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De la Colonisation Allemande au Deutschetogobund

De
248 pages
Au XIXème siècle, les populations du Togo dans une guerre inégale se sont opposées à l'occupation allemande. Le Congrès de Berlin va entériner la main-mise européenne sur presque tout le Continent Noir. Le Togo reviendra à Bismarck. Après la défaite allemande dans la lère guerre mondiale, le Togo est partagé entre les vainqueurs français et anglais. Dès 1924, des Togolais revendiquent auprès de la Société des Nations, la réunification de leur patrie et le retour de l'Allemagne comme Etat tueur devant les conduire à la souveraineté nationale. Pourquoi cette demande paradoxale alors de la colonisation teutonne fut rude.. " mais juste et productive " (selon les anciens) comparée à l'action des deux nouveaux
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Collection "Etudes Africaines"

TÊTÊVI

GODWIN

TÉTÉ-ADJALOGO

DE LA COLONISATION ALLEMANDE AU DEUTSCHE-TOGO BUND

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc)- CANADA H2Y ] K9

L'auteur Têtêvi Godwin Tété-Adjalogo est né au Dahomey (de nos jours République du Bénin) en 1928, de parents togolais. Après des,études à Lomé (Togo), à Paris et à Prague (Tchécoslovaquie), il est pendant vingt mois administrateur civil de la fonction publique togolaise. Suite à un stage de quatre mois à l'Institut du Développement Economique de la Banque Mondiale à Washington D. C., il sera, durant vingt et un ans, fonctionnaire international des Nations Unies. Il a pris sa retraite en 1984. Il a été membre du Haut Conseil de la République (H.C.R.) togolaise (1991/1992). DU MEME AUTEUR

- Ce que sont les pays en voie de développement, et la nécessité de leur développement planifié (Mémoire de licence soutenu en langue tchèque à Prague en 1961) - La Question du Plan Marshall et l'Afrique. Ed. L'Harmattan, Paris, 1989. - Marcus Garvey: Père de l'Unité Africaine des Peuples (en deux tomes). Ed. L'Harmattan, Paris, 1995. - Expériences de Sadhana-Le Sentier au fil de rasoir. Ed.Guy Trédaniel, Paris, 1997.
En couverture: Réunion de Bundistes le 12 Février 1951 à Lomé. Source: Rév. Pasteur Kofi Erhardt Paku : Histoire du Togo (1482 -1980). Ed. Haho, Lomé, 1984.

1998 ISBN: 2-7384-6225-1

@ L'Harmattan,

A Ayao Tavio Amorin, Kangni Bertin Folly, Djemba Vincent Tolifai; Et tous les autres jeunes, connus et inconnus, tombés à la fleur de l'âge, sur le champ d'honneur pour la Démocratie au Togo et partout en Afrique.

"La connaissance du passé national permet au citoyen de mieux se situer dans le temps et dans l'espace, dans l'Histoire de ['Humanité en marche vers un avenir meilleur et de mieux prendre conscience de ses responsabilités. Ainsi, par exemple, lorsque le citoyen togolais saura apprécier les sacrifices consentis par ses prédécesseurs pour allumer le flambeau de l'indépendance, peut-être s'évertuerait-il davantage à le sauvegarder." Hermann Attignon(*)

(*) Hennann Attignon : Histoire du Togo, Lomé, Editogo, 1974, p. 2 de l'Introduction.

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"Depuis vingt ans, ici, (au Togo) les gens ont vu trois drapeaux: le drapeau allemand, le drapeau anglais, le drapeau français. [Is se demandent quel sera le
quatrième. "

(Robert Paul-Marie alors Commissaire de la Française au Togo;(*)

de Guise, République

"En fait, si parfois ces mouvements se réclament du germanisme (ainsi le Bund der Deutschen Togolander ...), ils reflètent au fond une volonté de lutte contre le régime existant. " (Jean Suret-Canale;(**)

(*) Cf. Jean Martet : Les Bâtisseurs de Royaumes. Ed. Albin Michel, Paris, 1934, p.140. (U) Cf. Suret-Canale : Afrique Noire. L'Ere coloniale 1900-1945. Editions Sociales, Paris, 1982, p. 564.

