Démocratisation à la Togolaise

Démocratisation à la Togolaise

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Depuis 1967, le général Eyadéma a instauré au Togo une dictature militaire caractérisée par le crime politique et le crime économique. Les jeunes excédés se sont soulevés en 1990 et leur sang a coulé comme ailleurs en Afrique. Après les élections contestées de 1993, Eyadéma cumule à nouveau tous les pouvoirs. En 1998, fort du soutien des " réseaux ", Eyadéma " gagne " une fois de plus l'élection présidentielle en empêchant la proclamation des vrais résultats issus des urnes. Le départ sans condition du Général est nécessaire au renouvellement de la classe politique togolaise.

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 112
EAN13 9782296356153
Langue Français
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Tètè TETE

Démocratisation à la togolaise

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Copyright L'Hannatlan, 1998
ISBN / 2 7384

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A mon frère Ange, et à toutes les victimes de la dictature d'Eyadéma.

ABREVIATIONS UTILISEES
BID - Banque Togolaise de Développement. CAF - Collectif des Associations Féminines. CAR - Comité d'Action Pour le Renouveau. CDPA - Convention Démocratique des Peuples Atricains. CEDEAO - Communauté Economique Des Etats d'Afrique de l'Ouest. CENETl - Centre National d'Etude et du Traitement Informatique. CHU - Centre Hospitalier Universitaire. CNS - Conférence Nationale Souveraine. COD - Collectif de l'Opposition Démocratique. CSI - Confédération des Syndicats Indépendants. CTR - Comité Togolais de Résistance. CTRA - Cercle Togolais de Réflexion et d~Action. CUT - Comité de l'Unité Togolaise. FAR - Front des Associations pour le Renouveau. FAT - Forces Armées Togolaises. FIDH - Fédération Internationale des Droits de L'Homme. FJR - Fédération des Jeunes Rénovateurs. FOD - Front des Organisations Démocratiques. GUNT - Gouvernement d'Union Nationale du Togo. HCR - Haut Conseil de la République. JUVENTO - Justice, Union, Vigilance, Education, Nationalisme, Ténacité, Optimisme. LTDH - Ligue Togolaise des Droits de l'Homme. PDR - Parti Démocratique pour le Renouveau. PDT - Parti Démocratique Togolais. PSP - Parti Socialiste Panatricain. PTP - Parti Togolais du Progrès. PUT - Parti de l'Unité Togolaise. RPF - Rassemblement Pour la France. RPR - Rassemblement Pour la République. RPT - Rassemblement du Peuple Togolais. UDCPN - Union Des Chefs et des Populations du Nord. UFC - Union des Forces pour le Changement.

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INTRODUCTION

Le Togo, avec une superficie de 56600 km2 est l'un des plus petits pays d'Afrique. Son relief et son étirement en longueur sur 600 km du nord au sud, font dire aux plus imaginatifs, que le pays est une grande darne portant un bébé à califourchon sur le dos, et trempant les pieds dans la mer. L'océan Atlantique borde le Togo au sud. Au nord, le pays voisine avec le Burkina Faso (ex-Haute-Volta). A l'ouest, le Togo jouxte le Ghana et à l'est le pays est limité par le Bénin (ex-Dahomey). La largeur du Togo varie entre 50 et 150 km, tandis qu'au nord-est et au sud-ouest, le pays est doté d'une chaîne de basses montagnes et de larges plateaux. Le mont Agou, site naturelle plus élevé au sud-ouest du pays, culmine du haut de ses 986 mètres.

LE PEUPLEMENT

Le Togo est doté d'une population aux origines diverses. Ces groupes de population sont communément désignés sous le nom d'ethnies. Une brochure éditée par le Ministère français des Colonies en 1939 (1), et comportant un schéma ethnographique, compte dix-sept groupements humains. Mais quelques études datant des années de l'indépendance, recensent: «44 langues et 44 peu(1) Le Togo, Brochure éditée par le Ministère des colonies, 1939, cité par de Menthon (J.), A la rencontre du Togo, L'Harmattan, Paris, 1993, p. 26.

