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Deux siècles de relations hispano-françaises

192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 55
EAN13 : 9782296385948
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DEUX SIÈCLES DE RELATIONS HISP ANO-FRANÇAISES

Collection Récifs

Recherches et études comparatistes ibéro-francophones de la Sorbonne Nouvelle

Volumes parus: Quinze études autour de « El Siglo de las luces » de Alejo Carpentier. Images et mythes d'Haïti, Carpentier, Césaire, Dadié. Espagne et Algérie au xX" siècle, Contacts culturels et création littéraire. Cuba, nouvelles et contes d'aujourd'hui (sélection, traduction et notes de Liliane Hasson). Volumes en préparation: La tauromachie: un thème littéraire et artistique hispano-français . Mythes et espaces romanesques, Kourouma, Carpentier, Darcy Ribeiro. Alvaro Cunquiero: «Las cronicas del sochantre », Entre Galice et Bretagne. Les littératures néo-latines d'Orient et du Pacifique. Rosello & Catalunya, problématique actuelle de l' espace catalan. Un personnage romanesque d'Amérique et d'Afrique au xX" siècle: le dictateur.

RÉCIFS Collection dirigée par Daniel-Henri Pageaux

DEUX

SIÈCLES

DE
RELATIONS HISP AND-FRANÇAISES

De Commynes à Madame d'Aulnoy

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Actes du colloque international du CRECIF Centre de recherches et d'études comparatistes ibéro-francophones de la Sorbonne Nouvelle [Juin 1984]

Ouvrage publié avec le concours de l'université de la Sorbonne Nouvelle

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-85802-775-7

1987

Sommaire
Avant-propos, Daniel-Henri Pageaux ........................... Commynes et l'Espagne, Jean Dufournet ................................................... César Oudin et l'enseignement de l'espagnol sous Louis XIII,
Christian Peligry

9 15

..................................................

31 45
61

Les débuts de la fortune française de Louis de Grenade, Michel Simonin ...................................... La musique espagnole à la Cour de France au XVIIe siècle, Danièle Becker.................................................... Le voyage de Voiture à Grenade (1633), Jacques Huré ...................................................... Proverbes et style formulaire dans la traduction du « Guzman de Alfarache » par Chapelain (1617-1620), Cécile Cavillac .................................................... Baudoin et d'Audiguier, lecteurs sévères des Espagnols,
[lana Zinguer

85

99 113

.

............

Deux imitations dramatiques concurrentes d'une nouvelle
exemplaire de Cervantes, « L'amant libéral », de Guérin de Bouscal et de Georges de Scudéry, Heinz-Peter Endress .. . .....................................
« La scène est à Paris

131

»... de

Calder6n à d'Ouville,

151 ColetteHélard-Cosnier.......................................... Père et fille dans « La princesse d'Elide ». De Moreto à
Molière, Jacques Morel..................................................... « La relation du voyage d'Espagne », de Madame d'Aulnoy. Étude de la fonction du narrataire, Suzanne Guellouz ................................................ 163

175 7

Avant-propos

Le 28 avril 1463, sur la rive droite de la Bidassoa (rivière qui sert aujourd'hui de frontière occidentale entre la France et l'Espagne) eut lieu l'entrevue entre Louis XI, roi de France, et Henri IV, roi de Castille. L'historien Commynes a rendu compte de cet événement des plus négatifs. La rencontre fut très froide entre les deux souverains: « Ils ne se goûtèrent pas fort ». De leur côté, les deux cortèges avaient échangé des remarques fort peu amènes sur leurs costumes respectifs: le luxe et les chamarrures des seigneurs espagnols avaient choqué les Français; le vêtement court, le chapeau de Louis XI, orné de médailles de plomb, avaient excité les sarcasmes des Espagnols. La conclusion de Commynes est très nette: «Oncques plus ces deux rois ne s'aimèrent ». En plein XVIIIe siècle, l'illustre bénédictin polygraphe, le padre Feijoo, utilise encore le texte de Commynes (à travers sa traduction espagnole du siècle précédent) pour expliquer l'origine de cette « antipathie» entre les deux nations; attitude mentale qui, selon lui, ne saurait exister à l'époque où le descendant de Louis XIV règne à Madrid. Cette «antipathie» est une donnée fondamentale qui domine les relations entre France et Espagne et qui sera périodiquement ravivée au cours des guerres entre François 1er et Charles Quint, Henri IV et Philippe II, Richelieu et Olivares...
9