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AVANT-PROPOS

Dans un appel circonstanciel daté du 12 avril 1985, j'ai écrit sous le pseudonyme de G. T. Sylla: " Maintenons toujours ardente la Flamme sacrée de la Révolution Africaine véritable. Que chacune de nos générations se fasse le Devoir non moins sacré de passer le Flambeau, avant de quitter la Terre, à celle qui la suit". A l'heure où le Peuple Togolais a plus que jamais besoin de se ressaisir, de panser ses plaies, de recouvrer l'unité de ses esprits et de ses coeurs, de se doter d'une stratégie idoine, notre Jeunesse doit connaître l'histoire politique de son pays, afin de mieux s'apprécier et retrouver confiance en soi. Car, lorsqu'elles connaîtront les vertus physiques, morales et civiques dont leurs pères, mères, aînés ont fait preuve en montant, héroïquement, à l'assaut de la forteresse impérialo-coloniale qui se croyait imprenable, nos Jeunes d'aujourd'hui verront naître en eux ces mêmes vertus cardinales qui font les peuples valeureux, dignes, respectables et dynamiques. C'est dans l'esprit de l'appel ci-dessus que la rédaction de ce livre a été entreprise. A la croisée des chemins, entre la déconfiture des empires coloniaux survenue au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale et le "despotisme obscur" de nos "indépendances", nous éprouvons le devoir impérieux d'éclairer la période de l'histoire de notre pays la moins connue: celle de la colonisation allemande jusqu'à la première guerre mondiale et l'avènement du Deutsche-Togo Bund. Le peuple togolais, dans une guerre inégale, s'est opposé vaillamment à l'occupation impérialo-colonialiste allemande. En dépit de la rudesse de la conquête par les troupes du Kaïser, les Togolais, après 1914 et face au partage de leur pays comme un gâteau de mariage entre les vainqueurs France

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et Grande-Bretagne, revendiqueront haut et fort la réunifica tion de leur patrie et le retour des Allemands en tant que tuteurs, appelés en vertu d'un contrat à définir, à les conduire progressivement à la souveraineté nationale. A cette fin, nos pères et aînés mirent sur pied, en 1924, un. mouvement de lutte dénommé le "Bund der Deutschen Togolander", en abrégé le "Deutsche-Togo Bund", (D.T.B.), ou le "Bund" tout simplement: un "Pacte Germano-Togolais", un mouvement qui, nonobstant les multiples tracasseries policières des Français et des Anglais, aura enregistré une remarquable longévité. L'histoire du Bund montre le prestige paradoxal attaché aux Allemands au Togo. D'autant plus paradoxal que ces colonisateurs n'y étaient point allés de main-morte avec les autochtones et qu'ils ne sont restés que trente ans dont une quinzaine à peine dévolus au travail constructif! Aussi avons-nous toujours été intrigué par ce prestige. S'agit-il du résultat d'une comparaison? Nous essaierons de le démontrer en présentant succinctement le Togo sous occupation allemande (1884 - 1914), puis l'itinéraire du "Deutsche Togo Bund'. Je remercie tous ceux qui m'ont appris l'histoire de mon pays. Je remercie plus particulièrement Yves Marguerat, et feu le Rév. Pasteur Kofi Erhardt Paku, dont l'Histoire du Togo (1482 - 1980) (en langue éwé)*, constitue le socle de notre étude sur le "Deutsche Togo Bund". Ma gratitude s'adresse aussi à mon frère et ami Célestin Podé qui a bien voulu consacrer une partie de ses heures de repos à la saisie du manuscrit du présent ouvrage. Ma reconnaissance va enfin à mon aîné, le Docteur Albert D. Franklin, qui ayant lu la première mouture du texte, m'a aidé par ses sages observations. Paris, le 20 Juin 1997
* Ed. Haho, Lomé (Togo), 1980.

