Norme(s) et identité(s) en rupture

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Français
189 pages
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Description

Cette livraison des Cahiers Internationaux de Sociolinguistique renvoie à une préoccupation centrale de la sociolinguistique urbaine : faire valoir les tensions, sinon les conflits, non seulement entre les différents groupes sociaux qui occupent et structurent l'espace dit urbain, mais encore la façon dont les individus tentent de concilier leurs habitus de tous ordres avec des contraintes et processus toujours situationnels. Les normes qui sont ici globalement questionnées relèvent des normes identitaires urbanisées et la rupture dont il est question rend compte de la complexité de reconfigurer un espace langagier de référence lorsque celui-ci est fragmenté par la mobilité.

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Date de parution 02 janvier 2012
Nombre de lectures 66
EAN13 9782296477728
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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NORMES ET IDENTITÉS EN RUPTURE
MIGRANCE, PLURILINGUISME ET SÉGRÉGATION DANS
L’ESPACE URBAIN
CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE
Dirigés par Philippe BLANCHET et Thierry BULOT

Comité de rédaction (par ordre alphabétique)
Armstrong Nigel (Université de Leeds, Royaume-Uni), Bertucci
MarieMadeleine (Université Cergy-Pontoise, France), Blondeau Hélène (Université de
Floride, Gainsville, USA), Boudreau Annette (Université de Moncton, Canada),
Calvet Louis-Jean (Université de Provence, Aix, France), Erfurt Jurgen (Université
de Frankfort sur le Main / Allemagne), Feussi Valentin (Université François
Rabelais, Tours, France), Gadet Françoise (Université Paris X, France), Hambye
Philippe (Université Catholique de Louvain, Belgique), Heller Monica (Université
de Toronto, Canada), Huck Dominique (Université de Strasbourg, France), Jones
Mari C. (Université de Cambridge, Royaume-Uni), Klaeger Sabine (Université de
Bayreuth, Allemagne), Gudrun Ledegen (Université Rennes2-UEB, France),
Lounici Assia (Université d’Alger, Algérie), Marcellesi Jean-Baptiste (Université de
Rouen, France), Messaoudi Leila (Université de Kénitra, Maroc),
MoussirouMouyama Auguste (Université de Libreville, Gabon), Pöll Bernhart (Université de
Salzburg, Autriche), Rispail Marielle (Université Jean Monnet, St Etienne, France),
Robillard Didier de (Université François Rabelais, Tours, France), Singy Pascal
(Université de Lausanne, Suisse), Telmon Tullio (Université de Turin, Italie), Rada
Tirvassen (Université de Maurice), Tsofack Jean-Benoît (Université de Dschang,
Cameroun), Vicente Angeles (Université de Saragosse, Espagne).

Ligne éditoriale
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE ont pour vocation
première de rendre compte des recherches et réflexions en cours sur la pluralité
linguistique, notamment – mais pas exclusivement – dans l’espace francophone (en
y incluant le territoire français) et d’assurer, par la confrontation des modèles
théoriques et des méthodes diverses dans le champ, la rencontre des différents
courants constitutifs de la sociolinguistique contemporaine. Sans que cela soit
exclusif, les travaux publiés doivent permettre de faire valoir la pertinence des
approches qualitatives en sociolinguistique et de structurer la discipline en proposant
systématiquement de questionner les théorisation(s), méthodologie(s) et cadre
épistémologique de la recherche présentée et leur pertinence pour la connaissance
des situations et phénomènes observé(e)s.
La langue de diffusion privilégiée des CAHIERS INTERNATIONAUX DE
SOCIOLINGUISTIQUE est le français (orthographe recommandée ou non), mais des
textes dans les autres langues de diffusion scientifique sont effectivement attendus
(sous réserve des compétences linguistiques des membres du comité de rédaction).
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE publient des numéros
thématiques une à deux fois par an sous la responsabilité scientifique d’un-e ou
plusieurs chercheur-es qui en assurent également le travail de coordination.
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE acceptent des articles
isolés relevant de la discipline qui paraissent dans la rubrique « Varia » ainsi que des
comptes-rendus d’ouvrages et/ou de livraison de revue. Ces textes sont soumis au
Comité de rédaction pour proposition de publication.
Les CAHIERS INTERNATIONAUX DE SOCIOLINGUISTIQUE ne renvoient pas les
documents envoyés de manière isolée en cas de non-publication.
4 Sous la direction de THIERRY BULOT
Avec la collaboration d’Anne Morillon
NORMES ET IDENTITÉS EN RUPTURE
MIGRANCE, PLURILINGUISME ET SÉGRÉGATION DANS
L’ESPACE URBAIN
Cahiers Internationaux de Sociolinguistique 2011
Maquette de couverture : Pierre du Guiny
L’Harmattan Mis en page sous la responsabilité des Cahiers Internationaux de
Sociolinguistique
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56669-9
EAN : 9782296566699
INTRODUCTION
1NORMES ET IDENTITÉ EN RUPTURE