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pIes», tandis que le recensement officiel de 1981 dénombre quarante et une ethnies. Quant au chercheur, Comi Toulabor, dans Le Togo sous Eyadéma, il note: «Sur ce milieu physique, vit une population d'environ 3 millions d'habitants, composée d'une cinquantaine d'ethnies. » (1) La population togolaise a certes, évolué depuis lors, mais les pourcentages ethniques demeurent pratiquement les mêmes. D'une façon générale, au Sud, le groupe Ewé comprenant des apparentés: Adza, Anlo, Ehué, Fon, Péda, Ouatchi, etc., ou des assimilés: Ana, Kpessi, Mina, etc., constituerait grosso modo 45% de la population togolaise. Au Nord, un deuxième groupe important: les Tem-Kabyé, comprenant les Kabyés, les Lambas, les Nodembas, représenterait 35% si l'on y ajoute les Lossos. Dans la région de BassarSokodé, les Kotokolis constitueraient approximativement 10% de la population. A l'extrême Nord du pays, dans la région de Mango-Dapaong, les Gourmas et les Mobas formeraient environ 10% de l'ensemble des Togolais.

LA COLONISATION

ALLEMANDE

L'existence officielle du Togo commence le 5 juillet 1884, lorsque le consul allemand Gustav Nachtigal signe avec le porte-canne du roi Mlapa de Togo, un traité de protectorat. Togo, en langue éwé veut dire littéralement: «Au-bord-du-lac». Selon certains rapports de marine, les premiers Européens à avoir découvert les côtes du Togo en l'an 1471, étaient de nationalité portugaise. La première apparition de «l'homme blanc» sur la terre-Togo, est étroitement liée au commerce des esclaves, comme d'ailleurs partout sur les côtes de l'Afrique de l'ouest. Les Portugais étaient des familiers de la côte depuis la moitié du XVe siècle. Dès 1482 déjà, ils contrôlaient le commerce de l'or et de l'ivoire à partir du fort El Mina situé en Gold-Coast (actuel Ghana). Vers les années 1530, un autre commerce plus juteux débute: la traite des Noirs. Les esclaves les plus recherchés pour leur qualité, et ceux les plus «cotés en bourse» provenaient de la côte ouest-africaine.
(1) Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Karthala, Paris, 1986, p. Il.

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Dans son ouvrage A la rencontre du Togo, Jean de Menthon écrit: «En 1884, existait pour les puissances européennes une sorte de no man 's land d'Aného à Lomé, alors que des postes militaires anglais et français étaient installés à l'Ouest et à l'Est. » (1) Mais les Allemands franchissent les premiers le pas. Le 5 juillet 1884, Bismarck, le chancelier de l'empire allemand, envoie un commissaire sur la côte togolaise afm d'officialiser les relations naissantes. Le traité de protectorat signé, stipule en substance, que le roi Mlapa III ne doit céder son territoire à aucune puissance sans l'accord de l'Empereur d'Allemagne. Au cours de la même année, l'empire allemand jette son colonialiste dévolu sur le Cameroun, sur le territoire du Burundi, du Rwanda et sur une grande partie du Tanganyika. Au Togo, les Allemands n'occupèrent alors qu'un bout de territoire comprenant les bourgs de Togoville, Baguida, Lomé, Bè. La présence allemande sera consolidée par la signature d'une convention sur le Togo, entre le chancelier allemand Bismarck et l'ambassadeur de France à Berlin en décembre 1885. Mais le traité avec le Togo n'ouvrait pas pour autant toutes les portes aux Allemands. A partir du bout de Togo conquis, les Allemands allaient mettre une vingtaine d'années à occuper le reste du pays. De nombreux soulèvements eurent lieu dans la région de Kpalimé. Les plus organisés dans la résistance, étaient les peuples kabyé, konkomba, bassar, gourma, moba. Les Konkombas organisèrent un soulèvement qui dura de mars 1897 à mars 1898. Les envahisseurs allemands eurent besoin de près de vingt-cinq expéditions guerrières pour venir à bout de la résistance au nord du Togo. Le Togo couvrait alors une superficie de 90 000 km2. A sa tête, l'Empereur nommait un gouverneur. Ce dernier cumulait tous les pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire). Les autorités allemandes étaient fières de leur colonie. Le Togo devait servir de modèle en vue de la gestion et du développement d'autres protectorats. Lorsque la guerre survint en 1914,
(1) de Menthon (l), A la rencontre du Togo, L'Harmattan, Paris, 1993, p. 42.

