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L'Héritier du nom

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Livres
362 pages

Description

Paru aux Pays-Bas en 2014, où il a rencontré un succès phénoménal et été couronné par le prix littéraire le plus prestigieux du pays, le Libris (en non-fiction), L’Héritier du nom est une fresque d’une ampleur inouïe, l’histoire de trois générations dont la vie a coïncidé, peu ou prou, avec les fracas du xxe siècle. C’est aussi un roman picaresque, un roman d’espionnage, un récit de guerre et d’après-guerre sur les « soldats perdus » du Troisième Reich…


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Date de parution 24 janvier 2018
Nombre de lectures 6
EAN13 9782228920155
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Présentation
« Mon premier contact avec les secrets qui allaient gouverner ma vie, ce fut cette trouvaille que je fis par un après-midi désœuvré dans le grenier de notre maison de Voorburg. Derrière quelques malles hermétiquement closes, je découvris dans l’armoire-penderie, dissimulée au-delà d’une haie touffue de manteaux d’hiver dégageant une forte odeur de naphtaline, une autre malle qui, elle, n’était pas fermée à clé – ce qui, rétrospectivement, ne laisse pas d’étonner. Outre quelques chemises, des pantalons et diverses babioles, elle contenait un casque. Un casque noir à la brillance menaçante, portant d’un côté un emblème noir-blanc-rouge et de l’autre deux petits éclairs d’un blanc éclatant… » Ainsi commenceL’Héritier du nom, fresque d’une ampleur inouïe qui raconte l’histoire de la famille Münninghoff, dont la vie a coïncidé, peu ou prou, avec les fracas du e XX siècle. Pour reconstituer cette histoire, l’auteur, journaliste et spécialiste de la Russie, a travaillé des décennies durant, fouillant les archives ainsi que la mémoire des vivants et des morts : il livre un témoignage exceptionnel, mais aussi un récit picaresque aux mille rebondissements, un roman d’espionnage, un récit de guerre et d’après-guerre sur les « soldats perdus » du Troisième Reich…L’Héritier du nomrencontré un a fulgurant succès aux Pays-Bas et a été couronné par le prix Libris – le plus prestigieux en non-fiction. En cours de traduction dans plusieurs pays, ce livre fera bientôt l’objet d’une adaptation au cinéma.
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES www.payot-rivages.fr
Photo de couverture : © Getty Images/Mondadori Portfolio
This publication has been made possible with financial support from the Dutch Foundation for Literature.
TITRE ORIGINAL : De stamhouder
© Prometheus – Bert Bakker, Amsterdam, 2015 © Alexander Münninghoff, 2014
© Éditions Payot & Rivages, Paris, 2018 pour la traduction française et la présente édition
ISBN : 978-2-228-92015-5
« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
Pour Ellen et Wera
Je suis né le 13 avril 1944 à Posen – vieille ville polonaise qui, durant des siècles, s’était appelée Poznań. Mais au moment de ma naissance, sous des bombardements qui semblaient annoncer la fin des temps, Posen était une ville allemande, une plaque tournante logistique d’où l’Allemagne hitlérienne, quelques années auparavant, avait lancé ses armées à l’assaut de l’Union soviétique, en trois vagues successives. Posen payait à présent la note épouvantable de cette aventure militaire : soldats affreusement mutilés, hurlements des blessés dans les conditions inhumaines des hôpitaux de campagne, cadavres empilés sur des charrettes pour être déversés dans des fosses communes. Et les interminables convois de réfugiés, qui n’avaient qu’une idée en tête : se sauver de là. Ma famille était partie prenante de ce drame. C’est d’elle que parle ce livre. Et des conséquences de la guerre. D’un Bon-Papa retors qui, à la faveur d’une ascension sociale spectaculaire, était devenu l’un des hommes les plus riches de Lettonie mais qui, deux jours avant l’éclatement de la guerre, avait dû quitter le pays en laissant derrière lui tous ses biens pour se réfugier aux Pays-Bas avec sa femme, une Russe, et leurs quatre enfants. D’un père, un naïf qui, par idéalisme, s’était battu sur le front de l’Est contre les Soviets sous l’uniforme des Waffen-SS et qui, plus tard, dans la Hollande de l’après-guerre, devait connaître la déchéance. D’une mère qui, après son divorce, s’était réfugiée en Allemagne et avait perdu le droit d’être ma mère. Et de moi-même, leur petit-fils et fils, héritier du nom.
