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La 4e batterie

De
238 pages
Relatant dans son journal intime son trajet de soldat, l'auteur évoque Alger, les Aurès, Behagle, Lafayette, El Arous, Boghari et Boghar. Le jeune soldat traverse cette période charnière qui encadre les accords de cessez-le-feu puis du référendum d'autodétermination et il parle à coeur ouvert de son quotidien, de ses échanges avec ses camarades, de ses angoisses, de ses peurs. Il soulève avec pudeur des questions restées en suspens sur la torture ou sur la vie militaire notamment.
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Renaud eLa 4 batterie Mémoires Mémoires de BARY
eee edu XX siècledu XX siècle
Jeune appelé du contingent en Algérie, Renaud
de Bary a relaté dans son journal intime son trajet
de soldat du 1er mars 1961 au 5 janvier 1963. Après eune période de formation à Dinan, il évoque Alger, LA 4 BATTERIEles Aurès, Behagle, Lafayette, El Arous, Boghari et
Boghar. Autant de toponymes qui éveilleront sans
doute bien des souvenirs dans la mémoire de ceux JOURNAL INTIME
qui ont vécu ce qu’on appelait alors pudiquement D’UN APPELÉ EN ALGÉRIEles événements d’Algérie et qu’on ne craint plus
erd’appeler aujourd’hui la guerre d’Algérie. Le jeune (1 mars 1961 - 5 janvier 1963)
soldat traverse cette période charnière de notre
Histoire qui encadre les accords de cessez-le-feu
puis du référendum d’autodétermination et il parle
à cœur ouvert de son quotidien, de ses échanges
avec ses camarades, de ses angoisses, de ses
peurs. Il le fait sans pathos, mais, sans jamais se
prendre pour un héros, soulève avec pudeur bien
des questions restées encore en suspens, sur la
torture notamment ou sur la vie militaire pendant
cette période douloureuse. Ce livre intéressera à
coup sûr ceux qui ont fait la guerre d’Algérie mais
aussi très certainement tous ceux qui sont en
quête d’informations sur ces années dif ciles.
Renaud de BARY, après des études de Droit, a fait sa
carrière administrative à l’INSERM, Institut National de la
Santé et de la Recherche Médicale. A sa retraite, il est
revenu vivre à Montpellier, sa ville natale. Le présent texte
est celui de son journal de service militaire en France et en
Algérie (1961-1962).
eIllustration de première de couverture : drapeau du 2/64 régiment
d’artillerie en Algérie.
eIllustration de quatrième de couverture : écusson du 11 RAMA,
régime d’artillerie de marine, classes de Dinan.
ISBN : 978-2-343-04347-0 Série 9 782343 043470 S25 € Maghreb
e
LA 4 BATTERIE n Journal intime d’un appelé en Algérie Renaud de BARY


eLA 4 BATTERIE
eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Richard SEILER, Charles Mangold, chef de l'armée secrète en
Périgord, 2014.
Henri FROMENT-MEURICE, Journal d’Egypte, 1963-1965,
2014.
Joseph-Albert di FUSCO, Fusillé à Caen en 1941, Lettres d’un
otage à sa famille, 2014.
Tahîa GAMÂL ABDEL NASSER, Nasser ma vie avec lui,
Mémoires d’une femme de président, 2014.
Fernand FOURNIER, Paroles d’appelés. Leur version de la
guerre d’Algérie, 2014.
Marguerite CADIER-REUSS, Lettres à mon mari disparu
(1915-1917), 2014.
Nadine NAJMAN, 1914-1918 dans la Marne, les Ardennes et
la Belgique occupées, 2014.
Marcel DUHAMEL, Ça jamais, mon lieutenant !, Guerre
19141918, 2014.
Xavier Jean R. AYRAL, HÉROÏSME - Jean Ayral, Compagnon
de la Libération, Histoire et Carnets de guerre de Jean Ayral
(18 juin 1940 – 22 août 1944), 2013.
Sabine CHÉRON, Les coquelicots de l’espérance, 2013.
Pierre BOUCHET de FAREINS, Madagascar, terre
ensanglantée, 2013.
Jacques SOYER, Sable chaud. Souvenirs d’un officier
méhariste (1946-1959), 2013.
Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché, 2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013. Renaud de BARY


eLA 4 BATTERIE
Journal intime d’un appelé en Algérie
er(1 mars 1961 - 5 janvier 1963 )






















































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343- 04347-0
EAN : 9782343 043470
REMERCIEMENTS
À mon ami Pierre CAIZERGUES qui m’a apporté toute son aide pour la
remise en ordre de ce journal, rédigé il y a bien longtemps, dans les
pénibles conditions du service militaire en Algérie. Qu’il soit assuré par
ce témoignage de toute mon amitié fidèle et chaleureuse.

Je dois un grand merci à Madame Laurence HERAIL qui a su décrypter
le texte original, toujours rédigé dans les pires conditions. Je lui dois une
grande reconnaissance faite sur cette époque lointaine, tant géographique
qu’iconographique, permettant une meilleure approche des descriptions
souvent fragmentaires.
INTRODUCTION
J’ai passé deux conseils de révision : le premier le 2 juin 1959, ajourné
epour pieds plats, le second le 21 mars 1961 avec affectation au XI
RAMA, régiment d’Artillerie de marine. Le 5 septembre, en Algérie, j’en
e eétais radié pour être affecté au 2/64 RA, régiment d’artillerie, 4 batterie
le 19 septembre 1961.
Les deux conseils de révision se sont déroulés dans la salle de concert
de l’opéra de Montpellier. On nous a fait mettre totalement nus ; à
l’appel de chaque nom, il fallait monter sur la scène, devant une grande
tablée de personnages qui nous inspectaient et posaient des questions.
Étant un peu gringalet, faute de tout sport, je me sentais bien intimidé et
un peu honteux. C’était la première fois que je me trouvais dans une telle
situation, et tout garçon jeune a souvent peur de ne pas être fait « comme
les autres ». En fait j’ai été rassuré !
La veille du départ pour Dinan, destination de la convocation, caserne
Du Guesclin, j’ai caressé mon chat qui dormait dans un tiroir de
commode. Mon père m’a dit : “ C’est le dernier geste de ton enfance”.
Comme il avait raison ! Vivant en vase clos, par goût et timidité, je
n’étais pas du tout préparé à ce choc et à cette promiscuité soudaine.
Après une dernière nuit de liberté dans un hôtel à Rennes, j’ai pris un car
pour Dinan.
J’ai peu de souvenirs de cette période où je n’ai rien noté, soit du 3
mars au 17 mai 1961. J’en ai senti le besoin le 18 mai, durant une
période de déprime totale.
J’ai repris mes cahiers de journal, élaguant beaucoup d’épanchements
et d’exaltation religieuse qui me soutenait, de même que beaucoup de
désolation. Tout le reste est resté tel quel avec, j’espère, une amélioration
de vocabulaire. J’ai découpé ce journal en paragraphes concernant les
principales étapes de service. Ayant gardé certaines correspondances de
mes compagnons de l’époque, j’ai pu retrouver leur nom véritable,
souvent abrégé dans le texte primitif. Tous sont désignés par leur
prénom, suivi par la première lettre de leur nom de famille ; sauf les
sousofficiers et officiers désignés par la première lettre du nom de famille. La
seule originalité de mon service et de l’avoir commencé avant le cessez le
feu et l’indépendance, puis après. Je ne rapporte pas de grands faits ou
d’opérations militaires particulières ; étant classé “ à ménager ”, cela ne
m’a pas empêché de comprendre et d’être témoin d’assez pour juger cette
triste période. En fait je n’ai connu que le bled et sa désespérance, et tout
juste le centre d’Alger et de Sétif. Cette impression a traversé les années
dans un flou, soit d’oubli total, soit avec des réminiscences particulières.
Si je n’avais pas tenu ce journal, il me resterait peu de cette période ; en le
relisant j’ai redécouvert un passé oublié, qui m’a beaucoup troublé et qui
a ravivé bien des regrets, sans lien avec le service, mais souvent en
parallèle avec lui.

