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A la rencontre de jeunes Vietnamiens "L'oiseau de feu "

De
196 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296360921
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A LA RENCONTRE DE JEUNES VIETNAMIENS
« L'oiseau de feu»

Du même auteur

Ce que je voulais dire, Seghers, 19)4. D'un soleil à l'autre, Oswald, 1968. L'aube et le grain, Oswald, 1969. Le chant continu (adaptation de poèmes d'enfants vietnamiens), E.F.R., 1971. Les pousses de bambou, E.F.R., 1972. Femmes des mechtas (témoignage sur l'Est algérien), E.F.R., 1976. Anthologie de la littérature vietnamienne 4 tomes, Éditions en Langues Étrangères, Hanoi, 1972 à 1977. (En collaboration). Choses vues au Cambodge, E.F.R., 1980. Anthologie de la poésie vietnamienne: «Le chant vietnamien: dix siècles de poésie », Connaissance de l'Orient, Collection Unesco d' œuvres représentatives, Gallimard, 1981. (En collaboration). Anthologie de la littérature populaire du Viêt-nam, avec Hûu' Ngoc, préface d'Yves Lacoste, L'Harmattan, 1982. Vietnamiennes au quotidien, préface de Françoise Vandermeersch, L'Harmattan, 1982. La barque et le gouvernail, au fil des générations vietnamiennes, L'Harmattan, 1984. Fleurs de pamplemoussier, femmes et poésie au Vietnam, avec Huù' Ngoc, L'Harmattan, 1984. Le Cambodge à deux voix, avec Alain Forest et Vu Can, L'Harmattan, 1984.

Françoise Corrèze

A LA RENCONTRE

DE
JEUNES VIETNAMIENS
«L'oiseau de feu»

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1986

I.S.B.N.

: 2-85802-647-5

PRÉFACE

Vietnam toujours. Mais avec un regard, un vocabulaire qui lui sont propres. En des termes que n'avouerait aucun technocrate. Non pas l'économie, ni la politique: les êtres. Non pas, pour l'essentiel, les hommes: les femmes et les enfants. Après Vietnamiennes au quotidien, ce livre quetraversaient tant de sühouettes inoubliables, et Fleurs de pamplemoussier où les poèmes de femmes recueillis remontaient au cœur du Moyen Age, après Les pousses de bambou, allégorie très simple de l'enfance martyrisée par la guerre et sauvée par le dévouement et la compétence, voici, quelque quinze ans plus tard, A la rencontre de jeunes Vietnamiens: quinze ans, le temps de la victoire et de la crise, des efforts tendus vers la reconstruction du pays, des difficultés et, pour beaucoup, des désülusions, le temps nécessaire pour qu'accède it l'adolescence une nouvelle génération. Ces jeunes n'ont pas connu la guerre: c'est ce qu'a dit it Françoise Corrèze le docteur Hoa, cette femme admirable qUt~ après avoir perdu son bébé au maquis, se consacre aujourd'hui it l'hôpital d'Hô Chi Minh-ville, aux «petites crevettes» des autres, it tous ces enfants malnutris et rachitiques. Ces bonds dans le temps, ces sauts brutaux qu'une classe d'âge accomplit parfois en s'éloignant brutalement et inconsciemment de la précédente, le peuple français les a con-

nus avecla « génération du feu
qui a suivi Mai 68.

»

ou, plus récemment, celle

Cette rupture, cette déchirure, plus brûlantes encore au Sud qu'au Nord, tissent la trame de ce livre. Certes les tra-

5

ces du napalm et de la corruption, ces deux malheurs nés de la guerre, n'ont pas disparu: Kim Phuc, atrocement brûlée, ne se servira jamais normalement de son bras gauche. Atrocement choquée, elle ne pourra jamais entreprendre les études médicales qu'elle souhaitait. Et la prostitution, la drogue, restent à l'œuvre à Saigon. Mais les récits des parents et des amis exzlés, l'espoir de gagner, vite, de l'argent ou d'échapper en tout cas au sous-emploi, le refus de la langue de bois - « les slogans au placard» -, et jusqu'au simple désir de rire et de rêver en remplaçant les éPisodes de la guerre par des films d'amour, tout cela modèle, du nord au sud finalement, à voix tantôt plus étouffée et tantôt plus haute, une nouvelle jeunesse désireuse de mieux vivre, peu réceptive aux discours contredits par la vie quotidienne. On peut cependant aborder aussi cet ouvrage par un autre biais, d'apparence peut-être contradictoire. A la différence de son premier livre sur la jeunesse du Vietnam, Françoise

