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Jeunesse et éducation en Afrique Noire

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192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 306
EAN13 : 9782296285927
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Collection "Afrique 2000"

L'ENSEIGNEMENT EN AFRIQUE NOIRE A L'HARMATTAN CELIS G.R.: Lafaillite de ['enseignement blanc en Afrique Noire, 167p. CISSÉ S.: L'enseignement islamique en Afrique Noire -l'exemple malien, 200p. COPPIETERS't WALLANT R.: Jeunesse marginalisée, espoir de l'Afrique, préfacé par P. Emy, 172p. DE CLERCK M.: L'éducateur et le villageois - de [' éducation de base à ['alphabétisation fonctionnelle, 296p. DUMONT P.: L'Afrique Noire peut-elle encore parler français? 168p. -Le français langue africaine, 176p. GADJIGO S.: Ecole blanche. Afrique noire, l6Op. KASONGO-NGOY M.M.: Capital scolaire et pouvoir social en Afrique 218p. LEON A.: Colonisation, enseignement et éducation, 32Op. 1EDGA I-P. M.: L'enseignement supérieur en Afrique Noire francophone - une catastrophe? PUSAF-L'Harmattao, 223p.
VERHAEGEN B.: L'enseignement universitaire au Zaïre

-A quoi

sert le diplôme

universitaire.

préfacé

par B. Verhaegen,

- de Lovanium

à [' Unaza (1958-78), 200p. DUPAGNE Y. : Coopérantdel'éducalionenAfriqueoul'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 256p. KROL P.-A. : Avoir 20 ans en Afrique - des lycéens ivoiriens parlent, 254p.
ANTONIOLI A. : Le droit d'apprendre

- Une

école pour tous en

Afrique, 186p. ABBADIE-OOUCE P. : L'école du manguier - Un pari, une réussite au Burkina Faso, 240p. SIKOUNMO Hilaire: L'école du sous-développement, gros plan sur l'enseignement secondaire au Cameroun, 240 p.

Hilaire SIKOUNMO

JEUNESSE ET ÉDUCATION EN AFRIQUE NOIRE
Préface de Pierre Erny

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Hilaire SIKOUNMO est camerounais, professeur de lycée en fin de carrière; un parcours des plus tourmentés, des suites de son interminable corps à corps avec cette machine à emboutir qu'est l'administration scolaire en pays sousdéveloppé. Il n'en est pas sorti que du mal - surtout pas le découragement! H. Sikounmo a continué à cultiver l'esprit critique, le sens de l'observation, au service d'une volonté affirmée de ne pas dédaigner sa place dans le train crachotant, essoufflé, de l'Afrique, qui s'ébranle vers des horizons espérés moins pollués; une Afrique en rébellion pour le moment contenue - contre son destin de vieille esclave que l'on croyait à jamais résignée. Le noeud du néocolonialisme se situe dans un système scolaire élaboré pour les négriers modernes; ce qui justifie le titre de son autre ouvrage paru en 1992, chez le même édîteur : L'école du sous-développement. Gros plan sur l'enseignement secondaire en Afrique. Le ver dans le fruit de l'émancipation des peuples dominés, c'est, selon Sikounmo, l'école demeurée coloniale.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-2342-6

