Institution universitaire et mouvements étudiants : entre intégration et rupture ?
189 pages
Français

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Institution universitaire et mouvements étudiants : entre intégration et rupture ?

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Description

Les auteurs s'interrogent sur les rapports qu'entretiennent mouvements étudiants et institution universitaire au fil du XXe siècle, en France et ailleurs dans le monde. La contestation voire la rupture font bel et bien partie intégrante de l'institution, cette « histoire faite chose » pour reprendre la définition de Pierre Bourdieu. Elles en font partie intégrante en tant que formes extrêmes et paradoxales, pourtant constituantes. À travers les mouvements étudiants, émergent des identités d'université et des identités étudiantes. Mais comment les qualifier au juste ?

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Date de parution 18 juin 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336903392
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection « Inter-National »
Collection « Inter-National »
dirigée par Denis Rolland, Joëlle Chassin Françoise Dekowski et Marie-Hélène Touzalin

Cette collection a pour vocation de présenter les études les plus récentes sur les institutions, les politiques publiques et les forces politiques et culturelles à l’œuvre aujourd’hui. Au croisement des disciplines juridiques, des sciences politiques, des relations internationales, de l’histoire et de l’anthropologie, elle se propose, dans une perspective pluridisciplinaire, d’éclairer les enjeux de la scène mondiale et européenne.
Dernières parutions
Antoine DUTHIL, La patrimonialisation des semences végétales , 2020.
Antoine ULLESTAD, Les frontières extérieures de l’Union européenne. Etude de l’internationalisation du marché intérieur , 2020.
Jean-Luc MATHIEU, L’institution du Défenseur des droits , 2020.
Elodie REMY, Réfugiés : l’hébergement chez des particuliers. Des liens qui rendent libres ?, 2020.
Garik GALSTYAN, L’écologie en Arménie, Le lac Sevan et l’émergence du mouvement écologiste, 2020.
Miguel SUAREZ BOSA, Le port de Casablanca au XX e siècle. Une source de développement pour le Maroc , 2019.
Guy LORANT, Les ambiguïtés de la démocratie participative, De Porto Alegre aux Gilets jaunes, 2019.
Despina TOMESCU, Roumanie histoire d’une identité , 2019.
Jean KUDELA et Bernard LORY (dir.), Le regard sur l’autre en Europe médiane, 2019.
Rubenilson BRAZAO TEIXEIRA, avec la participation d’Edja Trigueiro, Des deux côtés de l’Atlantique : Natal-Dakar dans une perspective comparative , 2018.
Jules DURAND, Lettres de prison-septembre 1910-février 1911 , 2018. Félix PAVIA, Mexique : la guerre perdue contre le narcotrafic , 2018.
Laurie SERVIÈRES , Colombie : la paix comme levier politique internationale, 2018.
Antonia AMO SÁNCHEZ, Marie GALÉRA, Métissage de la création théâtrale. Amérique hispanique/Espagne/France , 2018.
Tristan LEFORT-MARTINE, Des droits pour la nature ? L’expérience équatorienne , 2018.
Mariella VILLASANTE CERVELLO et Raymond TAYLOR (sous la dir. de), avec la collaboration de Christophe DE BEAUVAIS, Histoire et politique dans la vallée du fleuve Sénégal. Mauritanie. Hiérarchies, échanges, colonisation et violences politiques, VIII e -XXI e siècles. Essai d’histoire et d’anthropologie politique , 2017. Catherine DURANDIN, Irina GRIDAN, Moldavie, repères et perspectives , 2017. Ruggero GAMBACURTA-SCOPELLO, Les régimes passent, l’État développementaliste demeure. Le cas de la Banque Nationale de Développement Économiqu e et Social (BNDES) au Brésil, 2017.
Titre
Sous la direction de
Jean-Philippe Legois et Jean-Louis Violeau






Institution universitaire et mouvements étudiants : entre intégration et rupture ?
Copyright

























© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-90339-2
S OMMAIRE
Jean-Philippe L EGOIS & Jean-Louis V IOLEAU , Présentation générale
PREMIÈRES EXPÉRIENCES D’IMPLICATION ÉTUDIANTE DANS L’INSTITUTION UNIVERSITAIRE
Alain M ONCHABLON , Les AGE et l’institution universitaire avant 1914 : une occasion manquée
Alain M ONCHABLON , Les associations étudiantes au début du XX e siècle, entre attachement à la communauté universitaire et solidarité professionnelle
Didier F ISCHER , L’UNEF et les Œuvres : de l’utilité publique à la raison syndicale (1918-1955)
David C OLON , Des cercles d’étudiants aux aumôneries : les organisations et mouvements d’étudiants catholiques face à l’institution universitaire au XX e siècle.
DES STRATÉGIES DES ORGANISATIONS ÉTUDIANTES EN GÉNÉRAL ET DES STRATÉGIES DE L’EXTRÊME-DROITE ESTUDIANTINE EN PARTICULIER
Gaële G OASTELLEC , Les mouvements étudiants : une production de l’institution ? Une comparaison États-Unis, Indonésie, France
Arielle H AAKENSTAD B IANQUIS , Le Komsomol : persistance structurante d’une organisation disparue
Lucie B ARGEL , Quels mouvements étudiants dans une « grande école » ? Le cas de Sciences Po Paris
Xavier R ENOU , De l’incrustation d’une minorité active en milieu universitaire : le GUD à l’université Paris II-Assas.
Magali B OUMAZA , « Déviationnisme » à l’université : pratiques syndicales, carrières militantes et politiques au Renouveau étudiant. Contribution à l’étude des mouvements étudiants d’extrême droite
TERRAINS, VIOLENCE, REVENDICATION, VIE ASSOCIATIVE
Mohamed D HIFALLAH , Participation et exclusion : étudiants tunisiens et réformes de l’enseignement et de l’université (1958-1986)
Laurent J ALABERT , Le mouvement étudiant de novembre-décembre 1995 à l’Université Toulouse le Mirail : la confusion entre un conflit aux visées nationales et un conflit contre le pouvoir universitaire local
Vincent E NRICO , Participation à un mouvement étudiant et entrée dans l’institution universitaire
MOMENT(S) ET ANNÉES 68 : RUPTURES ? EN FRANCE ET DANS LE MONDE
Jean-François C ONDETTE , Destruction ou cogestion réformatrice de l’institution universitaire ? Les mouvements étudiants lillois des sixties
Vincent P ORHEL , Vers une autre institution universitaire ? L’expérience paritaire au CLU de Brest en mai-juin 1968
Jean-Philippe L EGOIS , Quand la Commune étudiante de mai-juin 1968 inventait une « autre » « gouvernance » universitaire
Mélanie D E G ROOTE , Les leaders étudiants de 68 et la critique d’un mode de gouvernance
Caroline R OLLAND -D IAMOND , Ni répression ni concession : l’Université de Chicago et le mouvement Students Against the Rank (mai 1966)
GOUVERNANCE, EXPERTISE ET PARTICIPATION
François T AVERNIER , La fonction des étudiants au sein des conseils d’université. Le cas d’une université francilienne
Geneviève G ENICOT , A qui profite l’expertise ? Les étudiants de l’ESIB et le processus de Bologne
Thierry C ÔME & Gilles R OUET , Gouvernance et place des étudiants dans les contrats quadriennaux
Robi M ORDER , En guise de conclusion provisoire : corps étudiants & communauté universitaire, face à face ou côte à côte ?
Présentation générale
Présentation générale
Jean-Philippe Legois & Jean-Louis Violeau *
Lorsqu’il est question du rapport qu’entretiennent institution universitaire et mouvements étudiants, deux pôles ont spontanément tendance à se dessiner, l’un autour de la notion de « participation », tirant du côté de l’institution, l’autre attirant les mouvements étudiants du côté du refus et de la violence au sens large, verbale et langagière ou physique à l’extrême. Sous cette vision un peu convenue, sinon manichéenne, qui régit traditionnellement la perception commune des moments de tension qui agitent plus ou moins régulièrement la vie des établissements d’enseignement supérieur, transparaît insensiblement et presque « naturellement », pourrait-on dire, l’idée d’instrumentalisation et de récupération. Car enfin, que reste-t-il (superficiellement) au soir d’un mouvement finissant dans l’esprit de ses acteurs, quels qu’ils soient, sauf cette sempiternelle question : qui a instrumentalisé qui et à qui a profité le « crime » ? Bref, qui récupère qui ? Mais, à bien y regarder, cette vision spontanée est bien entendu trompeuse, partielle et partiale (et d’ailleurs volontiers portée par les médias ces dernières années). Le réel est comme il se doit bien plus complexe et certaines faillites en apparence se révèlent parfois très fertiles au long cours 1 . Et c’est précisément à ce réel, complexe sinon contradictoire, que nous avons souhaité nous confronter à l’occasion de ce colloque.
La crise instituante
Initialement, nous appelions donc les auteurs de communications à s’interroger et approfondir les rapports qu’entretinrent mouvements (étudiants) et institutions (universitaires) au fil du XX e siècle. Si l’on reprend les termes de l’analyse que développa (à chaud, au lendemain de mai 68) René Lourau dans son Analyse institutionnelle et pédagogie , alors l’institution apparaît non plus seulement sous les habits de la norme (imposée) et du formalisme (institué), elle est aussi forme d’action instituante et processus d’institutionnalisation 2 . Il faut dès lors faire apparaître comment l’institution se stabilise en réalité, par le biais de ce va-et-vient : investissements de groupes et d’individus dans les institutions et manières de faire imposées qui amalgament et modèlent les participants selon le régime d’existence propre à ces institutions. En clair, la contestation, voire la rupture, font bel et bien partie intégrante de l’institution, cette « histoire faite chose » pour reprendre la définition de Pierre Bourdieu. Elles en font partie intégrante en tant que formes extrêmes et paradoxales, et pourtant constituantes. Comment comprendre sinon l’appropriation indifférente, par des parties semble-t-il opposées, des termes de changement ou même de rupture ?
Le changement était à gauche, la rupture serait-elle désormais à droite ? C’est ce que nous rappelle en particulier Xavier Renou au fil du regard qu’il porte sur le GUD et son histoire, mais aussi Lucie Bargel à travers son analyse des mouvements étudiants au sein d’un grand établissement, en l’occurrence Sciences Po Paris. Mais à l’IEP, au prisme de l’engagement d’une part à SUD Etudiant et d’autre part à l’UNI, c’est plutôt d’une fausse rupture qu’il s’agit avec, pour cette dernière organisation syndicale, un balancement entre la défense farouche des traditions et des barrières les plus solides au fil d’un discours « plus conservateur et plus élitiste que celui de la direction de Sciences Po » pour reprendre les termes de Lucie Bargel, une levée provocatrice des censures sur les terrains les plus contestables, le racisme en premier lieu, et enfin une dénonciation régulière de la « marchandisation de l’éducation » et de la transformation de l’institution en « business school ».
D’une autre manière, cette forme d’intégration « paradoxale » 3 , à la marge et dans la contestation, apparaît également dans la communication de Vincent Enrico qui tresse directement le lien entre la participation à un mouvement étudiant et l’affiliation au sein de l’institution universitaire, moment de formation exceptionnelle où certains étudiants volontiers décrits comme « atypiques » par les enquêtes sociologiques trouvent une place qu’ils n’auraient jamais pensé occuper auparavant. Mais après tout, la force d’un système social ne réside-t-elle pas dans ses capacités d’assimilation, et à l’occasion des moments de crise, d’auto-dépassement ? Cette « intégration par le désordre », évoquée par Vincent Enrico, pose par extension la question de la crise .
Un changement peut-il en effet intervenir sans qu’une crise ne se soit au préalable déclarée, d’une manière ou d’une autre ? Vincent Porhel montre pourtant dans sa communication que l’on peut fort bien combiner l’analyse socio-historique et la volonté de réinsérer le moment critique, en l’occurrence les journées de mai-juin 68, au sein d’un continuum qui trouve ses origines avec la fondation en 1959 d’une modeste institution universitaire à la pointe extrême de la Bretagne, et débouche dix ans plus tard, en mai 1969, sur la création de l’UBO, Université de Bretagne Occidentale, « aboutissement d’un an de contestation réformiste au CLU [ Collège Littéraire Universitaire ] de Brest ». Même si, pour reprendre les termes de la conclusion de Vincent Porhel, « les lendemains sont durs » et « la passivité des étudiants oblitère le fonctionnement des assemblées de section censées ouvrir un espace de contestation permanent », il faudra tout de même attendre 1984 pour voir le cours magistral réapparaître à Brest.
Enfin, toujours autour de cette notion de crise, Caroline Rolland-Diamond souligne cette décision, originale alors –en pleines sixties, dirait-on–, de l’université de Chicago refusant de faire appel aux forces de l’ordre pour libérer les locaux occupés… Mais après tout, souvenons-nous, au printemps 2006, lors du mouvement dit « anti-CPE », la Sorbonne ne fut-elle pas bloquée par… le gouvernement ? Serait-ce là une constante, « paradoxale », encore une, des mouvements étudiants ? Quelles sont, pour reprendre la formule de Marx, les formes de « survivances du passé » qui se manifestent au cœur même de chacun de ces processus et situations de crise ?
La « réforme »
En reprenant la grille deleuzienne, pour qu’il y ait événement, il faut une différence de potentiels et des groupes à la recherche d’une « synthèse disjonctive ». Dans la lignée de ces exemples, brestois et nord-américain, l’intérêt majeur de la plupart des contributions à ce colloque montre que « réforme » n’a pas toujours rimé avec adaptation douloureuse (et en général trop tardive) à des évolutions dès lors décrites comme inévitables. On pouvait raisonnablement s’y attendre, mais le répéter aujourd’hui, en ces années 2000, n’a rien d’anodin. Didier Fischer rappelle ainsi quel fut le rôle des AGE de l’UNEF, véritable force instituante, très souvent à l’origine du mouvement original des Œuvres sociales en faveur des étudiants, des lendemains de la Première guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1950, au moment où l’UNEF obtient la cogestion des Œuvres universitaires au sein du Conseil national des œuvres universitaires et scolaires créé en 1955. En l’occurrence, l’enjeu, dans l’esprit des dirigeants étudiants, dépassait le périmètre de la stricte action sociale pour s’élargir à terme à une cogestion de l’Université, avec néanmoins toujours cette question non résolue : « l’utilité publique peut-elle justifier la raison syndicale ? ». Et l’historien de rappeler à la fin de sa contribution comment ce mouvement inachevé se heurta à l’humeur intransigeante de l’après-68 : une fois passé ce fameux « séisme » qui aurait pu justifier et amener la cogestion dix ans plus tôt, « le mouvement étudiant atomisé refuse [ alors ] la participation que lui sert sur un plateau la loi Faure. La pensée réformatrice et gestionnaire des années cinquante a cédé la place dans une frange du monde étudiant à des objectifs révolutionnaires : la cogestion fait désormais figure de collaboration de classes ».
De même, si l’on tire le fil de l’« analyse institutionnelle » proposée plus haut par René Lourau, on retrouve cette idée qu’il n’aurait été de véritable « rupture » avec l’ institution que quotidiennement remise en question sur l’établi, et qu’aucune « rupture » n’aurait pu se satisfaire de la simple contestation, fût-elle la plus radicale possible. En ces années d’« agitation » permanente, où ce débat entre réforme et révolution était à son acmé et qui vit Lourau lui-même constamment remettre en question le rôle qu’il y jouait en tant que sociologue et enseignant, voici ce qu’écrivait ce théoricien de l’ implication : « Le groupe comme anti-institution, telle est l’idéologie groupiste. L’institution est niée seulement dans l’imaginaire. Le groupe comme contre-institution, cela suppose non un refus de toute institution, mais l’institutionnalisation de la lutte anti-institutionnelle afin de combattre l’adversaire par ses propres armes » 4 . Contestation aliénée et retournement de sa propre contestation ? Toujours est-il qu’une « institutionnalisation » semble avoir (définitivement ?) pris le pas sur l’autre 5 . « Dépasser l’antinomie confortable entre [pouvoir traditionnel] et [pouvoir charismatique] et constituer un [groupe sujet] ». Tel était le souhait de Lourau dont il avait entrevu l’accomplissement en 68 : « C’est ce qui est arrivé, dans la période qui, à Nanterre, a précédé l’explosion de mai-juin 68 (depuis le 22 mars […]) et en France durant mai-juin, lorsque le mouvement étudiant, comprenant aussi quelques enseignants, a donné naissance, pendant quelques semaines, à des contre-institutions de lutte politique : assemblées générales permanentes, universités critiques, détournement des édifices publics et des espaces institutionnels au profit de la parole pleine […] » 6 .
Même si, en 68, et il est toujours utile de le rappeler, la grève générale était une chose et le mouvement étudiant en était une autre – sans oublier les partis qui demandaient des élections et les syndicats un « Grenelle »… Et de fait, si l’on réduit la focale, certaines scènes locales permettent d’affiner et complexifier ce premier constat d’une rupture généralisée. Mais, même si l’on prend le cas lillois, qu’analyse Jean-François Condette et qui apparaît comme un des cas « modérés », il est intéressant de voir que la participation n’est pas qu’une simple adaptation de l’adage de Pierre de Coubertin, mais bien une aspiration, certes floue, à l’« autogestion ». Sur la même période, au fil d’une enquête auprès des « leaders étudiants » 7 en France et Belgique francophone, Mélanie De Groote remarque autant leur contestation d’alors vis-à-vis des « modes de gouvernance », académique et éducative en premier lieu, que leur participation actuelle à ces « modes de gouvernance » au sein de différents univers, « profondément marqués par leur vie étudiante où ils ont fait l’expérience du dirigisme ».
Dans le même registre, mais sur le contemporain et à travers trois terrains géographiquement très éloignés, Berkeley, Bordeaux II et les universités Padjajaran et ITB à Java Ouest, Gaële Goastellec en arrive même à formuler explicitement cette interrogation : les mouvements étudiants ne seraient-ils pour finir qu’une production de l’institution universitaire ? Dans quelle mesure ces mouvements ne font-ils au fond que se rattacher à une certaine « tradition universitaire » ? En clair, « plus un système est intégré, plus ses établissements sont différenciés, identifiés, plus les étudiants sont investis dans et par l’établissement, et plus ils sont capables de se construire en mouvements ».
Au lieu d’un groupe-sujet, peut-être aurions-nous, pour finir, hérité de groupes d’experts ? C’est du moins ce que laissent entendre deux communications portant sur notre contemporain : le processus de Bologne analysé par Geneviève Genicot et le « tournant pédagogique » de l’enseignement supérieur tel que l’analysent Thierry Côme et Gilles Rouet. Ces derniers discernent en effet, notamment à travers la construction d’un espace européen de l’enseignement supérieur, la montée en puissance d’un « étudiant consommacteur », le monde universitaire s’inscrivant dès lors dans des rapports de concurrence auxquels il avait plutôt tendance (tant bien que mal) à échapper jusqu’ici. Ce sont en somme les habits neufs du « réformisme » contemporain qui sont ici décrits à travers notamment l’apparition de la notion de « pédagogie universitaire » teintée d’évaluation, de contractualisation et de normalisation, ou si l’on préfère d’efficacité et d’optimisation, toutes notions qui vont à l’encontre de ce que l’on aurait pu jusqu’ici caractériser sous les traits de l’esprit universitaire, plus traditionnellement défini par la prééminence de la recherche, par l’attachement à la discipline entendue comme corpus spécifique et par une certaine forme de « gratuité » dans le rapport au savoir et à sa transmission. Leur analyse lexicologique d’une dizaine de contrats ou projets de contrats quadriennaux de développement, signés entre l’Etat et les universités, laisse en effet apparaître la récurrence de termes appartenant plutôt à l’univers des services en général qu’à celui de l’Université en particulier – tout en soulignant par ailleurs, pour le meilleur comme pour le pire, la persistance de décalages criants entre le discours du contrat, plus ou moins vertueux, et la résistance bien triviale du réel.
Le processus d’harmonisation européenne, processus dit de Bologne, joue bien entendu un rôle certain dans l’émergence de cette nouvelle configuration du monde universitaire, et c’est à l’un des acteurs de ce processus, l’ESIB [ European Student Information Bureau ], fédération des syndicats et associations d’étudiants européens, que s’intéresse plus particulièrement Geneviève Genicot. Face à cette fédération qui s’est rapidement emparée de l’espace que lui ouvrait le processus d’harmonisation européenne, Geneviève Genicot s’interroge sur les zones d’ombre de cet acteur-expert : quelle est au juste sa représentativité, et d’ailleurs qui représente-t-elle ? Ne serait-elle au fond qu’un avatar supplémentaire « des techniques de lobbying, qui sont certes relativement classiques, et même de plus en plus répandues de nos jours, dans un contexte de juridicisation croissante de l’action collective » ? Et pour reprendre la dernière phrase de la communication, le vernis technique masquerait-il ici aussi une idéologie qui ne dirait pas son nom ? L’ESIB ne serait-elle au fond qu’une « marionnette permettant d’apposer un sceau démocratique au Processus de Bologne » ? Et Geneviève Genicot de prolonger cette interrogation par un « c’est l’éternelle question de la récupération » !
« Il faut se méfier des mots » (Ben)
Alors, oui, comme le dit le peintre Ben, « il faut se méfier des mots » ! Le fameux couple réforme / révolution, petite musique lancinante des années 1960-1970, participe bien de ces phénomènes de bruit et de silence des « années 68 », si cruciales pour nos problématiques. Cette « antinomie confortable » dont parle Lourau n’a-t-elle été englobée définitivement sous les traits plus généraux d’une économie politique du consentement, du consentement et de sa « gestion » ? Comme le dit Jean-François Condette, « il faut prendre garde de ne pas en rester aux slogans popularisés par les minorités extrémistes ». Il faut également se méfier de la novlangue de l’expertise et de la gouvernance, « habits neufs » d’une vieille rengaine moderniste que René Mouriaux et Jacques Capdevielle 8 ont bien décortiquée et qui –toujours en les suivant– a connu, avec mai 68, un coup d’arrêt… Mais provisoire.
Le fin stratège qu’était Edgar Faure ne s’y était pas trompé en préparant sa loi d’orientation et il le disait clairement devant le Sénat en octobre 1968 : « Il n’y a pas d’exemple dans l’Histoire qu’une révolution ait été faite simplement par des révolutionnaires. Il faut donc que ces révolutionnaires entraînent avec eux des réformistes ; mais nous faisons tout ce qu’il faut pour qu’ils n’y parviennent pas » 9 . Un peu comme l’on cherche en général à séparer, dans les mouvements de jeunesse et mouvements sociaux, les étudiants des salariés, on cherche donc en général à séparer, dans les mouvements étudiants, les réformistes des révolutionnaires. Précédant Edgar Faure de quelques mois, Daniel Cohn-Bendit n’avait-il pas lancé comme un défi aux élus politiques (mais peut-être à soi-même déjà) lors d’un meeting à Nanterre en juin 68, juste avant les législatives : « pour que vous arriviez à être réformiste, il faut que nous échouions à être révolutionnaires » 10 ?
Mais sur un autre plan, qui peut dire aujourd’hui qu’est toujours respectée la division canonique des rôles (ou du travail social si l’on préfère) qui laissait penser que c’était à l’expert de dire ce qu’il ne fallait pas faire, sachant qu’il serait toujours revenu au politique de dire ce qu’il fallait faire ? La démocratie est tout autant promesse que problème 11 . Aussi a-t-on tout intérêt à bien articuler « les mots et les choses », y compris en matière de « réforme », « révolution », « gouvernance » ou « expertise » supposées. C’est à ce travail sur « les mots de mai – maux pour certains de nos contemporains » que nous invite Jean-Philippe Legois. S’y retrouvent alors la notion de « travail étudiant », qui recoupe l’idée d’une allocation d’études, le refus de l’« examen-guillotine » qui rappelle certaines refontes en cours aujourd’hui autour du contrôle continu des connaissances, la volonté d’« apprendre à apprendre » à laquelle l’Université jamais n’aurait dû déroger, une méfiance, de bon aloi surtout lorsqu’il s’agit de l’Université, à l’égard de l’« intégration technocratique », et puis les objectifs conjugués d’une refonte de l’institution : une autre autonomie pour une autre gouvernance. Après tout, qui aujourd’hui refuserait les grandes lignes d’un tel programme sachant qu’il y serait en outre question d’une valorisation de l’expertise étudiante ? Juste un bref rappel du Comité de liaison de Censier : « tout étudiant doit être aussi praticien ; tout praticien doit être aussi étudiant ; tout enseignant et tout chercheur doivent être aussi praticien ».
Institutions et univers connexes
Au-delà, plusieurs contributions ont évoqué la question, toujours mal élucidée et souvent oblitérée, de la solidarité entre les générations. Solidarité d’attentes, horizon d’attentes commun, activisme des uns, silence complice et favorable des autres 12 : pour qu’il y ait mouvement, il faut qu’il y ait à la fois opposition d’intérêts (sociaux) et partage de grandes orientations (culturelles). Et pour qu’une institution fonctionne « normalement »… tout autant, dirions-nous. C’est par exemple ce que montre François Tavernier lorsqu’il évoque la fonction des étudiants au sein des conseils d’université. Et c’est aussi ce qui apparaît clairement à la lecture de la généalogie des AGE, en France à la fin du XIX e siècle, que retrace Alain Monchablon en la faisant coïncider avec diverses tentatives officielles de remodelage de l’institution universitaire. Si les associations étudiantes, pourtant censées jouer un rôle important dans la nouvelle configuration, décevront, elles causeront autant de dépit chez les universitaires eux-mêmes qu’au sein des mouvements étudiants, et « les AGE et l’UNEF d’avant 1914, quoique choyées par les autorités, n’ont pu empiéter sur le terrain de la gouvernance de l’Université, laissant la place à l’irruption de contestations politico-corporatistes ».
De fait, une autre grille de lecture de l’ensemble de ces contributions reviendrait à chercher à dissocier en permanence les parts respectives du « visible » et de l’« invisible ». L’invisible recoupant les éléments à la fois externes et antérieurs à l’événement, au moment de crise et à la zone de turbulence et de perturbation(s) (dégradations successives, déclassements divers, rapport au marché de l’emploi, « aspirations désajustées »…), et le visible rassemblant les actes des protagonistes au cours du moment de crise, « ce qui se passe » dans l’événement et sur la « scène du crime », en bref les caractéristiques internes au moment de crise. Bien entendu, visible et invisible s’entrecroisent en permanence, c’est par exemple ce que montre très bien la description minutieuse et presque au jour le jour que Laurent Jalabert dresse du mouvement étudiant de novembre-décembre 1995 à l’Université de Toulouse Le Mirail. De « tradition contestataire », il en est également question dans cette communication, même si la contestation de 95 s’y définit a priori clairement en opposition au pouvoir universitaire d’alors et même si c’est plutôt un dialogue de sourds qui s’y dessine au jour le jour. Tout se passe alors comme si c’était précisément le délitement du rapport à l’institution et l’absence de transmission et de prise en charge d’une histoire revendicative par la nouvelle génération d’étudiants qui fournissaient les clés de compréhension de l’échec relatif de ce mouvement. Gonflement des effectifs, manque de moyens, fossé entre recherche et enseignement, absence de « culture » politique et syndicale, aspirations désajustées… Bref, tous les signes d’une institution éclatée, et non plus « intégrée » et « identifiée » contrairement aux termes qu’employait pour sa part Gaële Goastellec. Et face à ce mouvement sans véritables suites à Toulouse, avec tout juste quelques postes d’IATOS supplémentaires, mais rien du côté enseignant, et depuis quelques poussées de fièvre sporadiques et sans lendemains, Laurent Jalabert de s’interroger : « est-ce le signe d’une mutation de nature des conflits à l’intérieur de l’Université ? »
Dans ces histoires, d’ailleurs, le corps enseignant, avec ses caractéristiques sociologiques, son histoire, sa trajectoire et ses conditions de formation et de recrutement – bref son habitus auraient pu dire certains – occupe une position centrale, tout comme dans la communication de Caroline Rolland Diamond évoquant le mouvement Students Against the Rank , de mai 1966, littéralement les-étudiants-contre-le-classement. Un mouvement où se dégage notamment le rôle-clé de médiateurs que tinrent certains « enseignants respectés », chargés en retour par les étudiants de « s’efforcer de convaincre l’ensemble du corps professoral, le Faculty Council , de voter contre le classement ». Une autre question qui pourrait découler de ces différentes communications inviterait d’ailleurs à se demander où se trouvent donc à chaque fois les « réservoirs de soutien diffus » qui permettent à une crise de se résoudre autrement que dans la pure répression et qui permettent également à un état donné des choses de se perpétuer (même si légèrement modifié) ? Et quels sont a contrario les facteurs qui expliquent les dé-légitimations profondes qui accompagnent parfois d’autres sorties de crise ?
Cette question des générations et des soutiens diffus, Pierre Moulinier s’y attache aussi, à sa manière, en évoquant les associations étudiantes au début du XX e siècle, qu’il situe entre un attachement à la communauté universitaire et une (inévitable) solidarité professionnelle. Alors que décline progressivement l’influence de l’AGEP (Association Générale des Etudiants de Paris), coincée entre « folklore », prestation de services divers et « apolitisme » inconfortable, une série d’associations prennent le relais à l’aube du XX e siècle. D’abord les pharmaciens, puis les médecins, et toutes ces associations affirment progressivement leur caractère corporatiste, le mouvement corporatif recevant parfois le soutien (très) nuancé de la gauche, « plus sans doute par haine de l’AGEP que pour cause d’adéquation au message collectiviste ». Mais ce qui compte avant tout dans ce mouvement, c’est bien entendu le rapport qu’il entretient avec la profession qui lui est liée, son univers, ses instances, ses valeurs et ses conflits propres et luttes d’intérêts. C’est un truisme, le mouvement étudiant n’a jamais flotté en apesanteur sociale, influencé donc par les univers professionnels au sein desquels il prépare à une éventuelle insertion, mais aussi par de puissants catalyseurs religieux, à l’image de ce que dit David Colon de la mutation qui partit des cercles pour arriver aux aumôneries, reflet de « la lente conquête par l’Eglise du monde universitaire », des confins de la Troisième république jusqu’à la fondation, en 1966, de la Mission étudiante, fédération des aumôneries catholiques de l’enseignement supérieur.
Travail d’implantation d’un autre type encore, mais toujours en milieu a priori hostile, celui du Front national à travers ses militants du Renouveau Etudiant. Magali Boumaza le décrit comme avant tout motivé par les enjeux du recrutement des futurs cadres mais aussi plus spécifiquement traversé par les enjeux de la scission du FN en 1998.
En Tunisie, autre scène nationale, les différentes phases du rapport qu’a entretenu le mouvement étudiant, depuis ses origines au printemps 1910 jusqu’au milieu des années 1980, avec l’autorité tutélaire, coloniale, puis avec l’Etat tunisien, laissent en revanche apparaître une très forte diversité de configurations, oppositionnelles et conflictuelles la plupart du temps. Mohamed Dhifallah décrit d’ailleurs ce mouvement sous les traits d’une « élite qui garde ses distances vis-à-vis du parti au pouvoir », ce dernier ayant constamment cherché en retour à maintenir son contrôle sur cette scène universitaire remuante. Quant au Komsomol, dont Arielle Haakenstad Bianquis évoque la « persistance structurante », on voit bien comment cette « organisation disparue », autodissoute en septembre 1991 il y a quinze ans, a structuré et structure encore la formation des élites en ex-URSS et comment les générations s’y croisent. « Mise en garde contre le risque de trouver beaucoup plus d’anciens dissidents qu’il n’y en eut en réalité », la jeune politiste a au contraire rencontré sur le terrain russe des interlocuteurs universitaires (120 entretiens semi-directifs) qui tenaient majoritairement « les dissidents pour responsables du chaos des années Eltsine et manifestaient une grande nostalgie pour certains modes de fonctionnement du système soviétique », « l’exemple le plus frappant en étant le Komsomol » : « si l’évocation d’un passé de membre du Parti était rarement menée avec nostalgie, les responsabilités et les activités au sein du Komsomol étaient remémorées avec enthousiasme, sans jamais chercher d’excuse à leur participation ». L’autre élément frappant étant « la récurrence du lien entre activisme au sein de cette organisation et réussite dans le système actuel ».
Au gré des influences réfractées de ces différents univers connexes, on comprend donc encore une fois combien la « jeunesse » en général et la « classe étudiante » en particulier peuvent s’avérer hétérogène et combien ses membres peuvent être motivés par des intérêts divergents et contradictoires. On le sait bien pourtant, la classe n’est que situation tandis que le mouvement est action , remettant en cause la mise en forme sociale, et le mouvement doit d’abord se définir un adversaire et se donner une identité sous la forme d’un projet qui porte la vision d’une autre organisation sociale. Dès lors, le « mouvement étudiant » tiendrait presque du miracle ou de la « réinvention permanente » -« il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Camus-, apparaissant plutôt comme un gros gâteau où chacun viendrait se réserver une part, pour son parti, son église, sa profession, etc., et laissant ainsi bien peu d’éventualité à l’émergence d’une dynamique propre, d’un moteur centripète. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison que Georges Fellouzis a pu parler de l’Université comme d’une « institution faible » 13 , tiraillée qu’elle est par ces logiques contradictoires alors que d’autres institutions, lycées et surtout grandes écoles, parviennent à mieux se protéger, pour diverses raisons, de ces influences extérieures. Contrairement à des idées reçues et (bien) ancrées, non les « jeunes » (en général) ne sont pas spontanément portés à s’engager et la plupart du temps du côté de la contestation (quand celle-ci n’est pas décrite comme stérile parce que radicale… et donc juvénile, et la boucle est bouclée, chacun serait ainsi plus ou moins sagement à sa place au sein du corps social). « Rêve générale » disait, au printemps 2006, le mouvement anti-CPE pour s’auto-définir. Sauf à oublier que la proposition de CPE était l’un des articles d’une loi « sur l’égalité des chances », il ne faut voir aucun caractère juvénile-utopique dans ce slogan. Pierre Bourdieu avait coutume de dire que « c’est l’héritage qui fait l’héritier ».
Jean-Philippe Legois & Jean-Louis Violeau
Épilogue : 10 ans, c’est pas assez !
Ce slogan de 68, moins connu que son grand frère (« 10 ans, ça suffit ! »), pourrait résumer les plus de 15 ans qui séparent la tenue de ce colloque (co-organisé par le GERME & le Centre d’histoire de Sciences-Po Paris les 6 et 7 février 2004) et sa publication : nous avons pu, voire dû, approfondir le rapport à l’institution de notre objet de recherche, tant sur le plan scientifique qu’archivistique.
Le GERME (Groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants) a poursuivi son séminaire au Centre d’histoire de Sciences-Po Paris (rejoint par la Cité des mémoires étudiantes) étendant son champ d’investigation aux rapports des mouvements étudiants (organisations, structures, mobilisations, associations, groupes,…) aux institutions en général. A été abordé, pendant deux ans, le rapport à la religion (voir le dossier des Cahiers du GERME , n°27), puis, pendant deux ans également, les « années 68 » avant d’élargir complètement notre spectre pluridisciplinaire à une « socio-histoire » et aux « dynamiques politiques » jusqu’à l’année universitaire 2018-19.
Côté archives 14 , le temps de la préfiguration d’un centre d’archives dédié (mais pas que) a commencé à l’automne 2004, à Reims, avec la Mission CAARME (vers un Centre d’animation, d’archives et de recherche sur les mouvements étudiants) qui a lancé toutes les démarches pour institutionnaliser les archives des « non-institutions » étudiantes 15 , tant auprès des institutions universitaires que des collectivités territoriales ou des ministères (Culture, Enseignement supérieur, mais aussi Jeunesse). Le 17 novembre 2008, a été créée la Cité des mémoires étudiantes en tant que telle, avec des objectifs uniquement de sauvegarde et valorisation des archives des engagements étudiants. Après s’être installée à Aubervilliers, dès 2011, la Cité a signé, en juin 2013, une convention de partenariat avec les Archives de France/nationales lui permettant de pouvoir y déposer et communiquer des fonds d’archives sur le site de Pierrefitte-sur-Seine ; en 2016, une convention a été signée avec le ministère chargé de l’Enseignement supérieur, mais seulement pour 2 ans. Depuis 2018, la Cité s’est réorientée pour entrer dans son 3 e cycle de développement… Pour la recherche ! 16
Depuis cette année 2019-20, le GERME et la Cité sont en train de constituer un Groupement d’intérêt scientifique (GIS) « Engagements étudiants » avec différents laboratoires de recherche et inscrivent, dans cette perspective, leurs séminaires et leurs journées « Archives, recherches et mémoires étudiantes » (à la mi-novembre).
Jean-Philippe Legois


