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Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française en Afrique au sud du Sahara

De
630 pages
La plupart des ouvrages recensés dans le volume 1 appartiennent à l'ère de la négritude dont les animateurs avaient revendiqué avec force la reconnaissance de l'identité culturelle africaine. Mais au lendemain des indépendances, de nombreux africains avaient choisi de dénoncer les incohérences de la gestion des pays confiés aux nationaux. La littérature africaine s'inscrit dans cette dernière veine et les ouvrages recensés dans le volume 2 s'inspirent largement des événements marquants de l'Afrique actuelle.
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DICTIONNAIRE DES ŒUVRES LITTÉRAIRES DE LANGUE FRANÇAISE EN AFRIQUE AU SUD DU SAHARA

Sous la direction de

Ambroise KOM

DICTIONNAIRE DES ŒUVRES LITTÉRAIRES DE LANGUE FRANÇAISE EN AFRIQUE AU SUD DU SAHARA
-V oIurne 2-

DE 1979 À 1989

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

-

@ L'Harmattan,

2001

ISBN:

2-7475-1247-9

AVANT-PROPOS

En 1989, lorsque j'ai évoqué l'idée de poursuivre le présent projet commencé une dizaine d'années auparavant à l'Université de Sherbrooke, nombre de mes collègues et amis ont trouvé qu'il s'agissait, en terre africaine, d'une entreprise bien périlleuse et même d'un pari perdu d'avance. Car si déjà l'ouvrage de 1983 avait connu une douloureuse gestation dans le cadre d'une université d'Amérique du Nord, que pouvais-je bien attendre de l'Université de Yaoundé qui, en dépit d'un budget plutôt confortable à l'époque, avait du mal à définir ses priorités et affichait dans certains secteurs névralgiques, laboratoires et bibliothèques notamment, un incompréhensible dénuement. La tâche n'aura pas été facile, il faut le dire. Mais puisqu'il s'agissait d'une aventure collective, de nombreux intervenants ont mis la main à la pâte, chacun en son temps et à sa manière. Je ne saurais les citer tous mais quelques uns méritent une mention spéciale. Ainsi en va-t-il des collègues des quatre coins du monde qui m'ont fait spontanément confiance en acceptant d'adhérer sans hésitation à l'initiative. Certes le produit qui leur est livré aujourd'hui est loin d'être parfait même s'il s'est fait attendre. Mais, comme ce fut déjà le cas pour le volume I commencé en 1978, c'est leur enthousiasme et leur générosité qui m'ont doté de l'énergie nécessaire pour sauver le projet de la terrible bourrasque qui a secoué l'Université de Yaoundé, le Cameroun et l'Afrique au début des années 1990. Comment témoigner ma gratitude aux uns et aux autres? Merci à l' AUPELF IUREF qui m'a apporté un appui logistique salutaire et on ne peut plus performant. Avant de sombrer dans la crise, l'Université de Yaoundé avait, elle aussi, contribué de

8 I Avant-propos

façon honorable au démarrage du projet. Que l'une et l'autre institutions trouvent ici le résultat qu'elles étaient en droit d'attendre. À l'initiative du professeur Éloise Brière, le Programme Fulbright et le Département d'Études Françaises de l'Université d'Albany, m'ont apporté une aide appréciable pendant mon séjour comme "Fulbright-scholar-in-residence" à la State University of New York at Albany en 1992/1993. Je leur en suis reconnaissant. L'aimable hospitalité que m'a accordée le Département d'Études Françaises de Queen's University à Kingston, Canada, au premier semestre de l'année 1995/1996 a permis d'achever la mise en forme des textes. Mais le travail technique proprement dit est une gracieuseté de Madame Linda Pépin de l'Université de Sherbrooke. Qu'ils en soient remerciés. Je dois enfin rendre hommage à nombre de mes anciens étudiants et en particulier à André Djiffack, qui, tout le long du chemin ont été des collaborateurs fidèles et attentifs. Je n'ai pas cru utile, il faut le souligner, de revenir ici sur le canevas méthodologique défini dans le volume I. Il est resté rigoureusement le même, notre objectif n'ayant pas changé. Le

Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française en Afrique au sud du Sahara n'entend pas s'en tenir à ce qui pourrait apparaître comme les chef-d'oeuvres de la littérature francophone du continent. Les ouvrages non recensés n'ont pas été délibérément écartés. Ils pourront être inclus dans des éditions à venir.

INTRODUCTION

La littérature africaine dont il est question ici est née avanthier, dans la douleur de l'occupation coloniale. Elle revendiquait avec pertinence la réhabilitation des valeurs essentielles des peuples noirs. Hier, au lendemain des indépendances, la littérature africaine fut marquée par la désillusion qui suivit la prise en main du destin des pays du continent par les fils du terroir. On avait alors espéré que la vigueur de l'interpellation allait amener les dirigeants à remettre les pendules à l'heure. On se rend malheureusement compte qu'aujourd'hui, trente-cinq ans après les indépendances, c'est l'enlisement qui prévaut, le destin de la culture africaine demeurant problématique, autant que l'est l'avenir du continent lui-même. Le constat, en tout cas, est on ne peut plus désastreux. Et tout indique d'ailleurs que l'échec des régimes postcoloniaux est bien plus ample qu'on ne pouvait l'imaginer dans les années 1970/1980 ou même que ne le laissent croire certains africanistes attitrés. En cette veille du troisième millénaire, l'on observe avec quelle frénésie tous les autres peuples de la planète se préparent à négocier le virage. Les anachronismes qu'affiche le continent noir ressemblent fort à une injure à la conscience collective, une honte à l'humanité entière. Alors qu'après l'euphorie des indépendances on croyait que l'Afrique allait se positionner pour reprendre l'initiative historique, le continent offre au reste du monde depuis trente-cinq ans l'image d'un univers zombifié qui sombre chaque jour davantage dans le vertige et la déraison. Au niveau de la classe politique, nombre de gouvernants se sont activés à subvertir l'histoire et, d'une certaine manière, à légitimer le discours des maîtres d'hier. Comment expliquer autrement le va et vient incessant entre le passé et le présent, entre l'Afrique des ancêtres et le monde (post)moderne? Pareils errements semblent traduire le désarroi d'une conscience et l'incapacité de cette dernière à inventer l'avenir. Ainsi, les revendications des conférences nationales plus ou moins

10 / Introduction

souveraines qui ont fait leur apparition sur la scène politique du continent au début des années 1990 ont confirmé le lamentable échec des pouvoirs de la post-indépendance, leur incapacité à trouver le lieu géométrique qui aurait permis de gouverner les pays africains en tenant compte de leur culture originelle, des leçons de l'histoire et des aspirations du peuple. Sauf cas exceptionnel, malheureusement, même ces revendications n'ont pas fait long feu. Rien d'étonnant à cela. Les fils du pays, guides providentiels, avaient intériorisé les leçons du système colonial et n'entendaient nullement se remettre en question. Voilà qui explique pourquoi dans la plupart des milieux africains aujourd'hui, on se demande s'il ne faut pas revenir à la case départ, c'est-à-dire engager une deuxième lutte de libération nationale. Mais cette entreprise s'annonce d'autant plus ardue que nombre de pouvoirs en place, il faut le reconnaitre, sont tenus par des manipulateurs et des prestidigitateurs hors du commun. En effet, les héritiers immédiats des indépendances africaines furent, à quelques rares exceptions près, des commis de l'administration coloniale, c'est-à-dire des collaborateurs dont la vertu essentielle était la docilité, la soumission aux ordres du maître. À la faveur des coups, d'État, certains d'entre eux durent céder leur siège à des baroudeurs, vétérans des guerres d'Indochine ou anciens «tirailleurs» des conflits européens. Dans l'un et l'autre cas, on aurait dû comprendre que le salut des pays du continent ne pouvait être l'oeuvre de dirigeants sans horizon, des chefs dont l'unique référence demeurait la manière du maîtrecommandant! Mais pendant un temps, on pensa que tout espoir n'était pas perdu tant il est vrai que nombre de ces régimes s'adjugèrent les services de cadres frais émoulus des universités occidentales. On crut ainsi pouvoir compter sur la nouvelle intelligentsia africaine pour infléchir les despotismes néocoloniaux. On s'attendait à ce que la nouvelle élite fasse ses marques et qu'elle établisse un certain équilibre entre les besoins du corps et ceux de l'esprit. Erreur! Une fois installés aux commandes et confortablement assis, les intellectuels africains, dans leur immense majorité, se sont révélés plus malfaisants, plus cyniques et même par moment plus cruels que certains baroudeurs. Nombre d'entre eux se sont arrangés pour légitimer la néo-colonie et inventer un discours adapté,

