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LA FORMATION PROFESSIONNELLE DANS LE BATIMENT ET LES TRAVAUX PUBLICS 1950-1990

616 pages
La branche professionnelle choisie pour cette étude, le bâtiment et les travaux publics, est une des plus importantes de l'économie française. Quelles sont les caractéristiques des grandes institutions de formation au service de cette branche ? Quelle a été l'attitude des grands acteurs (Etat, patronat, syndicats, enseignants et formateurs) ? En quoi le BTP se distingue-t-il des autres branches professionnelles ?
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La formation professionnelle dans le Bâtiment et les Travaux Publics 1950-1990

Collection Savoir et Formation dirigée par Jacky Beillerot et Michel Gault
A la croisée de l'économique, du social et du culturel, des acquis du passé et des investissements qui engagent l'avenir, la formation s'impose désormais comme passage obligé, tant pour la survie et le développement des sociétés, que pour l'accomplissement des individus. La formation articule savoir et savoir-faire, elle conjugue l'appropriation des connaissances et des pratiques à des fins professionnelles, sociales, personnelles et ['exploration des thèses et des valeurs qui les sous-tendent, du sens à leur assigner. La collection Savoir et Formation veut contribuer à l'information et à la réflexion sur ces aspects majeurs.

Dernières parutions

Patrice RANJARD, Préface de Gérard MENDEL, L'individualisme, un suicide culturel. Les enjeux de l'édition. Noël TERROT, Histoire de l'éducation des adultes en France. Gérard IGNASSE, Hugues LENOIR, Ethique etformation. Claudine BLANCHARD-LA VILLE, Dominique FABLET, Analyser les pratiques professionnelles. Chantal HUMBERT (ed), Projets en action sociale. Daniel GAYET, Ecole et socialisation. Yves GUERRE, Le théâtre-Forum. Jacky BEILLEROT, L'éducation en débat: lafin des certitudes. Françoise F. LAOT, Laformation des adultes. Georges SNYDERS, Des élèves heureux... Bernard BONNET, La formation professionnelle des adultes. Christophe WULF, L'anthropologie de l'éducation. Claudine BLANCHARD-LA VILLE et Dominique FABLET, L'analyse des pratiques professionnelles (édition revue et corrigée), 2000. Jacky BEILLEROT, Fomes et formations du rapport au savoir.

Pierre BENOIST

La formation professionnelle dans le Bâtiment et les Travaux Publics
1950 - 1990

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

-

<Ç) 'Harmattan, L

2000

ISBN: 2-7384-9297-5

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont à tous ceux qui m'ont aidé à effectuer ce travail de recherche, et tout d'abord à M. Fridenson, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, qui a accepté d'assurer la direction de la thèse à laquelle il a donné lieu, et en a guidé la réalisation avec patience et efficacité. Ma gratitude va également à toutes les personnes qui ont bien voulu m'ouvrir l'accès à l'information, évoquer des souvenirs, engager la discussion. Une pensée particulière va à ceux que j'ai le plus sollicités: le regretté A. Bruyère, J. Eglin, V. Troger, P. Boché, A. Cansel1, M. Huteau, à Mme Paradis qui m'a donné accès à la documentation de l'AFDET, à l'équipe de direction et d'étude du CCCA/BTP, notamment M. Pasquier, Mme Noël, M. Vuthan, M. Marquand, celle du GFC-BTP, tout particulièrement M. Malmartel, Mme Goyard, M. Barré. J'adresse également de vifs remerciements à Mme Laclau, de l'Unité de Graphique de l'EHESS qui a réalisé les graphiques et Mme Bardeur qui assuré la dactylographie. J'exprime également ma gratitude à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales qui sait accueillir et former des chercheurs par ailleurs engagés dans la vie active.

INTRODUCTION

Le thème de la formation professionnelle est actuellement un des sujets de préoccupation importants pour les organisations syndicales et patronales française d'une part, et pour l'Union européenne. Il demeure, en outre, en France, un sujet d'interrogations et de controverses: depuis les réformes de 1971 qui ont principalement touché la formation continue des adultes, les grands objectifs de la formation professionnelle ont toujours été un objet de débats, et des doutes subsistent sur le bon usage des moyens qui lui son affectés. Or, le système de formation professionnelle est un des éléments clés de l'évolution économique et sociale. En période de crise de l'emploi, l'opinion publique est tentée de lui imputer la responsabilité du chômage. En période de plein emploi, il est sollicité pour garantir la compétitivité de l'appareil de production. En France, le système « dual}) en usage en Allemagne a été longtemps paré de toutes les vertus, sans que les raisons profondes de la diversité des systèmes nationaux soient vraiment portées à la connaissance du public. L'histoire de l'enseignement technique, et de la formation professionnelle en général peut contribuer aux réflexions actuelles. Elle est demeurée longtemps un désert, même si le voile commence à se lever sur cette partie mal connue de notre histoire: les travaux de Vincent Troger sur les centres d'apprentissage (1939-1959), ceux de Guy Brucy sur J'histoire des diplômes de l'enseignement technique (1880-1965) puis ceux de Bernard Bonnet sur la formation professionnelle des adultes (1934-1994) ont largement et opportunément éclairé le sujet.

Néanmoins, aucune tentative n'avait encore été faite d'étudier ensemble tous les dispositifs qui concourent à la formation professionnelle en France: formation scolaire donnée dans des établissements de ['enseignement technique, formation lourdes dispersées par l'association française pour la formation des adultes (AFP A), apprentissage, formation continue des adultes donnée dans de grandes institutions ou dans des organismes privés. Une telle étude globale n'est guère envisageable pour l'ensemble des branches, qui o~t toutes des attitudes différentes à l'égard des problèmes de formation. Il a semblé possible, en revanche, de la mener pour l'une d'entre elles: celle du bâtiment et des travaux publics.

Le choix d'une branche professionnelle: et des travaux publics

celle du bâtiment

Choisir une branche, c'est déjà limiter les risques d'amalgame, même si ce n'est pas les écarter totalement. En l'occurrence, le choix a été fait du bâtiment et des travaux publics pour les raisons suivantes: - c'est une branche importante. En 1955, au début de la période étudiée (1950-1990), le BTP comptait 1 370 000 personnes sur 19 047 400 actifs en France, soit 7,19 % de la population active employée. En 1990, soit à la fin de la période étudiée, le BTP emploie 1 514 000 personnes sur 21840 000, soit 6,93 % de la population active. - c'est une branche que ses caractéristiques particulières démarquent de toutes les autres. La mécanisation n'a jamais pu y être portée aux niveaux atteints par les industries mécaniques, et l'automatisation n'a pu venir y bouleverser les processus de fabrication. La rationalisation des tâches, pour y être bien présente, n'a pas transformé la vie des entreprises et du personnel comme elle l'a fait dans d'autres domaines qui ont servi de modèle à l'évolution des formations. C'est donc un

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contre-modèle qui permet de mesurer comment les formations ont pu évoluer loin du schéma des industries mécaniques. Toutefois le BTP n'est pas d'une parfaite homogénéité. Bâtiment et travaux publics constituent des activités distinctes. Le premier produit des constructions qui abritent des familles, des entreprises, des administrations, des lieux de loisirs. Les seconds réalisent des équipements d'infrastructure de transports, routes, autoroutes, voies de chemin de fer, ports, viaducs, tunnels, aéroports. Distinctes, les activités sont voisines, et certaines entreprises sont mixtes. En 1991, le bâtiment représentait un chiffre d'affaires de 505 milliards hors taxes, 1 323 000 personnes employées, 314 446 entreprises dont 294 000 artisanales. Les travaux publics avaient un CAHT de 154 milliards, employaient 270000 personnes dans 5 700 entreprises, dont 2 000 artisanales. Les travaux publics ont donc un chiffre d'affaires représentant 30 % de celui du bâtiment, des effectifs égaux à 20 % et un nombre d'entreprises dans la proportion de 1,8 %. Dans le bâtiment les entreprises artisanales comptent pour 93 % alors que les travaux publics sont composés essentiellement de grosses entreprises I. Dans le passé, les entreprises des travaux publics et celles du bâtiment avaient été regroupées dans une même organisation, la fédération nationale du BTP, de 1904 à 1940. Cette fédération rassemblait, d'une part, les onze fédérations régionales du bâtiment et, d'autre part, le syndicat professionnel des entrepreneurs de travaux publics de France, dans une structure assez peu contraignante. C'est la création du comité d'organisation du bâtiment et des travaux publics (COBTP) par le gouvernement de Vichy (le 5 décembre 1940) qui provoqua la sécession des entreprises des travaux publics; elles ont redouté que l'autorité de ce nouvel organisme ne les assujettisse en fait aux décisions des entreprises du bâtiment, plus nombreuses et dotées d'effectifs plus importants, et ont fondé la

I Grands agrégats économiques

du BTP pour 1991, DA El, 1992.

9

fédération nationale des travaux publics le 20 décembre 1940 2. Les deux activités ont d'ailleurs eu des comportements économiques différents pendant la période étudiée: les travaux publics ont eu une croissance plus rapide que le bâtiment de 1946 à 1965. Ils ont connu des progrès techniques plus importants que le bâtiment 3. Pourtant les grands agrégats statistiques groupent toujours les deux domaines. De plus, les formations du futur personnel sont souvent communes, et les deux organisations patronales ont, du moins jusqu'à la fin de la période étudiée, réuni leurs actions dans ce domaine, les organisations syndicales étant par ailleurs communes dans les deux activités. Pour ces raisons, il n'a pas été jugé utile de mener des études séparées.

Le choix des niveaux de formation étudiés Dans le souci de limiter le champ de l'étude, c'est délibérément qu'ont été écartées les formations de type universitaire et celles relevant des écoles d'ingénieurs. Ces formations, en effet, concernent des effectifs limités et n'ont pas, semble-t-il, une spécificité qui les distingue d'une manière très tranchée des autres formations de même niveau. Ce choix conduit donc à se limiter aux formations qui, dans la formation initiale de l'Education nationale, sont données dans les lycées professionnels et les lycées techniques: pratiquement les formations des niveaux V, IV et III, les diplômes universitaires de technologie étant exclus du fait de leur localisation universitaire. Pour les mêmes raisons, l'enseignement

D. Barjot, La grande entreprise française de travaux publics (/883-1974) contraintes et stratégies. Thèse de doctorat d'Etat, (dir. F. Caron), université de Paris IV, 1989, p. 1592. J D. Barjot, "Un patronat face aux plans. Les entrepreneurs de travaux publics 1946-1965", in H. Rousso (dir.), de Monnet à Massé, enjeux politiques et objectifs économiques dans le cadre des quatre premiers plans (1946-1965), Paris, éditions du CNRS, 1986. 10

2

professionnel l'étude.

