Les hommes, les femmes et la communication.

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Français
247 pages
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Description

Selon une idée répandue les hommes et les femmes auraient des difficultés à communiquer et à se comprendre : les femmes seraient bavardes et les hommes laconiques, les femmes préféreraient se confier et les hommes se défier... Les hommes et les femmes parlent-ils la même langue ? En quoi le sexe, le genre et la sexualité influent-ils sur la pratique de la langue ? Cet ouvrage est le fruit d'une recherche sur la question de la construction langagière de l'identité sexuée.

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Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 219
EAN13 9782296924147
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Pour David,
sans qui cet ouvrage n’aurait pas vu le jour.

Je souhaite exprimer ici ma gratitude aux personnes qui ont contribué directement
ou indirectement à rendre la publication de cet ouvrage possible : Catherine Mendez,
lectrice et relectrice inlassable et indéfectible de chaque étape du manuscrit ;Philip Riley,
guide infaillible, pour ses commentaires et ses suggestions ;Alex Boulton qui a corrigé mes
traductions de l’anglais ; Hugo Roussel (studio punkat) pour l’illustration de couverture
et la mise en page ; et Ghislaine Chognot pour ses ultimes et pertinentes critiques.
Je tiens aussi à remercierAnne-Marie Houdebine qui a dirigé ma thèse et rédigé
la préface de ce livre.

Je remercie également l’université Nancy 2, qui m’a accordé un congé de recherche
et tous les collègues duCRAPEL qui m’ont soutenue et encouragée.

Enfin, je tiens à exprimer à ma famille et mes amis mes
un peu délaissés pendant la réalisation de cet ouvrage et
pour leur patience, leur écoute et leur soutien.

regrets pour les avoir
toute ma reconnaissance

SOMMAIRE

PréfaceparAnne-Marie Houdebine.................................................................... 15

INTRODUCTION...................................................................................................... 25

PARTIE I
DE L’EXISTENCE DEPARLERSFÉMININ ETMASCULIN................................. 39

Chapitre1
La pratique du code :
les hommes et les femmes parlent-ils la même langue ?......................................... 43
Chapitre 2
La pratique de la politesse verbale :
les femmes sont-elles plus polies que les hommes ?............................................... 59
Chapitre 3
Les pratiques de conversation :
les hommes et les femmes peuvent-il se comprendre ? .......................................... 75

PARTIE II
LES PARLERS SEXUÉS :UNE NATURE,UNE CULTURE?............................... 93

Chapitre4
Les hypothèsesbiologiques.................................................................................. 97
Chapitre5
Leshypothèsesanthropologiques....................................................................... 109
Chapitre 6
Leshypothèses sociologiques.............................................................................. 125

PARTIE III
PARLERDE, PARLERCOMME ET PARLERÀ:
DU RÔLE FONCTIONNEL DES SEXOTYPESLANGAGIERS............................ 145

Chapitre 7
Discoursd’influence, discours sousinfluence :
la construction d’idéauxcommunicatifs............................................................. 149
Chapitre 8
Labelsde féminité etde masculinité :
la construction d’idéaux sociaux......................................................................... 169
Chapitre 9
La construction interactive d’identités sexuées:
l’expression d’un désir ........................................................................................187

CONCLUSION
MAIS QUEVIENTFAIRE LESEXE DANSLA LANGUE?.................................209

Références bibliographiques.............................................................................217
Index......................................................................................................................235
Table des matières...............................................................................................239

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PRÉFACE
DE LA DIFFÉRENCE SEXUELLEOUDE LA DIFFÉRENCIATIONSEXUÉE,SEXÉE.
par Anne-Marie Houdebine

