuellement en préparation.
L’index ajouté à la présente réédition sera le bienvenu pour le lecteur désireux de découvrir ou de
retrouver tel ou tel passage, de même que pour lui permettre de se retrouver dans l’ensemble du
livre.
Julien BorchardtPréface de l’édition remaniée de 1931
Je suis heureux de pouvoir publier aujourd’hui le présent ouvrage dans une édition remaniée,
réalisant une présentation sensiblement plus complète et mieux conçue. On y trouvera plusieurs
chapitres qui manquaient auparavant. Ont été ajoutés les textes de Marx sur le salaire, les
importantes recherches du deuxième volume sur la circulation et la reproduction du capital ; la
théorie des crises dans le texte même de Marx, et enfin la théorie de la rente foncière. (En
compensation de quoi j’ai pu écarter le texte par moi rédigé, concernant les crises) En outre, j’ai
remanié avec le plus grand soin l’ensemble du texte en y apportant des compléments et des
corrections de détail.
Pourquoi ces chapitres manquaient-ils tout d’abord ? Pour une raison tout extérieure : le manque de
capital avait empêché l’accessibilité du Capital. À l’époque de la guerre et de l’inflation, où les
éditions précédentes avaient été établies et publiées, l’argent faisait tout simplement défaut.
Aujourd’hui, les anciennes éditions étant épuisées, j’ai pu, grâce à l’appui de quelques amis, joindre
les chapitres manquants, souvent réclamés par les lecteurs eux-mêmes.
Au cours des années écoulées dans l’intervalle, le présent ouvrage a été également fort répandu dans
d’autres pays. Il a été traduit en anglais, en russe, en bulgare, en japonais et en espagnol.
Julien Borchardt1. Marchandise, prix et profit [ 7 ]
L’économie politique traite de la façon dont les hommes se procurent les biens dont ils ont besoin
pour vivre. Dans les États capitalistes modernes, les hommes se procurent uniquement ces biens par
l’achat et la vente de marchandises ; ils entrent en possession de celles-ci en les achetant avec
l’argent qui constitue leur revenu. Il existe des formes très diverses de revenu, que l’on peut
cependant classer en trois groupes : le capital rapporte chaque année au capitaliste un profil, la terre
rapporte au propriétaire foncier une rente foncière et la force de travail – dans des conditions
normales et tant qu’elle reste utilisable – rapporte à l’ouvrier un salaire. Pour le capitaliste, le
capital ; pour le propriétaire foncier, la terre et, pour l’ouvrier, sa force de travail, ou plutôt son
travail lui-même, apparaissent comme autant de sources différentes de leurs revenus, profit, rente
foncière et salaire. Et ces revenus leur apparaissent comme les fruits, à consommer annuellement,
d’un arbre qui ne meurt jamais, ou plus exactement de trois arbres ; ces revenus constituent les
revenus annuels de trois classes : la classe du capitaliste, celle du propriétaire foncier et celle de
l’ouvrier. C’est donc du capital, de la rente foncière et du travail que semblent découler, comme de
trois sources indépendantes, les valeurs constituant ces revenus.
Le montant du revenu des trois classes joue un rôle essentiel pour déterminer la mesure dans laquelle
les hommes ont accès aux biens économiques ; mais, d’autre part, il est clair que le prix des
marchandises n’est pas moins essentiel. Aussi la question de savoir d’après quoi se fixe le montant
des prix a-t-elle, dès les origines, considérablement occupé l’économie politique.
Au premier abord, cette question ne semble pas présenter de difficulté particulière. Considérons un
produit industriel quelconque ; le prix est établi par le fabricant, qui ajoute au prix de revient le
profil habituel dans sa branche. C’est dire que le prix dépend du montant du prix de revient et de
celui du profit.
Dans le prix de revient, le fabricant fait entrer tout ce qu’il a dépensé pour la fabrication de la
marchandise. Ce sont, en premier lieu, les dépenses pour les matières premières et les matières
auxiliaires de la fabrication (par exemple, coton, charbon, etc.), puis les dépenses relatives aux
machines, aux appareils, aux bâtiments ; outre cela, ce qu’il doit payer en rente foncière (par
exemple, le loyer) et enfin le salaire du travail. On peut donc dire que le prix de revient, pour le
fabricant, se répartit entre trois rubriques :
1. Les moyens de production (matières premières, matières auxiliaires, machines, appareils,
bâtiments) ; 2. La rente foncière à payer (qui entre également en ligne de compte lorsque la fabrique
se trouve construite sur un terrain appartenant au fabricant) ; 3. Le salaire.
Mais pour peu qu’on examine ces trois rubriques de plus près, des difficultés insoupçonnées ne
tardent pas à apparaître.
Prenons, pour commencer, le salaire. Plus il est bas ou élevé, et plus est bas ou élevé le prix de
revient ; plus donc est bas ou élevé le prix de la marchandise fabriquée. Mais qu’est-ce qui détermine
le montant du salaire Y Disons que c’est l’offre et la demande de la force de travail. La demande de
force de travail émane du capital qui a besoin d’ouvriers pour ses exploitations. Une forte demande
de force de travail équivaut donc à un fort accroissement du capital. Mais de quoi le capital se
compose-t-il ? D’argent et de marchandises. Ou plutôt, l’argent (comme on le montrera plus tard)
n’étant lui-même qu’une marchandise, le capital se compose simplement et uniquement de
marchandises. Plus ces marchandises ont de valeur et plus le capital est grand, et plus est grande la
demande de force de travail et l’influence de cette demande sur le montant du salaire, de même que –
par voie de conséquence – sur le prix des produits fabriqués. Mais qu’est-ce qui détermine la valeur
(ou le prix) des marchandises constituant le capital ? Le montant du prix de revient, c’est-à-dire des
frais nécessaires à leur fabrication. Or, parmi ces frais de fabrication, figure déjà le salaire lui-même !
C’est donc, en dernière analyse, expliquer le montant du salaire par le montant du salaire, ou le prix
des marchandises par le prix des marchandises !
En outre, il ne nous sert à rien de faire intervenir la concurrence (offre et demande de forces detravail). La concurrence fait sans doute monter ou tomber les salaires. Mais supposons que l’offre et
la demande de forces de travail s’équilibrent. Qu’est-ce donc, alors, qui détermine le salaire ?
Ou bien l’on admet, par contre, que le salaire est déterminé par le prix des moyens de subsistance des
ouvriers. Ces moyens de subsistance ne sont eux-mêmes que des marchandises ; dans la
détermination de leur prix, le salaire joue aussi un rôle. L’erreur est évidente.
Une seconde rubrique, dans les éléments du prix de revient, était représentée par les moyens de
production. Il n’est pas besoin de longues considérations pour montrer que le coton, les machines, le
charbon, etc., sont également des marchandises auxquelles s’applique exactement ce qu’on a déjà dit
de celles qui constituent les moyens de subsistance de l’ouvrier ou le capital du capitaliste.
La tentative qui consistait à expliquer le montant du prix à partir du prix de revient a donc
lamentablement échoué. Elle aboutit tout simplement à expliquer le montant du prix par lui-même.
Au prix de revient, le fabricant ajoute le profit usuel. Ici, toutes les difficultés semblent écartées, car
le tant pour cent (le taux) du profit qu’il doit s’attribuer est connu du fabricant, ce taux étant d’un
usage général dans la branche. Naturellement, cela n’exclut point que, par suite de circonstances
particulières, un fabricant, dans certains cas, prenne plus ou moins que le profit d’usage. Mais, en
moyenne générale, le taux du profit est le même dans toutes les entreprises de la même branche. Il
existe donc, dans chaque branche, un taux moyen de profit.
Point seulement cela. Les divers taux de profit, dans des branches différentes se trouvent mis dans un
certain accord par la concurrence. Il ne peut, en effet, en aller autrement. Car dès que des profits
particulièrement élevés sont réalisés dans une branche, les capitaux des autres branches, où ils ne
sont pas si favorablement placés, s’empressent d’affluer dans la branche favorisée. Ou bien les
capitaux qui ne cessent de naître et qui cherchent des placements avantageux, s’adressent de
préférence à de telles branches, particulièrement profitables ; la production, dans ces branches ne
tardera pas à s’accroître considérablement et, pour écouler les marchandises dont la quantité se
trouve fortement augmentée, il faudra réduire les prix et, par conséquent, les profits. Le contraire se
produirait si une branche quelconque ne donnait que des profits particulièrement bas : les capitaux
abandonneraient cette branche au plus vite, la production y décroîtrait d’autant, ce qui entraînerait
une augmentation des prix et des profits.
Ainsi, la concurrence tend à une égalisation générale du taux des profits dans toutes les branches, et
l’on peut parler à bon droit d’un taux moyen général de profit, taux qui, dans toutes les branches de
la production, sans être rigoureusement identique, n’en est pas moins le même approximativement.
