Le sentir et le dire

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Français
397 pages
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L'analyse du "sentir " de notre rapport sensible au monde a pris dernièrement de plus en plus d'importance, dans le domaine académique des sciences cognitives, comme dans les domaines appliqués de l'analyse sensorielle. Cet ouvrage vise à poser théoriquement, et à l'aide d'exemples d'études concrètes, les problèmes d'une analyse de l'expression du sensible en langue française dans la diversité des discours et des pratiques ordinaires ou spécialisées.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 176
EAN13 9782296246003
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Avant-propos
Cet ouvrage s’adresse à toutesles personnesconcernéesouintéressées parl’étude
«dusentir», de notre rapportsensible au monde, de la sensorialité,danssa
quotidienneté:ainside l’évaluationde la qualité visuelle ou acoustiquedesespaces
de vie,des odeurs, dessons d’instruments de musique,de la douceur d’une étoffe,
de la saveur d’un mets... Il s’adresse égalementaux chercheurs dans lesdomaines
académiquesde la perception, maisaussiaux professionnelsde l’analyse
sensorielle,dumarketing sensoriel, à la recherche de méthodesnouvelles, en
particulier cellesqui utilisent les«données verbales », «le dire», pour explorer
ces phénomènes.Ilne s’agit donc pasd’unmanuelqui listeraitunensemble de
résultats solidementattestés, feraitle bilande recherches dans ces domaines
spécialisés, ni davantage de recettespermettant de donner desréponsesdéfinitives.
Par son histoire, et par la diversité descontributeurs, ce livre faitétatdes difficultés
du questionnementscientifique du sentir et propose desdémarches et desanalyses
quiapportentdesélémentsderéponse, àla foissur leplanthéoriqueet applicatif.
Àpartir destravauxque nous avons réalisés, nous avons en effet été conduits à
reconsidérer lescadresthéoriquesqui fondaient (le plus souvent implicitement) les
recherches dans le domaine académique et dans le domaine appliqué.L’objetde
notre questionnement, «le sentir », et la visée applicative de nombredes travau x
rendaient difficile d’appliquer lesproblématiques misesenœuvreàpartir des
découpagestraditionnels. Alorsque notre expérience quotidienne estglobale,
multisensorielle,la recherche en psychologie estanalytique,non seulementdansle
découpage descinq sens maisdansla constitution même desprotocoles
expérimentaux.La recherche appliquée est, en outre, segmentée selon lesproduits
concernés (par exemple l’olfactif,le visueldansl’alimentaire,letactile ou le visuel
dans le non alimentaire etc. …). D’autre part,ces domainesde recherche, bien
qu’utilisant largementdes données langagières, questionnent peule statutd u
langage,ets’inscrivent le plus souvent dans une conception de sens commundes
relations entre les« verbalisations»,«l’expression du subjectif»etleressenti, la
descriptiondumonde,oules connaissances surle monde.
On ne trouvera cependant pasici une théorie psychologique du ressenti, du
jugementperceptif,pas davantage qu’une théorie linguistique du lexique des
sensations, maisquelquesperspectivespour construire une démarchedansle cadre
desthéoriesdela catégorisationetdela sémantiquelexicale.
C’està partir d’un travailde coopération entre diverses compétences,
connaissances et savoir-faire professionnels,que nous sommes parvenus à proposer
à la fois desmodesopératoires,des réflexions sur lesdifférentespratiquesLe Sentiretle dire
d’exploration du sensorieletdes positionnements théoriques. En effet,sicet
1ouvrage estmarqué par la dynamique du LCPE, la liste descontributeursd u
présentouvrage et celle desthématiquesabordées,reflètent égalementla volonté
de rompre (enpartie) lesfrontières entre le monde académique et celui des
domainesappliqués. Sur le plandes contenus, nous avons le souciconstant
d’articuler lesacquis scientifiquesetl’expertise desprofessionnelsde la
sensorialité pour développer lesconnaissances relativesaux relations entre le
sensible et le langage,etde lesinscrire dans le champ de la linguistique et de la
psychologiecognitives.
Chaque article décline alors, dans l’exploration desphénomènes sensibleseten
fonction de la spécificité despratiquesscientifiquesde chacun, une compétence,
une visée, et donc un point de vue et un mode d’approche particulier. Le travail
collectif d’élaboration de l’ouvrage a conduit, à desdegrés différents, à tisser des
relations entre articles, entre champs connexesdansle soucide préciser l’objetetla
démarche. En l’absence de point fixe,c’estle conceptde co-construction
dynamique,qui pourraitemprunter la figure de la spirale, qui traverse l’ensemble
descontributions:co-construction descatégoriessémantiquesetdes modesde
désignation, co-construction dans l’élaboration desconcepts, et dans la démarche
permettant de lesappréhender. C’està travers lesanalyses sémantiquesd udire
comme mode d’objectivation du sentir,repéré sous forme de mots, termes,
descripteurs, maisaussiquestions, réponses, discours,que se trouve le point
d’articulation de cette pluralité d’approchesetde points de vue.Les analyses
sémantiquespermettent, en effet,sinon d’unifier, au moins de caractériserà la fois
lescatégoriescognitivesdéveloppées en psychologie et lesrecherches en
sémantique lexicale. En ce sens, l’ouvrage constitue,outreunoutil d’aide à
l’exploration du sensible,untravailde recherchefondamentale en sémantique
cognitive.
1«Langages, Cognitions,PratiquesErgonomie»,groupederecherches en Sciences cognitives,fondé
en 1992, avec le soucidedévelopperdes recherches de«cognition située», qui réunissait dèsle
départdeschercheursdecompétencesdiverses,principalementpsychologuesetlinguistes,maisaussi
ergonomes,chercheursenmathématiqueet en intelligence artificielle.
-8 -Remerciements
Nospremiers remerciements vont auxpersonnesqui animentdes institutions qui
ont permisauLCPEà la fois de trouver un«point fixe»permettant de travailler
et de développer descollaborations pluri-disciplinairesdont la plupart deschapitres
se font échos. Nous pensons iciplusparticulièrementauLAM (Laboratoire
2d’Acoustique Musicale),età seschercheurs, ainsi que ceuxqui ont dirigé ou
dirigent ce Laboratoire, Michèle Castellengo, Jean-Dominique Polack,et
maintenant HuguesGenevois.
Nous remercions égalementl’Université de
Paris3,etparticulièrementMaryAnnickMorel d’avoir soutenu lesétudiants en linguistique dans leur aventure en
cognitionsituée.
Merci égalementaux entreprises, en particulier la SNCF et PSA,età leursacteurs,
pour la plupart ingénieursformés auxsciences de la nature, de nous avoir fait
confiance et d’engager desrecherches opérationnellessur lesterrains dessciences
humainesetdessciencesdu langage.
Merci au«Sensolier» qui se devait d’être présentici et qui constitue un deslieux
oùcette coopérationpluridisciplinaireetpluriprofessionnelleapu exister.
Merci auxrelecteurs pour leurscommentaires et corrections qui nous ontpermis
d’améliorer l’ensemble du manuscritetnotammentJacquesBrès,Tifanie
Bouchara,Pauline Faye, Claudia Fritz,HuguesGenevois, AlainGuénoche,Maryse
Lavoie, Marie-Paule Lecoutre, Bruno Lecoutre, Marie-Anne Paveau,Amandine
Pras.
2Maintenant Équipe Lutherie,Acoustique&Musique de l’Institutd’Alembert, UMR7190
CNRSUniversitéParis6-Ministèredela culture.
-9 -Prologues…Chapitre 1
Le sentir et le dire :
Définirl’objet et construire la démarche
DanièleDubois
Le thème général de cet ouvrage concerne lespossibilitésd’analyse et
d’identification d usentir,expérience subjective, représentations et connaissances
du monde construitesà partir desdifférentessensibilités: quelle intelligibilité
donner à ce quifaitsensdansnotre rapportsensible au monde? Comment
l’appréhender? Comment, à quelle condition, le dire peut-il être utile ?
informatif ? Quellessont lesrelations entre le sentir et le dire? Dans quelle mesure
peut-onidentifierl’unsansparler de l’autre?
Si la question n’estpas nouvelle,nousavons été amenés à la reconsidérer sous
l’effet d’influencesdiverses,tantdu monde académique que du monde industrielet
de la recherche appliquée. En effet,c’està partir à la fois desdifficultésdu terrai n
et deslimitesde l’expérience en laboratoire pourl’étude de représentations
ordinaires,desenscommun, commele confort,les ambiances visuelles,
acoustiques,la reconnaissance de la voix,la qualité d’u nson de pian o,la
catégorisation des odeurs ou des couleurs,que nousavons été amenés à développer
lesrecherches que nousprésentons ici. Cesobjets d’étude sont en effet considérés
comme complexes,multimodaux,holistiques,etrésistent dèslorsà l’exploration
analytique traditionnelle selon le découpage descinq sens et à partir de la mise en
œuvre de procédures expérimentaleshéritées de la psychophysique. Appelest alors
fait, en psychologie comme dans lesdomainesde l’analyse sensorielle,à des
procédures considérées comme subjectives,impliquantenparticulier le recours à
desdonnées verbales,avec cependant unsentimentd’imprécision, de manque de
1rigueurparl’usage de ce«mauvaisoutil »queseraitlelangage.
C’estainsià partir desdemandesexplicitesdu monde industriel, de la difficulté des
domaines universitaires contemporains d’y répondre, que nousavons eu l’idée,
2déjà ancienne,deconvoquer (voire confronter!) lesconnaissances desdomaines
1Henry,P., 1977,Lemauvaisoutil:Langue, sujetetdiscours,Paris,Klincksieck.
2
Cetteidée, développéedès la fin desannées 80,s’est trouvée institutionnaliséepar la créationdeLeSentiretledire
de rechercheacadémique et dessavoir-faire professionnelsetde tenter de
progresser tant sur unplanconceptuel que méthodologique dans l’exploration de la
sensorialité.