Langue, mémoire, culture, tissent les corps des animaux parlantsyentrantetles
transformanten êtresparlants. Nonsansdommage;maisil estimpossible qu’il
ensoitautrement. Et voilà que d’étrangesphénomènes se passentdanscescontraintescivilisantes.
Contraintescorporelles: façonsd’êtrevêtuspuisdesevêtir, desetenir cartrès vite les
possibilitésnaturellescommesetenir debout, marcher,tendre la main, parler, donner de
lavoixcomme ditle français, etc. deviennentculturelles. « Carte forcée des signes» disait
le grand linguiste Ferdinand de Saussure. Carte forcée culturelle, impositionsdesfaçons
de dire, danslesquelleslesidentités, ressemblancesetdifférences se forgent.
Ainsisetransmettentlescivilisations, àtraverslesdiscours, lesactualisationsde la
langue,sasymbolisation dumonde etlescomportementsde l’entourage,toutce quitisse
unsujetàson corpsacceptantoudéfendant. Ce que relèventde nombreuses sciences
humaines, allantde l’anthropologie linguistique ouculturelle à la psycho-socio-logie
voire psychanalyse en passantpar lasémiologie, l’analyse de discours, la linguistique, etc.
s’affrontantaux savoirsde la biologie, de la génétique. Car la question oule problème (?)
de la différencesexuelle, oude la différenciationsexuée, autrementditencore durapport
sexe-langue oudesrapports sociauxdesexesetde leur imposition,transmission
discriminante faitcouler beaucoup d’encre et s’affronter différentsdomaines. En particulier pour
entémoigner celui qu’on appelle aujourd’hui,gender studies,sur le modèle desétudes
anglo-saxonnes, oupour parlervrai états uniennes, qui furentparmi lespremières, grâce

au mouvement féministe, à mettre ces questions sur la scène non seulement publique,
mais scientifique. Les études américaines ouvrirent le feu et aujourd’hui encore, même si
les françaises sont nombreuses, elles le sont nettement moins que leurs contemporaines
d’Outre-Atlantique, comme on le verra dans ce bel ouvrage qui présente une très riche
recension de ces diverses recherches. L’abondante bibliographie qui clôt ce livre le montrera
à qui voudra s’yplonger pour continuer le chemin parcouruavec Sophie Bailly.
Car ils’agitd’un parcours, clairementindiqué dansl’introduction,traversantentrois
parties, quasitouslesentoursdesquestionsdesrapports sexe-langue, abordéesau travers
de différentsdomainesde recherche oude pensée, c’est-à-dire par le biais social ou verbal,
descriptif linguistique oudiscursif ouencore idéologique dégageantles stéréotypes sexués
(partie 1), jusqu’à leur rôle fonctionnel de conformitésociale, pragmatique, idéologique
(partie3);en passantparun rappel despositionsdes sciencesditesplusexactes, ouplus
dureslesbiologiques, neurologiques, etc. (partie2, chap. 4), ouplus sociologiques(chap.6)
Etcela dèsleur nomination.
En effet, comme on l’a déjà ludanscesquelqueslignes, nombreuses sontlesfaçons
de dénommer detellesétudesetanalyses, longtempsinexplorées. Aumomentde leur
extension il fautle rappeler, mêmesi la différencesexuelle, immédiatementperceptible
visuellementoucompréhensible dufaitde la reproduction, n’a jamaisété ignorée deshumains,
quelle quesoitla compréhension que lespeuplesen aienteuetdont témoignentles
mythesde la création oude l’enfantement(cf. chap. 5).
La question du sexuel oudu sexué futlongtempsignorée des scienceshumaines:
lesanthropologues(mâles) interrogeaientlescivilisationsqu’ilsdécouvraientà partir de
leursexpériences, de leursregards ;leurs témoinsétantlesplus souventdeshommes,
sansmême qu’ils s’interrogentà cetégard. Lavenue de femmesdansce domaine, comme
dansd’autres, ainsi MargaretMead (p. 117), a faitapparaître que leursanalysespouvaient
êtresoumisesà leurspropres stéréotypes ;comme il en estencore aujourd’hui. Ontrouvera
desexemplesde cetordre danscetouvrage, quis’interrogesur nospratiquesdiverses,
discursiveset ycompris scientifiques, en constatantqu’elles sont tropsouventencore
influencéespar nospropresconformismes, leschercheursn’échappantpasà leurs« propres
préjugés» (chap. 4, p.102). Ce qui lesrendsubjectives, historiquement situéesalors
même qu’on les voudraitoudéclare objectives. Qu’ils’agisse, d’anthropologie, desociologie,
de linguistique, d’analyse de discoursd’étudevariationniste etinteractionniste, etc. Un
exemple entre autres: l’agressivité masculine, la douceur féminine (p. 102-107). Ces
« naturalisations» ou« essentialisations» masquant souventdesdiscriminations sociales,
despouvoirs sociauxquise reconduisentdepuislongtemps(chap.6, p. 126-133).
Une autre grande absente de cesrecherchesenscienceshumaineset sociales, c’est
longtempsla langue, etpartantle poidsdulangage, desdiscours– notion prise au sens
trèslarge (intro, p.31) – qui constituentjustementle pointde focalisation de l’ouvrage
de S. Bailly ;elleyrappelle que leslanguesparlentles sujetsetce de façon différentielle,

