Les frontières des langues
182 pages
Français

Les frontières des langues

-

Description

Chaque langue constitue un monde, linguistique certes, mais aussi matériel et spirituel, conceptuel et symbolique. Elle est ce qui permet de s'interroger sur le monde et sur soi, de se représenter un peuple et sa culture. Quelles sont donc les frontières des langues, à l'ère de la globalisation ? Ce livre interroge les enjeux du problème - global et local, traduction et interprétation - et les créations qui le nourrissent - mot et littérature, image et art.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2017
Nombre de lectures 4
EAN13 9782140049187
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Sous la direction de Les frontières des languesLes frontières des langues François Soulages
Photographie & corps politiques, 9
Quelles sont donc les frontières des langues ? Le problème se pose
depuis Babel, et la novlangue de 1984 a pointé le danger. Qu’en est-il de
ces frontières à l’ère de la globalisation ?
La langue n’est pas pur logos ; elle est habitée par le mythos, tout
comme le conscient est habité par l’inconscient ; les frontières sont plus
de l’ordre du second que du premier ; mais ne nous trompons pas avec Les frontières des languesles frontières : qu’elles ne soient pas n’importe comment et n’importe
Photographie & corps politiques, 9où ! Nature et lieu, géopolitique et topologie. Comment alors penser ces
frontières des langues ?
En efet, chaque langue constitue un monde : certes un monde
linguistique, mais aussi un monde matériel et spirituel, sensible et
intelligible, conceptuel et symbolique ; car une langue est plus que
l’instrument d’un peuple ou d’une culture, voire d’un art ; elle est ce
qui permet de se représenter le monde, de se représenter la culture et
l’art, de se représenter un peuple, de se représenter soi-même ; mieux,
de s’interroger sur le monde et sur soi, quand la langue opère une
réfexivité par la pensée et par la poésie.
Quels usages peut-on alors en faire ? Faut-il les détruire ou bien les
travailler ? Qu’en est-il pour chaque homme et l’humanité, la pensée et
l’interrogation, l’altérité et l’extériorité, la paix et la guerre ?
Ce livre interroge les enjeux du problème – philosophie & art,
traduction & interprétation, global & local – et les créations qui le
nourrissent – mot & littérature, image & art.
François Soulages est Professeur des universités, Université Paris 8 (Labo AIAC,
Arts des images & Art Contemporain) & INHA (Institut National d’Histoire de
l’Art), Président-fondateur de RETINA.International (Recherches Esthétiques
& Théorétiques sur les Images Nouvelles & Anciennes) et Directeur du groupe
de recherche Frontières.
Préface de Danielle Tartakowsky
Photographie de couverture : Les écailles d’homme,
François Soulages, 24 août 2017.
ISBN : 978-2-343-13258-7
18,50 e
Sous la direction de
Les frontières des langues
François Soulages
Collection Eidos
Série RETINA










Les frontières des langues






èmeCe livre est le 57 de

Frontières géoartistiques & géopolitiques, géoesthétiques & géothéoriques
Sous la direction de François Soulages

MÉTHODE & FONDEMENT
François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitiques. Frontières, Paris, L’Harmattan, Coll. Local
& Global, 2012
Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles & géopolitiques, Paris,
L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2013
Gilles Rouet (dir.), Quelles frontières pour quels usages ?, Paris, L’Harmattan, Coll. Local & Global,
2013
François Soulages (dir.), Mondialisation & frontières. Arts, cultures & politiques, Paris,
L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2014
Éric Bonnet & François Soulages (dir.), Lieux & mondes. Arts, cultures & politiques, Paris,
L’Harmattan, Coll. Local & Global, 2015
Éric Bonnet (dir.), Frontières & œuvres, corps & territoires, Paris, L’Harmattan, Coll. Local &
Global, 2014.