et technique privé a été exclu du champ de

La période et la périodisation

La période étudiée est celle de 1950 à 1990. Si 1950 a été choisi c'est parce qu'à ce moment, les grands remous politiques et administratifs consécutifs à la Libération étaient apaisés, que les grandes institutions de formation qui étaient à l'époque celles de la formation professionnelle des adultes et celles de l'Education nationale avaient trouvé, depuis près d'un an, une forme institutionnelle stabilisée. La formation professionnelle des adultes était confiée à l'association nationale pour la formation rationnelle de la main-d'œuvre (décret du Il janvier 1949) et les centres d'apprentissage de l'Education nationale tenaient leurs statuts de la loi du 21 février 1949. A l'intérieur de cette période de 40 années, une césure paraît s'imposer en 1970-71. Rien ne permettait a priori de penser qu'une même date charnière puisse s'appliquer à la fois à l'activité économique, au système éducatif, et à la formation professionnelle. En l'occurrence, une coïncidence dans les rythmes d'évolution plaide pour retenir comme point d'articulation le début des années 70. En 1970, l'activité du BTP cesse de croître: l'indice de production industrielle de la branche commence à diminuer, les effectifs de la main-d'œuvre plafonnent. Bien que personne ne le discerne encore, c'est la crise qui s'amorce. Elle s'installera véritablement en 1975. Dans le domaine de la formation professionnelle, un accord interprofessionnel signé le 9 juillet 1970 donne le départ à la préparation des lois du 16 juillet 1971, réformant l'apprentissage, la formation professionnelle continue, l'enseignement technologique et la taxe d'apprentissage. Quant au système éducatif, il est marqué depuis 1967 par la mise en application progressive de la réforme résultant de l'ordonnance du 6 janvier 1959 qui prendra son plein effet, 11

quant à l'obligation scolaire, à partir de 1969. C'est donc dans les premières années de la décennie 1970 que la nouvelle configuration du système éducatif prendra forme. Le présent ouvrage doit beaucoup aux travaux de D. Barjot, notamment à « la grande entreprise française de travaux publics, contraintes et stratégies (1883-1974). (thèse de doctorat d'Etat, Université de Paris IV, 1989), à ceux de Mme Campinos-Dubernet «Emploi et gestion de la maind 'œuvre dans le BTP, P. Casella mutation de l'après guerre à la crise »(Paris, la documentation Française, 1984), de P. Casella, L Tanguy, P. Tripier « Apprentissage et paritarisme dans le bâtiment», Paris, Plan-Construction et Architecture, 1991. Les archives publiques ont été largement utilisées, notamment les comptes rendus de la commission professionnelle consultative du BTP encore détenus par le ministère de l'Education nationale, les archives de la série F 17 bis de ce ministère, certaines archives privées, dont notamment celles du Comité Central de Coordination de l'Apprentissage du BTP (CCCA-BTP). Les revues Formation-Emploi (1983-1996) et Sociologie du Travail (1959-1996) ont été systématiquement dépouillées. Il en a été de même du moniteur des travaux publics et du bâtiment, de 1950 à 1990. La large audience de cette revue renseigne sur les préoccupations des milieux professionnels, parmi lesquelles il est possible de mesurer la progression des problèmes de formation. Les statistiques ont été un des points difficiles de l'étude. Le document de base a été l'annuaire rétrospectif de la France 1948-1988. Il a permis de suivre, notamment, l'évolution de la main-d' œuvre et de la valeur ajoutée. S'agissant des effectifs formés par les différentes institutions, il a fallu se livrer à des travaux délicats. A l'Education nationale, il n'existe pas de séries de personnel formé par branche industrielle, la liste des spécialités incluses dans chaque branche appelant d'ailleurs une définition qui n'est pas normalisée. On a adopté à cette fin, après réflexion, le choix fait par une 12

organisation de la profession elle-même, le CCCA-BTP, qui a produit en 1985 une rétrospective des candidats reçus au CAP ef au BEP de 1948 à 1985 4. Pour la période postérieure et pour les autres formations, il a été procédé à des comptages dans les documents statistiques aimablement mis à disposition par la direction de l'évaluation et de la prospective. Les statistiques de l'AFP A et des organismes qui l'ont précédée ne font pas l'objet de séries rétrospectives. L'ouvrage S d'A. Bayard donne une série de 1947 à 1968. Pour la période postérieure, il a été fait appel aux statistiques incluses épisodiquement dans les revues de l'AFPA, notamment Notre formation. L'homogénéité des sources demeure incertaine. Pour la formation continue, on s'est référé, pour les statistiques générales, à défaut d'autres sources, aux documents annexes aux lois de finances dont la valeur statistique demeure problématique. Pour les formations du BTP, le groupement pour la formation continue dans le BTP (GFC-BTP) nous a facilité la tâche en permettant la consultation de ses statistiques et en complétant certaines séries. Enfin, une chance, certains continuent à dire un risque, du travail sur l'histoire contemporaine est de pouvoir faire appel à des témoignages oraux. Autorités administratives, responsables d'organismes patronaux, de syndicats de salariés, d'organismes de formation, chercheurs, ont été amplement mis à contribution au cours de plus de soixante entretiens. La diversité de ces sources orales a permis de les confronter entre elles et de recouper les informations fournies avec celles produites par les sources écrites. Des visites ont en outre été faites dans des lycées techniques et professionnels, une école de métiers, et un centre de formation d'apprentis de l'AFP A.

4 La première formation de l'ouvrier qualifié dans le bâtiment et les travaux publics, Paris, CCCA/BTP, 1985. 5 A. Bayard, La formation professionnelle des adultes dans les esprits et dans la loi, Montreuil, AFPA. 1970. 13

Les limites de l'étude Comme pour d'autres chercheurs dans ce domaine, une première limite tient au positionnement professionnel de l'auteur. Longtemps membre de l'appareil institutionnel de l'Education nationale, il est nécessairement influencé par son passé. Ce qui ne signifie pas nécessairement qu'il soit systématiquement en faveur de son ancienne maison, car il a pu en mesurer les insuffisances. Peut-être plus gênante aurait été l'autocensure à laquelle ont pu se livrer ses interlocuteurs dans les entretiens, pour éviter de froisser, ménager des susceptibilités présumées. Mais un certain degré de confiance parvient en général à s'instaurer, les témoins étant très souvent capables de prendre une attitude suffisamment critique et impartiale. Une difficulté principale de l'étude tenait à son étendue: vouloir faire un panorama historique d'une branche et de ses quatre grands pourvoyeurs de formation était très ambitieux, d'où les limitations déjà décrites quant aux formations retenues. Le même souci a ensuite conduit à ne pas procéder à des études régionales qui auraient pourtant pu être riches d'enseignements. Seule a été tentée, in fine, une comparaison de J'évolution par région des centres de formation de trois institutions entre 1985 et 1995. Par ailleurs, il n'a pas été possible de traiter à parts égales travaux publics et bâtiment; ce dernier a reçu plus d'attention; le domaine de l'artisanat n'a malheureusement pu non plus être étudié dans toute sa spécificité.

Plan de l'étude L'ampleur des évolutions intervenues dans la période retenue nous a paru commander une approche d'abord chronologique, qui met en évidence les différences dans le jeu des acteurs, les réalisations et les fonctionnements ainsi que les continuités.

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Les deux premières parties sont structurées à l'identique: un premier chapitre décrit la situation et l'évolution de l'industrie, un second situe les principaux acteurs et un chapitre est réservé à chacun des grands éléments de la formation: formation scolaire, apprentissage, formation professionnelle des adultes et formation continue. Selon la périodisation qui a été décrite ci-dessus, la première partie est consacrée à la période 1950-1970, caractérisée par une forte demande de formation de la part de l'industrie du BTP qui ne réussit pas à échapper, par l'industrialisation, à la dépendance d'une main-d'œuvre qualifiée. Les principaux organismes de formation (formation professionnelle des adultes et Education nationale) sont entre les mains de l'Etat. Une seconde partie (1970-1990) montre les formations confrontées à de nouveaux enjeux: crise de l'industrie du BTP, lutte pour le pouvoir en matière de formation: le patronat intervient plus énergiquement dans ce domaine. Les formations initiales de l'Education nationale sont sur la défensive, tandis que l'apprentissage regagne du terrain et que la formation continue devient, grâce au GFC-BTP, un mode de formation important et apprécié, la formation professionnelle des adultes, sous la forme de l'AFP A, cherchant à s'adapter aux nouvelles exigences. Dans une troisième partie on a tenté de procéder, en deux chapitres, à une appréciation générale de quarante ans d'évolutions. Les changements dans la terminologie traduisent une modification des concepts et des appareils de formation; le pouvoir glisse de l'Etat au patronat; la formation semble bien répondre à une problématique et à des rythmes propres, relativement.. indépendants de ceux de la vie politique et économique. Les systèmes de formation ont développé des services appréciés au bénéfice de l'industrie du BTP qui, malheureusement, ne gère pas rationnellement sa main-d'œuvre, principalement à cause des conditions économiques qui lui sont faites. 15

Première partie: 1950-1970

Des systèmes de formation centralisés tempérés par des mécanismes efficaces de concertation

La période qui commence en 1950 est une période d'expansion tant pour l'activité économique que pour les systèmes de formation. Elle fait suite à l'époque des turbulences de la guerre et aux débuts de la reconstruction. En 1950, on peut considérer que, sans avoir atteint la stabilité, les grands systèmes de formation nés de la guerre possèdent déjà leurs bases et leur équilibre. L'enseignement technique a vu, avec le statut qui leur a été donné en 1949, les centres d'apprentissage trouver leur place, encore précaire, il est vrai. La formation professionnelle des adultes, créée en 1946, a passé sa grande crise de 1947 liée à la rupture entre le gouvernement d'une part, la CGT et le Parti communiste de l'autre. Le décret du 9 novembre 1946 a posé ses bases. Le Il janvier 1949, l'association nationale interprofessionnel1e pour la formation prof~ssionnelle de la main-d'œuvre est créée. En revanche, l'apprentissage est toujours dans son état lamentable d'avant-guerre. Les responsables du Bâtiment, dans ce domaine qui semble sans espoir, apportent quelques premières mesures qui seront l'amorce d'une réforme ultérieure. Quant à la formation continue du personnel en place, elle est assez rudimentaire jusqu'au développement de la promotion sociale. Avant d'étudier l'évolution de chacun de ces systèmes de formation, on s'efforcera de caractériser J'industrie du Bâtiment et des Travaux publics, puis de situer les différents partenaires concernés par les problèmes de formation.

CHAPITRE I

L'industrie du bâtiment et des travaux publics obligée de tenter des changements majeurs

Malgré les destructions de la guerre, l'industrie du Bâtiment et des Travaux publics avait pu conserver un outil de production utile, bien que demeuré dans les standards techniques de l'avant-guerre I. Les besoins de la reconstruction, puis de J'accroissement nécessaire du parc immobilier ne pouvaient être satisfaits par Jes moyens traditionnels, mais nécessitaient un renouvellement des techniques de construction que l'industrie va tenter de réaliser avec J'industrialisation du bâtiment.

A EN 1950, L'ESSENTIEL ENCORE A FAIRE.

-

DE LA RECONSTRUCTION

RESTAIT

Le Conseil Economique évaluait comme suit les destructions, les réparations effectuées et celles restant à faire au 30 septembre 19502.

I

D. Voldman, La reconstruction
d'une politique, Paris,

des vil/es françaises

de 1940 à 1954.

Histoire
2

L'Harmattan,

1997, pp. 353 et s.

Rapport présenté par M. G. Aroud au nom du Conseil Economique sur le financement de la reconstruction. Annexe Il, JO. avis et rapports du Conseil Economique, 20 décembre 1950, p. 386.

Tableau n° 1 : Bâtiments détruits et reconstruits, réparations restant à faire au 30 septembre 1950
Bâtiments .détruits et reconstruits Détruits ou irréparables 269 000 130000 Reconstruits de la Libération au 30 septembre 1950 21400 13 500

Reste

Bâtiments à usage principal d'habitation Bâtiments des exploitations agricoles Bâtiments industriels, commerciaux et artisanaux Bâtiments des collectivités locales

247600 116500

55 000

9000

46 000

6000

450

5500

Tableau n° 2 : Bâtiments partiellement sinistrés, et réparés
PartieDemeDt siDlstrés Bitimeots à usage priocipal
d'babitstiOD

1 082 000 409 400 122 600 46800

Réparés de la LlWradoD aD 30 septembre 1950 961 000 344 000 110200 44 480

Reste 121 000 65 400 12 400 2320

Bitimeots des exploitstioDS agricoles Bitimeots iodustriels, cammerciaux et artisaoaux Bitimeots des coUeçtjvit6a locales

20

Si les dommages partiels étaient pour une très large part réparés, 90 % des ouvrages totalement détruits restaient à reconstruire. La Commission d'évaluation des coûts de l'occupation estimait les pertes directes du capital, tant public que privé, de toute nature, à 770 milliards de francs de l'époque 3. C'est un fait connu que ni la reconstruction, ni la construction destinée à résoudre la pénurie du logement n'ont été une des priorités de l'immédiat après-guerre. Le premier plan avait estimé qu'il fallait d'abord: - "assurer un relèvement rapide du niveau de vie de la population, et notamment de son alimentation; - moderniser et équiper les activités de base (houillères, électricité, sidérurgie, ciment, machinisme agricole et transports) ; - affecter à la reconstruction le maximum de moyens, en tenant compte des besoins des activités de base, et en modernisant l'industrie des matériaux de construction et celle du bâtiment et des travaux publics; la base de départ sera ainsi créée pour entreprendre, dans une seconde étape, la transformation des conditions de vie et notamment du logement". Le rapport sur le premier plan esquissait une stratégie en deux temps: "V oudrait-on néanmoins, dès maintenant, affecter directement la totalité ou la plus grande partie des ressources disponibles à la reconstruction des immeubles d'habitation qu'elle-même y perdrait. Faute d'une capacité de production suffisante, prétendre la faire démarrer aujourd'hui sur une échelle disproportionnée aux possibilités aboutirait à la freiner, dès 1948-1949. Elle exigerait alors des délais impossibles à mesurer exactement, mais à coup sûr, très longs, peut-être de l'ordre de plusieurs dizaines d'années.