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CHAPITRE I PEUPLEMENT, ECONOMIE, SYSTEME POLITIQUE TRADITIONNELS

L'évidence de l'interaction dialectique de la nature environnante sur l'homme, de celui-ci sur son milieu géophysique, la véracité de l'inexorable "influence de l'espace sur le temps "l, sont valables aussi pour le Togo. Région de l'Afrique Occidentale prise en sandwich entre les 6° et Il ° de latitude Nord; son "triangle du Mono"2 sur sa base Sud-Est, dépasse les 2° de longitude Est, tandis que la "visière de la casquette"3 s'avance au-delà du méridien de Greenwich. De forme approximativement rectangulaire avec ses 56.000 km2 (le "Togo Allemand" avait environ 90.000 km2) d'une longueur de 52 km au Sud, sur 600 km vers le Nord, en s'élargissant en certains endroits jusqu'à atteindre 150 km d'Est en Ouest, le Togo est coincé entre la République du Bénin à l'Est, le Ghana à l'Ouest, l'Océan Atlantique au Sud et le Burkina-Faso au Nord. L'espace togolais correspond aux six régions naturelles du pays généralement distinguées par les géologues et les géographes, en partant du sud vers le nord: (a) Une bande littorale basse, sablonneuse, de un à deux kilomètres à partir de la mer, correspondant au quaternaire.
l Henri Lefebvre: "Théorie unitaire de l'espace (physique, mental, social)", Paris 1974, cité par Joseph Ki-Zerbo in Histoire Générale de l'Afrique, vol. 1, 1980, p. 391. 2 Ces expressions sont de Robert Cornevin : Histoire du Togo, Paris, 1969, p.13. 3 Idem.

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(b) Une zone de terre de barre correspondant au tertiaire, allant de 60 m à 200 m de largeur. (c) Un plateau cristallin de 200 m à 400 m d'altitude, menant à une zone montagneuse relevant du Dahomey en précambrien, avec le Mont-Agou comme sommet le plus élevé. (d) Les monts du Togo (atakoriens) appartenant à un ensemble qui prend le Togo en écharpe et qui s'étend à la fois jusqu'au Ghana (Akwapim) et au Bénin (Atakora). (e) La plaine de l'Oti s'étalant sur la formation de Bouem et le cambro-ordavicien appelé encore "formation d'Oti". (f) Enfin, dans la direction nord-ouest, on retrouve un socle cristallin (granite et gneiss) qui se prolonge au Burkina-Faso et au Ghana par une vaste plaine. A - Le peuplement
L'histoire antique de l'Afrique occidentale en général, du Golfe du Bénin en particulier, n'est pas encore sortie de l'ombre; alors, que dire à fortiori de la préhistoire du Togo? A cet égard, des travaux sont en cours, déjà apparemment prometteurs mais non encore concluants4. C'est pourquoi Robert Comevin a pu écrire: "La préhistoire du Togo est donc extrêmement fragmentaire. Il faut espérer que les chercheurs locaux s y intéresseront et permettront, dans quelques années, de faire un tableau un peu moins hasardeux et plus évocateur de ce que fut la vie humaine au cours du Quaternaire"5

Et Hermann Attignon de confirmer:
4 Cf. Histoire Générale de l'Afiique, UNESCO, Paris, 1980, Vol. I et II, surtout l'article de Th. Shaw: Préhistoire de l'Mrique Occidentale, Vol I, pp. 643-668. Voir également lF.Adé Adjavi et Michaël Crowder: Atlas historique de Mril' que. Ed. Jaguar, Paris, 1985. 5 Op. cit., p. 25.

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"L'archéologie préhistorique (..) est à ses débuts au Togo, des recherches se poursuivent pour permettre le développement de cette science humaine"6.

Toutefois, on a découvert chez nous, notamment dans les régions montagneuses, des vestiges concrets (gravures rupestres, haches de pierre ou "sofia", pierres perforées ou "sokpé", etc.) qui témoignent pertinemment de la présence humaine dans notre pays depuis des millénaires avant l'ère chrétienne. Aussi Hermann Attignon pense-t-il que "Les foyers du Néolithique sont probablement issus de la civilisation de Nok, village localisé sur le Plateau de Jos au Nigeria Central, civilisation très florissante vers 3.000 ans avant Jésus-Christ"7. S'agissant de l'histoire du peuplement actuel du Togo, il existe par contre "une bibliographie abondante qui permet de remonter parfois jusqu'à l'origine lointaine du groupe ethnique"8. C'est ainsi qu'on peut identifier la trentaine d'ethnies togolaises en deux principales catégories: celles qui étaient là avant et celles qui y sont arrivées après la fin du XVè siècle de notre ère. Toutes ces populations proviendraient de deux grands courants de migrations venant l'un de l'Est, des rives du Niger, l'autre du Nord, des plateaux de l'actuel Burkina Faso. En effet, "la fin du XVè siècle revêt une grande importance pour le Togo en particulier, pour les Etats du Golfe du Bénin et pour l'Afrique Noire en général"9. Car c'est effectivement à partir de ce moment que, par suite de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492, du fait de la liquidation physique des Amérindiens par

6 Op. cit., p. 1. Voir les récents travaux d'Angèle Aguigah. Cf. notre bibliographie ci-après. 7 Op. cité, p. 1. 8 Robert Comevin, Op : cit., p. 21. 9 Hermann Attignon, Op. cit., p. 4.

