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L'école d'expression française en Afrique

De
110 pages

Cet ouvrage dresse un bilan sans concession de l'école d'expression française telle qu'elle a existé après la décolonisation. C'est l'histoire d'un malentendu entre deux univers culturels différents, c'est l'histoire de l'auteur, et celle du Congo-Brazzaville dans les années 70-80.

Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 2012
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296480261
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L’école d’expression française en Afrique

Histoire inachevée de domination
et d’émancipation sociale

Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
teFrançois Manga-Akoa
Déjà parus

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Roger Démosthène CASANOVA,
Putsch en Côte d’Ivoire,

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Quête démocratique en Afrique tropicale
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Le médicament aujourd’hui.
Nouveaux développements, nouveaux questionnements
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Le Togo de l’Union : 2009-2010
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Côte d’Ivoire : le crime parfait,
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Et si Ouattara n’avait pas gagné les élections ?,

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Zaïrois plein d’illusions
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Joseph NELBE-ETOO,
L’Héritage des damnés de l’histoire
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Marcel PINEY,
Coopération sportive français en Afrique
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Pour une modernité
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Repenser le développement durable au

Gaston M’bemba-Ndoumba
L’ÉCOLE D’EXPRESSION
FRANÇAISE EN AFRIQUE
Histoire inachevée de domination
et d’émancipation sociale
L’Harmattan

Du même auteur

Ces Noirs qui se blanchissent la peau : la pratique du « maquillage » chez
les Congolais.
Ed. L’Harmattan, Paris 2004.
Les Bakongo et la pratique de la sorcellerie : ordre ou désordre social
.
Ed. L’Harmattan, Paris 2006.
La femme, la ville et l’argent dans la musique congolaise : regard
sociologique sur l’imaginaire urbain.
Ed. L’Harmattan, Paris 2007.
Un coup de théâtre : histoire du théâtre congolais.

Ed. L’Harmattan, Paris
2008.
La folie dans la pensée Kongo.

Ed. L’harmattan, Paris 2010.
Ma première colo.

Ed. Bénévent, Nice 2010.
Transports Urbains Publics et Privés au Congo : Enjeux et pratiques
sociales.
Ed. L'Harmattan, Paris 2010.
La Gare d'Austerlitz dans les yeux d'un Africain.

Ed. Bénévent, Nice 2011.

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55836-6
EAN : 9782296558366

A Gloria Fanny et

Claire

"pona bilili na yo"

A André Désiré
LOUTSONO
kinzénguélé

Approche générale
Comme dans la plupart des écoles d’expression française
d’Afrique, l’année scolaire de l’école primaire que j’ai
fréquentée au Congo-Brazzaville commence toujours le
premier octobre. Si cette date tombe un samedi ou un
dimanche, la rentrée des classes est fixée au premier lundi du
mois, après le week-end.
Ce grand retour à l’école intervient après les grandes
vacances de l’année qui durent trois mois, du premier juillet au
trente-et-un août. La reprise est souvent difficile pour les
anciens élèves parce que les vacances sont très longues.
Pour les tout nouveaux qui arrivent au CP1 (parce qu’en
Afrique il existe une classe de CP1 et une classe de CP2 avant
de passer au CE1), aller a l’école pour la première fois est un
événement important où l'on est pris entre deux sentiments.
Il y a à la fois une grande joie, parce qu’on n'est plus un petit
enfant et qu’on va pouvoir apprendre a lire et écrire, et en
même temps une angoisse due a ce que Françoise Dolto
appelle la castration symbolique ; c’est-à-dire, renoncer aux
plaisirs d’être simplement un enfant et se jeter dans l’inconnu,
ce monde immense que représente l’école.
Ma castration symbolique s’est faite un lundi premier
octobre il y a plusieurs décennies dans une école primaire du
Congo-Brazzaville. Comme tous les enfants de mon âge j’étais
content d’aller a l’école mais en même temps j’avais peur de
laisser ma maman a la maison. De toute façon je n’avais pas
beaucoup de choix, puisque tous les enfants âgés de six ans
devaient aller à l’école.
Ma mère n’avait pas eu cette chance, parce qu’en son
temps l’école était prioritairement réservée aux jeunes garçons.