La recherche académique contemporaine,tantenpsychologie qu’en linguistique,
fournit certes desconnaissancesquantitativementsubstantiellessur desdonnées
contrôlées,calibrées dans lesdifférents domainessensoriels. Celles-ci se sont
cependant avérées peu généralisablesà despopulations par trop différentesde
cellesdes centres de recherche en psychologie,comme lesconsommateurs o u
clients, questionnésdansdes situations ordinaires d’expérience,c’est-à-dire des
personnesdont on souhaite obtenir desjugements finaliséspar d’autres motivations
que la simple contemplation spéculative desqualitéssensiblesdes objets d u
monde.
De leur côté,les professionnelsde l’analyse sensorielle (ingénieurs de
l’agroalimentaire, chimistesetphysiciens) ont développé dessavoir-faire,quis’avèrent
efficaces et bienmaîtriséspour répondre à la finalité sociale ou économique de leur
recherche, en mimant pour l’exploration desjugements humains, lesdémarches o u
techniques auxquellesils ont été formés,cellesdes sciences de la nature. De fait,
lesmodesde questionnement, comme le traitementdes données,enparticulier les
«données verbales», ou«verbatim»ne sont de faitpas considérés en tempsque
tel, ni articuléssurdes connaissances théoriques et lespratiques d’analyse d u
fonctionnementcognitifhumainordinaire.
Ce travaila donc pour visée d’affronter la difficulté de concilier des
problématiques à la fois fondamentale (dansle champ de la psychologie et de la
linguistique) et desfinalitésapplicatives dans l’exploration desquestionnements
«naturels» sur desconcepts de sens commun. C’est-à-dire lesconcepts de la vie
quotidienne quiconcernentl’évaluation de la qualité de produits, produits
manufacturés alimentaires ou non (cosmétiques,par exemple)ou celle d’espaces
(le confort desvoyagesentrain,la qualité visuelle d’intérieurs de véhicules
automobiles,la qualité sonore d’environnements urbains,...).Ces concepts
3s’appliquentainsià desobjets multisensoriels quiimposaient une approche
l’équipeLCPE(Langages, Cognitions,Pratiques)dansles années 199 0
(http://www.lam.jussieu.fr/themes-de-recherche/lcpe/l plusrécemment parlacréationd’une
association«leSensolier».(www.lesensolier.com).
3Cance, 2008introduira le termed’«holisensoriel»quenousreprendrons ultérieurement (voir
égalementCance,2009; chapitre4decetouvrage).
-14-Chapitre 1
transversale aux recherches sur la perception visuelle,sonore, olfactive… établies
selon undécoupage attesté dans la tradition psychologique expérimentale,comme
dans lessciences cognitives actuelles. Ces dernières en effet conçoiventl’homme
comme un«système de traitement de l’information», information pardéfinition
amodale,quiseraitprésente dans le monde,et à «extraire»par lesprocessus
perceptifsquila différencieraientselon la nature desrécepteurs sensoriels(œil,
oreille,nez,etc.).
Repositionnant le sujetau centre du questionnement, comme expert de ses
représentations (subjectives !), nousavons été amenés à nousdémarquer d’une telle
conception positiviste,etde rejoindre lesproblématiques proposées par Bruner
(1990), par exemple,pourcontribuer à l’élaborationd’unmodèle cognitif de
l’humain commeproducteur de significationsdonnées au monde.De ce fait, nous
avons été conduits non seulementà reconsidérer lesprocédures expérimentales
maisà accorder unstatutprivilégié à l’analyse sémantique desdonnées verbales,
dèslorsconçues commeobjetdes sciencesdulangage.
Noussommes donc partis de l’examen desformes langagières,tantdansla mise en
place du questionnement que dans l’analyse desdonnées pour identifier les
significations quileur étaientdonnées par lessujets en référence à leur relation
sensible au monde,pour ensuite,éventuellement, repérer descorrélations avec les
mesures physiques afinde répondre à desdemandesd’intervention correctrice.Ce
renversementde problématique et sesconséquences théoriques quantaux modèles
psychologiques et aux théories sémantiques compatiblesest développé dans
diverses publications du LCPE et de sescollaborateurs,quise trouventcitées au fil
deschapitres du présentouvrage. Ces chapitres en effet sont desexemplesde
travaux empiriques dont la visée estdouble:acquérir desconnaissances
scientifiques (attestées, vérifiables) sur le «ressenti», lessensations, la
subjectivité,etaussiprogresser dans la connaissance de leur expression en langue
(française), quipuissent constituer desindicateurs,etdonc fournir desméthodes
sinon desoutils permettant leur identification, quisoient transférablessur de
nouveauxobjets.
En effet,la mise au point de toutinstrumentde mesure, fût-il de la mesure d u
subjectif,imposeàla fois desprocédures techniques maisaussides fondements
théoriques quiengarantissent la pertinence et la fiabilité.Les difficultéspratiques
que nousavons rencontréesdansl’exploration desjugementsàpropos desobjets
ordinaires noussontapparues intimementcouplées aux limitesdes positionnements
théoriques élaborés dans lescontextesde traitement analytique desdonnées
sensorielles. Cela se manifeste de la même façonenpsychologie où l’approche
-15-LeSentiretledire
psychophysique classique monosensorielle et contemplative s’avère limitée voire
inappropriée. En linguistique également, lesrecherches s’inscrivent, à juste titre,
dans la logique descatégoriestraditionnelles d’analyse du langage,tellesque les
catégoriesgrammaticales et lesstructures syntaxiques,les constructions
lexicales…, alorsque lesdifférentesmodalités sensibless’exprimentpar une
grande diversité de procédés langagiers transverses à ces catégories(Dubois,
2000).
L’étude desdifférentessensibilitésse trouve de fait prise en charge par les
spécialistesde l’olfaction, de la vision, de l’audition… qui y appliquent une
conception non spécialisée, de sens commun, deslangues et du langage. Ainsi, en
psychologie cognitive, c’est une certaine conception (largementimplicite même si
largementpartagée) desdonnées verbales quis’impose, sans quesoit travaillée la
distinctionentre langage et langue, et quiconduit à réduire leslangues au lexique,
comme unensemble d’étiquettesposées sur leschoses.Etce d’autant que cette
conception s’inscritdans une longue tradition intellectuelle et philosophique qui
4reste prévalente dans lessciences cognitives contemporaines.Une des
conséquences conduit à développer desprocédures expérimentales, quisousdes
apparencesdescientificité,mimétiques dessciences de la nature,manquentou tout
au moins mutilent l’objet d’étude,réduisant sa richesse,sa complexité voire de son
intérêt,comme on peutle démontrer à partir de l’analyse de l’exemple
65emblématiquedescouleurs,oule déplace pour explorer,defait,unautreobjet .
Cependant, proposer de «mesurer» le subjectif à partir de ses
manifestationsobservablesendiscours impose d’expliciter leshypothèsesetles
connaissances acquisesconcernant lesrelations entre lesreprésentations cognitives
issues dessensations et leurs modesd’expression en discours.End’autres termes,
cela suppose à la fois une théorie descatégoriesdu sensible au planpsychologique,
une théorie linguistique quirende compte de la sémantique de l’expression des
sensations en langue et enfin une théorie psycholinguistique quiétablisse lesliens
entre cesdeux espaces de description et permette ainsi lesinférencesd’undomaine
à unautre. Cet ensemble théorique, en construction conjointe avec le
développementde la méthode, s’appuie principalementsur lesrécentesthéoriesde
4 .Etqueretracerapidement P.Resche-Rigon,chapitre2.
5 .développéparD.Dubois&C. Cance, chapitre3.
6Lesrecherches en acoustiques sont particulièrementsensiblesàces changementsdecibles, passant
du terrainau laboratoire,implicitement de l’étudedesbruitsàcelle de sons,delamusique,àquelques
notes,àquelques sons musicaux,voireàquelques sons«désincarnés».
-16-Chapitre 1
la catégorisation pour ce quiest descatégoriescognitives dans le champ de la
psychologie,etsur une conception différentielle de la signification quine se limite
pasà une sémantique lexicale maisaborde la question de la construction du sens en
discours,dansle champ de la linguistique. Ces deux domainess’articulent dans
l’explicitation desrelations entre langue et cognition, à travers l’analyse des
processus(psychologiques) et procédés (linguistiques)de référenciation (voir par
exemple,Mondada & Dubois, 1995).En outre, la nature desobjets étudiés, les
objets ordinaires et leur traitement toutaussiordinaire, impose untravailthéorique
dans le cadre de ce qu’ilest convenu d’appeler actuellementle champd’une
cognition située. C’estdanscette perspective que se sont développées lesméthodes
exposées ici, quijustifient l’idée d’unrenversementde paradigme, intégrantles
données de la démarche psychophysique au mouvementsymétrique
d’une«sémiophysique»(Dubois,2006).
En bref,ce travail, quin’avaitau départ qu’une visée méthodologique, nousa
conduit à développer uncadre théorique quiexpliciteàla fois lespropriétésde ces
divers objets, objets physiques,objets psychologiques,objets langagiers,etsurtout
la diversité de leurs relations.La méthodologie quiendécoule conduit à
s’interroger sur lesimplicitesthéoriques que lesmodesdequestionnement
ordinaires présupposent et sur le développement de nouveaux modes
d’identification de ces divers objets. C’està partir du cadrage théorique en
linguistique et psychologie qu’ildeviendra possible d’instrumentaliser en quelque
sorte lesdonnées verbales,deles considérer commeoutils permettant l’accès aux
catégoriesdu sensible.Cetravailaura ainsi permisà la fois de développer uncadre
conceptuel d’analyse desprocessusde co-construction du cognitif et du langagier
etdedonnerdespistesd’objectivationdusubjectif,comme«mesure»dusensible.
Avantde présenter précisément la structure de l’ouvrage et la contribution de
chacundes chapitres,onrappellera brièvementles principaux éléments de ce
7travailthéorique quise trouveront développés, plusprécisémentenregard de leurs
conséquences auplanméthodologique, au fildes différents chapitresde l’ouvrage.
