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Les enfants des migrants Haïtiens à l'école

De
242 pages
Quel sens les jeunes haïtiens donnent-ils à l'école? Quel doit être le rôle de l'école pour l'intégration de ces jeunes dans la société?
C'est sur ces questions que s'ouvre une longue enquête dans la région parisienne. En passant par les ZEP, la télévision et son influence, la démission des enseignants et des parents, l'auteur veut montrer la détresse de ces minorités ethniques mais aussi la volonté de fer de certains d'entre eux pour en sortir.
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F. Adrien LUZINCOURT

LES ENFANTS DES MIGRANTS HAÏTIENS À L'ÉCOLE

L'Harmattan

SOMMAIRE
Re mer ci e men ts ..................................................................
In tr 0 du cti 0 n ..........................................................................

Chapitre 1 - Histoire d'Haïti............................................ 1.1. Colons et esclaves noirs ........................................... 1.2. La lutte des Indiens et des Noirs enlevés d'Afrique contre l'esclavage ..... 1.3. La guerre de l'indépendance .................................. 1.4. La dette de l'indépendance..................................... 1.5. Période de Duvalier 1957 - 1986............................ 1.6. Le pouvoir au peuple............................................... 1.7. L'après Duvalier ...................................................... 1.8. Jean Bertrand Aristide au pouvoir ........................ 1.9. Le marasme total..................................................... 1.10. Les élections présidentielles et législatives ........... Chapitre 2 - Conditions de vie des Haïtiens en France. 2.1. Le problème de l'emploi ......................................... 2.2. Le problème du logement ....................................... 2.3. Le problème de la santé .......................................... 2.4. Education et scolarisation des enfants................... 2.5. L'éducation des enfants .......................................... 2.6. Projets de retour ...................................................... 2.7. Les inégalités sociales de scolarisation .................. 2.8. L' héritage familial ........ 2.9. Quelques remarques ............................................... Chapitre 3.1. Le 3.2. Le 3.3. Le 3.4. Le 3 - Immigration et langue ................................ mépris de la langue ............................................. temps pour parler la langue du pays ................ créole et le français ............................................. parler familial .....................................................

9 Il 15 18 20 22 25 30 32 32 33 34 36 37 37 38 39 40 43 45 47 48 51
53 54 56 58 59

Les enfants des migrants

haïtiens à l'école

3.5. 3.6. 3.7. 3.8. 3.9. 3.10. 3.11. 3.12. 3.13.

Communication avec les parents 59 Alphabétisation et illettrisme des parents 60 Langue utilisée à la maison 60 La langue comme source de conflit 61 Pratiques linguistiques 62 Investissement des parents dans le travail des parents.63 La culture scolaire 65 Le rôle de l' école 66 La satisfaction des parents 67

Chapitre 4 - Echec scolaire .............................................. 69 4.1. Définition de l'échec scolaire .................................. 75 4.2. L'échec scolaire des enfants .................................... 79 4.3. L'échec scolaire n'est pas une fatalité 81 4.4. L'échec scolaire et l'enseignant 83 4.5. L'établissement et l'échec scolaire 83 4.6. L'échec scolaire et la langue créole 84 4.7. Pour une meilleure compréhension des enfants en échec scolaire .................................. 86 4.8. Les Zones d'éducation prioritaires (Z.E.P.) .......... 87 88 4.9. Z.E.P., un bilan mitigé ............................................. 89 4.10. Notre enquête en Z.E.P. ........................................... Chapitre 5 - Histoire scolaire des enfants....................... 5.1. Ce que le mot travail veut dire pour les enfants... 5.2. L'école de la peur ..................................................... 5.3. Sens de l' école ........................................................... 5.4. Un bon métier ........................................................... 5.5. Les élèves se disent paresseux ................................. 5.6. Résultats scolaires des élèves .................................. 5.7. Parents désarmés ..................................................... 5.8. L'inégalité devant l'école ........................................ 5.9. Le rôle de l' école ...................................................... 5.10. La déception des enseignants.................................. 5.11. L ' avenir incertain.................................................... -693 96 98 101 103 108 110 111 113 115 116 117