3 Rapport précité de M. Aroud, p. 360.

21

C'est seulement en modernisant et en développant l'industrie du Bâtiment et celles qui commandent son activité (sidérurgie, matériaux de construction, transports) qu'on pourra construire davantage, mieux, plus vite et à meilleur marché. Ainsi peut-on espérer réparer la totalité des dommages de guerre immobiliers, en sept ou huit ans, et, en même temps, élargir l'œuvre de reconstruction, en une pol itique générale d'extension et de rénovation de l'habitat français, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. La modernisation de l'appareil de production est donc la condition indispensable, non seulement pour effectuer une reconstruction rapide, mais aussi pour remédier à l'une des carences sociales les plus graves d'entre les deux guerres" 4. Aux nécessités de la reconstruction s'ajoutaient, en effet, celles de la rénovation de J'habitat existant. Le commissariat du Plan refusait, en 1949, de prendre en compte immédiatement ces préoccupations; il rejetait l'idée, avancée par le Conseil Economique, de mettre en œuvre un plan d'ensemble de la rénovation de l'habitat. Une commission de la consommation et de la modernisation sociale du 1er Plan avait pourtant proposé en 1946 de reconstruire les immeubles sinistrés en 10ans et de remplacer les logements insalubres en 20 ans. Elle estimait que cet objectif pouvait justifier un nombre de logements à bâtir de 450 000 par an. Le rapporteur du Conseil Economique, M. Dary, s'est pour sa part arrêté à un objectif de 300 000 logements par an, qu'il explique par l'accroissement du nombre des naissances et l'amélioration de l'espérance de vie, alors que le rythme des achèvements de logements, bien que s'accroissant régulièrement, atteignait péniblement 80 000 pour 1950 :

4

Rapport général sur le premier plan de modernisation et d'équipement

(novembre 1946, janvier 1947), p. Il et 12, cité dans le rapport présenté par MM. Dary et Fougerolle au nom du Conseil Economique le 7 novembre 1950 Annexe II, JO avis et rapports du CE n° 13 du 8 novembre 1950

-

22

1947 : 1948 : 1949 : 1950 :

7000 27000

55000 dont 18 000 au titre de la reconstruction5
" (estimation)

80000 dont 4000"

Le rapporteur mentionne aussi ]e rôle reconnu par A. Sauvy à l'industrie du bâtiment pour réguler l'activité économique et ]'emploi de la main-d'œuvre. Le rapport du Conseil, bien que ne reprenant pas expressément l'objectif de 300 000 logements mentionné seulement dans les annexes, a été voté à l'unanimité. Il demandait formellement une majoration des moyens affectés à la construction et un programme de longue durée, ainsi qu'un programme de travaux publics. En fait, l'objectif de 300 000 logements semblait bien n'être qu'un coup d'épaule donné à celui qui avait été arrêté par le ministère de la Reconstruction et de J'Urbanisme, et qui retenait le nombre de 240000. A ces besoins incontestables, l'industrie du Bâtiment n'était évidemment pas en mesure de faire face; mais elle n'était pas non plus dans l'état de délabrement qu'on pourrait imaginer dans un pays qui venait de subir cinq années de guerre, dont deux campagnes s'étaient déroulées sur son so], et d'innombrables bombardements aériens. Certes, la guerre de 1939 l'avait trouvée dans un état de crise qui résultait de la longue période de dépression du marché immobilier de l'entredeux-guerres. Cette industrie a connu sa période de prospérité au XIXème siècle, par suite de l'accroissement démographique, de la croissance économique qui induisait des besoins en infrastructures, et de la progression de la valeur des immeubles et des loyers, surtout à Paris. A partir de 1883, lui succéda une profonde récession dont l'industrie n'était pas sortie en 1939 et qui tenait essentiellement à l'insuffisance de demande de logements et au blocage des loyers décidé en 1914, avec néanmoins quelques périodes de sursaut: la reconstruction
S Rapport du CE du 7 novembre 1950, annexe II, JO avis et rapports du CE n° 13 du 8 novembre 1950. 23

consécutive à la guerre de 1914-1918, l'intervention des premières mesures d'aide au logement décidées à partir de 1937 (bonifications d'intérêts aux prêts du Crédit Foncier, allégements fiscaux en faveur des constructions nouvelles) 6. Cette dernière reprise s'était accompagnée d'un mouvement de modernisation; les grandes entreprises étaient devenues sensibles à l'organisation scientifique du travail, voire à l'industrialisation. Cette industrie avait réussi à traverser la période de guerre en limitant les pertes 7. D'abord, la fin de la campagne de France a été suivie d'une opération de déblaiement qui a permis d'occuper les entreprises dont le personnel était encore disponible, malgré le grand nombre d'ouvriers français prisonniers de guerre. Les autorités d'occupation font le tri des projets en cours et sélectionnent ceux qui les intéressent. En tant que de besoin, elles reconnaissent un caractère prioritaire aux entreprises concernées. Puis la construction du Mur de l'Atlantique a occupé, outre 15 000 Allemands et 191 000 prisonniers de guerre, 85 000 ouvriers salariés appartenant à des entreprises françaises requises ou ayant passé contrat. Il en alla de même des multiples travaux qui ont été commandés par les Allemands et il est très difficile de démêler les cas de collaboration volontaire des cas de contrainte "pour survivre". D'autres travaux d'utilité générale (assainissement notamment) ont pu être menés malgré la priorité des travaux imposés. Le comité d'organisation du Bâtiment et des Travaux publics (COBTP), organisme corporatiste créé par le gouvernement de Vichy, faisait pression pour obtenir de la branche une docilité de bon aloi aux injonctions allemandes.
6

D. Barjot, " Entrepriseset Patronat du Bâtiment XIXème-XXèmesiècles ",

in Histoire des métiers du Bâtiment aux XIXème et XXème siècles. Actes du séminaire de recherche novembre 1989. Plan construction et architecture, Paris, 1991. 7 D. Voldman, " Le bâtiment, une branche sollicitée ", in A. Beltran, R. Frank, H. Rousso (dir.), la vie des entreprises sous l'occupation, Paris, Belin, 1994, p.91-116. 24

La main-d'œuvre est estimée par le COBTP en 1943-1944 à 600000 personnes soit 320000 pour le Bâtiment, 125000 pour les Travaux publics et 135 000 pour les entreprises artisanales, 25 000 ingénieurs et agents de maîtrise. S'y ajoutent 100 000 prisonniers et travailleurs du service de travail obligatoire. S'agissant du niveau des rémunérations, il était soutenu par l'importance des salaires versés par l'organisation Todt, en général deux fois plus élevés que ceux des entreprises françaises. Le chiffre d'affaires des entreprises petites et moyennes, notamment du seul Bâtiment, a été stable de 1940 à 1943 inclus, puis a chuté en 1944 du fait des opérations militaires. Les grandes entreprises, qui sont en général liées aux travaux publics, ont connu des difficultés dès 1942. Dans l'ensemble, la période 1939-1945 n'avait donc pas été aussi catastrophique qu'on aurait pu le croire. En outre, cette période a été marquée par des innovations techniques (coffrages métalliques, utilisation d'éléments en béton). Au terme de cette période, et une fois passées les premières années de l'après-guerre, l'industrie du Bâtiment occupe les effectifs suivants (mois de mai 1950, électriciens non compris) :

Tableau n° 3 : Effectifs du bâtiment en mai 1950
Catégories qualifiés Maitres artisans Ouvriers salariés Sous-total travailleurs qualifiés - Terrassiers Effectifs 181 200 309800 491 000 Pourcentages 25,3 43,3 68,6

-Travailleurs

- Aides, garçons, apprentis - Manœuvres Sous-total travailleurs manuels - Teclmiciens
- Pe:rsollllel d'administration - Agents de maitrise

Total général

20 000 100500 69 000 680 500 12100 14100 10000 716 700

2,8 14,0 9,6 95,0 1,7 1,9 1,4 100,0

Source: JO, Conseil Economique, n° 13, du 8 novembre 1950. 25

En mai 1951, les effectifs avaient peu varié: les ouvriers qualifiés s'étaient accrus de 8000 mais les travailleurs qualifiés étaient encore 491 850. L'effectif total des travailleurs manuels était passé à 688 350 8. L'apport de personnel qualifié était en effet jugé indispensable à l'industrie du Bâtiment. On notera que dans les effectifs de 1950 cités plus haut pour la branche, les personnels techniciens, de maîtrise et les ouvriers qualifiés représentaient 73 % de l'ensemble. Le Bâtiment avait une tradition de qualification tenant à la nature des processus de production qui reposaient sur la compétence du personnel et faisaient peu appel au capital technique. On estimait à 50 % la part des salaires et des charges sociales dans le prix de vente des immeubles. Le nombre d'heures de travail nécessaires en France en 1947 pour construire un logement de 80 m2 était de 5 000, soit 62 heures par m2 ; en Grande-Bretagne, il était à la même époque de 3 034, soit 38 heures par m2. La différence considérable s'expJique par des différences d'organisation du travail et d'investissement en matériel 9. Même en faisant la part des charges sociales dans les coûts de la main-d'œuvre, charges jugées souvent abusives par le patronat eu égard aux références prises à l'étranger, un surcroît de main-d'œuvre qualifiée paraît donc être la condition essentielle d'un développement de la capacité de production de J'industrie. Et de fait, des efforts importants ont été entrepris pour y remédier. Ces efforts ne datent pas de la Libération. Déjà le COBTP avait des préoccupations de formation et avait été à l'origine de la création du comité central de coordination de l'apprentissage dans le bâtiment en 1942. La formation professionnelle accélérée, qui puise ses origines dans la période de ['avant-guerre (décret du 4 juin 1937), et concernait à la fois
8

Bulletin d'information et de documentationprofessionnellede la direction

de la main-d'œuvre, 15janvier 1952. 9 E. Simon, Directeur technique du CNAH, Le Moniteur, n° 8, 25 février 1950. 26

les métaux et le bâtiment, a reçu mission, en 1945, de s'attaquer prioritairement à la formation dans le domaine du bâtiment (Instructions du ministre du Travail des 25 mars et 28 mars 1945; création de l'association pour la formation professionnelle de la main-d'œuvre -AFPMO- le 20 août 1945) JO.En octobre 1949, il existe 5 centres de FPA, formant environ 8 000 stagiaires par an, bien moins que leur capacité pourrait le permettre (24 000) Il. Enfin parmi les 800 centres de formation professionnelle destinés aux jeunes et créés par le gouvernement de Vichy à partir d'octobre 1940, un certain nombre concernaient le bâtiment. Leur transformation en centres d'apprentissage et leur rattachement à l'enseignement technique le 18 septembre 1944 se sont accompagnés d'un développement des formations du bâtiment tel qu'en 1952, eUes représentaient 35,6 % des effectifs masculins des centres 12.On ne peut donc pas dire que le problème ait été ignoré. Néanmoins les solutions imaginées n'étaient pas à la hauteur de la situation. D'où les réflexions menées de tous côtés sur une "industrialisation" du bâtiment, remède-miracle qui devait porter le bâtiment au niveau de technicité, de précision, d'organisation, des autres industries, notamment mécaniques, le libérer de la contrainte de lourds bataillons d'ailleurs difficiles à recruter - des ouvriers qualifiés, procurer des gains de productivité et réduire la durée des chantiers. Les syndicats ouvriers en étaient partisans. Ils y voyaient un moyen d'obtenir une égalité de dignité et de salaire avec les ouvriers des industries mécaniques, notamment de l'automobile, qui était le modèle technique dominant 13. Dans le domaine des travaux publics, les problèmes étaient différents. Les difficultés de main-d'œuvre se sont réduites plus

-

1939-1959, enjeux économiques, politiques culturels de la constitution de l'Enseignement technique court, Thèse de doctorat (dir. F. Caron), Paris IV, 1990. 13 J. Eglin, Des origines au premier mandat. les trajectoires des dirigeants nationaux de la fédération Construction' Bois CFTC-CFDT de 1945 à nos jours, Institut d'études politiques de Grenoble, 1991. 27

10Mémoires d'AFPA, Montreuil, AFPA, 1989. Il Rapport du CE du 7 novembre 1950. op. cit. 12 V. Troger, Histoire des centres d'apprentissage.

vite. Les entreprises, de taille importante en général, disposaient de cadres rompus aux problèmes de la rationalisation du travail. Elles avaient pu acquérir du matériel moderne grâce à la création par la fédération nationale des travaux publics du Comptoir Central de Matériel d'Entreprise (CCME) qui leur procurait des crédits amortissables en 10 ou 15 trimestres dont il garantissait aux banques le remboursement. Cette industrie devint d'ailleurs exportatrice vers l'Amérique du Sud, le Proche et le Moyen-Orient, en sus de ses interventions en Afrique du Nord et dans j'Union française 14.

