Entre sens et signification

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Français
282 pages
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Ce volume réunit une sélection d'articles faisant suite aux communications présentées au colloque "Entre sens et signification"" organisé les 1er et 2 juin 2006 à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université Catholique de Lille. Le but général du colloque était d'étudier l'articulation entre deux disciplines que l'on distingue traditionnellement : la sémantique et la pragmatique. Il ne s'agissait pas d'évaluer la pertinence de la pragmatique dans l'étude du sens mais l'apport de la pragmatique à l'étude sémantique.

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Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de lectures 162
EAN13 9782296231870
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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PRESENTATION
Ce volume réunit une sélection d’articles faisant suite aux communications
présentées au colloque«Entre sens et signification » organisé le 1 et 2 juin 2006 à la
FacultédesLettresetSciencesHumainesdel’UniversitéCatholiquedeLille.
Ce colloque avait pour thème l’articulation sémantique-pragmatique. Il ne s’agissait
donc pas d’évaluer la pertinence de la pragmatique dans l’étude du sens – nous
considérons ici comme acquis le fait d’inclure cette composante dans toute recherche
sur le sens linguistique – mais l’apport de la pragmatique à l’étude sémantique. La
pragmatiqueaapportédes progrèsindéniablesàl’étudedu sensmaiselleaaussicrééde
nouvelles difficultés. Le consensus qui semblait régner naguère sur la manière
d’appréhender l’objet de ces deux disciplines – la sémantique s’occupe du sens hors
contexte (appelé traditionnellement « signification »), la pragmatique du sens
«filtré» par le contexte – est de moins en moins observé et le rapport entre ces deux
objets est aujourd’hui sujet à d’âpres discussions. Nous avonsvoulu tirer les premiers
bilans de ces confrontations et présenter, à travers des travaux exposant parfois des
méthodologies et des choix théoriques différents, un champ disciplinaire – la
sémantique–en pleineévolution.
Malgré la diversité apparente de sujets et d’approches, on trouve dans ces études
une préoccupation commune: redéfinir les relations qui unissent la signification au
sens.
Nous avons choisi de classer les articles en fonction de leur sujet. Les premiers
textes questionnentla pertinencedel’articulation sémantique-pragmatiqueen présentant
une étude d’un élément particulier du champ linguistique (les temps verbaux, les
adjectifs, les lexèmes, etc.), les derniers textes proposent une redéfinition de cettearticulation d’un point de vue plus général (l’explicitation, le triade sémiotique ou
encorel’argumentation).
Dans le premier article, Carl Vetters revient sur l’interaction entre sémantique et
pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux en français. L’auteur examine le
rapport entre l’aspectverbalet la structuration temporelle d’un texte. Pour ce faire, il
considère, dans un premier temps les propositions faites par Jacques Moeschler (1998)
concernant la hiérarchie entre les différents types d’informations sémantiques (contenu
conceptuel/contenu procédural), puis, dans un second temps, Carl Vetters illustre
l’interactionentre sémantique et pragmatique àl’aide de l’imparfaitet montre comment
cetteinteraction permetàl’imparfaitd’avoir un sensnarratif.
L’article de Tijana Asic et Veran Stanojevic se situe dans la perspective
« référentielle »del’analysedu temps représentée notamment parles travauxdeCo Vet
et de Jacques Moeschler et propose une description sémantique et pragmatique du futur
simple en français. Leur étude cherche à déterminer si les instructions d’ordre temporel
(Reichenbach), aspectuel (Vendler) et l’instruction sur la progression temporelle des
éventualités introduites par une suite de phrases relèvent de la sémantique ou de la
pragmatique.
CélineVermeulenexamineles valeursdites«modales »duprésentdel’indicatif.La
grammaire traditionnelle classe sous le terme «emploi modal » un certain nombre
d’emplois des temps de l’indicatif qui apparaissent «déviants » en ce sens que ce ne
sont plus les valeurs temporelles qui apparaîtraient dans les énoncés. Le but de l’auteur
est de montrer que les emplois dits modaux ne diffèrent pas des emplois dits temporels
et qu’une étude pragmatique (fondée sur la notion de pertinence présentée par Sperber
etWilson) permet une redéfinitiondece tiroir verbal.
Michel Gailliard estime que les études pragmatiques ne prennent pas
« suffisamment » en compte le niveau de la norme linguistique. En prenant des
exemples dans la chanson de geste, qui présentent bien souvent une apparente anarchie
dans l’emploi des temps verbaux (il est possible de trouver dans unmême texte le passé
simple, le présent et le passé composé), l’auteur souhaite que l’on étudie les temps
verbaux«dansdes textesdenaturesdiversesetnondansdesénoncés prishorscontexte
et reproduits pour leur valeur typique». Michel Gailliard préconise l’enrichissement
d’une étude diachronique pour toute étude synchronique, ainsi la valeur des temps
verbaux ne résulterait pas uniquement de règles abstraites mais aussi de facteurs
culturelset stylistiques.
Hugues Picavez montre l'intérêt d'une approche sémantico pragmatique pour le
traitement de la notion linguistique de modalité. Revenant tout d'abord sur la définition
de la modalité, l’auteur établit ensuite qu’il existe deux catégories de valeurs modales,
celles qui prévoientuniquement un support modal, et celles qui prévoientun support
modal et une cible modale. Chacune de ces catégories regroupe des valeurs auxquelles
sont associées des configurations discursives spécifiques, qui sont envisagées comme
descontraintes pragmatiquesintégréesàla significationdesmarqueurs.
Maria Luisa Donaire s’intéresse au sens de l’adjectif en fonction de sa place par
rapport au nom qu’il qualifie (lorsqu’il est antéposé ou postposé). L’auteur étudie les
adjectifs grand, seul, sacré, ancien, vieux, étrange, beau, bref et propre en utilisant la
notion de polyphonie«maisune polyphonie qui est présente dans les niveaux les plus
profonds de la langue et donc avant l’énonciation». Son étude questionne la pertinence
6du rôledela placedel’adjectifdanslechangementde sensquiaffectentcertainsd’entre
eux (parexemple,grandhomme/hommegrand).
Mikhail Kissine oriente sa réflexion vers la recherche d’une définition du contexte.
Partant de la thèse que le contexte complète la signification (sémantique) en lui
permettant d’acquérir un sens (pragmatique), l’auteur prend pour objet de sa
démonstration la sémantique des adjectifs gradables (grand, pour une large part). Après
une critique du minimalisme et du relativisme sémantique qui présentent une vision«
étroite »du contexte, Mikhail Kissine défend la position contextualiste qui présente une
vision«large »ducontexte.
Els Tobback se penche sur les constructions à attribut de l'objet afin de vérifier
l’hypothèse qu’il existe des interactions entre« sens sémantique» et « sens
pragmatique ». A partir de la description de trois types de copulatives - les copulatives
prédicationnelles pures, les prédicationnelles évaluatives et les identificationnelles –
l’auteur démontre qu’il est possible de détecter, au sein des structures à attribut de
l'objet, des compatibilités entre le sémantisme des verbes et le type pragmatique de la
relation prédicative secondeétablieentrel'objetetl'attributdel'objetainsi qu’un rapport
d’interdépendanceentrela significationdu verbeetle sensdela prédication seconde.
Wiltrud Mihatsch étudie les marqueurs d’approximations lexicales du français (ce
que Lakoffappelle «Hedge »)/grosso mod o/, /des trucs comme ça,comme/, /espèce de/
et tente de les définir : s’agit-il de marqueurs pragmatiques, de morphèmes
grammaticaux ou bien de lexèmes ? Par l’étude de ces marqueurs, l’auteur met en
évidence les zones de transition synchroniques et diachroniques qui lient sens et
signification, pragmatique et sémantique et dégage les stratégies communicatives et les
processus de réinterprétation sémantique qui mènent à l’émergence des marqueurs
d’approximation.