1 CONCEVOIR LA LÉGITIMATION DES ESPACES URBAINS : MIGRANCE
ET MIGRATION
2Le thème de ce volume renvoie à une préoccupation centrale de la
sociolinguistique urbaine : faire valoir les tensions, sinon les conflits, non
seulement entre les différents groupes sociaux qui occupent et structurent
l’espace dit urbain, mais encore la façon dont les individus tentent de
concilier leurs habitus de tous ordres avec des contraintes et processus
toujours situationnel(le)s (Agier, 1999). De fait, si les normes qui sont ici
globalement questionnées relèvent des normes identitaires (Ledegen et
Bulot, 2008 : 8), au sens où « elles sont à rapporter, à corréler à un faisceau
d’attributs sociolinguistiques certes non consensuels mais cependant sans
cesse réinvestis dans les discours des acteurs comme communs, voire
communautaires », la rupture dont il est question (Martini, 1993 ; Bulot,
2008) rend compte de la complexité de reconfigurer un espace (dont
langagier) de référence lorsque celui-ci est fragmenté par la mobilité ; que

1 Thierry Bulot, PREFIcs EA 3207 Université de Rennes 2, PRES Université
Européenne de Bretagne, GIS Pluralités Linguistiques et Culturelles,
thierry.bulot@univ-rennes2.fr
2 Au terme de quatre années de réflexion, le PREFics (Plurilinguismes,
Représentations, Expressions Francophones - information, communication,
sociolinguistique - CREDILIF EA3207 / université de Rennes 2) a organise en 2008
une journée de bilan invitant des institutions et acteurs de terrains et des chercheurs
du domaine à questionner les interrogations théoriques et méthodologiques (par
exemple la documentarisation des recherches) qui ont structuré les travaux du
programme Plurilinguisme et ségrégation dans l’espace urbain. La journée de
recherche avait souhaité envisager, en proposant un espace de parole et de
discussion à une diversité d’acteurs, de méthodes et de théories, les modalités d’une
intervention transdisciplinaire destinée à lutter contre l’exclusion des minorités
sociales (particulièrement les migrants) toutes les fois que le langage et les langues
sont impliquées. Cinq contributions sont directement issues de cette journée
(Valentin Feussi, Vincent Veschambre, Angélina Etiemble et Anne Morillon, Claire
Lesacher, Jeanne Meyer) mais ont été reprises pour assurer la cohérence de cette
livraison ; et trois autres ont été sollicitées sur des aspects spécifiques.

7Thierry Bulot Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
celle-ci soit perçue ou vécue, elle demeure pour chacun de ses acteurs, pour
chacun de celles et ceux qui la subissent, voire la choisissent, un enjeu
identitaire essentiel. Dans ce contexte, il est clair que les migrants ont à
tenter de concilier, de dénier, de (dé)construire a) les processus de
(dé)légitimisation des espaces de la migration – la migrance – b) les
situations toujours plurilingues mais plus encore marquées par la prégnance
des langues diasporiques (Simonin, 2010) et sur les usages et sur les
représentations sociolinguistiques et enfin c) les dynamiques ségrégatives,
qui, pour autant qu’elles soient inhérentes aux sociétés urbaines dans la
mesure de la spécialisation portée à l’extrême des zones, engagent les
logiques discriminatoires dominantes et dominées.
En ce sens, cette livraison des Cahiers Internationaux de
Sociolinguistique tente de mettre en regard (par entre autres les perspectives
différenciées de la géographie sociale et de la sociologie) différentes
3situations sociolinguistiques , toujours urbaines, où le rapport à la migrance
ne relèvent pas systématiquement des conceptions dominantes et où la
mobilité est perçue dans la complexité quasi-sociolangagière de ses effets.
Elle tente de poser, de manière plus ou moins explicite au moins pour la part
sociolinguistique du volume, quelques-unes unes des modalités possibles
d’une intervention sociolinguistique, d’une approche résolument
glottonomique des situations urbanisées.
2 CONTRIBUER À DÉFINIR L’INTERVENTION SOCIOLINGUISTIQUE ?
La majorité des contributions porte sur la situation rennaise ; il s’agit en
effet de rendre compte tout autant de la territorialisation des migrants dans le
quartier du Blône (Angélina Etiemble et Anne Morillon) que des pratiques
discriminantes à l’embauche pour un métier à contact constant avec la
clientèle, dès que l’accent est perçu comme étranger (Jeanne Meyer) ; ou
encore de l’analyse d’une action de marrainage entre femmes migrantes
installées et femmes migrantes « entrantes » pour ce qu’elle montre que la
discrimination n’est pas uniquement l’affaire des groupes a priori non inants (Claire Lesacher) ; et enfin du discours que tiennent sur
ellesmêmes et leur mobilité des jeunes femmes chinoises (Anne-Cécile Gilbert).
Face à ces situations sociolinguistiques spécifiques (Rennes et son
agglomération porte une conception bienveillante du migrant que l’on
accueille), les discours tenus sur le quartier Malakoff (Nantes) donnent à
voir comment les quartiers d’habitats dits populaires (ceux qui sont quasi-