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hiérarchisée, inégalitaire; selon lesrégions, lesclasses socialesetles sexes. Nonseulement
certainesd’entre ellesdifférencientlesfaçonsde direselon les situations,selon
lesinteractions(en japonaispar exemple), maisaussiselon les sexescomme l’a montré dès
lesannées1974, l’excellentouvrage, jamais traduiten français, de MaryRitchie Key,
Male, female language, montrantque danscertainsidiomes(comme chezlesArawak
etCarib) existent une langue deshommeset une langue desfemmes, repérablesà
différentsniveaux ;detellesorte que desactivités, à nos yeuxidentiques,sontnommées
différemment selon qu’elles sontparléespar les unesoupar lesautres(bilinguisme par
exclusivité);ce qui implique que certainsmotsoudiscours sontinterditsà chaquesexe.
Situation rare,unbilinguisme par préférencec’est-à-dire l’usage determescommunsà
tousavec quelques variations spécifiantes,selon les sexes(M. Ritchie Key, Ann Bodin)
se révélantplusfréquent. S. Baillycite largementleurs travauxainsi que d’autresplus
récentsd’anthropologues, ethnologues,sociologues,sansoublier biologistes, généticiens,
psychanalystes(partie2).
Ainsi, de même que les tonalitésouhauteursdes voix, lesfaçonsde parler (lesmots,
les tournuresde phrase, lesintonations, lesmodesde questionnements, lesmodalisations
tellesquepeut-être,sans doute), leshétérogénéitésdiscursives(appel à autrui,
interrogativesincises, commesi vous voulez,si je puis dire,ne croyez-vous pas,si vous permettez, etc.),
peuventindexer hommesoufemmes: faire mâle oufemelle. Plusmême ce nesontpas
seulementlesfaçonsde parler quisont sexualisantesmaislesmotsmêmesdeslangues
quitraitentinégalitairementleshommesetlesfemmes. Par exemple, en
lesrendantinvisibles sousl’accord dugenre : le masculin l’emportant sur le féminin ! ouen
lesdépréciant. Ainsi en est-il danslesconnotationsqui colorentde façon péjorante les termes
féminins(cf.gars,garce,mâle/femelle,savant/savante,filleéquivalentdeprostituée, etc.). Il
enva alorsdesmotscomme desmétiersquand ils se féminisent! Ontrouvera danscet
ouvrage detrèsrichesexemplesde cesphénomènes, en particulier dansla première partie
où sontrecensésde nombreux travaux sur cesquestions ;qu’ils’agisse de lavariation
linguistique ensyntaxe, danslesprononciations, lesrapportsauxnormesouaux usages
de prestigesauxquels sontplus sensibleslesfemmesque leshommesquand on en reste
auxgénéralités. Car S. Baillymontre qu’ensituationsociale d’infériorité oupour obtenir
quelque avantage,tout un chacun (homme doncycompris) peutadopter lesattitudes
discursivesdesoumission, demande, ouminauderie, qu’on prêtevolontiersauxfemmes.
Quoiqu’on pense, leshommesbavardentautantqu’elles, mêmesi leurs thématiques
discursivesdiffèrent. Constatqui a amené l’auteure,untemps, à parler de cultures sexuées
différenciées(subcultures, cf. chap. 5);ce qu’elle nuance aujourd’hui. Il peutégalement
s’agir de phénomènesd’extension pluslangagière questrictementlinguistique, ouplus
sémiotique,tel l’usage de formesourituelsde politesse, oul’inverse : d’injures, de jurons ;
souventencore interditsauxfemmesdanslesreprésentations sinon danslesfaits(chap.2).