Introduction

I Il

permettant d'expulser élégamment le peuple africain de son histoire. Ainsi, au monolithisme primaire des héritiers immédiats du pouvoir colonial a succédé une nouvelle dictature, toujours aussi logorrhéique certes, mais emballée de manière on ne peut plus attrayante! Toujours est-il qu'aujourd'hui comme hier les résultats sont là, implacables. Face au peuple africain se dresse une classe de prévaricateurs et d'opportunistes qui jouent le jeu du système postcolonial pour réaliser ses ambitions d'accumulation et de satisfaction des besoins primaires. En conséquence, l'espace africain et la culture du continent connaissent en cette fin de siècle une désintégration sans précédent. Un peu partout, les équipements collectifs tombent en ruine. Pas une seule des universités des pays dits francophones ne fonctionnent de manière adéquate. Le taux de scolarisation baisse partout de façon significative. Non seulement les rentrées scolaires sont devenues aléatoires mais les infrastructures sont inadaptées. Au primaire, au secondaire comme au supérieur, le ratio enseignants/enseignés devient chaque jour un peu plus insoutenable, le matériel didactique est on ne peut plus défaillant. Et pourtant, le système éducatif confère tous les ans d'innombrables diplômes dont il est permis de douter du contenu. Dans ce contexte, tout porte à croire que la littérature africaine sera bientôt une denrée exotique de grand luxe en terre africaine. En effet, la crise économique qui sévit depuis le milieu des années 1980, crise occasionnée pour une grande part, avouons-le, par l'incurie et les malversations des dirigeants, a entraîné une extrême paupérisation des masses. Et en janvier 1994, elle a abouti à une dévaluation drastique du FCFA, que d'aucuns appellent d'ailleurs la monnaie africaine de la France du fait qu'elle repose entièrement sur la garantie que lui consent le Trésor de la République Française. Depuis lors, les prix du livre importé ont au moins doublé. Or, malgré les indépendances oc~royées aux «pays du champ» dans les années 1960 au moins les 4/5 des ouvrages de langue française distribués en Afrique francophone, y compris les manuels scolaires, sont importés de l'ancienne métropole. Hormis quelques instances de fortune que l'on crée à l'occasion pour légitimer des oeuvres en faveur de telle ou telle autre cause plus ou moins avouable, les institutions littéraires endogènes en

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Afrique sont moribondes ou inexistantes. L'Afrique dite francophone ne dispose d'aucune maisons d'édition d'envergure, installée sur le continent. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la vigueur des Nouvelles Éditions Africaines avait laissé croire que cette maison pouvait combler le vide créé par le ralentissement sensible des Éditions CLÉ. Mais depuis que leur promoteur, Léopold Sédar Senghor, a abandonné le pouvoir, les NÉA ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. Les bibliothèques, y compris les bibliothèques universitaires, là où elles existent, tombent en ruine ou sont d'une désolante pauvreté. Pas une seule revue scientifique d'analyses culturelles ne paraît régulièrement sur un seul des campus des universités francophones d'Afrique. Ici, la notion de librairie générale relève pratiquement du mythe. Seuls fonctionnent des kiosques à journaux, des papeteries qui, en saison, se contentent de distribuer quelques ouvrages scolaires et du matériel didactique élémentaire. Bien plus grave encore; les quelques enseignants/chercheurs encore en poste sur le continent connaissent de telles conditions de travail que rares sont ceux qui ont maintenu le chapitre «documentation» dans leur maigre budget. C'est dire qu'au rythme actuel, la littérature africaine risque, dans un avenir proche, d'être sans destinataire sur le continent. La production littéraire des pays dits francophones de l'Afrique au sud du Sahara est d'autant plus excentrée que la plupart des textes sont publiés ailleurs et proviennent de plus en plus des plumes ellesmêmes installées hors du continent. Sans ouvrir ici le débat sur l'africanité du texte littéraire africain, un constat s'impose: les conditions de vie et de production en Afrique n'encouragent nullement l'éclosion de nouveaux talents. Et pareille situation ne semble guère préoccuper les responsables qui, à divers niveaux, se plaisent à subvertir le réel quand ils ne sont pas absorbés par l'occultisme auquel nombre d'entre eux se livrent de plus en plus, question de préserver ce qu'ils considèrent comme leurs acquis essentiels. En ce xxe siècle finissant, l'Afrique est non seulement en marge des grands courants d'idées qui traversent le monde mais semble avoir créé les conditions idéales pour expulser de son espace toute réflexion significative sur son devenir culturel. C'est sans doute ce qui explique, du moins en partie, l'impasse actuelle de tout discours sur les réalités du continent.

Introduction

/ 13

Force est pourtant de constater que les écrivains africains proposent de nombreuses pistes de réflexion pour sortir leur univers de l'ornière. Raison pour laquelle, leurs textes et les débats que certains suscitent continuent d'être perçus comme des délits pour lesquels leurs auteurs paient parfois un lourd prix. Depuis l'époque coloniale, on le sait, quiconque s'oppose aux règles édictées par le groupe dominant peut être suspecté de folie et traité en conséquence. Pareille stratégie a permis d'invalider tout discours qui ne s'inscrivait pas dans la légitimité officielle. Ainsi se sont justifiés les censures, les exclusions, les emprisonnements, les exils et les assassinats des créateurs africains. Aujourd'hui pourtant, nombreux sont les écrivains qui continuent de dénoncer le despotisme régnant et de stigmatiser la trahison des élites au pouvoir. Plusieurs d'entre eux n'hésitent pas à emprunter les voies du burlesque ou du carnavalesque pour renvoyer aux responsables de la folie envahissante les images de leurs turpitudes. La plupart des ouvrages recensés dans le volume I appartenaient à l'ère de la Négritude dont les animateurs avaient revendiqué avec force la reconnaissance de l'identité culturelle africaine. Mais au lendemain des indépendances, de nombreux écrivains africains avaient choisi de dénoncer les incohérences de la gestion des pays confiés aux nationaux. À bien des égards, la littérature africaine contemporaine s'inscrit dans cette dernière veine et peut être perçue comme un instrument privilégié de changement social. Les auteurs dévoilent un monde aux valeurs renversées, un univers où le grotesque et l'absurde sont érigés en catégorie esthétique. Alors que dans les années 1950/1970 la littérature africaine s'en tenait à des formes raffinées pour dénoncer les exactions du colonialisme d'une part, et les dérapages des régimes de la post-indépendance d'autre part, les oeuvres d'aujourd'hui empruntent résolument le chemin de la fantaisie et de l'allégorie. Autant de stratégies discursives qui permettent de s'en prendre à certains hommes politiques, à des tendances ou à des groupes sociaux pour les caricaturer et les tourner en dérision. Face aux instruments répressifs de divers pouvoirs, l'écrivain oppose une plume trempée dans l'encre de la parodie et du fantastique; question de procéder à une mise à mort symbglique des forces oppressives. En jetant un regard amusé sur

14 / Introduction

le réel ambiant, l'écrivain invite le lecteur à regarder le non-sens avec une certaine dose d'humour et d'ironie. Loin d'être un sujet ludique donc, le carnavalesque de l'écrivain africain permet de condamner les travers de la société et de mieux appréhender le tragique qui est le lot quotidien du petit peuple. Page après page, de lancinantes interrogations reviennent, comme des leitmotive. Doit-on croire que l'Africain est voué à la dépendance perpétuelle? A-t-il jamais été libre? Peut-il seulement l'être? Comment extirper du corps social le venin qui nous condamne inéluctablement à la mort? Toute revendication est-elle vouée à l'échec ainsi que le témoignent les luttes anticoloniales et plus récemment les batailles pour l'instauration du pluralisme démocratique, du respect des droits fondamentaux de la personne et de la liberté d'expression? Ne faudrait-il pas songer à soumettre l'Afrique et les Africains à une séance de catharsis collective afin qu'ils retrouvent le sursaut salvateur? La désinformation qui maintient le continent dans le clair-obscur et permet aux dirigeants de s'allier aux vautours venus d'ailleurs pour se livrer impunément à des massacres écologiques et humains est-elle une fatalité? Qui plus est. Les écrivains de l'Afrique contemporaine suggèrent que le salut du continent passe nécessairement par la prise en compte des fruits de l'imaginaire collectif. Dans un environnement délirant et déliquescent, dans un espace où les mots ont perdu leur signification, dans un monde où les actes ne sont plus que gesticulations stériles, la plupart de nos écrivains persistent à considèrer l'écriture comme une redoutable arme de combat. Aussi se donnent-ils pour devoir de conjurer la mort ambiante, d'exorciser l'infortune et de traduire les angoisses essentielles de ce qui apparaît comme leur public cible. On comprend alors que la plupart des techniques qu'invente le peuple pour se soustraire à l'ordre établi deviennent des éléments déterminants de création artistique. Ainsi en va-t-il par exemple de "radio-trottoir" qui défie la fiente des médias gouvernementaux et s'institue à l'intérieur de plusieurs textes comme un canal privilégié de communication populaire. Parfois, l'imaginaire collectif nous conduit subrepticement à la cour de quelques tyrans en empruntant le mode du conte philosophique ou en organisant un monde où le bestiaire africain sert à traduire