La Haye, janvier 2014 Alexander MÜNNINGHOFF
PREMIÈRE PARTIE
Le fumoir
1
Mon premier contact avec les secrets qui allaient gouverner ma vie, ce fut cette trouvaille que je fis par un après-midi désœuvré dans le grenier de notre maison de Voorburg. Derrière quelques malles hermétiquement closes, je découvris dans l’armoire-penderie, dissimulée au-delà d’une haie touffue de manteaux d’hiver dégageant une forte odeur de naphtaline, une autre malle qui, elle, n’était pas fermée à clé – ce qui, rétrospectivement, ne laisse pas d’étonner. Outre quelques chemises, des pantalons et diverses babioles, elle contenait un casque. Un casque noir à la brillance menaçante, portant d’un côté un emblème noir-blanc-rouge et de l’autre deux petits éclairs d’un blanc éclatant. Instinctivement, je compris que l’objet matérialisait un secret. Je m’en coiffai et, ainsi équipé, descendis dans le fumoir où, à ce moment-là, la famille au grand complet prenait l’apéritif en attendant le rituel quotidien de la canasta, dont le Vieux devait donner le signal. On était en 1948 et j’avais quatre ans. Le casque me retombait sur les yeux, mais, en rejetant la tête en arrière, c’était comme si j’étais derrière la meurtrière d’un bunker. La première personne à me voir quand j’apparus au seuil de la pièce, comme toujours très enfumée, fut naturellement Wera, ma mère. Elle ne dit rien, mais je vis à son regard que je faisais une grosse bêtise. Elle parut sur le point de se lever pour me prendre auprès d’elle, mais à peine une seconde après, elle se résignait et se blottissait dans un coin du canapé. Le reste de la compagnie, groupé autour de la table du salon, réa git plus violemment. Presque en même temps, Bonne-Maman et tante Trees se mirent une main devant la bouche et Xeno, mon oncle, pointa l’index dans ma direction. Guus et tante Titty échangèrent un regard avant de fixer sur moi des yeux agrandis comme des roues de chariot. Une seule personne se mit à rire, le docteur Van Tilburg, médecin et hôte attitré de la famille. Le Vieux fut le premier à rompre le silence. « Frans ! Je t’avais pourtant bien dit de bazarder toutes ces vieilleries ! », souffla-t-il en s’adressant à mon père de cette voix rauque et étouffée qui terrorisait tout le monde. Mon père tournait le dos à la porte ; se levant à demi pour jeter un coup d’œil, il fut le dernier à m’apercevoir. « Bully, enlève ce truc immédiatement, tu m’entends ! Où est-ce que tu es encore allé te fourrer ? Donne-moi ça ! », commanda-t-il d’une voix forte. « Wera, mais merde, tu peux pas le surveiller un peu mieux ? Désolé, père, j’en avais pas encore trouvé le temps. Je vais balancer tout ça illico. » Et joignant le geste à la parole, il m’arracha le casque de la tête, sortit de la pièce à grandes enjambées et monta l’escalier quatre à quatre. L’instant d’après, nous entendions à l’étage claquer la porte du grenier. « Viens ici, mon garçon », dit Bon-Papa. Après la sortie de mon père, la compagnie parut soudain délivrée d’un poids. À l’exception de ma mère qui se taisait, les yeux dans le vague, chacun s’efforçait de faire comme si de rien n’était. Le docteur Van Tilburg
avait naturellement une blague en réserve, que Bonne-Maman, tante Trees et tante Titty saluèrent de longs et sonores éclats de rire. On battit avec bruit les cartes pour la canasta. Mme Kochmann, la magicienne chenue des fourneaux que nous avions 1 ramenée desBaltes pays fut prévenue par l’interphone que le dîner pourrait être* , servi à six heures et demie et que le docteur Van Tilburg serait des nôtres. Cela laissait assez de temps pour reprendre un petit verre et s’échauffer en vue de la partie de canasta d’après-dîner, où l’on jouerait de l’argent. J’allai me