10

11 I. DINAN
Dinan, caserne Du Guesclin, jeudi 18 mai 1961
Je commence ce journal car il est peut-être bon, que dans la situation
où je me trouve ici, de noter de temps en temps mes impressions, ne
serait-ce que pour me libérer. Je ne suis pas habitué à la vie militaire, et je
ne pense pas que je ne m’y habituerai jamais. Ce que j’écrirai ne sera
qu’un exutoire d’impressions, souvent sans lien, et permettant un peu de
supporter cette infernale vie à la caserne. Ce matin, en cours de graphie
(morse), je n’ai pu me retenir de pleurer silencieusement. Heureusement
que nous ne sommes que quatre en ce moment et que j’étais dans un
coin. Je dois avoir une permission pour Pentecôte, et j’irai à Belorme. De
pleurer ainsi m’a fait du bien, mais je ne pouvais penser qu’à Belorme, à
mes parents, à ma solitude d’ici, dans un milieu où je n’arrive pas à
trouver ma place ; le changement est trop brutal, j’ai vécu trop en dehors
de tout et tomber dans cette discipline stupide, la vulgarité, l’éloignement
de tout ce que j’aime, est vraiment trop dur.

Vendredi 19 mai
Pour la première fois, depuis le 3 mars, j’ai fait du « bon travail ». En
simulacre de combat, j’étais chargé du poste de radio, lourd pour mon
dos. Je suivais pas à pas le sous-lieutenant instructeur H., nous sommes
passés en courant dans toutes sortes de taillis, prés, herbages, eaux
stagnantes, ce qui était épuisant. Le second phoniste s’étant fourvoyé cela
m’a valu les félicitations du sous-lieutenant, bien étonnant car il ne
m’apprécie guère. Il faut bien dire que je suis un soldat lamentable, et
pourtant, il y en a d’autres qui ne valent guère mieux. “ Les classes ”, sont
identiques pour tous, et il n’est pas question de tenir compte des
aptitudes des uns et des autres. On doit suivre ; c’est la préparation à
l’Algérie.
Lundi 22 mai
J’écris ceci dans le train qui me ramène à Dinan, après une permission
de quarante-huit heures. Je voudrais, par écrit, pouvoir analyser tous mes
sentiments, exprimer ce que je ressens au fond de moi-même, mais c’est
difficile. Je deviens hésitant, et pourtant, il me semble que j’ai tant à dire.
Cette permission a été si courte, avec un long voyage, que je n’ai pas le
14 sentiment de l’avoir vécue. Je regrette de ne pas avoir profité de ces
instants avec plus d’émotion et de joie ; de ne pas les avoir assez absorbés
en moi, pour revenir avec leur souvenir. J’ai appris que mon chat Pichu
était mort, noyé dans la fosse à purin. Son corps gonflé ne portait pas de
traces de coups et n’ayant pu tomber de lui-même, il doit s’agir d’une
vengeance, comme il s’en pratique à la campagne ; cela m’a fait très mal,
je l’aimais tant et il était le témoin de ma vie d’avant, dormant sur mon
lit objet de tous ses caprices. Dans le contexte actuel, cet évènement me
touche encore plus.
Mardi 23 mai
Après déjeuner, j’ouvre ce journal par désœuvrement, me sentant
encore plus dépressif que d’habitude ; je pense que j’ai encore deux ans
d’armée à faire et je n’en suis que plus découragé. Après un retour à
minuit trente, je suis très fatigué. Je n’ai rien fait en cours de graphie, les
trois autres étant en école de conduite ; ayant mon permis, j’étais donc
seul. J’ai écrit à Noziéres, où se trouvent ma grand-mère, bonne-maman,
et mes deux tantes Pierrette et Laurence ou Lilly, à mes parents à
Belorme, à Jean-Pierre C., mon ami de Montpellier, en service à Pau.
Après ce stage inutile de graphie, j’espère pouvoir reprendre en Algérie, le
cours de Droit, première année de capacité Droit, interrompue faute de
sursis. Mais c’est bien aléatoire, la vie là-bas ne me le permettra sans
doute pas ; peut-être à la fin, si je me trouve dans un poste stable. À
l’instant, Julien T. vient de me parler, voulant absolument savoir ce que
j’écris, et que je ne lui montre pas. Je suis assez lié avec Julien, incorporé
après mon arrivée, il est le premier avec qui je parle en confiance. Son
passage à Dinan doit être court, ayant déjà subi une formation dans un
autre corps.
Mercredi 24 mai
Il passe dans le ciel, le soir, des hirondelles et des martinets, qui ont
une sorte de sifflement particulier qui me rappelle Montpellier, où le soir,
ils volaient ainsi, ce qui donnait un peu de mélancolie, de vague à l’âme.