Introduction

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étrangement le réel. De plus en plus, de nombreux modèles de l'oralité - palabres; proverbes; rumeurs publiques - sont complètement intégrés au narratif. Les effets qu'ils engendrent peuvent être également perçus comme un désir délibéré d'apprivoiser l'écriture et de la soumettre à l'esthétique de ce qu'il est convenu d'appeler «l'oraliture». Au-delà même des proverbes, de saisissantes comparaisons et des récits philosophiques, l'irruption de la palabre renvoie au monde traditionnel et rappelle à ceux qui ont tendance à l'oublier que le débat contradictoire fait partie du patrimoine africain. En clair, les discours monolithiques des Guides Providentiels et des Pères de la Nation auto-proclamés nous sont étrangers! Du reste, les notions mêmes de Guides Providentiels ou Éclairés, de Pères de la Nation et autres Grands Timoniers apparaissent comme de simples mythes que fabriquent des «Zéhéros» pour se donner une certaine contenance. Le triomphe du discours oral dans les narrations, entraîne, on s'en doute, une certaine" indigénisation" de la langue française, indigénisation qui s'accompagne d'un travail intense sur le lexique et la sémantique du français courant. Plusieurs textes africains contemporains deviennent le lieu de rencontre des parlers les plus divers, question de refléter les catégories sociales impliquées dans l'action. Ainsi, les trivialités du soldat côtoieront le discours châtié de l'intellectuel; le langage du technocrate se heurtera au bon sens du paysan ou au pragmatisme de l'homme de la rue. Le but visé n'est pas simplement la déconstruction du langage mais aussi l'invention d'un monde à notre "propre semblance". Face aux mensonges institués et aux réseaux de contrôle que créent des pouvoirs fous, le petit peuple qui se sent marginalisé, exclu, invente son propre discours et ses propres modèles de folie. Il crée son langage, ses lieux d'expression, ses techniques de communication et décide de ses modes d'opération. Et voilà qui explique le triomphe de l'informel sur lequel les auteurs attirent particulièrement l'attention du lecteur. L'intention semble être d'associer le public à l'élaboration du texte, d'une nouvelle geste africaine et d'un espace qui échappe au jeu officiel. On se rend alors compte que la célébration de la marginalité à travers les vertus de l'expression populaire répond à un besoin: réin~enter le monde équivaut à refuser la logique que cherchent

16 I Introduction

à imposer les tenants de l'ordre établi. En somme, la prochaine libération de l'Afrique sera affaire du peuple qui, ici et maintenant, reprend l'initiative en dehors des cadres politiques, économiques et culturels officiellement institués. En embrassant ainsi la cause du petit peuple réduit au silence par la force des baillonnettes, les écrivains africains rejettent toute fatalité et accusent les pouvoirs qui dénaturent le continent noir en contraignant les masses à se contenter de «vache maigre dans une grasse prairie». Sans cesse, les dirigeants sont interpellés: gare à quiconque assimile le calme dont le peuple fait montre à la démission. Car, qu'on le veuille ou non, la nuit la plus longue débouchera bien sur l'aube. Et la «confrérie des zombificateurs» ne pourra éternellement échapper aux «yeux du volcan». Aujourd'hui donc comme hier et évidemment comme avant-hier, la littérature africaine est en prise directe sur les problèmes cruciaux du continent. Les uns et les autres écrits suggèrent qu'il faut tout repenser à neuf. En encourageant l'élan imaginaire du peuple, celui-ci pourra réinventer le monde selon une dynamique propre à légitimer l'ordre politique. Car contrairement au discours démagogique dont on nous abreuve et qui rejette tout espoir dans un avenir incertain, les peuples du continent africain croient que vivre heureux doit pouvoir, pour eux aussi, se conjuguer au présent. Les ouvrages recensés dans le présent volume, on le voit, s'inspirent largement des événements marquants de l'Afrique actuelle. Il s'agit, bien sûr des réalités qui se «complexifient» chaque jour davantage. Toujours est-il que les oeuvres littéraires du continent se présentent comme un univers privilégié à partir duquel on peut appréhender les mentalités et les forces sociales qui habitent le continent noir.

Ambroise KOM Queen's University, décembre 1995

A
Ailla Mbène, ou Les Fantasmes de MOT Diop, Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1982, 194 p. Roman de Cheikh Badiane Ce roman commence comme une banale histoire d'amour qui a pour cadre la ville de Dakar. Très vite, pourtant, apparaissent et se développent des thèmes d'un grand intérêt. L'auteur tisse sur une grande toile le rapport entre le monde des rêves et celui de la réalité, le conflit entre la ville et la campagne, l'importance de l'argent dans l'Afrique des villes, et la vraie nature de l'amour et du mariage. Le titre suggère bien que le personnage principal n'est pas solidement ancré dans le monde réel. Et pourtant, ce n'est qu'à la fin du récit que le lecteur s'aperçoit que ce personnage som bre peut-être dans la folie. Bien que Mor Diop, un jeune fonctionnaire dakarois de vingt-quatre ans, soit le personnage principal, l'intrigue tourne autour d'un autre personnage-clé, Aïda, qui deviendra sa deuxi ème épouse. Nous constatons que son amour pour Aïda frôle l'obsession, et peu à peu l'auteur dévoile la raison de cette obsession - une autre Aïda (Aïda-Mbène) qu'il avait connue, enfant, dans son vi llage. En effet, la première Aïda, belle comme une fée et bonne comme une mère dévouée, était venue apporter le bonheur à l'enfant Mor Diop qui «jamais... ne souriait,» et qui, avant l'arrivée d'Aïda dans son village, n'était qu'une «épave sordide» dans une famille nécessiteuse. Malheureusement, la première Aïda est morte assassiné e dans le bois de Birambarou, un bois sacré (parce que selon la tradition c'était un lieu de rencontre entre l'univers des hommes et le monde des Oj inns dans une légende que racontait Amadou Koumba et que tout le monde connaissait). Dans la légende, un roi épouse une fille parfaite, mais qui est fille de Djinn, et qui sera tuée par son père parce qu'elle préfère la société des hommes à la celle des Djinns. Parce qu'elle est assassinée au même endroi t qu' Aïda- Mb ène, il est impossible de ne pas faire le lien entre les deux femmes. Aïda-Mbène, presque trop parfaite pour être humaine, serait-elle donc également une créature surnaturelle, la réincarnation de la fille Djinn? Le protagoniste se demande même si l'Aïda qu'il épouse adulte ne serait pas une réincarnation de l' Aïda de son enfance. Parallèle à ce rapport entre les deux mondes est la distinction que fait Mor Diop entre le monde intérieur et l'extérieur, distinction qu'il a apprise chez un derviche qui lui explique que la vraie personnalit é réside dans l'être intérieur. Si donc la réalité existe à l'intérieur, semblet-il dire, alors il n'est pas étonnant de voir que la réalité extérieure peut être changeante. Deux éléments de I'histoire d'amour dominent. D'une part, le mariage entre Mor Diop et Aïda semble presque déterminé, parce que tous les obstacles à leur mariage disparaissent. D' autre part, leur mariage se fonde sur l'argent et non pas sur une compréhension mutuelle. Mor Diop peut remplacer

18 / Aihui Anka

le fiancé d'Aïda grâce à son argent et non grâce à ses qualités personnelles ou à l'importance de sa famille. Et ce sont l'appartement et les meubles que Mar Diop achète pour sa nouvelle épouse qui sont considérés par elle et surtout par sa famille comme la preuve de son amour. Comme le mariage était destiné à se faire, il semble aussi prédestiné à se défaire. Le mariage entre le roi et la fille Dj inn était voué à l'échec parce que les deux étaient de nature différente. De la même manière, Mar, qui comprend finalement qu'il est fait pour vivre en campagne et non en ville n'est plus en harmonie avec Aïda. Cette discorde le pousse à perdre tout contact avec la réalité, lui qui n'a jamais pu réconcilier véritablement son être intérieur et son être extérieur. Lauren Yoder Aihui Anka, Dakar, Les Nouvelles Éditions Africaines, 1988, 312 p. Roman de Régina Yaou La sorcellerie joue un rôle considérable dans la société africaine d'aujourd'hui et il n'est guère surprenant que Régina Yaou en ait fait le thème central d'un de ses romans. Aihui Anka raconte les difficultés rencontré es par un jeune Ivoirien - Anka Aihui - lorsqu'il rentre au pays après cinq ans passés à l'étranger. Anka et Rebecca décident de vivre ensemble mais bien vite le rythme de vie effréné de la jeune femme et ses fréquentations mondaines commencent à peser

lourd dans une vie commune qui va en se détériorant. C'est la rupture. Rebecca retourne aux États- Unis pour y finir ses études et Anka rentre dans son village natal pour y épouser Iajeune femme que sa mère lui a choisie comme épouse. Bien décidé à braver les sorciers et la malédiction qui semble frapper tous ceux qui essaient de construire une maison «en dur», Anka se lance dans la construction d'une nouvelle demeure. Jean-Michel, un journaliste qu'il a rencontré en Europe suit ses efforts à distance et s'engage à alerter les médias si, comme les deux amis le craignent, les sorciers s'en prennent à Anka. La mère d'Anka pressent le pire. Cependant, ignorant l'opposition de sa famille paternelle, les «rêves prémonitoires de catastrophe» de sa mère et l'angoisse qu'il cause à sa femme Djèkè, enceinte depuis peu, Anka place toute son énergie dans la direction des travaux de construction. Soudain, une maladie étrange le terrasse. Le guérisseur Noé le remet sur pied mais lui avoue que s'il s'obstine à vouloir construire une maison, les sorciers lui prendront son âme. Ces sombres prophéties n'arrêtent pas Anka qui reprend les travaux là où ils les avaient abandonné s. Hélas, ce qui avait été prédit arrive: il tombe à nouveau malade et meurt. Quelques semaines après la mort d'Anka plusieurs sorciers meurent également. Jean-Michel, le camarade journaliste d'Anka, se met à écrire un livre sur la sorcellerie qui rencontre un succès considérable lors de sa publication.