3 Où la posture du/de la chercheur(e) et de ses méthodologies constituent
également la situation.
8 Introduction. Norme(s) et identité(s) en rupture
dédiés aux migrants dont le plurilinguisme ne constitue pas une valeur
ajoutée et qui tendent à exister aussi à Rennes) sont catégorisés, conçus pour
être des habitats finalement non pérennes (Vincent Veschambre) et dégagés
de toute patrimonialisation (patrimonialisation qui existe bel et bien comme
le montre le texte d’Angélina Etiemble et d’Anne Morillon d’ailleurs).
4Rennes est aussi présentée comme une ville marquée par le bilinguisme où,
pour le moins en discours et en identité, le français est en présence d’une
autre langue, la langue régionale comme cela peut l’être en parie à Lausanne.
On y perçoit que la législation linguistique (entre autres) faite aux étrangers,
aux migrants, que la prise en compte ou non du plurilinguisme à des effets
sur la légitimation des espaces et partant de celles et ceux qui l’occupent et
peuvent/ savent en être dépositaires (Spomenka Alvir). C’est en partie le cas
de Madrid (Diego Carrobles Muñoz) qui, parce que la ville se construit
comme monolingue (en fait délaisse toute gestion active du plurilinguisme
des migrants), laisse à voir une gestion glottopolitique libérale des ses
espaces ; et l’on sait qu’une telle politique profite d’abord à ceux qui ont les
moyens symboliques d’en profiter. La dernière situation sociolinguistique
5n’est pas européenne : Douala est certes plurilingue (ce qui dans les
discours culturellement hégémoniques ne peut que constituer un atout) mais
est surtout traversée (via des processus de mobilités complexes) par des
dynamiques ségrégatives (Valentin Feussi) pour partie héritée et pour partie
constituée.
Continuer de présenter une à une les contributions n’a pas vraiment de
sens, compte tenu de ce qui était initialement en projet (cf. note 2); certes on
identifie des terrains très différents comme les enfants de rue à Douala
(Valentin Feussi) ou les femmes chinoises de Rennes mais il semble plus
pertinent de rendre compte de ce qui les rassemble : toutes (sinon peut être
celle de Diego Carrobles Muñoz qui est plus sur une approche constative
spécifique aux Landscape Studies) sont sur une démarche de type « ethno- »,
ou ce qui prévaut ce sont certes les usages des locuteurs et locutrices, mais
également une réflexion sur la position du/de la chercheur(e) par rapport à
ses observables. Autrement dit, elles posent à des degrés divers les
6impératifs méthodologiques d’une intervention sociolinguistique :
l’obligation d’une contextualisation critique, la nécessité de la dimension

