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L'ENFANT AU MIROIR DE SON NOM

De
200 pages
Nous voilà, sans bruit, dans une classe de tout petits, une petite section de maternelle. La narratrice, leur institutrice, est leur partenaire. Chaque jour avec eux, elle raconte… Au fil des récits, nous assistons à la tragi-comédie de destins ordinaires qui en une année se sont noués entre les mots et les corps.
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L'ENFANT AU MIROIR DE SON NOM

Enseigner aux tout petits

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7954-5

Évelyne DALLE

L'ENFANT

AU MIROIR

DE SON NOM
Enseigner aux tout petits

Préface de Laurent Cornaz

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à Laure, Alban, Grégoire, Tristan

Préface

Un enfant pleure et n'entend rien. Ou il ne pleure pas, mais il ne comprend pas ce qu'on lui dit. On ne sait pas ce qu'il comprend. On ne sait pas s'il comprend. "Quand dire, c'est faire", les spécialistes de la communication ont résolu le problème. On ne peut pas ne pas communiquer, assurent-ils. Possible mais Baptiste trépigne, Louis suce son pouce les yeux dans le vague et Christophe lèche son image dans la glace... Dans chacun des récits qui composent ce livre, grave jusqu'à la légèreté, un geste dit quelque chose, une parole s'accomplit dans un corps. Un petit rien se joue, essentiel, dans le milieu clos de la classe. Il ne se saisit, ce rien, que dans le silence. Un silence saisi au vol d'un geste, d'un cri, d'un mot d'enfant. Et nous voilà, sans bruit, dans une classe de tout petits. Une Petite Section de Maternelle. Ce qui s'y joue n'est destiné à aucun public. Un enfant joue sans témoin. Mais pas sans partenaires. La narratrice est leur partenaire. Enfennée chaque jour avec eux. Elle raconte les petites sections que vivent les enfants.

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Et la première d'abord, la porte refermée sur trente-cinq solitudes brusquement sans limite - pas "d'heure des mamans" à l'horizon, ce premier jour est sans horizon. Elle dit ces rendez-vous jamais manqués avec l'abandon. Elle dit aussi l'espérance inquiète qui l'étreint, les mots de l'école qui pèsent sur elle, socialisation, apaisement, réussite. Les mots de l'école, la lourde attente de tous et ces trous trop grands au creux des corps, ces vides, la distance des étoiles. Elle dit l'impossible entre-deux où elle se tient. Au fil d«s récits, nous assistons à la tragi-comédie de destins ordinaires qui en une année se seront noués entre les mots et les corps. Un travail d'écriture rigoureux nous le donne à voir, à entendre, nous fait partenaire à notre tour du jeu grave qui s'y joue. La fiction de l'écriture n'abat pas les murs de la classe, n'entre pas dans les rêves des enfants, elle amène le lecteur au seuil d'un secret. Au bord de ce silence où s'opère, sans qu'on le sache, le oui timoré ou fanfaron, franc ou faux, à l'image qu'on accepte pour sienne, à la langue, détachée de la voix maternelle, qu'on fait sienne aussi. Au lieu sans témoin de la transmission. Ce texte signé d'une maîtresse d'école n'explique rien. Il nous prend par la main et nous donne à expérimenter ce dont nous ne nous savions pas capables. Nous lisons. Nous déchiffrons au travers de bribes de vies une grammaire de la transmission; fugacement, nous saisissons quelque éclat de sa logique transgressive. L'éclair d'un vertige sans lequel il n'est point d'entrée possible dans l'absence de la lecture. Il fallait une main pour ce passage. Quand témoigner mène à ce rivage, alors oui, écrire est un acte, un acte laissé au lecteur. Laurent Cornaz
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En commençant cet acte d'écriture...

En commençant cet acte d'écriture, au-delà des mots que je choisis de laisser sur le papier, il naît en moi une autre parole qui me devance. , Elle me dépasse et s'énonce malgré moi. A la fois proche et lointaine, elle m'accompagne depuis mon enfance, un temps où je ne pouvais pas me dire que j'existais. Cette parole dont les mots fugitifs et insaisissables sont ceux de mes rêves, de mes rêveries, de mes égarements, ne trouve pas sa place ici. Les mots de mes paroles perdues et des instants oubliés, les mots de mes découvertes et de mes moments d'intuition viennent d'un lieu où je ne suis pas, où je ne peux pas être. Ils me parlent d'une autre réalité, d'une autre vérité. Ils me rendent présente à une vie étrangère dont l'enchantement ou le désenchantement n'empruntent pas la ~oie de ma raison, de ma logique. A l'ombre de la parole qu'ils habitent, ils ont une place et une présence qui m'interrogent. Ils me sont essentiels, inévitables, originaires et me permettent la réflexion. Ils sont l'écho des mots élus qui s'écrivent dans la page. Ils ne s'écrivent pas. Ils s'accrochent comme des ombres. Ils planent invisibles dans les silences de la phrase, dans les blancs de la page.