* . Archiviste et historien, Jean-Philippe Legois est co-président de la Cité des mémoires étudiantes. Sociologue, Professeur HDR de l’ENSA Nantes et chercheur au CRENAU (UMR CNRS AAU), Jean-Louis Violeau est l’auteur, entre autres, des ouvrages Les architectes et Mai 68 (Recherches éditions, 2005) et Les architectes et Mai 81 (Recherches éditions, 2011).

1 . Nous dirions plutôt pour notre part qu’il existe deux types de mouvements, d’une part, purement revendicatifs qui se constituent en groupes d’intérêts pour négocier, et, d’autre part, purement utopiques et qui mettent en avant des valeurs et des représentations sans que leur traduction concrète ne soit un préalable. Entre les deux, le spectre est très ouvert pour les mouvements à la fois revendicatifs, culturels, et institutionnels. C’est plutôt la combinaison de ces trois types de situations qui n’est pas utopique et qui donne lieu à la formation d’un contre-projet d’organisation sociale.

2 . René Lourau, Analyse institutionnelle et pédagogie , Paris, L’Epi, 1971, p. 7.

3 . Nous définirions trois grandes formes d’ intégration des revendications des mouvements sociaux : intégration par le politique des revendications des mouvements en les transformant (auquel cas les mouvements ne sont plus porteurs de ces valeurs et risquent de perdre le sens de leur action), refus d’intégrer directement ces valeurs mais volonté d’ouvrir des procédures de participation aux mouvements, enfin intégration à la fois par l’appropriation des valeurs et mise en place de procédures de participation.

4 . René Lourau, op. cit , p.130.

5 . Dans un recueil d’hommages à René Lourau, décédé en janvier 2000, Bernard Defrance, professeur de philosophie au lycée Maurice Utrillo de Stains, se remémorant la parution d’ Analyse institutionnelle , dresse le constat suivant : « Peu de temps après la rentrée, assez souvent, je place dans l’armoire de ma salle un dossier qui contient divers documents, tracts, textes et brochures qui ont précédé, accompagné et suivi mai-juin 1968. Ceux que ça intéresse parmi les élèves peuvent ainsi consulter, lire. Il est rare que cela ne provoque pas quelques questions ! Les documents les plus lus sont les rapports des « commissions » qui avaient travaillé dans les lycées de la région parisienne ; et la surprise principale des élèves est de constater que les problèmes qui y sont évoqués (les relations profs-élèves, les notes, les méthodes de travail, l’orientation, les programmes, les examens, etc.) sont toujours, plus de trente ans maintenant plus tard, rigoureusement les mêmes que les leurs… ». Bernard Defrance, « A propos d’ Analyse institutionnelle et pédagogie » , in Ahmed Lamihi et Gilles Monceau (dir.), Institution et implication. L’œuvre de René Lourau , Paris, Editions Syllepse, 2002, (pp.23-29) p.23.

6 . René Lourau, op. cit , p. 132.

7 . Des « leaders étudiants » que Mélanie de Groote définit ainsi : « soit un étudiant responsable dans un mouvement étudiant, soit un étudiant qui se considère comme tel, soit un étudiant qualifié tel par les médias ».

8 . René Mouriaux, Jacques Capdevielle, Mai 68, l’entre-deux de la modernité, histoire de trente ans , Paris, Presses de la FNSP, 1988.

9 . Edgar Faure, Philosophie d’une réforme , Paris, Plon, 1969, p. 108-109.

10 . C’est le sociologue Manuel Castells, compagnon-expert du Mouvement du 22 mars depuis ses débuts, qui rappelle cet épisode dans un ouvrage d’entretiens avec Géraldine Pflieger : « Oui, Cohn-Bendit était un acteur avec un haut niveau de conscience et de réflexivité pour soutenir une telle affirmation. (…) Certains ne souhaitaient surtout pas participer aux élections, radicaliser la lutte jusqu’au bout. D’autres disaient qu’il fallait se battre pour gagner les élections. Mais si les socialistes et les communistes français arrivaient ensemble au pouvoir, qu’est-ce que cela changerait ? » Cf. Manuel Castells, De la ville aux réseaux , dialogues avec Géraldine Pflieger, Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes, coll. « espace en société / penseurs d’espace », 2006, p.148.

11 . C’est du moins de ce constat que part Pierre Rosanvallon dans son dernier ouvrage, La Contre-démocratie (Paris, Seuil, coll. « République des idées », 2006), pour regretter l’avènement d’une « société de défiance » qui, conjuguée à une forme de « souveraineté négative », aurait transformé la démocratie de projets en une démocratie de rejets.

12 . A ce propos, Erik Neveu remarque dans sa Sociologie des mouvements sociaux (Paris, La Découverte, 2002) qu’il existe dans certaines configurations « une stratégie plus rentable encore que la mobilisation : regarder les autres se mobiliser » (p.44).

13 . Georges Felouzis, La condition étudiante. Sociologie des étudiants et de l’université , Paris, PUF, 2001, p.12 à 20.

14 . Pour une première formulation de la question des archives étudiantes, Jean-Philippe Legois, « Archives et mémoires étudiantes : enjeu historique et enjeux archivistiques » dans Les Cahiers du GERME , n°19, 3 e trimestre 2001, p. 6-14. Article repris, en annexe, dans le n°193 de La Gazette des Archives (Paris, 2004, 181 p.).

15 . Jean-Philippe Legois, « Archives et mémoires étudiantes : “non-lieu” de “mémoire” ? », In Situ [Enligne], 17 | 2011, mis en ligne le 1 er mars 2012.