4 Au moins celui affiché sur les plaques de rue (voir Bulot, 2005).
5 Au seul sens géographique du terme.
6 Qui implique, en sociolinguistique urbaine, que l’on s’attache à penser à la
durabilité des espaces urbains (Bulot, 2011).
9 Thierry Bulot Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
réflexive et ses conséquences méthodologiques tant pour l’analyse que pour
les interprétations, la construction altéritaire des observables.
Le volume est en cela aussi un appel à rompre avec les identités
professionnelles héritées – un(e) sociolinguiste est d’abord un(e)
chercheur(e) – et à construire, avec la société civile et les acteurs de terrain,
ce qui doit devenir également un métier, une pratique de recherche transférée
à l’intervention.
3 BIBLIOGRAPHIE
AGIER M., 1999, L’invention de la ville, Editions des Archives contemporaines,
Paris, 176 pages.
BULOT T. et LEDEGEN G., 2008, « Langues et espaces (Normes identitaires et
urbanisation) », dans Cahiers de Sociolinguistique (Nouvelle Série) 13, Presses
Universitaires de Rennes, Rennes, 5-14.
BULOT T., 2005, « Discours épilinguistique et discours topologique : une
approche des rapports entre signalétique et confinement linguistique en
sociolinguistique urbaine », dans Signalétiques et signalisations linguistiques et
langagières des espaces de ville (configurations et enjeux sociolinguistiques), Revue
de l'Université de Moncton Vol 36 / n°1, Université de Moncton, Moncton
(Nouveau-Brunswick / Canada), 219-255.
BULOT T., 2008, « Normes et identités en rupture: la fragmentation des
espaces », dans Mehrsprachigkeit in frankophonen Räumen, Martin Meidenbauer
Verlag, München, 11-25.
BULOT T., 2011, « Espaces urbanisés durables et/ou espaces vulnérables en
situations plurilingues. Mesures et questionnements sociolinguistiques », dans
Sociolinguistique urbaine - Identités et mise en mots, Martin Meidenbauer Verlag,
München, 73-92.
MARTINI F., 1993, « Des points de rupture dans les constructions identitaires,
dans La Pensée 294-295, Institut de Recherches Marxistes, Paris, 161-170.
SIMONIN J., 2010, « Diasporisations langagières : nouveau ( ?) défi
sociolinguistique », dans Cahiers de Linguistique 36/1, EME et
Intercommunications, Bruxelles et Fernelont, 15-38.
10
MIGRANCE, LANGUES ET SPATIALISATION URBAINE
1À DOUALA - CAMEROUN


1 INTRODUCTION
Poser la question de la migrance au Cameroun revient à interroger les
rapports de l’homme à l’espace sous le prisme de la mobilité séculaire en
Afrique. Jusqu’à la fin du XIX siècle, l’espace y est en effet caractérisé par
une situation géopolitique mouvementée, héritage de guerres civiles et autres
querelles frontalières entre royaumes. Pendant la première moitié du XX
siècle, il va offrir des cadres de recompositions identitaires différents dont
les répercussions sont encore actuelles.
Cet article me donne l’occasion d’analyser les pratiques de la migration à
Douala, principale métropole économique du Cameroun. Comment a-t-elle
sectorisé la ville ? Quelles en sont des portées sur les pratiques individuelles
et sociales ? Voila certaines des interrogations que je mettrai en relief.
J’indiquerai au préalable que les toponymes apparaissent comme un bon
moyen de comprendre la traçabilité de la ville et l’expression d’une
appartenance ethnico-urbaine. Par la suite, les pratiques de la rue (que
révèlent entre autres le francanglais) seront interpellées comme processus de
territorialisation et de construction de la ville. Enfin, nous interpréterons la
réflexivité comme approche d’intervention efficace pour la définition des
projets pour une ville durable. Avant d’entrer dans les détails toutefois, il
parait logique que mon approche méthodologique soit clarifiée.
2 CADRE THÉORIQUE ET MÉTHODOLOGIQUE
Cette recherche a été élaborée sur la base d’enquêtes basées sur des
techniques ethnographiques classiques. Il s’agit d’une observation
participante (de deux semaines) d’activités quotidiennes des jeunes de la rue
(au nombre de 14 dont deux filles vendeuses de cartes téléphoniques) à
Douala et en particulier autour de la Place de la poste centrale à Bonanjo.
Cela a permis de vivre avec eux certains aspects de leurs quotidiens ; un
carnet de notes a été utile en ce sens pour consigner des éléments qui ont

1 Valentin Feussi, Université de Douala et Université de Tours EA 4246, GIS
Pluralités Linguistiques et Culturelles.

11Valentin Feussi Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
permis de produire des fiches à la fin de chacune de chaque journée de
travail. Ces fiches comprenaient également des éléments d’entretiens menés
de manière compréhensive (Kaufmann, J.-C., 1996). En effet, il m’a fallu
discuter avec eux de certains aspects qui me paraissaient importants dans
leurs pratiques. Voilà comment nous avons pu, eux et moi, mettre en
discours leurs expériences de la rue et de la ville.
Pour ceux qui sont arrivés de régions autres que Douala, nous avons pu
revivre en discours leurs différents itinéraires d’installation dans la ville,
cheminement qui, dans une perspective processuelle, n’est pas très différent
des pratiques urbaines depuis leur installation dans la ville, dans la rue. En
fait, leur quotidien est caractérisé par une mobilité entre des espaces, par des
processus de (dé-/a-) territorialisation comme expériences citadines
réflexivées qui autorisent une conception de la migrance comme mode
d’investissement de soi. Voilà pourquoi j’ai pensé à la centralité du concept
de motilité définie comme la « manière dont un individu ou un groupe fait
sien le champ du possible en matière de mobilité et en fait usage pour
développer des projets » (Kaufmann, V., 2006 : 228). Cela aide à mieux
comprendre le caractère constructiviste (Le Moigne, 1994) de ma démarche
dont la colonne vertébrale est l’idée que la territorialisation sociolinguistique
correspond à un « ensemble de dynamiques discursives » qui permettent de
visibiliser les espaces vécus/perçus (Bulot, 2009 : 17-18). Elles permettent
entre autres de comprendre la complexité des phénomènes migratoires et des
discours sur la mobilité à Douala, laquelle a entraîné la mise en place de ce
qu’on pourrait bien appeler le phénomène de la rue.
3 DOUALA/ VILLE AUX MIGRATIONS COMPLEXES
Les migrations peuvent être définies comme des déplacements d’espace
moins favorables vers des cadres plus attractifs. Sur un plan théorique, elles
sont intérieures (quand les déplacements de personnes s’effectuent à
l’intérieur d’un pays ou d’une région vers une autre, qu’elle soit temporaire
ou définitive) ou bien extérieures, selon l’origine extra-nationale des
2migrants . Pour le cas de Douala, les migrations exogènes ont participé de la