Pauline Merlet nous propose, dans le cadre théorique de la sémantique des possibles
argumentatifs développée par O. Galatanu, une analyse sémantique des articles
HOMMES et FEMMES présentés dans Le Grand Robert et dans Le Trésor de la
Langue Française. Cette analyse, qui considère la « signification lexicographique
comme un processus d'association entre données conceptuelles et instructionnelles »,
présente le fonctionnement sémantique comme le résultatdes interactionsentre les trois
composantes présentes dans toute unité lexicale : noyau, stéréotype et possibles
argumentatifs.
Haïfa Ben Mahfoudh Hubert s’intéresse au phénomène de la troncation. Lorsqu’elle
est opérée, la troncation engendre une polysémie (collaborateur/collabo, par exemple) :
les mots renvoientau même référent maisselondes pointsde vue différents.En prenant
pour cadre théorique la sémantique des pointsde vue, l’auteur opère ladescriptionde la
troncation et propose une étude sur les points de vue en prenant pour exemples deux
termes désignant des entités subjectives: merci/aïchek (en arabe tunisien) et des mots
désignantdesentitésconcrètes: parapluie/shaba/ .emsiye.
Didier Tsala Effa examine six logos de la SNCF qui se sont succédé de 1939 à nos
jours. Partant principalement des définitions de Greimas et Courtés sur l’opposition
sens/signification, qui pour l’auteur ne forme pas un système tout à fait complet pour
étudier les discours de la communication sociale, l’auteur cherche à montrer « la place
essentielle des contraintes pragmatiques dans l’approche sémiotique du discours» en
intégrantà son étudedes logos une troisième perspective,celledes « usages» qui prend
encomptelescirconstances qui permettentaudiscoursdefonctionner.
7Oswald Ducrot revient sur l’opposition entre peu et un peu. Pour l’auteur «peu X,
inséré comme sujet ou comme complément dans une phrase positive, transforme son
sens comme le ferait le morphème négatif plein ne…pas,au degré de négativité près.
Au contraire, un peu X conserve, même s’il l’affaiblit, le caractère positif de la phrase
où il est introduit ». Dans un premier temps, Oswald Ducrot représente la négativité de
peu en utilisant la théorie de l’Argumentation dans la Langue et particulièrement la
théorie des Blocs Sémantiques, puis dansun second temps, discute des cas où peu X a
uneffetdiscursifbiendifférentdela purenégationdeX.
Reprenant la thèse des topoïde Carel et Ducrot, Emmanuelle Danblon pose que la
significationd’unénoncé est toujoursdonné en fonctiond’une norme« sociale ». Ainsi
l’argumentation rhétorique ne s’appuierait pas sur l’argumentation linguistique (en
d’autres mots, il n’y a pas de détermination linguistique dans la reconnaissance des fins
argumentatives). Questionnant les derniers développements de la théorie des topoï,
l’auteur discute des phénomènes rhétoriques dans lesquels apparaît « une doxa à
caractère « ethico-magique» qui a tendance à calquer l’ordre des faits sur celui des
normes ».
L’articled’AhmedElKaladi se situedansla perspectivelinguistiquedéveloppée par
GustaveGuillaume.Partantdeladifficulté que posentle sensetla signification pour les
sciences du langage, l’auteur en vient à situer leur place en systématique énonciative et
à redéfinir la problématique des effets de sens. Le recentrage énonciatif et pragmatique
que propose le texte apparaît comme un prolongement de la théorie guillaumienne et
comme une «ouverture versla pragmatiqueetlalinguistiqueanthropologique».
Prenant pour point de départ, la théorie de la pertinence élaborée par Sperber et
Wilson, Arnaud Monchicourt se demande s’il est possible de «postuler un simple et
unique principe de pertinence pour les conversations comme pour les textes, qui
reposent pourtant sur des normes d’élaboration différentes». En reprenant les travaux
de Moeschler et Reboul, l’auteur revient sur la distinction conversation/texte et propose
des pistesde recherche visantlescaractérisationsdesdifférentesformesdudiscours.
Jacques Moeschler revient sur les différents niveaux de compréhension (ainsi que
sur la stratégie de compréhension de l’interlocuteur) et examine le rôle des
explicitations dans la communication verbale en général et interculturelle en particulier
(en prenant notamment l’exemple d’un malentendu interculturel). Ce rôle est central
pourl’auteur qui, touten reprenantle modèledela pragmatiqueinférentielle (issuedela
théorie de la pertinence), démontre que le niveau des explicitations est le«niveau de
sensnécessaireàassurerlacommunication».
Dans le dernier article, François Rastier fait le bilan des relations sémantique /
pragmatiqueen partantdela triade sémiotique proposée parMorrisetCarnap: syntaxe /
sémantique / pragmatique.En analysantlescausesépistémologiquesethistoriquesdece
qui fait obstacle à l’union de ces deux linguistiques, auteur montre que la sémantique
des textes peut (et doit) jouer un rôle crucial dans le remembrement de la linguistique.
La sémantique occuperait alors une place centrale dans le champ disciplinaire, elle
seraitlelieud’articulation «entrelalinguistiqueinterneetlalinguistiqueexterne ».
DominiqueVerbeken
FLSH
UniversitéCatholiquedeLille
8Je tiens à remercier chaleureusement pour leur aide précieuse : Michel Ballabriga
(Université deToulouse le Mirail);JacquesBres (UniversitéPaul-Valéry– Montpellier
3) ; Marion Carel (EHESS) ; Jacques Moeschler (Université de Genève) ; Walter de
Mulder (Université d’Anvers); Henri Portine (Université Michel de Montaigne
Bordeaux 3) ; François Récanati (CNRS); François Rastier (CNRS) ; Sylviane Rémi
(Université Lumière Lyon 2) ; Carl Vetters (Université du Littoral-Côte d’Opale) ainsi
que Jean Heuclin (Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université
Catholique de Lille) et Evelyne Maton (secrétariat du Décanat, FLSH, Université
CatholiquedeLille).
9L’interactionentresémantiqueetpragmatique
dansl’interprétationdestempsdupasséfrançais
CarlVetters
UniversitéduLittoral-Côted’Opale–HLLI,EA4030
1.Introduction
L’interaction entre sémantique et pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux
enfrançaisest une question quim’intéressedepuisledébut de macarrièredechercheur,
il ya une vingtained’années.J’aiessayédedécrirecetteinteractiondans ma thèse,dans
mon livre et dans certains de mes articles (Vetters, 1992, 1996, 2003 ; Vetters & De
Mulder, 2000).
Lebutdecettecommunicationestde revenir surle rapportentrel’aspect verbaletla
structuration temporelle d’un texte. Ce rapport sera étudié en deux temps. Pour
commencer, j’examinerai les propositions faites par J. Moeschler (1998) etla hiérarchie
entre différents types d’informations sémantiques qu’il a proposée. Ensuite, j’illustrerai
l’interaction entre sémantique et pragmatique à l’aide de l’imparfait narratif, qui pose
problèmeaussibien pourle paradigmeaspectuel, que pourle paradigme textuel.
2. Le sens du passé simple (PS): une question d’aspect ou de structuration
textuelle ?