C’est une époque déjà lointaine, j’étais seul dans l’appartement de mes
parents à Montpellier, eux étant à Belorme, la propriété sur le bord de
15 la Dordogne. Je vivais beaucoup à la “ villa ” de ma grand-mère, demeure
contigüe à notre jardin de Montpellier. La vie était douce, bonne-maman
entrait et sortait plusieurs fois de sa chambre, je restais là le plus
longtemps possible avant de revenir pour dormir. Et c’est là, par les
fenêtres ouvertes et dans le ciel, que ces oiseaux entamaient leurs cris,
avant que le jour tombe. J’étais très gâté, étant seul, ma sœur en
Angleterre pour apprendre la langue. Le dîner était le meilleur moment
de la journée, avec cette paix, que j’ai perdue ici, et dont je n’avais pas
conscience. Je travaillais peu, organisant ma vie comme je voulais, sans
rien prévoir du futur, et celui-ci est tombé tout d’un coup ! Durant ces
deux ans, j’avais suivi des cours particuliers avec un ancien professeur de
ma sœur, les études en collège n’ayant rien donné. Elle avait réussi à me
faire obtenir le BEPC, seul diplôme du secondaire que j’ai ! Pour une
fois, j’avais été fier de moi.
Jeudi 25 mai
Ce soir je suis de garde et fiévreux, avec un gros rhume, le front chaud,
et une fatigue musculaire générale. Enfin, je n’ai pas trop à me plaindre,
cela ne fera que la septième, certains l’ayant montée jusqu’à dix fois. Hier
soir, petite brouille passagère avec Julien, au sujet de vétilles. Comme il n’a
pas sa langue dans sa poche, cela m’a stimulé et j’ai répondu avec aigreur.
Julien disait que les nobles sont tous ruinés, je ne le sais que trop, et la
moutarde m’est montée au nez. En fait il s’appelle Julien T. de las C.,
origine espagnole sans doute qui doit être empreinte de noblesse, et il
devait parler lui aussi en connaissance de cause. Nous nous apprécions
bien, tout en ayant une affectation différente, lui en fin de classes, moi déjà
en “ spécialisation ”, ce maudit cours de morse auquel je ne peux accrocher.
Vendredi 26 mai
Un grand cafard. Je voudrais aller au lit, mais il y a exercice de tir de
nuit. Je rêve du passé, ce qui achève de me perturber un peu plus : les
vacances à Noziéres, un séjour lointain à Kandersteg en Suisse, l’année de
mes quinze ans, plus loin dans le passé, la vie à Nice, vers ma onzième
année et le premier cours en école privée mixte, après un court passage
chez les Jésuites à Montpellier.
16 Samedi 27 mai
Je lis Les Désenchantées de Pierre Loti. C’est un peu décourageant, il
faudrait une lecture plus gaie que cette vie de harem, cloîtrée, entre la
civilisation européenne et des coutumes turques impitoyables et
omniprésentes, une vie derrière les grilles, et pourtant quelques écarts
bien risqués. À mon avis c’est un peu romancé et forcé. Enfin, j’aime
toujours Loti.
Dimanche 28 mai
J’écris au bord de la Rance, tout près de l’eau ; la Rance, si jolie rivière
qui me transporte loin de cette horrible caserne et permet presque de
l’oublier ; le ciel est si bleu, les oiseaux libres et joyeux, la verdure
reposante. Que c’est loin de la caserne Du Guesclin, où le calme ne règne
jamais, où les bousculades et les grossièretés sont continuelles, où les
ordres et les corvées stupides se suivent, où le margis-chef G., chargé de
l’instruction est maître de tout, redouté, et honni. Hier soir, je suis venu
avec Julien, dans un court moment de permission de sortie. Il faut
traverser le vieux pont si pittoresque, après la ville, pour atteindre l’autre
bord. En revenant, nos avons pris la rue du Vieux Fort et la rue du
Jersual, qui grimpe presque à pic jusqu’au centre de Dinan. C’est un peu
le moyen-âge, toutes les maisons sont anciennes, en encorbellement, avec
des toitures à petits pignons, des fenêtres minuscules, souvent avec des
sortes de vitraux en guise de carreaux. On trouve des marchands de vieux
meubles bretons, un peu vermoulus, présentés contre les murs, à
l’extérieur, curieux et inconnus pour moi, une image d’un passé local pas
si lointain. Et puis les tavernes, obscures et souvent en contrebas du sol,
avec de longues tables sombres, des chaises en bois à dossier vertical et les
petites fenêtres presque au ras du sol qui permettent de plonger dans la
salle ; avec souvent les annonces “ cidre bouché ” ou “ on peut apporter son
manger ”. Pour moi, après Montpellier, c’est très “ exotique ” et si
touchant, cette ville encore intacte dans ses vieux remparts et ses quartiers
anciens, soignés et propres. Aujourd’hui dimanche, retour avec Julien.
