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L'ÉMERGENCE DE LA PERSONNE

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Il ne suffit pas d'être un individu pour devenir et se sentir une personne singulière et irremplaçable, en relation vivante avec l'autre ni pour être respecté comme telle dans la dignité. Comment permettre l'émergence de l'individu somme sujet et surtout comme personne dans la solidarité et dans la relation ?
L'ouvrage rassemble des essais divers dans leurs domaines d'application (école, famille, santé, art, animation, société), et dans leurs références disciplinaires et théoriques (médecine, pédagogie, philosophie, anthropologie, psychanalyse, systémique, etc.). Ils sont tous éclairants pour penser et vivre l'émergence de la personne dans la relation.

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Ajouté le 01 janvier 2002
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296299832
Langue Français
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L'émergence

de la personne

éduque~aCC01npagner

Collection Crise et Anthropologie de la relation dirigée par Marie-Louise Martinez

Une situation actuelle de crise diffuse, insidieuse ou paroxystique est observable dans différents champs et domaines de la culture (famille, éducation, médecine et thérapie, entreprise, médias, sport, art, droit, politique, religion, etc.). Elle est envisagée selon diverses perspectives (littérature, sciences humaines: psychologie, sociologie, anthropologie, philosophie, etc.) et bien souvent selon des approches interdisciplinaires, pluridisciplinaires et transdisciplinaires. Ces recherches et travaux donnent lieu à un véritable paradigme qui pourrait bien contribuer à définir un nouvel humanisme. Il paraît utile de les rassembler, pour rendre plus perceptibles leur cohésion et leur convergence malgré les diversités ou grâce à elles. Cette collection se propose de publier en langue française des ouvrages (inédits ou traductions) dont les traits communs sont: - décrire, analyser et déconstruire la crise et la violence qui se manifestent par des dysfonctionnements intrasubjectif, intersubjectif, institutionnel, civil, - dévoiler la relation et le lien dans ses perturbations comme ses ruptures: désir, mimétisme, indifférenciation, exclusion..., - décrire et analyser afin de substituer à certaines règles relationnelles une communication intersubjective, institutionnelle, civile, de respect de la personne et d'ouverture à l'Altérité.

Déjà parus
Jean-Paul MUGNIER, Le silence des enfants, 1999. Francis JACQUES, Écrits anthropologiques, 2000. M.L. MARTINEZ, J. SEKNADJE-ASKENAZI, Violence et éducation, 2001. Olivier MAUREL, Essais sur le mimétisme, 2002. Bernard LASSABLIERE, Ils sont fous ces humains! Détritus, la bonne conscience d'Astérix, 2002.

Ouvrage collectif coordonné par Marie-Louise Martinez Aimé Aignel, Gilles Le Cardinal, Pierre Gardeil Marc Grassin, Jean-François Guyonnet Léonor Klein, Gérard Lurol, Marie-Louise Martinez Frédéric Pochard, Bruno Pouzoullic
A vec la participation de

Jean Vanier

L'émergence

de la personne

éduquer, accompagner

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Q L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3088-4

Sommaire
Présentation
La personne au cœur des défis éducatifs et éthiques actuels Marie-Louise Martinez ..p. 9

I

Eclairage critique du contexte actuel par l'anthropologie

Sortir du pacte culturel violent, permettre l'émergence de la personne dans l'éducation
Marie-Louise Martinez. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 19

Identité société et expulsion sacrificielle, prévention des passages à l'acte suicidaire Marc Grassin et Frédéric Pochard... ... .. De l'anthropologie
Pie rr e Garde

p. 43

de René Girard à l'Eucharistie

i 1. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .P. 5 7

Ethique et agressivité
Gi 11es Le Cardinal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 71

II

Accompagner"

éduquer

les personnes

Construire la confiance: une vertu nouvelle pour sortir du désir mimétique et de la violence Gilles Le Cardinal, Jean-François Guyonnet, Bruno Pouzoullic,
CO STECH, 1 9 9 9 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 91

Devenir sujet, acteur, personne, auteur, dans la communication
Gill es Le Cardinal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 101