Préface de Pierre Erny

Dire que l'école en Afrique Noire est malade est devenu malheureusement un lieu commun. En certains pays, la situation frôle la catastrophe. Là où la guerre a passé, il arrive qu'il n'y ait plus d'école du tout. Hilaire Sikounmo, un professeur de lycée camerounais ayant derrière lui vingt ans d'exercice, a déjà commis un premier livre corrosif sur le sujet, qui ne lui a pas valu que des amis: L'école du sous-développement. Gros plan sur l'enseignement secondaire en Afrique (L'Harmattan, 1992). Il récidive aujourd'hui avec Jeunesse et éducation en Afrique Noire, qui comporte aussi une partie consacrée à un diagnostic sévère, mais en plus donne la parole aux élèves et étudiants au travers d'une enquête par questionnaire, puis formule un certain nombre de propositions. Le problème y est envisagé d'une manière beaucoup plus vaste. C'est bien de la jeunesse camerounaise, et par extrapolation africaine, prise globalement, qu'il est question ici. Certes, l'école demeure assez largement au centre des préoccupations. Mais elle est replacée dans son environnement à la fois familial, social, économique et politique. Un des points forts du propos est d'affirmer que "les défaillances de l'éducation traditionnelle, familiale, sont aussi criantes que celles de la scolarité héritée de la colonisation". L'attitude hypercritique que l'auteur adopte d'une part, le type de remèdes qu'il préconise d'autre part, ne sont sans doute pas exempts de présupposés idéologiques ni d'options politiques. Sans l'expliciter, il part d'une certaine vue de la société, dont l'un des traits majeurs semble être la 5

nécessité, pour rendre possibles les mises en question indispensables à toute avancée, de permettre sans exceptions aux diverses composantes de la nation de s'exprimer le plus librement possible. A des paysans, à des femmes, à des élèves, à des étudiants "muselés", il faut donner ou redonner le pouvoir, et donc les moyens de se faire entendre. C'est en particulier à quoi visait un questionnaire auquel ont répondu plus de mille jeunes entre 15 et 25 ans. Les réponses ainsi recueillies peuvent évidemment étonner en d'autres contextes. Des enseignants français à qui j'ai montré les propos des jeunes Camerounais ont été stupéfaits de voir que, parmi leurs revendications, on puisse trouver par exemple celles d'un renforcement de l'autorité, des contraintes et de la discipline, voire de la "colle aux examens" (sic) et des "campagnes de moralisation", d'une plus grande importance donnée aux langues mortes et d'une moindre à certaines langues vivantes, d'une séparation des garçons et des filles, d'une "limitation au strict minimum des possibilités de contact entre les enseignants et leurs élèves-filles", que "des sanctions sévères soient prises contre les filles séductrices", que les enseignants soient tous mariés", etc. L'intérêt sociologique du texte de H. Sikounmo est de montrer quelles sont les conditions locales qui peuvent donner sens à de telles demandes. Fait significatif: la question des méthodes d'enseignement, et plus largement des pratiques pédagogiques, est devenue secondaire, comme éclipsée par celles posées par des mentalités et les données sociopobtiqu€s. On sait bien que les systèmes scolaires ou autres ne valent concrètement que par la qualité des hommes qui les font vivre. Les institutions les mieux dotées, les organisations les mieux rodées, les méthodes les plus performantes sont peu de chose, en matière d'éducation, face à l'impact des personnes. Certes, les systèmes ne sont pas étrangers à la qualité des hommes qu'ils produisent. Mais ("hélas !" diront les uns, "heureusement "' diront les autres), il y a inévitablement une certaine inadéquation entre ces deux ordres de réalité. Qu'on le veuille ou non, les 6

personnes échapperont toujours, par ce qu'elles portent en elles de plus profond, aux conditionnements et emprises extérieurs. C'est pourquoi il y aura toujours en elles quelque chose d'imprévisible, qui peut être porteur du meilleur comme du pire. Ceux qui comme H. Sikounmo essaient de réfléchir à l'avenir de leur pays et de sa jeunesse ont donc forcément à se battre sur un double front. D'habitude on se complaît à accuser les systèmes, qui ont bon dos, d'autant plus que sur eux on n'a que peu de prise et que cela évite de se remettre en cause soi-même. Notra auteur s'attache à tenir les deux bouts de la chaîne et à placer les uns et les autres devant leurs responsabilités, individuelles ou collectives. Les situations décrites au Cameroun comme en bien d'autres pays peuvent de prime abord paraître désespérées; mal enfilées au départ, elles ont connu une dégradation constante. Pourtant la vie continue. Même dans les systèmes les plus pourris, on voit émerger des personnalités qui demeurent intactes, que rien ne semble pouvoir atteindre. C'est parce que tout homme porte en lui des étincelles de liberté et des potentialités qui échappent à tout façonnement, à toute influence, que l'espoir peut renaître toujours à nouveau et que des énergies insoupçonnées peuvent subitement surgir là où l'on n'attendait plus rien. Sinon, à quoi cela servirait-il de "relancer la discussion" ? L'Histoire nous montre des pays, des peuples, des nations, des continents qui à tel moment ont touché le fond de l'abîme: il suffit, par exemple, de penser à la France de la guerre de "Cent ans" ou à l'Europe des guerres de religion, plus mal en point encore que ne l'est le Rwanda d'aujourd'hui, et ce sans recours possible à des aides extérieures. L'Alsace, par exemple, ma région natale, a perdu dans la "guerre des Suédois" de deux tiers à trois quarts de sa population... Puis, laborieusement, la vie est repartie, la courbe a repris une forme ascendante, la raison a fini par triompher, l'espoir est revenu. Trente ans après les indépendances, l'Afrique se débat en une crise existentielle aux multiples composantes, mais avant tout 7

