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Parlons bamiléké. Langue et culture de Bafoussam

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Le bamiléké-bafoussam, base des langues bamiléké actuelles, est la variante parlée principalement à Bafoussam au Cameroun. L'ouvrage décrit la langue, donne des éléments de conversation courante et présente les faits les plus importants de la culture. Mais c'est la profondeur de l'étude grammaticale et phonétique qui constitue toute la valeur ajoutée de ce livre. Des lexiques, qui englobent divers domaines, complètent ces informations et légitiment les particularités orthographiques et lexicographiques de la langue.

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Ajouté le 01 janvier 2009
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EAN13 9782296216143
Langue Français
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PARLONS BAMILÉKÉ Langue et culture de Bafoussam

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07441-5 EAN : 9782296074415

Dieudonné

TOUKAM

PARLONS BAMILÉKÉ

Langue et culture de Bafoussam

L'Harmattan

Parlons... Collection dirigée par Michel Malherbe

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A ma fille Fabiola, A mes adorables neveux et nièces, ainsi qu'à tous les jeunes désireux de s'investir dans leur langue maternelle.

INTRODUCTION

Le bafoussam est la langue que parle le peuple du même nom, à l'Ouest du Cameroun. Les Bafoussam font partie de l'ethnie bamiléké. Autochtones de la ville de Bafoussam, ils habitent le cœur de la province bamiléké. Le bafoussam est la langue bamiléké de base, puisqu'il existe quelques dizaines de variantes dialectales plus ou moins distinctes. Sur ce plan, il est très souvent désigné comme la langue bamiléké, ce que plusieurs spécialistes suggèrent). Dans le cadre de l'étude des langues bamiléké, il a fait partie du groupe aka'a, la structure de base que l'on a jugée commune aux variantes dialectales bamiléké du département de la grande Mifi. Comme pour toutes les autres langues bamiléké, on estime que la langue bafoussam est née d'une très probable langue bamiléké unique que parlaient les premiers Bamiléké installés dans la plaine tikar vers les années 1200 de notre ère, en provenance d'Egypte. La langue bafoussam, à l'instar de la plupart de ses autres variantes de l'Ouest Cameroun, demeure prisonnière de l'oralité, sans système d'écriture. Après le bamoun, il était temps que le bafoussam s'offre une graphie et une grammaire harmonisée. Nous avons choisi d'y faire un travail d'amorçage; et plus on se consacre à cette langue, plus on lève le voile sur des richesses grammaticales et phono logiques étonnantes. A titre d'exemple, cette langue possède, entre autres originalités, des futurs du subjonctif et des futurs du conditionnel, elle apporte des graphèmes assez particuliers dans l'histoire de la linguistique: ow, gp.t,kh (différent de kh [Kh] du thaï, par exemple), pC,etc. Le présent ouvrage propose un alphabet de 33 lettres pour la langue bafoussam ainsi qu'une grammaire dont les aspects
I On comprendra pourquoi en lisant, ci-dessous, « Le choix de la langue bafoussam ». 9

essentiels sont assez largement étudiés. C'est ainsi que l'on y trouve, entre plusieurs autres points de grammaire, d'importants éléments de phonétique, les traits particuliers de la langue, les règles de formation du pluriel des noms et adjectifs, la règle de formation de genres, la typologie et la morpho-syntaxe des déterminants, la conjugaison, la morpho-syntaxe tout court, l'influence mutuelle existant entre l'idiosyncrasie bamiléké et la langue, les proverbes et autres idiotismes, etc. Une langue étant le véhicule d'une culture, de nombreuses références culturelles viennent éclairer la compréhension de bien d'aspects sociolinguistiques.