jucher sur les genoux de Bon-Papa, comme j’en avais l’habitude. Souvent, quand j’étais à cette place, il ouvrait devant moi le grand atlas de Richard Andree et parcourait avec moi l’Europe. Jamais le continent américain, avec lequel il faisait pourtant de bonnes affaires, ni l’Asie ou l’Afrique, mais toujours l’Europe. Cet atlas publié à Leipzig en 1926 ne montrait à l’évidence que les frontières d’avant la Seconde Guerre mondiale. C’étaient les frontières de Bon-Papa, à l’abri desquelles il avait amassé sa fabuleuse richesse à partir de la minuscule Lettonie, où une aveugle destinée l’avait amené et où il avait su prendre femme et faire fortune. J’aimais le Vieux, et j’étais plus ou moins le seul de la maisonnée à ne pas avoir peur de lui. Cette inclination était réciproque : l’expression sévère du visage de Bon-Papa s’adoucissait quand j’entrais dans son champ de vision et ses yeux noirs, qui jetaient d’ordinaire des regards scrutateurs et légèrement soupçonneux, dépouillaient alors leur voile de vigilance pour prendre un pétillement enjoué, qui me mettait tout à fait à l’aise. Le plus souvent, au fumoir, il quittait son fauteuil, derrière le monumental bureau de chêne où il travaillait, me soulevait et me faisait virevolter plusieurs fois avant de m’installer sur ses genoux. Là, je sortais aussitôt de la poche de son gilet sa montre en or fixée à une chaîne tout aussi dorée, l’ouvrais et la remontais, puis lui demandais l’heure. Il me la donnait à la seconde près, nous allions ensuite jusqu’à l’imposante bibliothèque en chêne, faisions coulisser les portes vitrées et entamions le rituel de l’atlas. Dans ces moments-là, j’avais l’impression de remplir pour Bon-Papa une fonction importante, d’apporter une distraction bienvenue dans une existence troublée par les soucis de ses nombreuses affaires. Du moins étais-je l’objet, de sa part, d’une vive attention de tous les instants. À certaines occasions, il m’avait expliqué l’importance que revêtait ma petite personne en qualité d’héritier du nom, pour la famille et pour lui-même à titre personnel. Je n’y avais pas compris grand-chose, même si je sentais bien qu’on pouvait imaginer pire situation que d’être enfant unique quand on avait un grand-père aussi riche. « Fouiner au grenier, c’est fini, petit galopin ! », dit Bon-Papa. Et, élevant la voix de façon que chacun se taise et l’écoute : « On va faire un grand nettoyage dans tout ce bazar, là-haut, ça a assez duré. Qui sait ce que Bully pourrait nous ramener la prochaine fois, un jour où nous aurions d’autres invités, qui nous connaissent moins bien ? » Entre-temps, mon père était redescendu du grenier et s’appuyait au chambranle de la porte. « À part ça, il n’y a rien de particulier, dit-il d’une voix blanche. En tout cas, rien qui doive vous tracasser. » Perché comme l’enfant Jésus sur les genoux de Bon-Papa, je sentis celui-ci se raidir en entendant les derniers mots de son fils aîné. Mais sans lui laisser le temps de réagir, Bonne-Maman, qui adorait la canasta, claironna de sa voix de stentor déformée par la surdité : « Allons, mes enfants, est-ce qu’on va se mettre à jouer, à la fin* ? » En silence,
mon père rejoignit la table à jeu où Bonne-Maman, Trees, Guus, Titty et Xeno avaient déjà pris place. Bon-Papa me reposa à terre, s’excusa et monta à l’étage. Wera n’avait pas quitté le canapé, elle regardait par la fenêtre. J’avais conscience d’avoir été au centre d’un événement important et je partis à la recherche de Freddy, mon chien. J’allais lui raconter toute l’affaire dans les moindres détails, comme nous en étions convenus.
1. Les passages en italiques suivis d’un astérisque sont en allemand dans le texte. (Toutes les notes sont du traducteur.)