1. Définirl’objet d’étude…
La définition de l’objetd’étude présente desdifficultésque reflètentles hésitations
à arrêter le titrede cet ouvrage,ainsiquedansles variations desdénominations qui
7Quenousavons explicitéparailleurs (Dubois2000;2006etenpréparation).
-17-LeSentiretledire
se sont déjà manifestées dans cette introduction. Les variations demeurentdansles
différents textes, quele lecteur pourra identifierà leurlecture et dont la
stabilisationconstitue untravailensoi. Parmi lestitres auxquelsnousavons
finalementrenoncésetrouvaient:
- Mesurerlesubjectif/objectiver le subjectif : données verbalesetcatégories
sémantiques
-Perception et lexique
-Les Constructions langagièresdusensible /les constructions discursives du
sensible
-Le Sensible en parole/Quand le sensible prend la parole/Donnerlaparole au
sensible
-Les Données verbalesetles catégoriessémantiquesdusensible
-L’expériencesensiblecommeobjetd’investigation scientifique
-Des catégoriessémantiquespour Sentir et parlerdumonde
-LaParolesensorielle/donnerlaparoleau sensoriel
-Parolesdusensoriel: concepts et méthodes.
Préférantdes formes verbales aux formesnominalescommedans
-Parlerdusensible:concepts et méthodes
-Sentir et parlerdumonde: Objectiver/construirele subjectif
-Direle sensible?Dire lesensoriel? Concepts et méthodes
-Du(re)sentiraudire: concepts et méthodes
Nousavonsfinalementoptépour
Le sentir et le dire :
concepts et méthodesenpsychologie et linguistique cognitives,
jouantsur l’ambiguïté de l’usage d’une forme verbale précédée de le, article
donnantauverbe unstatutsyntaxique de nom,ou pronom personnel? nous
épargnantde préciserl’objetciblédans le sentir commedans le dire !
Pourquoi, au-delà de l’évidence première de ce dont on entendait parler,tant
d’hésitations ? Celles-ci se manifestaient sur lesdeux objetsque noussouhaitions
aborder,
-le subjectif,la subjectivité,le sensible,le sensoriel,l’expérience sensible,les
sensations,lesperceptions,lesjugementsperceptifs, la sensorialité,lesentir…
commedu côtéd u
-langage,langues,parole,mot, termes,étiquettes verbales,discours,pratiques
langagières…,le dire…
et ausside manièreplusrestrictive,surleurs relations,leurétude etleurtraitement:
-catégoriessémantiques? constructions?données verbales ? explorations ?
-18-Chapitre 1
analyses?outilspour explorer ?approchesscientifiques ?
Nous voulions en effet éviter d’instaurer par une formefigée et lapidaire nos objets
d’étudescomme desentités, alorsque nousavions précisément veillé à respecter le
caractère dynamique, instable de ces phénomènes,psychologiques et linguistiques,
quià la fois résistaient et se construisaient dans l’analyse même.Notre souci de
donner desoutilsd’analysene pouvaitserésoudre à fournirdesrecettesapplicables
demanière systématiquesansprécautionsni connaissancesthéoriques.
Subjectif/objectif?un couple infernal
Cet exercice d’explicitation de l’objet visé dans l’étude nousa conduit à une
réflexion d’ordre épistémologique s’inscrivantdansnos recherches antérieures
(Dubois, 1989;1993;2002; 2008enparticulier) et que nousrésumons
schématiquementici.
Dans lesdomainesscientifiques,comme dans le sens commun, le subjectif s’inscrit
dans une première opposition, en apparence simple et évidente,à l’objectif.Dans
cette opposition, le subjectif se trouve instauré de valences relevantde l’imprécis,
de l’incertain, de l’instable,voire de l’inconsistant, c’est-à-dire défini négativement
en regardd’une objectivité précisémentposée comme observable,réelle et certifiée
comme vraie parles sciences de la nature. Cependant, en particulier sousla
pression desdemandesapplicatives,ils’estagi d’envisager l’étude du subjectif
comme unobjetensoi, construit certesà partir de stimulations du monde réel,
physique et matériel,maiscomme unphénomène non réductible aux conditions de
son émergence.Plusprécisément, l’étude du subjectif l’a constitué comme u n
phénomène particulier relevantd’u nsujet,donc d’ordre psychologique, dont la
descriptionnepeutêtre épuiséeparcelledu monde physique.
Le subjectif esteneffet unphénomène que le champ de la psychologie peutdécrire
en terme de mémoireindividuelle,condition de l’adaptation au monde de tout
organisme vivant.Àla différence desinstruments de mesure physique qui, sans
mémoire, donnent des valeurs répétées indépendantesles unesdes autres à chaque
mesure, unsystème de mémoiremesure ou plusexactementévalue, dans u n
processusdynamique de construction/reconstruction permanente descatégoriesde
mémoire, la réalité en référence non seulementà la stimulation présente,
actuellementsensible,maisendifférentielpar comparaison aux souvenirsdes
expériences passées de stimulations. Ces stimulations sont-ellesconsidérées
comme identiques?semblables? En conséquence, cette méthode comparative
d’évaluation du subjectif impose d’identifier la mémoire desexpériences
-19-LeSentiretledire
antérieuresdu sujetpour appréhendersa réponseàlastimulationprésente.
Une seconde propriété quis’avère problématique quantà l’exploration scientifique
de l’expérience sensible ordinaire est, nousl’avonsdéjà signalé,son caractère
holistique, global, pour ne pasdire«multimodal», voire holisensoriel. Comme le
remarque C. Cance (2008) quiaintroduit ce dernierterme,
«nousavons créé ce néologisme afin de mettre en avantlecaractère global,
holistiquedel’expérience sensible,caractère quin’est paspréservédansles termes
multisensoriel,plurisensoriel o umultimodal,souventrencontrés. En effet, dans la
sémantiquedeces mots construitsdemeure unprésupposéderecompositio n
analytiqueàposteriori, l’expérience étantmorceléeencinqsenspuis intégrée en
expérience plurisensorielle. L’acception synesthésique ne nousconvient pas
davantage puisqu’entantqueperceptionsimultanée elle présupposeégalement deux
ou plusieurs perceptions distinctes au départ et misesensemble».(Cance, 2008; p.
383).
2. Construire la démarche
Une desconséquences méthodologiques de ces premières remarques estque, avant
même de considérer le traitementdes données,plusieurs questions concernentla
miseen place de ladémarche:
-Commentrendreobservablescesphénomènes subjectifsinobservables?
-Commentdécouper ce«tout» de l’holisensorialité en situation naturelle dans des
éléments analytiques quipermettent uncontrôle des variablesrequis pour la mise
enplace d’une démarche expérimentale ?
-Commentsélectionner leséléments pertinents et ne passolliciter lessujets sur des
élémentssecondaires,périphériquesousimplementnon signifiants ?
-Comment re-présenter dans la situation expérimentale lesstimulations
8«extraites»dela situationglobaleoù ellessontd’ordinaireexpériencées ?
-Suffit-il d’une description objective, c’est-à-dire dans lestermes dessciences
physiques ou doit-on tenir compte de variablesliées aux sujets commela
familiarité,les connaissances préalablesdes stimulations, de la situation de
perception,d’écoute ?
-Dansquelle mesure,la situation d’observation ou d’expérimentation n’induit-elle
pasdes traitements spécifiques quidevraientinterdire la généralisation des
conclusionshorsdecesconditionsparticulières ?
8Nousutiliserons cenéologisme,dérivédel’anglais experiential,lemot expérimenté référantdans le
présentcontexte,à lapratiquedel’expérimentation.
-20 -Chapitre 1
Nousne traiterons pasà l’évidence l’ensemble de cesquestions quirelèventdes
méthodologiespsychologiques pour lesquellesnombre d’ouvrages de référence
9existent déjà.Noustracerons quelques lignesde synthèse plusdirectement
centrées sur l’exploration de la sensorialité à partir desquestionnements et des
élémentsderéponsesdonnésdansles chapitresde cetouvrage.
2.1.Objectiverl’inobservable subjectivité
Il s’avère admisetassez incontournable de considérer que lesjugements subjectifs
relatifsà nos sensationsrelèventbiendel’inobservable,comme d’ailleurs
l’ensemble desétats mentaux.Cependant, travaillant régulièrementavec des
ingénieurs et physiciens, on ne peutmanquer de s’interroger sur le caractère
observable desobjets physiques:la gravitation est-elle davantage observable ?
L’atomeest-il observable,demême quela propriété odorante d’une molécule ?
L’intensité d’unsignalsonore d’avertissement? Le signalacoustique de la voi x
d’unechanteuse ?
On posera donc dèsle départ qu’ils’agit dans lesdeux cas de discours qui
renvoient à des concepts,à desobjets de connaissance,qui décrivent (o uvisent,
sans cependant s’y substituer) des réalités,soit du monde physique, soit du monde
mental, psychologique. En tant que discours,comme en tant que concepts, ce n’est
donc pasla propriété d’être observable quiles différencie et pourraitattester de la
plusgrande objectivité des uns en regard de la subjectivitédesautres.Les
différencesentreces deux typesd’objets, quiopposent, dans le sens commun, les
connaissances issues dessenstrompeurs et lesrécits introspectifs, à la vérité de la
connaissance et du discours scientifiques,seront traitées icicomme différents types
de rapports au monde,dont on tentera de spécifier la différence.Etceàpartir d u
dépliement, dans lesmodesde questionnement, et de la mise en évidence d’une
diversité de rapportsau monde quiintègrentà la fois desconnaissances (au
pluriel) individuelles, construitesà partir de notre relation sensible solitaire au
monde,des connaissances partagées dans nos pratiques ordinaires, voire aux
connaissances établiespar lessciences.End’autres termes,notre hypothèse de
travailsuppose quecette opposition subjectif/objectif relativementaux
connaissances pourraitse résoudre par la prise en compte de différents typesde
connaissances,construites dans la diversité de pratiques de mise en relation d u
sujetau monde,etdiversementtravaillées par différentespratiques langagières.