morale. Il est vain d'attendre qu'un quelconque salut puisse lui être apporté d'ailleurs. Il ne peut venir que de son propre fonds, de sa propre âme, de sa propre vitalité, de sa
propre conSCIence.

Pie"e Erny Professeur à l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg

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La jeunesse est particulièrement importante car elle est l'argile malléable avec laquelle on peut construire l'homme nouveau débarrassé de toutes les tares du passé.

E. cHÉ GUEVARA. Oeuvres III, Textes politiques, Maspero, 1968, p. 292.
Je l'ai longuement démontré: la jeunesse est l'avenir de l'Afrique. Les intellectuels, les mandarins, les riches peuvent avoir les meilleures idées du monde, ce sont les jeunes qui les réaliseront ou ne les réaliseront pas... Ce sont eux qui auront, comme dit le proverbe malien, raison en définitive. Il faut avoir une capacité d'écoute énorme pour capter leurs messages et leurs préoccupations.

R. COPPIETERS'T WALLANT. Jeun£sse marginalisée, Espoir de l'Afrique, Unjuge des enfants témoigne, L'Harmattan, 1992, p. 147-148.

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INTRODUCTION

Lorsqu'une soCiété se trouve prise dans un processus de changement rapide -ce qui est la définition d'une nation en voie de développement- il ne sert à rien de donner aux étudiants les réponses aux problèmes d'aujourd'hui.. celles-ci sont surtout utiles comme matériaux de formation. La valeur réelle de l'éducation [...Jse révèle d'elle-même plus tard lorsque ces mêmes hommes et femmes auront à affronter des problèmes qui sont encore inconnus.
J. K. NYERERE. Indépendance et Education. Clé. Yaoundé. 1972. P. 89-90.

Quel sujet inépuisable que celui de l'éducation! Considérée comme processus, elle a pour synonymes enseignement, instruction, formation, savoir-vivre, etc. En tant que résultat, le concept de l'éducation évoque plutôt l'état des connaissances intellectuelles (généralement sanctionné par un diplôme), l'habileté manuelle (parfois), les qualités morales et autres acquisitions propres à déterminer les comportements sociaux, à façonner les consciences, pour amener à une vision globale des choses, fixer une attitude plus ou moins durable devant l'existence. La tendance des chercheurs est de s'occuper plus du processus que des résultats, de leurs effets concrets sur la vie en société. Le mécanisme d'acquisition des connaissances semble retenir particulièrement leur attention; c'est surtout elles que paie la Fonction publique, sans même songer à vérifier, de temps en temps, leur effectivité : le témoignage du parchemin suffit. Les vertus morales sont supposées sous-jacentes au savoir livresque. La vérité est que l'école néocoloniale a perdu de vue cet aspect de l'enseignement. Même nos élèves l'ont remarqué: "On rencontre dans la société d'aujourd'hui des inconscients haut placés". (G. FOUTE MOUAFO, TIe D). Les examens ne rendent que très imparfaitement compte des 11