B - L'INDUSTRIALISATION

DU BATIMENT:

UN DEMI-SUC CES

1) L'état des lieux

Le thème de l'industrialisation est sous-jacent à toutes les réflexions des années 1950 dans les milieux du Bâtiment. II était toutefois beaucoup plus ancien. Les idées d'industrialisation avaient déjà émergé dans l'entre-deuxguerres. Elles avaient été reprises par le COBTP dans une étude sur les "facteurs de l'abaissement des prix de revient de la construction" en 1943, qui comportait normalisation, préfabrication, industrialisation, rationalisation du travail sur les chantiers 15. Après la Libération, les missions organisées à l'étranger par le MRU, notamment aux Etats-Unis, ont été l'occasion de s'informer sur les techniques nouvelles de construction 16, Le Moniteur des travaux publics et du bâtiment a publié en novembre 1946 et réédité en mars 1947 un numéro spécial "L'industrialisation du Bâtiment et la Reconstruction" qui a eu

14Rapport du CE du 7 novembre 1950, op. cit. IS 1. Rosen, " 1940-1952. Le bâtiment sous tutelle ", Les cahiers de ['Institut d 'Histoire du temps présent, n° 5, 1987. 16 D. Voldman, "A la recherche de modèles, les missions du MRU à l'étranger ", ibid. 28

un très grand succès. Le caractère de quasi journal officiel de cette revue pour la profession témoigne de l'audience qu'avait ce thème dans les milieux du Bâtiment. C'est E. Claudius-Petit, Ministre de la reconstruction et de l'urbanisme à partir du Il septembre 1948 (UDSR), qui s'est fait le propagateur de cette idée. Au Club de l'UDSR le 23 juin 1948, par exemple \7, il fait la critique de la reconstruction de la ville de Gien. Gien est en effet, avec Orléans et Sully-sur-Loire, un des sites de la première reconstruction, celle opérée par Vichy après la bataille de France de mai-juin 1940 "où on additionne les erreurs d'architecture..., où précisément on a fait ce tour de force, sur des façades qui varient de 4 à 8 m, de réaliser des constructions qui sont absolument originales, afin que les maisons ne soient jamais semblables les unes aux autres...". Parlant de la préfabrication, il propose de fabriquer des éléments à une cadence industrielle. Le 10 juin 1950, le Moniteur fait le point des progrès de l'industrie du BTP. Il constate d'abord qu'en 1950 les conditions économiques sont redevenues normales.' Les goulots d'étranglement des matériaux, charbon, ciment ont disparu et avec eux le "marché noir" qui les accompagnait, sur les camions, l'essence. La concurrence est revenue. Des mesures législatives sont prises ou en préparation pour redonner un intérêt aux investissements immobiliers. Reste la main-d'œuvre. La solution pour remédier à sa rareté est recherchée dans l'industrialisation. Plusieurs volets ont été développés: -la recherche est encouragée et développée par la mise en place du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) 18.Il s'agit d'une fondation reconnue d'utilité publique

17Archives privées. Cf. Y. Durand, "Chantiers et projets urbains sur les ruines de juin 1940. L'exemple des villes sinistrées du Loiret, Revue d'histoire de la deuxième guerre mondiale, n° 79, juillet 1970. 18 S. Etter, Aspects méthodologiques du changement technique. Evolution des conditions de la maîtrise d'œuvre architecturale en France, 1944-1974, à 29

par décret du Il décembre 1947 et qui a été créée à la demande du MRU, du commissariat du Plan, de l'Ordre des architectes, de la Fédération Nationale du Bâtiment, de la Fédération CGT des travailleurs du Bâtiment et du bois. Le CSTB pratique une codification technique, donne son agrément aux nouveaux matériaux ou nouvelles techniques de construction ou les homologue, donne des conseils techniques. Son premier Directeur est M. Marini. Des recherches sont en outre menées au Laboratoire du bâtiment et des travaux publics sur les matériaux et sur leur résistance. - les matériaux se perfectionnent quant à leur mode de production, leur mode d'utilisation, plus rationnel, sur le chantier, leur consistance même: tuiles en ciment, par exemple. La menuiserie devient industrielle. -les entreprises interviennent de manière plus rationnelle, par le groupement de petites entreprises, groupement à vocation générale ou à vocation spéciale. - la gestion des chantiers fait appel à des techniques issues de l'industrie. telle l'utilisation de "bureau des temps élémentaires". La rationalisation conduit parfois à substituer à des reconstructions parcellaires juxtaposées des lots permettant une normalisation des éléments utilisés. - l'équipement des chantiers, enfin, se perfectionne (pelles, échafaudages, grues) et comporte des moyens de préfabrication. En même temps que prolifère ce genre de discours, où se manifeste une adhésion au projet d'industrialisation, on note aussi un discours en forme de justification du retard accumulé sur le plan technique. L'industrialisation n'est possible que dans des conditions bien spécifiées de marché. " Le bâtiment est-il responsable de cet état de choses? Nous ne le croyons pas. On l'oblige à faire de l'artisanat. Les entreprises n'ont en effet jamais été placées dans les conditions normales d'application des méthodes industrielles. Au cours des dernières décades, le volume des travaux auxquels elles ont à faire face n'a présenté
travers les archives
VIII, 1991.

du CSTB,

DEA d'histoire

des techniques,

Université

Paris

30

ni une continuité ni une importance suffisantes pour les inciter à se moderniser" 19, La responsabilité est renvoyée sur l'Etat qui n'impose pas une réglementation favorable à l'industrialisation; les remèdes proposés seraient de sa compétence, soit au titre du législateur, soit au titre du principal maître d'ouvrage: - rationalisation de la conception (ex: choix d'un nombre réduit du type de baies, hauteur sous plafond), de manière à permettre une standardisation des produits. - financements pluriannuels de manière à engager des volumes de travaux suffisants avec un financement assuré sur plusieurs années. - création d'un secteur industrialisé en réservant une partie des marchés à des entreprises appliquant des méthodes non traditionnelles. - abandon de' l'adjudication par lots sur devis descriptif impératif. - constitution d'équipes de conception (entrepreneurs, architectes et ingénieurs) intervenant le plus tôt possible dans l'établissement du projet. Les équipes envoyées aux Etats-Unis, notamment dans le cadre des missions de productivité du Plan Marshall, font elles aussi des comparaisons qui ne sont pas à l'avantage des méthodes suivies en France 20. On signale d'abord l'abondance du matériel, y compris des machines de rechange, qui permet un usage intensif des appareils, alors qu'en France on craint de les détériorer car on ne pourra les remplacer; l'existence de toutes sortes de machines légères de chantier qui facilitent la tâche des ouvriers. L'organisation du travail impressionne aussi les missionnaires, qu'il s'agisse de la préparation des travaux ou de l'organisation du travail des ouvriers sur le chantier. Les conditions financières sont meilleures: les entreprises n'ont pas de problème de trésorerie; elles sont réglées tous les 15 jours. Les représentants des ouvriers notent en outre le
19

20

E. Simon, directeur technique du CNAH, le Moniteur, n° 8, 25 février 1950.
Le Moniteur, n° 26, 1er juillet 1950.

31

niveau de vie des ouvriers américains, qui viennent travai1ler en voiture, laquelle peut être acquise en 550 heures de travail, alors qu'il en faut 6 à 7 000 en France. En définitive, l'industrialisation apparaît comme la voie du progrès technique qui reçoit l'agrément général, mais en même temps, chacun essaye de se disculper de ce qui est considéré comme un retard économique, en attendant de l'Etat qu'il remédie à la situation.
2) Les réalisations

En quoi a consisté réellement l'industrialisation? Une première difficulté réside dans la définition de la notion. Dans sa séance du J2 juillet J956, le Conseil Economique a examiné le rapport présenté sur ce sujet par M. Liénart, membre CFTC du Conseil, rapporteur de la commission des travaux publics de la reconstruction de l'organisme 21. Au cours des auditions, le rapporteur a noté les sens divers donnés à ce terme, selon les interlocuteurs: - usage de tout procédé économisant la main-d'œuvre, qu'il concerne des entreprises traditionnelles ou des entreprises de préfabrication; - industrialisation des chantiers d'une part (accumulation d'outils, standardisation des opérations en spécialisant des équipes) et d'autre part production en série des éléments de construction, sur le chantier ou en préfabrication; - préfabrication des éléments à utiliser sur le chantier; - organisation du marché de la construction. En reconnaissant que personne ne conteste la nécessité d'industrialiser la construction, le rapporteur fait le point des réalisations de l'époque. a) Création du secteur industrialisé par la loi du 24 mai 1951 et le décret du 22juillet 1953. Il concerne 12000 logements par an dans le cadre des crédits HLM. Les
21

JO, Avis et rapports du Conseil Economique,

na 16,29 juillet 1956.