7

Ma mère, comme les autres filles de son âge, avait dû
apprendre les tâches domestiques auprès de sa propre mère.
Donc pour elle l’école était le chemin du salut. C’était le
passage obligé que devait emprunter chaque enfant pour réussir
dans la vie. Elle avait compris que l’école d’expression
française ouvrait désormais les portes de la réussite sociale.
Pour mon père, le problème ne se posait pas, car, ayant été
a l’école, il était logique que ses enfants y aillent aussi. Mais
ma mère qui ne savait pas lire en français était malheureuse de
ne pas pouvoir suivre et aider ses enfants à faire leurs devoirs.
Le jour de la rentrée, comme elle l’avait fait régulièrement
pour mes sœurs quelques années avant, c’est elle qui
m’accompagna à l’école. La veille, elle avait préparé toutes
mes affaires. Et le lendemain matin, alors que j'étais habillé en
uniforme, comme les autres élèves de mon école, un cartable a
la main, ma mère m’accompagna jusque devant ma classe.
S’agissant de l’uniforme, il était obligatoire. Les garçons
portaient une chemisette kaki et un bermuda bleu. Les filles
mettaient, comme les garçons, une chemisette kaki et une jupe
bleue.
A huit heures justes, après la sonnerie de l’école, le
directeur demanda aux parents de laisser leurs enfants et de
rentrer chez eux. Lorsque ma mère me dit au revoir, j’ai éclaté
en sanglots. Elle me demanda de ne pas pleurer et essuya mes
larmes avec son pagne. Elle me promit de m’acheter tout ce
dont j’avais besoin le soir. Pour faire bonne figure vis-à-vis de
mes nouveaux camarades, j’ai arrêté de pleurer mais dans mes
yeux l’angoisse était palpable.
Une fois dans la classe, un homme se présenta en disant
qu’il s’appelait : Monsieur Thomas, et qu’il était notre maître.
C’est lui qui était chargé de nous transmettre les connaissances.
Dans son long discours, il insista sur les règles de vie
commune, sur la morale et sur la langue qu’on devait utiliser à
l’école pour communiquer avec tout le monde. Il nous a dit

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que la seule langue qui était autorisée dans la classe et au sein
de l’école était le français.
Son discours, qui avait duré une éternité, avait d’abord été
prononcé en langue kongo, la langue maternelle que parlaient
presque tous les enfants de la classe, puis en français. Il insista
en disant que tout enfant qui serait surpris en flagrant délit en
train de parler kongo à l’école serait sévèrement sanctionné.
Monsieur Thomas nous demanda ce matin-la quelque chose
d’impossible, puisque aucun enfant de la classe ne parlait
français. Notre langue maternelle a tous était le kongo et c’est
cette langue qu’on parlait et qu’on entendait depuis notre
conception jusqu’a ce premier jour d’école, c’est-à-dire a six
ans. C’est comme si, dans le cas de la France, on demandait
aux enfants qui se sont toujours exprimé en français, qui est
leur langue maternelle, de parler en japonais a l’âge de six ans
et ceci durant toute leur scolarité.
Le choc était immense, je me rappelle que ce premier jour
et les jours qui ont suivi, on ne se parlait pas entre nous.
Le soir du premier jour d’école, lorsque je suis rentré à la
maison, ma mère m’a demandé de lui parler de l’école. J’ai
fondu en larmes pendant de longues heures. Je me souviens
n’avoir pas mangé ce soir-la, tellement le choc était important.
Aujourd’hui, rien qu’en l’écrivant, je ressens encore la
terreur au fond de moi. D’ailleurs, c’est pour cela que j’ai mis
autant de temps à écrire ce livre. J’ai beaucoup hésité avant de
coucher les premiers mots sur le papier. Mais je me suis dit que
la meilleure façon de dépasser cela était d’écrire un livre.
Pour revenir à mes premiers jours d’école, le maître,
Monsieur Thomas, pour faire respecter la pratique du français,
avait mis en place un SYMBOLE. Il s’agissait d’un collier que
chaque élève, qui, par malheur, s’était exprimé en kongo ou
dans une autre langue que le français, devait porter autour du
cou dans la classe et dans la cour de l’école.
Le collier était fait d’un fil au bout duquel était attachée
une partie de squelette d’un animal (la tête ou un os