Les analyses du PS et de l’imparfait (IMP) peuvent être classées selon deux
paradigmes: le paradigme aspectuel (Guillaume, 1929 ; Vet, 1994 ; Martin, 1989 ; de
Swart, 1995, 1998) et le paradigme textuel (Weinrich, 1973 ; Kamp&Rohrer, 1983 ;
Moeschler,1998).SelonladescriptiondésormaisclassiqueduPSetdel’IMP,l’IMPest
sécant du point de vue aspectuel et exprime la simultanéité dans le passé en ce qui
concerne son fonctionnement textuel. Le PS, par contre, est d’aspect global et assure la
progression temporelle du texte. Les deux paradigmes peuvent être illustrés par le
contraste suivant:
(1)a.QuandPaulentra,Marie téléphonait.
b.QuandPaulentra,Marie téléphona.
La question est évidemment de savoir quel est le rapport entre ces deux paradigmes, ou
en d’autres termes: est-ce la globalité du PS qui lui permet de faire avancer le récit, ou
est-ce par contre cette capacité à faire avancer le récit qui explique sa globalité ? Pour
répondre à cette question, je présenterai d’abord les réponses de J. Moeschler à cette
question.Celui-ci (1998) propose unmodèle pragma-sémantiqueavec troisniveaux :
1.l’informationconceptuelle
2.l’information procédurale
3.l’informationcontextuelle
Lesinformationsdes niveaux 1 et 2 sont sémantiqueset nous indiquent comment il faut
représenter le référent (information conceptuelle) et comment s’y prendre pour le
déterminer (information procédurale).Ainsi, parexempleles temps verbaux portentdes
11informations procédurales qui nous indiquent quelles opérations il faut effectuer pour
localiser l’événement dans le temps. La distinction de ces trois niveaux est courante, on
la trouve par exemple aussi dans les travauxde G. Kleiber (par exemple, Kleiber, 1994)
qui parle de sens descriptif (niveau 1) et de sens instructionnel (niveau 2). L’originalité
del’approchedeMoeschlerconsistedansle fait qu’il yajoute une répartitiondes tâches
sémantiques: les contenus conceptuels seraient exprimés par les classes lexicales
ouvertes (nom, verbe, adjectifs, etc.) et les contenus procéduraux par les classes
grammaticales fermées (déterminants, prépositions, temps verbaux, conjonctions, etc.).
Cette répartition des tâchessémantiques ne fait pas l’unanimité. Ainsi, Kleiber (1994)
tente de montrer que le pronom personnel il a un sens hétérogène qui contient à la fois
desélémentsconceptuelset procéduraux.
Si nous revenons à notre analyse du PS et de l’IMP, le modèle de Moeschler est
problématique dans la mesure où il ne permet pas d’accorder une place à l’aspect
grammatical. L’information aspectuelle est conceptuelle dans la mesure où elle
concerne la représentation des éventualités décrites dans la phrase (Moeschler, 1998).
Cela signifie selon le modèle de Moeschler que l’aspect doit être lexical et ne peut pas
êtreencodé parles morphèmesgrammaticauxdes temps verbaux.Donc,dedeuxchoses
l’une: ou bien les temps verbaux n’encodent pas d’information aspectuelle, ou bien la
thèsedela répartitiondes tâches sémantiquesdoitêtremodifiée.
Orl’étudedes phénomènesdecoercitionaspectuelle (cf.Vet,1994 ;deSwart,1995,
1998) a montré que des temps verbaux comme le PS et l’IMP modifient la
conceptualisationaspectuelleopérée parlelexique.Analysons (2)et (3):
(2)En1643,LouisXIV fut roi
(3)Quand les gendarmes sont arrivés, l’enfant se noyait, mais heureusement ils sont
arrivésjusteà tempsetilsont pule sauver.
Dans (2), le PS transforme l’état en événement: fut peut être paraphrasé par«devint ».
(3) illustre ce que l’on appelle depuis Garey (1957) le paradoxe imperfectif (cf. 2.2
infra):l’IMP yenlèvele pointculminantdela situation télique « senoyer ».
J. Moeschler n’ignore évidemment pas ces phénomènes, mais pour lui ils ne sont
pas le résultat d’un contenu aspectuel (et donc conceptuel) exprimé par les temps
verbaux, mais un effet secondaire de leur contenu procédural. En énonçant cette
hypothèse, Moeschler se rapproche de Berthonneau & Kleiber (1994: 78) pour qui le
sens anaphorique méronomique procédural de l’IMP serait à l’origine de son aspect
imperfectif.
Le problème pour cette hypothèse est que le sens de l’IMP ne fait pas l’unanimité
parmi les linguistes. Cette section étant consacrée au PS, jen’entrerai pas dans ce débat
ici. Je me permets de signaler que le sens procédural retenu par certains, à savoir la
simultanéité (cf.Kamp&Rohrer,1983)n’implique pastoujoursl’aspect sécant,comme
on peutle voirdanslesénoncés (4)à (6):
(4)Enmême temps,ilexécuta une sortede révérence. (JohnP.Marquand, Bien joué
MisterMoto,Rivages/noir8, p.123)
(5)Dans le même moment, une fusillade éclata autour d’eux. (G. Leroux, Palas et
Chéri-Bibi,LdP4090, p.127)
(6)Au mêmeinstant lalumière s’alluma. (PierreDarcis, Un pavé pour l’enfer,Club
desMasques 231, p.170)
12Si l’on applique le modèle de Moeschler au PS, on obtient l’hypothèse que son aspect
(conceptuel) global serait une conséquence de son sens procédural. Reste à savoir quel
1est le contenu procédural du PS. Selon une hypothèse courante , ce contenu serait son
aptitude à faire avancer le récit. Or c’est une analyse qui n’est pas acceptée par tout le
monde. Ainsi, par exemple, Tasmowski et De Mulder (1998) avancent que sa
progression est liée au fait qu’il présente l’événement comme coupé du moment
d’énonciation,de même quele simplepastanglais.
Mais, surtout, face à des énoncés où le PS se trouve dans des propositions avec une
progression temporelle nette, comme (7) et(8), les linguistes ont découvert un grand
nombre de contre-exemples où le récit au PS n’avance pas. On peut citer les cas
d’encapsulation (9)-(10), d’indétermination temporelle (11) et d’ordre temporel inverse
(12)-(14) :
(7)La Vedette qui paraissait hors d’âge ralentit avant le carrefour et s’arrêta. (Jean
Amila,Jusqu’à plus soif,Carrénoir, p. 28)
(8)Ilallaàl’arrièreducamionetdescenditle vélomoteur. (Id., p. 72)
(9)L’année dernière Jean escalada (e1) le Cervin. Le premier jour il monta (e2)
jusqu’à la cabane H. Il y passa (e3) la nuit. Ensuite il attaqu a (e4) la face nord. Douze
heures plus tardilarriva (e5)au sommet. (Kamp&Rohrer,1983: 260-261)
(10)L’été de cette année-là vit (e1) plusieurs changements dans la vie de nos héros.
François épousa (e2) Adèle, Jean-Louis partit (e3) pour le Brésil et Paul s’acheta (e4)
unemaisonàlacampagne. (Kamp&Rohrer,1983: 260-261)
(11)L’année dernière, Anne et Jacques écrivirent un livre sur la pragmatique et
peignirentlacuisine. (Moeschler, 2000:5)
(12)Jean tomba parce queMaxlepoussa. (Moeschler, 2000: 6)
(13)Julien fut réveillé de sa profonde rêverie parce que la voiture s’arrêta.