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haïtiens à l'école

5.12. Les haïtiens sans diplômes Chapitre 6 - Le projet familial......................................... 6.1. Les parents vigilants ................................................ 6.2. Les familles populaires ............................................ 6.3. Le lieu de vie et l'école ............................................. 6.4. Le plaisir ou le goût d'apprendre ........................... 6.5. Le temps, c'est de l'argent....................................... 6.6. L'école et les loisirs .................................................. Chapitre 7 - La violence à l'école .................................... 7.1. Les différentes formes de violence.......................... 7.2. La violence à tort et à travers ................................. 7.3. Les faits de violence relevés par les élèves ............. 7.4. La télévision est-elle responsable de la violence? 7.5. La fabrication de la violence ................................... 7.6. Les classes en présence ............................................ 7.7. L'indispensable prévention ..................................... 7.8. Les enfants et la violence ......................................... 7.9. Qui sont les victimes ?.............................................. 7.10. Des noyaux durs ....................................................... 7.11. Restauration de l'autorité ....................................... 7.12. Responsabiliser les parents ..................................... Chapitre 8 - La télévision, cause de l'échec scolaire...... 8.1. Utilisation de la télévision........................................ 8.2. L'éducation et la télévision ...................................... 8.3. Les relations avec les camarades de classe ............ 8.4. Tendances dégagées des uns et des autres ............. 8.5. La discipline .............................................................. 8.6. Vie scolaire et discipline .......................................... Chapitre 9 - L'orientation:
9.1.

119
121 121 124 125 127 130 131
135 136 137 138 139 142 143 145 145 146 147 148 150 155 155 156 158 162 163 165

une étape décisive difficile à
171 171

fran chir ........................................................ Les procédures.......................................................... -7-

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9.2. 9.3. 9.4. 9.5. 9.6. 9.7. 9.8. 9.9. 9.10. 9.11.

La décision d'orientation 175 L'orientation entre l'offre et la demande 178 Le choix des familles 179 L'inquiétude des familles 181 L'importance de l'enseignement des mathématiques et du français à l' .école 183 Un début difficile 184 Le retard scolaire 186 Un enseignement pour les élèves en difficulté 189 Le choix d'un bon établissement 190 Le choix de l'enseignement technique et professionnel . ...... ... 191

Chapitre 10 - Rétablir la confiance entre l'école et la famille ... ...... 193 10.1. L'obligation des résultats ...................................... 194 10.2. L'école de la réussite .............................................. 195 196 10.3. Les élèves haïtiens en échec ou échec de l'école... 10.4. L'échec de l' école.................................................... 197 199 10.5. Qui est responsable de l'échec scolaire ................ 201 10.6. Tous ensemble pour la réussite des enfants ......... 201 10.7. Le dialogue difficile ................................................ 203 10.8. Par en ts ab sen ts ....................................................... Chapitre Il - L'intégration, mission de l'école.............. Il.1. Les quartiers ou lieux de «désocialisation »...... Il.2. Le racisme au quotidien......................................... Il.3. L'insertion professionnelle .................................... Il.4. La fonction de l'école .............................................
CONCLUSION. Bm LlOG RA.PHIE ... ... ... ...

205 207 209 212 213
217 223

ANNEXES ..

231

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REMERCIEMENTS Qu'il me soit permis d'adresser mes remerciements à tous les élèves et aux parents qui se sont engagés dans cette

étude, qui m'ont accueillis, à Évry, Massy, Saint-Denis, Gonesse, Sarcelles, Paris. Cette recherche n'aurait pas été possible sans leur collaboration. Mes remerciements vont également à Véronique

Coradazzo et Aline Charles qui ont bien voulu relire le manuscrit et y apporter de précieuses critiques et suggestions. Je remercie enfin les associations franco-haïtiennes telles que: la Plate-forme d'associations franco-haïtiennes (PAFRA) et le Comité d'action pour la protection et la promotion des enfants haïtiens (CAPPER), pour leur collaboration et leur participation à l'enquête. Ce livre leur appartient.

INTRODUCTION

Depuis plusieurs décennies, l'anivée en France de populations immigrées venues de par le monde fait l'objet de nombreux débats passionnés. Tous les acteurs de la société s'y intéressent, car il fallait trouver une solution à l'arrivée massive des immigrés. La mise en place en France, à partir des années 1970 d'une politique extrêmement restrictive, a fortement contribué à orienter le débat. La venue massive de ces immigrés a été vécue comme une impuissance de l'Etat à contrôler la situation. Du même coup, tout cela a contribué à forger une image misérabiliste de l'immigration donnant l'impression d'une France accueillant « toute la misère du monde» . C'est pour cela que la nouvelle politique prônée par la France a réduit fortement le nombre des entrées. Les immigrés arrivés sur le sol français sont à la recherche d'un mieux-être. Quoique minoritaires, les Haïtiens font partie de cette immigration. C'est une immigration récente. Comme le montre Roger Bastidel, c'est vers la fin des années soixante que les ressortissants de cette société ont commencé à venir en France. Elle est composée d'étudiants et de personnes issues des classes moyennes et dirigeantes parlant bien le français. Durant cette époque, on ne disposait pas d'informations en ce qui concerne le nombre d'enfants haïtiens sur le sol français. Sur le plan global, il faut savoir qu'en 2000, on a recensé plus de un million d'élèves étrangers dans les écoles, collèges et lycées. Toutefois, les statistiques collectées par le ministère de l'Education Nationale souffrent d'une grande confusion en

1

BASTIDE

R., Les Haïtiens

en France, Ed. Mouton,

1974.