MOBILITÉS & ESPACES
François Soulages & Alejandro Erbetta (dir.), Frontières & migrations. Aller-retour géoartistiques &
géopolitiques, (dir.), Paris, L'Harmattan, coll. Eidos, série RETINA, 2015
Serge Dufoulon & Maria Rostekova (dir.), Migrations, mobilités, frontières & voisinages, Paris,
L’Harmattan, collection Local & Global, 2012, 334 p.
Anna Krasteva & Despina Vasilcu (dir.), Migrations en blanc. Médecins d’est en ouest, Paris,
L’Harmattan, collection Local & Global, 2014, 242 p.
Pierre San Ginès, Frontières, Réalités & Imaginaires, Paris, L’Harmattan, collection Local &
Global, 2015
Bernard Salignon, Frontières du réel. Où l’espace espace, Paris, L'Harmattan, coll. Eidos, série
RETINA, 2015
Éric Bonnet & François Soulages (dir.), Frontières & artistes. Espace public, (post)colonialisme &
mobilité en Méditerranée, Paris, L’Harmattan, collection Local & Global, 2014.
Michel Gironde (dir.), Méditerranée & exil. Aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, collection Eidos,
Série RETINA, 2014.
Éric Bonnet, François Soulages & Juliana Zevallos Tazza (dir.), Memoria territorial y patrimonial.
Artes & Fronteras, Lima, Universidad Nacional Major de San Marcos Fondo Editorial, 2014,
212 p.
Michel Costantini (dir.), L'Afrique, le sens. Représentations, configurations, défigurations, Paris,
L’Harmattan, Collection Eidos, série E.I.D.O.S., 2007, 226 p.
Michel Costantini, 1779 Les nuées suspendues. Voyage européen à travers les arts au siècle des Lumières,
Paris, L’Harmattan, collection Intersémiotique des arts, 2009
Eric Bonnet (dir.), Le Voyage créateur, Paris, L’Harmattan, collection Eidos, Série RETINA,
2010, 326 p.
Suite des titres Frontières à la fin du livre






© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-13258-7
EAN : 9782343132587