Emergence de la personne dans la pratique textuelle
Marie-Louise Martinez. ..... ... ...... ... ............... ... . . ..p. 111

Atelier Artistique et relation d'aide à la personne
Léon or I<lein. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . .. p. 123

III Différencier les personnes: individuation et personnification
L'individuation: Aimé Agnel Sujet et personne:
Gérard Lural.

du principe au processus ..p. 147 enjeux et positionnement du débat

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . p. 161

Qu'est-ce qu'une personne?
G é r ar d Lura 1. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 1 77

La juste place: la personne se construit dans l'histoire de la relation Gérard Lural... ...... ...... ........... . ...... ... ...... ... ...... .. p. 197

Conclusion
La personne parvenue à maturité
Jean V ani er . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . p. 215

Présentation

La personne au cœur des défis éducatifs et éthiques actuels
Marie-Louise Martinez

L'éducation comme la thérapie est un processus relationnel. Elle contribue à l'émergence d'un sujet plus autonome qui pourra s'engager dans l'apprentissage et dans l'action, par et pour la relation confiante à soi, à l'autre et à la Cité. Cet enjeu éducatif paraît d'autant plus grand à l'aune des dérives actuelles (désordres, violences, haine de soi, de l'autre, exclusion, etc.). Il est rendu d'autant plus aigu par l' itnpérieuse nécessité d'accueillir et d'intégrer les personnes fragiles, avec un handicap de naissance ou vulnérabilisées par des circonstances psychologiques, sociales, économiques ou politiques. Encore faut-il que l'acte éducatif ou l'accompagnement thérapeutique soit inspiré par une juste conception du sujet et de la relation qui autorise son émergence. Les notions d'é,nergence et de personne, centrales pour nous, tnéritent d'être explicitées. Selon certaines théories, l'émergence est le surgisselnent, dans une sorte de saut qualitatif, de ce qui n'était pas encore là. L'émergencel est une notion biologique à l'origine. Dans notre propre acception, l'émergence est bien l'apparition inouïe dans une plus grande plénitude, mais de ce qui était déjà là, dans sa singularité, potentiellement, en germe, et pourtant totalement à advenir dans la surprise. Elle émerge par appel et vocation, elle
I «Elle désigne le surgissell1ent de propriétés nouvelles non nécessairement prévisibles à partir d'une situation antérieure. (...) de l'apparition dans une structure de qualités... ». Voir Encyclopédie Philosophique Universelle, PUF, 1991.

s'incarne par la rencontre avec l'autre, (1'Autre). La personne est là depuis l'origine jusqu'à sa mort, quel que soit son état de conscience ou de santé. Elle émerge dans sa plénitude avec le temps. Actuellement, l'individu et le sujet sont en crise. On constate un véritable" l11alaisedans la civilisation" à travers le désordre actuel, l'individualisme comme invention cardinale de notre tradition grecque, judéo-chrétienne et repensé par la modernité, semble s'être perverti et avoir engendré et souffert de multiples maux. Le l11alaise de l'individu post-moderne consiste, sans doute, paradoxalement, dans sa problématique et difficile individuation. Il est tout à la fois beaucoup plus isolé que dans les sociétés traditionnelles et plus envahi par l'autre. Hantés sommes-nous par l'autre qui nous harcèle jusque dans l'intimité de notre psyché. Enfermés dans les contradictions de la post-modernité, plus nous revendiquons le droit à la différence et plus nous nous empêtrons dans les boucles de l'indifférenciation. Devant cela, penser la « personne », comme sujet singulier et en relation, apparaît comme l'alternative. Qu'en est-il, en effet, du rapport à l'autre et aux autres, dans l'échec scolaire, dans l'illettrisme, dans la drogue, dans les stigl11atisations du handicap, dans la maladie? Qu'en est-il du rapport à l'autre et à soi, dans l'école ou au-delà? Quelles relations interindividuelles et interpersonnelles entretenons-nous qui bondent les prisons, l'hôpital psychiatrique, et conduisent à la rue ? Les institutions en crise (famille, école, entreprise, églises, partis politiques) ne permettent plus l'affiliation ni lafiliation structurante et laissent les individus en jachère et en galère. Ceux-ci se développent sans pouvoir compter sur la présence ni la confiance aimante, d'adultes solides. Ils sont livrés, sans le recours d'interdits structurants, aux sollicitations des médias, de la consommation, des déll1agogues, de la drogue. Ils sont vulnérables devant l'accroissement et le déchaînement des processus de compétition et d'exclusion dans l'entreprise. Dans un contexte nihiliste de crise du sens, ils sont une proie de choix pour les errances isolées, la désocialisation ou pour les socialisations sectaires et les communautarismes fermés et exclusifs. Ils cèdent aux vanités d'un subjectivisme désincarné, aux sirènes de la volonté de puissance, aux enflures narcissiques, aux aspirations disproportionnées, encouragées par la démesure qui caractérise un certain usage des nouvelles technologies. L'autre devient une abstraction virtuelle contre qui on peut tout, objet de projection, d'identification, de manipulation, on l'enrôle au service de son 10