16 . Jean-Philippe Legois, « Archives et mémoires étudiantes, retour aux sources » in Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder, Etudiant-es en révolution , Paris, Syllepse, 2018, pp. 125-136. Pour un dernier état de la question, voir Ioanna Kasapi et Jean-Philippe Legois, « Retour aux sources de la Cité des mémoires étudiantes : des archives pour la recherche ! » dans Les Cahiers du GERME , n°32, 2017-2019, p. 43-48.
Premières expériences d’implication étudiante dans l’institution universitaire
Les AGE et l’institution universitaire avant 1914 : une occasion manquée
Alain Monchablon *
La naissance des AGE en France à la fin du XIX e siècle coïncide avec les tentatives officielles de remodelage de l’institution universitaire. La coïncidence n’est pas seulement chronologique : les réformateurs de l’Université assignaient aux associations étudiantes un rôle dans la nouvelle configuration. Que cette espérance ait été déçue, c’est ce que l’on verra ici, l’angle choisi menant plus à mettre l’accent sur la déception ressentie par les universitaires que sur les éventuels reproches présentés par les mouvements étudiants.
Des fées bienveillantes sur le berceau des AGE
Les premières AGE (Associations générales d’étudiants) créées à la fin du XIX e siècle ont été l’œuvre des étudiants eux-mêmes, comme à Nancy, la première historiquement à se constituer, ou à Paris, qui par sa position et son importance numérique devait évidemment jouer un rôle phare.
Mais, aussitôt après, les réformateurs universitaires, voire les autorités, appuyèrent ces groupements nouveaux, et ne ménagèrent pas leurs efforts pour étendre à d’autres villes universitaires la création d’Associations générales d’étudiants. En 1880, Paul Bert, ministre de l’Instruction Publique, écrivait aux dirigeants de l’association de Nancy : « Et ce que je souhaite surtout, car votre œuvre est aujourd’hui prospère, c’est de vous voir imités par les étudiants de nos centres universitaires. Faites donc de la propagande ; écrivez à vos camarades ; suscitez-les en montrant votre exemple. Rien n’y peut plus contribuer que l’envoi, en nombre, de votre historique et de vos statuts. » 17
A Montpellier, « vers la fin du mois de mai 1886, M. Michel Bréal, inspecteur général des facultés de lettres, se trouvant de passage à Montpellier, mandait auprès de lui nos camarades Braunschwig et Chazel, de la Faculté des Lettres, et leur exprimait le désir de voir les étudiants de Montpellier s’associer, à l’exemple de ceux de Paris, pour mettre en commun et leurs plaisirs et leurs travaux. (…) Ce conseil venant de si haut ne pouvait manquer d’être suivi » 18 .
A Bordeaux, selon la revue de l’AGE, recteur et doyens , « tous nous ont encouragés, dans la tentative, non seulement par de banales paroles, mais encore par des démarches personnelles » ; de même le maire et le préfet « ont abrégé les délais qui précèdent l’obtention de la vie légale pour une société » 19 . La création de l’AGE de Caen présente les mêmes caractères.
A Toulouse, c’est l’échelon central qui impose l’appui académique à des universitaires réticents : « dans un premier temps l’association des étudiants ne reçut aucun appui des professeurs dans le conseil général des facultés » . Lorsque le recteur Perroud, qui encourageait l’Association comme étant « de tous les moyens de pénétration universitaire, le plus actif parce qu’il est assurément le plus spontané » présenta au Conseil les propositions du Ministre, transmises par Michel Bréal, à savoir que le Conseil entame des relations avec l’Association de 1887, il suscita un débat animé. (…) Finalement le Conseil se borna à voter une motion de sympathie pour l’Association à condition que celle-ci n’adopte en rien le caractère d’une corporation, « que le ministre semble souhaiter » 20 .
Créer l’Université : « pour la Science et la Patrie »
Aux yeux des réformateurs universitaires, les associations étudiantes aideraient à créer du lien social par le débat et l’entraide et, par leur caractère généraliste, à rapprocher les étudiants des diverses facultés pour faire de vraies Universités. L’idée fondatrice était bien celle d’une convergence entre l’institution universitaire et les AGE : à la première la formation disciplinaire spécialisée, aux AGE revenait une formation périuniversitaire et une socialisation républicaine permettant d’« achever dans la démocratie républicaine la patrie française » , selon la formule de Lavisse 21 .
C’est ce qu’exprime par exemple Octave Gréard, s’adressant en 1886 aux étudiants parisiens : « Le secret de cette sagesse, je le trouve dans vos statuts : vous êtes une société d’assistance et de travail. (…) Bien aimer son pays à votre âge, c’est se préparer énergiquement à le servir. (…) Un autre caractère doit être signalé dans votre œuvre. L’isolement où vivaient les facultés a pris fin. Confirmées, fortifiées mêmes, chacune dans son existence propre et son indépendance nécessaire, elles ont été du même coup rapprochées dans leurs intérêts généraux, de façon que les divers intérêts qu’elles représentent s’éclairent les uns par les autres et se complètent. Et comme si la pensée qui a inspiré le nouveau règlement n’était pas encore suffisamment marquée à votre profit dans la teneur du décret du 28 décembre 1885, un article additionnel a été inséré, portant que des mesures spéciales détermineraient les facilités de travail qui doivent vous être données pour ces études communes. L’objet de votre association générale, qui n’exclut point les associations particulières, mais qui les embrasse toutes, montre assez que vous vous faites vous-même une idée juste de cette solidarité. (…) »
De même Lavisse, en 1887 assigne trois tâches à l’association parisienne : « travail de l’esprit, fraternité, patriotisme », ce qui implique de multiples débats et conférences d’ordre général, dans un cadre matériel incluant livres et revues en abondance ; la fraternité implique l’aide aux étudiants en difficulté, la sociabilité permise par un bar, un fumoir, etc… ; le patriotisme imprégnant l’ensemble. Et de préciser, thème qu’il reprendra fréquemment : « Vous avez évité jusqu’ici le groupement par écoles et vous avez eu raison. Votre association a été faite précisément pour effacer les cadres qui sont les prisons étroites et malsaines de l’esprit » 22 .
Ce programme est celui suivi par l’AGE, sans grande originalité il est vrai, sauf en 1904 lorsque le nouveau président de l’A, citant Durkheim, prône l’introduction de causeries sociologiques, moyen de « retarder l’heure inévitable de la spécialisation professionnelle » et envisage de faire de l’AGE « le lieu et le moment de réfléchir à ces questions sociologiques qui plus tard se poseront nécessairement à l’homme mûr » 23 . Il ne semble pas que le projet ait abouti. Reste que la formule de Marcellin Berthelot, « pour la Science et la Patrie », correspond aussi bien à l’Université dans son ensemble qu’à la mission de l’AGE de Paris et des autres Associations générales. A cet égard, les AGE, sans que cela passe par des formes institutionnelles, participent à la gouvernance d’ensemble de l’institution universitaire.
Mais on observera que les subventions, généreuses, qui sont accordées aux AGE, le sont par le ministère de l’Instruction publique et par les municipalités, presque jamais par l’Université elle-même.
Des AGE prudentes et peu revendicatives
Précisément la structure unitaire des AGE (seul le Comité et son président, émanation de l’ensemble des adhérents, toutes facultés et écoles confondues, est habilité à prendre des décisions) leur évite d’empiéter sur le terrain des revendications par discipline. D’une manière peut-être plus surprenante, les AGE et singulièrement la parisienne restent discrètes sur des thèmes qui intéressent matériellement les étudiants dans leur ensemble ; c’est le cas lors de l’augmentation des droits universitaires en 1887, comme lors de la réforme du service militaire en 1889 qui n’épargne plus les étudiants. Dans ce cas, l’AGE se limite à demander, et obtient, des aménagements de détail. Il en va de même lors de la nouvelle réforme militaire qui en 1905 abolit l’essentiel des privilèges naguère accordés aux étudiants, car l’A de Paris en approuve ouvertement l’esprit : son président écrit au ministre de l’Instruction Publique que « l’immense majorité de la jeunesse des Ecoles a vu dans la loi de deux ans une conquête nécessaire de notre République démocratique » 24 ; il y revient à l’automne : « courage, deux ans sont bien vite passés, et le grand principe de l’égalité vaut bien qu’on le respecte au prix de quelques souffrances. » 25
Il est vrai que son président est alors le socialiste Louis Noguères, qui pour autant ne nie pas les difficultés des étudiants, mais c’est pour les situer dans un cadre plus vaste dépassant l’université : « J’ajouterai encore que les conditions de notre existence nous obligent à une lutte chaque jour plus âpre et que nous sommes sollicités par les problèmes sociaux les plus ardus, sans le vouloir mais parce qu’ils nous environnent, parce qu’ils nous étreignent » 26 .
On notera au passage, à partir de cet exemple, que l’AGE de Paris n’échappe évidemment pas à la tentation politique, mais que celle-ci d’une part se situe toujours au sein de la famille républicaine au sens large, et ne se réduit pas exclusivement à l’arrivisme de quelques dirigeants pressés d’endosser la « redingote gouvernementale ». A ce titre d’ailleurs, il est un domaine dans lequel les autorités accordent un rôle autonome aux associations étudiantes ; mais il est tout autre, et extérieur à l’Université elle-même et ses instances (et donc à cette communication). Il s’agit des questions de politique étrangère, du voyage à l’Université de Bologne en 1888, aux congrès internationaux étudiants du début du XX e siècle.
Cette prudence de principe de la part des étudiants ne s’accompagne d’aucune participation, a fortiori d’aucun droit de regard accordé par les autorités universitaires et politiques sur le fonctionnement de l’institution. Au total, il semble bien que le monde universitaire fasse sienne la formule d’un des siens qui attribue aux associations étudiantes comme fonction première d’« opposer aux ardeurs de la jeunesse des freins habilement combinés » 27 . Les AGE ont finalement suscité davantage l’intérêt des gouvernants que des responsables universitaires.
Face aux chahuts
Or, après l’alerte qu’avait été « l’émeute de 1893 » au Quartier Latin 28 , au lendemain de l’Affaire Dreyfus et de manière quasiment ininterrompue jusqu’en 1914, le Quartier Latin redevient le théâtre d’une agitation étudiante qui contraste avec le calme au moins relatif qui encadrait les poussées des années antérieures 29 . Sur le substrat d’une turbulence fréquente chez les étudiants de première année, se développe une agitation corporative dans certaines disciplines, qui se combine à l’occasion avec une expression politique directement prise en mains par des groupes d’extrême droite, principalement l’Action Française. Elle a le plus souvent pour théâtre l’intérieur des établissements d’enseignement. Le centre de gravité en est constitué par les deux facultés professionnelles de Médecine et Droit, avec un point de départ corporatif. Ce caractère est plus marqué en Médecine où les étudiants formulent des exigences sur le contenu et l’organisation de leurs études, qu’en Droit où dominent les chahuts traditionnels rapidement politisés. Mais dans les deux facultés les attaques ad hominem contre des professeurs (avec manifestations devant leur domicile et injures téléphoniques) sont l’aspect premier, l’interférence avec l’agitation politique étant sensible.
Devant cette progression, l’A, demeurée généraliste, affectée en 1902 par « l’exode des étudiants en médecine » a de plus en plus de mal à jouer un rôle d’arbitre et préserver sa fonction régulatrice des conflits, qu’attend clairement le doyen de la faculté de Droit en janvier 1903 qui « compte sur notre influence pour ramener le calme et détruire l’esprit du mal » 30 . A l’égard de ces mouvements, elle marque ses distances par l’ironie : les bruyants étudiants en droit « ressentiraient-ils la répercussion des nobles sentiments qui animent leurs frères de Russie ? » 31 Ou bien elle en dénonce les conséquences néfastes pour les étudiants : la fermeture de la faculté implique celle de la bibliothèque de la faculté de Médecine, ce qui gêne les plus pauvres des étudiants 32 . Si, à l’encontre de la Corporative de Médecine, elle défend les enseignements scientifiques, elle réserve l’essentiel de ses interventions à la défense d’intérêts généraux étudiants, et court-circuite en fait les autorités universitaires : à la suite de violents incidents à la faculté de médecine, son président obtient des excuses du préfet de police pour le comportement de ses hommes 33 . De même en décembre 1908, au lendemain de la spectaculaire entrée de la police à la même faculté, le président et le comité de l’A rencontrent le président du Conseil (et ministre de l’Intérieur) Clemenceau, et obtiennent que la police n’entre plus préventivement dans les facultés 34 . Mais de tels succès d’opinion sont rares, et dans l’ensemble l’A peine à calmer l’agitation étudiante.
Déception des universitaires
On comprend alors la précoce déception des universitaires : « Certes on peut imaginer comme un idéal une Association Générale qui réunirait toute la jeunesse universitaire dans une commune entente sur le terrain de la science et de la patrie. Mais en réalité une telle association exempte de toute doctrine est-elle vraiment possible ? », s’interroge en 1900 un universitaire, avant de conclure que « l’association unique est une chimère » 35 . Dans le huis clos du Conseil de l’Université, le même constat est fait : « l’A n’a pas produit ce qu’on attendait d’elle ; elle ne représente pas à elle seule les étudiants de Paris » observe le doyen de la faculté des Sciences en 1902, reprenant un mois après que « l’idée de la fondation d’une association générale des étudiants a échoué », approuvé aussitôt par le directeur de l’ENS et le doyen de la faculté des Lettres. 36 De cette situation, le tort est rejeté exclusivement sur les politiques : « Si dans la pratique on n’avait pas souvent en France détourné les association générales de leurs véritables buts, la question ne se poserait même pas (…) Pourquoi des fractions importantes d’étudiants se tiennent-elles systématiquement à l’écart de réunions pareilles ? C’est parce que chez nous la salle de délibération des étudiants a été trop souvent l’antichambre des cabinets ministériels où l’on est entré de plain pied comme secrétaire ou secrétaire adjoint (…) Beaucoup parmi les meilleurs l’ont désertée et ont formé des groupements à côté, au grand dommage de toute la jeunesse. » 37
Face au mouvement des Universités populaires 38 , l’AGE de Paris après quelques timides tentatives, est essentiellement inactive.
Pourtant, et en quelque sorte par défaut les autorités universitaires conservent l’exclusivité de leur patronage à l’AGE de Paris, exerçant sur elle les pressions nécessaires pour qu’elle exerce le rôle essentiellement pacificateur qu’on en attend. Ainsi, à l’automne 1912, le vice-recteur Liard écrit au ministre de l’Instruction publique : « le président de l’association des étudiants a pris sur lui de haranguer les étudiants (en droit) pour les inviter à rentrer dans l’ordre. Il sortait d’un entretien qu’il avait eu avec l’assesseur et moi et au cours duquel nous avions constaté que – dans les circonstances présentes comme dans plusieurs autres antérieures – l’association n’avait pas exercé auprès de la jeunesse des écoles l’action à laquelle elle semblait appelée par son rôle d’institution d’utilité publique et par tant de faveurs qui lui ont été accordées » 39 .
Et l’UN ?
La naissance de l’UN en 1907 se situe plus en continuité qu’en rupture avec cette configuration politico-universitaire du mouvement étudiant.
En premier lieu, l’adhésion tardive (1909) de l’A de Paris à l’Union nationale relève plus de querelles de préséances que de divergences de principe 40 .
En outre, comme celle de diverses AGE quelque quarante ans plus tôt, la gestation de l’Union nationale semble bien avoir été provoquée, après avoir été longtemps freinée, par des universitaires. On trouve en effet dans les archives du rectorat de Paris, en date du 9 décembre 1906, la lettre suivante, adressée par le notaire de l’Université de Lille au ministre de l’Instruction publique :
« Monsieur le ministre,
par votre lettre du 26 juillet 1906, vous avez bien voulu me charger d’étudier les œuvres créées dans les universités allemandes pour l’amélioration de la condition matérielle et morale des étudiants ou anciens étudiants, ou ce qui revient au même, l’organisation et le fonctionnement des associations d’étudiants ou d’anciens étudiants, sans lesquelles en fait ces œuvres ne sauraient exister. J’ai l’honneur de vous rendre compte de l’exécution de cette mission. Et j’ai en même temps la joie de pouvoir vous annoncer que dans ce court délai, il m’a été donné, par une singulière bonne fortune, non seulement d’étudier les institutions de nos voisins, mais encore d’en faire moi-même en France l’application la plus heureuse en provoquant la fondation d’une « Union Nationale des Associations d’Etudiants de France », constituée par les représentants de douze universités françaises, réunis sous ma présidence au congrès de Marseille, le trois septembre dernier » 41
On trouve quelques mois plus tard le même notaire annonçant dans le journal de l’Union des Etudiants de Lille 42 le congrès fondateur de mai 1907 à Lille, dont Marseille ne fut finalement que la préparation. C’est du reste le même homme qui préside la première séance du congrès le 4 mai 1907, ayant contribué à la première rédaction des statuts 43 .
L’UN ainsi créée, faisant finalement toute sa place à l’A de Paris, poursuit sur la lancée des AGE qui l’ont constituée : les thèmes principaux abordés sont ceux des conditions de vie et d’étude des étudiants dans leur ensemble, et si les corporatives assistent aux premiers congrès, l’UN reste l’affaire des AGE.
Avec il est vrai une possible orientation nouvelle vers la gouvernance universitaire : en 1913, l’AGE de Lyon annonce qu’elle entend lancer un questionnaire auprès des professeurs de l’université sur l’éventuelle représentation des étudiants dans les Conseils d’Université 44 . Elle met en pratique un vœu adopté au congrès de Paris de l’UN la même année, concernant des « délégués majeurs et munis d’un certain nombre d’inscriptions ». Faute de connaître l’effet immédiat de cette initiative, qui eut par ailleurs ses effets après 1920, on conclura que les AGE et l’UN d’avant 1914, quoique choyées par les autorités, n’ont pu empiéter sur le terrain de la gouvernance de l’Université, laissant place à l’irruption de contestation politico-corporatistes.
Alain Monchablon


* . Alain Monchablon est l’auteur de L’histoire de l’UNEF (PUF, 1983). Avec Jean-Philippe Legois et Robi Morder, il a co-coordonné Cent ans de mouvements étudiants (Syllepse, 2007).

17 . Société générale des Etudiants de Nancy, historique , Nancy, 1892, p. 2.

18 . Bulletin de l’Association générale des étudiants de Montpellier , n° 1, 1 janvier 1888.

19 . Revue de l’Association générale des étudiants de Bordeaux , n°1, 28 août 1888.

20 . John M. Burney, Toulouse et son université, facultés et étudiants dans la France provinciale du XIX e siècle , Presses universitaires du Mirail-CNRS, 1988, p 252.

21 . Cité dans, Yolande Cohen, « Avoir vingt ans en 1900, à la recherche d’un nouveau socialisme », Le Mouvement social , n° 120, juillet-septembre 1982.

22 . E. Lavisse, « discours au banquet de l’A », 4 juin 1887, in Etudes et Etudiants , 1890.

23 . L’Université de Paris , avril 1904.

24 . L’Université de Paris , mai 1905.

25 . Ib. , octobre 1905.

26 . Revue Internationale de l’Enseignement , 1905, t. I, p. 316.

27 . Félix Moreau, « les associations d’étudiants d’Aix-Marseille », Revue Internationale de l’Enseignement , 1889, pp 144-156.

28 . Alain Monchablon, « 1893, révolution au Quartier latin », L’Histoire , n° 169, septembre 1993.

29 . Georg Weisz, The Emergence of modern universities in France , Princeton, Princeton University press, 1983, p 353-354.

30 . Ib. , mars 1903.

31 . Ib. , janvier 1906.

32 . Ib. , avril 1905.

33 . Ib. , avril 1905.

34 . L’Opinion , 2 janvier 1909, et L’Université de Paris , janvier 1909.

35 . Amédée Hauvette, « congrès international de la société d’enseignement supérieur », Revue Internationale de l’enseignement , 1900, t. 1, p.237.

36 . Procès-verbaux du Conseil de l’Université de Paris, séances du 30 juin et 21 juillet 1902, AN, AJ 16 25 85.

37 . Paul Melon, « Associations générales d’étudiants », Revue Internationale de l’Enseignement , 1901, T. II, p 36.

38 . L. Mercier, Les Universités populaires, 1899-1914 , 1986.

39 . Le vice-recteur au ministre de l’instruction publique, 18 novembre 1912, AN F7 13 240.

40 . Alain Monchablon, « la naissance des associations générales d’étudiants et la constitution de l’UNEF », in Cahiers du GERME , spécial n° 3 (supplément au n° 6), février 1998.

41 . Archives du rectorat de Paris, enseignement supérieur, « groupements et œuvres », carton 4.

42 . Lille Université , février 1907.

43 . Lettre citée.