2 L’organisation actuelle de la ville met en relief une urbanisation de plus en plus
complexe qui s’explique à la fois par une dynamique intra-urbaine et le phénomène
de la migration. Calvet (2000 : 11) distingue la « migration monogénétique » de
celle « polygénétique ». Dans la première, les migrants viennent d’une contrée
locale, avec parfois une légère variation linguistique dialectale. Quant à celle
polygénétique, elle comprend deux formes : la polygénétique exogène (les migrants
viennent de l’extérieur du pays), et celle polygénétique endogène (les migrants
venant de « différents points du pays »). Voilà comment il faut comprendre la
12 Migrance, langues et spatialisation urbaine à Douala - Cameroun
sectorisation de la ville. Camp Yabassi apparaît dans la ville comme le
secteur emblématique de ce type de migration. Originellement occupée par
les originaires de Yabassi à leur arrivée à Douala, cette zone est actuellement
occupée en majorité par des membres de la communauté de Nigérians dont
3la principale activité est la vente de pièces détachées automobiles . C’est un
des secteurs de la ville où on peut entendre des langues comme le igbo et le
yoruba (entre autres) qui n’occultent cependant pas l’usage du pidgin, langue
appropriée pour les transactions commerciales. L’appropriation du français
est toutefois une des priorités pour tous les migrants exogènes (Chinois,
Sénégalais, Maliens, Congolais, Rwandais, Tchadiens et Centrafricains entre
autres) qui fonctionnent presque sur le même schéma : garder une langue
pour les interactions intracommunautaires, apprendre le français pour les
interactions commerciales et/ou officielles tout en s’appropriant le pidgin si
leurs activités sont centrées sur le commerce informel.
Les migrations intérieures à Douala sont surtout professionnelles ou
scolaires. 87% des enquêtés interrogés déclarent être arrivés à Douala à la
recherche d’un travail (mieux rémunéré) ou bien pour poursuivre des études
commencées à l’intérieur du pays, en zones rurales. C’est dire que pour
comprendre la mobilité sociale et certains processus de spatialisation à
Douala, l’exode rural serait éloquent comme focal d’observation. On verra
alors que Douala apparaît au Cameroun comme la ville qui accueille le plus
de migrants. Cela s’explique par la disponibilité d’infrastructures
socioéconomiques et professionnelles appropriées à l’épanouissement des
migrants (le port entre autres). Les arrivées se multiplient, la main d’œuvre
est (sur)abondante (comparée aux emplois disponibles). Parce que ces
migrants ont des exigences sociales à remplir, ils commencent par exercer
dans le secteur informel qui semble être la porte d’entrée privilégiée dans les
villes africaines.
C’est dire que les migrations multiples et complexes ont eu une part
active dans la mise en place du tissu urbain à Douala. Dès l’arrivée et
l’installation dans un cadre, les migrants s’investissent afin de s’approprier