32

organismes d'HLM volontaires pour engager un programme de 1 200 logements acceptent certaines disciplines de typification, le ministère faisant des consultations nationales pour obtenir des abaissements de coûts des composants (portes, appareils sanitaires). L'économie de main-d'œuvre n'entre pas en compte. Un exemple d'application est celui de l'unité de voisinage de Bron-Parilly. b) Création d'un secteur d'économie de main-d'œuvre spécialisée (1956). Un programme de 1 200 logements HLM est concerné la première année. Des concours sont ouverts pour des opérations de 200 à 1 000 logements, dans lesquelles seront mis en œuvre certains des 21 procédés retenus à la suite d'un concours préalable. Au total, 25 000 logements ont été construits dans ce cadre. c) Procédés traditionnels évolués: amélioration de productivité et procédés nouveaux, tel le procédé Rouzaud de fabrication de blocs de dimensions constantes et posés à sec. d) Préfabrication légère: préfabrication d'éléments de gros œuvre qui peuvent être posés avec les moyens usuels de manutention et de levage; e) préfabrication lourde: il s'agit de fabriquer des éléments de la hauteur d'un étage et de la largeur d'une pièce, qui nécessitent pour leur pose des appareils de grande puissance et de forte portée. Les plus connus sont les procédés suivants: - Balency: l'ossature est exécutée sur place, mais les panneaux sont préfabriqués dans des usines foraines avec durcissement par chauffage. - Barets : fabrication de panneaux de façade porteurs associés à leur ossature intérieure préfabriquée. Les panneaux de plancher sont préfabriqués aussi. Le système permet d'atteindre des hauteurs de 10 niveaux. - Camus: les panneaux sont fabriqués dans des moules métalliques. Les bétons sont durcis à l'étuvage en 3 heures. 33

f) Préfabrication de maisons individuelles Phénix, qui peuvent être construites à raison de 2 maisons par jour. Inspiré de l'expérience américaine, ce procédé ne se développe pas en France à la cadence qu'il a atteinte aux Etats-Unis pour des problèmes de disponibilité des sols. La préfabrication lourde a connu un succès certain 22. Une usine installée à Montesson, sur le bord de la Seine pour les commodités du transport, pouvait fournir 1 000 logements par an, puis 2 000 en 1952. Une usine était amortie avec 1 000 logements. Les HLM ont été grands utilisateurs de préfabrication lourde.
3) Les résultats

Les constats faits par les rapports des commissions du commissariat du Plan laissent penser que, quel le que soit la définition retenue pour l'industrialisation, iI Y a eu un progrès de productivité tenant à la gestion des entreprises et des chantiers. En effet le rapport du 4ème Plan (1962-1965), après avoir rappelé que le 2ème Plan et le 3ème Plan avaient fait des recommandations pour construire plus vite et moins cher, mentionne que l'accroissement des travaux s'est effectué sans adjonction de main-d'œuvre et que la masse des travaux réalisés par heure travaillée s'est accrue de 5 % par an en 1956-1957. Le rapport de la commission du BTP du 5ème Plan, examinant les résultats du 4ème, retenait aussi ce taux de progression, mais il y a eu appel à la main-d'œuvre étrangère. Le Conseil Economique avait fait des constatations qui confortent cette appréciation. Pour construire un logement de 3 pièces en traditionnel il faut, en 1956, entre 1 800 et 2400 heures de travail. Les procédés utilisant la préfabrication lourde exigent seulement entre 1 200 et 1 500 heures 23.

22 Entretien avec M. G. Blachère, ancien directeur de la construction et du CSTB, le 9 avri11993. 23 Rapport de M. P. Liénart au Conseil Economique, JO, Conseil Economique, 29 juillet 1956, p. 556. 34

En ce qui concerne les prix, on estime (selon les mêmes sources) que la construction hautement industrialisée obtient des prix de 10 à 20 % inférieurs à ceux du secteur traditionnel. Ces informations optimistes sont toutefois à relativiser. La même étude montre que la courbe de l'indice des prix à la construction, après avoir été inférieure à cel1e de l'indice des prix des produits industriels jusqu'au début 1952, l'a rejointe à cette date et l'a dépassée après juillet 1954 jusqu'en fin 1955. Quant à la qualité, on signale des problèmes de condensation, d'humidité, de fissuration des plâtres dus à l'instabilité des matériaux utilisés. Mais on a surtout regretté la monotonie des ensembles construits par les procédés industrialisés, que l'on a imputée à ces procédés. El1e tient au fait que l'on fabriquait un produit pour un chantier. Il aurait été possible de fabriquer plusieurs produits pour plusieurs chantiers, par une organisation adaptée, et de diversifier ainsi les éléments affectés à chaque chantier. Mais on touche là à un problème essentiel de l'industrialisation qui est celui du rôle des différents responsables. Comme l'ont signalé tous les écrits sur l'industrialisation 24, elle nécessitait une révision des modes d'intervention respectifs des entrepreneurs et des architectes; ces derniers devaient, s'ils voulaient conserver leur rôle de concepteur, intervenir dans l'organisation et la planification des chantiers. En réalité, la technicité des opérations a donné le pouvoir aux entrepreneurs qui ont géré la construction au plus simple, donc souvent, au plus uniforme. Ces désagréments esthétiques, ajoutés au faible écart de coût par rapport à des procédés concurrents, en l'occurrence ceux des banches et des tunnels, ont fait abandonner l'usage de la préfabrication lourde, qui a connu ses heures de gloire dans les années 1953-1963. La préfabrication lourde a été ainsi presque abandonnée dans les années 1960 et remplacée par des coffrages-outils. Elle avait été développée fort inégalement dans le territoire, ayant surtout été utilisée en région parisienne, dans la région lyonnaise, dans le Nord-Pas-de-Calais et en région méditéranéenne. C'est le
24

Ibid.

35

désengagement de l'Etat dans le domaine du Jogement, dans le milieu des années 1960, qui a entraîné une diminution de la taille des chantiers et contribué à la régression de l'industrialisation lourde. Les coffrages-outils sont apparus à partir de 1963. Ils consistent à utiliser des banches et des tables, transportables et réutilisables pour couler des parois et des dalles de béton. De coût peu élevé, ils sont accessibles à des entreprises modestes et, en outre, permettent plus de diversité architecturale. Les années 1963-1964 correspondent à une deuxième période d'innovation dans le Bâtiment, avec la création d'un secteur réservé aux constructions industrialisées légères dans les constructions scolaires et un premier effort en faveur du système ouvert (c'est-à-dire où les composants sont disponibles sur le marché et non fabriqués spécialement pour l'opération). On lance aussi des opérations de promotion (villages-exposition, concours entre fabricants). Quel impact réel a eu J'industrialisation? Jusqu'aux années 1970, la construction industrialisée a concerné 30 % des logements construits en France et 50 % en région parisienne. Elle a aussi touché très largement le secteur scolaire, compte tenu de l'impulsion donnée par le ministère de l'Education nationale au début du Vème Plan (1965-1970). Le taux d'industrialisation serait passé de 4 à 50 % du volume des ouvrages réalisés, en une période de 4 ans. Enfin la construction des hôpitaux a fait aussi beaucoup appel aux innovations techniques, notamment à la planification des chantiers 25.

25

P. Madelin, industrialisation dans le bâtiment, Ed. G. M. Perrin, 1969, cité
Emploi et gestion de la main-d'œuvre dans le n° 34, octobre 1984, Paris, la documentation

par M. Campinos-Dubernet, BTP, dossier du CEREQ française, 1985.

36

4) Les conséquences sur la main-d'œuvre

et laformation

Dans les secteurs où elle s'est implantée, l'industrialisation a indéniablement modifié les règles d'utilisation de la main-d'œuvre. L'industrialisation a permis de construire plus avec la main-d'œuvre dont on disposait, sans qu'il soit possible d'évaluer ce surcroît de production en volume de produits ou en effectifs de personnel. Il semble que dans un premier temps, la France ne se soit pas outre mesure préoccupé des conséquences de l'industrialisation sur les compétences de la main-d'œuvre. Plus tard, dans la fin des années 1960, et pour la préparation du 6ème Plan dont les rétlexions préparatoires ont été menées à la fin de la période qui nous concerne, ce problème a spécifiquement fait l'objet d'un examen. La commission de la formation et de la qualification professionnelle du 6ème Plan s'est livrée à une analyse des compétences attendues de la maind'œuvre dans trois types de construction correspondant à des techniques plus ou moins modernes: le "traditionnel", le "traditionnel évolué" et la "préfabrication". Les entreprises traditionnelles sont de petites entreprises fréquentes en zone rurale et effectuant surtout des rénovations. Les entreprises traditionnelles évoluées sont des entreprises moyennes occupées principalement à l'habitat privé en zone urbaine. Les entreprises faisant de la préfabrication lourde sont de grosses entreprises et dominent totalement le marché des constructions neuves pour l'industrie et les marchés publics. L'évolution du premier type vers les deux autres est réputée renforcer le besoin en services -services méthodes, services ordonnancement, services technico-commerciauxet faire apparaître des besoins nouveaux en conducteurs d'engins, en personnel d'entretien et de réparation. Quant aux fonctions de production, elles demandent du personnel une plus grande polyvalence, elles parcellisent le travail, mais sans qu'un lien très net soit possible avec la taille de l'entreprise.

37

Dans le personnel d'encadrement, les chefs d'équipe formés sur le tas ne sont plus souhaités dans les formes évoluées de production. II faut à la fois la formation et l'expérience. Les chefs de chantier doivent avoir une formation technique leur permettant d'appréhender les problèmes de gestion et les problèmes de coûts. Les conducteurs de travaux recherchés sont désormais des ingénieurs. La commission a établi des tableaux comparatifs des contenus de tâches, capacités requises, formations et origines possibles d'où il résulte que les entreprises faisant usage du "traditionnel évolué" et de la préfabrication ont moins besoin de personnel qualifié ayant le CAP, mais font plus appel à des ouvriers spécialisés. Pourtant il apparaît des documents disponibles et des témoignages recueillis que l'industrialisation n'a eu que des effets minimes dans le domaine de la formation. Il en a été tenu compte et cela ressort de certains témoignages 26.Mais cela n'a pas été une révolution. En 1968, le 15 mai, la commission professionnelle consultative du bâtiment a été saisie d'une demande de création d'un brevet d'études professionnelles en construction industrialisée sur la base de trois techniques: tracé, manutention, étaiements-coffrages-échafaudages présentée par le SNBA TI (syndicat national du béton armé et des techniques industrialisées) qui est prêt à ouvrir une formation dans son école de Villejuif. Cette demande ne semble pas avoir connu de suite, sans que les raisons de cet abandon apparaissent explicitement. Le comité central de coordination de l'apprentissage du Bâtiment et des Travaux publics (organisme paritaire chargé de l'apprentissage dans le BTP) a consacré une séance lors de ses journées nationales d'apprentissage le 23, 24 et 25 novembre
26 Témoignage de M. Plisson, entrepreneur, ancien président de la CNPP (commission nationale professionnelle paritaire) du ministère du Travail, le 14 octobre 1994, de M. Cansell, ancien président de la 5ème CPC, le 25 mars 1991, de M. Minvielle, ancien chef du service de la formation à la FNB, le 15 septembre 1994. 38

196727 à "l'évolution des techniques dans le bâtiment et ses répercussions sur les besoins en travailleurs manuels qualifiés". L'exposé fait par M. Rouzé, Président du groupement départemental d'apprentissage du Nord, ne traite pas en fait de la création de nouvelles formations à l'industrialisation, mais, après avoir fait un bref rappel des apports de cette dernière, s'attache à l'évolution générale des capacités attendues de la main-d'œuvre en faisant une large place aux travaux de type traditionnel qui concernent la rénovation des bâtiments anciens. Les qualités attendues des futurs professionnels sont définies en termes très généraux: sens du travail en équipe, respect du planning et des temps fixés, adaptabilité aux nouveautés techniques. Les particularités des chantiers de l'industrialisé, bien que la question semble discutée, ne paraissent pas au rapporteur de nature à créer deux catégories d'ouvriers du Bâtiment, l'une pour les tâches industrialisées et 1'autre pour les tâches traditionnelles. Un élément factuel de grand poids pèse d'ailleurs en faveur de cette thèse, c'est celui de la très grande mobilité de la main-d'œuvre, liée elle-même au rythme d'ouverture et de fermeture des chantiers: les mêmes personnes doivent pouvoir dans leur intérêt sans doute, mais aussi dans celui des entreprises, passer d'un type de tâches à l'autre: en définitive les caractéristiques spatiales et temporelles de la profession l'emportent sur les exigences techniques. Pour faire face à ces dernières on intégrera donc dans les formations, valables pour tous, les éléments qui sont nécessaires à chacune des catégories de tâches. Et au besoin les entreprises feront les adaptations à l'emploi nécessaires. A l'AFPA, on a toutefois été plus audacieux. A l'instigation du SNBATI, la commission paritaire consultative a été saisie en 1968 d'une demande de formation de mouleurs en usine et de poseurs d'éléments préfabriqués 28.La demande était pressante. Le Président de la commission a été invité à déjeuner dans un grand restaurant parisien et dûment informé de la nécessité de
27 Archives personnelles de M. Rouzé. 28 Témoignage de M. Plisson, entrepreneur, ministère du Travail.

ancien président

de la CNPP du

39

créer cette formation. Il n'était pas très convaincu, selon ses propres dires, non plus que le représentant de l'administration du travail dans la CNPP (commission nationale professionnelle paritaire). Ce dernier avait eu la curiosité de visiter des chantiers et s'était aperçu que ces fonctions étaient confiées à des ouvriers spécialisés. Mais le hasard a voulu qu'il soit muté, ce qui a levé les résistances. La section a été installée à Rouen. Au moment de l'inaugurer, on s'est aperçu qu'elle était vide. II a fallu aller chercher en urgence douze stagiaires tunisiens à Bordeaux pour sauver la situation. En définitive, la section a été fermée car il n'y avait pas de demande. Les entreprises utilisaient effectivement des ouvriers spécialisés payés certes à des niveaux d'ouvriers qualifiés, mais il n'y avait pas lieu à des formations longues. L'industrialisation n'a donc pas eu des conséquences importantes sur la formation initiale, celle-ci étant réservée aux ouvriers qualifiés en vertu de principes dont il sera traité plus loin et qui se fondent sur la défense du "métier" par un accord tacite entre les organisations syndicales, qui sont très attachées à cette notion, et les employeurs qui, pour la plupart, partagent, de par leurs origines professionnelles, les mêmes convictions.