Aihui Anka / 19

La société dans laquelle Anka se retrouve à son retour d'Europe est loin d'être homogène. Il y a d'abord l'élite citadine qui a oublié les valeurs traditionnelles et qui évolue dans un univers superficiel et un peu snob où Anka ne se trouve pas vraiment à l'aise. Son amour pour Rebecca n'arrive jamais à faire oublier à Anka ses origines villageoises. Il est incapable de concilier les valeurs traditionnelles a u x que Il e s i les tat tac hé affectivement, son désir de demeurer ouvert aux idées nouvelles et les exigences mondaines auxquelles il a peine à se plier. Paradoxalement, Anka ne se trouve pas plus à l'aise face au conservatisme rigide de son village natal. Les habitants sont peu ouverts à la nouveaut é et peu disposés à abandonner les valeurs, habitudes et croyances traditionnelles. Bèkè, la mère d'Anka, incarne leur manière de vivre et de penser. Elle essaie d'abord de faciliter la réinsertion de son fils lors de son retour au village mais lorsqu'elle se rend compte qu'Anka n'est guère coopératif et ne veut en faire qu'à sa tête, elle essaie plutôt de tresser autour de lui un tissu protectif qui le mette à l'abri des dangers que son comportement ne pouvait lnanquer d'entraîner. Pour Bèkè, la sorcellerie possède une dimension sociale que l'on ne peut pas ignorer si l'on veut en éviter les effets négatifs. La sorcellerie n'est pas un phénolnène qui tue aveuglément. Son origine est à chercher dans la jalousie ou dans I"égoïslne des uns et des autres. La 1110rtn'est jamais due à une «cause

naturelle» mais à un comportement, une attitude, ou encore un sentiment préjudiciable à un membre de la famille, à un voisin ou au village tout entier. Les frictions humaines provoquent la mise en action des forces létales des esprits. La mère d'Anka sait qu'en insistant sur ses droits à I'héritage de son père ou encore en décidant de construire une maison pour lui-même plutôt que pour ses oncles, Anka va créer dans le village un climat d'irritation, de jalousie et de ressentiment propre au déchaînement destructeur des sorciers. Anka, au contraire, refuse l'idée que la sorcellerie puisse être un élément entrant dans la mécanique sociale permettant la résolution de conflits menaçant la cohésion du groupe. Pour lui, il s'agit tout simplement d'une entrave à l'idée de progrès, un frein au développement, un vestige des générations passées qui doit être éliminé. Alors que Bèkè s'en prend aux sorciers «de l'intérieur» pour essayer d'en limiter l'action, Anka croit pouvoir agir de l'extérieur. Il n'essai e pas de s' inté grer au groupe des hommes de son village pour faire valoir son point de vue et pour désamorcer l'action néfaste des sorciers pas plus qu'il ne s'entoure des fétiches qui garantiraient sa protection. Il refuse la discussion et part à l'attaque en solitaire, menaçant ceux qui se dressent sur son chem in du courroux que sa mort causerait chez ses amis de la ville. Cet acharnement à braver son entourage et cette confiance dans la

20 / Ainsi parlaient

les Anciens

puissance des médias à résoudre les conflits laissent le lecteur perplexe. Seulement Anka ne pose pas le problème en ces termes. Pour lui la sorcel1erie représente une force tyrannique et rétrograde qui doit être combattue au même titre que toutes les forces négatives qui empêchent son pays de se lancer sur la route du progrès et du développement. À son avis, seule la menace de pressions extérieures dues à l'opinion nationale et internationale peuvent amener la défaite des sorciers. À la fin du roman, la narratrice affirme qu'un coup sévère a été porté à la sorcellerie mais elle reste plus évasive quant à l'impact respectif des personnes qui ont précipité ce déclin. Est-il surtout dû au sacrifice d'Anka et à la mise en branle des médias par son ami Jean-Michel comme les deux amis le pensent ou bien résulte-t-il de l'action de l'intérieur de Bèkè, qui, en répondant à la sorcellerie, par la sorcellerie a réussi à rétablir un certain équilibre social, rompu par la mort de son fils? C'est au lecteur qu'il appartient de juger. Aihui Anka élargit le thème de la sorcellerie à proprement parler en abordant aussi des problèmes qui lui sont directement associés: celui du retour dans leur pays d'hommes et de femmes ouverts à des idées nouvelles, prêts à contribuer de manière enrichissante au développement de leur région mais fermement décidés à échapper à la tyrannie de I'habitude et des superstitions; celui des élites locales trop souvent enclines à recourir à la force et à l'élimination physique des

opposants au régime en place chaque fois qu' eIles se sentent menacé es dans leur suprématie; celui de l'intransigeance... Parmi les livres consacrés aux problèmes de la sorcellerie, signalons celui de la romancière Ntyugwetondo Rawiri, Elonga, tout entier consacré à ce thème. Beverley Ormerod et Jean-Marie Volet Ainsi parlaient les Anciens, Paris, Éditions Silex, 1987, 87 p. Recueil de poèmes de Pierre Edgar Moundjegou Mangangue Nous pouvons qualifier de lyrique le recueil de Pierre Mangangue, en ce qu'il se lit comme I'histoire de la constitution d'un «moi poétique». La datationlocalisation des poèmes inscrit leur signataire dans le temps et révèle un parcours dans l'espace qui dit son errance: Tchibanga, Sanga, Libreville, Paris, Saint-Denis. Le moi qui parle, et qui parle de lui, est un «moi poétique de l'exil». Et ce pré sent de l'exil s'oppose au passé. Le proscrit regarde pathétiquement d'où il vient: il retrace sa biographie, se désigne comme le fils d'un clan, exhibe ses douleurs, la perte de sa mère, de ses espaces, de ses traditions, de ses amours. Ce (~e poétique» surtout, et c'est là son drame intime, est coupé de la tradition orale, de la parole toute puissante des Anciens, porteuse du message sacré de cette sagesse que magnifie le griot et dont la source est collective. L'exilé est donc séparé de la fonction communau-

Ainsi parlaient

les Anciens

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taîre du chant, et c'est cette séparation même qui est à l'origine de ses écrits. Ceux-ci se substituent à la Voix, mais sans toutefois la remplacer. L'écriture, qui est perte d'innocence, «n'est qu'une parole / dans les chaînes: la feuille blanche / (ou pleine) est sa prison» (p. 8). L'exil pose alors dramatiquement au poète africain, non seulement la question des manières de dire, mais aussi celle du dit. Car désormais «veuf du silence» (p. 62), ce n'est plus le monde qui va s'exprimer par

sa bouche (p. 81)
-

«Les bruits de la forêt mais lui qui va tenir un

sont les / meilleurs chants du griot» discours sur le monde en s'adressant à tous les parias, ses nouveaux frères, sans même pouvoir en être entendu. L'exil a vidé le sujet: «je ne suis plus tTIoi» (p. 14) avoue-t-il douloureusement. La proscription est une forme de mort, parce qu' «écrire c'est ne plus parler / ne plus parler c'est mourir» (p. 10); et le mythe qui clôture le recueil rappelle que celui qui a perdu la parole est puni de la peine capitale par le génie de la brousse et des eaux. La mort, toutefois, «est une autre vie» (p. 13). Elle balaye les ohstacles, donne au moi une certaine puissance, et conduit paradoxalement l'écriture, ce si lence, à devenir un cri. L'exil confère ainsi au «je poétique» un

rôle

-

il est la Victime

-

et des

fonctions qui vont un temps le définir. L'errance investi le poète de tâches ilTIpérieuses : dénoncer, sous l'autorité de la parole des Anciens, l'injustice, annoncer l'avenir

radieux, semer l'amour et la fraternité, témoigner pour ceux qui se taisent. Cette mission sacrée tend peu à peu à tranformer l'être singulier, biographique, qui relatait son histoire, en un sujet abstrait, idéal: une Conscience. «Je» est ce «moi» qui «porte désormais / toutes les voix des reclus» (p. 50) et qui s'étend aux dimensions de la nature, jusqu'à y perdre tout attribut humain: «Je suis le vent qui passe / Je suis la lune qui s'émancipe» (p. 30). Cette Conscience alors se dresse face aux tyrans de ce monde. Elle s'adresse à eux, en même temps qu'à leurs victimes, à eux qui sont responsables de son exil et de toutes les oppressions de la terre pour réclamer Justice. Le poème, qui retrouve la grande tradition de la poésie nlilitante africaine, égrène les noms des martyrs de la liberté (Solomon Malah Malhangue, Jerry Semano Mosololi, etc.) et des lieux où elle fut assassinée (Prétoria, Shaperville, Soweto, Téhéran, etc.). La constitution de cette Conscience se fait en référence à des modè les de discours, qui lui fournissent une phraséologie poétique: la prophétie, l'énonciation politique. Modè les contraignants que ce «moi qui écrit comme les blancs» (p. 8 I) ne réussit pas toujours à dom iner et qui l'enferment en certaines occasions dans le «cliché». Ainsi, cette nécessité faite au griot en exil de «passer à l'écriture» et de se soumettre à l'apprentissage d'une pratique étrangère explique-t-elle, sans doute, certaines faiblesses -