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quelconque du corps). Chaque classe avait son symbole. Pour
rendre l’épreuve plus difficile, certains enseignants, à défaut
d’un os, attachaient au bout du fil une boîte de conserve
contenant du « caca ». Cette méthode était dissuasive pour
quiconque osait parler sa langue maternelle.
Chaque enfant porteur du symbole devait espionner et
piéger un élève de sa classe qui s’exprimerait dans une langue
africaine. Le porteur du symbole devait remettre l’objet à tout
élève qu'il surprenait en flagrant délit en train de parler sa
langue maternelle. Le symbole devait se porter autour du cou
dans la classe et dans la cour.
À la fin de la journée, le dernier porteur devait apporter le
symbole chez lui et le ramener le lendemain matin à l’école.
Cet élève était soumis à plusieurs coups de fouets par le maître.
C’est dans ce climat très particulier pour l’enfant que
j’étais, que se sont produits les deux événements les plus
humiliants de ma première année du CP1. Le premier s’est
déroulé plusieurs semaines après ma rentrée.
Nous étions en récréation de dix heures. Je me suis battu
avec un camarade de classe. Ce camarade était plus fort que
moi. Il m’avait bien tapé. Les autres élèves applaudissaient.
Monsieur Thomas qui passait par là nous a séparés et nous a
demandé de le suivre dans la classe. Il nous a frappés et nous a
interdits de récréation pendant une semaine. Nous nous étions
battus suite à un différend qui s’était produit en classe.
Comme j’étais persuadé que j’étais plus fort que mon
camarade, j’avais accepté de me battre.
Dans mon quartier mes camarades ne voulaient jamais se
battre contre moi parce que c’était toujours moi qui gagnais.
En arrivant à l’école, malgré mes angoisses liées à la
séparation, j’étais persuadé que je pouvais frapper tous les
garçons de ma classe en cas de bagarre. Mais, ce matin-là,
j’étais tombé sur plus fort que moi. Depuis cet épisode, je ne
me suis plus jamais battu par peur de me faire frapper.

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Le second événement qui m’a marqué est triste. Comme je
ne savais pas parler français, un matin de la seconde semaine,
alors que le maître, Monsieur Thomas, était en train d'écrire au
tableau noir, j’ai fait « caca » en classe.
Je m’étais retenu longtemps, mais tout a lâché à un moment.
Je venais de faire « caca », assis sur mon banc et dans mes
habits. C’est un camarade de classe qui m’a dénoncé. Tous les
autres élèves criaient sur moi. Le maître a calmé tous les élèves,
il n’était pas content bien évidemment. Il m’a demandé de
rentrer chez moi.
À la maison, ma mère s’est occupée de moi, elle a tout
nettoyé. Elle m’a consolé. J’ai encore beaucoup pleuré ce
jour-là.
Je ne souhaitais plus retourner à l’école le lendemain. Mais
pour ma mère, il n’en était pas question. Le lendemain elle est
allée discuter avec mon maître.
Maman a notamment expliqué à Monsieur Thomas que si je
n’avais pas demandé la permission pour aller aux toilettes c’est
parce que j’avais peur et que je ne savais pas le dire en français.
Après le départ de ma mère, Monsieur Thomas a attiré
l’attention des élèves de ma classe sur le fait que quiconque se
moquerait de moi serait puni sévèrement. Mais, malgré cette
mise en garde, il y avait de temps en temps certains élèves qui
se moquaient de moi. Cela arrivait quelquefois lorsque je
remportais une partie d’un jeu ; le jeu de billes par exemple.
Celui que j’avais battu se rapprochait de moi pour me dire
« ça sent pas bon par ici, tu as encore fait caca ». Je me fâchais
et je menaçais ces élèves en leur promettant d’aller les dénoncer
auprès de Monsieur Thomas. Ils me suppliaient de ne plus le
refaire. Souvent, ces élèves, mauvais perdants, ne
recommençaient plus jamais à m’embêter avec ça.
De conditionnement en privation, aujourd’hui l’école
d’expression française a eu raison de moi. Il fallait certainement
en passer par là pour écrire ce livre. C’est le plus beau destin
que la société avait choisi pour moi. Car, dans ma langue

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