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HeIT Doering substitut du gouverneur proposa officiellement à ses homologues des colonies voisines (Gold-Coast et Dahomey) un pacte de neutralité. Les gouverneurs anglais et français rejetèrent l'offre. Le gouverneur français du Dahomey convoitait avant le début des hostilités, la puissante station émettrice de Kamina (environ 7 km de la ville d' Atakpamé). Après un rassemblement de leurs troupes, composées d'officiers et de sous-officiers européens, de forces de police, de tirailleurs africains, Anglais et Français occupèrent dès les premiers jours de la gueITe la zone côtière: Lomé, Aného, Porto-Séguro. Puis ils commencèrent leur avancée vers le nord. Le 26 août, après la chute de Kamina, le détachement régional de l'armée allemande capitula, après avoir fait sauter la station de Kamina. A l'issue de cette mini-guerre, Anglais et Français se partagèrent les dépouilles de la «Colonie modèle». La côte togolaise fut scindée en deux parties: Aného, proche du Dahomey, pour les Français; Lomé plus près de la GoldCoast, pour les Anglais, en plus de Misahohoé à l'ouest. Après cette victoire de 1914 sur les Allemands, les Français et les Anglais installèrent au Togo des commandements militaires. Quelques civils furent associés à la gestion des affaires courantes. Le régime militaire restera comme une malédiction. Des années plus tard, le Togo indépendant aura du mal à s'en défaire. En vertu du traité de Versailles du 28 juin 1918, l'Allemagne renonça à toutes ses colonies. Le 10 juillet 1919, à Londres, les alliés tracèrent une nouvelle ligne de partage du Togo. TIs avaient un mandat de la Société des Nations. Les Français reçurent 61% des 90 000 km2 de l'ancien Togo-allemand. Les Anglais entreprirent d'intégrer «leur Togo» à la Gold-Coast. Les Français s'abstinrent de regrouper Togo et Dahomey. Politiquement, les Français au Togo allaient peu à peu adjoindre les autochtones aux affaires du pays. Mais le véritable pouvoir était jusqu'en 1935 aux mains du Commissaire de France, qui était désigné par le ministre français des Colonies. En 1936, le commissaire de France sera sous l'autorité du gouverneur général de l'Afrique occidentale française. Au début de son mandat, l'administration française avait dû recruter au Dahomey voisin, des collaborateurs et employés, pour remplacer les commis d'administration qui avaient été for10

més aux méthodes allemandes et, dont de nombreux parlaient la langue anglaise en plus de celle de Goethe. Mais dans les années 1939 déjà, une élite togolaise était prête à assurer la relève.

LA DOMINATION

FRANÇAISE

Au plan administratif et politique, la France créa en 1922, un Conseil de notables auprès des «commandants». Ces assemblées de notables considérées comme aux ordres du commissaire de France, rencontreront en 1931 leur opposition: les conseils coutumiers non-officiels (les Duawo, en langue éwé). Après la première Guerre mondiale, une certaine élite togolaise favorable à l'Allemagne avait créé le «Togobund». C'était une association soutenue par la compagnie commerciale Deutsche Togo Gesellschafl (DTG). Avec l'accession du chancelier Hitler au pouvoir en 1933, le Togobunds'agitait de plus belle. En outre, il existait un plan concocté par Berlin visant le retour du Togo en faveur de l'Allemagne. Dans le but de contrecarrer les velléités du Togobund et le projet allemand, le commissaire de France suscita la naissance à Lomé en 1936, d'un mouvement: «Les Amitiés françaises» qui regroupera des Français et des Togolais. Un certain Sylvanus Olympio en fut le vice-président. Toujours dans l'esprit de contrecarrer l'action des germanophiles autochtones, le gouverneur français, Montagné, fonda en 1941, le CUT (Comité de l'Unité Togolaise), une association regroupant notables du Nord et du Sud dans une communauté fidèle à la France. M. Sylvanus Olympio qui ne souhaitait pas le retour des Allemands en fera partie. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Aftique du nord. Sur ordre des autorités de Vichy, le commissaire de France au Togo fit arrêter les commerçants étrangers favorables aux Alliés. Le commissaire de France, M. Roger Péperty assimila Olympio, qui était alors gérant de l'DAC (United African Company), à un étranger. Il le fit interner à Djougou (Dahomey) pendant quelques semaines avec six autres Européens. N'ayant pas été autorisé à fonder un parti, S. Olympio va se consacrer à insuffler une vie politique au CUT. Ce «Comité de l'Unité Togolaise» avait au départ l'existence paisible d'une association à caractère plutôt culturel. Au renouvellement du 11

bureau en 1946, Olympio est élu vice-président et dirigera pratiquement le mouvement à la place du président, M. Augustino de Souza. A la fm de la deuxième Guerre mondiale et suite à la création de l'ONU, la France est astreinte par l'Organisation internationale à favoriser vers l'autogestion, le territoire Togo.