Et pourtant, à l'occasion du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche, un Hispano-Français, le docteur Garcia, faisait paraître un ouvrage où il était démontré que l'union des deux grands luminaires - soleil français et lune espagnole - allait définitivement avoir raison de cette inimitié. Peine perdue! Quelques décennies plus tard, l'argumentation de Garcia (et les nombreux exemples de différences entre Français et Espagnols) étaient repris, déformés, subvertis pour mieux accréditer l'irréductible opposition entre les deux caractères, les deux cultures, parce qu'il y avait, comme fondement à ce phénomène, la rivalité entre les deux couronnes. Ce fameux discours « sur la contrariété des humeurs entre Français et Espagnols» est attribué à La Mothe Le Vayer. On attribue à un autre lettré, plus oublié, Paul Pellisson, un texte-théorie sur la politique de « balance» entre les deux couronnes, servant les intérêts du Roi Soleil :
« Les deux couronnes de France et d'Espagne sont telles aujourd'hui et depuis longtemps dans le monde qu'on ne peut élever l'une sans abaisser l'autre. Cela fait entre elles une jalousie qui leur est, si j'ose dire, essentielle et une espèce d'inimité permanente que les traités peuvent couvrir, . mais qu'ils n'éteignent jamais ».

La suite est sans doute plus connue:

la victoire de

Rocroi, la déroute des terribles « tercios » dont Bossuet se
fait l'écho dans une oraison funèbre célèbre; le traité des Pyrénées, signé pour que Louis XIV puisse dire plus tard (mot prêté, comme toujours) : «Il n'y a plus de Pyrénées ». La formule a souvent été répétée, comme pour se persuader, au gré des événements, de part et d'autre des montagnes, que l'ancienne antipathie voire la haine (et la crainte) avaient disparu entre les deux pays. Faut-il rappeler que la même phrase a été redite récemment, à la faveur de l'entrée de l'Espagne dans le Marché commun? Alors même que le Roi Soleil se félicitait de la disparition d'une des frontières naturelles de son royaume, l'opinion courtisane, les « milieux officiels» finissaient à peine de colporter les images les plus dépréciatives sur l'Espagne et les Espagnols. C'est bien dans le cadre de ce qu'on a pu appeler une véritable campagne de dénigrement contre l'Espagne (intoxication qui préludait à la guerre de 10

Succession pour imposer un Bourbon sur le trône d'Espagne) qu'il faut replacer la fameuse Relation de Mme d'Aulnoy qui a mis son talent de romancière et de conteuse au service d'une cause bien négative: la critique systématique des mœurs de la Cour d'Espagne, alors que le roi Charles II n'en finit pas d'agoniser. En pleine épopée romantique, quelques passages du Voyage de la Dame serviront à l'auteur de Ruy Bias. On ne saurait donc minimiser, dans la perspective d'une étude comparatiste, le rôle joué par Mme d'Aulnoy. Et l'on comprend du même coup les bornes que nous avons voulu donner à ce colloque international centré sur l'étude des relations culturelles et littéraires entre les deux pays, en partant du principe, cher aux historiens actuels, de la «longue durée », celle de l'antipathie qui trouvera à l'époque des Lumières de nouvelles raisons de s'exprimer, de part et d'autre des Pyrénées... Et pourtant, il est non moins évident que cette donnée de la politique, de la diplomatie qui a façonné si puissamment et si durablement 1'« image» française de l'Espagne n'a pu affaiblir la «mode» espagnole, un engouement pour les lettres, pour la culture, qui coexiste avec une vision du monde terriblement «française» : après tout, c'est encore ce que font, au XVIIIe siècle, Lesage et Beaumarchais, avec leurs deux célèbres valets habillés à l'espagnole, mais parlant et raisonnant à la française. On n'en finirait pas de citer les jugements dépréciatifs sur les lettres espagnoles (la poésie, le théâtre) depuis Ronsard jusqu'à Voltaire, en passant par les pères Bouhours et Rapin, ce dernier ayant été maître du jeune Arouet... Mais, pendant deux siècles - le fameux Siècle d'Or espagnol - l'Espagne produit une telle quantité d'œuvres littéraires (quantité et qualité originales) que la France, tout comme l'Europe occidentale, ne peut résister à l'influence espagnole. Influence: Qu'est-ce à dire? Tel est bien le problème qui a été au centre de nos réflexions et de nos discussions: connaissances, nombreuses, variées, assurément. Influence, au point de pouvoir parler de « modèle» espagnol, esthétiquement parlant, voilà qui est moins certain. Une chose pourtant est sûre: la littérature espagnole a
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grandement servi à accréditer au sein de la conscience française une image du psychisme espagnol, image fortement stéréotypée, qu'il s'agisse du mari jaloux, de l'hidalgo superbe et vaniteux, du gueux non moins orgueilleux, de la paresse, de l'apathie ou de la « gravité» castillanes. Est-il vraiment sûr que de tels traits caricaturaux aient disparu du champ de l'imaginaire français? Poser cette question, c'est poser du même coup celle de l'exotisme espagnol en France qui ne peut s'expliquer que par la persistance d'un double phénomène: ou bien la vision négative de l'Espagne, une certaine hispanophobie (vivace, tenace) ayant contribué à accréditer une image fortement caricaturale de l'Espagnol, rapière au côté, drapé dans sa cape, etc. Ou bien (ceci n'excluant pas cela) une hispanomanie (vision radicalement positive de l'Espagne) ayant fait de la même image le symbole de la bravoure, de la générosité; et l'on sait par exemple combien l'aristocrate Montherlant (en tout cas le contempteur d'une certaine démocratie) a eu besoin de l'Espagne (et de Rome) pour se construire son monde onirique et faire pièce à un espace bourgeois français honni. Ce colloque a voulu aussi aller au-delà de toutes les « phobies » et « manies », en en faisant la matière possible d'une réflexion. Il Ya presque un quart de siècle, l'éminent hispanisteet comparatiste - que fut Marcel Bataillon déclarait à l'occasion du IV"congrès de la Société française de littérature comparée tenu à Toulouse et consacré aux relations franco-espagnoles (c'était en 1960) :
«