Nouvelle excursion et visite de Léhon, en longeant la Rance, ravissante
avec ses prés verts, ses peupliers le long de la rive et toutes sortes de
plantes d’eau aux longues feuilles vertes et pointues, de fleurs jaunes,
17 toute une verdure épanouie dont j’ignore le nom. Et puis Léhon,
promenade si proche de Dinan ; une ancienne abbaye, mal restaurée,
bien blessée par le temps et surtout le cloître abandonné, d’un abandon
saisissant qui opère un charme étrange. On y entre par une vieille porte
très ancienne, qui a été peinte il y a longtemps, de couleur toute délavée,
et on se trouve à l’intérieur, tout à coup en dehors du monde extérieur.
Le cloître n’est pas vraiment en ruine, mais il a un air de désolation
prenante ; l’herbe pousse au hasard, de manière inégale, entre les dalles
patinées, verdies, usées ; au fond un grand bâtiment avec de belles
fenêtres, surmontées de chapiteaux, peut-être l’ancien logement des
moines, avec toutes les injures du temps. Le promenoir du cloître, du
moins ce qu’il en reste, est dallé et vide, sans sculptures, les colonnes
simples, usées, tout un air de vétusté qui donne une impression si forte et
si triste et, je pense, avec bien des destructions de la Révolution.
L’atmosphère de tout cet ensemble est bien désolée, et je ne sais pourquoi
elle m’influence tant ; peut-être que la tristesse et la solitude de ces lieux,
sont pour moi, plus fortes que pour Julien, qui regarde le tout d’un œil
indifférent. Il supporte mieux les contraintes du service, et je vois sans
doute avec un regard qui ne serait pas le même si j’étais là en touriste. Il
n’a pas mon anxiété et mon désarroi permanents. En fait il me soutient et
je m’en rends compte au cours de cette visite. Il me dit que c’est mauvais
pour nous cette vue de ruines, et qu’il vaut mieux rester au cœur de la
ville, plus vivante et qui permet mieux d’oublier la caserne.
Lundi 29 mai
La Bible est devenue mon soutien moral, et je m’attache à certains
èrepassages que je recopie, telle la 1 Épître aux Thessaloniciens, si belle, si
pleine de calme et de réconfort : « Soyez en paix entre vous. Cependant,
nous vous en prions, frères, avertissez ceux qui vivent dans le désordre.
Consolez ceux qui ont le cœur abattu, soutenez les faibles, soyez patients
envers tous. Prenez garde que personne ne rende à autrui le mal pour le mal ;
mais recherchez tout ce qui est bien, soit entre vous, soit envers tout le monde.
Soyez toujours joyeux, priez sans cesse, rendez grâces pour toutes choses ; car
telle est à votre égard, la volonté de Dieu en Jésus-Christ. N’éteignez point
l’Esprit ; ne méprisez pas les prophéties ; éprouvez toutes choses et retenez ce
qui est bon. Abstenez-vous du mal sous toutes ses formes. Que le Dieu de paix
18 vous sanctifie lui-même parfaitement, et que tout ce qui est en vous, l’esprit,
l’âme et le corps soit conservé irrépréhensible pour l’avènement de Notre
Seigneur Jésus-Christ. Celui qui vous a appelé est fidèle et c’est lui qui
accomplira cette œuvre… »
C’est sublime : « Rendez grâces pour toutes choses ». J’avais peur
d’importuner Dieu en lui demandant perpétuellement ce qui prenait
pour moi une grosse valeur ; je le remerciais en lui demandant de
m’excuser de tant demander. Je sais maintenant que Dieu est toujours
présent et qu’on peut tout lui dire et tout lui demander, si on est fidèle à
sa Parole. J’ai tant demandé, tant reçu et tant oublié, j’ai si mal prié, été
si ingrat de ce que j’avais reçu, et Il est tant revenu à moi dans les
moments les plus pénibles. Il faut que ce service militaire me rapproche
de Lui et que je comprenne enfin. Mais serai-je toujours tel ? Le
désespoir actuel m’empêche souvent de réfléchir, de me contenir… Et
aussi cette phrase : « Consolez ceux qui ont le cœur abattu ». Je suis bien
mal placé pour cette consolation, dont j’ai tant besoin, et elle me vient
peut-être de Julien et de sa connaissance complète de la Bible, qui m’en
fait apercevoir tout ce qu’elle révèle pour chacun de nous ; qui n’a pas été
consolé par une voix chère ?