divertissement et de son bon plaisir. On peut le remplacer, le rejeter, ou l11êmele supprimer dès lors qu'il ne consent plus aux captations, qu'il résiste, qu'il ne sert plus dans le projet préétabli où on l'avait assigné ou que, vieillissant, il s'avère encombrant. Le tissu social se déchire, les identités psychiques se dérobent, le l11ariage,la parentalité, la filiation, le travail, la scolarité sont désertés par leur sens traditionnel, les perspectives d'un monde meilleur s'effondrent, l'argent se pose en maître de toutes les valeurs, l'inhumanité partout domine. Les totalitarismes qui ont déchiré le vingtièl11esiècle ont laissé 1'homme dévasté. Devant ces dégâts anthropologiques, une critique de l'individualisme et des conceptions du sujet en philosophie et en sciences humaines qui portent leur part de responsabilité, s'impose donc. Pour penser ensemble la subjectivité et le lien à l'autre, collectif ou singulier, le recours à la notion de personne apparaît plus que jal11ais utile. Cependant, nous aborderons cette réflexion en deux tel11ps: la (re)construction sera précédée par la déconstruction du sujet et de la relation violente. Il ne s'agit plus aujourd'hui de proposer d'abord un " personnalisme" positif, il faut auparavant" déconstruire " (colnprendre, démonter, démanteler) les pratiques et théorisations de la subjectivité qui ont fait et qui font écran ou obstacle. Il faut réagir aux théories pessimistes et nihilistes mais aussi bien à celles qui, optimistes et idéalistes, dénient le mal et ne voient dans la relation que réciprocité positive. Malgré leur bonne volonté, elles entretiennent des illusions" romantiques" sur le moi et la relation. Par contraste, une anthropologie lucide sur les pathologies du lien affrontera les maux qui rongent la relation intersubjective, communautaire ou politique, elle penllettra le travail critique laissant le champ libre pour une " reconstruction". Elle articulera l'optimisme tragique et le pessiInisme plein d'espérance qu'Emmanuel Mounier appelait de ses vœux. Certaines approches anthropologiques aujourd'hui, en effet, nous aident à entreprendre cette critique dans l'antre de la crise. Elles pennettent de bien cerner les maux de l'individualisme et les phénomènes de la violence dans leurs multiples facettes. On accordera une attention toute particulière aux critiques de l'individualisme dél110cratique faites par Louis Dumont. Plus radicalement, on se Il