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LE CAMEROUN Quelques repères géographiques et historiques

Géographie et population La République du Cameroun, pays d'Afrique centrale situé légèrement au-dessus de l'équateur, dans le Golfe de Guinée, est délimité à l'Ouest par le Nigeria, à l'Est par la République Centrafricaine, au nord par le Tchad et au sud par la Guinée Equatoriale, le Gabon et la République Populaire du Congo. S'étendant sur une superficie d'à peu près 375.400 km2, il est recouvert de trois types de végétation correspondant aux climats équatorial, tropical humide et tropical sec. La population du Cameroun est estimée à quelque 17 millions d'âmes réparties inégalement sur son étendue de forme triangulaire. Cette population est constituée de plus de 280 ethnies. Les principaux groupes ethniques sont, selon les chiffres de 1998, les Fangs IBétis (19,6 % de la population du pays), les Bamiléké et Bamoun (18,5 %), les Douala, les Loumdous et les Bassas (14,7 %), les Peuls (9,6 %), les Tikar (7,4 %), les Mandaras (5,7 %), les Makas (4,9 %), les Chambas (2,4 %), les Mbum (1,3 %) et les Haoussas (1,2 %). Depuis 1983, le Cameroun est divisé en dix provinces: l'Ouest (dont Bafoussam est le chef-lieu), le Littoral, le Nord-ouest, le Sud-ouest, le Centre, le Sud, l'Est, l'Adamaoua, le Nord et l'Extrême Nord. Histoire Le Cameroun fut baptisé en 1472 par des explorateurs portugais, qui s'étonnèrent de la présence de nombreuses crevettes dans l'estuaire du Wouri qu'ils nommèrent Rio dos Camaroes (rivière de crevettei). Le terme « Camaroes »
2

Ce qui est, en réalité, une fausse traduction, parce que l'estuaire du Il

évoluera en « Camarones », puis avec les Allemands, Kamerun. Colonisé en effet par des Allemands, dont les premiers débarquent à Douala en 1882, le Cameroun (appelé Kamerun) devient un territoire sous mandat de la Société des nations (SDN) dès 1919 après la défaite de l'Allemagne lors de la Première guerre mondiale. Il est donc administré, de deux manières différentes, par la France -qui occupe la partie orientale- et la Grande Bretagne -qui occupe le Cameroun occidental. Au lendemain de la création de l'Organisation des Nations unies (ONU) en 1945, consécutivement à la fin de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945), le Cameroun - qui avait participé à la guerre aux côtés des Alliés- fut maintenu sous tutelle de l'ONU et administré par les mêmes « pseudo-colonisateurs ».

L'indépendance du pays intervient le 1er janvier 1960 après
d'âpres luttes pour la libération menées aussi bien diplomatiquement - cf. les incessantes visites des leaders de la Résistance au siège des Nations Unies- que militairement. En effet, l'Union des populations du Cameroun (UPC) et son Armée de Libération durent combattre les Français, notamment, pour arracher la liberté du peuple camerounais. On se souviendra encore longtemps du lourd tribut qu'en paya le peuple bamiléké: plusieurs dizaines de milliers de morts et disparus. Depuis les vents du pluralisme politique de 1990, avec à la clé la naissance du plus important parti politique d'opposition (le Social Democratie Front), contrepoids du RDPC -qui est le transfuge de l'UNC des années 1950 à 1980-, le Cameroun est passé à l'ère de la «démocratie », comme toute l'Afrique d'ailleurs. De la «démocratie apaisée» à la « démocratie aux grandes ambitions », des concepts se sont multipliés, et on attend encore l'alternance politique, même si le parlement pluraliste et les libertés individuelles deviennent une réalité,
Wouri n'a jamais eu de crevettes, mais plutôt des écrevisses -la nuance est de taille.