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haïtiens à l'école

particulier entre la nationalité de l'élève et celle du père ou responsable de l'enfant.2 Vers la fin des années 70, on assiste à la venue massive des Haïtiens en France. TIs sont d'origine rurale parlant principalement le créole, donc un profil différent de celui du début des années 60. La politique migratoire vis-à-vis des Haïtiens est très restrictive, mais ils trouvent les moyens de venir en France en transitant par la Belgique ou l'Espagne. Avec le temps, les enfants sont installés avec leurs parents par le biais de regroupement familial pour ceux qui peuvent en bénéficier. Les élèves étrangers nés hors de France ont une scolarité beaucoup plus perturbée que les autres élèves d'origine ouvrière. Arrivés en France parfois après l'âge d'entrée à l'école primaire, ils accumulent rapidement un retard important sur l'âge théorique et on peut comprendre que les enfants haïtiens ne sont pas épargnés par cet état de fait. En général, pour certains auteurs l'échec scolaire des familles populaires s'explique en termes de « manque» et de «handicap socioculturel ». Ces théories ne permettent pas d'expliquer les cas atypiques: contre toute probabilité statistique, certains enfants des familles populaires réussissent à l'école, et certains jeunes nés dans les familles « favorisées» y échouent. Ces cas restent statistiquement minoritaires mais ne sont pas pour autant marginaux. C'est en fait ce qui constitue l'objet de cette étude, celle de faire ressortir l'histoire singulière de certains enfants. S'il existe bien une corrélation statistique entre origine sociale et cursus scolaire, il n'y a pas pour autant aucune fatalité de la réussite ou de l'échec. Sans vouloir sous-estimer les nombreux progrès réalisés par l'école, on peut dire que les parents ne sont pas les seuls responsables de l'échec scolaire, il convient aussi de rechercher les mécanismes de l'échec dans la dynamique propre de l'école,
2

CACOUAULT

M., Sociologie

de l'éducation,

Ed. La Découverte,

2001.

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Les enfants des migrants

haïtiens à l'école

dans la façon dont on conçoit l'enseignement. Et de ce fait, est ce que les principes éducatifs ne S'opposent pas avec ceux de l'institution scolaire? On peut mettre en cause les méthodes, les programmes, les modes de transmission qu'elle privilégie ou encore l'absence de prise en compte de la réalité vécue par les élèves. TIest nécessaire de tenir compte de toutes ces dimensions si on veut vraiment aider les enfants qui sont en situation d'échec scolaire. En d'autres termes, il faut que les enfants prennent du plaisir à l'école, et que les cours enseignés tiennent compte de la réalité dans laquelle ils se trouvent. Comment mobiliser ces enfants qui sont en échec scolaire afin de les faire réussir? Pour bien comprendre la situation des enfants des travailleurs immigrés haïtiens en France, nous partirons des histoires scolaires singulières, de la parole individuelle des élèves, de ce qui les mobilise sur l'école et à l'école. Cette étude a fait ressortir une grande diversité d'expériences. C'est pour cela dans les pages qui suivent, nous nous proposons d'examiner un ensemble de questions à travers différents chapitres. En premier lieu, nous présenterons I'histoire d'Haïti, car nous ne pouvons pas étudier un peuple sans connaître son histoire. Dans le deuxième chapitre, les conditions de vie des Haïtiens en France feront l'objet de notre étude et les différents problèmes auxquels ils se confrontent dans cette société. Le troisième chapitre se porte sur immigration et langue. On essayera de définir et de comprendre le problème de l'échec scolaire dans le quatrième chapitre sans oublier de poser en profondeur le problème de la réussite scolaire à travers l'histoire singulière des enfants dans le cinquième chapitre. TIest important de comprendre quel type de projets les parents réservent pour leurs enfants dans le chapitre six. On s'interrogera sur la violence scolaire des enfants dans le septième chapitre. Le huitième chapitre sera consacré à la télévision et tout ce qui est autour. L'orientation scolaire constitue une étape importante dans
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haïtiens à l'école

l'intégration d'un enfant, c'est pour cela qu'une attention toute particulière sera consacrée à ce sujet dans le chapitre neuf. Nous présenterons les acteurs et nous essayerons de voir comment nous pouvons résorber l'échec scolaire des enfants à travers le maître mot qu'est la confiance dans le dixième chapitre. Nous tenterons de comprendre sur le plan général comment les familles haïtiennes s'intègrent dans la société française et ce qui les empêche de le devenir dans le chapitre onze. Les problèmes des travailleurs immigrés haïtiens sont intimement liés au regard de ce qui se passe en France en ce qui concerne la scolarisation des enfants des travailleurs immigrés. C'est pour cela que loin de considérer ce travail comme un cas particulier, il paraîtra de préférence comme un cas exemplaire.