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PREMIERE PARTIE

DE L'INDEPENDANCE

AU PARTI UNIQUE

CHAPITRE 1 LE TOGO SOUS OL YMPIO

La lutte pour l'indépendance du Togo est indissociable du nom de Sylvanus Olympio. Avec la nouvelle donne politique favorisée par l'Assemblée générale de l'ONU, le Conseil de tutelle va servir en plusieurs occasions à Olympio pour ses déclarations et ses pétitions contre l'administration française. Le Togo était entre les années 1945-1960, un territoire associé, membre de l'Union française. Sylvanus Olympio entendait faire d'une pierre deux coups: se servir des dispositions offertes par le Conseil de tutelle pour revoir le tracé colonial des frontières, puis affranchir son pays de la domination étrangère. Sylvanus Olympio est né à Lomé (1) en septembre 1902, dans une famille bourgeoise. Son père, Epiphanio Elpidio Olympio, était lui-même un fils d'immigré brésilien. Le grandpère de Sylvanus, Francisco Olympio, avait émigré du Brésil au Togo quelques décennies auparavant pour affaires commerciales. Son fils Epiphanio tombera amoureux d'une beauté du Nord-Togo. 11l'épousera. De cette union naîtra Sylvanus, aîné d'une trentaine d'enfants. Le père Epiphanio eut au total six épouses. Des partisans acharnés du régime d'Eyadéma soutiennent mordicus que Sylvanus Olympio n'était pas Togolais. Les faits démontrent qu'au moins sa mère était du Nord du Togo.
(1) Dans: Sylvanus Olympio : Un destin tragique, Livre Sud, NEA, 1992, A. Agbobli situe la naissance de Sylvanus OIympio à Kpandu en Gold-Coast.

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Enfant, Sylvanus Olympio entre à l'école primaire catholique allemande de Lomé, puis à l'école secondaire anglaise. En 1920, le jeune Sylvanus prend le chemin de l'Europe. Il va suivre de sélieuses études de droit et d'économie. Il obtient à Londres un diplôme d'aptitude à l'enseignement supérieur et le grade de «Bachelor of commerce» en sciences économiques. Il poursuit sa formation en France. Il parcourt plusieurs pays d'Europe: Autriche, Hollande, Suède... Olympio parlait anglais, ftançais et allemand. A son retour d'Europe, il sera l'un des cadres de la société Uni/ever. Il travailla deux années au Nigeria, puis en 1938, il devint le second personnage de /'UnitedAji'ican Company (UAC) au Togo. Sous l'impulsion de S. Olympio, le CUT se métamorphose vers la fm des années 1945, en un vrai parti politique. Le CUT est alors composé de l'élite bourgeoise et de la jeune intelligentsia togolaise. En 1946, le parti inscrivit à son programme la réunification des territoires éwés et l'indépendance du Togo. Parallèlement, dans le cadre du tracé des frontières, Sylvanus Olympio et un intellectuel de la Gold-Coast, Daniel Chapman, défendirent à l'ONU l'idée de la réunification des peuples éwés du Togo et de la Gold-Coast. Ils créèrent l'Association «AlI Ewé Conference» dans ce but. Mais en Gold-Coast, le parti de Kwame N'Krumah réussit à obtenir l'autodétermination, puis l'indépendance de son pays. En 1956, une grande partie des habitants du Togo britannique se prononça pour la fusion avec la Gold-Coast et la levée de tutelle. Les revendications de Sylvanus Olympio pour un Togo éwé ne rencontreront plus d'échos à la tribune des Nationsurnes. Le 8 décembre 1946, Sylvanus Olympio fut élu député et président (cinq ans durant), de la première assemblée représentative du Togo, après avoir raflé la presque totalité des sièges. Après l'indépendance de la Gold.Coast en 1957, de nouvelles élections se tinrent au Togo pour le choix des représentants à la nouvelle Assemblée. En '1952, Sylvanus Olympio démissionna du groupe Uni/ever qui voulait l'affecter à Paris sur les insistances des autorités françaises. Enfm, il pouvait s'adonner totalement à sa mission de réunification et d'indépendance de son peuple. Le CUT et ses alliés revendiquant l'indépendance, arrivèrent en tête de presque toutes les 16

consultations électorales, nonobstant les fraudes et les intimidations de la part des autorités françaises. Pour trouver un remède au ferme vouloir indépendantiste de Sylvanus Olympio, les autorités françaises, fidèles à leur politique de division, entreprirent de faire naître une scission dans le camp du CUT. Ainsi naquit l'UCPN (l'Union des Chefs et des Populations du Nord), destinée à trouver un complément au PTP (Parti Togolais du Progrès) de Nicolas Grunitzky, qui n'avait pas d'audience dans le Nord, mais qui était soutenu à bout de bras par l'administration française. Tous les prétextes étaient bons pour mettre les bâtons dans les roues du CUT et de son leader. En 1954, M. Olympio est condamné pour non-déclaration de revenus à l'étranger. Le tribunal correctionnel de Lomé le somme de payer cinq millions de francs d'amende. Il perd ses droits civiques pour cinq ans. Un moyen pour les autorités françaises de le maintenir à l'écart des grandes décisions concernant l'avenir du Togo. Sylvanus Olympio et son parti, le CUT, ainsi éloignés pour un temps de la scène politique, l'administration française se frottait les mains et ses protégés le PTP et L'UCPN gagnaient toutes les consultations électorales. Les élections de 1956 à propos de la loi Defferre, sur l'autonomie interne, furent remportées par ces formations politiques. Mais Sylvanus Olympio revint de son purgatoire politique. Le 27 avril 1958, le CUT remportera avec ses alliés (JUVENTO et MPT), les consultations relatives à la levée de l'autonomie et à l'octroi de l'indépendance. * * *