Corrèzene se penche pas sans relâcheici sur « les jeunes
pousses» : ni l'enfance, ni même vraiment l'adolescence, n'investissent la totalité de ces reportages où chaque touche, d'apparence fragtle, participe à la construction de l'œuvre. Il me semble qu'elle a raison, profondément. Qu'est-ce en effet que la jeunesse dans cette société en transformation profonde plus encore que rapide, où le pouvoir confucéen de la « grande famille », s'il n'a pas disparu, est en sérieux recul,
où les jeunes filles deviennent mécaniciennes, électnCiennes, où les jeunes femmes se retrouvent souvent séParées de leur mari par le travail comme jadis par la guerre? Un pays pau-

vre qui, même dans le Sud, ne peut proposer aux jeunes les plaisirs nés en Occident! Entre la jeunesse et la société toute entière s'établit finalement comme une osmose. Au fil des pages, des adultes de tous âges se mêlent aux adolescents. Et leurs lieux de vie communs défilent sous nos yeux: voici les quartiers Hoa de Hanoi et Vinh, martyrisée en 1965, aujourd'hui reconstruite, et Hô Chi Minh-vtlle, où les filles sont fardées et les garçons motorisés. Il amve même qu'on ne sache pas de source sûre si telle parole enthousiaste n'appartient pas à un adolescent et telle phrase caustique à une militante d'âge mûr. La société vietnamienne, va, doit, continuer de changer.

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« Il Y faut du temps », telle est la conclusion de ce livre riche

en humour, en poésie et en intelligence. Ce long temps, les jeunes sont-ils disposés à l'accepter? L'oiseau de feu saura-t-il se conduire comme celui de Minerve? Admettra-t-on, dans la jeunesse, qu'il ne délivre son message qu'à la tombée de la nuit? Ce n'est pas certain. Mais le contraire ne l'est pas non plus. Le livre de Françoise Corrèze laisse la porte ouverte sur ce doute, sur l'histoire, sans détruire la confiance, l'esPérance.
Madeleine REBÉRIOUX:

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A Huù' Ngoc, Nguyen Khac Vien, le docteur Duong Quynh Hoa et Huynh Van Nghi, ainsi qu'à tous ceux de la maison des Éditions en Langues Étrangères, jeunes et vieux qui m'accueillent et m'ouvrent leur pays, j'exprime ma profonde amitié.

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Michel Mackowiak

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« L'oiseau de feu»

Elle s'élance Légère Touchant à peine Le sol Planant de ses bras En ailes!

Sur la scène de l'opéra de Paris aux accents de la musique de Stravinski? Non. .. Ce n'est pas une danseuse étoile mais une petite Vietnamienne en flammes sur la route de Gialoc, en ces années terribles de 1972 où le napalm semait la mon. Kim Phuc : symbole d'une jeunesse traquée, meunrie par la guerre mais qui a survécu envers et contre tout. D'autres images suivront. Images d'une jeunesse très, voire trop nombreuse, où les moins de trente ans représentent 70 % de la population.

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AVANT-PROPOS

Etre jeune au Vietnam? Qu'entendre d'abord par « jeunesse» dans ce pays du Tiers-Monde, ravagé par plus de trente ans de guerre, longtemps démantelé et contraint encore aujourd'hui à défendre ses frontières? Comment la définir, la délimiter? Comment la scinder d'une enfance et d'une petite enfance qui la marquent, dans bien des cas, d'un sceau indélébile? C'est avec ces réserves que nous devons l'approcher. Une « approche », non une étude didactique, qui n'établira pas de frontières entre le beôé, l'enfant, l'adolescent, le « jeune» tel que nous avons l'habitude de le concevoir. Une « approche» fondée sur l'observation, l'écoute compréhensives d'un pays fier, indépendant mais où l'alphabétisation est encore relativement récente et que le surpeuplement, la pénurie, la stagnation économique affectent profondément. Je me suis donc efforcée de suivre, d'observer, de comprendre au mieux ces jeunes dans leurs rues, leurs services, leurs coopératives, leurs régions, leurs journaux, et quand je l'ai pu, leurs familles. Flashes qui ne séparent jamais les jeunes de leur environnement; j'ai écouté leur discours encore pris au filet des formules apprises mais où l'échange peu à peu triomphe et où l'acte prime de plus en plus sur les mots. Parfois, dans cenaines. provinces, la grande famille survit avec ses méthodes confucéennes qui restreignent encore la libené des jeunes... On allègue alors l'insuffisance des terres pour expliquer la cohésion du groupe. La cellule familiale issue d'une fragmentation de la précédente n'est pas exempte non plus de côtés négatifs. 13