44 . Lyon Etudiant , mai 1913.
Les associations étudiantes au début du XX e siècle, entre attachement à la communauté universitaire et solidarité professionnelle
Pierre Moulinier *
Une distinction classique chez les historiens de l’enseignement supérieur du XIX e siècle est entre facultés « professionnelles » et facultés « académiques » 45 : les premières (médecine, pharmacie, droit) ont pour fonction de délivrer des passeports pour l’emploi, les diplômes exigés pour l’accès aux professions alors appelées libérales, notamment la licence en droit pour être avocat ou le doctorat en médecine ; les secondes (sciences, lettres) sont pendant les trois quarts du siècle des « facultés sans étudiants » n’ayant d’autre tâche que de faire passer le baccalauréat, de préparer les normaliens aux grades universitaires et de donner des leçons publiques, ce qui en fait des sortes d’universités populaires pour adultes.
Ces établissements ont pendant la quasi-totalité du XIX e siècle pour caractéristique d’être indépendants les uns des autres en dépit d’une volonté récurrente de créer des « universités » qui rassembleraient les facultés d’une même ville. On sait que ce n’est qu’en 1893 que sont institués des « conseils généraux des facultés » dans chaque ville universitaire et par la loi du 10 juillet 1896 que sont créées des « universités » dont le ressort ne sera identifié à celui des académies qu’en 1920 et 1922, mais cette réforme échoue à créer en province des pôles universitaires capables de rivaliser avec la capitale et la coopération entre facultés est lente à s’opérer. Avant ces mesures, il existe plus une communauté des établissements dispensant les mêmes enseignements (facultés de médecine ou de droit) qu’une solidarité de proximité.
Les Associations générales d’étudiants et la fondation des universités
Même si elles ne sont pas le fruit d’une volonté de l’institution universitaire, la création des Associations générales d’étudiants constitue un élément important des réformes de l’enseignement supérieur menées par la III e République. Constituées d’entrée de jeu par ville universitaire et censées rassembler les étudiants de toutes les facultés et écoles locales, elles préfigurent sans le vouloir l’institution des « universités ». Comme je l’ai montré par ailleurs 46 , l’institution de l’Association générale des étudiants de Paris (AGEP) en 1883-1884 ne doit rien à une pression de professeurs de faculté ou de l’administration rectorale, mais à une longue série d’échecs de l’associationnisme étudiant au Quartier latin et à une charge violente menée contre les étudiants de la capitale par le journal de Jules Vallès, Le Cri du peuple , en décembre 1883. A cette époque, les temps sont mûrs pour la naissance d’une AGE à Paris, d’autant que l’exemple est pour une fois venu de la province (Nancy, Lille, Bordeaux).
L’Association générale des étudiants de Paris (l’« A ») aurait pu être le fer de lance d’une renaissance de l’ universitas magistrorum scolarumque médiévale dont rêvent beaucoup d’universitaires ou d’anciens étudiants. En 1886, à l’occasion de son deuxième anniversaire, Octave Gréard affirme que, grâce à l’Association, « l’isolement où vivaient les universités a pris fin ». Le vice-recteur Louis Liard lui fait écho en 1889-1890 : les associations d’étudiants, affirme-t-il, « ne sont pas, comme en Allemagne, des corps ayant chacun son symbole et sa formule. C’est, dans chaque ville, un seul corps, ayant pour symbole unique et pour formule souveraine, la science et la patrie. Ce ne sont pas des nations , comme autrefois dans la vieille Université de Paris. C’est, dans l’école, la nation elle-même, une et multiple tout ensemble » 47 . Parmi les dirigeants de l’Association, Henry Bérenger est sans doute celui qui défendra le plus vivement la cause de l’union des étudiants. En 1891, alors président de l’AGEP, il justifie au cours de son banquet annuel l’apolitisme de l’Association et affirme qu’elle doit « rester avant tout, sans distinction d’étiquette, la jeunesse française et, dans la jeunesse française, la jeunesse universitaire. Nous sommes et voulons rester des étudiants, c’est-à-dire des jeunes gens fidèles à l’esprit scientifique, qui est un esprit de tolérance désintéressée, et à l’esprit démocratique, qui est un esprit de justice et de bonté. Nous n’avons que deux grands soucis qui nous soient communs : le souci du plus grand développement intellectuel possible et le souci de l’amélioration sociale, car le premier forme l’individualité et le second la purifie » 48 . Quelques années plus tard, le même Bérenger plaide pour que l’Université assume un rôle d’« aristocratie intellectuelle », de « pouvoir spirituel », au service des deux mêmes valeurs : la science et la démocratie. En échange de son rôle d’éducateur social, le maître, apportant « réconfort et lumière », reçoit de son disciple « vie et chaleur » ; quant aux étudiants, ils doivent « se connaître entre eux », briser les différences d’éducation, d’origine ou d’études, s’entraider, former une famille. L’étudiant, affirme-t-il, sera « l’élite de la race, le pouvoir de demain ». Mais il faudrait que l’Université assure l’expansion de la pensée libre et que le professeur, loin de se croire quitte quand il a fait son cours ex cathedra pendant une heure, devienne un « éducateur social » 49 . Dans son bulletin significativement intitulé l’Université de Paris , l’AGEP se défend des nombreuses attaques dont elle est l’objet en se présentant comme une « association universitaire » ayant pour idéal la science, la pensée libre, la haute culture intellectuelle, et comme une « association nationale, donc patriotique, quoique neutre au plan politique et religieux » 50 .
L’AGEP, entre fêtes et rôle officiel
L’AGEP, créée en 1884 en vue de rassembler et de crédibiliser l’image des étudiants et reconnue d’utilité publique en 1891, décevra ces attentes en s’engageant dans une voie « folklorique » et « opportuniste » – au sens littéral comme au sens politique – : elle est essentiellement un lieu de prestation de services aux étudiants (service médical, bibliothèque, conférences, salles de travail, réductions chez les commerçants, sports, etc.) et de festivités (banquets, spectacles, bals, etc.). Certes, elle est choyée par le ministère, par les autorités universitaires, par la Ville de Paris, dont les représentants ne manquent aucune de ses manifestations, mais elle est loin d’être un facteur de changement au sein de l’Université. Elle joue par ailleurs remarquablement le rôle de la représentation officielle du corps étudiant aux côtés des autorités et structures représentatives du monde universitaire. Les professeurs des facultés acceptent volontiers de prendre la parole au sein des conférences de chaque section de discipline de l’A. Ses présidents d’honneur sont de grands personnages de la République (Pasteur, Lavisse, etc.) et son banquet annuel, organisé à partir de mai 1885, vérifie ce jugement. La coutume est de le faire présider par un grand personnage, écrivain, artiste, homme politique. Après une ouverture retentissante grâce au « sermon laïque » de Renan, on voit s’y succéder Lavisse, Melchior de Voguë, Léon Bourgeois, Puvis de Chavannes, Zola, Jules Lemaître, Massenet, Paul Deschanel, etc. Ses rapports étroits avec le gouvernement lui confèrent une image d’antichambre du pouvoir, de pépinière des cabinets ministériels. Tout le gouvernement et le Président de la République sont présents à l’inauguration de son siège social le 26 novembre 1899. En 1894, à l’occasion d’une réception en l’honneur du Président de la République, le président de l’A avait protesté contre les accusations dont elle fait l’objet (« redingote gouvernementale », « couveuse à sous-préfets », « parodie du régime parlementaire ») en précisant que son association est « l’une des multiples manifestations des besoins nouveaux qui travaillent les sociétés actuelles qui, d’un bout à l’autre du monde, ont fait s’épanouir les syndicats professionnels, les bourses du travail, les associations coopératives, les musées sociaux ». Cette affirmation n’occulte pas le fait que l’association, que d’aucuns appellent de manière optimiste « le syndicat de la jeunesse universitaire », fait pratiquement l’impasse sur les questions universitaires et sur les réformes de l’enseignement supérieur et ne jouent en rien un rôle de médiation entre les étudiants et les autorités politiques ou universitaires, se contentant de jouer les modérateurs lors des nombreux tumultes qui secouent les facultés à la Belle Epoque. Elle est surtout active sur les questions liées au service militaire des étudiants. Enfin, si elle est présente lors de la création à Turin le 12 novembre 1898 de la fédération internationale « Corda Fratres », l’AGEP ne participera pas à la création de l’Union nationale des associations d’étudiants de France (UNAEF) à Lille en 1907, à laquelle elle n’adhérera qu’en 1909. Cette adhésion lui vaut d’organiser le quatrième congrès de l’UN en 1910 à Paris et de prendre enfin sa part des revendications étudiantes.
L’AGEP ne tarde pas à être critiquée, et aussi bien par la droite nationaliste que par les étudiants socialistes et par l’association catholique de la jeunesse française (ACJF), pour des motifs évidemment très différents. Une source plus inattendue de contestation s’ajoute aux autres : celle qui refuse à l’« A » le monopole de la représentation de l’ensemble des étudiants de la capitale et affirme qu’une organisation unique ne saurait défendre les intérêts particuliers des élèves de chaque faculté. Cette analyse est d’ailleurs développée par certains enseignants, notamment à l’occasion du congrès international d’enseignement supérieur de 1900. La question de la représentativité de l’AGEP est posée dès les dernières années du XIX e siècle, alors qu’elle enregistre une nette diminution de ses effectifs.
L’association amicale des étudiants en pharmacie
Ce sont les élèves des écoles de pharmacie, des établissements très marginaux par rapport aux puissantes facultés de droit et de médecine et qui fréquemment se trouvent en situation d’inégalité par rapport à ces dernières, qui prennent les premiers l’initiative. Au nom de « nombreuses divergences professionnelles » avec l’AGEP, selon les termes de leur Annuaire 1902-1903, ils créent lors d’une réunion le 8 mai 1896 à l’Ecole de pharmacie de Paris l’association amicale des étudiants en pharmacie de Paris, qui devient par la suite association « de France », laquelle prétend ne pas vouloir concurrencer l’AGEP. Mais, disent-ils, cette dernière, qui ne regroupe que mille étudiants sur 15 000, ne peut « exister seule et parler au nom de tous ». L’association amicale publie dès mai 1897 un bulletin, La Pharmacie française , qui mène divers combats, aussi bien sur le service militaire des étudiants en pharmacie que sur la suppression de la seconde classe ou des herboristes, les spécialités, la réforme du stage officinal, l’accès des femmes à la profession, la réforme de la loi sur la pharmacie. L’une de leurs victoires porte sur le projet dit « 3-6-9 » d’ajournement aux examens à 3 mois si l’on est « collé », puis 6 mois en cas de récidive, puis 9 mois : cela devient 2, 4 puis 5 mois. Bien que l’un des buts de l’association soit de créer des relations amicales entre pharmaciens, professeurs et étudiants, l’association semble avoir peiné à créer un front commun pharmaciens en exercice/étudiants, même si de nombreux appels sont faits à l’association générale des pharmaciens de France pour appuyer les revendications étudiantes : en 1899, l’association se plaint de n’être pas représentée au congrès des pharmaciens.
Le corporatisme assumé de l’association des étudiants en médecine
Les bulletins de l’association amicale des étudiants en pharmacie – qui ne se nomme pas « association corporative » – n’expriment aucune agressivité à l’égard de l’AGEP. Ce qui n’est pas le cas de ceux de l’Association corporative des étudiants en médecine de Paris (ACEMP), qui affirme nettement exister contre l’A. Dans son bulletin, elle justifie ainsi sa séparation avec l’A : « Les étudiants en droit et en lettres qui constituaient la grande majorité des membres de l’AGEP négligeaient un peu trop les intérêts des autres facultés […], ils commençaient leur rôle de futurs fonctionnaires, obligés de se courber devant toute décision sans jamais se plaindre ; et l’on comprend aisément que les étudiants dits ‘scientifiques’ qui aimaient leur indépendance n’aient pu accepter un rôle semblable. Enfin, il y avait la question des intérêts personnels, et les dirigeants de l’A ne voulaient pas se mettre mal avec les dirigeants de leur faculté, et même de leur pays, car ceux-ci pouvaient leur être utiles. Ils avaient leur ambition à satisfaire, cela valait mieux pour eux que de défendre les intérêts de leurs camarades ; maintenir le calme, assurer la tranquillité du quartier latin pouvait leur valoir comme récompense les palmes, une petite sous-préfecture ou quelque bonne sinécure lorsqu’ils auraient terminé leurs études. » 51 L’ACEMP reprochera en 1912 à l’AGEP de n’avoir défendu aucun des dossiers importants tels que la question des équivalences au baccalauréat pour les étrangers ou le conflit avec les élèves dentistes à propos du doctorat en chirurgie 52 . Cette association se crée le 26 juin 1902 à la suite d’un meeting à la Société de géographie et aurait reçu la bénédiction du doyen de la Faculté de médecine et de Louis Liard, le vice-recteur de l’Université de Paris. Et elle ne dédaigne pas de demander une subvention à la Ville de Paris. Mais, contrairement à l’AGEP, sa direction « n’est pas confiée à une hiérarchie de président, vice-président, etc., mais à un comité de vingt membres tous égaux et ceux-ci s’interdisaient l’acceptation de décorations pour services rendus à l’association corporative. » En 1903, l’ACEMP utilise une revue médicale pour lui servir d’organe, la Revue de déontologie et d’intérêts professionnels médicaux , qui devient en 1910 Les Annales de la jeunesse médicale 53 . Ses chevaux de bataille sont partagés par les associations médicales : outre l’inévitable problème du service militaire des médecins, la principale question est l’encombrement de la profession dû à l’excès de diplômés, à l’exercice illégal de la médecine et au charlatanisme, aux atteintes à la déontologie médicale, à l’exercice de la médecine par les étrangers, à la trop grande facilité des examens. Bien d’autres questions sont soulevées autour des réformes en cours de l’enseignement médical : stage hospitalier, travaux pratiques, cours de clinique à l’hôpital, régime de l’internat, etc. Les carabins rejoignent les étudiants en pharmacie sur la question des « 3, 6, 9 », mais ils s’opposent aux élèves dentistes qui revendiquent le titre de docteur en chirurgie. Selon ses dirigeants, l’ACEMP est très rapidement critiquée comme rebelle aux pouvoirs officiels, peuplée d’arrivistes et non dénuée d’intentions politiques et confessionnelles, d’ailleurs non précisées.
Dès sa création, l’ACEMP, dont les statuts disent qu’elle doit « rechercher et mettre en œuvre les moyens utiles au développement moral de la profession » et « établir des liens très étroits et une communication constante entre les professeurs, les médecins et les étudiants », crée des rapports puissants avec l’association des étudiants en pharmacie, et surtout avec les syndicats et les associations médicaux (Union des syndicats médicaux de France, Syndicat des médecins de la Seine) qui commencent à émerger en 1880. Dans son numéro de janvier 1904, la Revue de déontologie justifie ces alliances : « Ainsi se trouve consacrée l’idée directrice de notre groupement : nous sommes réunis, non pas seulement en vue d’obtenir une série d’avantages matériels – pierre dans le jardin de l’AGEP ! NDLR –, réductions dans les théâtres, chez les fournisseurs, etc., mais surtout pour apprendre les principes de solidarité que demain nous nous efforcerons d’appliquer au cours de notre vie médicale. » En 1904, l’association a deux délégués au comité de l’Union des syndicats médicaux et, avant la Première guerre mondiale, est représentée au Comité de vigilance du congrès des praticiens, au Syndicat des médecins de la Seine ; elle a créé avec le Syndicat médical de Paris un bureau de renseignements pour les jeunes docteurs.
Le front commun des praticiens et des carabins
Cette connivence explique les alliances qui se nouent lors des conflits qui animent le monde médical et la faculté dans la dernière décennie du XIX e siècle et surtout dans la première décennie du XX e siècle. Les sujets communs de mécontentement ne manquent pas : manifestations actives des externes et des internes contre l’admission des filles à l’externat et à l’internat ; « tumulte » en octobre 1895 des externes contre la suppression de leur indemnité par l’Assistance Publique, qui provoque la remise du concours et du bal de l’internat 54 ; vives réactions contre les avantages accordés aux élèves étrangers ; et surtout relais dans le monde estudiantin d’une contestation particulièrement vive des praticiens à la fin du siècle et au début de l’autre, mouvements motivés par une volonté de mettre en cause le monopole des professeurs sur l’enseignement, mais aussi par la crainte de la surpopulation médicale que risquent de créer la réforme de l’enseignement secondaire de 1902 (création du baccalauréat « moderne ») et diverses réformes de l’enseignement médical. 1902 est l’année où les étudiants en médecine et en pharmacie protestent contre le fameux « 3, 6, 9 ». Les étudiants mettent en place une commission de réforme qui formule des revendications. Le refus des autorités provoque la recrudescence des troubles pendant l’année scolaire suivante, marquée par la fermeture de la faculté en janvier 1903 suite à une manifestation contre la nomination de Poirier à la chaire d’anatomie. Au même moment, les étudiants en droit s’agitent et un groupe de deux cents à trois cents d’entre eux entrent en action contre l’un de leurs maîtres dont la sévérité est excessive et se joignent à une manifestation de carabins et d’élèves des beaux-arts 55 . En mai 1905, la faculté de médecine est fermée en conséquence de manifestations contre le professeur Gariel, qui est impopulaire tant à cause de sa manière d’enseigner que d’interroger aux examens. L’AGEP s’efforce d’empêcher la fermeture de la faculté, mais le grand bénéficiaire de ces troubles est l’Association corporative. Celle-ci appelle au calme et elle lance dans sa revue un référendum sur les études médicales. Puis elle organise un meeting dont l’affiche défend pour la première fois – ce qui fait scandale – le droit des associations d’étudiants de défendre les intérêts de leurs mandants et de manifester pour obtenir des réformes. Car, affirme-t-elle, « seuls [les étudiants] peuvent juger de ces choses, seuls ils ont le temps, l’énergie et le loisir de manifester, car les praticiens se détournent maintenant volontiers de l’Ecole, et tout professeur qui oserait prendre l’initiative de réformes à obtenir serait immédiatement, au nom de l’esprit de corps, honni par ses collègues » 56 . Dans le numéro d’avril de la Revue de déontologie , l’Association corporative s’en prend à des autorités universitaires qui acceptent qu’un professeur soit chahuté à condition que l’institution ne soit pas mise en cause : nous ne sommes, répond la « corpo », « ni des étudiants russes, ni des collégiens », nous avons le droit de nous intéresser à l’enseignement que nous recevons ! Cette position vaut à l’association d’être reçue en audience par le ministre de l’Instruction Publique et provoque un débat au Sénat en avril 1905 57 . Un grand débat sur la réforme des études médicales est ainsi lancé et le ministère organise une enquête auprès des facultés de médecine sur leurs projets de réforme. Les revues médicales et l’association des carabins participent avec intérêt à cette enquête, dont les résultats sont publiés par la Revue française de médecine et de chirurgie 58 .
De 1906 à 1911, c’est la question de l’agrégation des facultés de médecine qui agite le monde médical 59 . En 1906, le décret créant un certificat des hautes études médicales, c’est-à-dire un titre préalable au concours d’agrégation de l’enseignement de la médecine, titre destiné à développer l’esprit de recherche dans les études médicales, entraîne une grave crise qui oppose le monde médical à la Faculté de médecine. Aux défenseurs académiques de l’agrégation s’opposent les praticiens, qui veulent la supprimer et qui souhaitent que l’enseignement technique médical soit confié aux praticiens et médecins des hôpitaux. Ce texte suscite une vigoureuse campagne de protestation des associations professionnelles médicales, campagne qui sera relayée par le congrès médical de 1907. L’Association corporative des étudiants en médecine prend fait et cause pour les praticiens. La première session de l’examen, présidée par le professeur de pathologie Charles Bouchard, l’un des promoteurs de la mesure, provoque une véritable émeute. La faculté est une fois de plus fermée du 30 novembre au 10 décembre 1906. Cet examen est supprimé et le certificat des hautes études est retiré : il reparaîtra d’ailleurs juste avant la Première guerre mondiale. Ce qui n’empêche pas les troubles de se poursuivre à la faculté de médecine. En 1907, la Corpo des étudiants participe au Congrès des médecins et y proteste contre la bienveillance exagérée des professeurs dans les épreuves fondées sur la mémoire, ce qui ne permet pas d’apprécier la valeur des futurs médecins 60 . Toujours en 1907, on s’en prend à un professeur de Nancy, Adolphe Nicolas, dont la nomination à Paris est taxée de favoritisme. Nouvelle fermeture de la faculté en novembre et décembre. L’année suivante, une grève est lancée pour abroger une mesure du doyen par laquelle sept cadavres, au lieu de cinq, sont attribués au laboratoire d’anatomie. Le doyen est contraint de faire machine arrière. La faculté est encore fermée au premier trimestre de 1909, année où l’Opinion titre l’une de ses enquêtes : « Vent de bataille au Quartier latin ». Le 23 mai 1910, la « corpo » organise une manifestation devant la faculté de médecine le jour du concours d’agrégation et un meeting le 26 mai où se retrouvent étudiants et praticiens. La veille, Le Réveil du quartier latin avait publié un appel aux étudiants en médecine intitulé « à bas l’agrégation ! ». En 1911, le cours du Professeur Nicolas est à nouveau chahuté et la faculté est fermée jusqu’au 1er mars 1912 61 . Le soutien de la section de médecine de l’AGEP donne à la corpo l’occasion d’un coup de patte : « nous nous en félicitons d’autant plus que nous savons la réserve à laquelle est tenue l’AGEP, groupement officiel subventionné par le ministère de l’Instruction publique » 62 .
En 1911-1912, une nouvelle réforme des études médicales confiée par le ministère de l’Instruction publique au Conseil supérieur de l’instruction publique soude à nouveau les praticiens et les étudiants. Ce Conseil a nommé en 1907 une commission supérieure des études médicales composée largement d’universitaires, d’administrateurs et de chercheurs hospitaliers et qui ignore les organisations professionnelles : elle ne comprend que huit praticiens et pas un seul étudiant. Contestant la capacité de cette commission à délibérer sur les questions médicales, les congrès des praticiens de 1907 et de 1910 réclament la mise en place d’un « conseil médical supérieur » au nom du slogan « la médecine aux médecins » et créent un comité de vigilance. Le 18 décembre 1911, une délégation des syndicats médicaux, parmi laquelle se trouvent des représentants de l’ACEMP, est reçue par le ministre de l’Instruction publique, et le 8 mars 1912, la corpo organise un meeting en faveur du conseil médical supérieur sous la présidence du secrétaire général du Syndicat des médecins de la Seine et en présence de tous les syndicats de médecins.
L’UN et les associations corporatives
L’UNAEF assure-t-elle la synthèse entre les associations généralistes et les « corporatives » ? L’ACEMP met dans le même sac l’AGEP et l’UNAEF qui, selon elle, est un « cercle » et non un véritable syndicat : « en son sein, la section de médecine n’est qu’un embryon sans importance » 63 . Et de fait, les congrès de l’Union nationale sont marqués par les fêtes, les banquets, les défilés drapeaux au vent, les soirées de gala, l’accueil en fanfare des délégations françaises et étrangères. Ce qui ne les empêche pas de réaliser un important travail de commissions par discipline universitaire et d’émettre de véritables revendications corporatives. Bien que l’UN ne réunisse que les AGE de ville universitaire, elle ne refuse pas aux « corporatives » d’envoyer des délégations. L’ACEMP, qui estime que « ces congrès n’ont eu aucun résultat pratique », « ne sont que des fêtes et joyeusetés plus que des discussions sérieuses, des réunions à flon-flons et à fla-flas » et qui se réjouit du fait que « les corporatives se [soient] toujours tenues éloignées de ce groupement construit dans un style généraliste que nous n’apprécions guère », accepte pourtant d’envoyer des délégués au congrès de Lille en mai 1911 avec mandat d’intervenir sur les problèmes du moment (réforme des études médicales, service de remplacement en médecine, diplôme de chirurgien-dentiste, équivalence des diplômes pour les étrangers, service militaire) 64 . Cette tactique est couronnée de succès : bien qu’elles n’aient aucune part aux votes, les « corporatives » obtiennent que soient séparées dans les débats les questions « corporatives » consacrées à chaque ordre de faculté des questions générales telles que les problèmes de logement ou de service militaire, et ce « afin que les étudiants en droit ne discutent pas des problèmes de médecine ». Le congrès de Lille est donc divisé en deux parties : questions générales ; questions corporatives. Dans les commissions médecine et pharmacie, les vœux des « corpo » passent comme lettre à la poste et elles se servent de la tribune du congrès pour attaquer des projets de décret, se défendre contre l’afflux d’étudiants étrangers ou réclamer la suppression d’une profession telle que celle des herboristes ou le projet de doctorat en chirurgie dentaire. Cette stratégie a toutefois pour conséquence d’attiser les conflits entre étudiants de facultés différentes, par exemple entre étudiants en sciences et étudiants en pharmacie, ces derniers revendiquant le monopole du diplôme de chimiste expert convoité aussi par les premiers 65 . Dans une lettre au président de l’UNAEF envoyée après le congrès de Lille, les délégués de l’ACEMP se réjouissent de l’accueil qu’ils ont reçu et du bon déroulement du congrès, mais critiquent les vœux dits « d’intérêt général » qui leur paraissent peu crédibles, qu’il s’agisse de la construction de logements à bon marché pour les étudiants ou de l’octroi d’après-midi sans cours pour la pratique du sport 66 . Corporatistes jusqu’au bout !
Dès 1911, l’idée d’une fédération des associations corporatives d’étudiants en médecine est mise en discussion. Elle voit le jour le 28 avril 1912 et tient son premier congrès à Paris en mars 1913. En hiver 1908-1909, une autre offensive contre l’A est déclenchée sous la forme d’une Association corporative des étudiants de Paris, qui réunit les six corporations existantes (pharmacie, art dentaire, médecine, droit, chimie appliquée et sciences), soit environ 2000 étudiants. Fondée en opposition au « syndicat jaune qu’on appelle l’AGEP », elle reçoit le soutien des étudiants collectivistes et de journaux tels que La Guerre sociale . Dans une optique anti-parlementaire et corporatiste, cette association veut par exemple peser sur la nomination des professeurs 67 . Ce mouvement de création d’associations corporatives à la faveur des ESRI 68 et entraîne une nette diminution des effectifs de l’AGEP. En 1902-1903, selon le journal L’Etudiant , qui reprend les chiffres du Figaro de juillet 1902, l’A est accusée de n’être composée que d’étudiants en droit. Le président se défend en revendiquant 1600 cartes et en précisant qu’il est pour sa part étudiant en lettres 69 . En 1909, concurrencée par les corporations, elle en compterait moins de 3000 selon Chassé, dont près des deux tiers venus du droit 70 . Rien de surprenant ! L’Association corporative des étudiants en droit de l’Université de Paris est l’une des dernières à naître, en 1909 précisément, avec 60 membres selon Chassé.
Le corporatisme à gauche ?
Les deux décennies qui précèdent la Grande Guerre voient ainsi se créer un clivage inattendu entre associations d’étudiants corporatives et généralistes. Peut-on interpréter ce phénomène en termes politiques ? Certes, l’AGEP devient très rapidement la cible des attaques des étudiants socialistes révolutionnaires, mais elle l’est tout autant des catholiques que de la droite nationaliste : elle est républicaine et proche du pouvoir opportuniste, et manifestera assez clairement des attitudes antiboulangistes et dreyfusardes. A l’inverse, on l’a vu, le mouvement corporatif étudiant reçoit le soutien de la gauche, plus sans doute par haine de l’AGEP que pour cause d’adéquation au message collectiviste. Toutefois, George Weisz affirme que les manifestations des carabins et des praticiens des années 1910 contribuèrent à discréditer le mouvement des médecins, accusé d’être manipulé par l’Action française qui voyait dans leur demande d’autonomie corporatiste une conséquence de la doctrine maurrassienne de la décentralisation. Les journaux de gauche qui les avaient soutenus au départ y furent de plus en plus hostiles 71 . Dans l’entre-deux-guerres, tous les mouvements étudiants seront par définition corporatistes et même « corpolitiques » (Didier Fischer), c’est-à-dire engagés dans la négociation avec l’Etat sur les questions universitaires et les œuvres. Plus tard, le caractère corporatif sera ce qui sépare « majos » et « minos ».
La distinction entre associations horizontales de ville universitaire et associations corporatives de faculté peut-elle par ailleurs s’analyser comme une opposition entre associations de type « universitaire », mettant en avant l’appartenance à la communauté des maîtres et des étudiants, et associations à caractère professionnel, reniant l’Université pour le lien avec les praticiens ? L’ universitas médiévale est malheureusement un beau mythe au XIX e siècle : professeurs et élèves ne se rencontrent guère, sauf précisément en médecine, la vie sociale étudiante est très individualisée faute de groupes de loisirs et d’expression à l’allemande ou à l’anglaise, l’esprit de classe scolaire ou de promotion qui existe dans les grandes écoles est inexistant, et le campus reste un beau rêve, même si le Quartier latin en est un vaste. Ces carences font que paradoxalement, un hommage doit sans doute être rendu aux associations étudiantes de la Belle Epoque qui ont fait quelque chose pour créer du lien social entre étudiants et les faire accéder à un embryon de conscience d’eux-mêmes en tant qu’étudiants. Elles ont le mérite d’avoir inventé le mouvement étudiant, qui aura mis trois quarts de siècle à émerger. A chacun son dû : si les « corporatives » ont contribué à développer le principe de la revendication autonome des étudiants, les généralistes auront situé la jeunesse des écoles comme un monde social en voie de développement.
Pierre Moulinier


