Rimes de rap français

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Français
709 pages
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Description

Valéry est une sorte d'explorateur lexicographique des textes de rap en français. Les abréviations, sigles et acronymes ont une grande valeur poétique pour les rappeurs : ils peuvent servir à crypter la communication et permettent de multiplier les accents dans le cadre d'une répétition rapprochée qui constitue la dynamique rythmique du rap. Le présent ouvrage contribue ainsi à faciliter notre compréhension du sens des textes de rap tout en suggérant leur processus créatif.

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Date de parution 01 octobre 2017
Nombre de lectures 24
EAN13 9782336800226
Langue Français
Poids de l'ouvrage 52 Mo

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Valéry Debov RIMES DE RAP FRANÇAIS ABRÉVIATIONS, SIGLES ET ACRONYMES Préface de Christophe Rubin
Du même auteur Diko des rimes en verlan dans le rap français (La Maison du dictionnaire, 2012). Glossaire du verlan dans le rap français (L’Harmattan, 2015).
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr EAN Epub : 978-2-336-80022-6
À mes Maîtres
Horaсe.
Sainte-Beuve.
Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor.
Rime, Pui donnes leur son Aux chansons Rime, l’uniPue harmonie Du vers, Pui, sans les accents Frémissants Serait muet au génie.
Entre deux mots, il faut choisir le moindre
aul Valéry. Je brise les stéréotypes Et pousse ma créativité dans le domaine de la musiP ue Oui je suis un poète au même titre Pue La Fontaine l’a été. Je m’adresse à l’Homme, l’être le plus civilisé. Assassin, “Note mon nom sur ta liste”. Faut Pue tu sentes l’aisance rimes et assonances Fais l’effort, capte le sens des textes à essence Le crew frappe grave dès sa naissance IAM, “Art noble”. Ma rue s’résume en lettres RMI, CRS, OCB, TGI, CDD ANE, E, CA, HLM, IVG ADN, HIV, NTM, VI Une jeunesse Pui fonce dans le mur même en TGV. Tiers Monde, “ J’annonce la douleur”.
PRÉFACE
Valéry Debov erançais. Ses passt une sorte d’explorateur lexicographique du rap f de chercheur le mènent toujours sur des voies encor e inexplorées, avec une méthode particulièrement rigoureuse, fondée sur l’exploitat ion patiente et méthodique d’un corpus gigantesque : un très grand nombre de textes de rap en français. Avant de présenter le présent ouvrage, il est néces saire de le situer dans le cheminement d’une recherche au long cours. Il ne s’ agit pas ici de revenir sur toutes les publications de Valéry Debov mais simplement de comprendre le lien qui existe entre ce volume et les deux précédents, que j’avais déjà eu l’honneur de préfacer. Face à une démarche qui pourrait paraître anecdotiq ue à la lecture des titres, il est important de revenir sur les fondements et le sens du travail de l’auteur. C’est aussi l’occasion de prendre la mesure de la reconnaissanc e qui lui a été accordée par les spécialistes. Ses deux précédents ouvrages ont en effet étonné au ssi bien le milieu du rap lui-même que celui des chercheurs en lexicographie ou e n socio-linguistique, en passant par la presse généraliste. Il s’agissait alors du v erlan, une forme d’argot qui a donné lieu, sous la plume des rappeurs, à une utilisation d’une complexité et d’une richesse qu’on ne pouvait soupçonner sans lire leDiko des rimes en verlan dans le rap 1 2 français et leGlossaire du verlan dans le rap français. Les comptes rendus universitaires, en particulier, rendent un hommage appuyé au travail de Valéry Debov. C’est le cas notamment de certains grands noms de l a linguistique française. La socio-linguiste Françoise Gadet, dans la revueLangage et société, a en effet qualifié leGlossaire du verlan dans le rap français« somme de savoir » et de de 3 « stock fabuleux de pépites langagières » qui « reflètent le rap » . Voici comment elle a décrit plus précisément ce travail, en détaillant l a structure des articles, l’originalité de la démarche et son fondement : L’ouvrage de Debov est le fruit d’un travail lexicographique de relevé des mots en verlan rencontrés dans des chansons de rap, de 1980 à nos jours, à partir d’un corpus à la fois oral – les enregistrements – et scriptural – sur la base des pochettes ou de sites internet. Il revêt la forme classique d’un dictionnaire : derrière l’entrée sont données la prononciation en phonétique, la catégorie grammaticale, puis la définition. Les exemples sont constitués par de nombreuses citations provenant de l’énorme stock de chansons étudiées. Pourtant, ce glossaire dépasse aussi largement le cadre d’un dictionnaire, car les articles sont suivis de différentes rubriques : un commentaire (sur la formation, par verlan simple ou plus complexe), une liste d’attestations antérieures (dans la presse, dans des scénarios, des ouvrages de linguistes, des chansons…), une indication de la fréquence dans le corpus de raps, l’indication de paronymes/synonymes intra-verlaniques, des renvois à des termes voisins. Une immense qualité, qui distingue ce glossaire de la plupart des dictionnaires du genre : chaque terme est défini en lui-même, et non à travers son équivalence supposée avec son mot-source, ce qui suppose d’avoir admis son autonomie. Ainsi,péchoest défini en « attraper, saisir, trouver », etchoperne viendra que dans le commentaire Le lexicologue Jean Pruvost, qui, en dehors de ses activités universitaires, se 4 consacre chaque matin à l’excellente émissionDoc Dico consacrée justement aux