9Onpourraciter,parmilesplusrécentsGiglione&Richard,1994;Weil-Barais(dir),1997.
-21-LeSentiretledire
Reste à mettreenœuvreune démarchequicontribueàtestercettehypothèse!
2.2. Découperleréel etdéfinirunstimulus
Une première question réside dans la définition même de la stimulation
sensorielle,enamont même de sa description:celle de la pertinence d udécoupage
quila constitue comme stimuluspour son explorationexpérimentale.La question
n’estpas nouvelle pour la psychologie scientifique. Elle étaitdéjà discutée, en
réaction au développementdes recherches behavioristes, par Straus(1935). Elle ne
se trouve reprise ici, après plusde 60 ansde recherches expérimentales, qu’à partir
du souci que nousavons eu d’avoir à évaluer et de prendre en compte desobjets de
la vie quotidienne,comme lesqualitésde produits alimentaires,des objets
manufacturés,des espaces de vie etc. En effet,dès lorsque l’investigation porte sur
ces objets ordinaires se pose la question de leur réduction,dansla situatio n
d’observation systématique, horsterrain, et afortiori dans la situatio n
expérimentale,à desstimuli monosensoriels, lesautres propriétésde l’objetse
1 0trouvantinstaurées comme contexte .Cependant, il n’estenrienassuré,sans
vérification, que la présentation d’une valeur (ou même d’unensemble de valeurs)
sur une seule dimension puisse susciter destraitements équivalents à la
présentation de cette même variation de valeurs incarnées dans la globalité d’u n
objetréel où ces valeurs sont repérables. On ne peut, sans prendre la précaution de
vérifier, considérer comme d’évidence que lessujets appliquentà une propriété
artificiellementabstraite et autonomisée de son «objet porteur» destraitements
similaires à ceux misenœuvre dans la situation expérientielle ordinaire. On a p u
11 12montrer,par exemple tant dans le domainede la couleur que celuides odeurs o u
13dans le domaine sonore ,quedesdimensions abstraites, mesurablesdansl’espace
de la physique, demeurent cognitivementintégrées à d’autres propriétésdes objets
quiles incarnentordinairement. Ces propriétésisolées ne se trouventêtre traitées
14dans la situation expérimentale qu’en tant qu’artéfact étrange,inhabituel ,sauf à
être repérées,sur la base de connaissances dessujets experts, commepropriété
pertinente isolable (une couleur, la hauteur d’unson, ce quis’avère d’ailleurs plus
difficile pour lesbruits, et plusencore pour lesodeurs). Le passage,lorsd u
1 0La notiondecontexte mériteraitdes discussions symétriquesàcellesquenousdéveloppons icià
proposdesstimuli.
11Dubois& Grinevald,2003;Cance, 2008; chapitre4.
12Dubois,2006.
13Guastavino,et al.,2006; etGuastavino, chapitre9.
14 voireà« tuer»lephénomènequel’ontente d’observer (voirCastellengo et Dubois, 2007,en
acoustiqueet, enolfaction, l’exempledel’odeurtela (Mouélé,1997)rapportéeaux chapitres4 et 9.
-22-Chapitre 1
questionnementexpérimental, du caractère global, intégré desmodalités
sensoriellesdansletraitementordinaire desobjets (polysensoriels) à despropriétés
analytiques n’estdonc pasréglé d’évidence et se doitd’être problématisé.Nous
verrons plusloincommentnousproposons de traiter cette question du passage d u
globalà l’analytique àpartir de l’identification de la diversité desstatuts
sémantiques despropriétéssensibles, comme dans le cas d uconfort ou des
15ambiances .
2.3.Sélectionnerdes valeursdela stimulation
Même si on admetque la stimulationsensorielle isolée de son contexte peut
conserver une pertinence pourle sujetetdonc que lesrésultats permettront
d’assurer desinférencesintéressantes quantau traitement ordinaire, il demeure que
les valeurs de ses variations ne sontgénéralementprisesencompte qu’enréférence
à une dimension instaurée d’évidence … dans le domaine dessciences de la nature.
Dans le souci constant de calibrer les variations expérimentalesenrelation avec
l’expérience réelle ou potentielle de ces variations pour dessujets, il noussemble
cependant important d’évaluer dans quelle mesure lesstimulussont crédiblesdans
leurs valeurs présentées en regard des valeurs expériencées dans l’espace de leurs
variations ordinaires (danslemonde et pourle sujet),etquiconduit le sujetà les
considérer comme représentatives,comme semblables(ou comme différentes) d’u n
stimulusdéjà éprouvé. Là se dessine évidemmentla nécessité de prendre en
compte le caractère catégorieldes représentations cognitives et la nécessité
conjointe d’une théorie de la catégorisation ancrée dans l’expérience du sujetet
non pasdansl’évidence desmétriques (le plussouventdimensionnelles) des
sciences physiques dont on ignore la pertinence pour le sujetinterrogé.À titre
d’exemple,oncitera lesrecherches en olfaction (Godinot et al., 1995),où des
variations continues d’une dimension, à savoir la concentration moléculaired’une
solution odorante,suscitent desjugements différenciés en raison d’appartenances
catégoriellesimputées parles sujets dans cet espace chimiquementcontinu.Ainsi
dans une solution à faible concentration, lesjugements relèveront de la catégorie
desodeurs florales,alorsqu’à concentration moyenne (de cette même molécule), le
jugementrelèvera de la catégorie desodeurs fruitées,etau-delà de celledesodeurs
16depourri.D’autres exemplespeuventêtretrouvés dans ledomaine acoustique .
En bref,les valeurs physiques ou chimiques sont certes pertinentespour
l’exploration de la relation entre lesmesuresdes stimuli et lescatégories
15Enparticulier Delepaut, chapitre6etGuastavino,2009,chapitre9.
16Cf.Maffiolo, Castellengo&Dubois, 1998;par exemple.
-23-LeSentiretledire
cognitives,maisàcondition d’être projetées dans l’espace catégorieldes sujets
pourlesquelsellesfontprécisémentsens.
3. Lesujetetlemonde:Une inversiondeparadigme ?
Une première conséquence de la prise en compte du sens va conduire à inverser le
paradigme psychophysique dans la temporalité de la démarche empirique: en
posant au départ la question de la pertinence desmesures quipuissent rendre
compte desstimulations présentées,onpartira descatégoriesdu sujetquestionné.
Lesdonnées dessciences physiques ne sont pasrécusées en tant que mesure d u
monde physique, et demeurent considérées comme essentiellesentantque repères,
point fixe, maisne peuventpas à ellesseulesconstituer une mesure de la relation
entre la valeur pour le sujetetsa mémoire, et la description dans unautre univers
deréférence.
3.1. La significationcomme relationdusujet aumonde
Cette mémoire relève de l’expérience préalable,etnepeutainsiêtreconnue sans
questionner le sujet. La variable expérimentale pertinente, quine peutdonc être dès
lorsappréhendée par la seule valeurd’unstimulusphysique, relèvedes variables
17tellesque, parexemple,la pertinence et la familiarité ,pour le sujet, variables
quitiennent compte de la relation du sujetau monde.Là encore l’idée n’estpas
nouvelle et rejoint lestravaux de VonUexküll(1934;1965),(cf.Deely,2004),
18lorsqu’ilintroduisait le conceptd’Umwelt ,conçu comme «l’univers de ce qui
compte pour unanimal», et quise trouvereprisactuellementdansles travaux
d’éthologie (Despret,2007).Cette perspective se trouve cependant étonnamment
17On préféreracestermesquidéfinissentlespropriétéspertinentesdu mondeàpartirdelarelationd u
sujetau monde,au termed’affordance, introduit parGibson(1979),quidemeure dans l’immédiateté
de la relation du monde au sujet(autrementdit, dans la descriptiondeprocessus« ascendant»alors
qu’onmet icil’accentsurles processus«descendants»)(voirégalement Cance, chapitres4 et
Guastavino, chapitre9).
18«Chaquemilieu constitueuneunitéfermée surelle-même,dont chaquepartieest déterminéeparla
significationqu’ellereçoitpourlesujetdecemilieu.Selon sa significationpourl’animal, la scèneo ù
il joueson rôle vital englobe unespaceplusou moinsgrand, dont leslieux sont entièrement
dépendants, en nombreetengrandeur, du pouvoirdiscriminatif desorganes sensoriels de cetanimal.
L’espace visuel de la jeune filleressemble au nôtre,celuidela vache déborde la prairie, tandisque
sonrayon n’est qued’undemi-mètredansle milieu de la fourmietdequelquescentimètresseulement
dansceluidelacigale. Dans chaqueespace,la répartitiondes lieux estdifférente.Lefin carrelageque
tâte la fourmiencheminant surlatigedes fleurs n’existe paspourlamaindelajeune fille et encore
moinspourlemufledelavache.»VonUexküll.1965,p. 25.
-24-Chapitre 1
peu prise en compte dans lesexpériences de psychologie,encontraste avec u n
scrupuleux et minutieux paramétrage des valeurs physiquementcontrôlables.
Comme si le sujetensituation expérimentale étaittoujours une cire vierge, sans
passé,sansmémoire, sa réponse étantdès lorssupposée indépendante des
expériences précédentesdont il n’estpas tenu compte,pas davantage que la
construction de sa représentation dans l’instant de la situation et lesconditions de
saréponse.
3.2. Re-présentation enlaboratoire:unefictionréférentielle
Le découpage de la réalité introduit dans la situation expérimentale doitdonc
instaurer une fiction de représentation adéquatede cette réalité,etcemalgré la
mutilationnécessaire du transfert du terrainau laboratoire. Cette fiction dépend
incontestablementde la qualité de la reproduction physique de la stimulation, ce
quicorrespond au souci d’exactitude par exemple,de l’enregistrementetde la
restitution sonore, de la qualité visuelle de la reproduction descouleurs ou de la
lumière, critèresque lesphysiciens s’attachentà respecter scrupuleusement.