Toutefois, cela est loin de sauter aux yeux comme l’égalité du taux des profits à l’intérieur d’une
même branche, vu que, dans des branches diverses, les frais généraux, l’usage et l’usure des
machines, etc., peuvent être extrêmement différents. Pour compenser ces différences, il se peut que le
profit brut – c’est-à-dire le tant pour cent effectivement ajouté au prix de revient par le fabricant –
soit, dans telle branche, considérablement plus élevé ou plus bas que dans les autres. Circonstance
qui dissimule la véritable réalité. Mais, déduction faite des frais divers, il reste cependant, dans les
différentes branches, un profit net approximativement identique.
Un taux moyen général de profit existant donc, le montant du profit effectivement donné par une
entreprise dépend donc de l’importance de son capital. Sans doute – comme on l’a déjà mentionné –
il n’est pas tout à fait indifférent que l’entreprise fabrique des canons ou des bas de coton, le taux du
profit variant selon la sécurité du placement, la facilité des débouchés, etc. Mais ces différences ne
sont pas tellement importantes. Supposons que le taux moyen général de profit s’élève à 10 % ; il est
clair, alors, qu’un capital de 1 million doit rapporter dix fois autant qu’un capital de 100 000 francs
(naturellement, à condition que l’entreprise soit conduite comme il convient et sous réserve de tous
les accidents ou de toutes les chances que peut connaître une affaire).
Il s’ajoute à cela que non seulement les entreprises industrielles – c’est-à-dire les entreprises qui
produisent des marchandises – engendrent un profit, mais encore il en va de même des entreprises
commerciales, lesquelles se contentent de transmettre le produit du producteur au consommateur ; demême aussi, des banques, des entreprises de transports, des chemins de fer, etc. Et dans toutes ces
entreprises, le profit, pourvu que les affaires y soient faites convenablement, dépend du montant du
capital qui y a été placé. Quoi d’étonnant à ce que, dans la conscience de ceux qui s’occupent
pratiquement de ces affaires, s’établisse la conviction que le profit naît en quelque sorte de
luimême, à partir du capital ; il en naît, croit-on alors, comme les fruits naissent d’un arbre
convenablement cultivé. Toutefois, le profit n’est pas tant considéré comme l’un des aspects naturels
du capital que comme le fruit du travail du capitaliste. Et en fait, nous avons dû toujours supposer
une gestion convenable de l’entreprise. La compétence personnelle du chef d’entreprise est des plus
importantes. Si elle fait défaut, le profit de l’entreprise tombera aisément au-dessous du taux moyen
général de profit, tandis qu’un chef d’entreprise entendu pourra réussir à le faire monter au-dessus.2. Profit et vente des marchandises [ 8 ]
Mais comment un profit peut-il naître « de lui-même » du capital ? Pour la production d’une
marchandise, le capitaliste a besoin d’une certaine somme, disons 100 francs. Cette somme doit
représenter toutes ses dépenses en matières premières, fournitures, salaires, usure des machines,
appareils, bâtiments, etc. Il vend ensuite la marchandise fabriquée 110 francs. Admettre que la
marchandise fabriquée vaut vraiment 110 francs, ce serait admettre que cette valeur qui s’y est
ajoutée au cours de la production, n’est née de rien. Car les valeurs payées 100 francs par le
capitaliste existaient déjà toutes avant la production de cette marchandise. Or, une telle création ex
nihilo répugne à tout bon sens. C’est pourquoi l’on a toujours été et l’on est encore d’avis que la
valeur de la marchandise n’augmente pas au cours de la production, mais que le capitaliste, après la
fabrication de la marchandise, a seulement entre les mains la même valeur qu’auparavant – soit, dans
notre exemple, 100 francs.
D’où peuvent donc provenir les 10 francs supplémentaires qu’il touche à la vente de la
marchandise ? Le simple fait que la marchandise passe des mains du vendeur à celles de l’acheteur ne
saurait en augmenter la valeur, car cela aussi serait une création ex nihilo.
On suit généralement deux méthodes pour sortir de cette difficulté. Les uns disent que la
marchandise a réellement plus de valeur entre les mains de l’acheteur qu’entre celles du vendeur,
parce qu’elle satisfait, chez l’acheteur, un besoin que n’a pas le vendeur. Les autres disent que la
marchandise n’a pas, en fait, la valeur que doit payer l’acheteur ; le surplus est pris à ce dernier sans
autre valeur.
Considérons l’une et l’autre explication. L’écrivain français Condillac écrivait en 1776 (dans une
étude sur le commerce et le gouvernement) : « Il est faux qu’on donne, dans l’échange des
marchandises, même valeur contre même valeur. Au contraire. Chacun des deux contractants donne
toujours une valeur plus petite contre une plus grande… Si l’on échangeait toujours, en effet, des
valeurs égales, il n’y aurait aucun profit à faire pour aucun des contractants. Mais ils gagnent ou, du
moins, devraient gagner tous deux. Pourquoi ? La valeur des choses réside uniquement dans leur
rapport avec nos besoins. Ce qui, pour l’un, est plus, est moins pour l’autre, et réciproquement…
Nous voulons nous défaire d’une chose qui nous est inutile afin d’en recevoir une qui nous soit
utile ; nous voulons donner le moins pour le plus… »
Étrange calcul, en vérité ! Quand deux personnes échangent quelque chose, chacune donnerait à
l’autre plus qu’elle ne reçoit ? Cela signifierait que si j’achète pour 100 francs un veston à mon
tailleur, le veston, possédé par le tailleur, vaut moins de 100 francs, mais qu’il les vaut quand c’est
moi qui en suis le possesseur ! De même, l’échappatoire qui consiste à dire que la valeur des choses
réside uniquement dans leur rapport avec nos besoins, ne nous fait point avancer d’un pas. Car (sans
parler de la confusion entre valeur d’usage et valeur d’échange, sur lesquelles nous reviendrons plus
tard), si le veston est plus utile à l’acheteur que son argent, l’argent est plus utile au vendeur que le
veston.
Si, par contre, on admet que les marchandises sont généralement vendues à un prix supérieur à leur
valeur, il en découle des conséquences encore plus curieuses. Supposons que, par suite de quelque
inexplicable privilège, il soit donné au vendeur de vendre la marchandise au-dessus de sa valeur, par
exemple 110 francs, alors qu’elle n’en vaut que 100, par conséquent avec 10 % d’augmentation du
prix. Le vendeur encaisse donc une plus-value de 10 francs. Mais après avoir été vendeur, il devient
acheteur. Un troisième propriétaire de marchandises le rencontre maintenant en qualité de vendeur et
jouit à son tour du privilège de vendre sa marchandise 10 % plus cher. Notre homme aura gagné 10
francs comme vendeur à seule fin de perdre 10 francs comme acheteur. Tout revient donc en fait à ce
que tous les propriétaires de marchandises se vendent ces dernières 10 % de plus qu’elles ne valent,
ce qui est exactement la même chose que s’ils se les vendaient à leur vraie valeur. Les noms
monétaires, autrement dit les prix des marchandises augmenteraient, mais les rapports de valeur entre
marchandises resteraient les mêmes.
Supposons, au contraire, que ce soit le privilège de l’acheteur d’acheter les marchandises au-dessousde leur valeur. Ici, il n’est même plus la peine de rappeler que l’acheteur redeviendra vendeur. Il était
vendeur avant d’être acheteur. Il a déjà, comme vendeur, perdu 10 %, avant de gagner 10 %, en
qualité d’acheteur. Il n’y a rien de changé.
On peut objecter que cette compensation de la perte par un gain venu après coup ne vaut que pour les
acheteurs revendant ensuite et qu’il y a aussi des hommes qui n’ont rien à vendre. Les partisans
logiques de l’illusion selon laquelle la plus-value naîtrait d’un accroissement nominal du prix ou
bien du privilège accordé au vendeur de vendre plus cher sa marchandise, supposent une classe qui
achète seulement sans vendre, qui par conséquent, ne fait que consommer, sans produire. Mais
l’argent avec lequel une telle classe ne cesse d’acheter doit, sans échange, gratuitement, au nom de
certains titres de droit ou de violence, lui venir des propriétaires de marchandises eux-mêmes.
Vendre les marchandises à cette classe au-dessus de leur valeur signifie uniquement lui escroquer
une partie de l’argent qu’on lui a donné pour rien. C’est ainsi que, dans l’antiquité, les villes de
l’Asie Mineure payaient à Rome un tribut annuel. Avec cet argent, Rome leur achetait des
marchandises et les leur achetait trop cher. Les habitants de l’Asie Mineure volaient les Romains en
rattrapant une partie du tribut par la voie du commerce. Mais les Asiatiques n’en restaient pas moins
volés. Leurs marchandises, avant comme après, leur étaient payées avec leur propre argent. Ce n’est
pas là une méthode d’enrichissement ni de formation de la plus-value.