* . Pierre Moulinier est l’auteur de La naissance de l’étudiant moderne (XIX e siècle) (Belin, 2002) et de Les étudiants étrangers à Paris au XIX e siècle : Migrations et formation des élites (PUR, 2012).

45 . Voir par exemple Victor Karady dans sa contribution à : VERGER (Jacques), dir., Histoire des universités en France , Toulouse, Bibliothèque historique Privat, 1986, passim.

46 . MOULINIER (P.), La naissance de l’étudiant moderne (XIX e siècle) , Paris, Belin, 2002, p. 168 et suiv.

47 . GREARD (O.). Education et instruction. Enseignement supérieur , 2+ éd., Paris, Hachette, 1889, p. 290. LIARD (L.). Universités et facultés , Paris, Colin, 1890, p. 136.

48 . Cité par WAGNER (Pasteur Charles). Jeunesse . Paris, 1892, 5 e éd., pp 192 et 194.

49 . BERENGER (H.). L’Aristocratie intellectuelle . Paris, A. Colin, 1895, IX-273. Henry Bérenger (1867-1952), licencié ès-lettres en 1887, deviendra un écrivain connu, directeur de journaux ( La Raison, L’Action, Le Siècle ) de tendance anticléricale, avant de devenir sénateur gauche démocratique de la Guadeloupe.

50 . L’Université de Paris , juin 1889, n° 26, pp. 164-165.

51 . Annales de la jeunesse médicale , juin 1912, n°20.

52 . Annales de la jeunesse médicale , novembre 1912, n° 25.

53 . En 1906, la Revue française de médecine et de chirurgie , hebdomadaire d’information professionnelle fondé en novembre 1902 par l’éditeur Steinheil devient par convention avec l’association un autre organe officiel de celle-ci.

54 . L’Etudiant , 26 oct./2 nov. 1895, n° 124.

55 . WEISZ (G.) « Associations et manifestations : les étudiants français de la Belle Epoque », Le Mouvement social , juil./sept. 1982, n° 120, pp.38-39.

56 . Revue de déontologie et d’intérêts professionnels médicaux , juin 1905, n° 9.

57 . Revue de déontologie…, mars 1905, n° 6, p. 267 et avr. 1905, n° 7, pp. 318-320.

58 . Revue française de médecine et de chirurgie , 18 et 25 déc. 1905, n° 51 et 52.

59 . Ce conflit est décrit en détail dans FOX (Robert), WEISZ (George), The organization of science and technology in France 1808-1914 , Cambridge, Paris, 1980, pp. 84 sqq. Voir aussi LEREDDE (Dr), « La Réforme de l’enseignement médical en France et de l’agrégation des Facultés de médecine », La Grande revue, 25 mars 1910, t. 60, pp. 265-292, GRASSET (Dr Joseph). Le Milieu médical et la question médicosociale. Paris, B. Grasset, 1911, 230 p.

60 . LE FUR (Dr René), L’Autonomie des facultés , 1908, p. 34.

61 . WEISZ (George), The Emergence…, 1983, op. cit. , pp. 363-366.

62 . Annales de la jeunesse médicale , janvier 1912, n° 15.

63 . Annales de la jeunesse médicale , novembre 1912, n° 25.

64 . Annales de la jeunesse médicale , mai 1911, n° 7.

65 . Union des étudiants de l’Etat, Lille, « Fêtes universitaires à l’occasion du XXX e anniversaire de la fondation de l’Union des étudiants de l’Etat et du Ve Congrès de l’UNAEF (Lille, 14-16 mai 1911). Compte-rendu », Lille Université , juin 1911, n° 7. Le diplôme de chimiste expert est créé par une loi du 6 juin 1913, mais le décret d’application précisant les titres requis pour le briguer ne peut paraître avant la Grande Guerre.

66 . Annales de la jeunesse médicale , juin 1911, n° 8.

67 . CHASSE (C.), « L’opinion politique au Quartier latin », L’Opinion , 13 fév. 1909, pp. 207-208.

68 . En 1911, le Manifeste des étudiants socialistes révolutionnaires juge positif que se soient constitués, « pour la défense des intérêts corporatifs [des étudiants] des organismes de défense présentant quelque analogie avec les syndicats, les ’associations corporatives’, après la banqueroute frauduleuse d’une soi-disant Association Générale qui ne sut briller que par ses scandales ». Manifeste du groupe des étudiants socialistes révolutionnaires , 1911.

69 . L’Etudiant, 19-26 juil. 1902, n° 298.

70 . Ministère de l’Instruction publique, Enquêtes et documents relatifs à l’enseignement supérieur , Paris, Imprimerie nationale, 1901, p. 20, Paris en plein air , 1897, p. 287. CHASSE (C.), L’Opinion , 1909, op. cit.