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La sexuation des discours ou des interactions ou conversations est également étudiée;
la densité desdiscours, les silences, lesfaçonsdes’interrompre, de questionner, les
enchevêtrementsde parole, leursemphasesouatténuations,souventattribuéesaux
femmes(partie 1, chap. 1, chap.2., p.64-73 ;chap.3, p.78-86). MaisS. Baillynuance;
il nes’agitpasde généraliser. Certesle facteursexe peut-être cause
devariationslinguistiquesmaislescausalitésde celles-cisontplurifactorielles ;il fautdonc lesmettre au
joursans trop desubstantialisation autrementdit sansessentialisme – mêmesi certaines
théorisationspenchent verscettesorte d’innéisme (partie2) ounaturalisation(comme
disaitR. Barthes), masque desacquis. Car l’humain estcontraintdese civiliser, constitué
de récits, par l’Histoire etlesocial (au senslarge), œuvrantdanslesdiscours, lesinteractions
(partie2, chap. 5 et 6). Ainsise dépose en chacun, chacune, ce qui faitlangue «trésor des
signifiants» (Lacan) et transforme l’être ensujetparlantdetelle ou telle époque, detelle
ou tellesociété humaine, detelle ou telle culture.
Cesconditionnementsinfluencent tousles sujets, mêmesi c’estplus sourdement
pour leschercheurs, quelsqu’ils soient. Il enva de même lorsdesétudes sur l’influence
de lavariablesexuelle danset sur lescomportements verbauxounonverbaux. Qui la
cherche, latrouve, plusmême la démontre. Les« généralisations savantes» comme « les
étudesempiriques» renvoient souventà des stéréotypesacquis(p. 90). Ce qui explique
que les sujetsen aientplusoumoinsconscience etque diversphénomènesidéologiques,
projectifsinterviennentplus, dèsqu’ils’agitde différencier parlersoucomportements
« féminins» oumasculins». On connaîtdesexemplesdetellesprojections: lespropos
deshommesetdesfemmesnesontpasentendusde la même façon, lorsd’interviews, de
conférences, de conversations, detextesde fictions.
Atraverslesnombreusesetimportantesrecensionsqu’elle produit, quasisurun mode
ethnographique, etce de façontrès synthétique etdidactique à la fois, S. Baillymontre
danslespremière etdernière partiesdeson ouvrage, combien cette différenciationsexuée
existe danslesreprésentations, danslesprojections, danslesdiscoursdes sujets. C’estpar
euxqu’ellesetransmet. Ce qui implique que les sexotypesrelèventplusdesreprésentations
sociales, desimaginaires socio-culturels, que deslangueselles-mêmes. S. Baillyavance
quesi cesdifférences sontrepérables,si pour chacune d’entre ellesl’analyse paraîtjuste
révélation, la mise en regard desdiversesétudes témoigne detantde fluctuations voire
de contradictionsdanslesrésultatsque lesconclusionsdoiventêtre fortementnuancées
(partie 1 chap.3); si fortementqu’ellesconduisentàs’interrogersur lesrésultatsdégagés ;
ilsparaissentalorsrelever plusd’interprétationsinfluencéespar desconformismes, des
stéréotypes, des sexotypes, que desanalysesobjectives(chap. 4).
Ce qui l’amène à questionner le pourquoi de cesconformismesetà lesinterpréter
commeune auto-reproductionsociale etidéologique, favorisantlastabilité des visionset
partantdescomportementsainsi que leurtransmission, imposition normées(partie3).