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dans un environnement économique qui suit son bonhomme de chemin. Carte d'identité Superficie: 475.442 km2 Population: autour de 17 millions d'habitants (estimation de 2005) Capitale politique: Yaoundé Quelques grandes villes: Douala (capitale économique), Bafoussam, Garoua, Bamenda, Maroua, Bertoua, Ngaoundéré, Buea, Elolowa. Situation: Afrique centrale, entre le 2e et le Be degré de latitude, et le 8e et le l6e de longitude Climats: humide au Sud (équatorial et semi-tropical), et tropical sec dans les deux provinces les plus au Nord Ressources économiques: agriculture (63% du PIB), industrie, mines, services Potentiel minier: Réserves: gaz naturel, 116 milliards de m3 ; pétrole, 200 millions de tonnes; bauxite, 1,2 milliard de tonnes. . . Quelques groupes ethniques (parmi les 286 inventoriés): les Bantous (Fang, Ewondo, Bulu, Etoa, Douala, Sawa, Bakwéri, Bafia, Banen); les Semi-bantous (Tikar, Bamiléké, Bamoun); les Soudanais (Kapsiki, Makakam, Mousgoum, Toupouri, Boum) ; les Hermites (Foulbé, Bororo) ; les Sémites (Arabe Choa) Langues officelles : français et anglais Monnaie: le franc CFA (lFCFA = 655 euros) Source: Les Atouts économiques du Cameroun, une publication de la Présidence de la République du Cameroun, Yaoundé, éd. Office Central de Promotion Extérieure, 2007.

LES BAMILEKE ET LES BAFOUSSAM Les Bamiléké sont le peuple autochtone de l'Ouest Cameroun. Ethnie reconnue pour son dynamisme et son sens 13

particulièrement élevé des affaires, on lui concède volontiers une place de choix dans la culture, l'histoire et l'économie du Cameroun. Les Bamiléké se reconnaissent également ancêtres de nombre d'ethnies voisines, en particulier plusieurs du NordOuest et d'une partie du Sud-Ouest. Ceux de Bafoussam, pour leur part, sont reconnus comme les ancêtres les plus proches de la plupart des Bamiléké et, à cet égard, ceux-ci leur attachent la même importance que celle accordée au pays tikar. Les Bafoussam ont fondé le groupement et la ville éponyme: Bafoussam. Au plan urbain, il s'agit de la troisième ville du Cameroun. Géographiquement et culturellement, c'est le carrefour du pays bamiléké. Histoire Les Bamiléké, donc les Bafoussam aussi, se déclarent descendants des Egyptiens, comme bien d'autres peuples d'Afrique sub-saharienne. Mais le fait qu'ils aient migré d'Egypte récemment par rapport aux autres (vers l'an 800 de notre ère, il n'était plus question de pharaons depuis longtemps) et qu'ils aient conservé l'essentiel de leur culture originelle, leur confère une force historique et culturelle majeure. Installés dans la plaine tikar vers 1200, les Bamiléké se désorganisèrent à la mort de leur dernier chef, sa majesté Ndeh, et du départ des princes Yendé (futur Yendé 1er), et, plus tard, de Ncharé. Le premier traversa la rivière du Noun pour fonder la dynastie bafoussam tandis que le second fonda le royaune bamoun dans la plaine du Noun. De Bafoussam naîtront beaucoup d'autres villages bamiléké, entre autres, Baleng, Balengou, Bandjoun, etc., entre le XIVe et le XIXe siècle (un ou deux groupements naîtront en plein XXe siècle). Croyances et religion De par ses origines, le Bamiléké est polythéiste. Mais avec le temps, il s'est résolu à croire en un seul Dieu, un Dieu pouvant s'incarner en toute chose. Le Bafoussam dira: « Tsapo Sîh» (Seigneur Dieu), sans autre idée que celle d'un seul être transcendental. En invoquant le « Dieu du village» (Sîh bè), le 14

« dieu des ancêtres» (en langue locale: Sîh pe ma'a, sîh pe ta'a), il se réfère à un seul dieu, à la façon d'un chrétien invoquant le dieu d'Isaac, le dieu de Salomon, le dieu d'Israël. Par ailleurs, le Bamiléké pratique un culte bipolaire: il peut s'adresser directement à Dieu dans ses prières - et très souvent, le fait dans des sanctuaires prévus à cet effet (lieu où les anges et autres esprits divins sont mieux à l'écoute des humains)- ; il peut aussi requérir la médiation de ses ancêtres décédés pour entrer en communication avec Dieu (culte des ancêtres ou culte des crânes), sans prétendre que l'ancêtre équivaut à Dieu. Pour ce qui concerne les rites, les Bafoussam, et avec eux tous les Bamiléké, regorgent de pratiques rituelles liées aux croyances, aux us et coutumes. Cest ainsi qu'au-delà des rites proprement religieux, il en existe pour les jumeaux, pour le veuvage, il en existe dans le cadre de l'initiation aux pratiques adultes, etc.