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l'hydromel et le fusil, ayant besoin de NègreJOpour la culture des terres et l'extraction de minerais dans le "Nouveau Monde", l'Occident va entamer la fameuse épopée de la Traite négrière, excitant tel royaume contre tel autre, tel groupe ethnique contre tel autre; provoquant ainsi dans notre Continent un véritable sauve-qui-peut pendant trois cents bonnes années (!). Ainsi
"s'ouvre pour l'Afrique Noire dès le début du xvI siècle une période sinistre de trois siècles au cours desquels la fine fleur de la population africaine est drainée vers le Nouveau Monde. La capture des esclaves désorganise les sociétés africaines et attise la guerre
entre les peuples, les contraignant à des migrations" .11

C'est la donnée fondamentale qui constitue la trame essentielle de l'histoire du peuplement de l'Afrique et du Togo avant et après la fin du Xyè siècle. Rappelons les groupes ethniques du pays: 1°) Sont implantés avant la fin du Xyè siècle: Lama, Kabiyè, Mamprussi, Dagomba, Tamberma, Kpakpamba ou Konkomba, Akposso, Moba, Gourma, Dyê, Bou-Kombong ou Ngangan, Naoudemba ou Losso, Nataka de Bassar, Koli des environs de Sokodé, Ntribou, anciens foyers d'Akébou, Bogo, Botso, Siko. 2°) Sont implantés après la fin du Xyè siècle: Mwaba et Gourma de Dapaong et de Nano, Losso de Siou, Kouka et Niamtougou, Anoufom ou Tchokossi, Biakpabé, Bikoumdjiba (de souche Kabiyè), Kotokoli de Kibédipo, Bissibi (d'origine gourma) de Fada N'Gourma, Temba ou Tchoroudjo ou Kotokoli de Bafilo et Alédjo, Akébou de Kounyohu, Anigan, Kpessi de Nyamassila, Ana, diminutif de "Anago" (= Yorouba) de Youdou, (Atakpamé) Adja-Ewé (entre le Mono et la Yolta, dans la partie méridionale du pays), Guin, Anè et La, ou Mina (sud-est du pays),
JO Le Nègre était surnommé "bois d'ébène" (!) 11 Hennann Attignon, Op. cit., p. 4-13.

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culturellement et linguistiquement apparentés aux Adja-Ewé et aux Akan. Pour les mouvements migratoires des diverses communautés ethniques susmentionnées, avant et après la fin du XVè siècle, l'essentiel est narré par Hermann Attignon, et par d'autres auteurs pour les migrations organisées durant la colonisation.
"La colonisation des Kabrè et des Losso est l'un des phénomènes les plus remarquables de transfert de population réussi par un régime colonial. A l'heure actuelle en effet, les colons Kabrè et Losso représentent environ 20 à 25% de la population de l'ancien cercle du . centre alors que seulement 5.000 individus ont été amenés par l'autorité administrative depuis Lama-Kara en 1950 ils étaient entre les années 1924 et 1936 " 17.000 et au recensement de 1960, ils dépassent

30.000.12
"C'est le besoin de main-d'oeuvre pour les travaux de route et de voie ferrée entre Nuatja et Atakpamé d'une part, entre Atakpamé et Sokodé d'autre part, qui poussa le gouverneur allemand von Zech à créer, par arrêté du 23 octobre 1909, des villages d'amélioration "Verbesserung-dorfer" à Kolonaboua et à Chra. Des condamnés de droit commun, généralement originaires du Nord, furent maintenus en résidence surveillée et constituèrent au début une appréciable main-d'oeuvre. "Après la première guerre mondiale, le développement du réseau routier entraîna un nouvel appel de main-d'oeuvre et ce fut la lettre du 19 décembre 1924 du commandant de cercle d'Atakpamé à celui de Sokodé, lui demandant des colons Kabrè, qui déclencha l'opération. Le 17 janvier 1925 un premier contingent de 60 Kabrè quitta Sokodé pour Atakpamé il " fut mis en place à Tsagba sur la route Nuatja- Tététou. Adakakpé et Kabrécopé furent fondés en 1926, puis Assoumakondji, Agodjololo, Niamtougou (1927),
12 Idem.