mots du rap sur Mouv,’ – la « radio jeune » de Radi o France – a lui aussi remarqué 5 l’importance du même ouvrage de Valéry Debov et il a confirmé le jugement que j’avais alors formulé. « Dès lors qu’on a en main leGlossaire du verlan dans le rap français, qu’on le consulte au hasard des mots relevés, on ne peut que partager le point de vue évoqué en quatrième de couverture par le préfacier Christophe Rubin : « Chacun pense avoir compris le principe et la portée » du verlan, « pourtant, quand l’universitaire Valéry Debov [l’auteur du dictionnaire] se penche sur ce phénomène langagier, une complexité insoupçonnée apparaît. » Il s’agit bien en effet d’un code linguistique parallèle, qui a bel et bien ses principes de formation mais aussi ses usages, le tout dans le cadre d’un renouvellement constant. Mais, c’est là que l’œil et l’oreille du linguiste sont précieux : se perçoit en effet parfaitement qu’il s’agit d’un système où est respecté à la fois une norme linguistique, socio-linguistique et, selon la formule adoptée pour la quatrième de couverture, « un certain esprit ». En réalité, un constat s’impose immédiatement : « la morphologie d’un mot en verlan n’est jamais simple et jamais due au hasard, tandis que ses significations, généralement bien distinctes du mot origine, n’ont rien à envier, par leur foisonnement, aux mots de la langue académique. » Le lexicologue a en effet été particulièrement impr essionné par la rigueur et par la richesse de ce précédent travail de Valéry Debov. « Quelle est la nature de l’ouvrage proposé ? Celle d’un dictionnaire de grande qualité tant par la richesse de la nomenclature, environ 1200 mots, que par le traitement de chaque article. Explication sur la formation lexicale de chaque unité, fréquence, prononciation, signification et emplois, assortis de très nombreuses citations précisément référencées, index complémentaires, c’est assurément un outil complet qui est offert à l’adresse des chercheurs, une somme même. On partage ainsi pleinement le point de vue du préfacier, Christophe Rubin : « c’est une mine où chacun, quel que soit son parcours, trouvera davantage que ce qu’il pensait pouvoir y trouver ». » Enfin, Jean Pruvost a compris aussi que la place pa rticulière de Valéry Debov, loin d’être une difficulté, constituait en réalité un at out précieux. C’est d’ailleurs l’occasion de présenter plus concrètement ce chercheur. « Qui est Valéry Debov ? Professeur de français et d’italien à l’Université d’État d’Ivanovo en Russie. C’est son statut, d’autant plus appréciable que comme on a pu le constater pour les travaux d’expertise linguistique, on sait que le regard externe est toujours plus scrupuleux, dans la mesure où il est peu enclin à l’inévitable hypercorrection du locuteur natif. » Cette tendance à l’hypercorrection est en effet sou vent un problème important dans le traitement des textes artistiques. Les textes cl assiques se voient parfois eux-mêmes altérés, comme pour effacer ce qui fait saillie dan s leur rythme et ce qui porte, pourtant, un sens déterminant. Il suffit d’écouter la scansio n habituelle des premiers vers d’une fable de La Fontaine récitée par des enfants après l’avoir apprise à l’école, pour entendre le spectaculaire effacement de la saillie rythmique pourtant soigneusement mise en scène par le poète : « La Cigale ayant chanté
Tout-l’é-té » devient : « La Cigale ayant chanté tout l’été ». L’extraordinaire insistance du vers trisyllabique, dans lequel toutes les syllabes sont accentuées, pour aboutir à la rime presque immédiat e entre « chanté » et « l’été », fait place, dans la scansion altérée, à un simple décasy llabe – donc un vers pair à la place de deux vers impairs très vifs – gommant ainsi l’in sistance et l’étonnement. Gommant aussi la suggestion d’une incohérence : entre les e fforts artistiques de la Cigale et le fait qu’elle se retrouve quand même « fort dépourvu e » donc non rétribuée par la fourmi : un mécène bien mal choisi. La diction édul corée qui a cours le plus souvent fait du chant poétique la cause de la misère, du fa it de l’assimilation de la pratique artistique à un archétype de la fainéantise... Inte rprétation étrange pour un texte écrit par un aristocrate dont l’activité essentielle étai t de faire de la poésie, autrement dit de chanter. La virtuosité inouïe du poète capable de r endre hommage à un mécène autrement plus généreux que la