(Stendhal, LeRougeetlenoir, p. 231–extraitdeDiscotext)
(14)Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal, parce qu’il
vit entrerun général péruvien. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 287 – extrait de
Discotext)
L’association du PS au simple past anglais faite par Tasmowski & De Mulder (1998)
pose également problème car le simple past anglais permet plus facilement les retours
en arrière que le PS qui ne les autorise que dans un nombre limité de cas. Il suffit de
regarderlesénoncésfrançaisetanglais suivants pour se rendrecomptedeladifférence:
(15)a. Jane left me. She fell in love with somebody else. (Caenepeel & Moens,
1994: 7)
b.Jane me quitta (e1).Elle tombaamoureuse (e2)de quelqu’und’autre.
interprétation:e1<e2
1.Cf.e.a.Kamp&Rohrer (1983) ;Vetters (1996) ;Moeschler (1998, 2000).
13(16)a.Anniebrokeherleg.Shefelloffherbicycle. (Caenepeel&Moens,1994: 7)
b*Annie secassa unejambe.Elle tombade sabicyclette.
(17)a.Johnfell.Max pushed him. (Vet,1996:154)
b.John tomba (e1).Maxle poussa. (Ibid.)
interprétation:e1<e2 ;#e2<e1
Molendijk & de Swart (1999) font remarquer à juste titre que la différence entre les
énoncés français et anglais relève bien de la spécificité du PS et non pas d’une
différence générale entre le français et l’anglais. En effet, la lecture temporelle inverse
de ces énoncés anglais peut être obtenue en français si l’on remplace les PS par des
passéscomposés:
(15)c.Janem’a quitté (e1).Elleest tombéeamoureuse (e2)de quelqu’und’autre.
(16)c.Annie s’estcassé unejambe.Elleest tombéede sabicyclette.
(17)b.Johnest tombé (e1).Maxl’a poussé. (Vet,1996:154)
interprétation:e1<e2oue2<e1
Revenons au modèle de J. Moeschler. On peut résumer sa conception du sens du PS
souslaformedes4hypothèses suivantes:
H1:La progression temporelleest uncontenu procéduralannulableduPS.
H2:Il existe une hiérarchie entre les différents types d’informations sémantiques et
pragmatiques.
H3:Des informations plus fortes que les informations procédurales véhiculées par les
temps verbaux peuventannulerla progression temporelleduPS.
H4:Le fait que le PS ait unaspect global ne signifie pas qu’il ait un sens conceptuel
«global », mais est plutôt une implication de son sensprocédural de progression
temporelle.
Cesdernières années, plusieursétudes se sontintéresséesauxconditionsdanslesquelles
le PS permet des retoursenarrière (cf. Moeschler, 2000 ; Molendijk &de Swart, 1999 ;
de Saussure, 2000). Les réponses fournies par cesétudessont différenteset restent pour
l’instant incomplètes, comme le signale à juste titre L. de Saussure (2000: 47).
Rappelons que le but de cette communication n’est pas de proposer un sens procédural
pour le PS, mais de répondre à la question de savoir si son sens aspectuel (conceptuel)
peutêtre uneffet secondairede son sensprocédural.Lescontextesdanslesquelles lePS
permetun retour en arrière ne seront donc pas étudiés en profondeur ici. Je me
contenteraide signalerles tendances suivantes:
(i) Le sens lexical desverbes employés n’est pasassez fort pour permettre un retour
enarrière,commeonle voitdans (18):
(18) *Fred épousa une sirène. Ils se fiancèrent dans une piscine de roc. Il la
rencontraàFatu-Hiva.
14Grâce au sens des prédicats verbaux, tout le monde comprend que l’ordre des
événements est 1) se rencontrer, 2) se fiancer, 3) épouser, mais cela ne suffit pas pour
permettre unelecture temporelleinverse.
(ii) J. Bres a observé que le PS a plus de mal à opérer un retour arrière qu’un IMP
narratif, qui peutlefairelàoùlePSn’yarrive pas,commeonleconstatedans (19):
(19)A 14h, les exclus du peloton se sont engouffrés dans l’enceinte policière
mitraillés par les journalistes. Quelques heures plus tôt, Virenque négociait/*négocia à
prixd’or uneinterview. (Le Monde,cité parBres,1999)
(iii)Les conjonctions ou connecteurs exprimant la causalité permettent facilement
les retoursenarrière:
(12)Jean tomba parce queMaxlepoussa. (Moeschler, 2000: 6)
(13)Julien fut réveillé de sa profonde rêverie parce que la voiture s’arrêta.
(Stendhal, LeRougeetlenoir, p. 231–extraitdeDiscotext)
(14)Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne du bal, parce qu’il
vit entrerun général péruvien. (Stendhal, Le Rouge et le noir, p. 287 – extrait de
Discotext)
(20)Le singe s’échappa. Nous ne le retrouvâmes plus, car il disparut dans la forêt
épaisse. (Molendijk&deSwart,1999:86)
(21)–Ila travailléhier ?
Janvier comprit qu’il y avait quelque chose car l’homme et la femme se
regardèrent. (Simenon, Tout Simenon, «Maigret se trompe», Presses de la Cité, 7,
p.10)
(22)Lespassagers descendirent. En effet, la porte se débloqu a. (Molendijk & de
Swart,1999:89)
(iv) Certaines conjonctions temporelles favorisent une lecture temporelle inverse,
explicative,danslaconfigurationPrincipale (PS), CONJ subordonné (PS):
(23)Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se présentèrent.
(Flaubert, L’Education sentimentale, tome1, p.104–extraitdeDiscotext)
(24)Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva
chezlui pourla première séance. (Id., p.191)
(25)Il sortit lui-même et se mit sur le côté de la route, levant le bras en faisant le
signe stop,dès qu’il futdanslalumièredes phares. (JeanAmila, Jusqu’à plus soif, LdP,
p.108)
(26)Il se rangea donc sur le côté, roulant sur l’herbe. Il avait tiré son revolver et
ouvritlefeudès quelecamionfutà sahauteur. (Id., p.112)
Ces exemples où le récit au PS ne progresse pas ne constituent cependant pas un
obstacle insurmontable pour la thèse selon laquelle l’aspect global du PS n’est qu’un
effet de sens secondaire du contenu procédural de progression temporelle. Tout au plus
nousoblige-t-ilàajouter unehypothèse supplémentaire :
H5: La globalité du PS n’est impliquée que lorsque la progression temporelle n’a pas
étéannulée par uncontenu (procéduraloucontextuel) plusfort.
15Or même l’ajout de H5 ne résout pas tous les problèmes. Pour commencer, la globalité
du PS ne disparaît pas lorsque le contenu procédural dont il serait le résultat est annulé.
Dans les énoncés (12), (21) et (24), répétés ici, le récit ne progresse pas, mais le PS
gardenéanmoins saglobalité :
(12)Jean tomba parce queMaxlepoussa. (Moeschler, 2000: 6)
(21)–Ila travailléhier ?
Janvier comprit qu’il y avait quelque chose car l’homme et la femme se
regardèrent. (Simenon, Tout Simenon, «Maigret se trompe», Presses de la Cité, 7,
p.10)
(22)Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva
chezlui pourla première séance. (Id., p.191)
On a du mal à expliquer comment le passé simple peut rester global si le contenu
procédural supposédéclenchercetteglobalitéestannulé.
Il faut se demander en vertu de quoi le contenu procédural«faire avancer le récit »
impliqueraitl’aspectglobal.Gosselin (1999a: 21) proposel’équivalence suivante :
Aspect:aoristique ⇔ relationchronologique
Observons pour commencer que Gosselin (1999a) présentela relation comme étant
bidirectionnelle tandis que Moeschler suggère la dépendance unidirectionnelle de
l’aspect global par rapport à la linéarité. Dans un autre article paru la même année
(1999b: 22), Gosselin est plus prudent et affaiblit son hypothèse en parlant d’une
«corrélation générale en dépit de nombreux contre-exemples » (cf. aussi Combettes,
François, Noyau & Vet, 1993). Cette prudence est de mise, car linéarité et globalité ne
vont pas toujoursensemble.