tournera vers les travaux de René Girard qui affrontent la blessure fondatrice de I'homme en relation. Ils donnent une grande intelligibilité aux faits psychologiques et sociaux et montrent l'engendrement et la prolifération de la violence dans ses différents processus. À partir de cette" déconstruction" d'un nouveau genre, faite non pas pour montrer la vanité relative de toute interprétation critique, Inais au contraire pour trouver celle qui est le plus juste, on peut enfin (re)construire le modèle du sujet et de son émergence dans la relation intersubjective bonne. Et c'est, effectivement, la notion de "personne" qui peut alors le Inieux désigner et éclairer ce modèle, pour la (re)construction. Modèle sur lequel le personnalisme, dans son élaboration des années trente (Mounier, Marcel), comme dans ses travaux les plus récents (Jacques, Ricœur), réfléchit avec passion et efficacité. Le personnalisme, largement évincé de la scène théorique et publique par l'existentialisme et le marxisme, avant les tornades qui ont secoué la deuxièlne moitié du vingtième siècle, attendait, ressource profonde, un rendez-vous plus heureux avec l'Histoire. Aujourd'hui, après la contelnplation désolée des ravages des deux totalitarismes, dans le désert des idéologies, face aux menaces redoutables d'une lTIondialisation sans conscience qui met à mal le social, devant les périls du terrorisme et de l'intégrisme, devant les dérives d'une technologie déshumanisante, le personnalisme retrouve la fraîcheur et la vigueur qui lui étaient depuis toujours propres. Il revient moins COlnmeun système idéologico-théorique (personnalisme) que comme une inspiration dynamique source toujours vivifiante et renouvelée (la personne) pour la réflexion et la pratique. La notion de personne a été élaborée au cours des siècles, aux confins de différentes disciplines (théâtre, droit, théologie, grammaire, philosophie, sociologie, psychologie, etc.). Elle peut articuler actuellelnent dans l'anthropologie relationnelle ces principaux acquis pour les mettre à la disposition de la réflexion sur l'homme et sur l'éducation en un modèle juste et opératoire. La personne est le sujet dans sa singularité qui émerge dans (par et pour) une relation d'accueil et de confiance. La relation est toujours délicate. Elle doit éviter les pièges de ce que Elnlnanuel Kant déjà appelait" l'insociable sociabilité" et qui produit non des individus mais, selon le mot de René Girard, des " dividus " (des êtres tout à la fois isolés et clivés, en proie à l'autre COlnlne double, auquel ils sont livrés sans le recours de médiations 12

libératrices). Elle demande de repérer et d'écarter les dérives lnitnétiques et les processus de boucs émissaires qui la menacent. À cette condition, la relation interpersonnelle peut intégrer les tiers personnels précédemment exclus. La personne (processus et fin de la relation interpersonnelle bonne), et la communauté ouverte et accueillante qui autorise son émergence, apparaissent ainsi comme les véritables alternatives aux ilnpasses de l'individualisme actuel. On peut alors dans l'éducation, sans cultiver la nostalgie passéiste à l'égard des sociétés anciennes avec leur ordre injuste (désordre établi selon Mounier), engager des dynamiques d'émergence de personnes dans le souci de soi, de l'autre et de l'institution juste 2. La personne" inadaptée", "handicapée", ce tiers exclu, cet " elnpêcheur de tourner en rond", pourrait bien être l'indispensable pivot du sens et de la conscience, manifestant, pour lui et pour les autres, les besoins universels d'une anthropologie relationnelle de la personne. La personne fragile et problématique (au sens vulgaire du
tenne Inais aussi au sens étymologique

-

à venir, en avant -), n'est

certes pas (pas encore ?) suffisamment libre, responsable, consciente, rationnelle, etc. pour être personne aboutie. Mais qui peut prétendre à l'être pleinelnent, le sommes-nous jamais autrement que dans l'advenir, l'appel et la promesse? Le sujet diminué par la maladie, la vieillesse, ou sévèrement handicapé n'est pas pour autant objet, fût-ce de notre sollicitude, ni human non-person (Engelhardt). À part entière éducable, il a droit au respect et à la considération, inconditionnellement, en tant que personne singulière ou que sujet de droit. Enfin, sur le plan relationnel, il est bien possible que, précisément, cette même reconnaissance, en acte, soit une aubaine pour le processus intersubjectif (externe et intime) que demande l'assomption et l'accomplissement de chacun comme sujet personnel. Il ne s'agit pas là de volontarisme humanitaire, encore moins de philanthropie désuète, alibi de la bonne conscience. Nous voudrions laisser voir qu'il y va tout simplement du (bon) sens et d'un bon usage de la raison. L'enjeu profond de la compréhension et de la mise en œuvre de ces concepts dans leur pleine acception n'est pas seulement éthique Inais pragmatique. Non seulement la survie ou le renouveau de l'anthropologie, l'existence d'un savoir sur l'homme, mais l'exercice