C

- LE DÉVELOPPEMENT DES TRA VAUX PUBLICS

DE L'INDUSTRIE

DU BÂTIMENT

ET

Il a été important jusqu'en 1970. Il s'est fait pratiquement sans révolution de la gestion de la main-d'œuvre et de la formation. L'industrie du Bâtiment, du génie civil et agricole a connu de 1950 à 1975 une activité en augmentation continuelle. Aux prix 1970, la valeur ajoutée a été multipliée par 3,6 :

40

Tableau n° 4 : Evolution de la valeur ajoutée du Bâtiment, génie civil et agricole de 1950 à 1975 - prix 1970 (en mil1ions de F)

1950 1955 1960 1965 1970 1975

17 921 24 999 32472 45215 58 315 65 277

Source: Annuaire rétrospectif de la France 1948-1988, Paris, INSEE, 1990, p. 247 Cette évolution a été soutenue par le développement de la construction de logements, multipliée par 7 dans le même temps comme en témoignent les effectifs des logements terminés (cf. graphique n° 1).

41

Graphique n° 1
ÉVOLUTION DE LA CONSTRUCTION
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DE LOGEMENTS

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Source: annuaire rétrospectif de la France. 1948-1988, Paris, INSEE, 1990, p. 164

Cet effort de construction a été rendu possible par une série de mesures d'ordre économique et réglementaire dont les datesclés ont été 29: 1953 : obligation de consacrer I % de la masse salariale au financement de logements (décret du 9 août 1953); début des grands programmes d'HLM. . création de primes à la construction, dont celles qui seront attachées aux logements économiques et familiaux (décret du 16mars 1953). 1954 : création de la Société Centrale Immobilière de Construction, filiale de la Caisse des dépôts et consignations,

29

A. Prost. "La périodisation des politiques urbaines françaises depuis 1945 : le point de vue d'un historien", bulletin de l'lHTP, supplément na 5, 1984, pp. 31 à47.

42

qui sera un maître d'ouvrage important. De cette période date la création de grands ensembles jusqu'en 1963. 1963 : début de la politique urbaine, et de l'aménagement du territoire (la DATAR a été créée en 1963), avec l'aide de la législation sur les ZUP et les ZAD qui date de 1958. . début de la croissance du financement privé. 1970 : les plans d'épargne logement. 1972 : les banques contribuent au financement du logement. La demande adressée à l'industrie du Bâtiment a eu des conséquences sur les structures de cette dernière. Les entreprises de plus de 200 salariés se sont développées les premières (1955-1961), puis celles de 50 à 200 salariés, dans le gros œuvre. Dans le second œuvre, les entreprises sont demeurées de taille modeste. Ces mutations ne vont pas sans difficultés, les entrepreneurs n'étant pas toujours armés pour affronter ces transformations, qui se sont souvent soldées par des faillites. Ce mouvement s'est accompagné d'une légère régression de la part des entreprises artisanales qui s'est compensée après 1965. Dans l'ensemble, la structure générale par taille des entreprises fait apparaître un accroissement de la part des entreprises de plus de 200 salariés. Ces grosses entreprises sont surtout fréquentes dans le gros œuvre 30. Le secteur des Travaux Publics, pour sa part, a connu une croissance beaucoup plus rapide que celui du Bâtiment. Il avait bénéficié, dès le 1er Plan, des financements affectés au rétablissement des voies de communication. D'autre part, les entreprises de travaux publics se sont lancées très vite dans la modernisation des moyens par achat de matériel américain. Ouvertes, de ce fait, aux progrès techniques, elles ont été parmi les plus actives dans l'industrialisation de la construction lorsqu'elles avaient, comme le cas en est fréquent, une activité

30

M. Campinos-Dubemet. Emploi et gestion de la main-d'œuvre dans le BTP,
CEREQ, 1984, pp. 165 et suivantes.

Paris,

43

mixte. Elles ont eu, d'ailleurs, dès la fin des années 1940, une activité à l'exportation 31. Le nombre d'entreprises a été, selon les informations disponibles, en légère croissance: de 9,4 % de 1950 à 1965 : 1950: 213 900 1955: 219100 1960 : 222 200 1965 : 236 300 Mais la source statistique est incertaine. L'annuaire statistique de la France - Résumé rétrospectif 1966 dont sont issues ces indications 32 puise ses sources à la Fédération nationale du Bâtiment et des activités annexes. Ne sont retenues que les activités Bâtiment des entreprises du BTP à l'exclusion des branches de l'électricité et de la construction métallique (A). La main-d'œuvre connaît un accroissement important. On peut l'analyser en confrontant différentes sources. L'une est cohérente avec le nombre d'entreprises donné plus haut (A), l'autre est constituée par l'annuaire rétrospectif 1948-1988 (B) 33. Toutes deux incluent l'artisanat. L'exclusion, dans la première série, des travaux publics, de l'électricité et de la construction métallique explique la différence des effectifs.

D. Barjot, "Les entreprises du Bâtiment et des Travaux publics et la reconstruction (1918-1945)" in La reconstruction et modernisation. la France arès les ruines 1918-1945, Paris, Archives nationales, 1991, pp. 231 à 236. 3 Annuaire statistique de la France résumé rétrospectif. Paris, INSEE, 1966.

31

-

33

Annuaire rétrospectif

de la France

- 1988,

Paris, INSEE, 1990.

44

Tableau n° 5 : Evolution de la main-d'œuvre de 1955 à 1970 (A) Bâtiment seul hors électricité et construction métallique 910 700 95 1 900 1 228 700 (B) Bâtiment et génie civil 1 370 400 1 475200 1 837 300 2 000 800

1955 1960 1965 1970

-

Par rapprochement de la valeur ajoutée (aux prix 1970) donnée plus haut, et des effectifs, il est possible d'établir la progression suivante de la valeur ajoutée par personne, à comparer avec la progression de la valeur ajoutée par personne pour l'ensemble des secteurs.

Tableau n° 6 : Evolution de la valeur ajoutée par personne de 1955 à 1970

1955 1960 1965 1970

Bâtiment et génie civil 18 242 22 0 Il 24 609 29145

Ensemble des secteurs 17 634 21 998 27 697 34 409

45

Il semble donc que Bâtiment et génie civil aient eu une valeur ajoutée par personne plus importante que la valeur ajoutée par personne pour l'ensemble de l'économie de 1955 jusqu'à 1960, puis que cette avance se soit perdue au delà de cette date. Ce constat s'explique par le fait que les autres branches ont pu développer leur valeur aj outée par l'accroissement de leur capital, en faisant moins appel que le BTP à la main-d'œuvre. En tout cas la valeur ajoutée par tête a toujours été parmi les plus basses de l'ensemble de l'économie, se situant juste avant les services et le commerce 34. Ces constatations expliquent que la part de la main-d'œuvre du BTP augmente de 1955 à 1970 (de 6,6 à 9,5 %) alors que celle des six autres branches diminue (sauf celle des biens d'équipement). Les problèmes de main-d'œuvre les plus aigus ont été des problèmes quantitatifs. Les difficultés principales tenaient: - à l'augmentation continuelle du nombre d'emplois nécessaires, - à la mobilité du personnel, elle-même fonction pour une bonne part de la localisation des chantiers, par essence temporaires. L'augmentation des effectifs se constate dans les statistiques (cf. tableau n° 5 p. 45). Elle résulte de la demande économique adressée à l'industrie et du faibJe accroissement de valeur ajoutée par personne. Le 2ème Plan (1954-1957) mentionnait un déficit prévisible de 100000 ouvriers dans le BTP, le 4ème Plan (1962-1965) 35 un besoin de 110000. Certains indices témoignent des difficultés rencontrées pour faire face aux besoins: ainsi une disposition législative (loi n° 55-1044 du 16 août 1955 - article 25) autorise-t-elle le gouvernement à retarder de 18 mois au plus, avec l'accord des intéressés, la date d'appel sous les drapeaux des jeunes gens exerçant l'activité d'ouvriers du Bâtiment au moment de leur passage dans les
34

3S Commissariat général du Plan, Rapport général de la commission de la main-d'œuvre du IVème Plan. Paris, Imprimerie Nationale, 1961. 46

M. Campinos-Dubemet,

Emploi et gestion, op. cit., p. 66.

centres militaires de sélection 36. Le relatif échec de l'industrialisation conduit à faire appel à une main-d'œuvre supplémentaire pour faire face à la demande de construction. Pour rassembler cette main-d'œuvre, il a fallu recourir à trois mesures de circonstance: . utiliser les excédents de main-d'œuvre dégagés par l'agriculture. Le passage de l'agriculture au BTP est un mouvement ancien dont le précédent des maçons creusois est un des exemples les plus connus 37. Facilité par des analogies tenant à la matière traitée -lourdeur des charges, difficulté de manipulation des objets-, à l'exposition aux intempéries, à la compatibilité de beaucoup d'emplois avec une faible compétence technique, ce recours a été très largement utilisé dans l'après-guerre. 44400 personnes sont ainsi entrées dans le BTP entre 1959 et 1964 et 47 349 de 1965 à 1970 - soit près de 100000 personnes pour la période qui nous intéresse 38. . engager des jeunes issus de l'appareil éducatif. Ce dernier de 1965 à 1970 a procuré environ 45 % des recrutements externes du secteur soit environ 234 000 personnes. Ce recrutement, paradoxalement, était particulièrement important pour les ouvriers non qualifiés, comme le montre le tableau cidessous:

36

JO. 9 août 1955. 37 M. Nadaud, Léonard Maçon de la Creuse, Paris, Hachette, 1976. 38 M. Campinos-Dubernet, Emploi et gestion..., op. cit., p. 260.

47

Tableau n° 7 : Part des recrutements externes effectués dans le système éducatif par le BTP (1965-1970)39 Cadres Techniciens, Agents de maîtrise Ouvriers qualifiés Ouvriers non qualifiés Employés Ensemble 20,5 % 35,1 % 33,3 % 61,5 % 38,5 % 45,6%

On verra en effet plus loin que le BTP recrute beaucoup parmi les élèves en difficulté. D'autre part, il faut tenir compte aussi de ce que les ex-apprentis, donc qualifiés, sont comptés dans les recrutements internes, étant déjà sous contrat de travail. . appeler de la main-d'œuvre étrangère. Il s'agit aussi d'un mouvement déjà ancien: l'appel aux immigrés date de la fin du XIXème siècle, avec l'arrivée importante d'Italiens, terrassiers puis maçons. Entre les deux guerres, le mouvement s'étendit aux Espagnols, Polonais, Nord-Africains 40. En 1955, le Moniteur des Travaux Publics et du Bâtiment signale des autorisations d'immigration données pour 10 000 personnes au titre des deux premiers trimestres. Les entrées ne seront que de 4 600, tout en sauvegardant une priorité en faveur de la maind'œuvre algérienne; les offres d'emploi sont communiquées au gouverneur général 41. Cette solution a été utilisée à grande échelle à partir de 1962, alors que les transferts de l'agriculture étaient en diminution, et que les départs des ouvriers du BTP vers d'autres secteurs se multipliaient. A partir de 1968 s'amorce un mouvement qui s'amplifiera par la suite: substitution, dans le
Ibid., pp. 269 et 270. D. Barjot, "Patronat et autorité patronale: le cas des Travaux Publics (1883-1974)". Le mouvement social, n° 175, avril-juin 1996. pp. 45 à 47. 41 Le Moniteur, 20 août 1955. 40
39

48

BTP, de main-d'œuvre étrangère pour remplacer la main-d'œuvre nationale qui s'oriente vers d'autres secteurs. Le graphique ci-dessous retrace l'évolution de l'entrée des travailleurs étrangers de 1960 à 1970 dans le BTP. Graphique n° 2 Évolution de l'entrée des travailleurs étrangers dans le BTP
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Source: S. ETTER, Aspects méthodologiques du changement technique, Evolution des conditins de la maîtrise d'œuvre architecturale en France - 1944-1974 - à travers les archives du eSTB. DEA d'histoire des techniques, CNAM-EHESS - Paris IV, 1991.