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Agbodougbé, Asrama, Djéréhouyé, Lossocopé, Patatoukou, Rodokpé (1928), Ayékpada, Dogogblé, Gbégué, Xantho (1929), Akaba, Alomagné, Gbemassé, Gassi Gakni, Kabasseum, Tchanié, Tioré, Toïgbo (1930). A partir de 1930, le prolongement de la voie ferrée vers Blitta entraîne l'installation de nouveaux villages: Doufouli-Bocco, Niamtougou-Agbandi, Défalé, Pacouté, Adiougbé, Sousoukparo, Doufouli-Kabrè (Blitta-gare), Tcharé-Bau, Yadécopé. Cette colonisation fut minutieusement organisée: le matériel, les outils, le ravitaillement, les semences furent fournis et les colons dispensés de l'impôt pendant deux ans. Par ailleurs un contrôle sanitaire très strict fut assuré afin que la trypanosomiase, alors très répandue à Lama-Kara, ne se répande pas vers le sud "En même temps que la colonisation o.fficielle, se développa une colonisation spontanée. Le premier village ainsi créé est Laocopé. Lao, tirailleur de la Schutztruppe, fait prisonnier au combat de Chra (22-81914) et libéré, s'installa près de Kpedomé à quelques kilomètres au nord de Nuatja ; des habitants de son village d'origine vinrent le rejoindre. Ce mouvement se développa en même temps que la colonisation officielle et les recensements firent apparaître, à côté de la colonisation officielle, une population mixte comprenant les Ana (Yorouba d'Atakpamé) et les Kabrè ou Losso. Les cantons Losso, en effet, dont les sols sont sensiblement moins riches que ceux des cantons Kabrè fournirent les contingents de migrants les plus importants. Des jeunes gens vinrent aussi chasser durant la période des feux de brousse, puis, souvent, demeurèrent auprès de leurs familles et servirent comme métayers les propriétaires de la terre Ana ou Adja. "Le résultat économique est impressionnant: le cercle du centre, terre jadis vide, est devenu le grenier du Togo; par ailleurs, il n'y a plus dans ces régions des problèmes de main-d'oeuvre. Sur le plan social, si les premiers colons souffraient d'un certain dépaysement, la chaîne ininterrompue de villages de colonisation qui s'étalent entre Adakakpé (80 km au nord de Lomé) et Sokodé, maintient un lien permanent avec le ''pays''.

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Au point de vue des croyances, des formes de syncrétisme prennent place entre les divinités d'origine, celles de Lama-Kara et celles des Adja et des Ana que les colons métayers honorent par courtoisie envers leurs hôtes. Toutefois les fêtes des Kondena, tous les cinq ans, ramènent vers Lama-Kara toute une population avide de se retremper dans les cérémonies coutumières. "La toponymie est analogue à celle de toutes les colonisations: très fréquemment c'est le nom du village d'origine (Tadé, Raou, Tcharé, Niamtougou) ou celui du lieu-dit, s'il existe un toponyme. Ainsi Gassi-Gakni (= la terre est changée, en aniagan) ou Doufouli (= la savane ). "En 1955, a été ouverte dans l'est Mono entre le Mono et l'Ofé une zone de colonisation où furent attirés plusieurs centaines de Kabrè. Mais les colons Kabrè malgré leur homogénéité transforment leur mode de vie au contact des populations du Sud; ainsi la case ronde fait place à la case rectangulaire. Par ailleurs les Losso de l'émigration sont très sensibles à l'évangélisation catholique, cependant que le village Kabrè de Patatoukou, entre les villages Akposso protestants de Sodo et Amou Ob/o, se convertissaient en quelque sorte par mimétisme. "Cette colonisation des Kabrè-Losso, en même temps qu'elle se révèle être une éclatante réussite pour l'Administration française, constitue une expérience humaine et sociale particulièrement remarquable" .13

Synthétisons: (i) Avant comme après le crépuscule du XVè siècle, l'occupation du territoire togolais aura été le résultat de vagues successives de migrants. (ii) Les migrants ont fui leurs contrées d'origine soit pour des raisons économiques (manque de terre arables, d'eau potable et/ou de gibier), soit parce que pourchassés par des puissants voisins (Fon d'Abomey, Ashanti, Dagomba, Mossi de Yatenga, de
13 Cf J.e. Froelich, P. Alexandre et R.Cornevin : Les populations du Nord-Togo. Ed. P.U.F, Paris, 1963, pp. 174-175.

