Manuel de pausologie

Manuel de pausologie

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Français
215 pages

Description

D'un point de vue purement formel, une séquence de parole peut être décrite comme des successions de sons entrecoupées par des phases silencieuses. Si les différentes branches qui constituent les sciences du langage se sont largement appliquées à décrire ces séquences sonores par rapport à leurs traits phonétiques, à leur rôle sémantique ou à la façon dont ces différents éléments s'agencent les uns avec les autres, les pauses silencieuses ont donné lieu à un nombre d'études plus limité. Ce manque de travaux sur les pauses est d'autant plus dommageable que celles-ci présentent un caractère essentiel en parole et en discours. Cet ouvrage propose des recherches originales réalisées à partir de terrains sur lesquels les interruptions du signal de parole n'ont donné lieu qu'à peu de recherches.

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Date de parution 05 mars 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140144554
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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21,50 €
Fabrice Hirsch, Ivana Didirková & Christelle Dodane (Dir.)
Manuel de pausologie
Recueil de recherches sur les pauses présentes dans la parole et le discours
LANGUE et PAROLE
Manuel de pausologie Recueil de recherches sur les pauses présentes dans la parole et le discours
Langue et Parole. Recherches en Sciences du langage Collection dirigée par Henri Boyer (Université de Montpellier 3)
Conseil scientifique C. Alén Garabato (Univ. de Montpellier 3, France), M. Billières (Univ. de Toulouse-Le Mirail, France), P. Charaudeau (Univ. de Paris 13, France), N. Dittmar (Univ. de Berlin, Allemagne), F. Fernández Rei (Univ. de Santiago de Compostela, Espagne), J.-L. Léonard (Univ. Paris-Sorbonne, France), A. Lodge (St Andrews University, Royaume Uni), I.-L. Machado(Univ. Federal de Minas Gerais, Brésil), M.-A. Paveau (Univ. de Paris 13, France), P. Sauzet (Univ. Toulouse-Jean Jaurès, France), G. Siouffi (Univ. de Montpellier 3, France).
 La collectionLangue et Parole. Recherches en Sciences du langagedonne pour objectif la publication de travaux, individuels se ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés (et controversés) duCours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine : descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de ses/ leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Elle est également ouverte aux travaux concernant la didactologie des langues-cultures.  La collectionLangue et Parole souhaite ainsi contribuer à faire connaître les développements les plus actuels d'un champ disciplinaire qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles. Rappelons que par ailleurs la CollectionSociolinguistiquede L'Harmattan intéresse les recherches orientées spécifiquement vers les rapports entre langue/langage et société.
Dernières parutions
Yusuf POLAT (dir.),Traduction et linguistique, les sciences du langage et la traductologie,, 2020. Lucia RACKOVA et François SCHMITT,Les interférences linguistiques du français sur le slovaque. L’exemple du système verbal, 2019.
Fabrice HIRSCH, Ivana DIDIRKOVÁ& Christelle DODANE(dir.)
Manuel de pausologie Recueil de recherches sur les pauses présentes dans la parole et le discours
© L’HARMATTAN, 2020 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Parishttp://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-19621-3 EAN : 9782343196213
PREFACE
Par Gilles SIOUFFI Université de Paris-Sorbonne, France