Mardi 30 mai
Cet après midi, en exercice de combat, j’ai vu une ravissante petite
ferme, perdue dans la verdure. On y arrive par un chemin solitaire,
herbu, caché sous les buissons et l’air si abandonné que l’on se trouve
étonné devant cette maison, avec de petits rideaux aux fenêtres et des
pots de géraniums. Devant la maison se trouve un enclos rustique, de
bois, une haie non taillée, un peu de potager mal entretenu, beaucoup de
fleurs sauvages. Il y avait quelques poules et trois chats qui se chauffaient
au soleil. Tout autour de la maison, un flot de verdure sauvage poussant
en tout sens et de petits sentiers se perdant dans la nature. Un mystérieux
Éden, en miniature, et pourtant, pas si solitaire car nous avons croisé un
paysan tenant sa vache par une grosse corde. Il nous a dit le bonjour avec
un grand sourire, et doit être habitué à voir passer des soldats en exercice.
Tour le pays avoisinant est joli, pittoresque, avec parfois des petites mares
cachées dans les buissons ; toute la floraison bretonne ; des clavaires aux
croisées des chemins ; d’autres petits fermes ou villages : et tout cela à
19 peine aperçu, toujours au galop, sac au dos, arme en main, poursuivis par
les invectives perpétuelles du margis-chef G., ou les ordres plus courtois
du sous-lieutenant H. Il faut toujours avoir l’impression d’être en guerre,
examiner avec soupçon les environs, comme si l’ennemi était là, en
embuscade. C’est une comédie qu’il faut jouer avec conviction, sans cela
que de jurons, que de façons abaissantes de nous traiter de tous les noms
d’animaux ou de nous prêter des mœurs douteuses. Je découvre toujours
plus le vocabulaire de l’armée et on finit par le trouver naturel.
Mercredi 31 mai
La même vie de caserne. Examen régulier de notre tenue : ordre dans
les placards ouverts, lits “ au carré ”, souliers cirés (faut-il parler de
souliers ? Non plutôt de “ godasses ” informes), revue de paquetage,
examen de chacun, coupe de cheveux réglementaire, propreté corporelle
et ongles bien taillés, critiques acerbes pour tout ce qui n’est pas aux
normes. Au sujet de la propreté, nous nous lavons le moins possible, dans
des rangées d’éviers en zinc, à l’eau glaciale. Il y a les douches, trop rares,
certains jours et à certaines heures pour ne pas déranger le service. Les
douches sont collectives, ce que je n’avais jamais imaginé et, sans doute
aussi, les autres. On se déshabille en vitesse dans un vestiaire vite
encombré, et on se dirige, tout nu, vers la salle : au plafond des tuyaux,
avec, à intervalles réguliers, les pommes de douches au dessus de nous,
coulant en continu, dans une vapeur épaisse et où on ne se distingue qu’à
peine. Je me souviens de la première fois, nouvelle pour la majorité
d’entre nous, l’eau coulant soudain froide, puis trop chaude, entrainant
une atmosphère de collégiens, des cris, des rires. Cette soudaine
promiscuité avait eu, sur certains, quelques effets physiques un peu
gênants, entraînant moqueries et comparaison triviales, au milieu de plus
en plus de buée. Puis, séchage rapide avec sa serviette, remise des
vêtements mouillés. J’ai découvert les douches publiques de Dinan, où je
vais si le temps de sortie en ville le permet. Pour les sanitaires, c’est
également public : demi-cloison de séparation, pas de portes. En fait, je
me suis habitué à tout cela, y compris aux urinoirs, toujours sales et
copieusement arrosés… L’entretien de ces locaux fait partie des corvées,
ainsi que les “ pluches ” de pommes de terre, la “ plonge ”, le balayage des
cours, l’arrachage des mauvaises herbes, le nettoyage de tous les lieux :
20 couloirs, escaliers, dortoirs, salle du lavage matinal. C’est sans fin et il en
surgit toujours de nouvelles. Ceux qui sont punis sont chargés des plus
répugnantes : les sanitaires. Pour l’instant, je n’ai pas eu de punitions. J’ai
réussi à me faire une petite vie un peu à moi. Dans mon placard j’ai un
réchaud à alcool pour du café, thé ou tisane, des provisions achetées à
Dinan. Souvent Julien T. ou Michel G., qui est de mon contingent,
m’accompagnent dans ces dinettes. Comme j’ai en outre beaucoup de
remèdes pour les maux de tête, la digestion, les courbatures, je suis un
peu le “ pharmacien ” du dortoir. Je suis assez bien vu des autres malgré
ma réserve naturelle et on ne se moque pas trop de ces particularités. De
plus, j’ai du fil et des aiguilles, très utiles pour les revues : tous les
boutons doivent être là, à nous de nous débrouiller pour les recoudre, le
margis-chef G. n’admettant aucune excuse. À la dernière revue de
paquetage, en voyant le contenu mal rangé de mon armoire, il m’a
demandé si c’était une épicerie ou une quincaillerie, sans plus de
commentaires, sauf son expression favorite “ soldat de mes deux ou soldat à
la manque ”.