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la vie d'un homme

dans le rythme, les images - d'une poésie par ailleurs séduisante. Cette Conscience, enfin, tend à s'effacer, comme le marque le passage progressif du «je» au «nous». Bien plus, ce «je» se fond dans la parole: «Je suis le mot» (p. 37). Ainsi se dessine le rêve d'une disparition du sujet comme auteur du poème, un rêve qui lui fait retrouver le dit sans origine individuelle des Anciens. Et cet idéal du «moi poétique», Pierre Akendengue le réalise en un sens, qui a mis en musique et interprété quatre textes du recueil. Ceux-ci alors, «libérés de leurs chaînes», renaissent à la mélodie. Chants désormais anonymis és, ils peuvent être, comme ceux du griot, entendus et repris par la collectivité, être sur «toutes les lèvres». Christian Petr Ainsi s'achève la vie d'un homme, Yaoundé, SOPECAM, (ColI. Espaces littéraires), 1989, 84 p. Drame de Raymond Ekossono Dans son texte liminaire, Ekossono pose nettement le ressort de son intrigue: la concrétisation des liens entre Ezazou et Mballa par le mariage. Du moment où Ezazou a fait nommer Mballa au poste de Directeur de l' adm inistration centrale, elle exige qu'il la prenne pour épouse. La pièce commence donc par une menace qui pèse sur Mballa: il doit, s'il veut conserver son poste, épouser Ezazou et répudier son épouse. Ainsi perçue, la pièce nous met aussitôt en face d'un drame, car Mballa, tout comme

Ezazou, est issu d'une paysannerie misérable. Un poste administratif signifie alors pour lui et son entourage à la fois prestige et richesse, la «chèvre broutant là où elle est attachée». Sa chute entraînerait celle des tourbes qui recueillaient ses miettes. Ekossono présente la famille Mballa aux prises avec le quotidien cousu de difficultés d'ordre matériel. Une vie dont la monotonie n'est rompue que par la lettre que Monegoe, l'une des filles de Mballa, reçoit d'un garçon; lettre qui confirme les soupçons des parents à l'endroit des filles qui rêveraient plus des garçons que des études. Le drame familial est ici et là nourri par celui des coeurs brisés. La suite des événements confirme le tragique qui flottait depuis le début de la pièce. Parce que Monegoe ne veut pas révéler l'identité de son amant, parce qu'elle se sent délaissée par lui, elle veut se donner la mort en avalant du poison. La famille est à peine mise au courant de cette situation que la soeur de Monegoe fait son entrée: elle vient d'être renvoyée de l'internat pour moeurs légères. Ces destins singuliers marqués des notes de désespoir ne sont que l'annonce de l'orage que va connaître la famille de Mballa. Car sans avoir, par courtoisie, discuté du probl ème avec son épouse Messana, MbaIla décide de prendre une seconde épouse. Bien que Messena considère la situation avec philosophie, Bikoe, son fils, pense le contraire. Il pressent un danger qui plane sur la famille, ce manque

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du cannibale

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de confiance entre époux présageant du mépris de l'un pour l'autre. Les appré hensi ons de Bikoe s'avèrent exactes. Passant outre au rituel traditionnel, Mballa installe Ezazou chez lui. Commence alors une suite de heurts entre Mballa et Lukas son boy, entre Ezazou et les enfants de Mballa et entre ce derni er et Messana. L'issue de ces cornbats est la victoire d' Ezazou qui s'érige désormais en maîtresse de céans. La mère renvoyée, les enfants et Lukas sont réduits au silence et le mari domestiqué. Mais l'envahissante maîtresse a à peine joui de sa toute puissance qu'il s'opère une série de retournem ents des fortunes. Les enfants dociles se révoltent subitement et prennent Ezazou en otage. Aveuglé par ses passions pour sa maîtresse, Mballa renvoie ses enfants. Constatant que la fatllille au service de laquelle il était employé s'est désintégrée, Lukas veut démissionner mais il est plutôt arrêté par les forces de l'ordre pour subversion. Pour une bagatelle, Ezazou abandonne Mballa qui n'aura pas le temps de se lamenter sur son sort puisque le même inspecteur de police qui a arrêté Lukas vient le prendre pour détournement de deniers publics et élllission de chèques sans provision. Sur le plan dramaturgique, la pièce d'Ekossono souffre d'un certain nombre de maladresses. En intitulant par exemple le texte liminaire «épi logique», il déroute le lecteur/spectateur car le contenu nous présente en fait un prologue. Bien p lus, la caractérisation

tragi-comédie tient à peine. Malgré la prédominance de la farce dans les deux premiers tableaux qu'on évacue entièrement dans les deux suivants, nous avons affaire à un drame où il est donné à voir la vie mal gérée au sein d'une famille de parvenus
Gil bert Doho

À la recherche du cannibale amour, Paris, Nathan, ColI. Espace Sud, 1988, 192 p. Roman de Yodi Karone À la recherche du cannibale amour décrit la passion d'Eugène Esselé, écrivain en mal d'inspiration dont l'angoisse se dévoile à travers ses voyages dans le réel, l'imaginaire et la folie. Exilé en France dès son jeune âge du fait de son non conformisme, Eugène Essel é devient, dix ans plus tard, auxiliaire aux archives du journal Paris-Watch. Contraint à la démission à cause de l'attitude raciste de ses confrères à son égard, iI se consacre davantage à son travail d'écrivain et rêve du prix bonbel. Avec la mulâtresse Philodia, sa muse, il éprouve la xénophobie qui sévit en France. La droite nationaliste appara ît comme la version française du fascisme hitlérien ou du Ku-Klux-Klan américain. La Teigne de Belleville, son pape, signe un message des plus clairs sur les murs de son studio du xxc arrondissement: «Immigré s dehors, la France aux Fran çais» (p. 31). L'incident du Mandarin du Forum est une occasion de défoulement pour la horde des

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immigrés et d'exactions pour «les baroudeurs de l'ordre» (p. 37). Les arrestations et les expulsions se font sans discernement. La carte de séjour est l'alibi couramment avancé. Eugène Esselé prend peur et, avec Philodia, rase les murs, esquive les patrouilles et s'échappe furtivement par une bouche d'égoût. C'est à croire que la France est un enfer pour les hommes de couleur. Philodia suggère à Esselé de consacrer son «don du Verbe» à cette cause. Il trouve déconcertant le cynisme de certains Français qui, sous le couvert de l'africanisme ou du tiersmondisme, n'oeuvrent que dans le sens de leurs intérêts. Sousrédactrice à Paris-Watch, Mademoiselle Adélaïde est par ailleurs une vieille fille paternaliste qui essaie de trafiquer les talents de l'écrivain: «Si tu voulais être gentil! Je ferais de toi un grand écrivain. Je te prendrais en main et...» (p. 14). Elle l'introduit aux éditions du Pas où Monsieur Henri Dupra-Roseau de La Bidouni ère Iui propose d'altérer son histoire pour faire prévaloir les stéréotypes colonialistes, l'exotisme et les sensations fortes, garants du succès des ventes. Le primitivisme, le cannibalisme, la sorcellerie, le totémisme, la sauvagerie et autres sont des ingrédients tout indiqués. «La littérature, affirme-t-il, c'est comme le boudin, il faut du sang! Symbole phallocratique d'un dieu nègre, elle doit nous faire baver d'envie. Tout notre travail d'éditeur consiste à entretenir l'illusion pour mieux vendre» (p. 59). L'éditeur

conseille une intrigue autobiographique dans laquelle l'auteur commettrait les crimes d'Oedipe. Cette manoeuvre de projection vise à faire assumer par l'autre les tares de la civilisation occidentale, à imposer sa vision du monde et, surtout, à préserver les intérêts du grand capital international. Eugène Essel é refuse de se prêter à ce jeu, d'être le pantin qui se laisse dicter son oeuvre par des manitous des maisons d'édition. Devenue «ambassadrice itinérante des arts nègres auprès du ministère de la Coopération» (p. 41), Adélaïde manipule à ses propres fins un groupe de griots baptis és pour la circonstance la Idrissa Family, une troupe de ballet dénichée au fin fond du Sénégal. Elle promène ses griots émerveillés dans des sites touristiques de Paris. Dé boussol és, ils s'offrent en spectacle avant leur spectacle du soir au palais des Congrè s tant leurs faits et gestes détonnent par rapport au nouvel environnement culturel. Le folklore africain est ainsi exploité par «la francofaunie, vorace et sans partage...» (p. 41). Malgré les indépendances en trompe-J'oeil et les timides mutations qui ont suivi, les maîtres d' hier perp étuent Ies stéréotypes colonialistes à travers des structures d'asservissement qui affichent des visages de philanthropie. Le ministère de la Coopération et la «francofaunie» apparaissent comme des vocabulaires modernes du colonialisme. On le voit bien, les organes de production et de diffusion des idéologies que sont le