Naturellement, on ne veut en rien, par là, contester que tel propriétaire de marchandises ne puisse
s’enrichir indûment par l’achat ou par la vente. Le propriétaire de marchandises A peut avoir le front
de rouler ses collègues B ou C, et ceux-ci, malgré la meilleure volonté du monde, ne pas lui rendre la
pareille. A vend à B du vin pour une valeur de 40 francs et reçoit en échange des céréales pour une
valeur de 50 francs. A a transformé ses 40 fr. en 50 fr., il a fait, de moins d’argent, plus d’argent.
Mais regardons-y de plus près. Avant l’échange, nous avions pour 40 francs de vin entre les mains de
A et pour 50 francs de céréales entre les mains de B, soit une valeur totale de 90 francs. Après
l’échange, nous avons la même valeur totale de 90 francs. Les valeurs échangées ne se sont pas
accrues d’un atome, il n’y a de changé que leur répartition entre A et B. La même modification se
serait produite si A, sans avoir recours à la forme voilée de l’échange, avait tout bonnement volé 10
francs à B. La somme des valeurs échangées ne saurait évidemment être accrue par un changement
dans leur répartition, de même qu’un juif n’augmente pas la masse de métaux précieux existant dans
eun pays en vendant comme pièce d’or une pièce de bronze du XVIII siècle. La classe capitaliste
d’un, pays, prise dans son ensemble, ne peut pas s’avantager elle-même.
De quelque côté qu’on se tourne, le résultat reste donc le même. Si l’on échange des valeurs égales,
il n’y a pas de plus value, et il n’y en a pas davantage si l’on échange des valeurs inégales. La
circulation ou l’échange des marchandises ne crée pas de valeur.
En tout cas, l’augmentation de valeur qui devient visible après la vente ne peut pas en être le produit.
Elle ne peut pas s’expliquer par l’écart entre le prix et la valeur des marchandises. Si les prix
s’écartent vraiment des valeurs, il faut d’abord les réduire à ces dernières, c’est-à-dire qu’il faut faire
abstraction de cet écart comme d’un fait dû au hasard, si l’on ne veut pas être troublé par des
circonstances d’ordre contingent. D’ailleurs cette réduction n’a pas seulement lieu en science. Les
oscillations constantes des prix du marché, leur hausse et leur baisse se compensent les unes les
autres et se réduisent d’elles-mêmes à leur prix moyen comme à leur règle interne. Celle-ci constitue
la boussole, par exemple, du commerçant ou de l’industriel, dans toute entreprise d’une certaine
durée. Le commerçant, l’industriel savent donc que, dans une période assez longue considérée dans
son ensemble, les marchandises ne sont véritablement vendues ni au-dessus ni au-dessous de leur
prix moyen, mais à ce prix même. En conséquence, la formation du profit, l’augmentation de valeur
doivent donc s’expliquer en admettant que les marchandises sont vendues à leur vraie valeur. Mais la
plus value, alors, doit déjà s’être formée dans la production. Au moment où sa fabrication est
achevée et lorsqu’elle se trouve encore entre les mains de son premier vendeur, la marchandise doit
donc valoir autant que le dernier acheteur, le consommateur, paye pour l’acquérir. En d’autres
termes, sa valeur doit dépasser les dépenses du fabricant ; c’est pendant la production qu’a dû se
former une nouvelle valeur.Cela nous conduit à la question de savoir comment se constitue en général la valeur des
marchandises.3. Valeur d’usage et valeur d’échange[9]. Le travail socialement nécessaire
La marchandise est d’abord un objet extérieur, une chose qui par ses propriétés, satisfait un besoin
quelconque de l’homme. Toute chose utile, telle que le fer, le papier, etc., doit être considérée sous
un double aspect, la qualité et la quantité. Chacune est un ensemble de qualités nombreuses et peut
donc être utile à différents égards. C’est l’utilité d’une chose qui en fait une valeur d’échange. Mais
cette utilité ne flotte pas dans l’air. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle
n’existe pas sans lui. Le corps de la marchandise lui-même, tel que le fer, le blé, le diamant, etc., est
donc une valeur d’usage, un bien.
La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif selon lequel des valeurs d’usage
d’une espèce s’échangent contre des valeurs d’usage d’une autre espèce. Telle quantité d’une
marchandise s’échange régulièrement contre telle autre quantité d’une autre marchandise : c’est sa
valeur d’échange rapport qui ne cesse de varier avec le temps et le lieu. La valeur d’échange semble
donc être quelque chose d’accidentel et de purement relatif, c’est-à-dire (comme l’écrivait Condillac)
qu’elle semble « résider uniquement dans la relation des marchandises avec nos besoins ». Une
valeur d’échange immanente, intrinsèque à la marchandise paraît donc être une contradiction.
Examinons la chose de plus près.
Une marchandise quelconque, un quintal de blé, par exemple, s’échange contre telle ou telle quantité
de cirage, de soie ou d’or, etc., bref contre d’autres marchandises, dans les proportions les plus
diverses. Le blé a donc de multiples valeurs d’échange. Mais comme ces quantités déterminées de
cirage, de soie, d’or, etc., représentent respectivement la valeur d’échange d’un quintal de blé, elles
doivent représenter des valeurs d’échange égales. Il s’ensuit donc, en premier lieu, que les valeurs
d’échange valables pour une même marchandise expriment une même grandeur. En second lieu,
derrière la valeur d’échange doit exister un contenu dont elle n’est que l’expression.
Prenons encore deux marchandises, par exemple du blé et du fer. Quel que soit leur rapport
d’échange, on peut toujours le représenter par une égalité, dans laquelle une quantité donnée de blé
équivaut à une certaine quantité de fer. Par exemple, un quintal de blé égale deux quintaux de fer.
Que signifie cette égalité ? Qu’un élément commun de même grandeur existe en deux objets
différents, dans un quintal de blé et, de même, dans deux quintaux de fer. Les deux objets sont donc
égaux à une troisième quantité, qui n’est en elle-même ni l’un ni l’autre. Chacun des deux objets, en
tant que valeur d’échange, doit donc être réductible à cette troisième quantité.
Cet élément commun ne saurait être une propriété naturelle des marchandises. Les propriétés
naturelles n’entrent en ligne de compte qu’autant qu’elles rendent les marchandises utilisables et en
font, par suite, des valeurs d’usage. Or, dans leur rapport d’échange, il est manifestement fait
abstraction de la valeur d’usage des marchandises. Dans l’échange, une valeur d’usage, quelle qu’elle
soit, a exactement autant de valeur qu’une autre quelconque, pourvu qu’elle existe en une proportion
convenable. Ou, comme le dit le vieux Barbon (1696) : « Une espèce quelconque de marchandise en
vaut une autre, du moment que leur valeur d’échange est la même. On ne saurait établir de
distinction ni de différenciation entre choses d’égale valeur d’échange… 100 francs de plomb ou de
fer représentent la même valeur d’échange que 100 francs d’argent ou d’or. » Comme valeurs
d’usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d’échange, elles ne
peuvent différer que par la quantité.
Si l’on fait abstraction de leur valeur d’usage, les marchandises ne conservent plus qu’une propriété,
celle d’être des produits du travail. Mais, de par cette abstraction, le produit du travail, lui aussi, s’est
déjà modifié. Si nous mettons à part sa valeur d’usage nous faisons également abstraction des
éléments matériels et des formes qui en font une valeur d’usage. Ce n’est plus une table, une maison,
du fil, ni un objet utile quelconque. Toutes ses propriétés sensibles sont effacées. Ce n’est plus non
plus le produit du travail de l’ébéniste, du maçon, du fileur, ni d’un autre travail productif déterminé.
Ce n’est plus que le produit du travail humain en général, du travail humain abstrait, c’est-à-dire le
produit de la dépense du travail humain, indépendamment de la forme de cette dépense,
indépendamment du fait que le travail a été dépensé par un ébéniste, un maçon, un fileur, etc. Lesobjets que sont les produits du travail manifestent seulement que leur production a nécessité une
dépense de travail humain, que du travail humain s’y trouve accumulé.
Une valeur d’usage, autrement dit un bien, n’a donc de valeur que parce que du travail humain,
considéré sous une forme abstraite, s’y trouve matérialisé. Comment, dès lors, mesurer la grandeur
de cette valeur ? Par la quantité de « substance créatrice de valeur » qui s’y trouve contenue,
c’est-àdire par le travail. La quantité de travail elle-même se mesure par sa durée, et le temps du travail se
mesure à son tour selon certains intervalles de durée fixes, tels que l’heure, la journée, etc.