La progression temporelle est compatible avec l’aspect sécant, comme on peut le
voirdans (27)-(31) :
(27)Cette suggestion séduisit tout le monde. Cinq minutes plus tard, nous étions
tous – domestiques compris – en train de descendre la colline. (Dashiell Hammett, Le
sac de Couffignal,Carrénoir346, p.49)
(28)Amidi,ilétait toujourslà. (Simenon,Lesfiançaillesde M.Hire,LdP, p. 28)
(29)Le lendemain, 23 juillet, dans un vieil immeuble administratif de Northemland
Avenue, deux hommes étaient assis dans des fauteuils, devant un immense bureau.
(OliverJacks, La seconde détente,Carrénoir496, p. 33)
(30)Trois secondes plus tard,ildormait. (deVogüé,1999:50)
(31)Quelques instants plus tard, assis devant son bureau, Barzum réfléchissait
profondément. (Gosselin,1999b: 22)
Dans certains contextes, la paraphrase par le PS n’est pas possible (28), (30), ou change
l’interprétation (29):
(28’)*Amidi,ilfut toujourslà.
(29’) Lelendemain, 23juillet, dans un vieilimmeubleadministratifde Northemland
Avenue, deux hommes furent assis [ uétaient assis] dans des fauteuils, devant un
immensebureau. (OliverJacks, La seconde détente,Carrénoir496, p. 33)
16(30’)*Trois secondes plus tard,ildormit.
A côté des deux arguments que j’ai avancés jusqu’ici (la globalité apparaît
indépendamment de la progression temporelle et la progression n’exclut pas l’aspect
sécant) on peut en avancer un troisième. Une proposition qui fait avancer le récit
(qu’elle soit au PS ou à l’IMP) n’implique pas sa propre globalité, mais celle de la
situation qui précède sur la ligne du temps. Expliquons-nous. Il y a progression
temporelle entre deux situations e1 et e2 si la fin de e1 précède le début de e2. En
conséquence, si une proposition contenant la situation e2 fait avancer le récit (par le
contenu procédural de son temps verbal ou par un complément de temps), elle metun
terme à la situation précédente (e1) en n’impliquant donc pas sa propre globalité, mais
celle d’e1. Ce raisonnement est souvent suivi (implicitement) pour démontrer que
l’interprétation d’une proposition avec un IMP narratif est globale, comme dans (32),
qui serale pointdedépartdeladeuxième partiedecettecommunication :
(32) Quelques instants plus tard, Maigret descendait l’escalier, traversait le salon
aux meubles disparates, gagnait la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds du soleil.
(Simenon, Lanuitducarrefour,LdP 2908, p. 61)
Mais avant d’aborder l’analyse de l’IMP narratif, il faut d’abord écarter une analyse
aspectuelle alternative: et si le PS n’était pas global mais inchoatif ? Cette hypothèse,
qui remonte à Guillaume (1929), a été à l’origine de beaucoup de discussions entre
Guillaumiens et a été réactualisée dans les années 1970 par Guenthner, Hoepelman&
Rohrer (1978). A première vue, elle paraît séduisante: un contenu aspectuel inchoatif
serait plus facile à expliquer comme une conséquence de la progression temporelle et
seraitannuléenmême temps quecelui-ci.Orcettehypothèsen’est pas satisfaisantedans
la mesure où les PS inchoatifs ne réfèrent pas seulement à la partie initiale de la
situation, mais la saisissent quand même dans son ensemble, y compris la borne de
droite. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer le PS à une périphrase inchoative
comme « semettreà +infinitif»:
(33)a.Arrivéchezlui,Paul se mità fairela vaisselle, maisilnela termina pas.
(33)b. ? Arrivéchezlui,Paul fitla vaissellemaisilnela termina pas.
Se mit à faire (33a) est inchoatif, mais pas global et n’implique donc pas la réalisation
complète de la situation tandis que fit (33b) signifie la réalisation complète de la
situation,malgré la présence d’une espèce de focalisation sur le début d’une situation,
quiestnéanmoins présentéedans saglobalité.
Concluonscette première partie pardeux remarques.
(i)Au lieu de considérer la globalité duPS comme un effet secondaire de sa linéarité,je
suggère de faire plutôt l’inverse en avançant que c’est la globalité qui est fondamentale
et la linéarité qui est un effet secondaire. Par sa globalité, qui crée un mouvement du
début jusqu’à la fin du procès, le PS peut inscrire celui-ci dans le temps ascendant (cf.
Bres, 1997), ce qui le rend apte à insérer des événements dans la ligne chronologique du
texte. En revanche, l’appartenance au temps ascendant rend la globalité peu apte à
opérer un retour en arrière, ce qui explique pourquoi le PS a besoin d’une aide
co(n)textuelleforte pourexprimerl’ordre temporelinverse.
17(ii)Depuis la présentation du modèle sémantique de J. Moeschler et nos premiers
commentaires critiques (Vetters & De Mulder, 2000) plusieurs années se sont écoulées.
L’école de Genève admet actuellement que leur hypothèse initiale était trop forte (cf.
Luscher, 2002 ou Sthioul, 2007). Ce dernier avance que notre analyse présentée dans
Vetters & De Mulder (2000) ne s’appliquenon seulement au couple PS/IMP mais est
égalementde mise pourl’aspectextensifdes tempscomposés,conclusion queje partage
entièrement.
3.Commentl’imparfaitpeut-ilêtrenarratif?
Depuis le début du XIXe siècle, on trouve dans les récits écrits des IMP là où l’on
s’attend plutôtà trouverdesPS,commedans (32), reprisici, (34)et (35), reprisici :
(32)Quelquesinstants plus tard,Maigretdescendait (e1)l’escalier, traversait (e2)le
salonaux meublesdisparates, gagnait (e3)la terrasse ruisselantedes rayonsdéjàchauds
du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour,LdP 2908, p. 61)
(34)[...] Il promit d'être au rendez-vous.Àminuit, il frappaitdoucement à la petite
porte du pavillon. Une femme ouvrit une fenêtre. (F. Soulié, Les Mémoires du Diable,
1837,ex.cité parMuller,1966: 262)
(35)La clef tourna dans la serrure. Monsieur Chabot retirait son pardessus qu’il
accrochait à la porte d’entrée, pénétrait dans la cuisine et s’installait dans son fauteuil
d’osier. (Simenon,cité parTasmowski-DeRyck,1985)
Dans ces énoncés, (i) il y a progression narrative (e1<e2<e3) et (ii) l’interprétation des
propositions à l’IMP est globale, ce que montre l’impossibilité d’y remplacer l’IMP par
êtreen train de:
(32’)Quelques instants plus tard, Maigret *était en train de descendre l’escalier,
*était en train de traverserle salonaux meubles disparates, *était en train de gagner la
terrasse ruisselantedes rayonsdéjàchaudsdu soleil.
((32)Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e1) l’escalier, traversait (e2)
le salon aux meubles disparates, gagnait (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà
chaudsdu soleil. (Simenon,La nuit du carrefour,LdP 2908, p. 61)
(34’)Il promit d'être au rendez-vous. Àminuit, il ( ?) était en train de
frapperdoucementàla petite portedu pavillon.Unefemmeouvrit unefenêtre.