En mai 1958, le Haut commissaire de France est obligé de proposer Sylvanus Olympio comme Premier ministre de la République du Togo. Mais l'indépendance officielle ne sera proclamée que deux ans plus tard, le 27 avril 1960. Certains historiens affirment que cette décision fait suite à un accord entre De Gaulle et Olympio. D'autres spécialistes du Togo, à l'instar de Jean de Menthon, soutiennent qu' «Olympio voulait

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élaborer une nouvelle Constitution, réformer les collectivités locales, promouvoir le se/j:help (aide-toi, toi-même). Olympio voulait enfm, redresser la situation financière, s'entourer de l'avis d'experts intemationaux sur le développement à entreprendre. » (1) .En somme, le futur premier Président du Togo, tentait de mettre en route les conditions d'une véritable indépendance avant le jour J. Le 27 aVli11960, il proclamera l'indépendance officielle du Togo. Le 9 avri1196l, il sera élu président de la République. Sylvanus Olympia a gagné la guerre contre le colonisateur. Il va progressivement mener une lutte contre ses adversaires politiques. Son régime se mua vite en règne autoritaire frisant la tyrannie. Bon nombre de ses adversaires du PTP et de l'UCPN furent mis en prison; ses propres amis politiques aussi parfois. Le leader du PTP (Nicolas Grunitzky) et le chef de l'UCPN (Antoine Méatchi), furent contraints à l'exil. Sur le plan économique, S. Olympio, grâce à sa formation d'économiste, géra de façon admirable le budget du Togo. Alors que les derniers budgets étaient déficitaires, celui de 1960 fut équilibré sans aucune aide extérieure. Dans le cadre de l'une de ses allocutions mensuelles de 1961 à la nation, le président Olympio annonçait une possibilité de participation du Togo à la Compagnie Togolaise des Mines du Bénin (CTMB) à hauteur de 20% du capital social. Il se montrait dans ce discours, heureux de faire savoir au peuple, la possibilité en étude par le gouvernement, de céder une certaine partie des actions aux Togolais qui en exprimeraient le désir. Ce faisant, Olympio abordait un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur, celui de la mobilisation de l'épargne togolaise pour la construction économique du pays. Occupant lui-même la charge de ministre des Finances, il rêvait d'une indépendance économique pour le Togo. Il était rigoureux envers les dépenses de l'administration et de ses ministres; vivant lui-même simplement, circulant parfois en vélo dans les rues de la capitale. Apprenant la fm de la guerre d'Algérie, le président Olympio aurait confié à son gendre: «C'est une bonne chose, mais je crains fort que les troupes africaines qui seront démobilisées ne viennent semer le trouble dans nos pays. » (2)
(1) de Menthon (I), A la rencontre du Togo, L'Harmattan, Paris, 1993, p.127. (2) Agbobli (A.), Un destin tragique, Livre SUD, NEA, Sénégal, 1992, p. 23.

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Quelques mois plus tard, il sera la première victime de ces soldats démobilisés. Au-delà de ses erreurs, Olympio était à la recherche d'un certain bien-être pour son peuple.