construction des villes au Cameroun, si le modèle d’étude est Douala. Elles se
peuplent de nationaux qui vont des villages voisins (ou éloignés) vers la ville (c’est
donc le phénomène d’exode rural), d’autres villes vers celles plus propices à
l’emploi. Les motifs des migrations en ce sens sont alors professionnels,
personnelles, sociales, etc. Sur le plan spatial, cela impliquera une réorganisation du
tissu urbain.
3 Cameroon Tribune du 25 Août 2008 parle d’ailleurs du Camp Yabassi comme
une « enclave nigériane à Douala ».
13 Valentin Feussi Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
l’espace. Ripoll (2006 : 18) considère que le « contrôle de l’espace »
s’effectue selon des modalités à dominance matérielle, usages qui peuvent
être « exclusifs » ou « autonomes ». Je voudrais ajouter que ces pratiques qui
traduisent différents rapports à l’espace sont individuelles/groupales,
4« subjectives » et très souvent « objectivées ». C’est dans cette logique que
le cadre urbain a été construit à Douala depuis l’époque coloniale par une
politique administrative de ségrégation qui a conduit à sa structuration en
secteurs européen et africain (Mainet, 1985). Après l’indépendance du
Cameroun et en particulier dès la fin des années 1980, d’autres types
d’extension du périmètre urbain vont apparaître, mais focalisés sur des choix
5individuels. On peut le percevoir à travers de phénomènes
sociolinguistiques dont une des manifestations les plus visibles apparaît à
travers le phénomène francanglais (voir infra), mais aussi par la production
de toponymes.
4 NOMMER SON QUARTIER : LANGUES ET APPARTENANCES
ETHNICOURBAINES
Nommer un espace c’est le faire exister, mais c’est surtout légitimer les
rapports à cet espace. Les processus de (dé)territorialisation apparaissent
ainsi comme des moyens utilisés par les (non-)migrants à Douala pour
(s’)identifier, mais également pour matérialiser des différences par rapport à
d’autres groupes de Doualais. Il s’agit surtout d’arguments par lesquels on
voudrait faire reconnaître le terrain et l’identité du baptiseur. Cela transparaît
clairement à Douala dans les toponymes qui permettent (grâce à des
références ethniques, spatiales, affectives, symboliques, à une activité) une
consécration des segmentations spatiales en vue de regrouper des citadins
semblables jusqu’à un certain point, mais en même temps pour exclure ceux
qui ne partagent pas ces points de similarité. Une observation des noms de
quartiers permet de constater une organisation en paradigmes qui