Cet emploi, semble être typiquement roman: il existe dans la plupart des langues
romanes (dontl’espagnol, l’italien et le catalan),maisje ne connais aucune construction
imperfective ousécante en dehors des langues romanes permettant ce type d’emploi. A
titred’exemple, voici quelques traductionsgermaniquesde (32):
(36)a.néerlandais
*Enkeleogenblikkenlater wasMaigretde trapaan hetafdalen, washijde salon met
de slecht bij elkaar horende meubelen aan het doorlopen, was hij het terras aan het
bereikendatbruiste vande reedswarme zonnestralen.
b.allemand
*Einige Augenblicke später war Maigret am Treppen hinunersteigen, am
Wohnzimmer (…)durchqueren undamhinausgehen zurTerrasse (…).
18c.anglais
Amoment later, Maigret walked (*was walking) down the staircase, went (*was
going) across the dining-room and its ill-assorted furniture, and then reached (*was
reaching) the terrace, which wasdripping with the sun’sfirsthot rays.
L’existence de cet emploi narratif de l’IMP suscite un certain nombre de questions,
parmilesquellesles suivantes:
(i)Comment le temps par excellence de la simultanéité dans le passé peut-ilexprimer la
progressionnarrative ?
(ii)Comment peut-on rendrecomptedel’interprétationaspectuelleglobaledecesénoncés ?
(iii)Si l’IMP narratif est global et fait progresser le récit (ce qui reste à prouver),
comment explique-t-on alors le fait que la plupart des locuteurs estiment qu’un IMP
narratifn’a pasle mêmeeffetde sens qu’unPS ? Ainsi,onadmetgénéralement que (32)
n’est paséquivalentà (37):
(37)Quelques instants plus tard, Maigret descendit (e1) l’escalier, traversa (e2) le
salon aux meubles disparates, gagna (e3) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds
du soleil.
(iv)L’interprétationglobaledecesénoncés,nousoblige-t-elledeconclure quel’IMPest
devenu un« prétérit »,neutred’un pointde vueaspectuel ?
Enguisede réponse,j’avanceraileshypothèses suivantes :
H1:L’imparfaitnarratifest unimparfaitcommelesautres.
H1a:Ilne signifie pasla progression temporelle.
H1b:Sa valeuraspectuellen’est pasglobale.
H2:L’imparfaitnarratif pourraitannoncer une tendance « prétéritale »del’imparfait.
3.1.Imparfaitetprogressiontemporelle
Les analyses des temps verbaux en termes de structuration textuelle (progression vs
simultanéité ; narration vs description ; premier plan vs arrière-plan ; etc.) sont souvent
proposées comme alternatives pour l’analyse aspectuelle classique (cf. le titre de ma
thèse, Vetters, 1992). La critique du modèle pragma-sémantique genevois au §1
cidessus a illustré le fait que l’aspect sécant (ouimperfectif)et la simultanéité ne vont pas
toujoursensemble. Ainsi, dans (27), répété ici, la progression temporelle n’empêche pas
l’utilisation de la périphrase d’aspect progressif être en train de (ou l’inverse si l’on
veut:l’emploid’êtreen trainden’empêche pasle récitd’avancer):
(27)Cette suggestion séduisit tout le monde. Cinq minutes plus tard, nous étions
tous – domestiques compris – en train de descendre la colline. (Dashiell Hammett, Le
sac de Couffignal,Carrénoir346, p.49)
Notre hypothèse H1a énoncée ci-dessus signifie (i) que ce n’est pas l’imparfait qui fait
progresser le récit, mais que (ii) c’est le co(n)texte dans lequel il se trouve qui est
responsable pourla progression temporelle.Illustronscelaal’aided’exemples.Soit (32)
et (35) :
19(32)Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e ) l’escalier, traversait (e ) le1 2
salonaux meublesdisparates, gagnait (e ) la terrasse ruisselante des rayonsdéjà chauds3
du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour,LdP 2908, p. 61)
(35)La clef tourna dans la serrure. Monsieur Chabot retirait son pardessus qu’il
accrochait à la porte d’entrée, pénétrait dans la cuisine et s’installait dans son fauteuil
d’osier. (Simenon,cité parTasmowski-DeRyck,1985)
Dans ces énoncés, on n’a nullement besoin d’informations fournies par des
compléments de temps ou par des temps verbaux pour comprendre que les événements
se succèdent: les connaissances liées aux prédicats verbaux employés suffisent pour
faireavancerle récit.
On a souvent insisté sur le rôle important joué par les compléments de temps pour
l’interprétationnarrativedesénoncésàl’IMP.Unénoncécomme (35) montrecependant
que l’IMP narratif est possible sans qu’un complément de temps assure la progression
temporelle. L’usage narratifde l’IMP sanscomplément de temps n’est cependant pas un
argument en faveur de l’hypothèse selon laquelle c’est le temps verbal qui est
responsable pour la progression temporelle. Dans certains cas, les prédicats verbaux
suffisent (cf.35) ci-dessus), mais dans d’autres, l’IMP narratif est impossible sans
complément de temps, lorsque rien dans le contexte ne permet au récit d’avancer.
Analysonslesénoncés suivantsempruntésà Landeweerd (1998) :
(38)Jean semitenmarche.Il boitaitfortement.
(39)Mariemit sanouvelle robe.Elleluiallait trèsbien.
(40)a.[Jean se promenaitdansla rue.]Il semità pleuvoir. ?Jeanétait tout mouillé.
b. [Jean se promenait dans la rue.] Il semit à pleuvoir. RAPIDEMENT, Jean était
tout mouillé.
c.[Jean se promenaitdansla rue.]Il semità pleuvoir.Jeanfut tout mouillé.
(41)a.Le mannequinmontadansla voiture. ?Son parfumempestaitl’habitacle.
b. Le mannequin monta dans la voiture. EN UN ECLAIR, son parfum empestait
l’habitacle.
c.Le mannequinmontadansla voiture.Son parfumempest al’habitacle.
Dans (38)et (39),la situationàl’IMPestadjacenteàcelleauPS qui précède:Jeanboite
dès qu’il semet à marcher et la nouvelle robe de Marie lui va très bien dès qu’elle la
met. Dans (40) et (41), par contre, il y a un«hiatus» entre les deux situations: Jean
n’est pas tout mouillé dès qu’il commence à pleuvoir, mais seulement après quelque
temps et le parfumdu mannequin met un certain temps à empester l’habitacle. Dans ces
contextes, le PS n’a aucunmal à signifier la progression temporelle (cf. 40c et 41c).
L’IMP, par contre, n’y arrive pas tout seul (cf. 40a et 41a), mais a besoin d’un
complémentde temps quiassurela progression temporelle (cf.40bet41b).
En conclusion, l’IMP ne fait jamais progresser le récit, mais il peut être employé
dans des contextes où le récit progresse ; en d’autrestermes: il n’empêche pas la
progression temporelle. Si aucun élément co(n)textuel (sens des prédicats verbaux,
complémentsde temps,etc.)nefait progresserle récit,l’IMPn’yarrive pas tout seul.
3.2.Imparfaitnarratifetaspectglobal
L’IMP serait-il devenu un prétérit ? C’est la conclusion qui s’impose si l’on admet qu’il
peut,danscertainscontextes,exprimerl’aspectglobal.Onconstatecependant quelePS,
20l’autre membre de ce couple mal assorti (cf. le titre de Vetters, 1993) n’a rien perdu de
sa valeur aspectuelle globale ; aucune lecture sécante n’est possible, comme on peut le
constaterdans (42)et (43) :
(42)*Jean travailladepuis un quartd’heure.
ok
(43)Paul#senoya/[ senoyait], quandl’agentle sauvaenle retirantdel’eau.