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journal Paris-Watch, les éditions du Pas et la «francofaunie» se dotent des nègres de service pour mieux propager leur discours sclérosé. On pourrait parler d'un affinement dans la stratégie de la négation de l'Afrique. Par ailleurs, Adélaïde a pour ambition d' «épingler un roitelet d'Afrique afin d'assurer ses vieux jours» (p. 14). Dans cette perspective, elle se sert de la plume d'Eugène Esselé qu'elle fait nommer biographe de «Son IIIustrissime» du pays des Tropiques qui compte déjà vingt ans de pouvoir. Seulement, frappé de stérilité littéraire après cette prom otion, iI souffre des affres du papier blanc. À telle enseigne que sa «raison lâche comme un caleçon sans élastique» (p. 130). Sa folie le conduit dans la rue où on l'appelle «Esprit qui va nus pieds» (p. 130). Même détraqué, Adélaïde lui fait des remontrances pour lui avoir gâché sa carrière tropicale. Grâce aux soins de Philodia, il guérit, retrouve l'inspiration et commence à rédiger son roman. Entre temps, Smny Ofang qui «n'a pas d'état d' âm e» prend opportuné ment sa place au palais. À vrai dire, nombre d'écrivains accepteraient volontiers de prostituer leurs talents pour des raisons 111atérialistes ou de prolnotion sociale. Du fait de la méfiance qu'il suscite. Eugène Essel é est interné à l' asi le aux Écuelles, sous les soins du psychiatre Boilo Boilo. Confonn élnent à la prophétie de sa tante, Philodia se rend à Allada, «berceau des Esprits (p. 130), avec

Philom èna, la fille née de leur idylle. À l'asile, Eugène vit les aventures de son «négatif», à travers «Gédéon dit Finfin, le petit reporter du Paris-Watch» (p. 159). C'est donc dans la démence qu'il entreprend la recherche du cannibale amour au Kongoland en compagnie de son chien Zazou, dans le strict respect des voeux de la France colonialiste. Faut-il voir par là une satire de la bande dessinée Tintin au Congo de Hergé? Il lui aura fallu vingt ans de parturition particulièrement douloureuse pour publier son unique oeuvre. Sorti de l'internement psychiatrique, il se rend à Harlem et passe deux ans avec Jason, musicien et poète en panne d'inspiration lui aussi. Philoména, «la princesse des harmonies» est tout indiquée pour l'inspirer dans sa composition de «African dream». Tout comme sa mère née à Harlem d'un couple d'artistes, Philoména possède le don d'inspirer. Au cours de la quête de son «négatif», se dévoilent des clichés qui falsifient la culture africaine. Ses fantasmes de touriste en mal d'exotisme sont mis à rude épreuve. Le sorcier Cissesséko lui offre des onguents miracles appelés «african trime» pour le prémunir des dangers du royaume des babao,rooms. L'archéologue Jacques Obsène lui parle des puissants fétiches du pays. Il le conduit derrière sa cabane où «un totem aussi grand que lui» (p. 170), déesse du cannibale amour, lui rappelle étrangement Philodia. Il s'accouple avec elle en rêve et, le lendemain matin, il se retrouve «à

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amour

poil sur un tas de boue séchée, le sexe immergé dans de l'argile rouge» (p. 173). Au pays des Tupuris, qu'il croyait habité par des «primitifs hilares» (p. 176), il relève des indices de «civilisation». Il en déduit que 1'«exoti que», c'est en fait lui. Bozombo, le grand chef Tupuri lui signifie qu'il est le messager qui, seul, possède «le don pour vaincre la sorcière du volcan du diable» (p. 177), en réalité, la déesse du cannibale amour qui a déjà décimé nombre d'hommes. Au réveil, après sa nuit passée avec «trois des plus belles filles» (p. 179), il est «bien armé pour affronter la déesse» (p. 182). Son safari dans la jungle africaine avait pour but primordial de consolider les préjugés colonialites selon lesquels l'Afrique est un royaum e de sauvages, un repère d'animaux dangereux et de puissants fétiches. Parti avec cette idée préconçue, le petit reporter de Paris-watch dont la crise d'identité est évidente subit un véritable rituel initiatique au cours duquel il vit une transmutation progressive. À force de servir fidèlement le maître, il finit par s'identifier à ce dernier. Envoyé en mission en Afrique pour les besoins de la cause, il rentre dans la peau de ses commanditaires. «J'ai chaud. Ma peau de poulet rosit, mon casque colonial pèse une tonne. Et, cependant, je suis heureux comme un pape au milieu de ses ouailles» (p. 161). Son voyage en Afrique a le mérite d'étaler au grand jour sa crise d'identité.

Après son accouplement avec la déesse, Jacques Obsène ne comprend pas «comment un Blanc la veille peut devenir tout noir à l'aube» (p. 173). L'onguent de Cissésseko a dû agir. Seulement, ses yeux bleus, son nez aquilin, ses lèvres pincées et sa culotte de golf Ie rapprochent encore de son fi onde d'emprunt. À l'aube de sa nuit chez les Tupuris, il est «blanc comIne la neige de Savoie mais le sexe noir comme la corne de l'ébène» (p. 182). Sa pigmentation fluctuante traduit combien est accentuée sa crise d'identité. Que son sexe soit resté noir dénote la ténacité du mythe de l' hyper puissance sexuelle nègre qui, en réalité, signifie son inaptitude intellectuelle. On n'est pas loin de la taxinomie de Senghor, le poète académicien. Par ailleurs, Yodi Karone explore les arcanes de l'art sous plusieurs rapports: l'inspiration et la création, le scribe et le prince, la production et la diffusion, la consécration ou la malédiction de l'artiste. Tout au long de sa pérégrination qui le mène de Paris à Harlem en transitant par l'Espagne, le Maroc et Duala, Eugène EsseI é rencontre des hommes de culture de premier plan confronté s au drame existentiel. Au sud de l'Espagne, il bénéficie de l'hospitalité de l'ermite Mambo, un exilé dont le succès de l'unique chef d'oeuvre Le Devoir de violence, rédigé dans la fièvre de son engagement politique, lui a valu une incarcération dans «les geôles de ]'État» (p. 68) alors qu'un silence lui aurait assuré «une nomination au cabinet de l'inutilité publique»

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d'un viatique

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(p. 68). Dégoûté par son retour manqué à «la terre des Ancêtres» (p. 67), il s'exile et renonce à toute activité créatrice. Par contre, les classiques de la diaspora, en leur temps, font montre d'un conformisme sans concession à leur retour au bercail, «échangeant leurs pas de danse à la naïveté printani ère» (p. 77). Talentueux mais méconnu, le peintre Nana qui habite Duala sOITIbre dans la folie et est évacué dans son village pour des soins. Selon ce génie incompris, «les beaux arts, ça ne servait pas à grand-chose en Afrique!» (p. 8 I). Le célèbre Dina tombe dans l'indigence alors que ses oeuvres, très inspirées, profitent en priorité à la tilière «francofaune»: «Il s'est joliment fait piller par ceux-là même qui, aujourd'hui, signent ses créations sur Tropiques F M. Dégoûté, par les franco- faunes cupides, il songe à changer de patronymes: James Double Joung» (p. 80). En clair, il veut se libérer de l'elTIprise de la «franco-faunie» pour les anglo-saxons, crédités de plus de libéralisme. L'écrivain Charly Diop, la comédienne Tania, et Ekoa, «le père du makossa poétique» (p. 115) sont autant de «héros de la culture» réduits à la nlendicité. Pour n' avoir pas pu/su mettre le lyrislTIe de sa plume au service du tyran, Eugène Esselé subit une série de déconvenues qui le mènent de {"asile psychiatrique à l'exil à IlarlelTI. L'odieux système de {"apartheid a pour cible privilégiée les hOlTIITICS culture, victinles des de

sorts tragiques qui n'émeuvent personne. «À Soweto, on a pendu le poète Moloïse ; sa mère n'a pas crié. Ce jour-là, la terre n'a pas tremblé» (p. 78). Oeuvre dense et éminemment riche, À la recherche du cannibale amour analyse les rapports de l'artiste avec son environnement racial, social, économique, politique, idéologique et culturel. Son architecture en puzzle, sa satire sur fond d'humour et ses calembours reliés au réel détendent quelque peu une écriture au ton grave et à l'angoisse mortelle. La question de crise d'identité interpelle de façon tout à fait agressive. Les hommes de culture qui se risquent à l'élucider semblent pris en otage entre l'enclume de la manipulation idéologique de l'Occident et le marteau des pouvoirs dictatoriaux africains.
André Dj iffack

À la recherche d'un viatique. Rosaire poético-philosophique: poésie et prose, Sherbrooke, Éd. Naaman, 1983. Poésie et prose de Titus Nguiagain Qui a besoin d'un viatique est la question que l'on se pose lorsqu'on finit de lire ce recueil. Question sans réponse facile car il faut choisir entre plusieurs possibilités: le poète? l'Afrique? la foi chrétienne? Tout dépend d'ailleurs de la définition que l'on veut donner à ces termes. Si nous donnons au terme viatique le sens de «secours» ou de «soutien», ou même celui de