Inspirations littéraires venues d'Espagne, attractions et

répulsions mutuelles qui, par-dessus les Pyrénées, ont attesté depuis des siècles que la culture de l'Espagne est solidaire de celle de ses voisins du Nord, ce sont là des sujets classiques, en France du moins, pour la littérature comparée. Mais il

s'en faut que, sur eux, tout soit dit. » La remarque est, encore aujourd'hui, pleinement valable. Nous avons donc essayé, à notre tour, de dire quelques choses « nouvelles », en enquêtant sur la place et la fonction de quelques réalités culturelles espagnoles dans l'imaginaire français. Espérons que nos pérégrinations dans 12

ce qu'on peut se hasarder à appeler «la» culture hispano-française serviront à mieux cerner ce qui est «vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà »... Ou l'inverse!
Daniel-Henri PAGEAUX
Sorbonne Nouvelle

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Commynes et l'Espagne

Le cas de Philippe de Commynes est intéressant, car non seulement il a été au cœur de l'activité politique en Occident, aux côtés de Charles le Téméraire d'abord, de 1465 à 1472, et de Louis XI ensuite, de 1472 à 1483, mais encore il a consigné son expérience dans des Mémoires politiques qui font de lui l'initiateur de ce genre dans la littérature française; elles sont d'une telle richesse qu'il apparaît à la fois comme un historien-mémorialiste dont le témoignage est précieux pour les règnes dé Louis XI et de Charles VIII, comme un moraliste, une sorte de précurseur de Montaigne qui l'a beaucoup pratiqué, et comme un praticien de la politique dont les idées rencontrent sur plus d'un point celles de Machiavel. Première constatation: cet homme, qui selon son biographe Jean Sleidan, était polyglotte, parlant à la perfection le français et assez bien l'italien, l'allemand et l'espagnol, et qui avait fréquenté les princes et les ambassadeurs de tous les pays d'Europe occidentale, à en juger par le prologue de ses Mémoires, a accordé à l'Espagne une place réduite; celle-ci, plus importante dans son dernier livre, suggère toutefois comment est née une certaine antipathie franco-espagnole. Pas de portrait des Espagnols, alors qu'il s'attarde sur celui des Anglais; Commynes 1 se borne à dire qu'ils 15

haïssent, méprisent et ridiculisent les Portugais (III, 298) ; ailleurs, il dépeint, mais très rapidement, leur faste à travers deux tableaux, l'un du comte de Lodesme en 1463,

qui « passa la rivière en ung basteau dont la voille estoit de drap d'or, et avoit ungs brodequins chargéz de pierrerie » (I, 137), l'autre d'un ambassadeur à Venise en 1495, « très
honneste chevalier d'Espaigne, bien accompaigné et bien