Une grande différence entre l’oral et l’écrit est qu’à l’oral, on est bien obligé de s’arrêter. Ne serait-ce que pour respirer… À l’écrit, en revanche, on ne peut pas dire que la pause soit une absolue obligation. L’écriture, qu’elle soit manuelle ou outillée, est un processus qui ne mobilise pas le corps de la même manière. Il est possible, d’ailleurs, en écrivant, de ne faire absolument aucune pause. Dans l’Antiquité, il existait une manière d’écrire, appeléescriptio continua, qui a été utilisée par les Étrusques puis par les Romains, et qui enchaînait tous les caractères à la file, sans ponctuation ni espaces ni séparation entre les mots et les phrases. C’est peu dire que ce devait être sans doute assez difficile à lire… Même sansscriptio continua, avec des espaces, et éventuellement des signes de ponctuation, la lecture demande un déchiffrement visuel qui est une opération assez différente de celle qui produit l’identification des unités linguistiques. La meilleure solution, souvent, est d’« oraliser », autrement dit de lire à haute voix, la parole restituant spontanément les pauses nécessaires à la compréhension. C’est ce qu’on fait, enfant, lorsqu’on apprend à lire. Alberto Manguel, dans sonHistoire de la lecture(Actes Sud, 1998), nous rapporte que Cicéron répétait ainsi à haute voix ses textes avant de devoir les lire en public. Ce qu’on appelle la ponctuation – insertion d’abord succincte de points en haut de la ligne dans les manuscrits pour indiquer des séparations de mots – fut inventée pour rendre la lecture silencieuse de l’écriture plus commode. Si le phénomène technique de l’écriture, dans son principe, ne mobilisant pas les organes articulatoires et le souffle comme la parole, ne nécessite pasà priori de pauses, il en est ainsi, également, de la réalisation écrite du discours. L’écriture, tout d’abord, ne s’inscrit pas dans le temps de la même manière que la parole. On peut ralentir son écriture, l’accélérer, revenir sur ce qu’on a fait – beaucoup plus facilement aujourd’hui avec les
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traitements de texte –, marquer des pauses sans que celles-ci se voient à la lecture, en créer d’artificielles… L’écrit, dans son principe, est d’abord tendu vers ce qui va fairetexte, c’est-à-dire unité large de fonctionnement, qui n’a ni début ni fin assignés à l’avance, et nul besoin intrinsèque de faire des pauses – manifestant seulement, pour faire texte, précisément, un besoin de cohérence et de cohésion. Si on s’arrête, c’est la phrase. Mais la phrase est-elle absolument nécessaire ? Les plus anciens documents écrits dont nous disposons sont souvent des textes compacts, denses, qui existent par eux-mêmes de cette manière. Aujourd’hui, on est parfois confrontés, dans la vie de tous les jours, à ces sortes de « blocs » qu’un scripteur a déroulés sur le sol, sur un mur ou différents supports. Le procédé est commun dans l’art contemporain. Depuis Proust, nombreux sont les écrivains qui ont proposé – et publié – des textes aux phrases interminables, qui semblent ne jamais devoir s’arrêter. DansLa Mort de VirgileBroch (1945), de d’Hermann nombreuses phrases font plusieurs pages. En français, il existe au moins deux romans récents composés d’une seule phrase : Comédie de Marie N’Diaye (1987) etZoneMathias Enard de (2008). La grande difficulté est de rester lisible. Et il faut, probablement, un grand écrivain pour y parvenir. Sans doute ces écrivains comme ces artistes exploitent-ils une tendance foncière de l’expression humaine, qui est de ne pas s’arrêter. Les textes que produisent les personnes souffrant de psychoses ou de troubles mentaux sont souvent de cette sorte dense, compacte. La folie ne fait pas de pause. Elle enchaîne, elle remplit. Les enfants, également, rédigent volontiers « à la file », sans ressentir l’envie de s’arrêter. Indépendamment de la folie ou de l’enfance, si l’on examine les correspondances manuscrites ou les écrits de ceux que l’on appelle les « peu lettrés » dans l’histoire (domestiques, ouvriers, soldats et leurs familles…), on y remarquera aussi une tendance à ne jamais s’arrêter, à rebondir toujours sur les articulations du discours pour produire, au final, ce qui ressemble à un flot continu. Parfois, seule la limitation apportée par l’espace amène à mettre un point final. Tout se passe comme si, toujours tendue vers l’avant, l’écriture ne se proposait pas de fin, et pas de pause.