potentialités des lauréats. "Ils ne parviennent pas toujours à évaluer le pouvoir de quelqu'un de raisonner, et ils ne rendent certainement pas compte de son caractère ou de sa volonté de se rendre utile" 1. L'un des domaines les moins élucidés de l'école en Afrique, c'est l'opinion des jeunes sur l'encadrement qu'ils reçoivent. "Jeunesse et éducation" : s'agit-il de rapport conflictuel, de dressage impitoyable ou de partenariat, de collaboration féconde entre enseignants et apprenants, entre les parents et leurs enfants? Des possibilités sont-elles laissées aux jeunes de contribuer activement au modelage de leur destin, à forger celui de la nation? A moins qu'ils aient plutôt affaire -en guise de système scolaire- à un moule rigide laissant peu de chance de survie à la spontanéité, à l'imagination, préfabriqué pour "sortir" des produits finis sans originalité, inutiles en dehors du circuit économique -aujourd'hui en dérangement, saturé- auquel ils sont destinés. Au Sud du Sahara, les défaillances de l'éducation traditionnelle, familiale, sont aussi criantes que celles de la scolarité héritée de la colonisation. Les parents analphabètes ou semi-Iettrés hésitent à corriger les extravagances constatées dans la conduite de leurs enfants, les attribuant toutes aux errements de "l'école des Blancs" contre laquelle ils se sentent impuissants. D'ailleurs au fond d'eux-mêmes, ils ne cessent de regretter de n'être pas aussi passés par là, puisque l'occidentalisation est, pour l'immédiat au moins, l'unique voie de "salut". Ils manquent donc d'assurance suffisante pour faire valoir les critères qui ont sous-tendu leur éducation à eux, préceptes dont le souvenir tend à s'effacer de la mémoire collective, à défaut d'être utilisés. De leur côté, nombre de parents instruits s'en remettent, pour leur rôle éducatif, aux enseignants pour la plupart non qualifiés et plus préoccupés de l'instruction que de la formation du caractère, du jugement. L'enseignement en Afrique noire n'est qu'un avatar de l'école occidentale, qui déjà par sa conception, ses méthodes et ses visées, jure avec la vision négro-africaine du monde. Une société égalitaire s'est vu imposer le
1. J.K. NYERERE, op. cit., p. 89-90. 12

développement d'une inégalité sociale de fait, la valorisation de l'individualisme comme facteur principal d'un certain progrès. La greffe a du mal à prendre; surprise au creux de la vague, la civilisation nègre n'avait besoin que d'un ferment pour revigorer sa dimension technique. L'envahisseur s'est plutôt attelé à lui faire perdre son âmesans réussir tout à fait. Le résultat est une situation de déséquilibre permanent dans laquelle l'Africain se cherche encore. Les vieilles générations semblent épuisées alors que toutes les ressources disponibles n'ont pas été mobilisées; on s'est habitué à laisser les grands problèmes à des "experts" à la conscience morale souvent douteuse. L'ardeur juvénile est rarement mise à contribution. La jeunesse est pourtant la partie la plus nombreuse (les moins de 20 ans dépassent 60%), la plus saine de la population. Un peuple ambitieux se reconnaît à la façon dont il éduque ses enfants. "Une nation puise sa grandeur dans le dynamisme de toute la jeunesse" 1 comme du temps de nos ancêtres quand chaque adulte se comportait en éducateur à la disposition quasi permanente de tous ceux qui en savaient moins que lui sur les coutumes, les pratiques, les croyances qui rythmaient la vie de la communauté.
"Au village, llenfant est llenfant de tous. Chaque fois qulun enfant commet une bêtise, tout le monde l'~duque et les parents sont immédiatement avisés qu'il brise l'harmonie du milieu. La maman ne craint donc pas lorsque son fils est loin d'elle. Cent yeux le surveillent, cent bouches le conseillent, cent bras le corrigent, cent .

coeurs llaiment."2.