La mort de Sylvanus Olympio
Sylvanus Olympio est mort assassiné. C'est un fait. Mais les témoignages divergent sur les circonstances exactes de ce meurtre. Parmi les recoupements des faits dans la presse internationale, ceux du mensuel Afrique-Asie (1), repris par le journal privé togolais Nyawo dans sa nouvelle série (nO 17) , semble plus proche de la vérité. Les faits. Samedi 12 janvier 1963. Il est 23 heures. Mme Dina Olympio entend des bruits insolites. Puis, des coups de feu éclatent et résonnent dans la nuit. Le président Olympio, instinctivement averti du danger, escalade le mur qui sépare sa maison de l'ambassade des Etats-Unis. Il trouve refuge dans une vieille Buick poussiéreuse. Un peu plus tard, les militaires défoncent le portail, pénètrent dans la villa, fouillent partout. Ils ne trouvent pas le Président, mais emporteront argent et bijoux. Au petit matin, les soldats informent le commandant Maîtrier de leur chasse infructueuse. Le commandant apprend la nouvelle à l'ambassadeur de France, Louis Mazoyer. Ce dernier panique un court instant: comment expliquer l'affaire à Paris? Déjà sur les ondes de quelques radios en France, on a déjà annoncé la mort du Président togolais. L'Ambassadeur saisit son téléphone et appelle son homologue américain, Léon Poullada, lui demandant si Olympio ne se trouve pas par hasard dans son ambassade. M. Poullada cherche et trouve Olympio. il en avertit Mazoyer. Le Français demande à l'Américain de demeurer «en dehors du coup», et de se débarrasser du président Olympio. Ce qui se fera: les putschistes foncent à l'ambassade américaine et arrêtent le président Olympio. Le président Sylvanus Olympio est emmené hors de l'ambassade. Les soldats attendent une Jeep qui doit les transporter avec le prisonnier au camp du Régiment interarmes. La Jeep arrive.
(l)Afrique-Asie ,juin 1992,n° 33,p. 11,12. 19

A son bord, le sergent Eyadéma. Celui-ci aurait demandé aux soldats d'abattre le prisonnier. Un soldat nommé Kara tire: juste aux pieds du président Olympio assis sous un arbre, sans le toucher. Le sous-officier Eyadéma se serait alors saisi luimême du fusil-mitrailleur. Il aurait tiré à bout portant trois balles sur le Président: deux dans la poitrine et une troisième dans l'abdomen. Puis Eyadéma sort de sa poche un couteau et coupe les veines du président Olympio. De retour au camp, l'adjudant Emmanuel Bodjollé apprend qu'Eyadéma a tué Sylvanus Olympio au lieu de le faire prisonnier. Bodjollé fait arrêter le sergent Eyadéma. Mais le commandant Maîtrier intervient et fait libérer Eyadéma. Bien des années plus tard, un autre sergent devenu commandant, Robert Adéwi, affmnera qu'Eyadéma a reçu 300000 F CFAdes mains de Maîtrier afm d'abattre le président Olympio. Un spécialiste du Togo, M. Samuel de Calo, habitant en Floride (Etats-Unis), confirme que les câbles envoyés en 1963 par l'ambassade américaine, tendent à désigner Eyadéma comme étant l'assassin. Etienne Gnassingbé Eyadéma revendiquera l'acte pendant longtemps, puis vers les années 1990, il va entrer dans un mutisme total au sujet de cet acte. Le commandant Maîtrier va confier les affaires courantes à Bodjollé qu'il juge plus évolué au plan intellectuel. Plus âgé qu'Eyadéma, Emmanuel Bodjollé, jeune sous-officier à l'époque, avait trente-cinq ans. Il avait servi près d'une quinzaine d'années sous les drapeaux de l'armée coloniale française. Selon Afrique-Asie (1), la veille du coup d'Etat, le sousofficier, Emmanuel Bodjollé, porte au commandant Maîtrier une note sous enveloppe mal fermée. (Ici, on peut douter de ces faits, car dans la réalité ce genre d'affaire se négocie sans intermédiaire). Toujours est-il que Bodjollé confie l'enveloppe au cuisinier de l'officier français, le gendarme Lollé. Ce dernier en l'absence de son maître, Maîtrier, par un curieux hasard, prend connaissance du contenu de la lettre. Elle disait en substance: «Ce soir nous passerons à l'action». Lollé intrigué, se rend chez un député, M. Djagba, originaire tout comme lui de Dapango. Puis le gendarme et le député se rendent chez le
(I) Afrique-Asie, juin 1992, n° 33, p. II, 12.