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PREMIÈRE PARTIE

DESCRIPTION

DE LA LANGUE

I -LA QUESTION DE FOND Dans la première moitié du XVe siècle, un certain Wandze (alias « Silah »), probablement le 3e successeur du fondateur de la dynastie bafoussam, posa un acte qui reste encore louable aujourd'hui: il réunit les notables de sa cour pour leur demander ce qu'il fallait faire pour que le peuple Bafoussam «survive à jamais et demeure lui-même» (entendez: qu'il évolue en gardant toute sa culture). Des réunions se multiplièrent donc et accouchèrent de deux stratégies qui, aujourd'hui encore, devraient servir de guide aux villages bamilékés: a) Il faut assurer la pérennité du village en faisant en sorte qu'il ait, chaque jour un peu plus, des enfants, et beaucoup d'enfants. Nous y reviendrons. b) Il est impératif de préserver l'identité culturelle du village. En quoi les sociétés d'hommes sont différentes les unes des autres? C'est à cette question, ô combien d'actualité, à laquelle les Bafoussam d'il y a cinq siècles tentaient déjà de répondre. On peut arguer avec Alain Finkielkraue que, dans le règne animal, tous les individus d'une même espèce sont pareils, que les chats sont égaux, les vaches aussi, etc.; et que c'est la dimension sociale et économique chez les hommes qui induit leurs différences et leur inégalité. Soit! Mais, si on mettait sur le tapis la question culturelle, n'y aurait-il pas là un creuset générateur de différences entre les peuples? Car l'homme bamiléké-bafoussam est une entité identitaire différente du Baleng, du Bafou ou du Batié, en dépit de la minceur des divergences culturelles existant entre eux. On sait que les Bamiléké constituent une civilisation, les villages se réduisant, pour l'essentiel, à la résultante de quelques différences. Si différence il y a, il est indéniable que l'identité culturelle de chaque village bamiléké, pour le cas d'espèce, est bien réelle et
3 Philosophe, auteur de l'ouvrage intitulé L'imparfait au présent (Gallimard, Paris, 200 I). 19

que sa pérennisation devient un impératif catégorique, à moins que le village concerné n'ait rien à offrir et reste voué aux gémonies, par l'incurie affichée face aux ravages du tandem aliénation-assimilation. Alors, que les Bafoussam s'interrogent: quelle est la marque identitaire qui fait d'eux un peuple unique, différent des autres, y compris de leurs cousins baleng, avec qui ils partagent quasiment les mêmes valeurs culturelles? S'agit-il des us et coutumes? C'est presque la même chose dans les deux villages. Les croyances et mentalités? A un iota près, c'est les patates d'un même billon. Les modus vivendi et operandi? On n'est pas loin de deux réalités jumelles! Cette comparaison peut être multipliée avec d'autres villages, en particulier de l'Ouest et Nord-ouest du pays. A l'analyse, il ressortira que la différence fondamentale réside dans la langue. Certes, la nuance est souvent négligeable (dans le cas du bafoussam et du baleng). Pourtant, il faut compter aussi avec la psychologie de la langue, reflet du psychisme profond de celui qui la parle en tant que langue maternelle. Le Négus de l'identité culturelle du peuple bafoussam, c'est bien sa langue. Imaginez-vous alors un village dont les natifs, en particulier les jeunes, ne comprennent, ni ne parlent la langue du terroir. Inéluctablement, ce village perdra, au fil de nombreuses décennies, ce qui est sa marque distinctive d'avec les autres villages: sa langue, et, avec elle, sa culture. Et si langue bafoussam venait à disparaître, cela signifierait qu'une autre langue, le bandjoun par exemple, occuperait sa place et amènerait avec elle à Bafoussam la culture du village bandjoun (c'est-à-dire, ce qui lui est propre). Conséquence: la ville de Bafoussam resterait, mais le village du même nom disparaîtrait.