vestu » (III, 117).
Il ne s'attarde pas sur une affaire qui pouvait prêter à de précieux développements, l'affaire de Catalogne qui opposa Louis XI aux Aragonais. Il l'aborde incidemment, au détour d'une phrase, dans le chapitre consacré aux entrevues et à leurs dangers: le Français aida les souverains espagnols contre les sujets révoltés de Barcelone, sans en tirer aucun profit (I, 138). Beaucoup plus loin (II, 307), est signalé que Ferdinand et Isabelle de Castille recherchaient son amitié, contraints à rester sur le qui-vive et à entretenir une armée importante, car Louis XI tenait entre ses mains le Roussillon que lui avait donné en gage Jean d'Aragon « par aucunes condicions qui ne sont pas encore vuydées ». A la fin du livre VI (II, 326), nous trouvons de longs développements où Commynes insiste sur la misère des princes et où, indiquant les difficultés rencontrées à la frontière des Pyrénées, il ne détaille pas les erreurs du roi français. Louis XI s'opposa, à plusieurs reprises, au roi Jean d'Aragon et à son fils pour la possession du Roussillon. Il ne vint pas facilement à bout de ses ennemis, car s'ils étaient pauvres et gênés par les nombreuses et dangereuses rébellions des Catalans et d'autres, la population du comté. en litige leur était favorable. Cette affaire lui coûta cher, en vies humaines et en argent. Commynes n'insista pas, pour ne pas jeter de doutes sur la supériorité politique de Louis XI face à Charles le Téméraire et Edouard IV d'Angleterre. En fait, pris dans l'engrenage d'une succession malheureuse de trahisons et de fautes semblables à celles du Téméraire, Louis XI, comme son rival, s'entêta à poursuivre une chimère, l'annexion de Barcelone; il ne sut se satisfaire de la Cerdagne et du Roussillon; il s'aida de mauvais représentants ; et quand il assiégea Perpignan en 1473, il ne fut pas plus heureux que Charles le Téméraire à Beauvais en 1472. 16

Obsédé par l'idée fixe de la Catalogne française, il ne tint pas compte des réalités du moment, et en particulier de l'autonomisme catalan. Il ne sut pas' adapter ses moyens à la fin recherchée: Voulant gagner les habitants de cette province, il ordonna, en vertu d'une alliance passagère et fragile avec leur ennemi, de désoler leurs villes. Opposé à une restauration aragonaise, il aida à la ruine du rival de Jean II, don Pedro; se déclarant pour René d'Anjou, il contraignit, par sa politique louvoyante, Nicolas de Calabre, son petit-fils, à rechercher l'appui bourguignon. Enfin, au lieu d'affronter un prince emporté et mégalomane comme Charles de Bourgogne, il eut affaire à un souverain retors et adroit, en sorte que, négligent en Castille et obstinément hanté par Barcelone, il permit que l'Espagne s'unifiât au détriment

de son royaume et de ses successeurs 2.
Ajoutons, pour expliquer plus complètement le silence de Commynes, que la partie capitale se jouait dans le nord de la France, surtout contre la Bourgogne et l'Angleterre. L'évêque Thomas Basin, qui a écrit en latin une Histoire de Louis XI dont il fut un ennemi déterminé, s'est attardé sur les péripéties de cette affaire en plusieurs chapitres (Livre I, chap. XVI-XVIII; livre IV, chap. IVVI) ; ce fut pour lui l'occasion de dénoncer la mauvaise foi de Louis XI, qui mécontenta les nobles et les gens du commun, mais surtout, à plusieurs reprises, la jactance et la lâcheté des Catalans: « Les Catalans qui, avant l'arrivée des Français, avaient joui d'une longue paix et d'une véritable opulence, fiers au surplus des hauts faits de leur roi Alfonse, mort peu auparavant, étaient devenus étonnamment arrogants et gonflés d'orgueil. Ils méprisaient donc toute autre nation que la leur, et surtout les Français dont ils tenaient la puissance pour négligeable. Au contraire, ils présumaient avec arrogance de leurs propres forces; bien souvent, raillant entre eux jusqu'au nom de Français, ils souhaitaient que l'armée française fût déjà dans leur pays et dans leurs villes, ou qu'elle tentât d'y pénétrer, ne doutant pas de triompher de ceux sur lesquels, pensaients-ils, ils se promettaient une victoire facile, tout en s'engraissant de leurs dépouilles. Mais point n'était besoin pour eux d'appeler cette venue de leurs vœux. Les Français arrivèrent assez vite, trop vite même. Dès que les Catalans apprirent que les Français se trouvaient
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dans leurs pays, ils furent frappés d'une telle terreur que leurs actes ne répondirent en rien à leurs orgueilleuses paroles, pleines seulement de jactance et d'arrogance. Plus timides que des femmes et plus peureux que des lièvres, ils ne pensèrent pas à s'assembler pour ort~aniser leur défense, mais uniquement à prendre la fuite. » tI, 95-97 ; cf. aussi pp. 99-101, 1033.)