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Ouagadougou, de Fada N'Gourma, Akan Akwamu, etc.). (iii) Bousculé par de plus forts que lui, tel ou tel groupe va, à son tour, bousculer plus ou moins tel ou tel groupe plus faible que lui. Il s'ensuit des assimilations culturelles plus ou moins réciproques, le dernier mot revenant toutefois, en fin de compte, aux mieux structurés au départ. (iv) Du point de vue numérique, les Adja-Ewé-Mina d'une part, et les Kabiyè d'autre part, représentent les deux groupes de populations les plus larges du pays. (v) Ainsi, le Togo apparaît comme un étroit corridor où est venue se réfugier une trentaine de groupes ethniques fugitifs14. Cette réalité va peu ou prou stigmatiser le caractère et marquer l'histoire des Togolais à ce jour ... Des Togolais qui se présentent, surtout dans la partie septentrionale de leur habitat, comme un assemblage d'ethnies, de sous-ethnies, de clans, de lignages, le tout s'interpénétrant plus ou moins, formant une mosaïque, un "puzzle", pour ne pas dire un "melting-pot". Origine, migration (selon les dires). Ewé et fondation de Notsé
instituteur,

KPONTON Hubert (90 ans), ancien muséologue, décédé depuis nous racontait:

"Vers 1440, pour des raisons immémorables, cheminant ensemble avec les ancêtres des Yorouba, les Ewé allèrent s'installer à Jjè, actuel Nigeria - plus tard, les ancêtres des Ewé se séparèrent de ceux des Yorouba migrant vers le Sud-Ouest, et élirent domicile à Kétu, cité antique à 80 km à l'Est d'Abomey. Après quelques années de séjour à Kétu, les Ewé, probablement en quête de terres fertiles, allèrent à Tado. Peu après cette époque, poussant leur exode vers l'Ouest, les ancêtres des Ewé allèrent fonder le village de Notsé vers 1500 (juillet 1979)."

14 Cf. carte in Robert Comevin

: Op. cit.

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Construction de la muraille de Notsé et exode des Ewé selon Darnoin KOUDIFO, un informateur notable à la cour du chef Agokoli III (environ 90 ans en juillet 1979) : Question: Qui a construit la muraille de Notsé? Réponse: C'est Dieu. Personne ne peut prétendre que ce sont des hommes qui l'ont édifiée, car c'est impossible. Question: Pourquoi dites-vous que ce fut l'oeuvre de Dieu? Réponse: Je sais que l'homme ne peut jamais venir à bout d'un tel travail. Avec quoi le ferait-on? Avec de la terre pétrie ou des briques? Et puis il y avait si peu de monde à l'époque et l'enceinte de la muraille est si vaste! Seul Dieu a pu le faire ou du moins a dû guider la main de ceux qui l'ont érigée. Question: Quelles étaient les raisons de la dispersion? Réponse: Agokoli ordonna à ses sujets la construction d'une muraille défensive. L'oeuvre colossale terminée, il exigeait de son peuple d'autres travaux. Il menaçaI a population des pires sanctions et représailles. Pour fuir ces menaces, la population prit alors la décision de quitter ce lieu, devenu décidément trop "chaud" pour elle. Ceux qui restèrent sous la coupe d'Agokoli jusqu'à l'arrivée des Blancs. D'ailleurs ceux-ci ne sont venus que très récemment. N.B. : La légende d'Agokoli se retrouve, mutatis mutandis, dans bon nombre de contrées africaines. Les chercheurs pensent que les causes de la diaspora éwé à partir de Notsé résideraient plutôt dans des circonstances écologiques et socio-économiques.
B - Economie, système politique et culture

Comme ailleurs en Afrique, l'économie traditionnelle de notre pays est essentiellement agricole (incluant la