2

Paul Ricœur;

Soi-même

comme un autre;

Seuil, 1990

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efficace de la pédagogie ou de l'éducation comme d'autres fonctions du travail social, en dépendent. Il reste à comprendre et à montrer pourquoi et comment, dans la relation éducative thérapeutique et d'aide en général, on doit et peut se dégager des fascinations, des haines de soi et de l'autre, de l'indifférenciation, des connivences de mauvais aloi, afin de s'engager dans l'accueil et la confiance. Ce programme anthropologique delnandera de nombreuses recherches théoriques et une mise en œuvre pratique dans la concertation, à partir d'expériences vécues. Cette espérance en acte constitue le trait commun qui rassemble les auteurs de cet ouvrage. Chacun des auteurs de l'ouvrage, je le sais, y travaille à sa manière, et dans son domaine propre, depuis des années. C'est pourquoi ils ont été réunis et appelés à coopérer à l'occasion d'un stage organisé par l' Arche3. J'ai toujours eu une grande admiration pour l'œuvre de Jean Vanier. Sa réflexion sur la personne et sur la communauté4, sa fondation généreuse et avisée des communautés de l'Arche au bénéfice des plus exclus, me semblent manifester avec force au cœur du Inonde contemporain, ce rendez-vous avec l'Histoire d'une anthropologie de la personne qui mettrait au centre de son inspiration le Inessage des Béatitudes. Lorsque Jean Vanier parle de personne, il parle de dynamisme et de fragilité assumée avec d'autres dans l'apprentissage en commun d'une autonomie qui passe par la responsabilité à l'égard d'autrui. Nous sommes loin des tours d'ivoire' de suffisance. Lorsqu'il parle de communauté il parle de lieu d'accueil et d'ouverture, le contraire d'une fermeture identitaire, accueil des eaux vives et jaillissantes du sens (Ézéchiel), ouverture à la transcendance, accueil des forces vives de la nature. Non seulement accueil dans la dimension verticale mais aussi dans la dimension horizontale du lien à l'autre, accueil des plus en difficulté et des pauvres (Raphaël et Philippe sont à l'origine des communautés de l'Arche), accueil des marginaux et des exclus, il s'agit aussi ouverture sur le quartier, le village, la cité. Une communauté jamais refermée

Il faut ici rendre h01TIlTIage à Françoise Laroudie, Directrice de ]' Arche en France, à Pierre Mousnier-L0111pré, Adll1inistrateur de l'Arche, et Jeanne de Laubier, organisatrice bénévole. Ils ont veillé avec efficacité et dévouement à la préparation et à la réalisation de ce stage. 4 Voir, entre autres ouvrages, Jean Vanier: Toute personne est une histoire sacrée; 1989. Plon 1994 - et, La communauté lieu de pardon et defête ; Fleurus/Bellarmin;