Certes, Commynes a moins fréquenté les Espagnols que les Anglais et surtout les Italiens dont il a été en quelque sorte le correspondant à la cour. Cependant, il a effectué au moins un voyage en Espagne, durant l'été 1471, comme émissaire de Charles de Bourgogne. Mais, d'entrée de jeu, on remarque un fait curieux: si Commynes relate, par le détail, une ambassade à Calais en 1470 au cours de laquelle, dans une situation délicate, il se montra somme toute adroit, s'il s'attarde sur plusieurs ambassades en Italie, il ne souffle mot de son long périple, du moins à sa place chronologique dans son œuvre. Pourtant, il est certain qu'il quitta en cet été 1471la Cour de Bourgogne pour la Bretagne et l'Espagne. Nous le savons par un mémoire qu'un écuyer d'écurie de Louis XI adressa au duc Charles et que ce dernier annota. Le correspondant, l'espion bourguignon, écrivit:
« ... Comme Monseigneur de Renescure (c'était le premier titre de Commynes) s'en va a Saint-Jacques et n'est pas passé par mon maistre et passe par Bretagne; a quoy mondict maistre treuve le contraire de ce que je luy avoye dit» .

En marge, le Téméraire a ajouté:
« Commynes a esté rencontré faillir de passer par vous ». a Orleans, dont ne peut

Par conséquent notre auteur, en mission secrète mais connue de son premier maître (celui-ci connaissait-il les intentions réelles de son serviteur ?), rencontra sur son chemin le roi de France. Le prétexte du voyage était un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle,qui dissimulait souvent des manœuvres suspectes. C'est sans doute au cours de ce voyage que Commynes négocia son passage au 18

roi de France, sa trahison. On comprend qu'il lui répugne d'en parler. A ce voyage, il n'est fait dans les Mémoires que deux allusions. Encore convient-il de préciser qu'elles concernent la présence de Commynes en Bretagne et en Castille; qu'elles ne se rencontrent pas à leur place chronologique; qu'elles sont disjointes; et qu'elles semblent involontaires. Il rappelle son séjour en Bretagne pour prouver la véracité de ses dires sur les vicissitudes princières, et en particulier sur celles du comte de Richmond, le futur Henri VII, échoué en Bretagne, et retenu prisonnier pendant quinze ans: « J'estois pour lors devers ledit duc quant ilz furent prins» (II, 233-234). Ailleurs, quand il évoque l'entrevue d'Urtubie entre Henri de Castille et Louis XI, il cite ses sources: le roi de France, Antoine du Lau, et, ajoute-t-il,
«

m'en a esté diet en Castille par aucuns seigneurs qui y

estoient avec le roi de Castille» (I, 135) 4.
Plus tard, en septembre-décembre 1476, il fréquentera à la Cour de France les ambassadeurs portugais chargés de signer une alliance avec la France (II, 148) et Alphonse V de Portugal venu en personne plaider les droits de sa nièce sur le trône de Castille que Ferdinand et Isabelle refuseront de reconnaître (II, 145-147). En fait, l'histoire récente de l'Espagne fournit au moraliste, à l'historien et au politique des exemples pour illustrer les idées qui lui sont chères. Pour le moraliste, comme pourJes poètes du xV" siècle, la douleur n'épargne personne, les hommes sont égaux devant la mort qui, frappant à tout âge, tue aussi bien les enfants et les jeunes gens que les hommes mûrs et les vieillards. Dans le premier cas, la mort est une source de douleur, souvent atroce pour les parents qui survivent à leurs enfants; les tourments qu'endurent les princes ne viennent pas seulement de Dieu ou de leurs ennemis, mais aussi de leurs enfants, surtout quand Dieu les leur arrache prématurément. C'est sans doute sur les souverains espagnols que s'abattirent les plus cruelles catastrophes dans une effrayante succession. Leur fils unique Jean de Castille leur fut enlevé en octobre 1497 : douleur de tous, du royaume qui observa un deuil de quarante jours, de la reine mère 19