Si la valeur d’une marchandise est déterminée par la somme de travail dépensée pour la produire, on
pourrait croire qu’elle est en raison directe de la paresse et de l’inhabileté de l’homme qui la
fabrique, puisque cette fabrication demandera d’autant plus de temps. Mais le travail qui forme la
substance de la valeur est toujours le même travail humain, la dépense de la même force humaine de
travail. L’ensemble de la force de travail de la société, représenté par les valeurs du total des
marchandises, est considéré ici comme une seule et même force de travail, bien qu’il se compose
d’une infinité de forces individuelles. Chacune de ces forces individuelles de travail est, comme
toutes les autres, partie intégrante de la même force humaine de travail, en tant qu’elle peut se
ramener, à une force de travail sociale moyenne et opère comme telle, employant par conséquent,
pour la production d’une marchandise, le temps de travail moyennement, c’est à dire socialement
nécessaire. Le temps de travail socialement nécessaire n’est rien autre que le temps de travail exigé
pour produire une quelconque valeur d’usage, dans les conditions normalement données de cette
production, le travail se faisant avec la moyenne sociale d’habileté et d’intensité. Après
l’introduction, par exemple, du tissage à la vapeur en Angleterre, la moitié du travail antérieur fut
peut-être suffisante pour transformer en tissu une quantité donnée de fil. Mais, en fait, le tisserand
anglais travaillant à la main mettait toujours le même temps pour opérer cette transformation ;
pourtant, le produit de son heure individuelle de travail ne représentait plus que la moitié d’une
heure sociale de travail ; la valeur en baissa donc de moitié.
C’est donc la quantité de travail socialement nécessaire, c’est à dire le temps de travail socialement
nécessaire à la production d’une valeur d’usage quelconque, qui en détermine uniquement la valeur.
Chaque marchandise prise à part n’est plus dès lors qu’un exemplaire moyen de son espèce. Des
marchandises qui renferment des sommes de travail égales, c’est-à-dire qui peuvent être produites
dans un même laps de temps, ont donc la même valeur. La valeur d’une marchandise est à la valeur
de toute autre marchandise comme le temps de travail nécessaire à la production de l’une est au
temps de travail nécessaire à la production de l’autre. « En tant que valeurs, toutes les marchandises
ne sont qu’une certaine masse de temps de travail cristallisé.[10] »
La valeur d’une marchandise resterait donc constante si le temps de travail nécessaire à la production
de cette marchandise ne variait pas. Mais ce dernier varie avec toute modification dans la force
productive du travail. La force productive[11] du travail est elle-même déterminée par de
nombreuses circonstances, entre autre le degré de développement de la science et de son application
technologique, la manière dont le procès de la production se trouve réglé, l’étendue et l’efficacité des
moyens de production, enfin les conditions naturelles. La même quantité de travail est représentée,
par exemple, si la saison est favorable, par deux fois plus de blé que si la saison est défavorable. La
même quantité de travail donne plus de métaux dans les mines riches que dans les mines pauvres, etc.
Les diamants se rencontrent rarement dans l’écorce terrestre et leur découverte coûte par conséquent
beaucoup de temps de travail. Ils représentent donc beaucoup de temps de travail pour peu de
produit. Avec des gisements plus riches, cette même quantité de travail serait représentée par un plus
grand nombre de diamants, dont, par conséquent, la valeur baisserait. Si l’on réussit un jour à
transformer, avec peu de travail, le charbon en diamant, la valeur de celui-ci pourra tomber
audessous de celle des tuiles. Pour l’exprimer généralement : plus la force productive du travail est
grande, et plus le temps de travail nécessaire à la production d’un article est court ; plus est donc
réduite la masse de travail qui s’y trouve cristallisée et, par conséquent, plus petite est sa valeur.
Inversement : plus la force productive du travail est petite, et plus est long le temps de travail
nécessaire à la production d’un article ; et plus grande en est la valeur.Une chose peut être une valeur d’usage sans être une valeur. Il en est ainsi quand son utilité est
accessible à l’homme sans exiger de travail. Par exemple, l’air, un sol vierge, des prairies naturelles,
les bois poussant naturellement, etc. Une chose peut être utile et être le produit du travail humain
sans être une marchandise. L’homme qui, par son produit, satisfait à ses besoins personnels, produit
bien une valeur d’usage, mais non pas une marchandise. Pour produire des marchandises, il faut qu’il
ne produise pas seulement de simples valeurs d’usage, mais des valeurs d’usage pour autrui, des
valeurs d’usage sociales. Enfin, aucune chose ne peut être valeur sans être objet d’usage. Si elle est
inutile, le travail qu’elle contient est inutile également, ne compte pas comme travail et donc ne crée
point de valeur.4. Achat et vente de la force de travail[12]
Ayant vu que la valeur des marchandises n’est rien d’autre que le travail humain qu’elles contiennent,
nous revenons maintenant à la question de savoir comment il se fait que le fabricant peut tirer, de la
production de ses marchandises, une valeur supérieure à celle qu’il y a fait entrer.
Posons encore une fois les termes du problème. Pour la production d’une certaine marchandise, le
capitaliste a besoin d’une certaine somme, soit de 100 francs par exemple. Ensuite, il vend la
marchandise fabriquée 110 francs. L’analyse ayant montré que la valeur supplémentaire de 10 francs
ne peut pas provenir de la circulation, il faut donc qu’elle provienne de la production. Or pour faire,
par exemple, du fil, avec des moyens de production donnés, tels que les machines, le coton et les
accessoires, il est fourni à la filature, du travail. Dans la mesure où ce travail est socialement
nécessaire, il crée de la valeur. Il ajoute donc aux matières données de la production – dans notre
exemple, au coton brut – une valeur nouvelle en incorporant simultanément au fil la valeur des
machines utilisées, etc. Il subsiste cependant cette difficulté que le capitaliste semble également, dans
le prix de revient, avoir payé le travail fourni. Car, à côté de la valeur des machines, bâtiments,
matières premières et accessoires, le salaire figure également dans ses frais de fabrication. Et ce
salaire, il le paye effectivement pour le travail fourni. Il semble donc que toutes les valeurs existant
après la production aient été également existantes avant cette dernière.
Toutefois, il est clair que la valeur nouvellement créée par le travail du filage ne doit pas
nécessairement correspondre à la valeur payée comme salaire par le capitaliste. Elle peut être ou plus
grande ou plus petite. Si elle est plus grande, nous aurions trouvé ici l’origine de la plus-value.
Mais n’avons-nous pas admis que, dans toutes les ventes et dans tous les achats, c’est toujours le
juste prix qui est payé ? N’avons-nous pas constaté que s’il se produit fréquemment, en effet, des
divergences entre les prix et les valeurs, ces divergences ne nous expliquent rien ? Aussi, quelque
fréquemment qu’il puisse se produire, peut-on considérer comme une exception le cas où le
capitaliste paye l’ouvrier au-dessous de sa valeur. L’origine de la plus-value doit également être
expliquée pour le cas normal, dans lequel le capitaliste paye la valeur entière de ce qu’il achète, en
échange du salaire. Il faut donc examiner de plus près cette vente et cet achat particuliers, réalisés
entre l’ouvrier et le capitaliste.
Or, ce que le capitaliste met à sa disposition contre payement du salaire, ce qu’il achète donc à
l’ouvrier, c’est la faculté, autrement dit la force de travail de celui-ci. Mais pour que le possesseur de
l’argent puisse acheter la force de travail, il faut que certaines conditions soient remplies. La force de
travail ne peut figurer sur le marché à titre de marchandise que si et parce qu’elle est mise en vente
par son propre possesseur. Pour que son possesseur la vende comme marchandise, il faut qu’il puisse
en disposer et qu’il soit, par conséquent, le libre propriétaire de sa faculté de travail, de sa personne.
Lui et le possesseur de l’argent se rencontrent sur le marché et entrent en relation vis-à-vis l’un de
l’autre comme possesseurs absolument égaux, différant seulement en ceci que l’un est acheteur et
l’autre vendeur, c’est-à-dire que tous deux sont des personnes juridiques égales. Ce rapport ne peut
durer qu’à la condition expresse que le possesseur de la force de travail ne la vende jamais que pour
un temps déterminé. Car s’il la vend en bloc, une fois pour toutes, il se vend lui-même et se
transforme d’homme libre en esclave, de possesseur de marchandise en marchandise.
La deuxième condition essentielle pour que le possesseur d’argent trouve sur le marché la force de
travail à titre de marchandise est que le possesseur de la force de travail, au lieu de pouvoir vendre
des marchandises où son travail se serait incorporé, soit au contraire obligé de mettre en vente sa
force de travail elle-même, qui n’existe que dans son corps et dans sa personne vivante.