Cependant, cette exactitude quin’est jamais atteinte,sinon dans la reproduction à
l’échelle un quiest alorsla réalité elle-même, dans sa totalité,dépendaussides
capacitésde traitementdu sujetetprincipalement de sesexpériences et
connaissances préalables. Ainsi nousavons pu montrer (Ténin, 1996;Dubois,
1991;Dubois, Resche-Rigon & Ténin,1997) quecette fiction référentielle,
consistant par exemple,à représenter desscènes routières à partir de dessins,
résistait pluslongtempsau schématismepour lesingénieurs de la sécurité routière
habitués à systématiser cesenvironnements surdes critères analytiques
d’accidentologie que pour desconducteurs ordinaires.Ces derniers traitaient
davantage lesdessins comme tels, sur lespropriétésquiavaientprésidéàleur
construction, que comme la re-présentation (fictionnelle) d’une réalité qu’ils
auraientpu rencontrer lorsde leur expérience de conduite.De même,Isaacs&
Clark (1987) ont montré queles experts, connaissant New York,traitent les
photographiesde la ville comme représentations dessitesnew-yorkais qu’ils
connaissent alorsque lesétrangers traitent cesmêmes photographiescomme des
19exemplesdebâtimentsd’une catégorieplusgénérique .
19 Cettequestiondelare-présentation de la réalitéensituationexpérimentale esttraitée dans cet
ouvrage en particulier parCance,chapitre4 et Guastavino, au chapitre 9, alorsquelaquestion de
l’expertiseest abordéeparMorange,au chapitre5.
-25-LeSentiretledire
3.3. Lesprocédures:entre contraintesetlibertés
Ainsi, non seulementles contraintes, données par la nature ou la structure d u
matériel expérimentalcensé représenter le monde,déterminent lesprocessusqui
vont être appliqués,mais, comme le montre l’exemple précédentemprunté à A.
Ténin,le schématisme desdessins peutinduire unchangementde référence:de la
référence à une réalité représentéeà une représentation pour elle-même.Plus
généralement, toutenrestant centré sur lespropriétésintrinsèques du stimulus, cela
revient à prendre en compte le rapportentre le monde représenté et sa
représentation (Palmer,1978).Etdonc à poser la question de savoir dans quelle
mesure cette représentation préserve la structure despropriétéspertinentespour le
sujet. Cette question rejoint lesconcepts d’affordance développéspar Gibson
(1979) toutcomme celle de corrélats d’attributs desobjets du monde réel dans les
problématiques sur la catégorisation naturelle,ouvertes par Rosch(1978). Selon
Rosch, en effet,c’est sur la base de l’existence de ces corrélatsd’attributs (« avoir
quatre pattes et despoils et unmuseau» vs«avoir deux pattes etdesplumes et u n
bec»), et dans le même temps, à partir des«trous» dans lescombinatoires de
variables(la propriété «trois pattes»ne se trouve pasréalisé,sauf exception
accidentelle), que s’appuient lesprocessuscognitifs de catégorisation pour établir
lesstructuresinternesdescatégories, commeleurs frontières.
2 0Le conceptde validité écologique permet de prendre précisément au sérieux ces
postulats d’adéquation de la situation représentée à celle quise trouve pertinente
pour lessujets, dans lessituations de leur expérience ordinaire quiont construit
leurs catégoriesde référence en mémoire. Corrélativementcela impose de vérifier
si la situation expérimentale contrôlée par l’expérimentateur n’induit pasdes
traitements spécifiques quine font que confirmer desapriori sur lesconnaissances
implicitementpartagées, (Levy & Grossen,1991) ou mesurer lesdécalages entre
l’expérimentateur expert et des«naïfs» (Tornay,1978).D’où la difficulté
incontournable de la démarche expérimentale de se situer dans unespace
contradictoire de contraintesetlibertés laissées au sujet, de mettre en oeuvre des
processusnormaux de sa vie quotidienne dans la situation très spécifique et
21contrôlée,qu’estlasituationdequestionnement .
2 0 .Quiseradéveloppé et exemplifiéparCance,auChapitre4etGuastavino, au chapitre9.
21Cetteremarquenecontreditpas l’intérêtdes recherches classiques de laboratoire,tellesqueles ont
développées lesrecherchespsychophysiques.Ces deux démarchesn’ont de fait simplement pasle
même objet d’étude;l’approche analytique visedavantageàidentifierles limitesdefonctionnement
d’unsystèmedanscertaines conditions extrêmes,alors quenotre démarche viseà identifier les
processusordinaires, d’où le souci de reproduire, dans le questionnement,des conditions de mise en
-26-Chapitre 1
Pour tenter de contourner cette difficulté,nousavons manifesté,dès la findes
années 70, unintérêt particulier pourla méthode de trilibre, que nousconsidérons
adaptée pour l’exploration desprincipesorganisateurs descatégoriessémantiques
désignées de «naturelles»,enrupture précisément avec lesproblématiques plus
logiques (Neisser,1987).
D’abord unintérêtthéorique: en accord avec lesprincipesde catégorisation
(Rosch, 1978), cette procédure,nousa permisd’explorer en particulier le domaine
desespacesroutiers (Dubois, Fleury&Mazet,1993) puis celuides odeurs (Roub y
& Sicard,1997;Dubois, Rouby,& Sicard,1997) pour lesquelsonne pouvait
s’appuyer sur desdescriptions dessciences de la nature. Un desintérêtsde la
méthode estégalementde permettre de dissocier (au moins partiellement) les
processusde catégorisation quiopèrentsur une base perceptive, desprocessusde
dénomination, quipeuventintervenir une fois lesclassesou catégoriesconstituées.
Ellespermettent, en outre, de passer de la description en extension desclassessur
la base du regroupementdes exemplaires (et donc globalesdes «tout» comme
corrélatsde propriétés),à desdescriptions en intension,déclinant de manière
analytique lespropriétésquicaractérisent lesclassesetleur structuration selon u n
22«air de famille ».Ona ainsi pu identifier une grande diversité de principes
23organisateurs descatégoriesolfactives,à l’intérieur d’unseuléchantillon,ce que
n’auraitpas autorisé une procédure pluscontraignante à partir de stimuli construits
sur despropriétésdéfiniesapriori.Ce type de procédures permet égalementde
repérer différents niveaux de catégorisation et de lexicalisation possibles, jouant
tantôt sur lespropriétésdiscriminantes, tantôt sur lesressemblances et le partagede
propriétés. Ellespermettent ausside spécifier,enparticulier en contrastant
différents groupesde sujets, non seulementles différencesentre structures
24catégoriellesselon lespratiques et/ou lesexpertises ,maisaussiles modesde
désignation et de dénominations utilisésdansla diversité descommentaires,par
exemple sur lescritères visuelsde catégorisation de maladiesde tournesols
(Dubois, Bourgine&Resche-Rigon,1992).
œuvredecesprocessusordinaires.
22Voir aussiGiboreau et al.,Chapitre8.
23Unediversité de principesliés:àlastructure chimiquedes odorants (laclassedes agrumesou des
menthes),aux classes de sources odorantes(lesfruits),maisaussi aux lieux d’expérience des
différentesodeurs (lanature),ou simplement décidantde laclassedes«mauvaisesodeurs»(David &
Rouby,2002).
24Voir Morange,chapitre5.
-27-LeSentiretledire
Cette méthode présente également unintérêt pratique, une facilité d’usage,et une
naturalité (classerdes objets selon leurs ressemblances et leurs différencesest
25accessible et accepté par toute population) quienfaitson succès y comprischez
lespraticiens de l’analyse sensorielle quis’en sontd’ailleurs emparés (cf. Faye &
al., 2004; Picard & al., 2003) en complément de méthodes plustraditionnelles,
26commela description monadiquede produits .
Outre son intérêtdansle développementetrecherches sur lesprocessusde
catégorisation, la collaboration avec desmathématiciens a permisde développer
desprocédures de calculetde représentation desdistances entre exemplaires à
l’intérieur de classeshypothétiques (Barthélemy,1991) et de lescomparer avec
d’autres représentations plushabituellescomme lesACP ou MDS (Xu,1989 ;
Poitevineau,chapitre 10;etplusspécifiquementenanalyse sensorielle,Faye,
2009).
3.4. L’expérience:uncontrat entrel’expérimentateuretlesujet
Si l’intérêt de cette méthode du trilibre estbienle peu de contraintesimposées au
sujet, il n’en demeure pasmoins que cette méthode n’échappe pasaux difficultés
de toute expérimentation ou questionnementquiréside principalementdans
l’acception parles sujets d’uncontrat implicite passé entreeux et
l’expérimentateur. Cette question estcoutumière en anthropologie,ensociologie,
ou encore en linguistique sur desterrains considérés comme«exotiques»ou de
manière pluscritique encore, pour l’éthologie (V.Despret,2007),domainesquise
préoccupent précisément de la prise en compte des apriori humains, tant de
l’expérimentateur ou de l’observateur que de l’observé. En d’autres termes,ce sont
desproblématiques scientifiques quitiennent compte du faitqu’ils’agit d’une
interaction entre sujets o uacteurs et non simplemententre «systèmes de
traitementd’une information»quiseraitpréexistante à chacund’entre eux (mais
27dont seull’undétiendraitla connaissance et le contrôle!). Nosrecherches
25Cetteméthode peutmaintenantbénéficierd’unlogiciel (cf. Gaillard, Chapitre 7) quiautomatise la
présentation, mais égalementprépare le traitement automatiquedes données recueillies en
coopérationavec lesrecherchesmathématiques.
26Giboreau et al., 2009, chapitre8donnent unexemplederecherche et d’analyse contrastivedeces
deuxprocédures.
27 On ne peutques’étonnerdel’absence de caractérisationdes sujets dans lesexpériences de
psychologiecognitive: on ne connaît ni leurage,nileurs pratiques,nileurrapport, familiaritéaux
objetsconcernés.Depuis la disparitiondela«psychologiedifférentielle», lesdifférences
interindividuellessont traitées en perteetprofitcomme aléasdansles traitementsstatistiques,lesujet
lambasetrouvantdirectement investi d’universalité;les seulesdescriptions concernent le genre
-28-Chapitre 1
s’attachentà considérer le questionnement(expérimentalentre autres)comme une
situation d’interaction particulière entre un«sujet» et unexpérimentateur et elles
28supposent une connivence qui, elle-même, repose sur desconnaissances et
significations (présupposées) partagées (voir Mondada, 2007; Delepaut, chapitre 6
enparticulier).