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La langue comme la société, les discours, les comportements, participant dès l’enfance
dans les paroles des parents, les jouets, etc. (chap. 5) de cette transmission codifiée des
sexotypes, ou stéréotypes sexés. Je reprendsalorsl’innovation lexicale de l’auteur pour
témoigner de cette imposition qui assigne chaquesujetàunsexestable,se repérantdans
desfaçonsde dire, dese comporter, alorsque l’identité de chaque humain estbien plus
mobile, mouvante, plurielle (chap. 9)ycompriscelle qu’on ditattribuée dèsl’enfance et
qu’on appellesexe, plus souventdénotée en françaisparmasculinetfémininouhomme/
femmeplusque parmâleetfemelle, comme le faitl’anglais.
J’ai ditplushaut, à proposde cesrecherches, que desproblèmes se posenten outre
aujourd’hui, à l’âge de leur prise en compte extensive, « dèsleur nomination ».Ce que
montretrèsjustementSophie Bailly, ce dèsl’introduction deson ouvrage.
Commentnommer ces travaux? Comme on a pule lire danslesparagraphesqui
précèdentetpour m’yêtre moi-même consacrée, jesaisavoir erré entredifférence sexuelle,
différenciation sexuée,sexuation,rapports sociaux de sexe. La première expression renvoyant
plutôtà la différence anatomique,supposéevisible, extérieurementpar desattributs
divers, internesouexternes, qu’ils’agisse de lavoixoudes vêtementsouparfoisdes
longueursde cheveux, des typesd’interditscomportementauxoulangagiers ;liensétroits
entre lescorpsetleursdressagesoucontraintesdonc constructions sociales(partie2)senties
comme rendantimmédiatementperceptible la différencesexuelle;celle quisetrouve
présentifiée par lesappellatifs,monsieur,madame; série non close puisques’yajoute en
françaismademoisellequi faitpercevoir immédiatementla différence detraitementmoins
innée que construite entre homme etfemme puisque c’est une institutionsociale, celle
dumariage, quisoutend cesappellatifs. D’oùlesdeuxautres termesdifférenciation sexuée
ousexuationqui fontapparaître la constructionsociale, et son procès ;ce que les
sociologuesappelaientrapports sociaux de sexeavantd’adopter leterme américain degendersur
lequel revient trèsjustementl’auteur (introduction p.27-30).
En effetqui ditdifférence sexuellel’entend de nature oud’essence :on naîtraithomme
oufemmesansle oula devenir ce quesoutiennentaujourd’hui certaines théorisations
biologiques, génétiques,sociologiques,voire cognitives(partie2, chap. 4-5-6). Etqui dit
sexuationoudifférenciation sexuéel’entend alorsde culture, due au social, à l’apprentissage,
à l’éducation, à l’école, dansla famille (partie 1). Letermedifférenciationinsiste en effet
bien plusquedifférencesur cetaspect, qui renvoie à ceuxd’innéisme etd’essentialisme
(chap. 4). C’estd’ailleurspourquoi lesétudes sur la différenciationsexuellesesont souvent
orientées versla mise aujour desdiscriminations sexuelles,sexistes, danslesociuscomme
dansleslanguesetdanscelles-cisur les traitementsinégauxdesparlersdeshommeset
desfemmes(chap. 5)sur l’invisibilité linguistique de cesdernières,sur leur occultation
sousle genre masculin, leur péjoration dansla langue dite dumépris, la complicité des
femmesà maintenir cesphénomènesetleur façon d’établir descontre-pouvoirs(chap.6);
tous thèmesque l’ontrouvera précisémentetclairement traitésdansce livre,ycompris