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sur un consensus uniforme entre tous les assistants mais au contraire ouverte au différend et au conflit régulé. Depuis longtemps j'attendais l'occasion d'une rencontre avec Jean Vanier et l'Arche. C'est l'ami Pierre Gardeil qui fut à l'initiative. Il a cette vocation particulière de faire s'embraser les étincelles providentielles qu'il suscite! La rencontre s'est faite tout naturellelnent à l'occasion d'un stage organisé en 1999, à destination des" assistants" qui travaillent avec des personnes en difficulté ou handicapées et assument des fonctions proches de celles des éducateurs spécialisés. Ce stage, dont l'intitulé était Émergence de la personne dans l'éducation, fut l'occasion d'une mise en relation entre des intervenants venus d'horizons divers et des stagiaires formateurs ou assistants de l'Arche. La rencontre s'est révélée agréable et fructueuse pour chacun. Les stagiaires ont activement participé à la fonnation tant dans les situations de réflexion au cours des exposés que lors des séances d'atelier d'expression artistique animées par Léonor I(lein. L'évaluation du stage et la production d'une plaquette d'écrits de grande qualité ont encore souligné la fécondité de l'échange. De là est venue l'idée d'un ouvrage qui puisse réunir l'essentiel des contributions du stage mais aussi d'autres textes qui avaient, sous une fonne antérieure, pu déjà donner lieu à des articles parus dans différentes revues. Diverses circonstances ont fait que certains intervenants, pourtant fort appréciés (comme Jean Lecanu), n'ont pas pu livrer de texte et que d'autres auteurs qui n'avaient pas participé au stage, mais proches par l'inspiration, ont été sollicités (Aimé Agnel, Gilles Le Cardinal, Jean-François Guyonnet, Bruno Pouzoullic et bien sûr, Jean Vanier). Il nous paraît opportun de rassembler ces textes5 pour les publier et donner à réfléchir sur ce que les enjeux éducatifs et bioéthiques, aujourd'hui, ne cessent de mettre sur le devant de la scène. Des approches plurielles et variées, des textes aux charismes, aux références théoriques et disciplinaires différents, concourent, selon nous, à éclairer de mêmes faits. Le but de cet ouvrage est d'aider à la fonnation des assistants de l'Arche, mais toujours dans une dimension

Il faut ren1ercier Michèle Havet, secrétaire de l'Arche en France, qui avec patience et con1pétence a réuni l' enselnble des textes et relu les épreuves et à Jacques Valdelièvre, bénévole, qui a saisi les Inanuscrits et les a mis en forme.

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de dialogue et d'ouverture, dans une perspective laïque et universelle, susceptible d'intéresser d'autres associations et institutions éducatives publiques ou privées. Enseignants, éducateurs, parents, étudiants, professionnels d'aide à la personne, et tous publics intéressés par l'accolnpagnement éducatif des personnes en difficultés ou handicapées devraient pouvoir y trouver nourriture. La première partie insiste sur la critique, la seconde partie donne des pistes sur le plan des pratiques enseignantes, éducatives et d'aide, la troisième partie fait le point sur la notion de personne.

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I Eclaira2e critique du contexte actuel par l'anthropolo2ie

Sortir du pacte culturel violent permettre l'émergence de la personne dans l'éducation
Marie-Louise Martinez
La critique de la violence symbolique et culturelle qui impose des interdits et des rituels d'éviction dans l'éducation, malgré une certaine pertinence a entraîné des dérives. Le défaut de contraintes et d'interdits dans l'enseignement et l'éducation (tant familiale que scolaire) amène une recrudescence de la violence, déplorable tant pour l'instruction que pour l'éducation. Ce laxisme sur le plan éducatif peut nuire aux enfants. Il rend difficile l'accès aux significations et aux savoirs, mais aussi à la loi et à la structuration du sujet. On provoque alors l'émergence de personnalités vulnérables qui peuvent confondre la fiction et le réel et manifester des passages à l'acte à l'égard de soi-même, de l'autre ou de la société. L'indifférenciation violente exacerbe alors les processus de redifférenciation violente et de ségrégation du social. Si bien que de tous bords on évoque aujourd'hui avec nostalgie le retour à la discipline. Or si la discipline, l'autorité et la sanction sont nécessaires pour éduquer, encore faut- il discerner les critères justes, on ne peut purement et simplement regretter la règle d'un ordre symbolique et culturel violent, sacral. On delnandera alors ce qu'est le symbolique. En quoi est-il lié à l'enseignement et à l'éducation? N'y aurait-il pas une violence fondatrice dans le symbolique? En quoi consiste-t-elle ? Existe-t-il un symbolique Inoins violent, voire non violent, plus compatible avec les finalités éducatives? Comment, enfin, pourrait-on le définir et le mettre en œuvre dans l'éducation et l'enseignement? L'éclairage girardien 1 nous aide à réinterpréter des matériaux conceptuels provenant de divers auteurs des sciences humaines (Benveniste, Lacan, etc.) et de la philosophie personnaliste du langage pour répondre à ces questions. En m'appuyant sur la théorie mimétique, je ferai, en ce qui me concerne, l'hypothèse qu'il existe deux étapes du sYlnbolique (dans l'anthropogenèse, la sociogenèse et l'ontogenèse comme développement du sujet individuel) : un pacte symbolique violent, sacrificiel, et un seuil non-violent du pacte symbolique. Ce dernier seul peut fournir le juste modèle pour l'enseignement et l'éducation. Il est audelà et non en-deçà du premier. J'appellerai ce modèle" la personne" : à
I Voir particulièrel11ent René Girard, La violence et le sacré; Grasset 1972

la fois comme processus d'identification intersubjective et comme règle d'une configuration intrasubjective. On résumera ici ce cheminement d'analyse en cinq étapes.