On pourra aussi voir que cette interaction concerne égalementla situation
matérielle,par exemple lorsquela non familiarité d’undispositif ren d
problématique ce partage de la référence,le sujetmanifeste en discours la
recherche du consensusou du partage de sa« vision»(perception) du monde qui
luiest présenté (Cance, chapitre4). Ou encore la relation de l’observéà sa propre
connaissance en regard de la connaissance présupposé de son interlocuteur, comme
on peutle repérer dans lesréférencesautonymiques dans lesdiscours experts
(Maxim,chapitre 13),quiconstituentautant d’exemplesde régulations du (d’un)
sensdonnéau monde,audiscourssurle monde,à partager.
4. De la significationindividuelle aux significations partagées
Poser la question du jugementsubjectif en terme de signification donnée à la
stimulation dans la situation de questionnement, va établir unchangementde
perspective en regard destraditions psychophysique et cognitiviste.Eneffet,la
29question de savoir ce qui fait sens pour l’individ u,ou celle du statutde la
signification qu’ilattribue à ce que l’expérimentateurluiprésente,ne sont guère
posées dans ces paradigmes classiques.Ilsemble aller d’évidence que lesstimuli
ont un sens, unseul, le vrai, quileur estintrinsèqueetquirecouvre l’information
extraite et paramétrée par l’expérimentateur, à partir desconnaissancesdes
sciences de la nature. Le sujet doit donc«extraire»et«traiter» au risque d’être
dans l’erreur. C’estdonc à partir de présupposésontologiques implicitesaux
mesures physiques que se trouve posée laprocédure expérimentale,quinéanmoins,
dèslorsque lessujets interrogésne jouentpluslejeu,commence à devenir
(homme/femme)maisdont en généralrienn’est dit ultérieurement quantà desdifférences
éventuelles… ou descomparaisons interculturelles dans desoppositions simplistes comme
expert/novices.Les exceptions se manifestentrarementenpsychologie(cf.les travaux de Grossen,
mais plusrégulièrementenanthropologie, éthologieou sociolinguistique(cf., Grossen,2008;
Mondada,1998).
28Danssesrecherches en éthologie, V.Despret(2007)parled’intersubjectivité.
29Toutcomme pourl’animal:«Si vous voulez comprendrecequefait unanimaletpourquoi il le
fait, vousdevez apprendreà renoncer aux causes pour vousintéresseraux significations.» von
Uexküll (tradfranç.1965:p.44).
-29-LeSentiretledire
problématique. C’esttoutsimplementle cas lorsquel’onquestionne dessujets
appartenantà descultures et à deslangues très différentesdes nôtres, voire même
au sein de nos cultures,des personnesdont lespratiques et expériencessensorielles
ne permettent pasd’appréhender de manière consensuelle et complice le
questionnementdel’expérimentateur.
C’estlà que nousproposons de faire intervenir le langage,nouspermettant
d’atteindre, au moins dans l’espèce humaine,les (des) significations que le sujet
accordeaux stimulations du monde.C’estdonc en travaillant à développer des
outils d’analyse précise d udire desdifférents acteurs que noustenterons
d’identifier la diversité desmodesd’appréhension, de conceptualisation et de
jugementdes réalitésmondainespourlessujetsinterrogés.
4.1. Lesdonnées verbales:langageet langues
Si le langage esttrès présentdansla recherche sur la perception ou l’analyse
sensorielle,ilest généralementconsidéré,danssa fonction référentielle,entantque
mode de description despropriétésobjectives desobjets, quidonnent sens aux
mots. Peu d’intérêt estporté à la formulation desconsignesdonnées aux sujets,par
exemple.Par exemple,dansl’usage extensif deséchellessémantiques,la
dénomination desbornesdes échellesest considérée comme d’évidence,enraison
même d’une pratique experte de cetoutil, alorsqu’une analyse plusfine des
résultats suscite de nouvellesinterrogations sur la validité de tellesmesures(voir
Raimbault (2002; 2006) pour lesambiances sonores urbaines).Lorsque dessujets
sont invitésà produire leurs propres dénominations, ellessont traitées et évaluéesà
l’aune de la sémantique desexpérimentateurs,quiéventuellementperdentàcette
occasion leur statutd’expert et,dès lorscomme locuteurs ordinaires,interprètent le
sens des«descripteurs»dansleur acception de sens commun. D’unpoint de vue
linguistique, l’usage desdonnées verbales,dansles recherches psychophysiques o u
dans lespratiques de l’analyse sensorielle,relève d’une conception du langage,
limité à unlexique comme ensemble de formes autorisant desdénominations
vraies,c’est-à-dire une nomenclature.Les mots sont desétiquettesposées surles
chosesquiexistent et dont la dénomination se doit d’être vraie (comme veridical
label,cf. Dubois & Rouby,2002).C’esteffacer lesprocessusde constitution de ce
lexique de spécialité,processusque l’onpeut voir régulièrementmis en œuvre dans
lescommissions de terminologie (Candel, 2000,2006),ou dans lespanelsexperts
en analyse sensorielle.Comme esteffacé actuellement, dans l’usage des
nomenclatures biologiques,les longs processus(historiques) quiont permis
d’aboutir,grâce à la désignation par unmot simple ou par une combinatoirede
mots simples, à l’identification univoque d’une plante,enmême tempsque son
-30 -Chapitre 1
inscriptiondanslaclassificationsystématique (Selosse,2000;2006).
De là,résultent desméthodologiesdu traitementdes données verbales qui
s’appuient sur une théorie sémantique implicite du lexique deslangues qui
considère que«lesmots ont unsensparce queles choses ont unêtre» (cf. Rastier,
1991;Resche-Rigon, chapitre 2,). Cette théorie savante estlargementpartagée par
lescommunautésscientifiques et par le sens commun. Par l’effacementdes
processusde construction de la référence, elle constitue cependantànos yeux u n
blocage épistémologique à l’utilisation desproductionslangagières commemoyen
d’identifier lesconstructions cognitives quiprésident aux jugements perceptifs. Les
références philosophiques quinouspermettent de progresser dans la mise au point
d’outils d’identificationetde mesure du subjectif,s’inscriventdès lorsdavantage
danslatraditionquiconsidère,comme parexemple Cassirer(1953;1980)qu’
«Au lieu de mesurerlecontenu,lesens, la véritédes formes de l’espritàautre
chosequisereflète indirectementenelles,nousdevons découvrirdansces formes
elles-mêmesl’échelle et le critèredeleur vérité, de leursignification interne. Au lieu
de lescomprendrecomme desimplesimitations,ilnousfautreconnaîtreenchacune
d’elles une règlespontanée de production,une manièreetune directionoriginelle de
mise en forme, quiest plusquelasimplecopiedequelquechosequinousserait
donnédansune formeimmuablede l’être ».
Parmi ces règlesde production du sens, on retiendra, comme nousl’avonsdéjà
mentionné,l’idée développée en éthologie d’u npartage de la référence,cette fois
transposée du registre de l’interaction à celuide l’interlocution.Alorsque les
processuspsychologiques non verbaux se situentsur le planinterindividuel (les
analysespermettant d’établir tant sur le planthéorique que sur celuides
méthodologies une continuité entre lesrecherches humainesetles recherches
animales), le recours au langage va d’emblée poser le rapportsensible au monde
3 0non seulementdansl’espace partagédes pratiques ,maiségalementdansceluides
représentations symboliques.L’utilisation d’unsystème symbolique spécifique,
une langue en l’occurrence, va reconfigurer l’expérience sensible jusqu’alors
individuelle en l’inscrivantdans une matérialité phonétique (et afortiori
graphique) qui va luiassurer une stabilité, une permanence et de là unespace de
négociation et de partage du sens (Mondada & Dubois, 1995).Le langage
considéré comme élémentcontribuantà la construction d’une connaissance
3 0Le termedepratiqueest utilisé icià desseindepréférenceà activité,danslamesure où il investit
directementetimmédiatement l’activitéhumainedans une dimensioncollectiveetsociale,laculture
matérielle (Warnier,1999),quiluiattribuedes valeurs et quiencontrepoint éviteladistinction, qu e
nousconsidérons improductive, entre nature et culture,lanature étantdéjà unconcept… donc une
représentation culturelle(cf.Descola,2005).
-31-LeSentiretledire
partagée va du même couplégitimer son usage comme mode d’accès,
d’identificationdeces connaissances (voir Resche-Rigon,Chapitre2).
4.2. Langues, discours et subjectivité
Le développementd’outils d’analyse linguistique que nousmettons icienœuvre
s’inscritdonc dans le même mouvementque celuiqui vise aux possibilitésd’u n
développementd’une sémantique des langues (dela sémantique lexicale à
l’analyse du discours) à partir desanalyses de corpusou de discours (cf.Rastier,
1991;Fortis, 1996; Siblot 1993;Detrie et al., 2001; Sarfati, 1996;Paveau &
Sarfati, 2003).En outre, la nature même desobjets visés impose de se situer dans
une linguistique de l’énonciation, afin d’identifier précisémentles marques de la
subjectivité (Vion, 2001; chapitre 14),effacées dans lesdiscours écrits, les
réponsesaux questionnements fermés,et… dans le discours de la science
(Licoppe,1996).