Fourmi de la fable – animal ridicule et insignifiant par rapport au Roi-Soleil qui lui est comparé implicite ment avec humour – passe alors à la trappe, malgré une écriture incitant à une diction bien particulière qui devrait faire entendre toutes les syllabes de certains vers. Or cette virtuosité, qui parvient à donner l’illusi on d’une apparente simplicité et d’un ton spontané, dit bien – pour qui veut l’entendre e t pour qui sait l’écouter – l’importance e du travail réalisé par le poète du XVII siècle… comme par beaucoup de rappeurs, dont l’écriture est presque toujours d’une complexi té inouïe. La longueur des textes ou le nombre de mots différents qui s’y trouvent – nom bre beaucoup plus grand que dans les chansons proprement dites – est le moindre des signes d’une élaboration poussée. Mais quand l’hypercorrection ne réduit pas cette co mplexité, c’est quelque chose comme un crible rythmique qui empêche l’auditeur de percevoir l’incroyable complexité polyrythmique des systèmes de rimes et de l’accentu ation. La suraccentuation déjà utilisée par La Fontaine es t justement une caractéristique essentielle de la diction de la plupart des rappeur s. Les meilleurs d’entre eux ont une écriture et un flow qui font entendre des systèmes d’accentuation multiples en interférence. Si certains, propulsés par des médias commerciaux, sont tombés dans un rap qui n’est plus qu’une sorte de comptine assorti e de quelques grossièretés, certains et certaines sont au contraire de véritables virtuo ses du langage et du rythme : ils ou elles sont capables d’entremêler les accentuations et les systèmes de rimes tout en faisant interférer plusieurs niveaux de significati on imagée. C’est le cas notamment de 6 la très talentueuse rappeuse Casey . Voici un extrait de son rap intitulé « Suis ma 7 plume » . Ma plume, mon diplôme, un blâme, un problème Un suprême programme haut d’gamme qui engrène Qui entraîne des bris d’crânes, de vitrines Crimes qui se trament, nitroglycérine Premier album, je dégomme, sors des abîmes J’amène œdèmes et rétame des riddims J’étonne, on m’acclame, je donne mon mot d’ordre et mon modem Quidam des DOM sur le macadam Des tonnes d’ultimatums dans mes thèmes
Hématomes dans mes tomes à l’antenne et cartonne le système Fais grand sch’lem pour victimes des HLM Vu qu’Paname est telle Gotham, tam tam et cocktails . Si, à première vue, il n’y a là que quelques rimes, une analyse plus approfondie peut 8 en mettre en évidence un nombre impressionnant. Je reproduis ici uniquement les fragments comportant les sons /m/ ou /n/, afin de m ontrer la densité de ces rimes, le glissement de l’une à l’autre et la répartition. plume plôme blâme blème prême gramme gamme grène traîne crâne trine crime trame rine prem bum (= bom) gomme bîme j’am (m)ène dèmes tame dim tonne on-m clame donn (n)e-m (m)on-m dre-et-m (m)on -m dem dam dom le-m dam tonne tim tums (= tom) dans-m thème ém tome dans-m tome tenne tonne tème lèm tim em M (=èm) name tham tam tam Il faut préciser qu’il y a encore d’autres rimes – comme « telle » / « cocktails » qui sonne comme un coup de cymbale à la fin d’un solo d e batterie – et un jeu sur les allitérations : en /d/, en /t/, en /g/, en /q/… san s compter un très grand nombre de consonnes associées au /r/, surtout au début : /pr/ , /gr/, /kr/, /tr/… Quand on sait que la répétition de deux sons identiques a tendance à cré er un accent – en plus bien sûr des accents prosodiques en fin de groupes syntaxiques o u des accents d’insistance par exemple – on peut imaginer que cette densification, par le choix des mots, peut créer une grande intensité rythmique voire une sorte de t urbulence : les mots glissent sur le tempo un peu comme les pieds de James Brown sur la scène lors des breaks… La question du rythme et de l’accent est en effet f ondatrice du rap, un art musical et langagier né quand des DJ ont placé leur voix comme des toasteurs jamaïcains afin de faire danser les habitants des ghettos pauvres de N ew York dans desblock parties et aussi afin d’exprimer rythmiquement et verbalement une certaine façon d’être au monde, en dehors des cadres habituels que commençai ent à peine à s’approprier ces 9 descendants d’esclaves . Il s’agissait avant tout d’inventer, de proclamer et de faire entendre une identité rythmique en ressaisissant d’ une façon nouvelle des rythmes, 10 des images et des mots pour les faire siens. C’est sans doute pourquoi le verlan, bouleversant l a forme des mots, leur accentuation et même parfois leur sens, a eu une te lle place dans le rap français. Il s’agissait également de remplacer une norme langagi ère et sociale par une autre, à la fois cryptique et presque institutionnelle, comme l ’a justement remarqué Jean Pruvost dans la suite de son compte-rendu du livre de Valéry Debov : L’auteur a ensuite vraiment raison d’introduire l’ouvrage en signalant que les cités, dans le même temps qu’elles sont souvent considérées comme des zones d’exclusion,