Il faut donc que le possesseur d’argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double
point de vue. Le travailleur doit disposer, en personne libre, de sa force de travail comme de sa
marchandise ; il doit, d’autre part, ne pas avoir d’autre marchandise à vendre, être démuni et libre
dans tous les sens du mot, c’est-à-dire ne rien posséder de ce qu’il faut pour la réalisation de sa force
de travail.Savoir pourquoi il rencontre sur le marché ce travailleur libre, c’est là une question qui n’intéresse
pas le possesseur d’argent. Et, pour le moment, elle ne nous intéresse pas davantage. Un point est
cependant acquis : la nature ne produit pas, d’une part, des possesseurs d’argent ou de marchandises
et, d’autre part, de simples possesseurs de leur propre force de travail. Un tel rapport n’est pas fondé
dans la nature et il n’est pas davantage un rapport social commun à toutes les périodes de l’histoire.
Il est évidemment lui-même le résultat d’une évolution historique antérieure, le produit de
nombreuses révolutions économiques et de la disparition de toute une série de formes anciennes de
la production sociale.
Or, cette marchandise particulière, la force de travail, il nous faut maintenant la considérer de plus
près. Comme toutes les autres marchandises, elle possède une valeur. Comment cette dernière se
détermine-t-elle ?
La valeur de la force de travail, comme celle de n’importe quelle marchandise, est déterminée par le
temps de travail nécessaire à sa production et, par conséquent, aussi à sa reproduction. La force de
travail n’existe que comme disposition de l’individu et, par conséquent, suppose l’existence de
celuici. L’individu une fois donné, la production de la force de travail résulte de la conservation de
l’individu. Or, pour se conserver, l’individu a besoin d’une certaine somme de moyens de
subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se réduit donc au
temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance ; autrement dit, la valeur de
la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de son
possesseur.
La somme des moyens de subsistance doit être suffisante pour maintenir dans son état normal
l’individu travailleur. Les besoins naturels eux-mêmes, comme la nourriture, le vêtement, le
chauffage, l’habitation, diffèrent suivant les conditions naturelles de chaque pays. D’autre part,
l’étendue des besoins censés nécessaires, de même que la façon de les satisfaire, dépendent en grande
partie du degré de civilisation d’un pays, entre autres essentiellement des conditions dans lesquelles
s’est constituée la classe des travailleurs libres par conséquent des habitudes et des besoins qu’elle a
contractés. Contrairement aux autres marchandises, il entre donc un élément historique et moral dans
la détermination de la valeur de la force de travail. Toutefois, pour un pays et pour une période
déterminés, la somme moyenne des moyens de subsistance nécessaires est fixe.
Le propriétaire de la force de travail est mortel. Pour que ses semblables ne cessent de paraître sur le
marché, comme l’exigent les besoins continuels du capital, il faut que les forces de travail que
l’usure et la mort enlèvent au marché soient tout au moins remplacées par un nombre égal de
nouvelles forces de travail. La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la
force du travail comprend donc les moyens de subsistance des forces de travail destinées à remplacer
les premières, c’est à dire des enfants des travailleurs. – Font en outre partie de cette valeur les frais
d’éducation et d’instruction en vue de l’adresse et de la maîtrise réclamées par un genre de travail
déterminé, frais d’ailleurs des plus minimes pour la force de travail ordinaire.
La valeur de la force de travail est la valeur d’une somme déterminée de moyens de subsistance. Elle
varie donc suivant la valeur de ces moyens de subsistance, c’est-à-dire suivant la grandeur du temps
de travail exigé par leur production. Une partie des moyens de subsistance, par exemple les vivres, le
matériel du chauffage, est consommé chaque jour et doit être remplacée chaque jour. D’autres
moyens de subsistance, tels que les vêtements, les meubles, etc., s’usent dans de plus longues
périodes de temps et ne doivent donc être remplacés qu’à de plus longs intervalles. Les marchandises,
selon leur espèce, doivent être achetées ou payées tous les jours, toutes les semaines, tous les
trimestres, etc. Mais quelle que soit la répartition, dans l’année par exemple, de ces dépenses, leur
somme doit être couverte par les recettes moyennes, un jour dans l’autre. On obtiendra donc la
véritable valeur journalière de la force de travail en additionnant la valeur de tous les moyens de
subsistance nécessaires consommés au cours de l’année par le travailleur et en divisant cette somme
par 365. Si l’on admet que, dans cette masse de marchandises nécessaires pour le jour moyen, il y ait
six heures de travail social, la force de travail ne représentera journellement qu’une demi-journée de
travail social moyen ; en d’autres termes, une demi-journée de travail sera requise pour la productionquotidienne de la force de travail[13]. Cette somme de travail requise par la production quotidienne
de la force de travail constitue la valeur quotidienne de la force de travail, ou la valeur de la force de
travail quotidiennement reproduite. Si une demi-journée de travail social moyen est également
représentée par une masse d’or de 15 francs ou d’un écu, un écu sera le prix correspondant à la
valeur journalière de la force de travail. Si le possesseur de la force de travail l’offre pour un écu, le
prix de vente de la force de travail est égal à sa valeur et, conformément à notre hypothèse, cette
valeur est alors payée par le possesseur de l’argent.
La nature particulière de la marchandise force de travail entraîne que la conclusion du contrat entre
acheteur et vendeur ne fait pas encore passer sa valeur d’usage entre les mains de l’acheteur. Sa
valeur d’usage ne consiste que dans la manifestation ultérieure de sa force. L’aliénation de la force et
sa manifestation réelle ne sont donc pas simultanées. Or pour les marchandises où l’aliénation
formelle de la valeur d’usage par la vente et sa remise réelle à l’acheteur ne sont pas simultanées, le
paiement s’effectue généralement après coup. Dans tous les pays de production capitaliste, la force
de travail n’est payée qu’après avoir fonctionné, par exemple à la fin de chaque semaine. Partout le
travailleur avance donc au capitaliste la valeur d’usage de la force de travail ; il laisse l’acheteur la
consommer avant d’en avoir touché le prix. Partout donc le travailleur fait crédit au capitaliste.5. Comment se forme la plus-value[14]
L’utilisation de la force de travail, c’est le travail. L’acheteur de la force de travailla consomme en
faisant travailler le vendeur. Avec le coup d’œil sagace du connaisseur, il a choisi les facteurs de la
production tels qu’il les faut pour son affaire particulière, le filage, la cordonnerie, etc. Il s’apprête
donc à consommer la marchandise achetée, la force de travail, c’est-à-dire qu’il fait consommer par
le détenteur de la force de travail, par l’ouvrier et par le travail de celui-ci, les moyens de production.
Le capitaliste est forcé d’accepter tout d’abord la force de travail telle qu’il la trouve sur le marché,
et le travail tel qu’il est né à une époque où il n’y avait pas encore de capitalistes. La transformation
du mode de production par suite de la subordination du travail au capital ne peut s’opérer que plus
tard.
Le procès de travail, en tant que procès de consommation de la force de travail par le capitaliste,
présente deux phénomènes particuliers.
L’ouvrier travaille sous le contrôle du capitaliste à qui son travail appartient. Le capitaliste veille
jalousement à ce que le travail se fasse comme il faut et que tous les moyens de production ne soient
employés qu’en vue du but poursuivi, qu’il n’y ait pas gaspillage de matière première et que
l’instrument de travail soit ménagé et détérioré seulement dans la proportion exigée par son emploi
dans le travail.
En outre, le produit est la propriété du capitaliste et non pas de l’ouvrier ; Le capitaliste paie par
exemple la valeur journalière de la force de travail ; l’usage lui en appartient donc. De même, lui
appartiennent les autres éléments nécessaires à la formation du produit, les moyens de production. En
conséquence, le procès de travail s’accomplit entre des choses que le capitaliste a achetées et qui lui
appartiennent ; le produit est donc sa propriété.
Le produit, propriété du capitaliste, est une valeur d’usage, du fil, des bottes, etc. Mais, bien que les
bottes puissent être considérées en quelque sorte comme la base du progrès social et que notre
capitaliste soit résolument homme de progrès, il ne fabrique pas de bottes pour le plaisir d’en
fabriquer. On ne produit une valeur d’usage que parce que et pour autant qu’elle est la base
matérielle, le représentant de la valeur d’échange. Notre capitaliste poursuit un double but. Il veut
d’abord produire une valeur d’usage qui ait une valeur d’échange, c’est-à-dire un article destiné à la
vente, une marchandise. Il veut ensuite produire une marchandise dont la valeur soit supérieure à la
somme des valeurs des marchandises nécessaires à sa production, des moyens de production et de la
force de travail, pour lesquels il a, sur le marché, fait l’avance de son bon argent. Il veut produire non
pas seulement une valeur d’usage, mais de la valeur, et non pas seulement de la valeur, mais aussi de
la plus-value.
Considérons donc maintenant le procès de production au point de vue de la production de valeur.
Nous savons que la valeur de toute marchandise est déterminée par la quantité de travail matérialisée
en elle. Cela s’applique également au produit qui est, pour notre capitaliste, le résultat du procès de
travail. Il nous faut donc commencer par évaluer le travail matérialisé dans ce produit.