Sous la direction de
François Soulages



Les frontières des langues




Préface de Danielle Tartakowsky























































































Du même auteur

Dedans/Dehors, Paris, Faut Voir, 1984.
Photographie et inconscient, (dir.), Paris, Osiris, 1986.
L'alphabet indien, Aubervilliers, La Maladrerie, 1986.
Proximité, Paris, Argraphie, 1987.
Création (photographique) en France, Toulon, Musée de Toulon, 1988.
Image du corps et corps vivant, (dir.), Toulon, Ecole des Beaux-Arts, 1988.
Moments éphémères, Paris, Argraphie, 1988.
Images des-dires, (dir.), Paris, Argraphie, 1990.
Communications, littératures et signes, (dir.), Paris, Argraphie, 1992.
Communications & entreprises, (dir.), Paris, Argraphie, 1992.
°Esthétique de la photographie. La perte et le reste, 1, Paris, Nathan, 1998 ; 6 éd., Paris, Dunod, 2017.
La couleur réfléchie, (dir.), Paris, L’Harmattan, 2001.
Dialogues sur l’art & la technologie, Autour d’Edmond Couchot, (dir.), Paris, L’Harmattan, 2001.
Recherche & Bibliothèque, (dir.), Paris, PUV, 2004.
Image, inconscient & entreprise, (dir.), Paris, Humanisme & entreprise, 2005.
O corpo da imagem, a imagem do corpo, (dir.), Salvador, Cultura visual, 2005.
Barroco & interface e arts hybridas, (dir.), Salvador, Cultura visual, 2006.
Relire Kosztolanyi, (dir.), Paris, L’Harmattan, 2006.
Politiques de la photographie du corps. Photographie & corps politiques, 1, France, (dir.), Paris,
Klincksieck, collection L’image & les images, 2007.
Les images de l’historien, dialogue avec Pierre Vidal-Naquet, Paris, Klincksieck, 2007.
L'homme effacé, Bratislava, Editions Albert Marencin, Vydavatel’stvo PT, 2007.
Une femme philosophe, dialogue avec Christine Buci-Glucksmann, Paris, Klincksieck, 2008.
Fotografia es politikai test. Photographie & corps politiques, 2, (dir.), Budapest, Lettre Internationale, 2008.
Imagem da Cidade e Corpo Politico. Photographie & corps politiques, 3, (dir.), Salvador, Cultura visual, 2008.
Du Printemps de Prague à la Chute du Mur de Berlin. Photographie & politique. Photographie & corps
politiques, 4, Slovaquie, (dir.), Paris, Klincksieck, collection L’image & les images, 2009.
Corps photographiques & corps politiques. Photographie & corps politiques, 5, (dir.), Chicoutimi, Protée, 2009.
Photographie, médias & capitalisme, (dir.), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2009.
Photography, Media, Capitalism 2, (dir.), Séoul, K-SAD, 2009.
Photographie & contemporain, (dir.), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série Photographie, 2009.
Vera Chaves Barcellos, obras imcompletas, Porto Alegre, Editora Zouk, 2009 - Prix Açorianos.
Ausencia y Presencia. Fotografia y cuerpos poliricos, 6, Argentina, (dir.), La Plata, Edulp, 2011.
La ville & les arts, (dir.), Paris, L’Harmattan, collection Eidos, série RETINA, 2011.
O sensivel contemporâneo, (dir.), Salvador, UFBA, 2011.
Le pouvoir & les images. Photographie & corps politiques, 7, Grèce, (dir.), Paris, Klincksieck, 2011.
Fotografia y poder. Photographie & pouvoir. Representacion del cuerpo en la imagen contemporanea. Asia –
Europa. Photographie & corps politiques, 8, Espagne, bilingue, (dir.), Grenade, Editorial Comares, 2012.
Photographie contemporaine & art contemporain, (dir.), Paris, Klincksieck, collection L’image & les
images, 2012.
Portrait anonyme, (dir.), Paris, L'Harmattan, collection Eidos, série RETINA, 2013.
Géoartistique & Géopolitique. Frontières, (dir.), Paris, L’Harmattan, coll. Local & global, 2013.
Frontières géoculturelles et géopolitiques, (dir.), Paris, L'Harmattan, collection Local & Global, 2013.
Pratiques et usages numériques, (dir.), Paris, Lavoisier, 2013.
Les frontières du flou, (dir.), Paris, L'Harmattan, collection Eidos, série RETINA, 2013.
Les frontières du flou au cinéma, (dir.), Paris, L'Harmattan, collection Eidos, série RETINA, 2014.
Memoria territorial y patrimonial. Artes & Fronteras, (dir.), Lima, Universidad Editorial, 2014.
Biennales d’art-contemporain & frontières, (dir.), Paris, L'Harmattan, col.Local & Global, 2014.
Le corps-internet, Sofia, Editions Ciela, collection Liber Liber, 2014.
Fronteras, conflictos & paz, (dir.), Granada, Edición de la Universidad de Granada, 2014
Frontières, Conflits & Paix, (dir.), Granada, Edición de la Universidad, 2014.
Frontières & artistes. Espace public, (postcolonialisme & mobilité en Méditerranée, (codir.), Paris, L’Harmattan, 2014.
Mondialisation & frontières. Arts, cultures & politiques, (dir.), Paris, L'Harmattan, coll. Local & Global, 2014.
Lieux & mondes. Arts, cultures & politiques, (dir.), Paris, L'Harmattan, coll. Locabal, 2015.
Les frontières des écrans, (dir.), Paris, L’Harmattan, coll. Eidos, série RETINA, 2015.
Frontières & migrations. Allers-retours géoartistiques & géopolitiques, (dir.), Paris, L'Harmattan 2015.
La experiencia fotográfica en diálogo con las experiencias del mundo, (dir.), Buenos Aires, Cuaderno 59, 2015.
Les frontières des rêves, (dir.), Paris, L'Harmattan, coll. Eidos, série RETINA, 2015.
Suite de la liste de ces livres à la fin du livre