71 . WEISZ (G.), The emergence…, op. cit. , p. 366.
L’UNEF et les Œuvres : de l’utilité publique à la raison syndicale (1918-1955)
Didier Fischer *
Les lendemains de la Première guerre mondiale sont marqués par le développement des Œuvres sociales en faveur des étudiants. L’initiative privée joue un rôle déterminant dans leur gestion et leur financement. Les AGE et l’UNEF sont très souvent à l’origine de ce mouvement original qui voit les villes universitaires se doter de restaurants pour nourrir les étudiants, de cités pour les loger ou encore de structures médicales pour les soigner. L’utilité publique de ces œuvres ne fait aucun doute dans cette France où l’ombre portée de la guerre obscurcit l’horizon. L’UNEF y gagne de nombreux adhérents tout en devenant un interlocuteur privilégié des pouvoirs publics. La crise des années trente accroît les difficultés d’un milieu qui ne recrute plus seulement parmi les « héritiers ». L’arrivée au pouvoir du Front populaire entraîne, sous la direction de Jean Zay, ministre de l’Education nationale, le regroupement des Œuvres au sein d’un comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants (CSO). Après le temps des réalisations pionnières, une nouvelle étape débute : celle de l’institutionnalisation. Elle permet à l’UNEF de s’imposer comme la seule organisation étudiante réellement représentative. La défaite de juin 1940, suivie de l’avènement du régime de Vichy, remettent en question ce bel ordonnancement. Pour autant, la structure des Œuvres se maintient par défaut dans la mesure où le régime ne parvient pas à créer cette « communauté des étudiants » dont il rêvait. Il ne reste plus, à la Libération, qu’à relancer le processus amorcé sous le Front populaire. Les conditions économiques, sociales et politiques plaident en faveur d’une aide accrue de l’Etat en direction du monde étudiant. Le « jeune travailleur intellectuel » de la charte de Grenoble s’inscrit dans une logique syndicale et revendicative dont le but ultime est son intégration dans la nation. Après l’extension de la sécurité sociale aux étudiants (1948), l’UNEF obtient la cogestion des Œuvres universitaires au sein du Conseil national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS) créé en 1955. L’enjeu, dans l’esprit des dirigeants étudiants, dépasse largement l’action sociale pour atteindre dans un futur proche, du moins le croient-ils, la cogestion de l’Université. Mais l’utilité publique peut-elle justifier la raison syndicale ?
Le temps des réalisations pionnières (1918-1935)
Le tournant de la Première guerre mondiale
La Première guerre mondiale marque un tournant important dans le monde étudiant. A l’heure où se dressent les premiers monuments aux morts, la « jeunesse des écoles, durement touchée par le conflit, souhaite que le sacrifice des camarades, dont les noms sont désormais gravés dans la pierre, n’ait pas été inutile. Par-delà le pieux souvenir entretenu par les nombreuses commémorations, comment prolonger de façon concrète cette fraternité des tranchées et surtout répondre aux « soucis matériels (qui) touchent alors les rejetons d’une bourgeoisie appauvrie par la guerre 72 » ? Aussi est-ce sous l’influence d’étudiants anciens combattants que se développent dans les années vingt les premiers services de placement, de logements, de santé et de restauration. L’AGE de Strasbourg, redevenue française, a pu servir d’exemple. En effet, héritière de la période allemande, cette dernière possède un restaurant universitaire et une caisse d’assurance maladie. N’y avait-il pas là de quoi susciter quelque envie ?
Avant la guerre, les AGE, dont la plupart sont nées dans le dernier tiers du XIX e siècle, s’apparentaient à des clubs d’étudiants. Elles organisaient des bals, des repas et invitaient les étudiants à descendre dans la rue pour le monôme. Au local, on venait lire le journal, fumer cigarettes et cigares, converser, se divertir entre deux cours en préparant le futur chahut. C’est cette ambiance, souvent festive et insouciante, qui change après-guerre. Les associations d’étudiants passent toutes en quelques années d’organisations vouées aux plaisirs et à la détente 73 à des sociétés d’entraide aux préoccupations sociales de plus en plus clairement affichées 74 . A Lyon ou à Lille, l’AGE crée et gère le premier restaurant universitaire. Partout, dans les villes universitaires où elles existent, ces associations d’étudiants s’inscrivent désormais dans une démarche d’utilité publique. Pour autant, elles ne sont pas toujours à l’origine de la création de ces services. Des philanthropes, des municipalités ou « des largesses privées pas toujours dénuées d’arrière-pensées politiques 75 », à l’image de celles prodiguées par l’homme d’affaires d’extrême droite François Coty qui offre à l’AGE de Paris un restaurant universitaire, participent à cette évolution.
Pour épauler ce mouvement qui commence à prendre une certaine ampleur, le ministère de l’Instruction publique obtient l’inscription à son budget pour l’année 1921 d’un crédit de 200 000 francs destiné à ces œuvres sociales étudiantes. Il passe l’année suivante à 450 000 francs. En dix ans, l’augmentation rapide des sommes affectées aux différentes œuvres conduit le ministère à ne plus verser les subventions directement aux AGE et à étudier plus précisément la répartition des fonds mis à disposition. C’est ainsi que naît en 1930 la « commission des recteurs » chargée de répartir les subventions inscrites au budget entre tous les groupements intéressés, d’entendre et de discuter à cette occasion les rapports établis par les services des académies 76 .
Au lendemain de la Première guerre mondiale, un tournant a bien été pris. Les premières œuvres sociales en faveur des étudiants font leur apparition. Les AGE s’investissent essentiellement dans les restaurants universitaires. Elles ont néanmoins toutes les peines du monde à en conserver la gestion et se contentent souvent d’une représentation étudiante au conseil d’administration. En 1946, cinq restaurants restent directement gérés par l’association générale des étudiants 77 . A côté de ces œuvres locales, l’UNEF participe à la mise en place d’organismes nationaux et spécialisés sous statut associatif destinés à améliorer les conditions de vie et d’études des étudiants. Le sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet, l’Office du Tourisme Universitaire, le Bureau Universitaire de Statistique, l’Office du Sport Universitaire appartiennent à cette catégorie des réalisations d’envergure qui ont marqué ces années de l’entre-deux-guerres.
Les premières réalisations d’envergure : l’exemple du sanatorium des étudiants
Les ravages de la tuberculose en milieu étudiant ne peuvent plus laisser indifférents les responsables de l’UNEF. Le professeur Léon Bérard, membre de l’Académie de Médecine et vice-président du Comité national de défense contre la tuberculose, insistait d’ailleurs sur les conditions particulièrement pathogènes du milieu étudiant qui multiplie en son sein « les facteurs de diffusion de la cruelle maladie ». Pour appuyer son propos, il n’hésite pas à comparer la mortalité des « élites » lors de la Première Guerre mondiale avec celle qu’entraîne parmi elles la tuberculose au début des années vingt 78 . Aussi est-ce à Clermont-Ferrand au printemps 1923 que l’UNEF, réunie en congrès, accomplit le premier geste significatif pour se doter d’un instrument de lutte contre la maladie. Il y est décidé de la mise en chantier d’un sanatorium étudiant à Saint-Hilaire-du-Touvet, près de Grenoble, sur le plateau des Petites Roches. Une fondation doit en assurer la réalisation et ensuite la gestion. Le journal de l’AGE de Bordeaux, quelques mois plus tard, rend compte en ces termes de la résolution du congrès de mai 1923 : « Il faut aux étudiants tuberculeux une maison à eux ! Une maison où ils mèneront leur cure dans une atmosphère morale qui en favorisera les résultats, où ils trouveront les ressources leur permettant de concilier avec leur état et son traitement la continuation au moins partielle de leurs études, où ils jouiront même de ce commerce si désirable des disciplines intellectuelles différentes, dont l’organisation de la vie universitaire normale ne leur permet guère de bénéficier. Il y a plus : pour certains d’entre eux, les étudiants en médecine, le sanatorium en leur rendant la santé, leur dispensera les moyens d’apprendre à la rendre à autrui ; il sera une école et un levier d’orientation professionnelle 79 ».
Cependant sa construction est lente puisqu’il n’ouvre ses portes aux premiers malades qu’en 1933. Il est vrai qu’il avait fallu faire appel à des dons privés pour en financer les travaux 80 .
Les étudiants multiplient les collectes et les fêtes de bienfaisance. A Strasbourg, par exemple, se forme en 1925 à l’initiative de l’AGE, un comité régional pour le sanatorium qui groupe des cercles et des amicales d’étudiants. Le 26 avril 1925, il organise une journée festive avec kermesse, thé dansant et attractions diverses, qui se conclut par une soirée artistique et un bal au Palais des Fêtes de la ville.
La fondation réunit, dès son origine, des étudiants dont le président de l’UNEF et son trésorier, des universitaires et des techniciens. La présidence du Conseil d’administration est assurée par le recteur de Grenoble. C’est la première fois que sont ainsi associés étudiants et professeurs pour mener à bien et ensuite animer sur un pied d’égalité une œuvre commune. Elle prend le nom de Fondation sanatorium des étudiants de France et est reconnue d’utilité publique par le décret du 23 mai 1925, avant même qu’elle ne soit en mesure de soigner ses premiers malades. Elle demeure une œuvre privée, mais placée sous le contrôle du ministère de l’Intérieur en tant que fondation, du ministère de la Santé publique et de la population en tant qu’œuvre antituberculeuse et du ministère de l’Education nationale en raison de son caractère universitaire 81 . Cette participation de l’Etat à la naissance, puis à la gestion du premier sanatorium étudiant n’est pas fortuite. Elle procède d’une tradition hygiéniste déjà ancienne qui remonte au moins au milieu du XIX e siècle : en 1850, la loi sur les logements insalubres fixait les premières règles modernes de salubrité publique et donnait un cadre à l’idéal de la cité antituberculeuse. La guerre de 1914-1918 fournit à l’Etat des raisons supplémentaires d’intervenir dans le domaine de la santé publique : « on découvre après la victoire de 1918, que la nation doit rester mobilisée pour lutter contre ses véritables « ennemis intérieurs » que sont la dépopulation, l’alcoolisme, la tuberculose ou la syphilis 82 ».
Avec cette présence active des étudiants au sein de la Fondation sanatorium, l’UNEF trouve là sa « montagne magique » : l’air des cimes pour les bronches estudiantines et un modèle indépassable de participation étudiante à la gestion de son propre avenir, voire un lieu mythique où se régénérerait l’esprit même du syndicalisme. Mais la crise économique des années trente change profondément la donne en milieu étudiant. La pauvreté, et surtout le développement du chômage, inquiètent nos jeunes gens et justifient l’orientation prise par l’UNEF depuis le début des années vingt.
La naissance du Bureau universitaire de statistique : une réponse au chômage intellectuel
La question des débouchés professionnels cristallise un temps les revendications étudiantes des années trente. De nombreuses grèves et manifestations en témoignent. Elles visent presque toutes à limiter l’élargissement social du recrutement et sont orientées contre l’accès des capacitaires en droit à la licence, contre l’accès des bacheliers sans latin à la faculté des lettres, ou encore contre les étudiants étrangers, notamment en médecine 83 . Si l’UNEF n’est pas absente de ce type de manifestations, elle n’en contribue pas moins à la création d’une institution originale pour faire face à l’engorgement des professions intellectuelles : le Bureau universitaire de statistique (BUS). Il naît d’une initiative conjointe des étudiants, du ministère de l’Instruction publique, de la Confédération des travailleurs intellectuels, de la Fédération des associations de parents d’élèves des lycées et collèges et de l’Institut national d’orientation professionnelle.
Alfred Rosier, ancien président de l’AGE de Lyon et vice-président de l’UNEF au milieu des années vingt, est l’inspirateur du projet. Il en devient le directeur. Le BUS a pour mission d’établir des statistiques universitaires, mais surtout d’élaborer des enquêtes sur les carrières accessibles aux étudiants et de constituer une documentation scolaire et universitaire sur les moyens d’atteindre ces carrières. Alfred Rosier définira ainsi plus tard les toutes premières missions du BUS : « Le premier travail (…) fut d’établir un inventaire exact du nombre de travailleurs intellectuels dans chaque profession et de le comparer avec celui des étudiants dans les disciplines correspondantes 84 ». En fait, les objectifs du BUS sont progressivement fixés entre 1933 et 1936. Outre son activité de dénombrement statistique, il doit diffuser une documentation permanente, prospecter les besoins de l’économie nationale et intervenir auprès des pouvoirs publics pour créer de nouveaux débouchés.
A la veille de la Seconde guerre mondiale, un certain nombre de résultats sont déjà acquis : une méthode de travail est dégagée, le principe d’une décentralisation est retenu et ses premiers effets se font ressentir par la création dans les villes universitaires de centres régionaux du BUS. Bientôt un réseau de professeurs correspondants dans toute la France sera mis en place. Le travail effectué par le BUS est considérable, pourtant il ne définit pas à proprement parler une doctrine sur la question de l’orientation des étudiants. Il se contente de faire essentiellement un travail d’enquête et d’information en dépit de la création en 1936, à la demande de l’UNEF et de la Fédération des parents d’élèves, d’une section d’orientation. Cette dernière met néanmoins au point les méthodes de l’orientation scolaire et universitaire. Un conseiller psychologue est détaché par le CNRS afin de commencer le travail sous la direction des professeurs Henri Piéron et Henri Wallon. Ils sont chargés de rechercher les méthodes d’investigations psychologiques susceptibles d’être appliquées dans l’enseignement secondaire et dans l’enseignement supérieur et de les mettre en application dans les différents centres régionaux afin de les expérimenter et de permettre leur utilisation dans des buts pratiques sous la forme de conseils aux professeurs, aux parents, aux élèves et aux étudiants.
Les premiers éléments d’une orientation scolaire et universitaire sont ainsi en place et l’UNEF, à juste titre, peut en revendiquer au moins la copaternité. La présence de ses représentants au Conseil d’administration du BUS est loin d’être usurpée. N’ont-ils pas pris une part déterminante dans sa création ?
Au milieu des années trente, le temps des réalisations pionnières s’achève. Les étudiants bénéficient déjà de nombreuses œuvres dans tous les domaines de la vie étudiante : le logement, la santé, le tourisme, le sport, l’orientation. L’heure semble venue d’y mettre bon ordre par une gestion plus efficace et une plus grande implication de l’Etat. Cela est d’autant plus nécessaire que la commission des recteurs, sans moyens autonomes, sans réalité administrative et avec une faible dotation budgétaire est bien insuffisante. L’institutionnalisation des Œuvres par leur regroupement dans un comité supérieur devait répondre à cette exigence.
L’institutionnalisation des œuvres et la participation étudiante (1936-1944)
Jean Zay et la naissance du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants
La victoire électorale du Front populaire en mai 1936 permet, à l’initiative du ministre de l’Education nationale Jean Zay, une réorganisation des œuvres. Une note au ministre, en date du 12 juin 1936, propose qu’un Comité supérieur des œuvres en faveur des étudiants, composé de représentants du ministère, de l’UNEF et des principales œuvres existantes, soit placé sous la présidence du directeur de l’Enseignement supérieur avec pour mission de centraliser l’information et de coordonner l’action encore inégalement efficace des organismes. Cette note définissait la notion d’œuvres sociales d’une manière particulièrement large puisqu’elle incluait « outre le cas particulier de l’accueil des étudiants étrangers, la totalité des questions touchant au logement, à l’hygiène, au sport et au tourisme 85 ». Le décret fondateur du Comité est pris le 27 juillet 1936. Dans l’esprit de Jean Zay, il n’est qu’une étape sur le chemin de la constitution d’un véritable office national des Œuvres universitaires, mais la guerre ne permit pas la réalisation du projet. Toujours est-il que le ministre adjoint au comité un secrétariat permanent confié à Alfred Rosier.
La création du CSO n’est pas une revendication de l’UNEF. Cette initiative, comme nous venons de le voir, vient directement du ministère de l’Education nationale et, plus exactement, des plus proches collaborateurs du ministre. Si elle permet aux Œuvres de se développer et de faire face aux besoins qui croissent avec l’augmentation de la population étudiante, elle n’en reçoit pas moins un écho favorable de la part de l’UNEF qui y voit la reconnaissance de ses actions passées et la possibilité de se poser en vrai partenaire du ministère de l’Education nationale. Une collaboration inédite, préparée par la gestion des œuvres locales, s’institutionnalise. Pour la première fois des représentants étudiants sont appelés à siéger dans une instance dépendant du ministère de l’Education nationale aux côtés des représentants de l’administration. L’UNEF officiellement approuve ce choix : « le ministre a supprimé la Commission des recteurs qui se réunissait à huit clos, (…) maintenant, le président et le secrétaire général de l’UN siègent à côté des recteurs ».