Ils’agitdonc,–sion s’inspirede la métaphoredessciencesde lanaturequi, depuis
bienlongtemps, se sont dotées d’instruments de mesurepermettant d’arpenterle
monde–, de mettre au point et de réglerles analyseslinguistiques afinde leur faire
acquérir la«sensibilité»d’instruments de mesure du subjectif quisoient valides,
fiables, en regard desspécificitésdes objets mesurés. Dèslors, comme en physique
d’ailleurs,la fiabilité de l’instrumentdoit s’appuyer sur une théorisation précise et
sur une identification despropriétésde l’objetd’étude comme de cellesde
l’instrumentde mesure.Ilconvientdès lorsde poser en préalable au
développementde méthodesd’analyse linguistique, l’identification despropriétés
spécifiques du subjectif,celle deslangues (et de leur lexique) et de la régulation de
leurrelation, en regard despropriétésdu mondephysique.
De là la remise en cause desrecherches simplificatricesquiréduisent le langage au
lexique (voireà unlexique de spécialité), et dans lesquellesle conceptde langue
lui-même s’esttrouvé dissousetavec luila diversité et la variabilité des
31significations lexicales d’une langue à l’autre ,ainsiqu’à l’intérieur d’une langue.
L’exemple emblématique de cette posture estcelle de Berlin & Kay sur le lexique
debase descouleurs (cf. Dubois et Cance,chapitre3,pourune analysedétaillée).
Lesrecherchesprésentées dans cet ouvrage s’efforcentdonc d’apporter des
31 Si lesproblèmes de traductionsont clairement vécusdanslapratiquecourantedel’analyse
sensorielle commedanslarecherche académiquesurlaperception, il resteà développerdes études
linguistiquesquipermettentlepassage,toujours approximatif,d’unsystèmelinguistiqueàunautre.
-32-Chapitre 1
élémentsderéponseà unedouble interrogation :
- une première, relevantde la linguistique, porte sur les ressources deslangues
dans leur diversité,enparticulier quantà leurrépertoire lexical pourdésigner les
sensations, sans négliger lesautres formes possiblespermettant de rendre compte
de l’expérience subjective, en l’absence précisément de formes simpleset
32largementpartagéesquesontlesmots ;
- une seconde,psycholinguistique cette fois, porte sur l’appropriation par les
locuteurs de ces ressources,ces derniers n’étantpas touségaux,comme en
témoigne àl’évidence,par exemple,le travailsystématique (et coûteux)
d’élaboration de terminologie par lesgroupesd’expertsoù il s’agit précisémentde
construire unconsensusquantau sens (signifié)d’une forme linguistique
33(signifiant) .
De là le souci d’unquestionnementpréalable dessujets visant à l’identification et
de leur répertoire lexical (formes) et dessignifications qu’ils accordentaux mots
d’usage … (pas toujours si courants). On s’attachera donc à repérer dans les
discours deslocuteurs non seulementles significations qu’ils accordentaux
différents mots, aux recouvrements (ou décalages) de ces mots entre locuteurs
évidemmentmaisaussi, pour unmême locuteur en fonction desobjets de
référence.Ainsi, Delepaut(Chapitre 6) met en évidence la nécessité de prendre en
compte lesconnaissancespréalablesdes sujets interrogésenamont d u
questionnement, dans la formulationdes questions, et de tendre à utiliser lestermes
mêmesdeslocuteurs.
En outre, dans la mesure où la finalité desrecherches rapportées vise à identifier la
référence de ces significations lexicales,ce à quoi le motrenvoie dansl’extra
linguistique, il s’agit égalementde repérer si cet extralinguistique est: une réalité
du monde (objective?)extérieure au sujet? unobjet?, une propriété de l’objet?,
ouune représentation de l’objet, dans toute la polysémie du termede
représentation. Il peuteneffet s’agir du stimulus, image, enregistrementsonore
comme représentation rematérialiséed’un« boutdu monde»ou de représentation
cognitive, comme représentation individuelle,idiosyncrasique d’unsujet, (comme
expérience subjective?) ou encore comme connaissance partagée,de sens commu n
32 Voir parexemplel’absence de nom spécifiquepourl’expérience olfactive, àladifférencedes
adjectifsdecouleurs (David&al. 2000,par exemple) et Cance& al., chapitre 11, quimettent en
évidence une distributiondifférentielledes adjectifssimples vs construitsselon lesdifférentes
modalitéssensibles.
33 P. Cheminée au chapitre 12 identifieles différents sensdu mot clair surlerepéragedansla
terminologiespécifiquedespianistes.
-33-LeSentiretledire
oud’experts?
Outre l’étude des variations dessignifications lexicales,ons’attachera donc
égalementà repérer dans la diversité des discours,des traces deshypothèsesdes
interlocuteurs sur l’état de leurs connaissances,etsur leshypothèsesqu’ils
formulent quantà leur partage ou non. L’expert utilise-t-ildes termes savants pour
s’enfermer et s’instaurer précisémentcomme expert ? Ou s’il utilise unmot
(signifiant) ordinaire, luidonne-t-ille même sens que le sens commun? Des
réponsesà cesquestions peuventcommencer à être données à partir du repéragede
formes métalinguistiques quimanifestent en discours,à la fois le rapportdu sujet
à la (sa) connaissance, le rapportà l’expression (lexicale ou discursive) de cette
connaissance, et finalement aux hypothèsesde partagede cette connaissance avec
34soninterlocuteur .
En d’autres termes on s’attachera à déplier, dans l’analyse,l’identification des
plans de connaissances ou d’expérience partagées et celuide leurexpression o u
manifestation en discours,dansla mesure où seulle discours permet d’appréhender
à la fois lesdifférents sens lexicaux,ce que ne permet pas un«simple»repérage
35desformeslexicales .
5. Structuredel’ouvrage
Chacundes chapitres de l’ouvragedécline plusou moins spécifiquementces
diverses thématiques,chacunenfonction de l’histoire personnelle desauteur(e)s
ancrée dans diverses disciplinesacadémiques,(principalementla psychologie,la
linguistique, l’acoustique), ou dans diverses pratiques professionnelles
(lexicographie,analysesensorielle).
Lestrois premiers chapitres constituent une introductionet une mise en perspective
généraledutravailcollectifàpartir dedifférentspoints devue.
Le présent chapitre 1(Dubois, 2009) inscritces travaux dans l’histoire du LCPE
et dans la perspective desrecherchessur la catégorisation. D’abordconcernée par
lesprincipespsychologiques de catégorisation, l’attention s’estprogressivement
34Voir surcepointMaxim,chapitre13etVion,Chapitre14.
35Voir surcepoint Cheminée,Chapitre4,surlesvariations terminologiquesde clair dans lediscours
despianistes.
-34-Chapitre 1
déplacée surles procédés langagiers quicontribuentà leur construction etàleur
analyse.Cela nousa conduit à identifier différents typesde connaissances,couplés
à différents modesd’inscription en langue et en discours.Etdonc,sur le plan
méthodologique, quiétaitnotre préoccupation de départ de cet ouvrage, nousavons
été amenés à préciserles contraintesetinférencespossiblesliées à l’utilisation des
donnéesverbales.
Le chapitre 2(Resche-Rigon, 2009) propose deséléments d’une analyse
historique de notre tradition philosophique relativementau langage,etmontre
qu’elleopposedeux conceptions :
-l’une quiconsidère le langage comme uninstrumentdont la fonction estd’assurer
de manière transparente la re-présentation de la pensée ou de l’état deschoses,et
dont l’intelligibilité de ce faitrenvoie à desmodèlesde la cognition, ou des
sciencesde lanature,
-l’autre quiconsidère le langage comme l’instrument quipermet de donner forme
à et sens à ce qui, sans cela,resteraitdansl’indistinction, et de construire et de
partager de l’intelligible,etles langues quiproposent,etd’une certaine manière
imposent, unordre,celuiqueles connaissances,d’une société, d’une culture ont
construit etdéposédans lesystèmesémantiqued’unelangue.
Le chapitre 3(Dubois & Cance,2009) reprenantles différentesétapesde la
démarche devenue emblématique de Berlin & Kay à propos de l’universalité des
termes de couleurs,s’attache à en expliciter lesprésupposés, tant en ce qui
concerne lesformes lexicales,les termes de base,que leur adéquation aux
catégoriesdecouleurs.Laprocédure de questionnement dessujets estelle-même
remise en cause,dansla mesure où elle s’appuie,elle aussi, sur uncontrat implicite
entre l’expérimentateur et le sujet. Cette déconstruction, quelque peu systématique,
va servir de cadre pour le déroulement de l’argumentation au fildes chapitres
suivants.
En effet, une première partie de l’ouvrage regroupe six chapitres quiexaminent
systématiquementdifférentesétapesde la construction de la démarche et du
recueildes données, selon lescanons habituelsd’une démarche expérimentale,en
pointant quelquesdifficultésdesprocédures classiques et proposant quelques prises
de positionsrégulièrementfondées sur la prise en compte dessujets et de leurs
connaissancespréalablesdansla mise enplaceduquestionnement.
Ainsi, le chapitre 4(Cance, 2009) aborde la question de la construction du
matériel expérimentalensciences cognitives,etce faisant, sonincidencequantaux
résultatsobtenus. Uneproblématisationdesconceptsdestimulusetdedispositifest
-35-LeSentiretledire
d’abordproposée à partir de définitions présentesdansla littérature, de la mise en
évidence desimplicitesopérantsouventdansles procédures de constitution de
matériel expérimental, ainsi que destravaux questionnant l’apparente objectivité de
ce matérielexpérimental. Lesstimuli inscrits dans desdispositifsexpérimentaux,
en tant que re-présentations, doiventalorsêtreenvisagéscomme connaissances,
discours sur le monde et reconstructions matérielles(parmi d’autres) du monde.
Cette réflexion estensuite illustrée par l’évaluation en discours de différents
dispositifsde présentation d’habitacles automobiles. Cette étude montre comment
différents dispositifsde présentation desstimuli (simulation visuelle 2D et 3D vs
véhiculesréels) constituentdes modesd’appréhension et de re-construction du réel
aux particularitésdiverses,eux-mêmes révélés parl’analyse desmodesde
construction discursive de la référence et de l’évaluation. L’utilisation de
dispositifsde simulationencontraste avec dessituations «réelles» meten
évidence l’absence d’équivalence apriori entre différents dispositifsde
présentation d’une «même» réalité.Ceci permet de montrer la productivité des
analyseslinguistiques de discours pour identifier lesrapports deslocuteurs à
l’expérience sensible quileur présentée via ces dispositifset, ce faisant, leur
rapportaux dispositifseux-mêmes.Ils’agit ainsi de contribuer à la construction
d’une épistémologie desméthodologiesexpérimentalesqui, dèslorsque l’on
(re)pense l’objet à testeretle dispositif de re-présentation de cet objet, on repense
égalementl’observation.