Prenons du fil. Pour le fabriquer, il a fallu d’abord de la matière première, mettons 10 livres de
coton. Nous n’avons pas à rechercher la valeur de ce coton, le capitaliste l’ayant acheté sur le marché
à sa valeur réelle, soit 10 francs-or. Dans le prix du coton se trouve déjà exprimé, comme travail
social général, le travail nécessaire à sa production. Admettons ensuite que la quantité de broches
usée par le travail du coton et représentative, à nos yeux, de tous les moyens de travail employés, ait
une valeur de 2 francs. Si une masse d’or de 12 francs est le produit de 24 heures de travail ou de 2
jours de travail, il s’ensuit d’abord que le fil représente 2 journées de travail. Le temps de travail
exigé par la production du coton est partie intégrante du temps de travail exigé par la production du
fil dont le coton est la matière première ; il est donc contenu dans le fil. Il en va de même du temps de
travail nécessaire à la production de la quantité des broches, sans l’usure ou la consommation
desquelles le coton ne saurait être transformé en fil. Il est toutefois supposé, qu’il n’a été dépensé
que le temps de travail nécessaire dans les conditions sociales données. S’il faut donc une livre decoton pour donner une livre de fil, on ne doit consommer qu’une livre de coton pour produire une
livre de fil. Il en va de même des broches. S’il prend fantaisie au capitaliste d’employer des broches
d’or au lieu de broches en fer, on ne peut compter néanmoins, dans la valeur du fil, que le travail
socialement nécessaire, c’est-à-dire le temps de travail nécessaire à la production de broches en fer.
Or, il s’agit maintenant de la part de valeur ajoutée au coton par le travail même du fileur. Nous
admettons que le filage soit du travail simple, du travail social moyen. Nous verrons plus tard que
l’hypothèse contraire ne changerait rien à la chose.
Or, il est d’une importance décisive que, pendant la durée du filage, il ne soit consommé que le
temps de travail socialement nécessaire. Si, dans des conditions de production normales, c’est-à-dire,
socialement moyennes, 1 livre 2/3 de coton doit, en 1 heure de travail, être transformée en 1 l. 2/3 de
fil, on ne peut considérer comme journée de travail de 12 heures que la journée qui transforme 12 x
1 l. 2/3 de coton en 12 x 1 l. 2/3[15] de fil. Seul compte comme pouvant former de la valeur le temps
de travail socialement nécessaire.
Que le travail soit précisément du filage, ayant comme matière du coton et comme produit du fil,
cela n’a pas la moindre importance pour la formation de la valeur. Si l’ouvrier, au lieu de travailler à
la filature, était occupé à la mine de charbon, l’objet du travail, le charbon, existerait naturellement.
Une quantité donnée de charbon extrait de sa couche, par exemple un quintal, n’en représenterait pas
moins une quantité déterminée de travail absorbé.
Dans la vente de la force de travail, nous avons supposé que la valeur journalière était égale à 3
francs-or, et que dans ces 3 francs se trouvent matérialisées 6 heures de travail, que cette quantité de
travail est donc nécessaire pour produire la somme moyenne des subsistances dont l’ouvrier a besoin
pour son entretien quotidien. Si, en 1 heure de travail, notre fileur transforme 1 livre 2/3 de coton en
1 livre 2/3 de fil, il est clair qu’en 6 heures, il transformera 10 livres de coton en 10 livres de fil.
Pendant la durée du procès de filage, le coton absorbe donc 6 heures de travail. Ce même temps de
travail est représenté par une quantité d’or de 3 francs. Le filage ajoute donc au coton une valeur de 3
francs.
Examinons maintenant la valeur totale du produit de 10 livres de fil ; 2 jours 1 /2 de travail s’y
trouvent représentés, dont 2 jours contenus dans le coton et les broches et 1 /2 jour de travail,
absorbé pendant le filage. Ce temps de travail est représenté par une masse d’or de 15 francs. Le prix
adéquat à la valeur des 10 livres de fil est donc de 15 francs et le prix d’une livre de fil est de 1 fr. 50.
Notre capitaliste est étonné. La valeur du produit est égale à la valeur du capital avancé. La valeur
avancée ne s’est pas accrue, n’a pas produit de plus-value ; l’argent ne s’est donc pas mué en capital.
Le prix des 10 livres de fil est de 15 francs et ces 15 francs ont été dépensés sur le marché pour les
éléments nécessaires à la formation du produit, ou, ce qui revient au même, des facteurs du procès de
travail : 10 francs pour le coton, 2 francs pour les broches usées, 3 francs pour la force de travail.
Le capitaliste dira peut-être qu’il a fait l’avance de son argent dans l’intention de le multiplier. Mais
le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le capitaliste pouvait donc tout aussi bien avoir
l’intention de faire de l’argent sans produire. Il menace et jure qu’on ne l’y prendra plus, qu’au lieu
de fabriquer lui-même ses marchandises il les achètera désormais toutes préparées sur le marché.
Mais si tous les capitalistes en faisaient autant, où trouverait-il de la marchandise sur le marché ? Il
ne peut manger son argent. Il essaie de nous endoctriner : on devrait songer à son abstinence ; il
pourrait dépenser en folles orgies ses 15 francs, au lieu de les consommer productivement et de les
transformer en fil. Remarquons qu’il possède maintenant du fil au lieu d’avoir des remords.
D’ailleurs, là où il n’y a rien, le roi perd ses droits. Quel que soit le mérite de cette abstinence, il n’y
a pas de fonds spéciaux pour la payer, la valeur du produit résultant du procès égalant simplement la
somme des valeurs qu’on y a jetées. Qu’il se console donc en se disant que la meilleure récompense
de la vertu, c’est la vertu même. Mais non ! Il devient importun : le fil ne lui sert pas, il l’a produit
pour la vente. Qu’il le vende donc ! Qu’il fasse même mieux et ne produise désormais que ce dont il
a besoin pour son usage personnel. Mais il se dresse sur ses ergots ! L’ouvrier pourrait-il, en ne se
servant que de ses propres membres, construire des châteaux en Espagne et produire desmarchandises ? Ne lui a-t-il pas fourni la matière dans laquelle et avec laquelle seule il peut
matérialiser son travail. Et, puisque la société se compose en majeure partie de semblables
va-nupieds, n’a-t-il pas, lui capitaliste, rendu par ses moyens de production, son coton et ses broches, un
service immense non seulement à la société, mais encore à l’ouvrier lui-même, auquel il a fourni
par-dessus le marché la subsistance ? Ne doit-il pas faire entrer ce service en ligne de compte ? Mais
l’ouvrier ne lui a-t-il pas en échange rendu le service de convertir en fil le coton et les broches ? En
outre il ne s’agit pas ici de services. Un service n’est en somme que l’effet utile d’une valeur
d’usage, soit de la marchandise, soit du travail. Mais ici il s’agit de la valeur d’échange. Le capitaliste
a payé à l’ouvrier la valeur de 3 francs. L’ouvrier lui a rendu valeur pour valeur et un équivalent
exact par la valeur de 3 francs ajoutée au coton. Et voilà notre capitaliste qui, toujours aussi fier de
son argent, prend tout à coup l’attitude modeste de son propre ouvrier. N’a-t-il pas travaillé
luimême ? N’a-t-il pas surveillé le travail, inspecté le travailleur ? Ce travail ne produit-il pas
également de la valeur ? Mais le directeur de l’usine et le contremaître haussent les épaules. Pendant
ce temps, le capitaliste a, dans un sourire de contentement, repris sa mine habituelle. Toutes ces
jérémiades n’avaient d’autre but que de se gausser de nous. Il s’en moque absolument. Il laisse les
subterfuges imbéciles de ce genre et les divagations creuses aux professeurs d’économie politique
spécialement payés pour cela. Lui-même est un homme pratique qui, il est vrai, ne réfléchit pas
toujours à tout ce qu’il dit en dehors de ses affaires, mais qui sait toujours ce qu’il fait dans ses
affaires.