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Chapitre 1

mSTOIRE

D'HAÏTI

Avant d'aborder la question sur les enfants des migrants haïtiens à l'école française, il est pour nous nécessaire de présenter un bref historique de Haïti afin de mieux comprendre le contexte de l'émigration. L'île d'Haïti était habitée par les Indiens dont la communauté primitive se désagrégeait progressivement à l'arrivée de Christophe Colomb. La situation de cette île Quisqueya, devenue Hispaniola ou Petite Espagne, allait vite dégénérer. Les conquistadors imposèrent aux Indiens un système esclavagiste qui se solda par le génocide de la population indigène. Ces indigènes étaient des Indiens, pour la plupart «Taïnos» de culture « Arawak» Venus au début de l'ère chrétienne des côtes du Vénézuéla, ils avaient conquis puis assimilé les Indiens d'origine, en majorité des «Ciboneys » qui peuplaient ces îles de la Caraïbe. D'autre part, vers la fin du XVe siècle, les Caraïbes, Indiens belliqueux, se seraient emparés de la partie Est de l'île. Cette population indigène ne portait aucun vêtement; seules les femmes mariées revêtaient un cache sexe ou une jupe de coton. A l'occasion de certaines cérémonies, les Indiens se barbouillaient le corps de peinture rouge d'origine végétale ou minérale et dessinaient des figures «géométriques» de couleur noire ou blanche.

Les enfants des migrants

hai'tiens à l' école

Les Taïnos, petits et trapus, de teint foncé, utilisaient souvent divers ornements, amulettes, colliers et bracelets de coquillages, d'or, de coton ou d'os qu'ils portaient aux chevilles, aux poignets, aux bras. Les amulettes de pierre taillée ou de terre cuite dont ils s'entouraient le cou avaient pour but d'attirer le bon sort tout en les protégeant des mauvais esprits. Cheveux noirs et longs, généralement bien peignés, les Taïnos avaient une vision esthétique qui les portait à vouloir déformer la tête des enfants en y posant un bandeau. TIs vivaient dans des cases faites de planchettes de bois de palme maintenues par des cordes avec une toiture de feuille ou de paille. Cependant, les privilégiés, surtout les responsables ou caciques, habitaient dans des maisons d'un style particulier appelées bohio. Ces Indiens organisaient leur communauté surtout au voisinage des côtes ou à proximité des rivières. Les ajoupas s'agençaient autour des batteys, sorte de places centrales qui servaient aussi bien de marchés que de lieux publics et où se déroulaient jeux et fêtes. Ces ajoupas abritaient un mobilier discret, souvent réduit à un hamac de fibres de coton. Quelques récipients culinaires en terre cuite, très artistiques, servaient pour les cérémonies religieuses ou funéraires. Chez les bohios, on notait en plus un petit banc en bois ou une pierre taillée, le duj0, utilisé par les caciques et les notoriétés pour les cérémonies ou les fêtes qu'ils organisaient. A leur arrivée, les Espagnols imposèrent aux indigènes, sans bien sûr tenir compte de leur ethnie, un système esclavagiste. Mais dès 1494, Caonabo, cacique de la sierra du sud, se lançait dans une lutte acharnée contre les occupants qui, en 1496, fondèrent la ville de Santo Domingo. D'autres caciques (comme Guarionex dans le Managua) étendirent les foyers de résistance alors que l'Espagne, en 1502, confiait au gouverneur Frey Nicolas de Ovando la triste mission de pacifier l'île: guerre et travaux forcés aboutirent au génocide. Vers la deuxième partie du XVIe siècle, la population indigène est décimée en un nombre insignifiant. C'est alors que le père Frey Bartolomé de Las Casas, - 16-

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haïtiens à l'école

sous le fallacieux prétexte de sauvegarder les Indiens, préconisa l'esclavage en demandant la traite des Noirs: « philanthropie» de myopes qui, on le sait, sous couvert d'impératifs économiques inhumains, refuse à l'esclave, indépendamment de toute une considération de race, la dignité même d'homme. L'organisation socio-politique des s'articuler autour de trois groupes sociaux: Taïnos paraissait