Que de parents retenus toute la journée par leur travail ne peuvent vraiment s'occuper de l'éducation des jeunes! Ceux-ci, livrés à eux-mêmes, préfèrent alors la rue, les copains, le café, les petits trafics, à la pièce exiguë où l'on peut tout juste dormir... Le besoin de rompre les habitudes, de sauter les barrières s'exprime dans la façon qu'ont certains de se singulariser et d'imiter avec des années de retard les jeunes d'Occident: Blue-jeans collants... pas encore éraillés du bas, cheveux longs, désinvolture de la démarche, du geste, voire de la voix. Une façon de manifester son indépendance. Sporadique à Hanoi et en province, elle est souvent une façon d'être à Hô Chi Minh-ville où l'occupation américaine a provoqué des mutations accélérées. L'enseignement au Vietnam est ouvert à tous. De jeunes paysans sortis de leur rizière ont fait, dans le cadre universitaire, des stages en U.R.S.S., R.D.A, Tchécoslovaquie, Hongrie. D'autres ont entrevu, avec les temples d'Angkor, une civilisation différente de la leur. Les lettres d'Occident, les récits de Vietnamiens venus en vacances dans leurs familles peuplent l'imagination de certains. A ces jeunes dont l'horizon s'est élargi, que peut offrir un pays pauvre, que l'industrie effleure à peine, où le chômage se développe? Chômage... plutôt sous-emploi, avec de petits métiers insuffisants pour vivre et qui conduisent trop souvent au désœuvrement, porte ouverte à la délinquance. Motivation politique, dira-t-on! Les anciens, qui ont lutté pour l'indépendance, restent attachés à des valeurs pour eux réelles, mais qu'ils traduisent trop souvent d'une manière inintelligible pour la jeunesse. Certains d'entre eux s'en rendent compte et préconisent :

-

«Moins de verbiage, plus de compréhension des nouvelles générations. »

\,

« L'enseignement gémra1 certes, mais il fau~ donner plus d'importance à la formation technique en liaison avec la modernisation du pays. » «Les jeunes ont besoin de vivre au sens complet du mot. Plus de sport encore, de théâtre, de cinéma, avec une ouverture plus large sur le monde. » « La jeunesse, dit le docteur Nguyen Khac Vien, est

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non seulement partie intégrante de la nation, malS doit en être le moteur. » Et le docteur Duong Huynh Hoa de préciser: - «Je fais confiance aux jeunes, tous les jeunes du nord au sud sans oublier le centre et les minorités ethniques. Ils sauront construire le Vietnam de demain si nous leur créons, dès maintenant, un climat de compréhension, d'amour, de tOlérance et de solidarité. » Ils ne sont pas les seuls à l'avoir compris. L'évolution des jeunes, même plus ou moins consciente parfois, sert finalement le socialisme. En rejetant les formules désuètes, ils aident les anciens qui ont lutté pour la dignité de leur peuple à ne pas se laisser enfermer dans des concepts, fussentils les plus valables.

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1

AU KALÉIDOSCOPE DES RUES

Les rues d'Hanoi
Si les grandes avenues bordées d'arbres, les parcs, les trouées de ciel que sont les lacs, les palais officiels, les villes d'ambassades donnent le « change» à la pénurie, la pauvreté des rues d'Hanoi est à l'image du Vietnam. Une pauvreté que farde le soleil rose des mois d'automne mais que le crachin dès la fin de décembre rend plus grise qu'un visage de vieille femme. C'est dans ces rues où l'extrême humidité pénètre murs et gens que s'est produit le déclic: flash sur des enfants, des jeunes dans leur vie quotidienne au milieu d'une foule d'adultes luttant contre les difficultés actuelles.