Le chapitre 5 (Morange 2009) s’intéresse aux sujets impliqués dans les
questionnements, à partir de l’exploration de la catégorie expert,elle en évalue la
complexité en récusant la (trop) simple dichotomie entre expert et novice,et
l’opposition entre une (voire la) connaissancesavante du premier et une
connaissance naïve du second.Unrapide parcours de la littérature en sciences
humainesmet en lumière lescontours divers et variésdu statutd'expert,pouvant
renvoyer, tant au statutsocialde la personne –l’expert–qu’à la propriété
intellectuelle ou sociale –l’expertise–. Recentrantle propos sur l’utilisation de
l’expert en sciences cognitives et en sciences du langage, unsecond voletde
l’article s’attache à développer l'analyse linguistique de discours d'expertstraitant
diversementdu son ou de la voix,afinde mieux saisir lesprocessuscognitifs et
langagiers sur lesquelsles différentescatégoriesd’expertss’appuient pour
constituer leurs catégoriesd’évaluation de la qualité sonore et vocale et pour en
parler.
Le chapitre 6(Delepaut, 2009) aborde le questionnementdes sujetsàpartir des
méthodologiesd’enquêtes.Tenantcompte desacquis de différents domainesqui
mettent en œuvre lesprocéduresd’enquêtes,(tant en sciences humainesqu’en
-36-Chapitre 1
marketing, notamment),ce chapitre présente lesapports de lalinguistique cognitive
dans la mise en place de protocolespertinents pour lesenquêtes.Dans u n
mouvementquiaffine progressivementl’outil, à partir de protocolesouverts, dont
lesanalyses conduisent à desformulations plusspécifiques,des reformulations
récursives desquestions conduisent à desquestionnements fermés adaptéstantau
ressentiqu’aux modesd’expression dessujets concernés.Cette contribution
méthodologique à la construction de questionnements ouvertsetfermés s’appuie
sur desexemplesissusd’étudesmenées en couplage de problématiques
fondamentalesetindustrielles,surlanotionholistiquedeconfort.
Le chapitre 7(Gaillard,2009) introduit et met à disposition unlogicield’aide à la
procédure de trilibre, procédure que l’équipe du LCPE a largement utilisé dans le
développementdes recherches sur la catégorisation naturelle.Cette procédure
permet d’éviter d’imposer aux sujets lescatégoriesapriori desprocédures plus
analytiques et d’identifier descritèresdecatégorisation non prévusdela part de
l’expérimentateur. Le logicielpermet en outre de constituer desdonnées
exploitablespar leslogiciels de traitements statistiques (en partie décrits au
chapitre 10) conduisant à desreprésentations et donc à l’évaluation d’hypothèses
relatives aux structures catégoriellesetaux principesetprocessusde catégorisation
quilesontproduits.
Le chapitre 8(Giboreau,Dacremont, Guerrand& Dubois, 2009) présente
quelques résultats contrastant précisémentcette procédure de trilibre à la
procédure dite monadique, plusclassiquement utilisée en analyse sensorielle,sur
lespropriétéstactilesd’unensemble de feuillesde papier. L’analyse desdonnées
verbales recueilliesdansles deux situations estmenée à la fois à partir des
pratiques régulières de l’analyse sensorielle et à partir d’une analyse linguistique.
Cette dernière analyse a permisnon seulementde développer quelques outils pour
la visée applicative dans la production de «descripteurs»sensoriels, mais
égalementde montrer,demanière contre intuitive, que la tâche de description
monadique implique de faitdavantage de processusde comparaison que la tâche de
catégorisation. Cela conduit à prendre en compte le caractère séquentielde la
description de chaque échantillon dans la tâche monadique, dans undiscours o ù
chacundes éléments faitsensenregard de celuietceux quil’ont précédé, alorsque
lescatégoriesconstituées àlasuitedutri, sontdécritespourelles-mêmes.
Le chapitre 9(Guastavino, 2009),clôt, en échoau chapitre 4, cettepremièrepartie
en intégrantl’exigence du respect de la«naturalité»du fonctionnementdu sujet
en situation expérimentale sousle conceptde validité écologique.Eneffet,
l’expérimentation ne peutinformer sur lescomportements ou processusnormaux
-37-LeSentiretledire
ou réguliers du sujetqu’à la condition d’être écologiquement valide,c’est-à-dire
d’induire ou de mettre en situation le sujetpour qu’ilapplique à la situation
expérimentale destraitements similaires à ceux qu’ilauraitdansle monde«réel ».
La réflexion se développe à partir de différents exemplesd’évaluation de la qualité
sonore de bruits ou de sons, poursouligner l’importance primordialeàaccorder, à
la définition du sujetétudié, à la définition de l’objetd’étude,etenfin à
l’interaction sujet/objetpar le biais de la tâche demandée au sujet, desconsigneset
du contexteexpérimental.
La seconde partie de l’ouvrage, suite à ces considérations méthodologiques d u
questionnementdu sensible,y comprisdansdes procédures expérimentales, porte
l’intérêt sur le traitement desdonnées recueillies, et en particulier sur lesdonnées
verbales.
Le chapitre 10 (Poitevineau,2009) contribue aux développements du traitement
desdonnées (verbales ou non) obtenues parla méthode de trilibreprésentée et
illustrée aux chapitres7et8,enévaluantl’intérêt de l’utilisation de distances
d’arbres additifspour représenter lesstructures catégorielles. Par le moyen d'une
simulation, il montre ce que donnent certains critères d'ajustement, en particulier
topologiques,entre unarbre additif et une matrice de distances,lorsque cette
dernière estconstruite à partir de partitions au hasard d'unensemble d'objets.
S'ajoutant aux résultats de simulation obtenuspar d'autres auteurs dans d'autres
conditions, cela devraitaider le chercheur à caractériser lesrésultats de ses
analysessurdestrislibres et à assurer lesinférences surleplancognitif.
Leschapitres suivants, plusspécifiquementconsacrés aux données verbales, vont
progressivementdéplacer lesanalyses linguistiques desformes lexicales isolées à
cellesde leurs significations en contexte discursif,etjusqu’à cellesde l’expression
de la subjectivité en discours,comme contribution à l’identification des
constructions cognitives associées auxqualitéssensibles.
Le chapitre 11 (Cance,Delepaut, Morange & Dubois, 2009) constitue à la fois une
réflexion théorique en linguistique cognitive relative à la catégorie de l’Adjectif,et
vise à étayer dans unmême tempsdes inférencesquantà l’identification des
qualitéssensiblesdes objets du monde.Ens’intéressant plusparticulièrementaux
adjectifs, à leur morphologie,età leurs distributions différentesdanstrois corpus
relevantde trois typesde stimulations,visuellespourles couleurs,auditives pour la
voix et le son,multisensoriellespour le confort,les auteurs ont pu repérer comment
ces formes renvoient à une diversité de rapports du sujetau monde.Ainsi, de
l’adjectif comme catégorie syntaxique, aux adjectifscomme catégorie sémantique,
-38-Chapitre 1
ce travailcontribue à définir l‘Adjectif comme catégorie construite en discours et
en cognition, et passeulementcomme la prise en charge,par une forme lexicale,
spécifique,d’unequaliaquiseraitintrinsèquedel’objet.
Le chapitre 12 (Cheminée, 2009) présente,dansl’analyse spécifique d’unadjectif
clair, unautreexemple de méthode d’identification descontenussémantiques
associésà une forme adjectivale en contexte.Le jeu dessignifications lexicales
étudiées dans le contexte d’undiscours,ici le discours despianistesrelativementà
la qualité de neuf pianos, permet de montrer que le mot clair peutprendre trois
sens possibles, dont une de ces significations n’estpas répertoriée dans les
dictionnaires,maisquin’ont sont pasmoins une variante terminologique dans le
discoursdesexpertspianistes.
Le chapitre 13 (Maxim,2009) montre, à partir d’une analyse desformes
métadiscursives présentesdansdes entretiens de professeurs de chantlyrique, que
ces professionnelsde la voix inscrivent, dans leurs discours,des relations
référentiellesmultiples:à une réalité sensible (par ailleurs différemmentperçue,
soit à travers dessensations auditives,soità travers dessensations laryngées), à des
représentations en mémoire, aux discours desautres sur la voix,etaussiaux
ressources lexicales disponiblesdansla langue qu’ils commentent. Outre la
recherche d’unconsensusentre experts, maisaussiavec l’interviewer,le locuteur
fournit régulièrementdes indices relatifsà desdegrés d’incertitude de son savoir et
à l’évaluation de son expertise,regroupéssousla notion de métaconnaissances.
Cela conduit à remettre en cause la dichotomie simplificatrice opposant objectif à
subjectif à la fois dans le rapportà la connaissance de la voix commeobjet
sensible,etdansses modesd’expression.
Enfin, le chapitre 14 clôt l’ouvragepar une synthèse de la littérature linguistique
relativeàl’analyse de la prise en chargedela subjectivité en discours.Dansla
perspective méthodologique de l’ouvrage, ce cadragethéorique estcomplété par u n
exemple de la diversité desprocédés repérés dans desdiscours d’oenologues dans
leurpratiqued’évaluationdesvins.
Pour ne pas conclure …
Au filde ce parcours quise voulait au départ simplementméthodologique pour
analyser lesrelations entre Le Sentir et le dire,nousavons été conduits non
seulementà réévaluer nombre desprocéduresexpérimentalesmaisaussià
reconsidérer lesprésupposésimplicitesquiconditionnementces procédures, tout
comme le traitement desdonnées (verbales, quinousconcernaientici en premier
-39-