Ce sont donc plus de 480 000 étrangers qui sont entrés dans le secteur du Bâtiment de 1960 à 1970. Un certain ralentissement des entrées a marqué les années précédant 1968, en lien probablement avec un tassement de la demande de construction des entreprises consécutives au plan des
stabi Iisation.

- La mobilité du personnel Le tableau ci-dessous fait apparaître les origines et les destinations des personnes entrant et sortant du secteur du BTP de 1959 à 1970.

49

Origine des entrées dans le BTP - Destination des sorties
(Hommes) 1959-1964 et 1965-1970
1959-1964 Entrées Départs 40 400 93 800 44 200 178 400 9800 81200 73 400 164400 1965-1970 Entrées Départs 47349 107 523 85 095 239 967 10 954 165 259 128480 304 693

Tableau n° 8 :

Origine ou Destination Agriculture Industrie Tertiaire Total

Source: enquête Formation Qualification professionnelle de 1970. Collection de l'INSEE, D 32, citée par M. Campinos-Dubernet, op. eit..

On remarque que le nombre des sorties avoisine celui des entrées pendant la première période et le dépasse pendant ]a seconde. L'importance des sorties dans un secteur déficitaire en main-d'œuvre s'explique d'une part par la localisation géographique des chantiers: à part les cadres, la main-d'œuvre est souvent localement fixée et n'accepte pas tous les déplacements; d'autre part, par le rôle de "plaque tournante" ou de "secteur relais" que joue ]e bâtiment à l'égard de la maind'œuvre, principalement de la main-d'œuvre jeune. La main-d'œuvre du BTP conserve pendant toute la période des caractéristiques constantes: Les salaires restent relativement faibles: si on ne considère que la main-d'œuvre masculine, toutes qualifications confondues 42, pour tenir compte de la faiblesse des effectifs féminins dans le BTP, ce secteur occupe la dernière place de 1962 à 1970. Dans les comparaisons internationales le BTP français est le seul à occuper ]a dernière place parmi les autres
42 Fresque historique du système productif, Paris, INSEE, collections de j'INSEE, E27, 1974, citée par M. Campinos-Dubernet, op. cil. 50

secteurs (1955-1975) alors qu'aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre, le BTP est dans les secteurs plutôt bien rémunérés. Partis d'un niveau très bas en 1954. les salaires se sont relevés plus vite que dans d'autres secteurs, mais ne sont parvenus, en 1967, qu'à rejoindre ceux du "peloton de queue" des secteurs économiques 43. La durée hebdomadaire du travail est la plus forte (19551977). Elle dépasse 49 heures en 1963. La durée de séjour dans l'emploi est relativement courte: à qualification égale, elle est la moitié de ceUe constatée dans l'ensemble des branches: 5 ans pour un ouvrier qualifié, contre 9 ans pour l'ensemble des branches. Le risque "accident du travail" est plus accentué que dans n'importe queUe autre branche. Les éléments défavorables mentionnés plus haut affectent tout particulièrement la main-d'œuvre étrangère, qui cumule les handicaps et les risques. Dans un tel environnement, comment pouvait se gérer, au niveau des entreprises, la main-d'œuvre du BTP?

La gestion, d'après les témoignages recueillis 44, consistait

essentiellement en recrutements et en licenciements à la tin des chantiers. Souvent, les ouvriers partaient d'eux-mêmes lorsqu'ils trouvaient dans le voisinage un chantier plus avantageux. D'ailleurs le montant des primes servait de signa] et d'incitation donnée par l'entreprise. Selon qu'on l'augmentait ou qu'on le diminuait, on déclenchait des candidatures ou des départs. Il n'existait aucun plan de carrière, même pas pour les cadres. Tout au plus misait-on sur un petit noyau de personnel très compétent que l'on s'efforçait de conserver. La mobilité interentreprises n'était d'ailleurs pas vécue par le personnel comme un désavantage. Il s'en servait souvent pour ses propres convenances. En 1954, la mise en place d'un préavis de 20 jours pour un départ ou un licenciement, suite à l'accord national

43

44 Entretiens avec MM. Bourriat et Cordier, responsables du personnel à GTM-Entreprise, le 29 août 1991, M. Kastler le 5 novembre 1993, M. Herbomel, le Il mars 1995. 51

M. Campinos-Dubemet,

Emploi et gestion. op. cit., pp. 306 à 308.

ouvrier, a été mal vécue par beaucoup d'ouvriers, attachés à la possibilité de partir du jour au lendemain. De la formation continue, il n'était pas question, sauf rares exceptions. Malgré les flux importants de l'enseignement technique, les efforts faits sur l'apprentissage et surtout sur la formation professionnelle des adultes sous les différents noms des institutions qui l'ont organisée, la qualification s'acquérait pour beaucoup "sur le tas", la reconnaissance d'ouvrier qualifié étant accordée hors exigence du diplôme ou attestation de formation, sans qu'il soit possible de distinguer si l'appellation de "qualifié" reconnaissait une véritable compétence ou simplement une augmentation de salaire. Cette situation demeure d'ailleurs une constante de la profession. La main-d'œuvre bénéficiait toutefois de certaines garanties inscrites dans les conventions collectives. Les classifications qui y étaient mentionnées étaient très largement inspirées par une logique de métier. Dans les années] 950, les classifications étaient régies par les grilles dites Parodi datant de ] 945. Il était de tradition, depuis le X]Xème siècle, que les rémunérations fussent établies en fonction de la connaissance du métier par l'ouvrier. Les grilles du bâtiment de ]954 ont repris cette correspondance. La possession du CAP donnait accès, après 6 mois au plus, à la rémunération de compagnon ]er échelon 45. C'était bien montrer l'intérêt toujours porté à la qualification reconnue par diplôme dans la profession. Ce n'est qu'après les augmentations de rémunération de ] 968 que la classification a été décrochée massivement de la qualification 46. Les ETAM ont fait l'objet d'une convention collective en ] 958 pour le bâtiment, et en ] 965 pour les travaux publics. Ils avaient été précédés par les cadres en 1955 pour les travaux publics et en 1965 pour le bâtiment. II reste à voir en quoi consistait précisément cette formation dont dépendait, au moins en début de carrière, le niveau de rémunération.
45 46

M. TaIlard, " Les grilles de classification du bâtiment: le métier, élément
". Formation-Emploi nQ 15, juillet-septembre 1986.

incontournable

M. Campinos- Dubernet,Emploiet gestion..., op. cU.,p. 309.

52

CHAPITRE II

LA FORMATION

EN 1950 : LES PARTENAIRES

La formation n'était pas, dans les années 1950, un thème essentiel de réflexion dans les milieux du bâtiment. La lecture du Moniteur est édifiante à ce sujet. On peut légitimement penser que la fréquence des articles a un rapport avec l'importance du thème pour la profession. En 1950, aucun article de cet hebdomadaire n'est consacré à la formation. L'analyse quantitative des articles par année jusqu'en 1989 est retracée ci-dessous. Graphique n° 3 Nombre d'articles concernant la formation dans le moniteur
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Source: Le moniteur des travaux publics et du bâtim£nt

Deux seuils apparaissent nettement: 1957, 1966. Jusqu'en 1956, les rares articles traitent de l'apprentissage, des écoles gérées par la profession, de la formation professionnelle des adultes et de la "propagande", terme qui désignait, à l'époque, ce qu'on appelle aujourd'hui l'information sur la profession. A partir de 1957, les thèmes précédents ne sont pas abandonnés, mais s'y ajoutent des articles relatifs au personnel d'encadrement technique et aux écoles qui les forment: l'inauguration du groupe Maximilien Perret de Vincennes I, l'INSA de Lyon 2, l'inauguration de l'ENSET de Cachan 3, les journées d'études de la Fédération Nationale du Bâtiment sur la formation 4, la liste des établissements de formation de l'Education nationale est donnée le 6 septembre 1958. En 1961 le Directeur de l'enseignement technique, M. Reverdy, publie un article sur l'Enseignement Technique et l'évolution de l'économie 5. Les articles sur la FPA sont plus axés sur les formations de techniciens. A partir du 1er trimestre 1965 apparaît une rubrique "Enseignement Technique" dans les textes officiels du supplément détachable; certains responsables estimaient donc devoir garder sous la main la réglementation sur la formation scolaire. Avec l'année 1966, on passe à un rythme encore plus soutenu, de l'ordre de 70 articles par an. On y traite du rapport professionnelle est largement citée et le journal publie un exposé de M. Pierre Laurent sur le sujet 8, En même temps, il fait une place plus importante et plus précise aux problèmes généraux du système éducatif: prolongation de la scolarité
I Le Moniteur, 23 février 1957. 2 Ibid., 16 mars 1957. 3 Ibid., 18 mai 1957. 4 Ibid., 28 mars 1958. 5 Ibid., 5 août 1961. 6 Ibid., 28 juillet 1966. 7 Ibid., 10 septembre 1966. 8Ibid., 10 septembre 1966.

du CNPF sur la formation6, des IUT 7. La loi sur la formation

54

obligatoire à 16 ans, rentrée scolaire 19679. Il traite même du statut du personnel de l'enseignement technique et publie à plusieurs reprises la liste des places vacantes dans les établissements de l'enseignement technique dans les spécialités qui intéressent la profession. Les problèmes d'orientation scolaire sont aussi mentionnés. En résumé, au cours des années, on note une ouverture régulière aux problèmes généraux de formation, en faisant progressivement place, aux côtés des préoccupations traditionnelles de l'apprentissage et des écoles de la profession, aux affaires du système éducatif - notamment de l'enseignement technique - qui semble être entré dans le champ de vision de la profession. De même les problèmes de la formation continue sont mentionnés et régulièrement suivis. Si la formation a ainsi pénétré dans le champ de préoccupations de la profession, il reste à examiner l'attitude de chacun des partenaires. Trois groupes seront successivement examinés: le patronat, les syndicats, l'Etat. Chacun est évidemment multiforme, principalement le dernier. II apparaît qu'au cours de la période 1950-1970, les patrons, ou du moins ceux qui s'intéressaient à la formation, ont dû accepter de se plier aux décisions prises par les pouvoirs publics, tout en réclamant plus de consultation et en cherchant à se conserver ou se créer des zones d'autonomie. Les syndicats - principalement la CGT, à l'époque - ont joué le jeu de la coopération avec le patronat en tentant néanmoins de renforcer le rôle de l'Etat. Ce dernier était, en fait, le maître du jeu. Mais il avait plusieurs incarnations, distinctes et non coordonnées. La formation professionnelle des adultes a commencé très vite et très fort. Elle est restée cantonnée dans son domaine, sous l'autorité du ministère du Travail. Dans le domaine de la formation initiale, l'Education nationale, et plus particulièrement la direction de l'Enseignement technique, a toujours eu l'initiative et a exercé
9

Ibid., Il février et 18 février 1967. 55

un pouvoir sans partage 10. La formation continue, dans ses premières configurations de la promotion sociale, puis de l'organisation mise en place en 1966, était aussi placée sous l'autorité de la rue de Grenelle. Ce n'est que sur la fin de la période que s'amorcent des orientations divergentes qui conduiront à la seconde répartition des missions et des responsabilités qui sera celle des années 1970.