1 Le symbolique et ses pouvoirs
Nous n'entendrons pas ici" symbolique" dans son sens particulier de langage métaphorique, chargé d'images selon les mythes et la poésie, etc. Inais dans son sens plus fondamental d'ensemble des systèmes de signes et de codes partagé par les hommes. C'est le symbolique avec l'accord sur ses différentes conventions qui permet la production et l'usage des significations dans la société. Construit sur le mot symbolein Geter ou Inettre ensemble, assembler), le symbolique est l'ordre des signes qui asselnblent. Beaucoup plus que le seul langage linguistique, le symbolique est l'ensemble des conventions verbales, non-verbales, para-verbales, systèllles d'échanges et de rites. Il implique aussi l'usage régulé des corps et de la nature. Cette définition du symbolique n'est pas idéaliste: plus que simple expression idéelle il est aussi interaction et action, sur soi, les autres et le Inonde. Le SYlllbolique inclut les activités techniques et corporelles, dans la Inesure où elles sont codifiées. Le symbolique ainsi compris (en accord avec des philosophes aussi divers que Cassirer ou Clifford Geertz) recouvre sans doute la totalité de ce qu'on appelle la culture. Mais si le symbole" jette" ou "met ensemble" il faut discuter le quoi, le comlnent et le pourquoi de cet assemblage. La science des signes (la sélniologie) de tous temps a montré que le signe ou symbole met en relation. Et la sémiologie actuelle issue du philosophe américain Peirce, (repris par Francis Jacques en France) montre que cette relation loin d'être une sitnple relation bi-univoque (signe/chose référée ou signe/signifiant) est une relation complexe qui articule des signes avec des objets de référence, des signifiés mais aussi avec d'autres signes et surtout avec les usagers de ces signes. Cette relation complexe qui implique l' intersubjectif (et le social) était occultée dans la sémiologie structuraliste issue de Saussure. Le SYlllbolique est le produit d'une relation complexe qui relie entre eux des hommes et des choses désignées par le biais des signes. Autrelnent dit, la relation de base de la signification n'est pas une relation 20

dyadique sujet/objet (relation objectale) mais une relation triadique sujet/sujet/objet (intersubjective et objectale). Cette relation triangulaire qui croise l'intersubjectif et l'objectaI est une convention. Le fait est très tôt souligné par Platon dans Le Cratyle : pour Henl10gène le mot signifie: parce qu'il ressemble à la chose, tandis que pour Craty le le mot signifie: dans la mesure où il repose sur l'accord des hOl11111es entre eux. La signification ne reposerait pas tant sur la ressel11blance du mot avec la chose désignée que sur la convention entre les homl11es.Le symbolique qui est l'instance même de la médiation entre les hOl11111es repose sur ce qui les relie c'est-à-dire le désir comme intention partagée et la convention comme accord et consensus partagés. Celui qui est familiarisé avec la théorie mimétique voit tout de suite l'holl1ologie structurelle avec le désir triangulaire et le sacrifice comme support de consensus. Ce sont eux qui constituent et fondent le sYlnbolique. On comprend alors les problèmes qui se posent. Le triangle fragile du désir va rarement sans dérives avec ses turbulences et ses pressions. Celles-ci pourront s'évaluer dans l'intersubjectivité (influences, fascinations, manipulations, inhibition des sujets, conflits rivaux entre eux, etc.) et par voie de conséquence dans leur rapport à l'objet de signification et de connaissance. Les concepts et significations peuvent être saisis dans leur logique référentielle. Mais la logique et la capacité de désigner et de cOl11prendreles choses (en elles-mêmes) dépendent en grande partie de l'anthropologique (pour soi et pour l'autre). Une hypothèse issue de la théorie mimétique met l'accent sur le fait que dans l'activité de signification et donc de connaissance ou d'enseignement / apprentissage le désir l11Ï1nétiquepermettra l'attention conjointe sur l'objet. Mais il est probable que les aléas du mimétisme, à un certain niveau de conflit et de rivalité, fassent disparaître l'objet, laissant les belligérants seuls aux prises devant leur affrontement. Si un certain désir, voire un certain conflit (conflit cognitif) permettent de mieux discerner, désigner et connaître les objets de signification, un emballement du conflit avec ses antagonismes fait obstacle à la reconnaissance des objets en débat comme à leur connaissance. Ce fait pourrait en partie rendre compte de certaines conditions socio-culturelles ou psycho-affectives qui freinent la dynal11iqueépistémologique ou de certaines conditions inter-individuelles et intra-individuelles. Il y a alors impossibilité d'accès au symbolique, à la signification et à la cognition, situation dont l'échec scolaire et l' illettrisl11eseraient des manifestations.
Les différents domaines du symbolique