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les imaginaires normatifs, les investissements plus importants des femmes sur la langue
et ses formes de prestige (imaginaire fictif ou prescriptif), comme l’avait dégagé ilya
quelque30ansW. Labov, fondateur de lasociolinguistiquevariationniste,
puisinteractionniste ainsi que E. Goffman dont se réclame, entre autresS. Bailly(chap.6).
Et voilà que malgré le développementde ces termes,témoignage de l’augmentation de
cesétudesen France, mêmesi ellesrestentde moindre importance qu’auxUSA comme
entémoigne le nombre dérisoire deschaires universitairesen étudesféministesen France,
le motgendervientenvahir leterrain de cesrecherchesetleur discours ; soitlesgender
studies. Nombre de colloques s’en emparent. Pour avoir œuvré dansce domainesans
l’avoir manié, j’ai quelque difficulté à adopter ceterme,surtoutcomme linguiste, car il
vient se confondre avec le motgenre;nonseulementcelui renvoyantaugenre (type) de
discours, maiscelui qui relève de la morphologie française, à dissocier du sexe. Comme je
l’aisouventécritla tableetle bureaubien que dugenre féminin etmasculin ne procréent
pasdetabouretoudechaise. Notonsd’ailleursquesouventle genre estrapporté au sexe et
confonduavec lui;il impose lasexui-semblance c’est-à-dire l’équivalence entre le genre
etlesexe;c’estainsi qu’une figure féminine incarne La France (Marianne) etque latour
Eiffel peutêtre désignée comme « lavieille dame de Paris».
Or il n’estpasd’autre possibilité detraduction degenderquegenreen français. Certes
la polysémie existe, leslinguistesla connaissentetpeuventl’accepter, pourtant une
réticence insiste. Je lisdanscet usage commeunesorte d’effacement(déni ?) du termesexe,
quis’entendaitdans touteslesautresnominationscitéesplushaut. S. Baillyen notant
l’impropriété degenre, nettementmoinsjustifiable en françaisqu’en anglaisdit-elle avec
raison (introduction, p.27-30), montre qu’avec cetermegenderl’accentestplusfacile à
mettre, à faire entendresur lesplans social, politique,sur la construction d’images sexées
dansl’interaction;doncunesorte de pointdevuesocio-constructiviste (p.32-35). Elle
précise qu’il està comprendre commegenre social(p.27) ce quis’entendaitclairementdans
discrimination socialeetsexuelleourapports sociaux de sexe. Alorspourquoi cetengouement?
S. Baillyle relève etne lesoutientpas. En expliquantla différence entre morphologie et
sexuation (p.30) et sans surfersur lavague métalinguistique mondaine – la mode existe
même enscience ! – ellesoutientcourageusementle motsexeen montrantqu’il présente
« plusieursavantages»sur l’actuelgenre(p.30) eten particulier celui de rappeler que « le
sexe (comporte)une dimensionsociale […et] compte dansl’organisation des sociétés»
(p.30) qui cherchentà maintenir différence etdifférenciationsexéespourse préserver
detoutchangement. Autrementdit, plusoumoinsouvertementoudiscrètement, pour
maintenir despouvoirséconomiques, idéologiquesetpolitiques– onsaitlesdifficultés
de la parité dansce domaine - dansnos sociétéscertesdémocratiquesmais toujoursà
fondementpatriarcal, comme l’a longuementmontré latransmission despatronymes,
mêmesi cette imposition a été remise en cause récemment(2001).

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L’ouvrage, à travers ses recensions, témoigne de problèmes très actuels en insistant sur
ces questions toujours très minoritairement repérées dans le grand public, restées qu’elles
sont trop souvent encore celles de spécialistes. Très actuels aussi, comme par exemple des
analyses sur l’inégalité detraitementdansla dernière campagne présidentielle quantà la
réception desmessagesdesdeuxprotagonistes(chap.6) ouquantà l’observation de leurs
attitudesgestuelleset vestimentaires(surtoutdansce dernier caspour elle; tout se passant
commesiune foisde plusl’apparence desfemmesétaitleur être même). Preuves’il en
étaitencore besoin de l’intrication desrapports société/pouvoir/langue/sexe, excellemment
travaillée dansla partie la plusoriginale dulivre (partie3) oùS. Baillylivresespropres
réflexionsetrecherches.
Elleymontre ces«vérités toutesfaites» dont sesatisfontnombre d’études
scientifiques, jouantà leurtourun rôle de « prescription » influençantlesreprésentationsalors
que les tempschangentetque lesfigementsdestatutsetdes« rôles s’estompent» (p. 147).
Ainsis’enseignent,setransmettentet se maintiennentdescodes socio-culturelspasséistes
(chap.7et8),tantdansl’éducation parentale, l’enseignementetplusencore dansles
médias ;la publicité étant un de ceslieuxprivilégiés,si l’on ose dire. La discrimination
sexuelleyinsiste particulièrement. Onyrelève constammentdes stéréotypesmarqueurs
de différencesexuellesexiste, nonseulementdanslesdiscours, maispar exemple, par la
façon dont sontmisenscène dansles visuelslescorpsdeshommesoudesfemmes, dans
leurspostures(par exemple inclinaison du visage pour lesfemmes, mainsarrondiesen
coupe offerte oucontenantlevisage, poing aufrontindice de concentration, de pensée
(?) pour leshommes);etje ne parle pasde la publicité porno chic etdesesexhibitions
dégradantesdeshommescomme desfemmesmaisbien entendu surtoutde cesdernières.
C’estque le discourspublicitaire n’estpas seulementcommercial,vantant tel ou tel produit
oumarque, il est un discours(une productionsocio-discursive) confortantdesopinions
communes, des valeursmorales,socialesetculturelles stéréotypées(desimaginairesculturels,
une doxa). Il contribue ainsi à maintenir et transmettre des typesconsacrésde « féminité »
etmade «sculinité »essentiellementnaturaliste, naturalisante, des sexes ;tell’éternel
féminin, comme danslescontesoucertainesbandesdessinées, oujeuxhumoristiques,
alorsmême qu’ils seveulentcritiques.
S. Baillyrelève,trèsastucieusement, que detelsphénomènes se rencontrentmême
dansleslieuxoùl’on nes’yattend pas, aucoin d’untestde magazine d’été (p. 157), d’un
ouvrage populaire; thèmesquise retrouventdansnombre d’entretiensqu’elle a menés
(chap.7, p. 163-167) et témoignentd’imaginairesculturelsou« d’idéaux sociaux»,
essentialisantdesdifférencesetlesrapportantau sexe alorsqu’ils’agit surtoutde « divisions
sociales» (p. 170) pense l’auteur qui lesmetaupremier plan, quand d’autres, rappelons-le,
telsSartre ouBalandier fontl’inverse : la divisionsexuelle restantpour euxla fondamentale,
plusprofonde que la division en classe : «La division sexuelle est la division la plus
fondamentale, la plus profondément inscrite au cœur del’humain, bien avant la division en