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Ils sont dans le temps d'une levée de plume, d'une hésitation, d'une répétition, d'une respiration nécessaire, d'un clignement de paupière, d'un trou noir, d'un soupir qui vient de loin. Ils doublent la parole autorisée d'un autre discours inévitable qui la rend possible. Il leur arrive de percer l'obscurité et le non-dit pour se faire lumineux. Ils viennent éclairer les coins sombres de mon ignorance. Ils restent souvent très discrets, peu réels. Ils sommeillent, prêts à hanter l'apparente tranquillité de mes songes sans tourment. Ils distordent l'ordre logique et cohérent de la phrase pour la rendre méconnaissable, ridicule, drôle ou absurde. Ils étonnent et font douter ceux qui écoutent. Ils savent passer inaperçus et faire leur chemin à l'insu de tous. Ils sont dans la précipitation et obligent à se confondre en excuses réparatrices. Ils sont, hélas, parfois rédhibitoires. Ils ne font aucun cadeau car ils portent en eux-mêmes le plus vrai des messages que jamais aucun démenti ne pourra ôter de l'oreille de celui qui l'a entendu. Ils sont imprévisibles, amusants, dérangeants, comme dotés d'une âme bénéfique ou maléfique. Ils font fi de toute convention, de toute logique, de toute morale, de toute éthique. Ils n'ont de cesse de jouer de mauvais tours dans le raté de la gamme tellement travaillée, dans l'altération oubliée, la fausse note répétée, le mauvais doigté, la faute d'orthographe. Ils sont dans le trou de mémoire qui n'avait pas lieu de se produire, dans le ''je n'aurais pas dû fl. Ils se tiennent imperturbables, sans oui ni non, sans avant ni après, sans amour ni haine ou les deux à la fois. Ils sont générateurs d'angoisse infinie ou de plaisir inexplicable. Ils disent blanc pour noir, papa pour maman, Pierre pour Paul, impudemment. Proches ou lointains, les mots que je choisis de laisser sur le papier ne sont jamais assez vrais pour me satisfaire. 16

Je revois souvent cette première image de l'enfant de ma elasse. Elle n'est pas nécessairement celle des premiers jours. Elle est celle que je garde au fond de ma mémoire. Elle me revient en son absence et m'interroge dans la solitude. Elle est l'image d'un instant fugitif, retenu au hasard d'un regard. Image du souvenir d'un sourire, d'une grimace ou d'un geste inattendu. Image de l'écho d'un mot, d'un silence, d'un rire ou d'un cri. Image de la parole que je croyais oubliée, elle s'impose dans la turbulence des jours qui suivent. Image d'impressions insignifiantes et d'ombres diaphanes, elle se colore des nuances du temps qui passe. Elle se fait mouvante et méconnaissable. Elle m'enchante dans un premier émerveillement et me hante dans un tourment qu'il me plairait de chasser. L'enfant n'a pas de mots pour me parler de sa peur ou de son chagrin, de son bonheur ou de sa douleur. L'enfant pleure de désespoir, se roule par terre de colère, hurle d'angoisse. L'enfant ne dit pas non plus quand il est content. Ses yeux brillent de plaisir quand il rit très fort. Il frappe des mains, saute de joie ou tape des pieds. Sa parole est fragile. Ses premiers mots sont esquissés, à peine audibles, souvent perdus, jamais répétés. Déjà plus les mêmes, retenus dans un souffle, transformés

ou trop vite prononcés.

'

Qu'il ait l'air heureux ou malheureux, qu'il soit bruyant ou silencieux, qu'il participe avec plaisir à la vie de la classe ou s'en éloigne, j'ignore les raisons qui le font agir comme il le fait.

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Au lieu et à l'instant même de la rencontre, les situations de la vie quotidienne dans la classe ne me permettent aucune interprétation. Il s'agit donc d'un témoignage qui ne peut rendre que ce qui m'a été donné. L'écoute de l'enfant me révèle l'écho d'une autre vérité,

d'une énigme dont lui seul détientle secret.

Ma rencontre avec l'enfant, pose d'emblée la question de la nomination. Il s'agit de son prénom, celui qui le nomme depuis sa naissance. Celui, par lequel je l'accueille, lui demande de se nommer lui-même dans la classe et à l'appel duquel je l'invite à répondre. Comme je porte en moi ce désir de l'entendre répondre à mon appel, il peut porter en lui ce désir de s'entendre nommé. Et nous sommes ainsi liés, chaque jour, par le fait même de notre place et de notre désir respectif. Son nom d'enfant, qu'il lui soit proche ou lointain, fait partie de sa vie. S'il peut refuser d'y répondre un temps, il ne peut pas l'ignorer longtemps. Cependant, la vie de la classe révèle que pour certains enfants, il ne va pas de soi d'entendre la parole que je leur adresse et de consentir à y répondre. Certains refusent de répondre à l'appel de leur vrai nom qui apparaît comme un objet qui les dépersonnalise. Un mot sans image qui n'évoque rien pour eux. Ils s'en détournent en silence. D'autres me montrent qu'ils restent attachés à leur surnom dont l'écho fait renaître, en ce lieu nouveau et étranger de l'école, les évocations les plus intimes et rassurantes. Chacun a ses raisons et je les ignore. J'ai voulu dans ces pages faire résonner un écho de cet écho.

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Son nom d'enfant