Préface

Frontières & langues


S’agit-il d’introduire en quelques mots la journée
qui a réuni les auteurs de cet ouvrage à d’autres, le 17 mars
2015, et l’on serait tenté de débuter par la séquence qui en a
marqué la clôture, dans les murs de la librairie L’Harmattan.
D’abord parce qu’elle soulevait une question dont
l’historienne que je suis, sensible aux bouleversements du
contemporain et à la fulgurance des redéfinitions affectant
notre rapport au temps et son inscription spatiale, mesure la
pertinence heuristique : Frontières : histoire ou
géographie ? En avançant des concepts propres à stimuler
la réflexion, sous l’espèce des « frontières géoesthétiques »
dans leurs rapports complexes aux frontières géographiques
et politiques.
Ensuite parce qu’on ne peut qu’être impressionné
par les 26 ouvrages, quand même ils n’étaient que 11 à avoir
été retenus pour le débat, qui disent l’ampleur et la force
des coopérations qui, sous la direction de François
Soulages, se sont nouées entre tous leurs auteurs, faisant fi
des cloisonnements disciplinaires et, bien sûr, des
frontières…
Et l’on ne peut que se féliciter de ce que
l’inscription de ces recherches dans le cadre du labex Arts
H2H, qui constitue un des plus beaux fleurons de
5
l’université Paris 8 et qui se définit par sa vocation à
hybrider la recherche toujours davantage, ait facilité la
poursuite de ce travail engagé de longue date en permettant
d’accueillir des collègues étrangers dont il faut saluer la
présence et l’apport précieux. Monsieur le professeur Kenji
Kitayama, l’an passé professeur invité de Paris 8 et dont les
conférences prononcées dans ce cadre viennent d’être
1publiées sous le titre L’art : excès et frontières . Monsieur le
professeur Pedro San Gines de l’université de Grenade,
coorganisateur avec François Soulages, d’un colloque
2intitulé Fronteras, conflictos y paz et d’un autre, à venir, qui
portera sur les frontières, la mémoire et l’exil. Madame le
professeur Aniko Adams, de Budapest, impliquée dans la
préparation d’un colloque consacré à l’homme qui rêve,
l’expérience de la frontière, aux côtés de François Soulages et
d’Éric Bonnet. Tous ont contribué, par leur présence, au
rayonnement international de Paris 8 et à la circulation des
êtres et des idées, sans oublier des images, sans laquelle il
n’est pas de pensée libre et peut-être pas de pensée du tout.

On ne peut qu’être frappé de ce que le thème de la
frontière, au cœur de travaux ici rassemblés, occupe une
même centralité dans la démarche de bien des équipes et
laboratoires de l’université Paris 8, connue pour son
ouverture sur le monde qui fut un de ses traits constitutif et
durable ; ce par delà la diversité des approches disciplinaires
et des objets ; en attestant de ce que la frontière est au
nombre des questions aujourd’hui lancinantes qui
cristallisent et rassemblent, en s’imposant pour un
incontournable de la réflexion de chacun. Frontière,
c’est-àdire fronts, affrontements dont nous mesurons tous qu’ils
constituent aujourd’hui autant d’horizons qui menacent.

1 Paris, L’Harmattan, collection Eidos, série RETINA, 2014.
2 Pedro San Ginès & François Soulages (dir.), Fronteras, Conflictos & Paz,
Granada, Edición de la Universidad de Granada, Colección Eirene
Instituto de la Paz y los Conflictos, 2014, 282 p.
Pedro San Ginès & François Soulages (dir.), Frontières, Conflits & Paix,
Granada, Edición de la Universidad de Granada, L’Harmattan,
Colección Eirene Instituto de la Paz y los Conflictos, 2014, 280 p.
6
Mais aussi bien confrontations, en ce qu’elles ont
d’éminemment productif et stimulant, permettant peut-être
- il nous faut tous aujourd’hui inventer - de passer de l’autre
côté du miroir pour construire ensemble.
A ces questions devenues communes, la réflexion
qu’ont engagée les auteurs de cet ouvrage apporte des
propositions de réponses qui leur sont propres. L’art et les
images ne sont-ils pas susceptibles entre tous de formuler le
sens de ce qui émerge, de ce qu’on ne saurait encore
formuler en termes conceptuels et parfois de ce qui n’a pas
encore de sens et qui pourtant ne s’en affirme pas moins ?
Les langues, obstacles, peuvent-elles s’affirmer pour des
modalités du lien retrouvé et de la circulation sur d’autres
modes que sur celui que propose la globalisation, à l’origine
d’une langue prétendue commune qui masque plus qu’elle
ne révèle ? Autant de pistes que ces pages se proposent de
déchiffrer.

Danielle Tartakowsky
Présidente de l’Université Paris 8









Vifs remerciements
au Labo AIAC de l’Université Paris 8,
à RETINA.Interational, à ECAC,
à Valérie Cavallo, à Marie & Maurice Dallut,
à Cécile Girousse, à Adeline Liébert,
à Vincent Metzger & à Bertrand Naivin
qui ont permis la réalisation de cet ouvrage.
François Soulages
7












ENJEUX




Philosophie & art




Chapitre 1

Pluralité positive des langues & des frontières


[…] la distinction essentielle
entre langue et calcul […]
Husserl,
18 juillet 1891


Représentations & interhumanité

Si la langue était calcul, il pourrait n’exister qu’une
3seule langue ; or la langue n’est pas calcul, nous rappelle
Husserl, lui qui, justement, reprit ultérieurement l’idée de
mathesis universalis ; cela légitime donc la pluralité des
langues ; cela explique donc les frontières des langues.
4Critiquer Leibniz, autre adepte de la mathesis universalis ?
La langue n’est pas pur logos ; elle est habitée par le
mythos, tout comme le conscient est habité par
l’inconscient ; les frontières sont plus de l’ordre du second
que du premier ; mais ne nous trompons pas avec les
frontières : qu’elles ne soient pas n’importe comment et
n’importe où ! Nature et lieu, géopolitique et topologie.