PARTOUT

DES JEUNES

Jeunesse indéfinissable et multiple, passage à l'âge adulte difficile à scinder de l'enfance. Emmitouflée dans les bras des mères les jours de crachin ; ponée sur la hanche par des sœurs souvent aînées de peu; devinée dans les logements exigus et sombres, aux fenêtres fermées contre la curiosité, le soleil ou le froid. Elle gonfle les crèches modèles et les autres, les écoles de tOus degrés, les universités et les institUts. 17

Elle est dans les rues des villes: rues encore sages d'Hanoi, complexes, parfois délirantes et même inquiétantes de Hô Chi Minh-ville. Elle est dans les villages cernés de champs, les montagnes où la démographie galopante mal endiguée n'épargne pas plus les minorités que l'ethnie principale des Kinh ou Viet. Où finit-elle? Les Vietnamiens n'ont d'âge qu'au seuil de la vieillesse. De jeunes soldats passent par groupes tels des pensionnaires en vacances; engoncés dans leur uniforme comme ceux de toutes les armées du monde; une trop lourde casquette écrasant leur front et leurs yeux naïfs. On sait qu'ils ont dixhuit ans, ils en paraissent quatorze ou quinze...

Glanés au hasard

Des gosses, on en trouve beaucoup dans les rues d'Hanoi: de toute hauteur, de toute épaisseur aussi. S'il y a quelques petits mendiants en guenilles et pieds nus, qui surgissent avec la tombée de la nuit autour des hôtels pour étrangers, ils constituent une faune assez rare, inexistante il y a seulement trois ou quatre ans. Les enfants sont, pour la plupart, mieux et plus chaudement vêtus avec leurs bonnets à oreillettes sombres ou le plus souvent leurs capuchons de laine tricotée aux couleurs vives, bleu, rouge et jaune surrout - rose et bleu clair pour les tout-petits. On les voit glisser dans le réseau serré des vélos, quelquefois dans un panier métallique fixé au guidon, coincés entre des choux à tête ronde, des salades et autres légumes achetés à l'angle d'un trottoir où quelque camion de coopérative les a déversés. Mais c'est surrout à l'arrière que les petits cueillis à la crèche par des mères sortant de leur service sont « ficelés », encapuchonnés, voire « mis sous cellophane... » tel ce gosse que l'on apercevait dans une sorte de guérite minuscule, bien assis, poupée souriante derrière ses parois de mica! Tous ne sont pas aussi silencieux que ceux des vélos. Plus grands ce sont déjà des hommes par la précision, la rapidité, voire la violence de leurs gestes. Ils sont là, sur les trot18

toirs en général, aux mêmes endroits à la même heure chaque jour: sans doute du même quartier, peut-être du même groupe scolaire. Les sandales noires en pneu à la Hô Chi Minh, ou celles en caoutchouc de toutes teintes à la japonaise, jetées pêlemêle forment un tas coloré en dehors du champ de manœuvre. Les gosses, pieds nus se ruent sur la balle, une petite balle quelconque à peine rebondissante, mais lancée de façon experte. Un enchevêtrement de jambes, de corps d'où s'envolent des bras. Le tout accompagné de cris divers dans les deux camps. Les passants ne comptent pas. Pris dans ce Hlet mouvant, ils sont invisibles pour les gosses... alors à eux de s'en tirer! Des HIles très jeunes, aux yeux rieurs passent dans l'avenue Tran-Hung-Dao. Elles vont souvent par deux. Bras dessus, bras dessous, serrées l'une contre l'autre, elles parlent. Du moins on le devine. Une écharpe de grosse laine colorée leur couvre la tête et le bas du visage: habitude fréquente chez la plupart des femmes qui pensent ainsi se protéger des rhumes et des microbes. Leurs soques claquent sur le trottoir. Des soques à semelles de bois épaisses et à très hauts talons comme on en portait il y a plus de trente ans en Europe... pour se grandir. L'une d'elles n'a même pas de chaussettes. - «On ne s'enrhume donc pas par les pieds au Vietnam ? - Vieille habitude paysanne, de marcher pieds nus, répond Nga de son ton ironique. - Habitude ou manque?

-

Les deux sans doute. »

Comme pour nous concilier, une jeune paysanne passe, dansante sous le fléau, les « précieuses denrées» de ses palanches recouvertes chacune d'un chapeau conique... La petite, elle, est nu-tête, une longue tresse battant la mesure dans son dos. Elle va, pieds nus, le pouce écarté, sur les trottoirs luisant de crachin... Devant la bibliothèque, un soldat sort de sa guérite. Jamais casquette n'a coiffé visage plus enfantin. A ses pieds les pesantes chaussures, les « godillots» de la chanson fran19