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ministre de l'Intérieur, M. Théophile Mally. Les deux hommes racontent ce qu'ils savent. Le ministre prend connaissance de la note et ordonne à Lollé d'aller la remettre au destinataire initial. M. Mally ne fera rien pour empêcher le putsch. LoUé rentrant chez Maîtrier, trouve son patron à la maison. Maîtrier se saisit de la lettre. Il fait enfermer LoUé. Puis Maîtrier annonce à tout le monde qu'il va passer le week-end au Lac-Togo (35 km de Lomé). On le verra le samedi soir à Kpémé; Grunitzky aussi sera présent dans la localité à cette même période. Nicolas Grunitzky est pourtant réfugié officiellement à Cotonou. Si juste après le coup d'Etat du 13janvier 1963, on avait des doutes concernant la thèse du complot, aujourd'hui, le comportement intéressé de la France à l'égard des pays africains anciennement colonisés ou à l'époque sous-tutelle, tend à corroborer la thèse du complot. Quelques jours avant ce 13 janvier fatidique, Jacques Foccart, «l'éminence grise du général De Gaulle pour les «opérations secrètes, notamment en Afrique» (1), aurait effectué un séjour à Cotonou où il aurait rencontré Nicolas Grunitzky. Après une indépendance politique octroyée comme à regret, la France qui souhaitait «tenir en laisse» ce pays, le sentait prendre de plus en plus certaines distances. La cellule africaine de l'Elysée voyait d'un œil torve, les nouvelles relations tissées par Olympio avec l'Allemagne, les Etats-Unis et la GrandeBretagne. En outre, le président Olympio voulait battre pour son pays une monnaie propre indexée sur le Deutsch-mark. L'un des premiers soucis de Sylvanus Olympio: s'affranchir de la tutelle économique de la France, afm de discuter avec elle «d'égal à égal». En mai 1958, M. Olympio aurait déclaré à l'Agence France-Presse: «Je vais faire tout mon possible pour que le Togo se passe de la France». Les autorités françaises paniquaient à l'idée de ne pas trouver leur compte dans ce genre de politique. Cela risquait de faire tache d'huile dans leur pré-carré. Il est à noter aussi, que le président Olympio entendait mettre fin à sa collaboration avec le commandant Maîtrier dont le contrat arrivait à expiration. Olympio voulait mettre un terme
(1) Glaser (A.), Smith (S.), Ces messieurs Afrique - Le Paris-Village du continent nair, Caiman Levy, Paris, 1992, p. 116.

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à cette coopération technique qui coûtait plutôt cher et confier les fonctions de conseiller de la présidence en matière de sécurité à un national, en l'occurrence, à M. Bawéna, un officier gendarme du Nord. C'est ainsi que les revendications corporatistes de quelques mutins togolais, coïncidèrent avec le désir de carrière de l'officier français. Sylvanus Olympio a trébuché sous les coups de feu d'un soldat mutin de la coloniale. Justice n'a point été faite à l'encontre du quarteron de co~urés ayant fomenté le coup d'Etat. Ces sous-officiers démobilisés par la France, après avoir servi en Algérie, rêvaient de se faire engager dans une nouvelle armée togolaise. Le président Olympio ne voulait pas de ces demi-soldes, ceci pour deux raisons essentielles. La première: de principe, il les trouvait anti-indépendantistes. Ces soldats ont combattu sans état d'âme contre le peuple algérien luttant pour son indépendance. La seconde raison est matérielle: Olympio n'entendait pas créer une armée greveuse de budget. Quel chef d'entreprise raisonnable, est capable d'embaucher pour faire plaisir à quelques compatriotes, qui du reste, pouvaient trouver à s'occuper dans d'autres domaines? C'est ainsi que se résumait sa vision du problème. Pour Olympio, la création d'une armée, était le cadet de ses soucis. M. Sylvanus Olympio envoyé ad patres, la majeur partie du peuple sous le choc n'a pas bronché. La politique olympienne, aussi bien intérieure qu'internationale, était mal comprise et mal acceptée par la base-même du CUT. La volonté du président Sylva de faire du CUT, une sorte de parti unique, déplaisait. Le blocage des salaires pour rembourser les dettes contractées par la gestion de l'administration française, exaspérait les travailleurs. Néanmoins, il y eut à l'intérieur du pays, quelques manifestations de protestation. De Kpalirné, le bastion du CUT, une partie de la population avait commencé à descendre sur Lomé pour barrer la route aux putschistes. Les meneurs de ce groupe de Kpalirné seront arrêtés.