II. LA NATURE DE LA LANGUE BAFOUSSAM En vertu des définitions que les linguistes de tout bord ont donné au concept de « langue », il est important de situer la nature de la langue propre au peuple Bafoussam. Est-elle une langue maternelle, un dialecte ou un patois?

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Reconnaissons d'emblée que le bamiléké-bafoussam est une langue telle que définie par des auteurs comme F. de Saussure, Gardiner, Greimas ou J. Roca-Pons, entre plusieurs autres: ensemble de signes (graphiques ou non) constituant un système de forme et de sens et servant de véhicule de communication. Un patois? Non! Il faut d'ailleurs se garder d'employer ce terme qui est, à l'évidence, péjoratif, et qui est défini comme étant « un parler propre à une région limitée, à l'intérieur d'un dialecte. » Et le dialecte? Il n'est autre chose qu'une variété régionale d'une langue. On en vient à penser, par exemple, à la langue bassa (Cameroun) avec ses variantes des départements du Nkam, de la Sanaga-Maritime et du Nyong-Ekellé; ou encore le swahili. En ce qui concerne la langue bamilékébafoussam, on ne peut pas nier qu'elle ressemble à toutes les langues bamiléké, donc influencées par les langues bantoues. Cet aspect du sujet est d'autant plus important qu'avec les travaux de Sep Pop, puis de Weinreich4, la dialectologie a reconnu que, malgré la complexité du concept de « dialecte », les variations régionales qui en constituent le socle impliquent qu'il a évolué à partir d'une langue. Il va de soi que les langues des Grassfields en général et bamiléké en particulier sont des langues nées d'une autre, le « bamiléké », qui était parlé par le peuple du même nom jusqu'à leur arrivée dans la plaine tikar au XIIIe siècle. Autrement dit, c'est un truisme que le bamilékébafoussam est un dialecte. Cela dit, c'est dans le contexte occidental que le concept «dialecte» sied le mieux, c'est-à-dire tel que défini comme langue régionale, à l'opposé d'une langue ayant une échelle nationale ou internationale. Les langues africaines, pour leur part, ne se sont pas imposées majoritairement à l'échelle nationale et encore moins internationale. D'où la pertinence de la teinte péjorative du concept de dialecte, tel que relevé par J.
4

S. Pop, La dialectologie. Aperçu historique et méthodes d'enquêtes linguistiques. I. Dialectologie romane. II. Dialectologie non romane. Lovaina, 1950. U. Weinreich, Languages in Contact. Findings and Problems. New-York, Linguistic Circle of New-York, 1953. 21

Roca-Pons : celui d'une langue dépourvue de culture littéraire ou scientifique.5 Vu sous cet angle, aucune langue camerounaise ne pourrait être considérée comme telle. Pis pour le bafoussam-bamiléké qui, jusqu'ici, n'a pas de graphie et demeure prisonnier de l'oralité. En tout cas, dialecte ou langue maternelle tout court ? Reste que le bamiléké-bafoussam est loin d'être un patois. A l'instar des autres langues des provinces de l'Ouest et du NordOuest Cameroun, il est perçu comme une variante du grand ensemble linguistique des Grassfields. Mais alors, quelle serait cette langue mère? Il n'existe ni une seule langue bamiléké (mais des langues bamiléké), ni une seule langue des Grassfields. Si seulement on avait là l'extrême certitude qu'à l'origine, il existait une seule langue bamiléké qui, dans le creuset de l'évolution linguistique, aurait alors donné naissance à plusieurs langues régionales? Bien sûr, on estime, à juste titre, que les Bamiléké, d'Egypte jusqu'à la grande vallée du pays tikar, gardèrent l'essentiel de leur culture, en particulier leur langue, dont on croit fort bien qu'elle était unique. En effet, s'ils n'oublièrent rien de leurs pratiques religieuses et coutumières, il est difficile de penser qu'au cours de leur long parcours (vers 800-1200 de notre ère), ponctué de longues périodes de sédentarisation et donc de métissage avec les Soudanais, les Peuls, etc., ils se soient séparés de leur langue. Ce n'est donc qu'à partir de la formation de différents clans en zone tikar suivie de la traversée, en groupes séparés, de la rivière Noun que, très probablement, les Bamiléké firent le lit de la division linguistique en leur sein, notamment en s'éparpillant en petits groupes. D'un autre côté, en admettant que les Bamiléké ont gardé leur langue depuis leur départ d'Egypte, on peut aisément penser que ce peuple a une langue d'origine égyptienne, et non pas bantoue - c'est-à-dire du grand Sud du continent africain. En pays bamiléké, de fait, nombre de vieillards soutiennent
5