3 Cf. Chapitre 6 de cet ouvrage « Pour une langue universelle ? » de Pedro
San Ginés.
4 Cf. supra.
11
Comment alors penser ces frontières des langues ?
En effet, chaque langue constitue un monde :
certes un monde linguistique, mais aussi un monde matériel
et spirituel, sensible et intelligible, conceptuel et
symbolique ; car une langue est plus qu’un instrument d’un
peuple ou d’une culture, voire d’un art ; elle est ce qui
permet de se représenter le monde, de se représenter la
culture et l’art, de se représenter un peuple, de se
représenter soi-même ; mieux de s’interroger sur le monde
et sur soi, quand la langue opère une réflexivité par la
5pensée – déjà Socrate - et par la poésie – encore Mallarmé .
Doit-on pour autant penser que chaque langue se
coupe des autres langues par son extraordinaire capacité à
représenter selon un certain point de vue son peuple, sa
culture, son monde ? Qu’entre les langues il n’y a que des
frontières séparatrices et infranchissables ? Ce serait oublier
les sujets des langues, et leurs usages et leurs histoires.
D’abord le monde n’est pas que le monde de telle
langue. Car il y a d’autres langues qui ont la même fonction.
Certes une langue a des frontières que, d’ailleurs,
elle constitue. Mais qu’est-ce qu’une frontière ? Une
frontière n’est pas un mur ; une frontière n’est pas non plus
une porte ; une frontière est un possible – mur/porte,
clôture/passage, fermeture/ouverture. Ainsi une langue est
un constituant d’un monde possible, un constituant de
mondes possibles, un constituant d’un rapport possible à
des mondes possibles ; seuls le dogmatisme et le
totalitarisme qui sont toujours très puissants dans l’histoire
et l’actualité croient ou rêvent d’un seul et unique monde et
corrélativement d’une seule et unique langue. Il faut donc
6relire 1984 :

Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand
personne ne parlera plus une autre langue. […] Nous détruisons
chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots.

5 Cf. Chapitre 9 de cet ouvrage « ‘Donner un sens plus pur aux mots de
la tribu.’ (Mallarmé) » de Christian Doumet.
6 George Orwell, 1984, Paris, Gallimard, trad. Amélie Audiberti, 1950,
pp. 77-78. Cf. supra.
12
Nous taillons le langage jusqu’à l’os. […] Le véritable but du novlangue
est de restreindre les limites de la pensée. […] La Révolution sera
parfaite quand le langage sera parfait.

Et il faut aussi relire le texte inquiétant, en tout cas étrange,
du vieux mythe de La Genèse :

Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. […] Et
l’Eternel dit : « Voici, ils forment un seul peuple et ont une même
langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les
empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons !
Descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent
7plus la langue des autres. » […] Babel.

Il en va donc de la culture et de la politique, de l’art
et de l’humanité. Car l’humanité, c’est d’abord et avant tout
l’interhumanité, l’interhumanité cultivant les frontières
comme des passages pour passants et passeurs, comme des
conditions d’échanges entre les cultures, car la monoculture
est la mort de la culture.
Les frontières des langues doivent donc être
travaillées. Travaillées par le linguiste, l’interprète et le
traducteur, par l’écrivain et le poète, par l’artiste et le
philosophe.
C’est pourquoi ce livre Les frontières des langues fait
appel à des chercheurs de différentes langues : certes le
français, mais aussi le japonais, le hongrois, l’espagnol.
C’est pourquoi il accueille des philosophes et des
historiens, des esthéticiens et des historiens de l’art, des
traducteurs et des sociologues, des poètes et des artistes –
certains auteurs ayant plusieurs de ces qualités ; et tous sont
aussi des hommes ordinaires de la langue – d’une ou de
plusieurs -, tous des citoyens qui ont une voix pour penser,
parler ensemble et voter, car le problème est non seulement
anthropologique et sociologique, mais aussi politique et
esthétique, existentiel et philosophique.