4 L’objectivation des pratiques permet de présenter les critères de catégorisation
comme stables. Dans cette logique, la ville sera par exemple construite autour de
quartiers considérés comme pôles de regroupement des habitants en fonction des
origines ethniques. On parlera alors de quartiers « bamiléké », « bamoun »,
« bassa », « ewondo », etc. Pourtant (voir infra), les frontières ainsi construites ne
sont pas aussi fixes. Selon les choix individuels ou groupaux, on assistera soit à une
rigidification/flexibilité des frontières spatiales, lesquelles révèleraient en même
temps soit un figement/plasticité de l’identité revendiquée.
5 Il conviendrait d’avoir une compréhension sociologique de la notion d’individu.
En ce sens, on pourrait le considérer comme une façade de la société, les deux
entités se construisant sans possibilité de frontière objective (Kaufmann, 2004).
14 Migrance, langues et spatialisation urbaine à Douala - Cameroun
correspondent à autant de modalités d’installation des populations, ce que
révèlent assez clairement les langues.
4.1 Le duala
Certains toponymes sont formés à l’aide de la marque relationnelle du
duala bona … (« les enfants de … »). La deuxième particule désigne alors le
nom du clan ou de la famille établi(e) sur le territoire désigné. Il s’agit entre
autres de Bonakouamouang (la famille Kouamouang), Bonamouti (la famille
Mouti), Bonapriso (la famille Priso), Bonandoumbe (la famille Ndoumbe),
Bonamoussadi (la famille Moussadi). Parfois aussi, le nom utilisé ne
comporte pas de marque préfixée. C’est le cas de Akwa, Deido, Bali, Kotto
qui apparaissent dès lors à a fois comme ethnonymes (nom du clan),
toponymes (ils renvoient à des segmentations de l’espace) et patronymes.
Ces toponymes en duala désignent, pour l’essentiel, des quartiers actuels qui
correspondent à la zone que Jackson appelait en 1826 « Cameroon town »,
avec deux « kings » principaux rivaux (King Akwa et King Bell), souverains
de secteurs situés sur trois plateaux : Bell, Akwa et Deido (Mainet, 1985 :
54). Il s’agit en fait de zones à partir desquelles la ville de Douala s’est
développée.
4.2 Le bassa
Les toponymes en bassa respectent du moins en partie la même logique.
On rencontre soit la particule log- (« la famille » : Logpom – la famille Pom ;
Logbessou – la famille Bessou), soit la particule ndog- (« clan » : Ndogbong,
Ndogsimbi, Ndogpassi). Il s’agit alors de zones dans lesquelles on retrouve
des Bassa originaires de la localité, l’expansion territoriale de la ville ayant
dépassé le cadre strict des zones originelles. En outre, certains toponymes en
bassa ne réfèrent ni à un patronyme, ni à un ethnonyme. Ils réfèrent à des
événements ayant marqué le groupe qui revendique cet espace comme sien.
C’est le cas par exemple de Nkongmondo issu d’une composition entre
nkong (« nouveau ») et mondo (« terre ») pour dire « le nouveau village ».
Ce quartier est en effet né de l’initiative d’un prêtre réunissant autour de lui
des migrants chrétiens protestants originaires de villages bassa de l’intérieur
du Cameroun. Le toponyme utilisé est d’inspiration biblique et révèle des
difficultés topologiques rencontrées (terrains difficiles à conquérir du fait de
la ténacité des marécages) pendant l’installation. La toponymisation porte
dès lors une connotation événementielle, avec une charge argumentative que
traduit la référence implicite (la religion) qui apparaît dès lors comme un
argument de légitimation de l’autorité du groupe sur l’espace occupé.
15 Valentin Feussi Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
4.3 L’ewondo
Les toponymes en ewondo ont surtout une référence géographique. Le
renvoi au relief est assez présent avec nkol (« la colline ») qui a permis de
construire Nkololoun (avec olun – « la colère »), et de Nkolmintag (-mintag
« joie »). Le nom peut aussi découler de l’état du cadre désigné : Ndjon-Mebi
formé de ndjong (« route ») et de mebi (« merde »), utilisé pour rappeler
l’état d’insalubrité de ce secteur au moment de l’attribution du nom. Comme
pour certains toponymes en basaa ci-dessus, les noms en ewondo sont
utilisés pour désigner les zones d’installation des migrants ewondo venant
des régions actuelles du Centre, du Sud (hormis la partie côtière) et de l’Est,
à leur arrivée à Douala.
On pourrait alors conclure que l’observation des pratiques linguistiques
majoritaires dans certains secteurs de Douala rappelle une construction
urbaine sur un modèle communautaire de la sociabilité urbaine qui
structurerait la ville par des particularismes ethniques. Parfois, on peut
penser en effet que l’« identification au terroir » apparaît alors comme une
« stratégie de survie dans le milieu urbain qui se double de l’affirmation de
l’attachement au village […] d’appartenance » (Abé, 2005). Mais il faut dire
que ce n’est pas le seul mode de spatialisation. Nous avons compris que
certains noms découlent d’ethnonymes ou bien portent des valeurs
événementielles ou géographiques. C’est dire que les modes de
territorialisation changent avec l’arrivée de nouveaux migrants. Si le
paradigme ethnique désigne des Doualais qui se considèrent comme
autochtones de la ville, les migrants récemment installés dans la ville et
considérés comme des allogènes, développent surtout des comportements
linguistiques sous-tendus par des pratiques en français.
4.4 Le français
Utilisé pour neutraliser les différences ethniques, le français rappelle
surtout le caractère urbain des locuteurs. Il permet d’exprimer, par certains
choix toponymiques, une tonalité euphorique. Ce sont par exemple Babylone
et Jourdain (d’inspiration biblique), Source du Quartier, Vie tranquille
(secteurs de Nylon de meilleure réputation que New Bell d’où viennent les
migrants) qui traduisent ainsi implicitement la mobilité d’un pôle moins
valorisé/valorisant pour un autre secteur plus confortable. On retrouve la
même tonalité avec des noms comme Santa Barbara ou Denvers (à
DoualaNord) qui font référence au luxe des quartiers chics de séries américaines des
mêmes noms. Le but ici est de rappeler la modernité de l’espace, cadres de
concentration de familles qui s’apparentent à une classe aisée. Dans le même
16 Migrance, langues et spatialisation urbaine à Douala - Cameroun
sens, Ambiance (Bépanda) ou La rue de la joie (Deido, Bali) traduisent le
caractère festif, cadre d’activité de presque tout Doualais capable d’assurer
des dépenses aux fins de distraction (dans des bars ou night-clubs).
4.5 Langues, espaces et productions identitaires
Dans l’ensemble, les noms de quartiers à Douala fonctionnent comme des
traces (Ripoll, 2006) qui révèlent des pans de l’histoire de la ville, des
aspects des différents processus complexes de construction de l’espace
urbain. Une observation des zones où domine le français fait ressortir des
processus de reconstruction et de repositionnement pour la compétition aux
ressources matérielles de (sur)vie et de pouvoir. La zone de Douala-Nord
apparaît comme l’exemple le plus illustratif de cette logique de construction
de la ville moderne. Cette partie de la ville représente une réaction des
pouvoirs publics face aux installations anarchiques des migrants de
générations différentes. Les schémas d’occupation des espaces définis (voir
l’exemple de Bonamoussadi, Makéké et Kotto) obéissent alors au « droit
moderne de propriété » pour reprendre une expression de Priso et al (2006).
Celui-ci est basé sur des lotissements plus ou moins importants selon des
plans cadastraux préalablement établis. Ce modèle de lotissement a été repris
6par les populations à leur compte dans les nouvelles zones d’extension de la
ville (Log-Pom, Logbessou, Ndogpassi III) où on assiste surtout à une
7sectorisation par classes sociales . Priso et al (2006 : 160-162) indiquent que
dans ce secteur, l’ordre qui « se fonde sur le clan » n’est plus de
rigueur puisque ce sont « l’argent et l’individu » qui deviennent les moteurs
de la territorialisation. On comprend alors que les encablures à la
configuration familiale se raréfient. Bien que les originaires de l’Ouest soient
8une fois de plus majoritaires , le cadre social est très hétérogène et comporte
presque tous les groupes ethniques du Cameroun. Le français devient alors la
langue privilégiée des parents et le francanglais le moyen de communication