Durant les exercices, en général dans la grande cour de la caserne, il
s’en donne à cœur joie et son langage est très imagé : “enfoiré ” ; “Tu veux
un coup de pied au cul ? ” ; “Soldats minables, poules mouillées ” ; “Bordel
de merde, tu vas te grouiller ! ” ; “Vous n’avez pas de couilles, vous verrez en
Algérie ! ”; “Vous n’êtes que des larves, vous me débectez ”. Les exercices de
maniement d’armes, de marche, sont toujours accompagnés de ce genre
de commentaires. Il ne cesse de nous répéter qu’il doit nous “ former ”
pour l’Algérie. Il est devenu la terreur de tous, et je tremble devant lui,
accumulant les erreurs ; et toujours la menace suprême : “ En Algérie vous
en verrez bien plus ”.
En fait, nous sommes ses prisonniers. Il a bien réussi à me former
pour le tir, où je suis nul, jamais dans le milieu de la cible, car j’ai peine à
fermer un œil. Suite à un violent coup de pied au derrière, j’ai visé juste,
et ensuite j’ai fait des progrès. Il s’est bien gargarisé de ce triomphe. Pour
me consoler de mes maladresses, je regarde les autres et vois bien que tous
ne sont pas des soldats parfaits.
21 Jeudi 3 juin
Loti, toujours dans Les Désenchantées, parle d’un mal sans remède qui
était l’angoisse de la fuite des jours ne manquant jamais de s’exaspérer
dans l’effarement extra-lucide des réveils. Comme c’est vrai ces réveils où
tout est vide, sauf la hantise du jour qui vient, comme j’en ai peur.
Vendredi 4 juin
Refait cet après-midi, avec Michel G., la même promenade que la
semaine dernière, et revu Léhon et le cloître solitaire et triste, d’où deux
chouettes se sont envolées à notre approche. Ensuite Dinan en tous sens ;
que cette petite ville est jolie, belle dans ses monuments, comme le
château de la duchesse Anne, la promenade des remparts et toute cette
atmosphère qui se dégage de son ensemble. Nous oublions la caserne,
allons dans une bonne pâtisserie, puis au café. Je fume beaucoup, les
« troupes » si fortes et que j’aime tant dans leur âcreté, Michel est sage, il
ne fume pas. Nous en avons profité pour faire une visite aux
bains/douches, pour changer de celles de l’armée. Il a été très étonné que
j’ai pu détecter cet endroit.
Lundi 7 juin
Départ cet après-midi pour l’école à feu et nomadisation (vie de
campement), à Coëtquidan, pour une semaine. Michel et moi sommes
très agités de cette formation nouvelle. Julien n’en fait pas partie, étant
d’un autre contingent. Du coup plus de courrier, et moi qui ne vit que
dans l’espoir de lettres, tout ce qui me reste ici.
Lundi 12 juin
Retour. En fait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. J’ai tout le
temps été affecté au poste de radio E608, fixé sur un 4x4, consistant
d’être à l’écoute et de donner la position à la jeep de tête, aussi équipée
d’un même poste. Durant la nomadisation, je n’ai pas fait une seule
marche, toujours à l’écoute, et revenu au point de départ, toujours sur le
4x4, les autres, dont Michel, faisant une marche d’une douzaine de
kilomètres. Nos tentes étaient dans les bois, parmi des fougères très
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