En fait, sa valeur aspectuelle est plus stable que son comportement discursif de
progression temporelle (cf.la section1.ci-dessus).
Qu’en est-il de la globalité de l’imparfait ? En principe, une forme sécante ou
imperfective ne permet pas de lecture narrative qui implique une interprétation globale
des événements concernés (cf. les données contrastives de (36)). Cependant, l’IMP se
combine avec des compléments de durée globale, comme on peut le voir dans (44) à
(47) :
(44)Les deux hommes erraient ainsi quelques instants, gênés, bousculés. (Marcel
Allain,Le train perdu,cité parGosselin,1999b: 23).
(45)Dès lors, l’apache et samaîtresse demeuraient pendant près de vingt minutes
auxécoutes,lesoreillescolléesàlacloison. (Ibid.)
(46)Lajeunefillemarchaitainsipendant unebonne heure, peut-être plus. (Ibid.)
(47) En trois quarts d’heure environ, le guide fournissait à ses clients toutes les
explicationsnécessaires. (MarcelAllain,Le voleurd’or,Ibid.)
Cet argument en faveur de l’existence d’une valeur aspectuelle globale de l’IMP est
cependant affaibli par lefait que la compatibilité avec les compléments de duréeglobale
se limite aux contextes narratifs, comme le montre l’impossibilité d’employer l’IMP
dans (48).
(48)La guerre de Cent Ans – qui dura/*durait d'ailleurs 116 ans – fut surtout
amenée parla rivalitéentrePhilippeVIetEdouardIII.
Il y a un autre argument qui plaide en faveur du maintien de la valeur aspectuelle
sécante de l’IMP. On sait depuis Garey (1957) qu’avec une situation télique, l’IMP peut
exprimer la non-réalisation de l’événement. Ce phénomène, appelé «paradoxe
imperfectif » parGareyestillustré parladifférenceentre (49)aet (49)b.
(49)a.Paul senoyait quandl’agentnageurle sauvaenle retirantdel’eau.
b.Paul #senoya quandl’agentle sauvaenle retirantdel’eau. (=43)
Or ce« paradoxe imperfectif»n’est possible qu’avec une forme univoquement sécante
etne peutêtreexprimé par un prétérit,commele montrentlesdonnéescontrastivesdans
(50)empruntéesauxlanguesgermaniques:
50)a.anglais
Paul#drowned when thelifeguard savedhimby pullinghimoutof the water.
b. néerlandais
Paul#verdronk, toendeagenthem reddedoorhem uithetwater tehalen.
21c.alleman d
Paul#ertrank,alsderPolizistihn rettete undihnausdemWasser zog.
Pour obtenir la même lecture que celle de l’IMP dans (49a), il faut remplacer ces
prétérits pardes périphrases progressives (etdonc sécantes):
50)a’. anglais
Paul was drowning when the lifeguard saved him by pulling him out of the
water.
b’. néerlandais
Paul was aan hetverdrinken, toen de agent hem redde door hem uit hetwater te
halen.
c’.alleman d
Paul waramertrinken,alsderPolizistihn rettete undihnausdemWasser zog.
Lefait même quel’IMP français permetcettelectured’événementnon réalisé, quiexige
une forme sécante, montre qu’il n’est pas encore devenu une forme aspectuellement
vide. Mais comment alors rendre compte de l’interprétation globale des énoncés avec
desIMPnarratifs, sil’onne veut pasattribuercetteglobalitéàl’IMP ?
Je pars du principe que dans l’interprétation aspecto-temporelle d’un texte, il faut
distinguerentrece qui estapporté parles temps verbaux–enl’occurrence,ce qui relève
de la sémantique de l’IMP – et ce qui est apporté par le co(n)texte, c’est-à-dire ce qui
relève de la pragmatique. J’essaierai de monter que l’IMP narratif a gardé son aspect
sécant et que c’est le co(n)texte qui est responsable de l’interprétation globale. En
d’autres termes:leco(n)texteendit plus quel’IMP.
Mon hypothèse est que le comportement de l’IMP narratif français et roman peut
être expliqué par un phénomène que j’appellerai «l’ellipse aspectuelle ». Pour
commencer, regardons les énoncés suivants, sans faire attention aux temps verbaux
utilisés:
(51)Deux semainesaprès,on luicoupaitlesdeuxjambes,etledeux février suivant,
deux chevaux la menèrent au cimetière. (M. Rolland, La pipe en sucre, Edmond Nalis,
p. 200)
(52)Il grommela, mit le contact et la Morris démarra. Dix minutes plus tard, les
deux hommes se trouvaient dans une petite chambre chichement meublée, éclairée par
uneampoule poussiéreuseet sansabat-jour qui pendaitlamentablementdu plafond sale.
(JamesH.Chase, Le vautourattend toujours,Carrénoir 31, p.15)
(53)Il lui donna le numéro de l’immeuble, endossa son pardessus et quelques
instants plus tard, il y avait une silhouette sombre de plus à marcher à pas rapides dans
lebrouillard.Cenefut qu’aucoinduboulevardVoltaire qu’il trouva un taxi.
Les avenues, autour de l’Etoile, étaient presque désertes. (Simenon, Tout
Simenon, "Maigretse trompe",PressesdelaCité, 7, p.10)
L’interprétation de ces énoncés dépend crucialement d’une ellipse narrative: un ou
plusieurs événements non exprimés que le lecteur peut reconstruire. Ainsi, dans (51)
tout le monde comprend qu’entre l’amputation des jambes et le trajet vers le cimetière,
la dame est décédée alors que dans (52) et (53), le narrateur passe sous silence le trajet
en voiture. De tels récits elliptiques ne choquent personne et ne posent aucun problème
22d’interprétation. Je pense que l’IMP narratif repose sur une logique semblable.
Reprenons (32) :
(32)Quelques instants plus tard, Maigret descendait (e ) l’escalier, traversait (e ) le1 2
salon aux meubles disparates, gagnait (e ) la terrasse ruisselante des rayons déjà chauds3
du soleil. (Simenon, La nuit du carrefour,LdP 2908, p. 61)
Pourmoi,l’IMP ya une valeuraspectuellenormaleet sature une partiedel’intervallede
la situation descendre (Maigret, l’escalier). En d’autres termes, il nous montre Maigret
«au milieu de l’escalier» sans dire explicitement qu’il arrive en bas. Par ailleurs, le
texteaurait pucontinuerautrement,commeonle voitdans (54):
(54)Quelques instants plus tard, Maigret descendait l’escalier lorsque le téléphone
sonnadans sachambre.Il s’arrêtaaumilieuet remonta toutde suite.
C’est la suite du texte qui dans (32) permet de comprendre que Maigret est
effectivement arrivé en bas: Maigret ne peut traverser le salon que s’il a d’abord
effectivement descendu l’escalier jusqu’en bas. L’interprétation de traversait se fait de
la même façon: Maigret est«montré» par l’IMP au milieu du salon et la proposition
qui suit indique qu’il est arrivé de l’autre côté, sinon il n’aurait pas pu s’installer à la
terrasse.
Mon analyse de l’IMP a l’avantage qu’elle permet de rendre compte du fait que les
locuteurs ressentent une différence entre un PS et un IMP narratif. Le PS assure
luimême la progression temporelle et la lecture globale, tandis que l’IMP n’en est pas
capable: il ne fait pas progresser le récit (cf. 2.1) et ne sature qu’une partie de
l’intervalle.