Même l'individualisme y trouve son compte: si tous les enfants sont ainsi maintenus dans la norme, vous n'avez pas besoin de trop de vigilance pour élever les vôtres. l'ai voulu -par cet opuscule- contribuer à relancer la discussion, en puisant abondamment dans mon expérience de vingt années de pratique pédagogique, d'observation
1. R. COPPIEfERS'T WALLANT. op. cit. P. 181. 2. R. COPPIEfERS'T WALLANT. op. cit. P. 60-61. 13

attentive du monde des adolescents, de réflexion sur le fonctionnement; l'efficacité et l'avenir du système scolaire postcolonial. Des lectures m'ont permis de mieux comprendre ce que je vois quotidiennement et d'élargir à souhait mon horizon pour remarquer qu'en matière d'éducation l'unicité du destin de l'Afrique noire est un fait. Je me suis appliqué à scruter la réalité éducative par les yeux, la conscience des jeunes, les premiers concernés, mais les moins souvent écoutés. Plus d'un millier d'entre eux, de diverses origines et d'âges variés, se sont exprimés assez librement sur le sujet. Nos vues ne coïncident pas toujours; tant mieux si cela suppose que tous les aspects significatifs du problème ont été envisagés. Le plus important est de pouvoir intéresser le plus tôt possible la génération montante à une question cruciale qu'elle sera sans doute seule demain à résoudre -à moins qu'elle ne veille à canaliser à cet effet le potentiel créatif de la jeunesse de l'époque. Alors les dirigeants auront appris la bonne leçon: faire appel, et de façon systématique, à toutes les bonnes volontés dans la recherche des meilleures solutions aux grands problèmes de la communauté. En général les jeunes Camerounais ont la dent dure visà-vis de leurs éducateurs (parents, enseignants, Etat), du contenu et des méthodes de l'enseignement, qui ne leur laissent entrevoir qu'un avenir de tourmente. Ils reconnaissent volontiers leur part de responsabilité dans l'échec collectif et se montrent prodigues en propositions pour résorber la crise: un nouveau type de rapports devrait prévaloir entre eux et leurs encadreurs à tous les niveaux. "Jeunesse, fer de lance de la nation!" Qu'on les laisse -avec un minimum de moyens, de marge de manoeuvrefaire de ce slogan tant vainement claironné, une réalité vivante, dynamique. La deuxième partie de l'ouvrage fait voir une jeunesse malade, désorientée dès le cadre familial; à l'école elle travaille dans des conditions de discipline, matérielles et psychologiques très souvent précaires. Sa soif ardente d'épanouissement reste inassouvie. Le milieu social non plus ne semble pas particulièrement accueillant; surtout pour les petits paysans dont les succès scolaires provoquent 14

fatalement le déracinement. La libération de la femme africaine par l'école demeure un projet dont la réalisation a à peine commencé, un voeu pieux. Le danger du retour à l'analphabétisme se concrétise assez régulièrement, par manque de structures favorables à la formation continue, à l'auto-éducation. En dernier lieu se situe un faisceau de réflexions destinées à sonder des possibilités de solution au grave problème éducatif. L'homme c'est sa culture: son salut ou sa damnation s'y trouve en filigrane. Notre volonté de progrès doit donc se signaler par notre détermination à assainir nos traditions, nos moeurs, pour n'en retenir et promouvoir que celles qui favorisent notre adaptation au monde moderne. Il restera à combler nos lacunes par l'emprunt de valeurs soigneusement choisies et en faisant, dans notre système éducatif, une place de premier plan à la créativité, au culte du mérite, au sens de l'initiative. Ce qui suppose des enseignements de qualité, des programmes enrichissants, une jeunesse entreprenante, aussi libre que responsable, ayant les possibilités de rester studieuse toute la vie durant. L'épuration des moeurs politiques apparaît comme la clé de voûte de tout ce plan de Iutte. Il ne peut aboutir que sous un régime profondément démocratique, farouchement nationaliste (aux dimensions de l'Afrique), disposé -sans démagogie- à favoriser l'épanouissement de l'homme.