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«provisions qu'on donne à quelqu'un pour un voyage», la préface «Veine poétique» devient significative. Le poète nous dit que «la poésie est un extraordinaire viatique» et en même temps «une stratégie de vie» (p. 10). Dans «Ma poétique» qui nous est présentée comme «l'art poétique» de l'auteur, nous apprenons aussi que «la poésie est un mysticisme». Le poète nous semble à son meilleur lorsqu'il s'engage sur le chemin de la controverse comme c'est le cas dans les quelques pièces où il est question de la religion, et en particulier de certaines croyances chrétiennes. C'est là aussi que ressort sa verve philosophique. Dans «Le Rédempteur», il s'am use à rem ettre en cause Ies circonstances qui entourent la naissance de Jésus. Il s'en moque. Il se moque aussi de la vénération qu'ont les chrétiens pour la personne de Marie, la mère de Jésus, comme il se moque des anges et de Dieu. En fait, même «Angélus» qui paraît simple et sans signification particuJière, est signifiante par sa forme en zigzag qui représente les trois moments de la journée d'un fidèle, réglée par cette prière. Cette forme est une représentation symbo Iique de I' affai bIissem ent graduel de l'attachement du chrétien à la prière qui devait régler sa vie quotidienne. La forme et le contenu de ce poème montrent donc que l'Angélus tombe de plus en plus dans l'oubli collectif, étouffé par d'autres préoccupations.

On peut aussi souligner le refus de croire ce que le christianisme enseigne à ses adhé rents à propos de l'eucharistie (<<lesaint sacrément»). À ces poèmes religieux où le poète se comporte en philosophe, voire en métaphysicien, s'ajoutent diverses autres pièces dans lesquelles il médite sur certains phénom ènes ou nous renseigne sur certains autres. Dans «Races humaines», il développe une théorie singulière sur l'origine des races humaines. Selon lui, «La flamme/Fit I'homme blancjaune,lL 'homme de lumière et de la chaleur,lL'homme des inventions et des hostilités.lLa braise/Fit I'homme rouge/L' homme intermédiaire, l'Indien,! [...]/Le charbon/Fit l'homme noir/L'homme des ténèbres, inconnu et ignoré/[...]» Mais, dans «Le masque de nos inventions», il nous rappelle opportuné ment que toutes nos inventions découlent de notre connaissance de nous-mêmes, c'està-dire de notre connaissance du fonctionnement du corps humain. Il regrette que l'homme n'ait pas pu imiter I'harmonie de l'interdépendance des différentes parties de son corps et des différentes composantes de la nature dans ses inventions: «L 'homme est le masque étonnant/Le masque mystérieux de nos inventions, de nos sciences/Pourtant I'homme n'a pas exploité /L'unité, l'entraide, la compré hensionlEt la prudence du corps» . Dans ce receuil, on trouve aussi des poèmes qui portent sur la situation de l'Afrique contemporaine

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et sur le rapport entre l'Afrique et l'Europe. «Afrique perdue» s'insurge contre tous ceux qui croient que l'Afrique est perdue et affirme que malgré ses difficultés, présentes, le continent africain peut encore espérer: Non!/L'Afrique n'est pas perdue/ Grain sec n'est pas graine mortel Grain sec pourra germer/L'Afrique' est récupérable. Mais étant donn é que le sort des Africains a été pendant longtemps déterminé par l'Europe, le poète nous rappelle les conséquences désastreuses de ces relations (<<Depuis l'aube de l'époque contemporaine» ). Le poème se termine sur ce qui, d'après l'auteur, a caractérisé les rapports entre les deux continents: «Depuis l'aube de l'époque cotemporaine/L'Europe ne réalise que des génocides/L'Afrique ne connaît que des viols.» Michael Peyni Noku À la rencontre de..., Abidjan, Nouvelles Éditions Africaines, 1980, 142 p. Roman de Werewere Liking' Sous prétexte d'adapter un conte initiatique, Werewere Liking a créé un roman à deux volets. Chacun des deux narrateurs, Afrika et Occident entreprennent un voyage d'exploration à travers les cultures et traditions de l'autre. Après bien des rencontres manquées, l'allégorie se termine par un rapprochement heureux. La première partie comprend les dialogues entre deux amies; une Française, l'Occident et Afrika. La

conversation relève des malentendus t y Pi que sen t r e colon i sé et colonisateur. Les deux femmes discutent des institutions, des symboles de leurs civilisations respectives. Elles ne sont «jamais d'accord sur un concept quelconque.» Elles espèrent pourtant en arriver à une synthèse de deux mondes jusqu'alors antagonistes. La deuxième partie est une histoire d'amour entre Afrika, un homme qui veut conserver les valeurs traditionnelles sans renoncer aux avantages de la modernité, et Occident, son amante. française. C'est cette dernière qui raconte au lecteur les péripéties de leurs relations et leur appréhension des concepts tels que: la famille, l' individualisme, l'hospitalité, l'amitié, etc. Afrika et Occident séjournent à Paris, dans le Midi, à Abidjan et au bord du fleuve Niger. De temps en temps leur foi les abandonne: «Aucun couple mixte ne résistait à l'épreuve, des moeurs contraires les séparaient tôt ou tard.» Occident ne peut pas accepter de jouer le rôle de la femme africaine. Le roman présente des portraits réalistes, expose à l'Occident les croyances et les moeurs africaines. À souligner le point de vue essentiellement féminin de la narration. Charlotte H. Bruner

Amour (L') - cent - vies, Paris, Publisud, 1988, ISH p. Roman de Werewere Liking
À la fois peintre, essayiste, musicienne, romanciè re et poète,

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Werewere Liking (de son vrai nom Eddy Njock, épouse Liking), nouvelle venue à l'écriture, se distingue par une thématique et une écriture tout à fait originales. En effet, elle se tient loin des sentiers battus de l'opposition entre tradition et modernité ou des discours polémiques sur la condition féminine, pour explorer et réinventer la langue par la création de textes qui soient des textes multiformes qui tiennent à la fois de tous les genres, sans en privilégier un en particulier. Dans l'alliance de la poésie et de la prose, Liking abolit la distance entre le passé et le présent, fait éclater les distinctions entre les genres, entre le mythique et le réel, entre l'écrit et l'oral. C'est sous cette forme fondée sur la conception de l'art comme un fait total, que Werewere Liking a produit des oeuvres telles que: Elle sera de jaspe et de corail (Journal d'une misovire), Orphée Dafric et L'AnrAlr-cenl-ves.. En collaboration avec Marie-José Hourantier, Liking a créé un «théâtre rituel» inspiré des rituels traditionnels bassa et qui, en intégrant le chant, l'incantation et la poésie, manifeste ainsi la rencontre de tous les genres. . Le récit de L'Amour-cent-vies captive par le déferlement d'une parole dont la beauté poétique déroule un texte qui est à la fois poème et récitatif, épopée et histoire, conte initiatique, chant et incantation. L'Amour cent nés raconte l'histoire de Lem, personnage au total médiocre et dont la vie est une fuite perpétuelle face à la réalité. Le parcours de sa

vie se présente comme un itinéraire psychologique et intellectuel, balisé par les histoires que lui raconte sa grand'mè reo C'est «1'histoire des anciennes vies», des temps et des personnages mythiques: le roi Magha Kan Fata du royaume mandingue, Sogolon la femmebuffle et Soundjata son enfant miracle et enfin, Nyobè-Nyum qui révèle à Lem le secret de sa naissance. Lem, narrateur occasionnel ou complémentaire, en dialogue avec la grand'mère, intercale dans le récit de l'aïeule la réalité contemporaine de l'Afrique, et donc une histoire du présent. L'oscillation du point de vue narratif de Lem à celui de la grand'mère établit un paralléle entre Lem et le néophyte en quête de la connaissance. La grand 'mère devient dès lors la figure initiatrice, un éveilleur de conscience et dépositaire de la connaissance. En effet, le déroulement du récit qui fait surgir en Lem une prise de conscience, fonctionne à la fois comme une initiation et comme une thérapie, tous éléments qu'on retrouve dans les rituels traditionnels. C'est par et grâce aux dialogues avec la grand'mère que Lem progressivement échappe à la tentation du suicide. En même temps, il prend conscience qu'il ne faut plus fuir, mais faire face à la réalité: l'Afrique coloniale et les stéréotypes au sujet des noirs ainsi que la servilité des noirs eux-mêmes, l'Afrique postcoloniale et la répression policière ainsi que la corruption, l'Afrique du matérialisme et des fausses valeurs.