Mais regardons-y de plus près. La valeur journalière de la force de travail était de 3 francs-or parce
qu’il s’y trouve représenté 1/2 journée de travail, c’est-à-dire parce que les moyens de subsistance
journellement nécessaires à la production de la force de travail coûtent 1/2 journée de travail. Mais
le travail passé qui se trouve emmagasiné dans la force de travail, et le travail vivant qu’elle peut
fournir, les dépenses journalières de conservation et l’utilisation journalière, sont deux grandeurs
totalement différentes. Le fait qu’il faille 1/2 journée de travail pour le maintenir en vie pendant
24 heures n’empêche nullement l’ouvrier de travailler une journée entière. La valeur de la force de
travail et sa mise en valeur dans le procès de travail sont donc des grandeurs différentes. En achetant
la force de travail, le capitaliste avait en vue cette différence de valeur. La propriété utile de la force
de travail de faire du fil ou des bottes n’était qu’une condition sine qua non, parce qu’il faut que du
travail humain soit dépensé sous une forme utile pour qu’il y ait création de valeur. Ce qui fut
décisif, ce fut la valeur d’usage spécifique de cette marchandise d’être source de valeur et de plus de
valeur qu’elle n’en possède elle-même. Voilà le service spécifique que le capitaliste attend d’elle. En
cela, il se conforme aux lois éternelles de l’échange des marchandises. En effet, le vendeur de la force
de travail comme le vendeur de toute autre marchandise, en réalise la valeur d’échange et en aliène la
valeur d’usage. La valeur d’usage de la force de travail, le travail même, n’appartient pas plus à son
vendeur que la valeur d’usage de l’huile vendue n’appartient au marchand d’huile. Le possesseur
d’argent a payé la valeur journalière de la force de travail ; l’usage lui en appartient donc durant la
journée entière. Que la conservation journalière de la force de travail ne coûte qu’une demi-journée
de travail bien que la force de travail agisse la journée entière, que par suite la valeur créée par son
utilisation durant 1 journée entière soit le double de sa propre valeur journalière, c’est là une chance
particulière pour l’acheteur, mais nullement une injustice à l’égard du vendeur.
Notre capitaliste a prévu ce cas, qui le fait rire. C’est pourquoi l’ouvrier trouve à l’atelier les moyens
de production nécessaires à un procès de travail non pas de 6, mais de 12 heures. Si 10 livres de
coton ont absorbé 6 heures de travail et se sont transformées en 10 livres de fil, 20 livres de coton
absorberont 12 heures de travail et se transformeront en 20 livres de fil. Examinons maintenant le
produit du procès de travail prolongé. Dans les 20 livres de fil se trouvent maintenant matérialisées 5
journées de travail, 5 dans le coton et les broches consommées, 1 absorbée par le coton pendant le
procès de filage. Or, l’expression en or de 5 journées de travail est de 30 francs-or. Tel est donc le
prix des 20 livres de fil. Après comme avant, la livre de fil vaut 1 fr. 50. Mais la somme des valeurs
des marchandises jetées dans le procès est de 27 francs. La valeur du fil est de 30 francs. La valeur du
produit s’est augmentée de 1/9, en plus de la valeur avancée pour sa production. 27 francs se sont
donc convertis en 30 francs et ont créé une plus-value de 3 francs. Le tour est enfin joué.
Le problème est résolu dans toutes ses conditions, les lois de l’échange des marchandises n’ont étéviolées en aucune façon. On a échangé équivalent contre équivalent. Comme acheteur, le capitaliste a
payé chaque marchandise à sa valeur, le coton aussi bien que les broches et la force de travail. Il a fait
ensuite ce que fait tout acheteur de marchandises : il en a consommé la valeur d’usage. Le procès de
consommation de la force de travail, qui est en même temps procès de production de la marchandise,
a donné comme résultat 20 livres de fil d’une valeur de 30 francs. Le capitaliste retourne alors sur le
marché et vend de la marchandise après en avoir acheté. Il vend la livre de fil à 1 fr. 50, pas un liard
au-dessus ni au-dessous de la valeur. Il retire néanmoins de la circulation 3 francs de plus qu’il n’y a
mis primitivement.
Si nous comparons maintenant le procès de formation de valeur et le procès de production de
plusvalue, nous constatons que ce dernier n’est en somme que le premier prolongé au-delà d’un certain
point. Tant que le premier ne dure que jusqu’au point où la valeur de la force de travail payée par le
capital est remplacée par un nouvel équivalent, il est simplement procès de production de valeur ;
mais, il se prolonge au-delà de ce point, il devient procès de production de plus-value.
Comme production de valeur, le travail ne compte que dans la mesure où le temps employé à la
production de la valeur d’usage est socialement nécessaire. Il faut que la force de travail fonctionne
dans des conditions normales. Si, dans une société donnée, la machine à filer est le moyen de travail
généralement employé pour le filage, il ne faut pas remettre à l’ouvrier un simple rouet. Au lieu de
coton de qualité normale, il ne faut pas lui donner de la pacotille qui casse à tout instant. Dans les
deux cas, il dépenserait, pour la production d’une livre de fil, plus de temps de travail socialement
nécessaire, et ce temps supplémentaire ne produirait ni valeur, ni argent. Une autre condition est
constituée par le caractère normal de la force de travail. Il faut que, dans la spécialité où elle est
employée, elle possède le degré général moyen d’habileté, d’adresse, de rapidité. Cette force doit être
dépensée suivant la mesure moyenne habituelle d’effort et le degré moyen ordinaire d’intensité. Le
capitaliste y veille avec le même souci qu’il prend pour que pas une minute ne soit gaspillée sans
travail. Il a acheté la force de travail pour un laps de temps déterminé. Il tient à ne pas être frustré de
ce qui lui revient ; il ne veut pas être volé. Enfin il ne doit y avoir aucune consommation injustifiée
de matière première ni de moyens de travail, parce que les matériaux et le temps inutilement gaspillés
représentent des sommes de travail matérialisé, mais ne comptent pas et n’entrent pas dans le produit
de la formation de valeur.
Nous avons fait remarquer précisément qu’il est absolument indifférent, pour le procès de
production de la plus-value, que le travail approprié par le capitaliste soit du travail simple et moyen
ou du travail compliqué. Le travail qui est considéré comme travail supérieur et compliqué vis-à-vis
du travail social moyen, est la manifestation d’une force de travail où entrent des frais plus élevés de
formation, dont la production coûte donc plus de temps de travail et qui a donc une valeur plus
grande que la force de travail simple. Si la valeur de cette force est supérieure, elle se manifeste par
un travail supérieur et se matérialise par conséquent, dans les mêmes laps de temps, dans des valeurs
proportionnellement supérieures. Mais, quel que soit le degré de différence entre le travail du fileur
et celui du bijoutier, il n’y a pas la moindre différence qualitative entre la portion de travail, par
laquelle l’ouvrier bijoutier remplace simplement la valeur de sa propre force de travail, et la portion
de travail supplémentaire, par laquelle il crée de la plus-value. Après comme avant, la plus-value ne
résulte que d’un surplus quantitatif de travail, de la durée prolongée du même procès de travail, dans
le premier cas procès de production de fil, dans le second procès de production de bijoux[16]6. Capital constant et capital variable[17]. Capital fixe et capital circulant (ou liquide)
Maintenant que nous savons qu’une plus-value résulte de la production des marchandises et de
quelle manière elle a lieu, il est clair que la plus-value produite dans chaque entreprise particulière
doit être nécessairement différente, et cela sans avoir égard à la grandeur du capital. Nous avons vu,
en effet, que la plus-value naît seulement du travail vivant, nouvellement accompli, et non des
moyens de production déjà existants. Dans notre exemple du fileur de coton, le capitaliste a payé 23
francs pour la totalité des moyens de production (coton et instruments de travail), plus 3 francs de
salaire. Le filage n’a modifié en rien les 23 francs, c’est-à-dire la valeur des moyens de production ; il
a transmis au fil cette valeur, qui est restée exactement la même. Les 3 francs de valeur, par contre,
ont été absorbés et, à leur place, est née une valeur nouvelle de 6 francs.
La partie du capital qui se transforme en moyens de production, c’est-à-dire en matières premières,
en matières auxiliaires et en moyens de travail, ne modifie donc pas sa grandeur de valeur dans le
procès de travail. Nous l’appelons donc capital constant.
Par contre, la partie du capital transformée en force de travail change de valeur dans le procès de
production. Elle reproduit son propre équivalent et un excédent, une plus-value qui peut elle même
varier et être plus ou moins grande. De grandeur constante, cette partie se transforme constamment
en grandeur variable. Nous l’appelons donc capital variable.
Or, il est évident que, dans les diverses branches de l’activité économique des quantités fort
différentes de moyens de production (capital constant) peuvent s’ajouter à une même quantité de
salaires (capital variable). Dans une fabrique de machines, la masse des moyens de production mis en
œuvre par une seule force de travail ne sera pas la même que dans une filature de coton et, dans une
mine de charbon, cette masse sera encore différente. La composition organique du capital (comme
nous nommons le rapport entre sa partie constante et sa partie variable) varie donc selon les branches.
Les rapports les plus divers ne sont pas, ici, seulement imaginables, mais véritablement existants.