7 Genèse XI, trad. L. Segond. Sur le problème des frontières des langues
pour une religion, cf. supra dans ce chapitre et aussi le chapitre 5 de cet
ouvrage « Le passage à la langue française après Vatican II. Une rupture
de tradition » de Jean-Claude Eslin.
13
Frontières des langues

La langue maternelle & les autres
La langue nous relie certes à notre groupe, mais
surtout à notre mère, car, quoi qu’il en soit de notre
histoire, nous avons un rapport particulier à notre propre
langue maternelle comme nous avons un rapport particulier
au corps de notre mère, à notre propre corps maternel.
8C’est une constance dans la pensée de Dezs ő Kosztolányi :

La notion de langue commence et finit avec la langue maternelle. Les
autres langues, celles que nous acquérons par la suite, ne méritent
pas ce nom.

La première frontière des langues est donc entre
notre langue maternelle et les autres, de même que la
première frontière pour le mammifère est entre le corps de
sa mère et lui d’un côté et le reste du monde (des
mammifères) d’un autre.

Les langues artificielles nous permettent d’indiquer notre domicile,
notre profession ou l’état de notre compte bancaire, mais se révèlent
à peu près impuissantes pour caractériser [...] la berceuse que chantait
notre mère […]. Bref, elles peuvent dire tout ce qui ne mérite pas de
l’être et nous trahissent dès que nous voulons parler de choses
9vraiment importantes.

C’est eu égard à ce rapport intime et fondateur au corps
maternel premier que Kosztolányi parle de « l’infinie
douceur de la langue maternelle » ; la deuxième frontière
des langues alors s’impose entre moi et les autres qui n’ont
pas la même mère au point que, pour cet essayiste et
écrivain hongrois, les langues non-maternelles ne nous
confrontent qu’à l’inessentiel :

Une langue qui ne sert qu’à comprendre et à faire comprendre est, au
10fond, inutile.

8 Cf. François Soulages (dir.), Relire Kosztolanyi, Paris, L’Harmattan, 2006.
9 Dezsö Kosztolányi, Traduction et trahison.
10 Idem.
14
La thèse de Kosztolányi est-elle renforcée par le
fait qu’il soit hongrois et que le peuple auquel il appartient,
eu égard à l’originalité totale de sa langue par rapport aux
autres langues européennes, souffre et jouit de cette
solitude (orgueilleuse) ? Il n’y a pas de langue de la même
famille que le hongrois : cette langue maternelle est alors
parfois vécue comme une langue sans famille, sans triangle
œdipien : grandeur et solitude de cette langue sans sœur,
sans rivale, sans personne.

Que le hongrois soit ma langue maternelle, que je parle, pense et
écrive en hongrois, c’est là le fait le plus important de ma vie. Loin
d’appartenir au monde extérieur […], ce fait-là est plus significatif
que ma taille ou ma force physique. Mystère métaphysique
profondément ancré en moi, ma langue se niche dans mon sang,
11dans mes neurones.

Plus que linguistique, la frontière - pour notre
auteur -, est métaphysique, voire biologique, pour ne pas
dire ontologique, en tout cas existentielle : la langue, c’est la
mère ; il en va de l’inconscient, de la poésie et de l’art –
d’où la réflexion du romancier sur l’impossibilité de la
12traduction ; il en va du rapport constituant à l’enfance et
au moi :

C’est elle qui me permet de m’exprimer avec authenticité dans cette
vie. […] Seule ma langue maternelle me permet d’être moi-même.
C’est de ses profondeurs que jaillissent les cris inconscients que sont
les poèmes. J’oublie alors que je parle ou que j’écris. Le souvenir que
j’ai des mots de ma langue est aussi ancien que celui qui me permet
13d’évoquer les objets qu’ils désignent.

C’est pourquoi cette frontière radicale entre ces
deux types de langues – « La notion de langue commence et
finit avec la langue maternelle. Les autres langues, celles que
14nous acquérons par la suite, ne méritent pas ce nom. » –

11 Dezsö Kosztolányi, Machine et miracle.
12 Cf. le Moment « Traduction & interprétation » de ce livre.
13 Idem.
14 Idem.
15
peut être mise en rapport avec celle que Hannah Arendt
établit entre penser et connaître :

Penser est autre chose que connaître. […] La cognition poursuit
toujours un but défini, que peuvent fixer soit des considérations
pratiques, soit une « vaine curiosité » […] La pensée, au contraire, n’a
ni fin ni but hors de soi : elle ne produit même pas de résultats ; […]
la pensée est « inutile » - aussi inutile, en effet, que les œuvres d’art
15qu’elle inspire.