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classe… C’est le contraire de ce qu’on dit d’ordinaire : la contradiction majeure est celle de la
lutte des sexes et la contradiction mineure celle de la lutte des classes (Sartre, 1961). Larelation
homme/femme est l’assise la plus profonde de toutes lesrelations inégales… et lorsqu’elle est
atteinte, la société paraît encore plus menacée que par la dissidence des classes démunies parce
que minée en ses fondations » (Balandier,Anthropologiques, 1974).
Rappelons aussi Freud qui, s’il prône l’universalisme du genre humain et la bisexualité
en chacun, note comme un des dénis privilégiés le repérage de la différence des sexes. La
question est donc complexe et doit se penser entre deux pôles « L’anatomie influence le
destin » et « on ne naît pas femme ou homme-mâle, on le devient ».
S’acheminant vers la fin de son livre, S. Baillyinsiste davantagesursa propre recherche
etdévoilesespositions ;elle critiqueune foisde plusavec insistancetouslesdiscours
essentialisant, etdifférenciant, en reconnaissantleur efficience eten la dénonçant: en
particulier ce qu’il estconvenuaujourd’hui d’appeler « le retour des sexes» oula «
féminisation de lasociété » (chap. 8, p. 181).Elle metalorsen cause la « crispationviriliste »
de certains(p. 180) dontla position rappelle l’importance politique etidéologique de la
différenciation et son pouvoirsocial. S. Baillyaborde ainsi devraiesetdifficilesquestions ;
et son idéal estautre;l’accentpense-t-elle pourrait, devrait(?) être mis, plutôtquesur
lesdifférences toujoursde faitdiscriminantes,sur lescommensurabilités(communes
mesures, ressemblances) humainesetmême la ressemblance des sexes.
Reviennentalorslesnotionsde bisexualité, de mouvancesexuelle, identitaire,
d’androgynie et,sur le plan linguistique, dedouble coding« doublestandard »,travaillées
par MaryRitchie Key(p. 176-177) hommesetfemmesprivilégiantcertains termes, certaines
tournuresmaisayantaussiune langue commune;elle rappelle lesdivers typesde femmes
construitsdans sesenquêtespar Verena Aebisher (p. 177).
S. Baillyconsidérantque l’identitésexuelle estàtraiter non commeune fixité mais
comme «un processusinteractif etdynamique »,propose ens’appuyant sur quelques
auteurset sursespropres travauxde parler de « galaxiesd’identités sexuelles» (p. 181).
Entémoignentlesdiversesreprésentationsque lescivilisationsetleshumainsontde la
grossesse, desfemmesmecs, de l’homosexualité, de la paternité, desimagesidéaliséesdes
hommes ;qu’ils’agisse despapa-poulesdesannées1980, deschippendaledesannées1990,
desmetro-sexuels, desübersexuels, deslosers sexuelsoudumacho-néoclassiqued’aujourd’hui
(je cite quelques-unsdesesexemples) : « le masculin (mâle) comme le féminin (femelle)se
déclinentaupluriel » (p. 183);cesidentités sexués se construisant surun mode désirant
etinteractif (chap. 9). Je lasuivraisansaucun doutesur le premier point, etmêmesur le
second à condition que nes’y tente pas, ce que l’on entend parfois, comme on l’avuavec
la notion degenrecritiquée plushaut,un effacementde la différencesexuelle;différence
fondantlasingularité, différence construite dèsl’enfance dansle rapportà l’Autre, àsa
parole, àson désir etpas uniquementdanscette interactionsociale, discursive, manifeste.
Latransgression descodes, qu’on croitparfoisaffirmation d’une personnalité, peuten