1- Les couches privilégiées constituées par les caciques, des nobles et des patriarches, formaient avec leurs serviteurs deux groupes minoritaires par rapport au peuple. Ces privilégiés ou Nitaïnos possédaient une situation socio-économique telle qu'ils pouvaient entretenir plusieurs foyers. Les caciques avaient la responsabilité de l'organisation politique, sociale et économique de leur région ou caciquats. Ils exerçaient un pouvoir absolu et contactaient les autres Taïnos qui servaient d'intermédiaire entre les caciques et le peuple. Le pouvoir semble être héréditaire et transmis dans la ligne maternelle, ainsi, parfois, on a vu certaines femmes assumer la responsabilité d'un caciquat. Dans la Quisqueya, on comptait cinq caciquats ou petits royaumes gouvernés chacun par un cacique qu'assistaient, au niveau de la région, des sous-caciques. 2- Les serviteurs ou Naborias étaient originaires, selon plusieurs historiens, des tribus d'origine, les Ciboneys, qu'avaient vaincus les Taïnos. 3- Le peuple était constitué de divers groupes qui subvenaient eux-mêmes à leurs besoins, grâce aux activités agricoles des femmes et des enfants, à la chasse et à la pêche et enfin à l'artisanat.
TIfaut ajouter aussi les guérisseurs qui se recrutaient parmi les principaux personnages du village, les Nitaïnos, pour qui les

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haïtiens à l'école

obligations religieuses et l'utilisation médicinale des plantes représentaient un véritable sacerdoce. TIs jouissaient d'une position sociale confortable. Ainsi vivait la population indigène de l'île d'Haïti au moment de l'arrivée des Espagnols en décembre 1492. Par la suite, l'île sera la proie des puissances européennes qui y déploieront une concurrence acharnée pendant que les aventuriers, les flibustiers, y tenteront leur chance. Quant aux Indiens décimés, ils seront vite remplacés par des esclaves noirs que le traité, dès 1517, fournit aux colons. Clans et nations s'y affrontant sans cesse, l'Espagne ne pouvait garder à elle seule 1'Hispaniola et a décidé, par le traité de Ryswick de 1697, de concéder à la France le tiers occidental de l'île. Partie gagnée mais non sans peine pour les Français qui donnèrent à leur nouvelle colonie le nom de Saint-Domingue dont les frontières furent ensuite fixées par le traité d'Aranjuez de 1777. 1.1. Colons et esclaves noirs Les premiers colons espagnols, après avoir dépossédé les indigènes, les réduisirent à l'esclavage en vue d'exploiter notamment les importantes mines d'or d'Hispaniola, la petite histoire rapporte que les visiteurs, en échange de leur pillage, avait fait don à la population indigène des épidémies de variole. Par la suite, les Noirs furent enlevés d'Afrique avec la complicité des responsables locaux, rémunérés en nature par les négriers. A leur arrivée dans l'île, les mines étaient épuisées, ils furent surtout utilisés comme esclaves agricoles. Ils venaient pour la plupart de la région du golfe de Guinée et la diversité des ethnies constituait un « melting pot» dont les dominantes étaient béninoises ou guinéennes.

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haïtiens à l'école

C'est dans cette Hispaniola en pleine mutation que les flibustiers français se lancèrent à l'aventure: ils prirent comme repère l'île de la Tortue et de là, appuyés par les puissances européennes en quête de nouvelles colonies, harcelèrent les Espagnols. Les boucaniers français de la petite île de la Tortue, bien située par rapport à Cuba où transitaient les marchandises espagnoles, s'installèrent sur la terre d'Hispaniola. Menant leurs activités agricoles sur cette partie occidentale, ces boucaniers ont donné à la France le prétexte à l'occupation en acculant l'Espagne au traité de Ryswick qui leur concédait officiellement la partie occidentale de l'île, Saint-Domingue (1697). Chaque classe sociale va prendre une direction différente et la présence de castes au sein de ces classes va accomplir encore le problème haïtien.3 La classe des affranchis regroupait par exemple des affranchis mulâtres nés libres d'un colon et d'une négresse, des affranchis noirs qui avaient reçu leur liberté comme cadeau de leur maître ou qui l'avaient acheté - ce qui suppose des économies réalisées à force d'exercer des tâches subalternes mais lucratives et réservées à une minorité d'entre eux. On aboutit alors à la fin du XVille siècle, à une structure sociale qui portait en elle les germes de sa destruction brutale.480 000 esclaves peinaient sous le contrôle de 40 000 blancs et, entre ces deux classes, 30 000 «libres », esclaves affranchis ou mulâtres, prenaient peu à peu de l'importance dans le commerce, l'artisanat, les professions libérales, et même les plantations où ils étaient eux aussi de grands propriétaires d'esclaves. Quant aux esclaves, plus d'un tiers d'entre eux étaient « bossales », c' est-àdire nés en Afrique, par opposition aux esclaves créoles nés dans la colonie. Ces bossales qui contribueront à former le peuple de la future république d'Haïti étaient bien évidemment, les plus misérables des esclaves. Analphabètes, parlant des langues africaines incompréhensibles, ignorant tout des techniques et modes de leurs maîtres, abrutis par l'angoisse de la captivité et de
3 Revue Confluences de la cimade, 1996.