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chasse, le petit élevage domestique, la pêche lacustre, fluviale, riveraine, lagunaire et maritime sur la côte où elle représente une très importante composante de cette économie). Tant et si bien que le manque de terres arables et/ou de forêts giboyeuses, la sécheresse, constituaient une catégorie des raisons majeures des migrations ci-avant évoquées. Le trait dominant de l'économie ancestrale au Togo réside en la propriété fondamentalement communautaire des principaux moyens de production, (de la terre Surtout)15 En effet, la terre notamment, les cours d'eau, les forêts, appartenaient au village, ou au clan, ou à la famille. De même, la circulation et la consommation des biens reposaient sur le partage au sein de la communauté, par le truchement du troc, s'agissant d'une agriculture de subsistance. Mais l'économie togolaise va commencer à s'acculturer à partir des premiers contacts avec le capitalisme, par l'introduction de plantes d'exportation, (palmier à huile, cocotier, café, cacao, sisal, caoutchouc, teck, coton), par la naissance et la généralisation du commerce d'articles manufacturés d'origine européenne. A telle enseigne qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, la donnée de base du système économique traditionnel du pays, la donnée, inaliénable, la terre ellemême est devenue l'objet de spéculations mercantiles tout à fait fébriles! Le Togo fait désormais partie de "l'économiemonde"16. Le pacte colonial et l"'échange inégal" ont sousdéveloppé l'Afrique et le Togo singulièrement. A cet égard, voici quelques exemples typiques:
"Les tisserands sont tous des musulmans installés depuis quelques générations (1825). Ils fabriquent sur
15 Cf. Alain Mignot : La terre et le pouvoir chez les Guin du Sud-Est du Togo. Ed. Sorbonne, Paris, 1985. Ce thème s'applique également aux autres ethnies du Togo. 16 Néologisme inventé par Fernand Braudel pour désigner le capitalisme parvenu à sa phase planétaire dès le début du XVè siècle.

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des métiers à pédale des pagnes blancs et bleus qui ont une grande réputation. En moyenne, un tisserand peut fabriquer.1 m de bande de 12 cm de large, en un jour. Souvent, le tisserand tresse des nattes fines et polychromes qui lui demandent trois ou quatre jours de travail. "Les cordonniers sont presque tous des Watara venus de Mango,. ils fabriquent des sandales avec du cuir ou de vieux pneus. "Les forgerons, généralement des Koli, se fournissaient en fer à Banjeli : ils y achetaient des couronnes de fer de 40 kg et les transformaient en houe, en couteau, hache, pointe de lance ou de flèche, cloche, etc. Ils utilisent aujourd'hui du fer d'importation ou de la ferraille. "Les fondeurs de Banjeli exploitent encore un gisement de minerai de fer très riche (30 à 40%) qu'ils réduisent dans des hauts fourneaux, selon la méthode catalane, avec du charbon de bois apporté souvent de très loin; le site de Banjeli est depuis longtemps complètement déboisé. Chaque famille construit son haut fourneau, tour de 3 m de haut, de 1 m de diamètre à la base et de 0,3 m au sommet,. la ventilation est assurée par six trous percés à la base. "Le minerai y est placé en couches successives séparées par du charbon de bois. Le feu est allumé par le haut et brûle pendant 48 heures. A la fin de l'opération, une ouverture est pratiquée à la base et on extrait une
couronne de fonte.

"En 1924, il y avait environ 200 fourneaux, allumés chaque semaine, qui donnaient une production annuelle évaluée 10.000 couronnes, soit 400 tonnes de fer. Avec le développement de la colonisation européenne, cette industrie perdit beaucoup de son importance,. quelques hauts fourneaux furent remis en activité pendant la guerre de 1939-1945, puis abandonnés. En 1952, il restait une cinquantaine de fourneaux en activité, dont 50% non permanents. Le produit paraît réservé à la fabrication des couteaux,

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des fers de lance, des houes et des cloches à usage plus ou moins rituel" 17.

La recherche révèle de curieuses similitudes et convergences au niveau des tréfonds des structures mentales des peuples du "Sud" et du "Nord" du Togo. Ce qui, en dépit des différences épiphénoménales, fonde la véracité de l'unité culturelle originelle de ces peuples. Peut-être faudrait-il en situer la cause dans notre fonds culturel commun venu de l'Egypte antique? Et ce en vertu des travaux de Cheikh Anta Diop et de ses continuateurs: Théophile Obenga, Samory Condace Diop, Cheikh M'Baké Diop, Coovi Jean-Charles Gomez, etc. ? Pour synthétiser encore une fois, nous dirons que "le Togo se présente comme un couloir de convergences où s'est produit un brassage ethnique et linguistique"18 Et, en raison précisément de ce malaxage humain, le système politique et la socioculture du pays accusent à la fois des traits communs de fonds et des différences de détail. C'est ainsi que les institutions politiques traditionnelles du Togo, sur l'ensemble de l'étendue du territoire, se caractérisent par la prééminence de petits royaumes et/ou chefferies foncièrement démocratiques. A la vérité, ayant fui l'oppression dans leurs berceaux, les Togolais ne sauraient jamais chérir l'autocratie... Aussi loin que l'on remonte dans la nuit des temps, on ne trouve au Togo nullement trace de puissants royaumes fortement centralisés, autocratiques et oppressifs comme chez les Fon d'Abomey, les Ashanti de Koumasi ou les Mossi de Ouagadougou. Nos ancêtres avaient-ils appris, à la faveur de la dialectique du temps et de l'espace, qu' "un pouvoir central, quelque éclairé, quelque
savant qu'on l'imagine, ne peut embrasser à lui seul tous