Imaginons à présent 3 capitaux différents (dans 3 branches différentes) et de la composition
organique suivante :
I 80 c. (constant) + 20 v (variable)
II 50 c. – + 50 v -
III 20 c – + 80 v -
Si nous supposons que l’exploitation de la force de travail est rigoureusement identique dans les 3
branches en question, que les forces de travail produisent partout, par exemple, 2 fois plus de valeur
qu’elles ne reçoivent de salaire, on arrivera au résultat suivant :
Le capital 1 produit 20 p. -v. (plus-value)
2 – - 50 –
3 – - 80 –
Le produit se calculant comme taux de l’excédent produit par tout le capital employé, ces chiffres
signifient donc un profit de 20 %, 50 % et 80 %. Il faut ajouter que l’exploitation est loin d’être
partout la même, qu’elle est plus grande dans telle entreprise et plus petite dans telle autre. Il faut
ajouter encore que d’autres circonstances viennent, en outre, influencer la grandeur de la plus-value
dans les diverses branches et même à l’intérieur des entreprises particulières, comme, par exemple, le
temps de rotation du capital, dont nous aurons à parler plus loin. Il s’ensuit que la quantité de la
plus-value effectivement produite ne peut pas être la même d’une entreprise à l’autre, et encore bien
moins d’une branche à une autre branche. Comment se constitue donc, cependant, le taux uniforme
du profit existant en fait ?Prenons 5 branches diverses de la production ayant chacune une composition organique différente du
capital engagé (et toujours dans l’hypothèse que la force de travail fournit partout une plus-value de
100 % par rapport à sa propre valeur), par exemple comme ci-contre.
Nous avons ici, pour des branches différentes, avec exploitation uniforme de la force de travail, des
taux du profit très différents,
Le total des capitaux engagés dans les 5 branches en question est de 500 ; la plus-value totale
produite par ces 5 capitaux, de 110 ; la valeur totale des marchandises fabriquées, de 610. Si nous
considérons la somme de 500 comme un capital unique dont l, II, III, IV et V ne seraient que les
parties (comme, par exemple, dans une fabrique de coton, les diverses sections, ateliers de cardage,
de dévidage, de filage et de tissage, présentent des proportions différentes entre capital variable et
capital constant, cependant que la proportion moyenne ne peut être calculée que pour l’ensemble de
la fabrique), nous aurons tout d’abord, quant à la composition organique de ce capital de 500 : 390
c. + 110 v., soit, en % : 78 c. + 22 v. Si chacun des capitaux de 100 était considéré comme % du
capital total, la composition organique de celui-ci serait cette composition moyenne de 78 c. + 22
v. ; et de même, une plus-value moyenne de 22 reviendrait à chacun des 100. Il en résulterait que le
taux moyen du profit serait de 22 %, et, enfin, le prix de chaque 1/5 du produit total serait de 122. Le
produit de chacun des 1/5 du capital avancé devrait donc être vendu 122.
Mais, si l’on veut éviter de tomber dans des conclusions tout à fait erronées, il convient de tenir
également compte d’un autre fait. Le capital constant – c’est-à-dire les moyens de production se
compose lui-même, à son tour, de 2 parties essentiellement différentes. Les moyens de production
qui constituent le capital constant sont de nature différente. Ce sont essentiellement des bâtiments,
des machines et appareils, des matières premières, des matières auxiliaires – autrement dit : les
moyens de travail à l’aide desquels le travail s’exécute et les objets de travail, sur lesquels le travail
s’accomplit. Il est clair que, dans la production, les moyens de travail jouent un tout autre rôle que
les objets de travail. Le charbon servant à chauffer la machine disparaît sans laisser de trace, de même
l’huile pour graisser le moyeu de la roue, etc. Les couleurs et autres matières auxiliaires
disparaissent aussi, mais se manifestent dans les propriétés du produit. La matière première constitue
la substance du produit, mais elle a changé de forme. Bref, matière première et matières auxiliaires
sont complètement absorbées dans la production ; de la forme indépendante dans laquelle elles sont
entrées dans le procès de production, il ne subsiste plus rien. Mais un instrument, une machine, un
bâtiment d’usine, un récipient, etc., ne servent, dans le procès de production, que dans la mesure où
ils ont conservé leur forme première et, demain comme hier, participeront sous cette même forme au
procès de production. De même que, par rapport au produit, ils conservent leur forme indépendante
pendant leur vie, pendant le procès de travail, de même aussi après leur mort. Les cadavres de
machines, d’outils, de bâtiments de travail, etc., continuent d’exister séparément des produits qu’ils
ont aidé à former. Si nous considérons tout le temps pendant lequel un tel moyen de travail est en
service, depuis le jour de son entrée à l’atelier jusqu’au jour de sa mise au rebut, sa valeur d’usage aété complètement absorbée pendant ce temps et, par conséquent, sa valeur d’usage est complètement
passée dans le produit. Si, par exemple, une machine à filer a vécu 10 ans, sa valeur totale, pendant
les 10 années du procès de travail, a passé dans le produit de ces mêmes 10 ans. La période de vie
d’un moyen de travail comprend donc un nombre plus ou moins considérable de procès de travail
toujours recommencés. Et il en va du moyen de travail comme de l’homme. Tout homme, tous les
jours, meurt de 24 heures. Mais, chez nul homme, on ne peut voir au juste de combien, déjà, il est
mort. Cela n’empêche pas, cependant, les compagnies d’assurance sur la vie de tirer de la vie
moyenne de l’homme des conclusions très sûres et, chose encore bien plus importante, extrêmement
profitables. De même quant au moyen de travail. On sait par expérience combien de temps tel moyen
de travail, par exemple une machine d’un certain genre, peut durer en moyenne. Si l’on suppose que
sa valeur d’usage ne dure que six jours dans le procès de travail, le moyen de travail en question
perdra en moyenne, pendant chaque journée de travail, 1/6 de sa valeur d’usage et conférera donc 1/6
de sa valeur au produit de chaque journée. C’est de cette façon que l’on calcule l’usure de tous les
moyens de travail.
L’on voit ainsi, de toute évidence, qu’un moyen de production ne peut jamais abandonner au produit
plus de valeur qu’il n’en perd dans le procès de travail par la destruction de sa propre valeur d’usage.
S’il n’avait pas de valeur à perdre, c’est-à-dire s’il n’était pas lui-même le produit du travail humain,
il n’abandonnerait pas de valeur au produit. II servirait comme moyen de formation d’une valeur
d’usage, mais non point d’une valeur d’échange. Or il en est ainsi de tous les moyens de production
fournis par la nature, sans intervention humaine, tels que la terre, le vent, l’eau, le fer du filon
naturel, le bois de la forêt vierge, etc.
Encore qu’avec une valeur d’échange réduite, le moyen de travail n’en doit pas moins participer dans
sa totalité matérielle au procès de travail. Soit, par exemple, une machine d’une valeur de 1 000
francs et s’usant en 1 000 jours. Dans ce cas, chaque jour, 1/1 000 de la valeur de la machine passe
dans son produit quotidien. En même temps, même si sa force vitale diminue, c’est toujours
l’ensemble de la machine qui participe au procès de travail.
Le caractère particulier de cette partie du capital constant – du moyen de travail – est donc le
suivant : avec le fonctionnement et, par conséquent, l’usure du moyen de travail, une partie de sa
valeur passe dans le produit, tandis qu’une autre partie reste fixée dans le moyen de travail et, par là,
dans le procès de travail. La valeur ainsi fixée ne cesse de décroître, jusqu’à ce que le moyen de
travail soit hors de service et que sa valeur se soit répartie sur une masse de produits engendrés dans
une série de procès de travail sans cesse renouvelés. Mais tant qu’il agit encore à titre de moyen de
travail, – en d’autres termes, tant qu’il ne doit pas être remplacé par un nouvel exemplaire de même
nature, du capital constant y reste toujours fixé, tandis qu’une autre partie de la valeur en lui fixée à
l’origine passe dans le produit et, par conséquent, circule comme élément de la valeur des
marchandises.
Cette partie de la valeur du capital, fixée dans le moyen de travail, circule exactement comme toute
autre valeur. Toute la valeur du capital est en perpétuelle circulation et, en ce sens, tout capital est du
capital circulant. Mais la circulation de la partie du capital ici considéré est particulière. Elle ne
circule pas sous sa forme d’usage ; il n’y a que sa valeur qui circule, et cela peu à peu,
fragmentairement, dans la mesure où elle passe du moyen de travail au produit circulant comme
marchandise. Pendant toute la durée du fonctionnement du moyen de travail, une partie de sa valeur y
reste toujours fixée, indépendante par rapport aux marchandises que le moyen de travail aide à
produire. Cette particularité confère à cette partie du capital constant la forme de capital fixe. Tous
les autres éléments du capital avancé constituent par contre, en opposition à cette partie, le capital
circulant ou liquide.
II est clair que cette différence dans la façon dont les diverses parties du capital abandonnent leur
valeur au produit, doit également influencer la quantité de plus-value effectivement produite par
chaque capital particulier. En outre, cette différence contribue à voiler la production de la plus-value
en général.