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Première partie
L'OPINION DES JEUNES

La tâche: voir les choses telles qu'elles sont. Le moyen: les contempler par des centaines d'yeux à travers de nombreuses personnes. F. NIEfZSCHE.

Personne n'a jamais expliqué comment il se fait que les enfants aient tant de questions à poser en dehors de l'école (à telle enseigne qu'ils empoisonnent la vie des adultes si on les encourage en répondant) et témoignent une absence totale de curiosité concernant l'objet des leçons à apprendre pour l'école. Si l'on réfléchit à cette opposition frappante, on comprendra qu'habituellement les conditions scolaires ne fournissent pas un contexte d'expérience dans lequel les problèmes se posent naturellement d'eux-mêmes. 1. DEWEY. Démocratie et éducation. Introduction à la philosophie de l'éducation, Nouveaux Horizons. 1983. Paris. P. 190-191. Dans la société traditionnelle, il y avait des personnes bien spécifiques chargées de conseiller les jeunes. Ces personnes n'existent plus en ville. Très peu d'Africains, même intellectuels, vivent avec leurs enfants. Les gens aisés vivent comme les Européens vivaient au XIXe siècle avec leurs enfants... loin d'eux. Le jeune ne peut compter sur ses professeurs car, ou bien ils sont étrangers et connaissent mal les problèmes, ou bien ils sont Africains et sont pris dans de multiples tracasseries pour se nourrir, recevant des salaires de misère. Le jeune Africain est donc très seul. Aussi va-t-il où on l'écoute. Combien d'entre eux venaient me voir au tribunal pour m'expliquer leurs problèmes, alors que je les avais "condamnés", alors que j'aurais da être comme le méchant. R. COPPIETERS'T WALLANT. Jeunesse marginalisée Espoir de l'Afrique. Un juge des enfants témoigne. L'Harmattan, 1992. P. 147-148.

C'est au début de l'année 1992 (de janvier à mars) que nous avons cherché à connaître ce que pense la jeunesse camerounaise du système éducatif de son pays. D'habitude, les adultes sont seuls à parler en long et en large de l'éducation -pour eux-mêmes et pour les enfants, comme si ceux-ci n'avaient qu'à la subir. Les programmes (et leur application) sont une émanation exclusive de quelques bureaucrates, n'ayant reçu aucun mandat de la société, rassemblés au hasard des recrutements et nominations dans la Fonction.publique. Il est capital pourtant de connaître le point de vue des jeunes sur la façon dont ils sont traités. S'ils en sont franchement déçus, on peut s'attendre à ce que devenus majeurs, ils oeuvrent dans le sens du redressement de la situation. Si par contre il y a complaisance dans la déchéance, promptitude à épouser la médiocrité régnante, toutes les inquiétudes sont permises. Les éducateurs (professionnels ou non) ont un intérêt évident à connaître à fond les principales préoccupations des éduqués pour pouvoir distinguer les tendances à encourager de celles qui exigent une salutaire rectification. Certains aspects de réducation, des réalités familiales et socio-politiques frappent plus particulièrement les enfants, en tout cas ils en ont une perception forcément différente de celle de leurs encadreurs. Que pensent-ils de leurs relations avec leurs éducateurs, d'un monde aménagé pour eux -mais sans leur avis-, où ils n'auront qu'à prendre place, s'il en reste? Que feraient-ils à la place des adultes? Naturellement chaque enquêté répond au gré de son expérience, de sa bonne ou mauvaise foi -expérience fort limitée, mais tout à fait incontournable pour révéler aux adultes tout un pan des réalités sociales auquel les jeunes sont plus sensibles, à partir duquel il faut bâtir leur avenir. Le concours des jeunes s'avère nécessaire chaque fois que se posent des problèmes dont la solution exige des trésors d'imagination, une sensibilité neuve. Et il en est ainsi pour toute société en crise, en quête passionnée de renouvellement, comme le monde négro-africain d'aujourd'hui. Nous avons besoin de la déterminante contribution de tous les sans-voix sociaux -la jeunesse en tête- pour sortir de l'impasse généralisée dans laquelle nous nous enfonçons 19