A - LE PA TRONA T : ENTRE LA TRADITION AUTONOMISTE LES SOLLICITATIONS ÉTATIQUES

ET

Le Bâtiment a une vieille tradition de formation qui lui vient des compagnonnages. Ce n'est pas que du folklore. La formation "sur le tas" soude ouvriers et patrons, ceux-ci étant pour la plupart d'anciens ouvriers. Mais ce n'est pas assez pour fonder l'existence d'un système de formation. En fait, avant la constitution des grands territoires de la formation professionnelle des adultes et de l'Education nationale, les organisations traditionnelles ne formaient que quelques îlots de prospérité dans un désert. L'un des principaux était celui de la chambre d'apprentissage de la maçonnerie, du béton armé et de la taille de pierre de la région parisienne, créée le 13 février 1931 par la chambre syndicale des entrepreneurs de maçonnerie et béton

armé de la régionparisienne I].
Cet organisme, après avoir été très actif dans le domaine des cours professionnels, gérait les deux écoles de métiers du Bâtiment, celle de Felletin (Creuse) et celle de la rue SaintLambert (Paris 15ème).
10

G. Brucy, Histoire des diplômesde l'enseignementtechnique (1880-1965),

L'Etat, l'Ecole, les Entreprises et la certification des compétences, Paris Belin, 1998, Il M.C. Da Rocha Neves, La mutualité de la chambre syndicale des entrepreneurs de maçonnerie de la ville de Paris, DESS de gestion des entreprises de l'économie sociale, Université du Maine (DiT.S. Koulytchizky), 1994. 56

L'école de Felletin a toujours été le drapeau de la profession en matière de formation. Créée en 1909 comme éco1e pratique et d'industrie à l'initiative de la commune, avec l'appui de professionnels parisiens issus de la Creuse, transformée en école de métiers du Bâtiment en 1922, el1e a été sauvée de la faillite par l'intervention, en 1932, de M. Despagnat, Président de la chambre d'apprentissage, qui l'a fait prendre en charge par cet organisme. Auguste-Jules Despagnat est lui-même un maçon de la Creuse, né en 1864, fi1s de maçon. Il a réussi une carrière d'entrepreneur de maçonnerie. Son entreprise est encore prospère à l'heure actuel1e. Il a écrit ses mémoires 12, instructifs quant aux conditions de vie et de travail à la fin du XIXème et au XXème siècles, à ses opinions professionnelles et politiques, et qui rappellent les sagas des migrants de la Creuse, tel1e celle des Fougerolle décrite par D. Barjot 13ou celle de Martin Nadaud. L'Ecole fut reconstruite et inaugurée en 1952. El1e accueillait à cette époque environ 300 élèves et 33 professeurs. La scolarité était de 3 ans après le certificat d'études et était divisée en 5 sections: maçonneriebéton armé, taille de pierre - monuments historiques, peinturedécoration, charpente, serrurerie. L'Ecole s'est par la suite fortement développée: en 1960, elle accuei11e 803 élèves: 632 à l'Ecole qui conduit au brevet d'enseignement industriel, 171 au centre d'apprentissage préparant au CAP. Plus que sa sœur l'Ecole Saint-Lambert, elle est présentée par la profession comme une image emblématique de la formation du Bâtiment. Lieu de visite de nombreux ministres, elle a donné lieu à l'éclosion de toute une symbolique: - L'ancrage dans le terroir creusois dont sont issus beaucoup de maçons parisiens, - Le lien entre le bâtiment et la terre, l'agriculture, qui était souvent le second métier des maçons,
12

"Les mémoires d'un maçon creusois" par Auguste Jules Despagnat, 1941 -

Document dactylographié remis par M. Georges Rigaud, son arrière petit-fils, président de la chambre syndicale de la maçonnerie de la Région parisienne. 13D. Barjot, Fougerolle. deux siècles de savoir-faire. Caen, Editions du Lys, 1992.

57

- Le lien entre la profession et l'Education nationale, mais avec la garantie d'un rapport contractuel traduit dans le traité fondateur. L'Ecole Saint-Lambert a été créée en 1920 avec l'appellation de "Maison de l'apprentissage". Elle passa sous statut d'école de métiers en 1925 ; y sont adjoints un cours professionnel et un cours de métré et de dessin. On comptait encore douze écoles de métiers en 1958. En fait, les professions ont en général fait transformer ces écoles en lycées traditionnels. Le Bâtiment toutefois a tenu à conserver ses deux écoles, semble-t-il par "patriotisme" professionnel, jusqu'en 1997, avant de demander au ministre de l'Education nationale d'en reprendre la charge. Les écoles de métiers sont régies par le décret du 12juillet 1921. Créées par des départements, des communes, des chambres de commerce, des associations professionnelles, spécialisées dans une profession, elles sont soumises à l'agrément du secrétaire d'Etat à l'Enseignement technique. Les études conduisent aux diplômes du CAP, ou à d'autres diplômes, soumis à l'agrément de la direction de l'Enseignement technique. En fait, on y a développé les gammes de diplômes de l'Enseignement technique des collèges techniques, devenus ensuite lycées, tout en conservant les formations de CAP. Les relations entre l'Etat et la profession font l'objet d'un traité. L'Etat assure la charge du personnel de direction et d'enseignement qu'en fait il nomme. Mais les textes permettent des recrutements spéciaux. L'organisme créateur prend en charge les autres dépenses de personnel et celles du fonctionnement. Il s'agissait d'une formule souple d'association de la profession et de l'Etat. Dans le domaine des Travaux Publics, l'Ecole d'application aux Métiers des Travaux Publics a été créée par la profession en 1943 à Egletons (Corrèze). Le choix du site est dû à la présence d'une école nationale professionnelle dont le Directeur s'est montré accueillant, et à la coopération du maire qui a offert les terrains. Une autre école fonctionne à Port-Lesney (Jura). Il existe également des centres de perfectionnement à Orsemont 58

(Yvelines), à Mallemort (Bouches-du-Rhône) et à Bruay-enArtois (Pas-de-Calais). Autre d'exemple d'école relevant de la profession, celle du SNBA TI (Syndicat national du Béton Armé, des techniques industrialisées et de l'entreprise générale), adhérent à la fois à la Fédération nationale du Bâtiment et à celle des Travaux Publics et regroupant 300 entreprises représentant 25 % de l'activité du BTP (1991). Ce syndicat a toujours réalisé des formations depuis sa création en 1900. Son activité d'enseignement concerne actuellement à la fois des formations initiales données dans une école privée partiellement sous contrat et hors contrat couvrant les niveaux V et IV, une formation continue de cadres (chefs d'équipes, de chantiers, conducteurs de travaux), et des formations sous contrat de qualification. L'établissement a été le lieu d'expérimentation des premiers BEP et des premiers baccalauréats de technicien « génie civil ». Le corps enseignant rassemble des professeurs à temps plein sous contrat et des techniciens de la profession. Deuxième point d'appui de la profession en matière de formation, l'apprentissage: on rappellera ici les principales étapes de création du système d'apprentissage, qui sera étudié plus loin dans son fonctionnement. Bien que constitué, pour la période qui nous occupe, sous forme paritaire, il donne au patronat un pouvoir certain. Initialement, ce dernier avait la garantie d'avoir la majorité sur l'organisation par le vote des cadres dans les instances officielles, du fait de la composition du comité indiquée infra. Sous le régime de Vichy le comité d'organisation du Bâtiment et des Travaux Publics, créé par le décret du 5 décembre 1940 pris en application de la loi du 16 août 1940 14 concernant l'organisation provisoire de la production industrielle, avait dans ses compétences les questions de maind'œuvre et de qualification des ouvriers; il a eu à appliquer la loi du 27 juillet 1942 relative à l'organisation de l'apprentissage

14

JO, 18 août 1940, reet. JO 14 septembre

1940.

59

dans les entreprises 15.Ce dernier texte, qui se présentait comme un texte de mise en œuvre de l'obligation faite aux entreprises en matière d'apprentissage par le décret du 24 mai 1938, contraignait les chefs d'entreprise des secteurs soumis à

l'obligation d'apprentissage "méthodique et complet"

16

à

s'affilier à un groupement professionnel local ou régional. La loi du 3 mai 1943 17compléta le dispositif en l'étendant à l'artisanat et en autorisant la création de commissions nationales d'apprentissage ayant pour attributions de coordonner l'activité des groupements, d'établir les statuts-type des groupements et des centres, des réglements-type d'apprentissage, les lignes générales des programmes. La composition de tous les organismes était tripartite: patrons, ouvriers, ingénieurs ou cadres. Une décision n° 5 du COBTP du 6 août 1942, demandée d'urgence par le Délégué général à l'Equipement national, a créé le comité central de coordination de l'apprentissage du Bâtiment et des Travaux Publics, composé de 10 membres: - 4 patrons dont 2 entrepreneurs et 2 maîtres artisans, - 2 "membres collaborateurs", - 4 membres ouvriers ou compagnons. Les uns et les autres étaient nommés par arrêté conjoint du Secrétaire d'Etat à l'Education nationale, du Secrétaire d'Etat au Travail et du Délégué général à l'Equipement national sur proposition du président du COBTP, après accord des services de l'Artisanat pour les artisans. La présidence revient de droit au patronat. Un commissaire du gouvernement assiste aux réunions et peut recevoir délégation de pouvoirs pour approuver les délibérations. Fait plus important encore, le 14 août 1942 une cotisation de 0,30 % des salaires et traitements est instituée en faveur de l'apprentissage, s'ajoutant à celle de 1 % versée pour le
15 JO, 30 juillet 1942. 16 Terme apparu pour la première diplômes ..., op. cit., p. 153). 17JO, 7 juillet 1943.

fois en 1910 (G. Brucy,

Histoire

des

60

fonctionnement du COBTP 18.Cette cotisation de 0,30 % donne à la profession, depuis cette époque, une ressource permanente pour la formation, légitime son pouvoir en ce domaine, et lui donne une capacité de négociation avec les pouvoirs publics. Sa création marque une date fondamentale dans les affaires de formation. Le Bâtiment est une des rares professions, avec celle de la réparation automobile et du cycle, à disposer d'une ressource de cette nature. Autre point remarquable, la présidence du CCCA/BTP a été assurée de 1942 à 1961 sans interruption par une même personne, M. Pierre Dumont, qui a aussi été président, en 1942, de la chambre syndicale de la maçonnerie et du béton armé de la région parisienne. On aura d'autres occasions de constater, en matière de formation, les permanences de personnes, d'idées, d'institutions, à travers les vicissitudes de l'histoire politique, comme s'il s'agissait de mondes relativement autonomes qui se côtoient, se rencontrent parfois, sans véritablement dépendre l'un de l'autre. L'apprentissage du Bâtiment sera prospère pendant la période de guerre. Le CCCA s'efforce d'encourager la fréquentation des cours professionnels, participe au financement de centres de formation professionnelle, en gère certains, et organise pour les apprentis isolés un système de cours par correspondance avec l'aide d'instituteurs. Le nombre des apprentis passe de 2345 en septembre 1943 à 13 000 en juin
1944 19.

A la Libération, le COBTP a été supprimé, au bout de quelque temps, comme tous les autres comités d'organisation, mais le CCCA a été maintenu. Une circulaire du 1er juillet 1945, signée d'Alexandre Parodi, directeur général de la main-d'œuvre au ministère du Travail, déclare que la loi du 27 juillet 1942 relative à l'organisation de l'apprentissage "ne doit pas recevoir d'applications nouvelles", mais que les groupements d'apprentissage constitués par le CCCA
18

P. Casella, L. Tanguy, P. Tripier, Apprentissage et paritarisme dans le
et architecture. 1991.

Bâtiment, Paris, Plan Construction 19 Ibid., p. 23.

61