On pourrait se demander s’il n’y a pas de contradiction entre la valeur sécante de
l’IMP et l’interprétation globale de l’énoncé. Ce n’est pas le cas, dans la mesure où
l’information de l’IMP – la situation est en cours – n’est pas contredite par celle
qu’apporte le co(n)texte: celui-ci complètel’information donnée par l’IMP en ajoutant
quela situation quiétaitencours s’est prolongéejusqu’à son terme.
En revanche, entre un PS et un contexte sécant il y a contradiction, comme le
montrent (42)et (43) :
(42)*Jean travailladepuis un quartd’heure.
ok
(43)Paul#senoya/[ senoyait], quandl’agentle sauvaenle retirantdel’eau.
Dans ces exemples l’information donnée par le PS – l’événement s’est entièrement
déroulé, du début à la fin – est contredite par le contexte qui indique soit que
l’événementestencoreencoursau momentdonton parle (42),ou qu’ilaétéinterrompu
avant son termeinhérent (43).
Je conclurai cette section sur l’affirmation que l’IMP n’est pas devenu un prétérit et
que son emploi narratif n’est pas un argument contre sa valeur aspectuelle sécante. Je
nuanceraicependant toutde suitecetteaffirmationenajoutant qu’iln’est pas«encore »
devenuun prétérit, dans la mesure où l’évolution vers une valeur prétéritale est
néanmoins manifeste,comme le sembleindiquer sa compatibilitéavecdescompléments
de durée globale dans les co(n)textes narratifs. L’ellipse aspectuelle pourrait être une
étapeintermédiairefacilitantle passaged’une valeur sécante vers une valeur prétéritale.
23Un dernier élément qui confirme l’évolution vers une valeur prétéritale de l’IMP est
le fait qu’à l’oral il est de plus en plus souvent remplacé par être en train de dans les
contextesde « paradoxeimperfectif» :
(55)Paulétaiten trainde senoyer, quandl’agentl’a sauvéenle retirantdel’eau.
4.Pourconclure
J’ai traité dans cette communication deux aspects de l’interaction entre sémantique et
pragmatique dans l’interprétation des temps verbaux français. La première partie a
évalué la proposition de l’Ecole de Genève selon laquelle les temps verbaux auraientun
contenu procédural. J’y ai avancé que le contenu aspectuel des temps verbaux est de
nature conceptuelle, idée qui a entre-temps était reprise par certains des membres de
l’EcoledeGenève. Ladeuxième partieaillustrécommentl’interactionde sémantique et
pragmatique permetàl’IMPd’avoir uneffetde sensnarratif.
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25Lefutur,l’ordretemporeletlesinférencescontextuelles
TijanaAsic
ISCCNRSLyon,FacultédePhilologieetdesArtsdeKragujevac
VeranStanojevic
ISCCNRSLyon,FacultédePhilologiedeBelgrade
1.Introduction
Notre article vise à décrire la sémantique et la pragmatique du futur simple en français,
ce qui, jusqu’à ce jour, n’a pas été au centrede l’intérêt des chercheurs travaillant dans
le domaine de la temporalité. Dans ce travail on se posera la question de savoir
comment interpréter une phrase au futur simple en tenant compte des trois paramètres
qui se sont avérés incontournables pour la descriptiondestemps verbaux. Ce sont : 1)
l’instruction temporelle, 2) l’instruction aspectuelle et 3) l’instruction sur l’ordre
temporeldeséventualitésintroduites par une suitede phrases.Parinstruction temporelle
nousentendons la manière dont un temps verbal localise l’éventualité qu’il introduit sur
l’axe du temps par rapport au moment de la parole. L’instruction aspectuelle nous dit
comment un temps verbal présente l’éventualité qu’il introduit (vision perfective vs
visionimperfective de l’éventualité). Enfin, par instruction sur l’ordre temporel de deux
éventualités e et e on entend la présence éventuelle de contraintes réglant l’ordre1 2
respectif des e et e : e précède e , ou bien e précède e ou encore e et e sont1 2 1 2 2 1 1 2
simultanés. On se posera aussi la question de savoir si ces trois types d’information
relèvent de la sémantique ou de la pragmatique. De plus,nous examinerons le rôle et
l'importancede la pragmatiquedansl’interprétationdes phrasesaufutur simple.
2.Lesémantisme debasedufutursimple
2.1.Le modèlereichenbachien
D’après le modèle reichenbachien (Reichenbach, 1947) le sémantisme de base du futur
simple en français est S-R,E. Cela veut dire que lefutur simple localise postérieurement
au moment de la parole l’éventualité qu’il introduit. Pour rendre plus clair le
sémantismedebasedufutur simpleet pour pouvoirlecomparerau sémantismedufutur
périphrastique, nous présenterons succinctement la taxonomie logique des temps
verbaux de Reichenbach. D’après Reichenbach, tout temps verbal est défini par une ou
plusieurscombinaisonsdes trois points surl’axe temporel :
E S=le momentdela parole ;
E E=lemomentdel’événement ;
E R=le pointde référence, par rapportauquel se situelemomentdel’événement.
27Selon la taxonomie de Reichenbach, chaque temps verbal reçoit une description simple
2
(voirle tableau1) .
Tableau1:Les temps verbauxdufrançaisà partirdeReichenbach
Temps verbal Définition
3
présent S,R,E
4
passécomposé E-R,S/E,R-S
passé simple,imparfait E,R-S
plus que parfait S-R-E
futur simple S-R,E
futurantérieur S-E-R/S,E-R/E-S-R
futur proche S,R-E
Il s’ensuit queles temps verbauxdiffèrent selondeuxcritères principaux:
a) La position de E par rapport à S : si E est antérieur à S, il s’agit des temps du
passé, si E est égal à S, il s’agit du présent, si E est postérieur à S, il s’agit des
tempsdufutur.
b) La relation entre S et R ; soit S=R, soit S uR ; dans le premier cas le point de
perspective est égal au moment de la parole, dans le deuxième, il en est
différent. Ceci dit, tous les temps verbaux peuvent être répartis en deux grands
groupes : l’éventualité en question (elle peut être située dans le passé ou le
futur)estobservéeà partirdu momentdela parole (S=R)ouà partird’unautre
moment, dont la coordonnée temporelle peut être identique (R=E) ou non
(R uE) au moment de l’événement. Bien évidemment, lestemps verbaux du
premier groupe indiquent que le résultat de l’éventualité est pertinent au
moment où on parle (maintenant), tandis que les temps verbaux du deuxième
groupe indiquent que le résultat de l’éventualité n’a rien à voir avec le moment
5del’énonciationet qu’ilest pertinentdans unautredomaine temporel.
2.2.Lefutursimpleetlefuturpériphrastique
Même si le futur périphrastique (appelé par les grammairiens «le futur
proche/prochain») n’est pasl’objet de notrearticle, notons que son sémantisme de base
est S,R-E, ce qui veut dire que, les points S et R coïncidant, l’éventualité introduite par
une phrase au futur périphrastique est envisagée à partir de S. On peut illustrer la
différence sémantique entre cesdeux temps du futur par desexemplesoùune phraseau
futur est enchâssée dansune autre qui contientun verbe de perception. Comme le
signalent Borillo et al. (2004) seul le futur périphrastique est possible dans un contexte
de perception visuelle:
(1)Je vois queJean vaabattrece vieuxchêne.
2Il s’agit d’une applicationde son systèmeau français, Reichenbach ayant fondé sa théorie sur le
système temporeldel’anglais.
3Onlitla virgulecomme«estégal»etle tiretcomme « précède ».
4Certains temps verbauxont plusieurs sémantismes.
5Pour une présentationdétailléedu système reichenbachien voirMoeschleret al. (1998).
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