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l'exil, ils n'étaient bons qu'à planter et à couper la canne à sucre sous le fouet des commandeurs. 1.2. La lutte des Indiens et des Noirs enlevés d'Afrique contre l'esclavage En débarquant dans le Nord Ouest de l'île, les Espagnols ont été très bien reçus par les indigènes. Mais devant la dégradation des conditions de ces derniers, ils se jetèrent dans la lutte anti-esclavagiste. Caonabo, cacique d'origine guerrière, fut le premier à organiser une riposte de masse: mais le commandant espagnol Ogéda le neutralisa après l'avoir enlevé et déporté par la ruse. En Espagne, le civilisateur fit mourir à petit feu ce vaillant cacique, suivi bientôt par d'autres dans ce chemin de la liberté ou de la mort. Les caciques et les indigènes ont été contraints à de lourds travaux forcés par les Espagnols. Le cacique de la Magua, Guarionex, entama une lutte inégale avec l'Espagne mais la sauvagerie le contraignait à se réfugier chez son ami, le cacique Mayobanex. En 1502, le commandant espagnol intensifia la lutte contre les foyers de résistance et se chargea d'éliminer Anacaona que certains Espagnols avaient dénoncé comme conspiratrice. Pourtant cette femme réputée pacifique versait régulièrement ses tributs; à la demande de Ovando, elle avait même organisé une grande manifestation à l'endroit des Espagnols qui en profitèrent pour massacrer lâchement la population et arrêter le cacique qui fut exécuté après un simulacre de procès. Le cacique Cotubanama et les indigènes de Higuey se révoltèrent, mais sans grand succès puisque les survivants et leur chef durent s'exiler sur la petite île de Saona où Cotubanama poursuivi, fut capturé et exécuté publiquement. Quant au cacique Enriquilo, indigné par le comportement des conquistadors, il fortifia sa propriété située sur les hauteurs de la cordillère de Bahoruco et organisa avec -20-

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haïtiens à l'école

quelque succès une rébellion, puis se fixa dans une région « libérée» où il vécut jusqu'à sa mort avec les derniers surveillants de la lutte anti-esclavagiste. De plus, nombreux étaient les indigènes qui préféraient la mort à une vie de travaux forcés. D'un autre côté, les Noirs enlevés d'Afrique manifestèrent leur volonté de mettre fin au système esclavagiste. Ainsi, dès leur embarquement, certains choisissaient de se suicider tandis que d'autres se révoltaient durant la traversée. A Saint-Domingue, des mères tuèrent même leur nouveau-né pour leur éviter les souffrances que les autres membres de la famille enduraient dans les plantations. Tandis que les Noirs et les indigènes se battaient, les autres catégories sociales de la colonie ne s'étaient préoccupées que d'arriver à un compromis acceptable avec la métropole sans pour autant perdre les avantages du système esclavagiste. Les affranchis, fils de négresse, n'ont-ils pas bien fait comprendre aux Noirs qu'ils «ne luttaient que pour une classe d'hommes libres» alors même que numériquement faibles, ils étaient tenus d'utiliser des noyaux d'esclaves pour imposer aux colons quelques concessions? Ainsi n'ont-ils pas hésité à remettre aux forces répressives coloniales ces esclaves turbulents qui pensaient utiliser ces revendications d'affranchis pour faire d'une pierre deux coups. Le massacre des Noirs, après la signature du concordat entre blancs et affranchis, en est un exemple parmi tant d'autres. Les esclaves noirs révoltés remettaient en question non seulement leurs conditions de vie inhumaines, mais aussi toutes les structures du système. Nombreux furent à fuir leur plantation revenant la nuit pour s'approvisionner. L'extension de ce phénomène, le marronage, en fit une forme de lutte armée localisée et mobile, le foquisme. Deux de ces mouvements armés -21 -