les détails de la vie d'un grand peuple?
17 Cf. J.-C. Froelich, P. Alexandre et R. Comevin: Op. cit., p. 23. 18 Hermann Attignon, Op. cit., p. 14.

La force

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collective des citoyens sera toujours plus puissante pour produire le bien-être social que l'autorité d'un gouvernement" 19.

En tout état de cause, le Roi ou le Chef est, en règle générale, héréditaire, (c'est-à-dire relevant d'un clan et/ou d'une lignée donnés), mais en même temps électif, (c'est-àdire choisi sur proposition d'un Conseil des anciens, sur la base de critères bien déterminés, en fonction des intérêts vitaux de la collectivité concernée). Le Roi ou le Chef est entouré et assisté dans ses attributions par un Conseil de Notables. Il est révocable et remplaçable le cas échéant. Le Roi ou le Chef détient, le plus souvent, un pouvoir tant politico-administratif, judiciaire que sacerdotal. S'agissant en particulier des Kabiyè,
"Avant l'occupation européenne, il n'existait aucun chef politique important; chaque chef de famille étendue (soso) était maître chez lui; il se sentait solidaire de ses voisins, mais ne se croyait pas tenu d'exécuter les ordres de quiconque ou de suivre l'avis de la majorité"20.

C'est pourquoi maints chercheurs ont osé parler, à propos des Kabiyè, "d'anarchie égalitaire". Il s'avère dès lors aberrant que certains Togolais (heureusement minoritaires !) se soient évertués et s'évertuent toujours à justifier leur soif de pouvoir autocratique par référence aux traditions de nos peuples. Cette introduction générale ne portant pas sur le sujet à proprement parler de notre "précis", nous prenons la liberté de suggérer au lecteur, pour ce qui est des détails des composantes des sociocultures respectives des diverses ethnies de notre peuple, (anthropologie générale, structures sociales, institutions matrimoniales et familiales, habitats, vêtements, modes d'alimentation, religions ancestrales,
19 Alexis de Tocqueville: De la démocratie en Amérique, Paris, ] 835-] 840. 20 Cf. J.-C. Froelich, P. Alexandre et R. Comevin : Op. Cit., p. 93.

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pharmacopée, artisanats, littérature orale, musique, esthétique corporelle, mécanismes de dation des noms aux personnes physiques, coutumes et rites traditionnels, etc.), de se reporter aux études qui leur ont été consacrées21. Les réalités politiques, économiques, sociales et culturelles de nos aïeux ainsi succinctement exposées, abordons maintenant l'oeuvre coloniale allemande, matrice du Deutsche Togo Bund.

21 Cf. ouvrage précités de Robert Comevin, Hermann Attignon. Voir également: N'Sougan F. Agblémagnon : Sociologie des Sociétés Orales d'Afrique Noire (Les Evé du Sud Togo), 2e édition, Paris, 1984 ; Claude Rivière: Anthropologie religieuse des Evé du Togo, Université du Bénin, Lomé, 1981 ; Raymond Verdier: Le Pays Kabiyè (Cité des dieux-cité des hommes), Paris, 1982 ; Albert Sauvy: La divination par les huit cordelettes chez les Mwaba-Gurma (Nord Togo), Paris, 1983 ; le. Froelich: La tribu Konkomba du Nord Togo, IFANDAKAR, n° 37, 1954. J.e. Froelich, P. Alexandre et R. Comevin : Les populations du Nord-Togo. Ed. P.U.F. Paris, 1963. Il convient, bien entendu, de prendre en compte les bibliographies indiquées par ces auteurs, notamment Robert Comevin, N'Sougan F. Aglémagnon et Hermann Attignon.

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