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effet n’être que désir de reconnaissance, image de soi plus ou moins idéalisée (éthos de
désirabilité selon Goffman);oudésir de pouvoir,social, économique (cf. ce que décrit
S. Bailly, dudiscours sexyouaucontraire duparler-mec, adopté par desfemmes)se
construisantavec oucontre autrui;ou, plusinsuencore, désir d’exister.
Car la parole, le discours sertaussi,simplement,si on peutle dire ainsi, à cela :se
donner existence en disantjecomme l’a rappelé Benveniste : «C’est dans et par le langage
que l’homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité dans sa réalité
qui est celle de l’être, le concept d’ego» etcomme le montre le langage descitésquand les
filles se parlentcomme lesgarçonspour ne pasêtre dévaloriséesetmême plusrejetées,
maltraitées(p.203). Car elles sontpenséesencore et toujoursavant toutcommeun objet
sexuel. L’actualité atroce le rappelle (cf. les violsen réunion –violsmasquéslinguistiquement
sousletermetournantes). Etla publicité porno-chic, auxfemmesdénudéesetauxpostures
indécentes, n’a rientransformé deses visionsbien aucontraire : ainsise perpétueune
scènesociale discriminante, hiérarchisantles sexesetpartantle genre humain.
L’ouvrage estriche. Difficile d’introduire àsa lecturesansle réduire;alorsautant
conclure en réaffirmant sonutilité,son intérêt trèsactuel.
Onyrencontreunstyle, clair, précis,un plan rigoureux servant un cheminement
extrêmementdidactique etpratique, brefunesynthèse radicale. Par la richesse deses
recensionsjamaisfigées, etdesesquestionnements, il deviendrasansaucun douteun
ouvrage de référence, pour ceuxetcellesquis’intéressentauxquestionsde la différence
oudifférenciationsexuée,sexée. Trèspédagogiquil fera décoe :uvrir ce domaine àun
public moinsconnaisseur mais soucieuxdese cultiversur detellesquestions.
Il ouvrira bien desréflexionsetdesrecherchesàvenir danslesdomainesexplorés ;
d’autantqu’avec lesréformes universitaires, on entend qu’ici etlà desgender studiesse
développent ;rappelonsqu’en2006a ouvert sesportesl’IEC (InstitutEmilie duChâtelet)
qui octroie desboursesdoctoralesetpost-doctoralespour desrecherchesféministesou
pluslargementdite degender, que la féminisation desnomsde métiersrestée longtemps
lettre mortes’étend;ce qui donne à entendre que la France,toujoursaussi « gauloise et
machiste » peut-être, rejointpeuà peu sesconsœurs suisses, belgesetquébécoisesquant
au traitementparitaire deshommesetdesfemmes, mêmesi ce parcoursreste malaisé.
Espéronsqu’ainsis’appliquera de plusen pluspeut-être ce queLa Déclaration des droits
de l’hommede 1948 asouhaité produire en ajoutantdignitéàlibertéetégalité«tous les
humains– jesubstitue humainsà hommes–naissent libres et égaux en droit et en dignité».
Nous voilà loin de l’ouvNon prage ?uisquesa rigueur et son honnêtetéscientifique
n’excluentpas unevisée pragmatique et sociale.

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INTRODUCTION