Les enfants

des migrants

haïtiens

à l'école

méritent attention: le mouvement Makandal et l'insurrection du Bois Caïman. Le premier mouvement de 1757 fanatisait les esclaves qui croyaient immortel Makandal, un esclave marron; ils organisèrent sous sa direction diverses incursions punitives. Makandal, capturé, les autorités françaises, comme jadis celles de l'Espagne, l'immolèrent publiquement par le feu. Plus importante et mieux organisée fut l'insurrection des esclaves du Nord en août 1791. Boukman qui était le principal chef des esclaves avait célébré une grande cérémonie vaudou et avait lancé une vaste offensive armée en incendiant les plantations et massacrant les colons. Les commissaires Sonthonax et Polvérel ont profité de ce désarroi général et utilisé la révolte des esclaves pour résoudre les contradictions internes de la colonie. TIs proclamèrent l'abolition de l'esclavage le 29 août 1791. La multiplicité des conflits entre les classes sociales de la colonie rendait pratiquement impossible toute ébauche de gouvernement, l'économie de Saint-Domingue périclitait, la prospérité de 1789 n'était plus qu'un rêve. Après l'abolition de l'esclavage, la société évolua vers un colonialisme féodal qui annonça pour Saint-Domingue la phase finale de la guerre de l'indépendance.
1.3. La guerre de l'indépendance

A partir de 1791, Saint-Domingue était très mouvementée. D'un côté, la classe des blancs, perturbée par l'acharnement de ceux qui plaidaient pour l'autonomie, tentait de se défaire de la métropole devenue trop gênante avec ses idées révolutionnaires, dont l'écho remettait en cause les intérêts des colons. Des petits blancs, socialement inférieurs aux affranchis se battaient comme -22-

Les enfants des migrants

haïtiens à l'école

ces derniers pour l'égalité des droits civiques et politiques avec les grands planteurs blancs. Les esclaves noirs de plus en plus conscients des idées nouvelles, luttaient avec détermination pour l'abolition pure et simple de l'esclavage. Des semaines avant la révolte générale d'août 1791, les colons tentèrent de mettre en place de nouvelles structures politiques, ce qui entraîna l'opposition farouche des autorités coloniales nommées par la métropole. Les affranchis, de leur côté, systématisèrent leurs luttes pour obtenir l'égalité civique et politique avec les colons. En février 1791, Vincent Ogé et JeanBaptiste Chavannes tentèrent de prendre la direction d'un mouvement insurrectionnel d'affranchis, mais la défaite les conduisit à revoir leurs conceptions de classe «n'ayant rien à faire avec les esclaves ». Une nouvelle offensive regroupa alors esclaves et affranchis et obtint des succès hélas vite remis en question par les rivalités intestines. Toussaint Louverture, qui est l'un des principaux révolutionnaires à cette époque, naviguant d'une puissance rivale à l'autre, s'efforçait de mettre un terme à l'esclavage. Avec lui, les troupes françaises obtinrent le ralliement d'autres maquisards noirs autrefois au service de l'Espagne et en profitèrent pour reconquérir certaines régions. En 1795, les troupes dirigées par Toussaint chassèrent les Anglais de l'île alors que le traité de Bâle (juillet 1795) cédait à la France la partie orientale de l'île que détenait depuis toujours l'Espagne. En avril 1796, Toussaint a été nommé commandant en chef par le directoire parce qu'il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour être au service de la France. Toutefois, la destruction des moyens de production au cours du mouvement insurrectionnel et la disparition d'une main d'œuvre gratuite, conduisaient le pays dans une impasse. Sonthonax promulgua alors une loi agraire (1793-1794) qui fixait un système de «cultivateur portionnaire ». Cette décision apparut vite difficilement applicable; en effet, les gens de couleur du sud de l'île occupaient les plantations et -23-