Cette inutilité est totalement différente chez
Kosztolányi et chez Arendt : pour cette dernière, cette
frontière entre les langues correspond alors à celle qui
existe entre philosophie-art et science-technique, entre deux
types fondamentalement différents de rapports non
seulement au monde et au moi, mais à l’être et à l’existence,
à la représentation et à la présence, à l’humanité et à
l’interhumanité.
Mais, pour Kosztolányi, cette frontière a des enjeux
16politiques, géopolitiques et historiques ; il en va d’une
certaine idée de l’histoire et de la culture qui ne peut être
monoculturelle, ni unidimensionnelle. La critique de la
ème massification des hommes est vive dès la fin du XIX
17siècle, et déjà Chateaubriand parle de « foule » après Saint
18Paul ; notre auteur partage la thèse d’Arendt : « Le
particulier s’efface de plus en plus devant le nombre ; seules
19vivent et dominent les masses. » Devant le nombre, mais
aussi devant le calcul (Husserl), devant « l’empire des
20chiffres et de l’image » (Debray). Kosztolányi aurait été
certainement contre le nivellement de la globalisation
néolibérale qui s’étend depuis la fin des années 70 dans le
monde et qui utilise comme langues le globish et
l’informatique. En effet, il met en avant l’idée de nation et

15 Hannah Arendt, Condition de l’Homme moderne, trad. Fradier, Paris,
Calmann-Lévy, Agora Pockett, 1994, p. 226.
16 Cf. le chapitre 2 de cet ouvrage : « Formes & enjeux d’une littérature
en ‘plus d’une langue’ » d’Adeline Liébert.
17 Cf. supra.
18 Cf.
19 Op. cit., idem.
20 Régis Debray, Eloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, p. 74
16
donne à la langue nationale une fonction cardinale –
passant ainsi de la mère à la nation comme mère du peuple :

Les langues nationales dont les mots et les locutions, transmis de
génération en génération, exprimaient encore la personnalité et
l’immortalité des peuples seraient donc condamnées à mourir. Or,
leur remplacement par une seule langue, qui régnerait en tyran sur le
monde, signifierait la mort de la singularité de ces mêmes peuples.

Perdre sa langue maternelle, sa langue nationale,
c’est perdre sa particularité ; c’est ce qu’a bien compris un
jeune pays nationaliste comme Israël, c’est que n’a pas
compris Vatican II. Il en va sinon de la religion et du culte,
au moins de la culture et de la spiritualité,
étymologiquement de la catholicité – la cathodicité ayant
repris avec la mondiovision le urbi et orbi. En tout cas, il en
va, pour notre auteur, du sens de sa vie même qui n’a de
sens que si la langue dont il est le fils continue à vivre après
sa mort individuelle ; c’est en cela qu’il y a histoire : grâce à
la langue nationale, la nation continue à vivre dans l’histoire
et ce, en faisant l’histoire ; l’histoire est l’histoire de la
langue, de la culture et de la littérature, l’histoire de leur
transmission et transgression.

Certes, je me suis résigné à disparaître un jour. Mais je n’accepte pas
l’idée que ce fragment de ma spiritualité qu’est ma langue maternelle
s’anéantisse à son tour […]. Sans cet au-delà linguistique, la vie serait
vile, indigne de l’homme, et la mort encore plus sombre et encore
21plus désolante.

L’au-delà linguistique donne un sens à l’au-delà
historique, mieux à l’au-delà métaphysique. Les frontières
des langues sont essentielles, car elles renvoient et
résolvent, pour notre auteur, le mystère de la frontière par
22excellence, de la frontière essentielle : celle entre la vie et
la mort. Pour notre romancier, les frontières des langues
sont donc métaphysiques.

21 Op. cit.
22 Cf. l’instructif texte de Nicole Piétri, « La frontière des frontières, c'est
la mort », in François Soulages (dir.), Malraux, le passeur de frontières, Paris,
L’Harmattan, coll. Eidos, série RETINA, 2015, pp. 99-112.
17