J. Roca-Pons, El Lenguaje (Barcelona,Ed. Teide, 1981): "Es bien sabido

que es muy popular el concepto de dialecto en sentido peyorativo; entonces se entiende por dialecto una lengua sin cultivo literario 0 cientifico, etc." (p. 3). 22

mordicus cette thèse en s'appuyant sur la tradition orale. On suppose aussi qu'au cours de leur migration à travers la Nubie et la région soudanaise, les bamiléké ont vu leur langue subir une influence bantoue et, surtout, soudanaise. En tant que peuple issu des baladis d'Egypte (les Noirs irréductiblei devant les cultures romaine et arabe), les Bamiléké parlent aujourd'hui une langue nilo-égyptienne de par son origine, semi-bantoue en raison de l'influence des langues bantoues. A cet égard, nombre de linguistes et d 'historiens ont jusqu'ici, pour leur part, qualifié la famille linguistique bamiléké par l'épithète « semi-bantoue ».

III. LE CHOIX BAFOUSSAM

DE

LA

LANGUE

BAMILÉKÉ-

Il convient de rappeler I'histoire afin de faire comprendre que le bamiléké-bafoussam et le bamoun sont les deux premières langues bamiléké qui sont nées des cendres de la «langue bamiléké» au lendemain du départ du peuple en question du pays tikar. Qu'il soit loisible de rappeler que les Bamiléké, une partie des irréductibles Baladis (Noirs) d'Egypte, partirent d'Alexandrie vers le IXe siècle7. Ndeh, le chef des Bamiléké installés dans la plaine tikar, mourut en laissant des enfants, notamment Ncharé et son grand frère Yendé. Ce dernier abandonna le trône à son cadet et, en tant que chasseur, conduisit un groupe d'hommes dans la plaine du Noun, puis traversa - avec eux- la rivière Noun, au moyen de la lévitation, et s'installa sur l'autre rive du cours d'eau. On sait également que Ncharé abandonnera Mbankim pour aller dans la plaine du Noun fonder le pays bamoun, tandis que, de l'autre côté, Yen dé avait fondé le groupement Bafoussam plusieurs années auparavant (vers la 2éme moitié du XIVe siècle).
6 Que l'éminent égyptologue Moustapha Gadalla appelle « la majorité silencieuse d'Egypte ». 7 Lire: Dieudonné Toukam, Peuples bamiléké et bafoussam. Des repères historiques et culturels (à paraître). 23