Cette collaboration, que les représentants étudiants n’appellent pas encore la cogestion est régulièrement mise en avant. Elle apparaît à la une du Courrier des étudiants de mai-juin 1938 : Théodore Rosset (Directeur de l’Enseignement supérieur) en souligne le caractère exceptionnel et novateur : «… toutes ces créations (OSSU, OTU, BUS…) et celles qui viendront à l’avenir, pourront désormais naître, croître et prospérer par la collaboration constante et confiante des administrateurs et des étudiants. Cette collaboration a pu paraître audacieuse. A priori seulement, car la pratique a prouvé qu’elle était possible, facile et féconde. Les associations d’étudiants ont montré, par leur action quotidienne, qu’elles méritaient que le ministre leur fît confiance et qu’elles plaçaient (…) au premier plan de leurs préoccupations et de leur action, l’intérêt supérieur des études et le bien des étudiants 86 ». La qualité de cette collaboration n’est pas seulement soulignée par les fonctionnaires. Les étudiants qui siègent au CSO partagent aussi cet avis : « les rapports avec les pouvoirs publics sont excellents, en tant que représentants de l’UNEF (nous sommes) toujours bien accueillis 87 ». Les remerciements qu’adresse René-Yves Le Mazou à Jean Zay, présent lors de l’ouverture du congrès de l’UNEF à Versailles en 1939, sont sans équivoque. L’intérêt que ce dernier porte aux étudiants, « c’est plus qu’un encouragement, c’est le meilleur des réconforts qui garantit l’avenir 88 ». Dans le discours qu’il prononce en ouverture du congrès de Versailles, Jean Zay commence par rappeler cette collaboration sans nuage avant de dresser le bilan de son action au ministère : « Mon premier devoir au seuil de ce congrès, c’est de souligner la collaboration quasi quotidienne qui a existé entre vous et nous, collaboration qui ne s’est proposé comme but que de servir les intérêts des étudiants. Nous avons abouti à des résultats. Je remercie M. Delorme, qui s’est montré le représentant et le défenseur des intérêts des étudiants français (…). Je remercie particulièrement mon ami Rosier, qui est des vôtres, au point qu’il est auprès de moi un étudiant toujours en activité, qui s’efforce de faire comprendre à l’administration tous les problèmes qui peuvent vous préoccuper (…). L’administration des grandes œuvres créées par l’UN ne pouvait pas avoir d’existence réelle si une collaboration minutieuse ne les soutenait pas. Je veux rendre à l’Union Nationale ce premier hommage qu’elle a pris ses responsabilités et demandé une collaboration nécessaire 89 ».
Le CSO essaime en comités locaux, installés auprès de chaque université. Cette décentralisation renforce le développement des œuvres.
L’exemple du COPAR et le développement des œuvres avant la guerre
Entre 1936 et 1939, les comités locaux se multiplient. Celui de Paris, dit COPAR (Comité parisien des œuvres sociales en faveur des étudiants) est de loin le plus actif. Créé le 11 septembre 1939, il prend la forme d’une association régie par la loi de 1901. Il s’installe au 108 du Boulevard Saint-Germain lors d’une cérémonie solennelle à laquelle assistent le ministre de l’Education nationale, le recteur de Paris, Gustave Roussy, et les présidents de l’UNEF et de la Fédération des étudiants de Paris 90 .
Le COPAR est administré par un Conseil d’administration de trente membres, présidé par le recteur de l’académie de Paris. L’exécution des décisions est déléguée à un Bureau permanent, constitué par un président (le recteur), un délégué général (l’administrateur du CSO, Alfred Rosier), deux vice-présidents élus (dont un étudiant) et un trésorier (le directeur adjoint du CNRS, M. Jamati). En 1940, le COPAR comprend déjà un secrétariat général assurant la direction de tous les services du Comité, le fonctionnement d’un service social embryonnaire et les relations avec les principales associations d’étudiants. Il faut ajouter aussi un service des restaurants, un service du logement, un service des activités culturelles (théâtres et concerts, organisation de conférence, contacts inter-universités et inter-associations), un service d’accueil des étudiants coloniaux et un autre pour les étudiants étrangers. Enfin, le Bureau universitaire d’information sur les carrières (BUIC) et l’Office du tourisme universitaire complètent le dispositif.
Le CSO et les comités locaux participent au développement des œuvres dans la mesure où désormais Jean Zay dispose d’une instance réunissant les différentes parties prenantes de sa « politique générale des étudiants 91 » et d’un service aux ramifications importantes susceptible de la mettre en œuvre. C’est à juste titre que Stéphane Merceron peut parler d’un « nouveau départ pour les œuvres 92 ». Un changement d’échelle se produit bien avec la naissance du CSO. Le sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet est agrandi. Sa capacité d’accueil passe ainsi de 180 à 250 lits à la rentrée 1939 93 . Au moment où l’agrandissement du sanatorium est engagé, l’établissement d’un examen médical obligatoire pour les étudiants et la création d’une assurance maladie font aussi l’actualité. Le débat est lancé et la question est mise à l’étude. L’assemblée générale du congrès de Nice, en 1938, hésite entre deux propositions et finit par voter le principe de l’organisation de la seule médecine préventive universitaire. L’autre solution : celle d’une « véritable caisse d’assurance maladie donnant participation aux frais d’hospitalisation » est jugée trop onéreuse. Une motion peut ainsi être présentée aux pouvoirs publics qui fait état de ce choix et qui précise que « pour assurer cette organisation, qui devra bénéficier des ressources des collectivités publiques, l’Union nationale des étudiants accepte d’apporter le produit d’une cotisation exigée de tous les étudiants, payable avec les droits universitaires, et dont le montant ne devra pas dépasser cinquante francs par étudiant et par an, versée en deux fois… 94 ». Le 27 juin 1938, un décret-loi relatif à l’organisation d’un service de contrôle médical en faveur des étudiants est signé. La médecine préventive est instituée, mais sa mise en place pose de nombreux problèmes. Il faut attendre le mois d’avril suivant pour que paraissent les décrets d’application. Dans le même temps, l’Office du sport universitaire (OSU) « créé, sur le papier », en 1919 connaît une profonde réorganisation à la demande même de l’UNEF 95 . Les mauvais résultats des sportifs français aux jeux universitaires d’été et d’hiver ont probablement contribué à cette prise de conscience 96 . En dépit d’un désaccord avec les dirigeants de l’OSU Paul De Rocca-Serra et Jean Chappert, après deux réunions tenues à Paris les 2 et 3 avril 1938, les nouveaux statuts de l’Office du sport scolaire et universitaire (OSSU) sont présentés au congrès de Nice et font l’objet d’une motion les approuvant votée à l’unanimité. Le 1 er octobre, l’OSSU voyait officiellement le jour. La nouvelle association n’a plus rien à voir avec la précédente. Dès le mois de décembre, l’OSSU peut revendiquer plus de 7000 licenciés. 800 clubs sur les 1150 établissements possibles sont déjà affiliés au nouvel organisme 97 . Les subventions passent d’un seul coup de vingt mille francs à deux millions. De nouvelles compétitions voient le jour et un calendrier sportif digne de ce nom est mis en place. La pratique du sport est ainsi encouragée et développée dans les établissements scolaires et universitaires à la plus grande satisfaction des élèves et des étudiants. Au congrès de Versailles (1939), l’UNEF affiche sa satisfaction et montre sa volonté à aller plus loin. Elle émet le vœu que « l’après-midi du mercredi soit dans l’université libéré de tous cours ou travaux pratiques pour être consacré uniquement aux exercices physiques et au sport » 98 .
Face à une telle réussite, on comprend mieux pourquoi l’UNEF a tenu absolument à « maintenir les Œuvres » pendant la période de l’Occupation au risque d’apparaître à la Libération comme une organisation proche de Vichy.
Vichy et les nouvelles orientations
Dès 1939, dans une circulaire signée par Jean David –vice-président chargé des relations avec les étudiants d’outre-mer et seul membre du bureau à ne pas être mobilisé– et par Alfred Rosier, la ligne est tracée : « maintenir l’UNEF pour maintenir les œuvres 99 ». La défaite de juin 1940 consommée, la première des préoccupations de Jean David est d’installer son secrétariat à Clermont-Ferrand pour être à proximité des ministères afin de maintenir le contact avec les pouvoirs publics à qui elle propose son aide. Un accord est passé avec le ministère de l’Instruction publique qui prévoit l’appui de ce dernier à l’UNEF et à ses œuvres, une collaboration encore plus étroite entre l’Union nationale et le secrétariat des œuvres, mais avec en contrepartie un contrôle sur les AGE par la création dans chacune d’elle d’un « comité de patronage des étudiants comprenant un représentant nommé par le recteur 100 ».
La politique du gouvernement de Vichy est moins d’organiser la vie matérielle et culturelle des étudiants que d’encadrer la jeunesse universitaire et de lui donner une forme nettement corporatiste. A l’issue de la manifestation du 11 novembre 1940, le gouvernement décide la création dans chaque ville universitaire d’un organisme à caractère administratif appelé « Service des étudiants ». A Paris, par arrêté du 24 janvier 1941, le Service des étudiants parisiens voit le jour. Les interactions entre cet organisme et les mouvements vichyssois sont nombreux. Ainsi le mouvement de jeunesse « Compagnons », créé en août 1940 pour faire la Révolution nationale, a-t-il pour chef à partir de septembre 1941, le responsable du Service des étudiants. Ce mouvement s’adresse donc prioritairement aux étudiants parisiens. Il organise des secours en faveur des réfugiés et des chômeurs, il crée des « cités compagnons » ou centres de formation civique et diffuse, en 1943, des consignes pour le STO. A partir de l’été 1942, le SEP organise des camps pour les étudiants, dans la droite ligne de la politique de redressement de la France prônée par Vichy. La période de l’Occupation voit aussi un fort développement des organisations à caractère social : le Secours National, le Centre Etudiant d’Information et d’Etudes Sociales, le Comité d’Entr’aide Universitaire Française. C’est dans ce contexte, en dépit de nombreuses oppositions politiques, que les œuvres continuent d’exister. Le CSO et ses relais régionaux, tel le COPAR, loin de se dissoudre ont ainsi trouvé de nouvelles formes d’expression qui se poursuivent après la Libération.
Si l’UNEF réussit à se maintenir tout en maintenant les œuvres, son flirt avec le régime de Vichy lui est reproché par les étudiants résistants, parmi lesquels on trouve de nombreux membres de l’organisation étudiante. Ces derniers, tout en faisant le choix de conserver l’ancienne structure, n’en réalisent pas moins sa transformation sur le mode syndical. Dès lors, les Œuvres se révèlent un enjeu essentiel pour les promoteurs de la charte de Grenoble. Leur développement, en même temps que celui de l’UNEF, s’accélère dans les années de l’après-guerre.
Victoire et limite de la raison syndicale (1945-1955)
Un développement tous azimuts
L’urgence sociale des années de l’après-guerre se décline aussi à l’Université. Pour l’ensemble des étudiants rien n’est simple. Se nourrir, se loger, se soigner, étudier posent souvent des problèmes dont on n’a plus idée aujourd’hui. Sans tomber dans la rhétorique misérabiliste qui n’a rien d’abusif à la fin des années quarante, force est de constater que les difficultés matérielles assaillent nos jeunes gens. La forte augmentation des effectifs universitaires et leur diversification sociale ajoutent à la complexité des problèmes à résoudre et obligent à poursuivre et à accélérer le développement des Œuvres. L’UNEF rénovée prend la tête de cette croisade sociale et pousse ainsi le CSO à l’action. L’amélioration des conditions de vie de tous ces jeunes passe, selon elle, par une plus grande reconnaissance de l’étudiant par la nation. « Le jeune travailleur intellectuel » de la charte de Grenoble ne recouvre pas seulement une nouvelle définition de l’étudiant, mais marque cette volonté de l’UNEF de faire reconnaître cet étudiant à l’égal des autres travailleurs. C’est cette préoccupation qui guide et éclaire l’action syndicale de l’organisation étudiante.
Dans le domaine de la santé, la médecine préventive universitaire est relancée, tandis qu’après une intense campagne de lobbying auprès des députés, l’UNEF obtient, en septembre 1948, l’extension du régime de sécurité sociale aux étudiants 101 . Pourtant l’enjeu pour le mouvement étudiant est moins dans les prestations versées que dans la gestion du service chargé de monter et régler les dossiers. La participation étudiante est un aspect important de cette loi. En effet, la composition, l’étude des dossiers et la liquidation des prestations doivent être assurées par une section locale universitaire. Une société mutualiste dans chaque ville universitaire se voit reconnaître le droit de gérer la section locale 102 . En 1949, une seule mutuelle a déposé ses statuts et a commencé à créer des sections, il s’agit de la Mutuelle Nationale des Etudiants de France (MNEF). Le comité administratif de la section locale comprend sept membres dont quatre étudiants bénéficiaires de la loi du 23 septembre 1948. Dans le même temps, l’UNEF, fortement impliquée dans la Fondation sanatorium des étudiants de France, a appuyé le développement de nouvelles maisons de soins rendu nécessaire par la recrudescence de la tuberculose liée aux conditions de la guerre. En fait, à la Libération, une véritable filière de soins existe déjà. Elle est constituée d’établissements de pré-cure, de cure et de post-cure : deux cliniques de post-cure ont ouvert entre 1942 et 1943 et une clinique de pré-cure en 1944. Les années de l’après-guerre sont essentiellement marquées par un renforcement du dispositif hérité de la guerre. Trois sanatoriums sont inaugurés entre 1949 et 1950 : un pour les étudiants à Bouffémont en 1950 et deux autres pour les étudiantes (sanatorium universitaire d’Avon en 1949 et la Maison des étudiantes à Vence en 1950). Dès 1945, la Fondation étend aussi ces activités en direction des scolaires en ouvrant un sanatorium pour lycéens et collégiens à Neufmoutiers-en-Brie, qu’elle complète en 1948 par un établissement de post-cure pour lycéennes à Vaux-le-Pénil.
Dans le domaine de la restauration universitaire, l’UNEF reste aussi très présente. Lors de son congrès de Grenoble en 1946, la situation de l’ensemble des restaurants universitaires – ceux que les étudiants gèrent directement et ceux où ils participent à la gestion au sein d’un conseil d’administration – est passée en revue. La qualité des repas servis laisse souvent à désirer et le nombre d’établissement est insuffisant notamment dans les grandes villes universitaires. Avec l’augmentation des effectifs étudiants, la pénurie devient même inquiétante à Paris. La presse nationale, à l’instar de France-Soir , constate : « A la porte de tous les restaurants, que ce soit boulevard du Port-Royal, à Sainte-Geneviève, ou à l’Ecole des Mines, les étudiants font « queue » pendant des heures et parfois… pour rien. Pour les nourrir tous il serait nécessaire de créer quatre grands restaurants. Mais sur quels terrains de l’Académie de Paris les construire ? Et avec quels fonds 103 ? » Au début des années cinquante, la réponse est trouvée puisque trois restaurants universitaires ouvrent leurs portes : le « Prince » en 1951, le « Beaux-Arts » la même année, le « Mabillon » en 1953.
Mais le plus critique est probablement le domaine du logement. Dans toutes les villes universitaires, la question est posée face à la conjonction de trois phénomènes : les destructions de la guerre, l’accroissement du nombre des étudiants et le peu de places disponibles dans les cités universitaires. Là encore la presse nationale ou régionale signale nombre de cas dramatiques et lance parfois des appels aux « Amis de l’Université 104 » pour qu’ils viennent en aide aux étudiants sans logement. Partout dans les AGE, la mobilisation pour trouver la moindre chambre est de rigueur. A Paris oùsur 52 000 étudiants inscrits 20 000 ont besoin d’une chambre, plusieurs solutions sont offertes : l’hôtel ou la pension de famille, la chambre chez le particulier, les maisons communautaires d’étudiants 105 , les foyers étudiants dont certains sont tenus par des ordres religieux 106 . Malgré une certaine diversité, il est bien difficile de loger tous les étudiants qui le désirent. Le prix souvent élevé des chambres à l’hôtel ou chez les particuliers ; leur nombre très limité à la Cité Universitaire, qui malgré la construction de nouveaux bâtiments depuis 1925, ne peut répondre à toutes les demandes, sont autant d’obstacle au logement étudiant. Il ne faut pas non plus craindre la vétusté et l’absence quelquefois totale de confort. Bien des chambres ne possèdent pas le gaz et l’électricité. Le chauffage est un luxe très recherché, tandis que les sanitaires et l’eau sont presque toujours sur le palier. Aussi, dans les années cinquante, les pouvoirs publics lancent-ils des programmes de construction de résidences universitaires. De vastes chantiers s’ouvrent alors. Certains comme ceux de Toulouse, de Strasbourg ou encore d’Antony sont achevés avant les années soixante. Ces cités sont gérées par le nouveau CNO dans lequel les représentants des étudiants ont obtenu une présence à parité avec les autres membres. Dans cette recherche d’un nouveau statut pour les Œuvres, l’UNEF, tout comme en 1936, peut s’estimer satisfaite.
A la recherche d’un nouveau statut
Toute la période de l’après-guerre est marquée par une recherche de nouvelles formes juridiques permettant de mieux répondre aux missions imparties aux Œuvres et à l’aspiration des étudiants. Dans cette démarche, le COPAR constitue une forme de laboratoire. Le 20 septembre 1944 est abrogé le Service des Etudiants tandis qu’est rétabli le Comité parisien. La gestion est confiée à un Comité permanent qui devient la structure essentielle du COPAR. Par rapport au précédent Bureau permanent dont il prend la succession, une innovation essentielle existe : la participation étudiante. Il comprend en effet six membres désignés par le recteur, un représentant du conseil d’administration de la cité universitaire de Paris, un représentant du Centre d’entr’aide aux étudiants mobilisés et prisonniers, et six étudiants représentants chacun une discipline universitaire (Droit, Médecine, Sciences, Lettres, Pharmacie et Beaux-Arts). Le Comité permanent doit se réunir au moins une fois par mois et a la responsabilité de l’ensemble des différents services rattachés au COPAR. C’est lui aussi qui propose au recteur de l’académie de Paris la nomination du directeur du COPAR. Le 13 septembre 1946, un arrêté ministériel réorganise à son tour le CSO. Son titre change. Il devient le Comité supérieur des œuvres en faveur de la jeunesse scolaire et universitaire. La forme définitive du comité est acquise par un autre arrêté ministériel en date du 8 août 1947. Il prend cette fois le nom de Centre national des œuvres en faveur de la jeunesse scolaire et universitaire et les comités régionaux ceux de Centres régionaux des œuvres en faveur de la jeunesse scolaire et universitaire

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