Le SYl11bolique n'est pas complètement homogène. Il varie dans le telnps et dans l'espace. Il est défini par l'accord instable et en perpétuelle 21

renégociation à l'intérieur de communautés, voire de micro-communautés en prise qui s'opposent dans des relations de fascination, de conflit, de dOlnination. Il varie aussi selon les modalités discursives (incitatif, narratif, descriptif, explicatif, argumentatif etc.) et selon les catégories des dOlnaines de l'action expressive, ou types de textes (le mythologique, le religieux, le politique, le juridique, le commercial, l'artistique, le littéraire, le scientifique, etc.). La culture ou le symbolique sont composés de domaines textuels avec leurs pratiques textuelles. Ils sont les formes du symbolique avec leurs genres (Cassirer). Le philosophe du langage Wittgenstein appelle l'unité de base de ces pratiques un jeu de langage" language game". La sociologie actuelle (issue des travaux de l'école de Chicago) montre que les interactions sociales, nous dirions les unités du symbolique, sont de véritables rituels langagiers. Jeu et rituel sont des termes qui appartiennent au vocabulaire de l'anthropologie du sacré. Ces conceptions du sYlnbolique qui se font jour selon différentes perspectives en sciences hlunaines et en philosophie révèlent partiellement ce qu'une approche anthropologique du symbolique doit mettre pleinement en lumière. Le sYlnbolique qui procède du désir (avec ses violences) repose sur la relation convenue des hommes entre eux. Le pacte symbolique est fondé par le sacrifice. En équilibre perpétuellement instable le symbolique a pour fonction de réguler et de négocier la violence endémique dont il provient et qu'il contribue à engendrer. Il résulte dans sa créativité d'une victoire toujours fragilisée et réaffirmée du sens sur le non-sens, de l'accord sur le différend. Le symbolique selon les différents domaines de l'activité hUlnaine qui le constituent est fait de séquences réglées qui combinent contraintes, interdits et rituels pour canaliser la violence endémique. En tant que telle sYlnbolique contient (aux deux sens du terme) la violence. Il ilnpose beaucoup de contraintes à celui qui s'y expose et s'y assujettit (le sujet) Inais en échange il met à sa disposition les infinies ressources de la cOlnlnunauté humaine.
Les pouvoirs du symbolique

Le sYlnbolique, comme connaissance des jeux de langage et des rituels culturels et comme capacité de représenter, d'interpréter, d'agir, pennet de bénéficier de l'expérience humaine qu'il véhicule. Beaucoup plus qu'un avoir ou qu'un savoir, il est occasion et instrument de davantage de pouvoir sur le monde, sur les autres et sur soi. Les lnoyens de la symbolisation donnent accès aux ressources de l'héritage humain, mais aussi à la construction de significations nouvelles. Par le partage des significations, l'homme contribue à la construction de la réalité sociale et culturelle: le langage n'est plus seulement expression qui 22