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À l’écrit, introduire des pauses, que ce soit en faisant des phrases bien délimitées, en isolant les propositions, ou en introduisant des alinéas, des blancs, est donc quasiment toujours synonyme de travail sur le sens, sur la communication. Il n’y a pas de pause « subie », à l’écrit, rendue obligatoire par le mécanisme. Certes, les pauses sont les bienvenues, notamment pour le récepteur, mais elles ne font que s’intégrer dans un continuum qu’on perçoit entre ce qui est quasiment exigible et ce qui relève plutôt du confort, voire du luxe, ou de l’effet. D’ailleurs, on peut augmenter indéfiniment la grandeur et la fréquence des pauses. Certains textes poétiques de l’époque récente présentent presque davantage de pauses que de texte… Beaucoup de choses s’y jouent dans les « blancs », précisément, qui sont alors loin d’être des « vides », mais se chargent d’autant de sens que ce qu’ils séparent. Faire une pause : faire du sens. Donner du sens à ce qui précède, à ce qui va suivre, à ce qui se joue, précisément, le temps de la pause. Organiser le sens, l’articuler, le structurer. Car, à l’écrit, la pause est quasiment toujours une structure, elle définit une structure. Et qui dit structure, dit niveau linguistique. Pour quelqu’un qui travaille sur l’écrit, ce qui s’y révèle de passionnant lorsqu’on y examine les pauses, c’est comment ces pauses installent une lecture linguistique, et quelle sorte de lecture linguistique. Mais qu’en est-il à l’oral ? Lorsque nous sommes en prise avec ce phénomène d’abord purement physiologique qu’est la parole ? Ici, un continent nouveau et infiniment plus vaste s’ouvre, où l’on découvre tout d’abord les nécessités articulatoires de la pause, ses accidents, ses rythmes imposés, ses dysfonctionnements, voire ses pathologies. Comme l’indiquent Fabrice Hirsch et Christelle Dodane dans l’introduction du numéro deLangagesl’organisation qu’ils ont consacré à « spatiale et temporelle des pauses en parole et en discours » (Langagesn° 211, septembre 2018), la pause ne fait pastoujourssens, à l’oral, et c’est en cela, alors, qu’elle inaugure un moment d’interprétation particulièrement riche et complexe. La rhétorique ancienne distinguait l’interruption vraie, produite par une cause extérieure, de l’aposiopèse, ou réticence, qui
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témoigne d’une volonté expressive. Si la première peut parfois faire sens, seule la deuxième peut être qualifiée de figure, puisqu’elle manipule consciemment le déroulement du discours. On voit bien, à cette distinction, que la rhétorique essayait de faire le tri dans ce qui, à la simple réception, présente parfois des ambiguïtés. Comment interpréter une pause, donc, comment l’expliquer, si on tient à la dimension explicative dans la recherche linguistique ? C’est ici que la démarche ouvre un champ de recherches particulièrement vaste, susceptible de solliciter presque tous les domaines des « sciences du langage », de la prosodie à la sémantique, en passant par la syntaxe, l’acquisition, la pathologie du langage, la rhétorique… – sans exclusive, bien sûr. Les travaux de Claire Blanche-Benveniste et de Mary-Annick Morel, entre autres, avaient déjà bien montré comment une étude attentive de la structuration du discours oral, ou de la parole, permettait de comprendre autrement la grammaire, et décalait le regard sur l’énoncé qu’avait construit une réflexion seulement adossée à l’écrit, aidée notamment par un sens normé de la ponctuation. Depuis, de nouvelles études sur l’écrit non standard et l’écrit non ponctué ont permis d’explorer encore davantage les ressorts cachés de la structuration du discours, et ses niveaux plus ou moins conscients d’organisation. De leur côté, les phonéticiens et les prosodistes ont considérablement diversifié leurs approches et leurs outils, comme le montre le présent volume. De nouveaux travaux émergent également sur les différents modes d’articulation entre écrit et oral dans notre vie langagière – modes dont l’oralisation ne représente qu’un aspect. De quoi motiver le programme d’une « pausologie » qui déploie ces recherches et associe ces domaines à partir de cet observable si intrigant qu’est ce petit moment d’interruption où la communication, entravée, suspendue ou stimulée, suscite un retour sur elle-même. Vive les pauses, donc, la pausologie, et le mystère de ce qui s’y joue ! Gilles Siouffi
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