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maintenaient encore l'esclavage. Plus tard, Toussaint expulsa le commissaire Sonthonax et proposa une nouvelle constitution celle de 1801 - qui prônait un système féodal caporalisé, dans le but d'éviter la désertion des plantations. C'est dans cette atmosphère qu'éclata la guerre du sud, opposant les troupes de Toussaint (Nord) aux gens de couleur du Sud qui avaient fait de leur péninsule une région autonome. C'est en pacifiant le sud que Toussaint allait être confronté à la conspiration des frustrés de 1791. Réfugiés en France, ils préparaient un retour offensif des troupes françaises: ce fut le rôle de l'expédition Leclerc, forte de 40 000 hommes. Toussaint, déporté en France, se laissera mourir au fort de Joux, dans le froid du Jura le 7 avril 1803. Quant à l'armée louverturienne, déstabilisée dans un premier temps, elle fut par la suite consolidée à l'Arcahaie, le 18 mai 1803, après que les divers leaders eurent créé un front uni symbolisé par le drapeau haïtien, bleu et rouge; la direction en revenait au général Jean Jacques Dessalines. La lutte de libération normale était lancée. Le 18 novembre 1803, après une lourde défaite au fort de Vertières, les troupes françaises du général Leclerc capitulèrent. Le 1er janvier 1804 était proclamée l'indépendance de la république d'Haïti, avec Dessalines pour président. Quelques mois après il se faisait nommer empereur. La lutte de libération nationale était lancée. Le 18 mai 1803, divers leaders avaient créé un front uni symbolisé par le drapeau haïtien, bleu et rouge. TI succomba dans une embuscade tenue par ses frères d'armes le 17 octobre 1806. Le drame du Pont Rouge, 17 octobre 1806, conduira le pays à la scission: un royaume du Nord gouverné par le général Henri Christophe et une république de l'Ouest présidée par le général Alexandre Pétion. Comme vous le voyez, la mort de Dessalines n'était pas un banal assassinat mais exprimait bien le profond malaise qui régnait à l'époque et que l'on ne saurait réduire à une simple question sociale ou régionale comme tentent de le faire actuellement encore les historiens du pouvoir. De plus, -24-

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malgré l'indépendance, l'Espagne gardait toujours sa mainmise sur la petite orientale, laquelle ne tarda pas à être l'objet de campagnes militaires haïtiennes. A cette époque, il y a de graves crises économiques. Aucun projet révolutionnaire n'ayant été convenablement élaboré, le simulacre de l'indépendance représentait cette fin qui rend difficile tout éveil véritable de la conscience nationale. Le désir de s'emparer à titre individuel des anciennes propriétés poussa impulsivement au massacre des Français en dépit de l'article 12 de la constitution impériale qui stipulait que: « Toute propriété qui aura ci-devant appartenu à un blanc français est incontestablement et de droit confisquée au profit de l'État» (1805).

1.4. La dette de l'indépendance

Après l'indépendance de Haïti, le pays fut victime d'ostracisme de la part de toutes les nations. En un temps où l'esclavage était admis par la communauté internationale, les Haïtiens avaient donné le «mauvais exemple» d'une révolte qui réussit. La France de Charles X ne consentit à reconnaître l'indépendance qu'en 1825 et contre l'engagement du paiement d'une indemnité de 150 millions de francs. L'indemnité fut ensuite ramenée à 90 millions par le gouvernement de Louis Philippe, en 1838, mais elle représentait encore 6 à 8 ans des revenus budgétaires de l'État; elle fut l'une des causes du sousdéveloppement du pays. De même, les Etats-Unis tardèrent jusqu'en 1862, c'est-à-dire jusqu'à la guerre de Sécession, pour reconnaître le gouvernement haïtien. Auparavant, les élus politiques des États du Sud, la plupart propriétaires d'esclaves, n'auraient pu accepter que la capitale fédérale accueillît comme ambassadeur un ancien esclave révolté. Quant au Vatican, il ne consentit à signer un concordat avec Haïti qu'en 1860, bien que la République eût toujours donné dans ses constitutions la position de religion d'État au catholicisme romain. -25-

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Haïti fut incapable de payer la dette sur ses propres ressources la dette de l'indépendance dans les délais convenus. On dut alors recourir aux emprunts extérieurs pour payer la dette, mais aussi pour assurer un fonctionnement minimal des services publics et régler les frais des innombrables «révolutions» et prises d'armes. Ce fut alors au tour des banquiers français d'être du banquet après que les descendants des anciens colons eurent partagé les 90 millions de l'indemnité.4 Se succèdent plusieurs emprunts placés sur le marché parisien, tous plus scandaleux les uns que les autres. Haïti, souscrivit successivement:

- un emprunt de 36,5 millions - un troisième

de francs en 1875 de francs en 1896

- un deuxième emprunt de 50 millions

emprunt de 65 millions de francs en 1910

Tous ces emprunts portaient intérêt et étaient garantis par un prélèvement sur les droits d'exportation du café dont la France était le principal importateur.
Et comme la France achetait le café au cours mondial, c'est le paysan producteur qui supportait l'intégralité du fardeau du remboursement des emprunts.

Mais le gouvernement haïtien était loin de percevoir ces sommes que pourtant il s'engageait à rembourser intégralement et avec intérêt. Par exemple, l'emprunt de 1910 ne rapporta que 40 millions. La différence de 25 millions servit en partie à engraisser divers intermédiaires occultes français et haïtiens, à faire
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ne fut soldée qu'en 1886.

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