La plupart des autres groupements bamiléké -hormis les Bamoun, et les Bangous- naîtront du groupement Bafoussam8. En d'autres termes, la langue bafoussam fut à l'origine de la plupart de ses sœurs de la région de l'Ouest-Cameroun, avec l'effet désastreux de la Tour de Babel, qui marquera la langue bamiléké de sa lugubre empreinte. Jusqu'à ce que, au fil des siècles, le Bamoun ne parle plus exactement la même langue que le Bafoussam, que le premier Balengou parti de Bafoussam se retourne dans sa tombe en constatant que sa descendance parle une autre langue, etc. Il était donc normal qu'après le bamoun, le bamiléké-bafoussam fasse l'objet d'une étude, et, surtout que des recherches sur certaines langues bamiléké prennent pour point de départ le bafoussam. Dans ce contexte, on ne saurait parler, dans le pire des cas, d'un sous-groupe linguistique, d'une plateforme d'étude phonétique, comme le gham'a-Iah (ou ghomala'), l'aka'a, qui se fonde sur le bafoussam dans le grand département de la Mifi, au Cameroun. Car, qu'on se le dise de manière formelle, il n'existe pas, dans les faits, de langue bamiléké appelée gham'a-Iah (terme générique signifiant « langue maternelle» /« langue du terroir »), ou toute autre appellation de circonstance. C'est bien connu: la langue des Bapi, quoiqu'un groupement numériquement très minoritaire, est le bapi, celle des Bandjoun, le bandjoun, au même titre qu'il existe le bafou, le batcham, le batié, le bana, etc. Les velléités de regroupement linguistique, ne serait-ce que pour des besoins d'étude, restent encore entachées d'égocentrisme et d'égoïsme dans les Grassfields camerounais, malheureusement. Cela dit, si le sous-groupe gham 'a-Iah rassemble plusieurs langues bamiléké (variantes dialectales), au même titre que d'autres sous-groupes tels le yemba, le ngomba, etc., il ne semble pas réaliste d'élaborer une grammaire et un dictionnaire qui s'impose à tous les locuteurs des langues d'un groupe linguistique. Un Bafoussam ou un Baham ne dira jamais qu'il parle le gham'a-Iah, mais le bafoussam ou le baham, par exemple.

8 Lire: Dieudonné

Toukam, op. cil. (ci-dessus).

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Encore une fois, le bafoussam est la base du « bamiléké », très probable langue unique du peuple du même nom jusqu'à ce que l'effet de la Tour de Babel à partir du XVe siècle soit à jamais irréparable. Il est par conséquent normal que le bafoussam, encore appelé le bamiléké, soit une référence, tout au moins, en matière de recherche. La très grande diversité ethnique du Cameroun lui vaut une myriade de langues parmi lesquelles le bamoun, le bassa, , le fufuldé, le douala, l' ewondo, le bulu, le bakweri, le bamiléké et ses sous-ensembles (gham'a lah, nufi, yemba, medumba, ngomba'a.. .), eux-mêmes constitués d'une multitude de variantes dialectales (bafoussam, bansoa, bafou, bana, baleng, batcham, bangang, bazou, bandja, bandenkop, bamougoum, bamendjou, batoufam, batié, bandjoun, bangoulap, etc.), qui sont les véritables langues parlées dans les différents groupements baliméké de l'Ouest Cameroun. Nous reproduisons ci-après la liste des 281 langues vivantes du Cameroun publiée sur le site muturzikin.com (avec leur aimable autorisation). Les noms sont en anglais: abar, afade, aghem, akoose, akum, ambele, arabe shuwa, atong, awing, baba, babanki, bafanji, bafaw-balong, bafia, bafut, baka, bakaka, bakoko, bakole, baldemu, balo, bamali, bambalang, bambUi-bambui, bamenyam, bamukumbil, bamun, bamunka, bana, bangandu, bangolan, bankon, barombi, basaa, bassossi, bata, batanga, bati, beba, bebe, bebele, bebil, beezen, befang, bekwil, beti, bikya, bishuo, bilare, bokyi, bomwali, bonkeng, bubia, buduma, bulu, bum, bung, busam, busuu, buwal, byep, caka, cung, cuvok, daba, dama, dek, denya, dU, dimbong, doyayo, duala, dugun, dugwor, duupa, dzodinka, ejagham, elip, eman, english, esimbi, eton, evant, ewondo, fali
north, fali south, fang, fang, fe'fe', français, fulfulde adamawa, fulfulde kano-katsina-bororro, gavar, gbaya northwest, gbaya southwest, ghomala', gidar, gimme, gimnime, giziga north, giziga south, glavda, gude, gvoko, gyele, hausa, hdi, hijuk, hya, iceve-maci, ipulo, isu, isu, iyive, jimi, jina, jukun takum, kako, kamkam, kanuri central, karang, kare, kemezung, kendem, kenswei nsei, kenyang, kera, kol, kolbila, kom, koma, koonzime, korop, koshin, kuk, kung, kuo, kutep, kwa', kwaja, kwakum,

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