6 Il s’agit cependant d’une conjugaison de deux modes d’urbanisation. Certains
secteurs reflètent la mixité ethnique et linguistique de Bonamoussadi. Parfois aussi,
on rencontre de petites zones (limitées géographiquement et moins homogènes qu’à
New-Bell) qui rappellent le modèle ethnique.
7 Priso et al (2006 : 167-168) indiquent qu’à l’origine, Douala-Nord est occupé
grâce à des migrations intra-urbaines, par des populations de « quartiers centraux,
péri-centraux et périphériques » de la ville qui sont presque tous des cadres moyens
en regard des salaires moyens (150.000 francs CFA).
8 En 1998 à Bonamoussadi, ils sont 47% des chefs de ménage ; 27% sont du
Littoral, 17% du Centre, 4% du Sud et 2% du Nord-Ouest, proportion plus ou moins
respectée à Maképé où les originaires de l’Ouest sont presque 57% (Priso et al,
2006 : 167).
17 Valentin Feussi Cahiers Internationaux de Sociolinguistique
le plus utilisé entre les jeunes. Pour manifester la réussite sociale et
individuelle de certains citadins, leurs patronymes sont toponymisés :
utilisation de noms de stars de la musique (Petit Pays) ou du football
(Andem, Mboma) pour désigner des secteurs de la ville.
Il s’agit dès lors de pratiques construites autour d’actions centrées sur
l’individu (Manessy, 1992). Si la migration comme déplacement spatial
correspond à un déplacement social, c’est à la fois un projet mais également
un calcul d’intérêts économiques. La réussite suppose dès lors un
développement de compétences individuelles et sociales pour une adaptation
à la ville, lesquelles permettent de trouver une place (une profession et un
habitat stables entre autres). Toutefois, il peut arriver que certains ne
puissent s’adapter facilement à la ville, ou bien qu’ils rencontrent des
difficultés d’insertion du fait du rejet de la structure familiale
9traditionnellement solidaire . Leur espace de vie devient dès lors ce qui est
reconnue comme secteur informel où on retrouve très souvent des jeunes
abandonnés à eux-mêmes mais organisés en de nouveaux groupes
essentiellement urbains. Au regard de cette étude qui vise à comprendre
certains processus individuels développés pour s’approprier la ville, ces
groupes baptisés comme enfants/jeunes de la rue me paraissent importants.
5 PRATIQUES DE LA RUE COMME PROCESSUS DE TERRITORIALISATION
Les différents modes de gestion des populations immigrées ne s’opèrent
pas toujours dans une logique visible comme je l’ai présenté jusque là.
Parfois, l’espace est moins localisable en ce qu’il est perçu comme une
stratégie assez ponctuelle permettant une insertion provisoire dans un cadre
plus ou moins déterminé. Dans ce cas, un des modes efficaces de gestion de
l’espace est la mobilité. Nous avons compris ci-dessus que dans les
différents processus de territorialisation urbaine actuels, l’individu est mis en
avant en tant qu’acteur social dans une logique qui considère que la
participation à un groupe se fait sur la base « des pratiques et des problèmes
auxquels sont confrontés les sujets sociaux » (Leimdorfer, 1999 : 55). C’est
dire que la mobilité peut être appréhendée dans le sens de la substitution des
mosaïques ethniques par une « analyse plus sociologique des degrés de

9 Les jeunes qui arrivaient en ville étaient presque toujours accueillis par des
membres de la famille. Cette pratique va commencer à se raréfier avec la crise
économique de 1980 – 1990 (chômage, crise du logement, etc.) qui entraîne des
comportements de type nouveau. Les néo-citadins sont donc obligés, dès leur arrivée
à Douala, de se trouver seuls des repères dont la rue constitue parfois le premier,
dans une articulation sociale complexe avec ceux des migrants qui n’ont pas pu
s’intégrer facilement aux pratiques urbaines.
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