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Un journaliste de la presse française décrivit Eyadéma comme: «Un grand diable noir de vingt-sept ans au visage couturé de balafres ritueJ]es». Eyadéma, c'est l'adjudant-chef, l'ancien sous-off des tirailleurs, qui déclare au camp de Tokoin. : «Je l'ai descendu, parce qu'il ne voulait pas avancer». On ne connaît rien sur la naissance d' Eyadéma. Comi Toulabor dans son livre, le plus complet sur la période préConférence nationale, écrit: «Sa naissance et son enfance sont enveloppées d'un épais voile de mystère qui autorise l'imagination populaire à élaborer sa propre biographie du prince qui gouverne» (1) Eyadéma n'aurait pas connu son père. La bande dessinée, Histoire du Togo.. il était une fois Eyadéma (2), mentionne que le père Gnassingbé avait été réquisitionné pour les travaux forcés et. sauvagement battu à mort par les troupes coloniales, parce qu'i] refusait d'obéir. Répétition troublante de l'histoire, le président Olympio aussi a refusé d'avancer. Il a été abattu, selon la formule militaire consacrée. Maman-N'Danida, la mère d'Eyadéma a bénéficié de son vivant du culte de la personnalité. Il existe des chansons à la gloire de la bonne vieille dame qui a été décorée de la légion d'honneur de l'Ordre du Mono en 1980. Mais pourquoi cette volonté délibérée de passer sous silence le passage de son père sur la terre des aïeux? Un témoignage de la Conférence nationale (1991), sur les crimes commis à Pya, précise qu'un vieux cantonnier nommé Alfa Wuissi, a été accusé par Eyadéma d'être le responsable de la mort de son père. Eyadéma aurait fait lapider le vieil homme sur la place publique. Contraint de se mettre en tenue d'Adam, «Il fut lapidé, à la demande d'Eyadéma, par la foule rassemblée dont les membres étaient appelés à jeter l'un après l'autre, des cailloux sur ses testicules jusqu'à ce que mort s'ensuive. » (3) On ne connaît pas de frères ni de sœurs à Eyadéma, excepté un demi-frère, Toyi, officier de son état, tué lors du siège de la Primature en 1991. Eyadéma , littéralement, en langue kabyè, «Les gens sont finis», serait né vers 1936. Il s'engage à dix-huit ans au Dahomey dans l'armée coloniale, à la suite d'un sérieux
(1) Toulabor (C.), Le Togo sous Eyadéma, Kartha1a, Paris, 1986, p. 225. (2) Histoire du Togo; il étai une fois Eyadéma, Edit. ABC, Paris, 1976. (3) CNDH, GROUPE INITIATIVE, LTDH, Togo: la Stratégie de la terreur, Editeur non mentionné, Paris, 1994, p. 17.

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piston de M. Kléber Dadjo, car Eyadéma aurait un handicap physique au niveau du genou. Il sera envoyé au Viêt-nam, puis en Algérie. Les spécialistes de l'Histoire du Togo n'arrivent pas à expliquer pourquoi en dix ans de carrière militaire (19531963), Eyadéma n'a atteint que le grade de sergent-chef, alors que ses compères de l'armée coloniale, tels que Bokassa (Centrafrique), Kérékou (Dahomey), Lamizana (Haute-Volta), Traoré (Mali), étaient revenus de l'année coloniale française avec des grades d'officiers supérieurs. Au lendemain du putsch de ce 13 janvier, le jeune sergentchef d'alors, Etienne Eyadéma, s'est vanté d'avoir assassiné le président Olympio. L'absence de jugement des hommes fera insidieusement jurisprudence. Un peu partout sur le continent africain, cet état de fait va susciter des vocations. Dès lors qu'ils disposent d'armes prêtées à eux pour la défense du pays, des militaires africains s'emparent entièrement des rouages de l'Etat et exercent la terreur au quotidien à l'encontre des populations qu'ils sont censés sécuriser par devoir et de par leur vocation. Depuis ce matin du 13 janvier 1963 jusqu'à nos jours, les exemples sont légion. La plupart des coups d'Etat seront conduits par des anciens de la coloniale, ayant gardé peu ou prou des liens avec leur ancienne armée. Une armée française qui dispose de renseignements détaillés sur la valeur de ses anciens soldats. Quelques exemples de pronunciamiento sur le Continent: 28 octobre 1963 (Dahomey), 19 juin 1965 (Algérie), 25 novembre 1965 (Congo-Belge), 22 décembre 1965 (Dahomey), 1erjanvier 1966 (Centrafrique), 4 janvier 1966 (Haute-Volta), 15 janvier 1966 (Nigeria), 28 novembre 1966 (Burundi), 13 janvier 1967 (Togo), 23 mars 1967 (Sierra Leone), 18 mai 1972 (Madagascar), 15 avril 1974 (Niger), 6 avril 1975 (Tchad), 10 juillet 1978 (Mauritanie), 3 août 1979 (Guinée équatoriale), 4 août 1983 (Haute-Volta)... Des militaires s'empareront du pouvoir en 1996 au Niger et au Burundi, etc. Mais les chefs d'Etats militaires, à quelques exceptions près, ne tiendront pas les engagements à l'égard de leurs concitoyens. Ils se comporteront comme les civils évincés du pouvoir, très souvent, pire. Eyadéma n'est pas l'homme qui est intervenu sur les ondes pour annoncer au peuple, le nouveau changement politique. Le rôle est dévolu à l'adjudant-chef Bodjollé. Un Comité militaire 24