Angoisses

d'un monde / 31

Cette critique sociale et morale, de même que la dénonciation des maux de l'Afrique contemporaine est présente chez de nom breux écrivains africains des deux dernières décades: William Sassine, Pius Ngandu, Fakoly Doumbi, Henri Lopès, Sony Labou Tansi et bien d'autres. Liking a thématisé cette critique en la présentant non pas comme la préoccupation essentielle de sa narration, mais plutôt comme un prétexte à un travail d'innovation formelle. L'écriture de Liking, en se voulant nouvelle, se veut aussi contestataire: elle est agressive et iconoclaste. À la manière des Surréalistes ou de celle d'un V. S. Naipaul, la force de la critique sociale qui se trouve au coeur de l'oeuvre est à la mesure du désir de reconstruire, de purifier, de regénérer. Lem, le héros de L'Amour-cent-vies,en interrogation et à l'écoute de l'aïeule symbolise l'Afrique actuelle, elle aussi en quête de références. Le personnage de Roulnben qui meurt en emportant avec lui le secret ancien pour faire place à un secret nouveau, marque la fin d'une époque et rappelle le passage de l'Afrique de la tradition à la modernité. Mais la référence de Lem à l' «histoire des anciennes vies», l'entrecroisement du récit de la grand'm ère avec celui de Lem, le télescopage de la chronologie et de la linéarité de la narration, tout cela signi fie aussi que mênle avec l'avènement des temps nouveaux, on ne peut négliger l'importance de la référence à l'I-listoire et au passé. La fiction romanesque de Werewere

Liking est aussi une leçon sur I'histoire et son importance dans le présent. C'est parce qu'elle est portée par un mouvement cyclique que 1'histoire peut fonder un espoir dans des lendemains meilleurs pour tous. En effet, L'Arrolr-cert-\JËf; est aussi un chant d'appel à l'action et un chant universel d'espoir dans le futur, incarné dans ces paroles finales de Lem: Ce que je voudrais, ce que j'aimerais, c'est tout simplement nous redonner espoir et courage, à nous tous, aux jeunes en général et aux Africains en particulier, à nous tous qui nous désespérons de la pourriture, de la corruption, de l'injustice, et attendons du ciel l'apocalypse salvatrice. Il y a toujours eu, et il y aura toujours des fins de nlonde. C'est pourquoi il y a eu, et il y aura toujours, des renaissances...(p. 157). Elisabeth Mudimbe-Boyi
,

Angoisses (Les) d'un monde, Abidjan, Dakar, Lomé, Les Nouvelles Éditions Africaines, 1980, 129 p. Roman de Pascal Baba F. Couloubaly Écrit dans un style qui réussit à recréer l' atmosphè re du bourg de Fougakéné, où deux façons de vivre et de penser s'opposent, Ie livre décrit le vieux conflit entre les représentants du monde traditionnel et ceux qui voudraient que ça change. Ce conflit atteint son point culminant lors des cérémonies d'initiation auxquelles plusieurs jeunes ne veulent plus se soumettre.

32 / Anté-peuple

À cause d'une habile orchestration des événem ents, Ie suspense demeure jusqu'au moment où à lieu la confrontation entre les forces conservatrices et le potentiel révolutionnaire de la société. La population du bourg est gouverné e par ce que l'auteur appelle «la superstition», qui interdit même aux adultes de quitter leurs maisons la nuit pour ne pas être attrapés par un sorcier ou par un des oiseaux qui l'incarnent. Les principaux défenseurs de la tradition sont le chef et les propriétaires des fétiches qui sont en rivalité permanente. Parallèlement au conflit entre chef et féticheurs se développe un antagonisme entre les jeunes de Fougakéné, autour de la cérémonie d'initiation. La confrontation finale à laquelle le lecteur se croyait pourtant bien préparé, n'a pas lieu. Mais ce happy-end ne signifie pas nécessairement que le potentiel «révolte» sera transform é en potentiel «révolutionnaire» et que les vieux s'ouvriront au progrès. L'apparente harmonie révèle une certaine ironie: «(Yiriba) se dévouerait (...) à la cause suprême du «koré», alors que, gagnés à leur tact et à leur finesse, les vieux apaisés se redonneraient la main pour construire un Fougakéné nouveau.» (p. 124). On pourrait aussi bien imaginer que rien ne changera car pour faire une révolution, il faut bien plus qu'une quinzaine de courageux. La partie «traditionnelle» du roman fait parfois penser à des livres comme Ngando de

L. Tchibamba ou à La Légende de Mpfoumou Ma Mazono de J. Malonga, qui eux aussi, décrivent un monde africain en perte de vitesse. Jutta Himmelreich-AlIimoradian

Anté-peuple (L '), Paris, Seuil, 1983, 190 p. Roman de Sony Labou Tansi L 'Anté -peuple relate l'aventure de Nitu Dadou, directeur du ColI ège Normal de filles de Lemba-Nord. Ancien partisan de Lumumba, moisi de principes et véritable boîte à idées, il refuse obstinément d'accepter la logique de la «mocherie» généralisée que les nouveaux maîtres du pays ont instituée. Le roman dévoile les multiples moyens mis en oeuvre pour le contraindre à rentrer dans les rangs. Sony Labou Tansi a donc bâti son récit autour de deux forces contradictoires qui s'exercent sur Dadou. Le héros bénéficie du soutien de Yealdara, sociologue de formation, douée d'un remarquable sens pratique. Mais comment pourront-ils résister à l'énorme machine à broyer mise en place par les héritiers de l'ordre colonial? Trop vertueux, Dadou a repoussé les avances de la jeune Yavelde, une gamine qui se suicide par la suite en le mettant en cause dans une lettre. Évidemment, l' atmosphè re délétère qui règne dans le pays fait de Dadou-Ie-marginal un coupable tout indiqué. La mort de Yavelde sonne le glas de Dadou. Lui qui croyait bien faire en se

Anté-peuple

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mettant corps et âm e au servi ce de la société réalise, à ses dépens qu' «au monde, nous y venons, parfois ensemble, mais chacun à son chemin. Et je crois, dit-il, qu'il faut se foutre des autres pour être en paix. On est venu un, on meurt un, on doit exister un» (p. 102). Dadou ira donc en prison pour délit d'anormaIité dans une société où la délinquance est devenue la règle. Sa famille est persécutée. Yealdara déploie maints stratagèmes pour le sauver de la mort. Et c'est déguisé en fou qu'il finit par s'échapper. Cette nouvelle identité de fou est on ne peut plus symbolique. Puisque l'intégrité mène à la mort, autant se vêtir du Inasque de fou pour tromper la vigilance du pouvoir. C'est dire que Dadou refuse de s'assulner comme fou. Mais il pourra ainsi devenir l'assassin de Mouyabas, le «Premier», une Inanière bien à lui de redonner espoir à tous ceux que le groupe dominant avait exclu. Mouyabas viendra «dire en rêve au Premier qui l'avait remplacé: «mon cher, cesse de déconner: 1e ternps appartient au peuple et à Dieu» (p. 189). En dépit des mésaventures de Dadou~ on le voit, l'ordre néocolonial ne triomphe pas. L 'Anté -peuple est un récit tout en synlboles. Les Inédias par exelnple y occupent une place tout à fait signiticative. COlnme cela a été souvent le cas dans l'Afrique des coups d'état. nombre de contlits qui ont lieu dans le pays ont pour enjeu le contrôle des médias tant il est vrai que quiconque contrôle les

médias peut manipuler l'opinion. Alors que Yeadara a jeté son récepteur radio dans les eaux du fleuve (p. 152) en guise de protestation contre la torture psychologique que distillent les transistors, une vieille désespérée console Dadou en ces termes: «J'ai eu deux fils comme vous. C'étaient des jumeaux. Ils sont tombés à la radio en défendant la cause. La cause! Qu'est-ce que vous voulez que j'y comprenne à la cause? (p. 125). Le rêve du successeur de Mouyabas est publié au journal officiel. Il a donc valeur prémonitoire. L' «opinion» est aussi un médium qui compte. On l'appelle aussi rumeur, radio-trottoir, radio-baobab. Non seulement elle véhicule des informations, mais elle prescrit des modes de comportement. La rumeur se veut aussi prospective tant elle anticipe sur l'événement. Ainsi, si Dadou «ne punissait pas Yavelde, toute l'école allait interpréter sa position, penser ce que pensait le révérend père. Et le révérend père n'était pas allé penser ces choses tout seul. On les disait. À radiotrottoir» (p. 59). La rumeur circule parfois comme une marchandise de la contrebande, comme l'exutoire des sans-voix. L'An té-peuple est une transposition à peine voilée du fonctionnement ou plutôt du dysfonctionnement des sociétés africaines postcoloniales. Au pays de Nitu Dadou, la sexualité est érigée en système de valeur et les dirigeants vivent davantage avec leur corps qu'avec leur tête. Les

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vertus et les qualités professionnelles de Dadou sont un défi à l'ordre établi. Pour survivre, il faut accepter la corruption, l'alcoolisme, l'irresponsabilité et l'irrationnalité qui triomphent de la base au sommet du pouvoir en place. Ambroise Kom

lettes» qui vivifient l'amour et rendent dérisoire la victoire de la mort. Avec «Les temps ont coulé...» et «Les voeux à toi destinés» il associe encore l'amour à l'éternité. En le gravant sur du marbre, il peut le soustraire à l'emprise du temps qui prend ici le visage d'Atropos. «Les voeux à toi destinés/ Ma belle/ Je les ai proclamé s/ Devant l' Eternel/ Comme une explosion de pétales au ventI Bien que déjà emportés par le temps en partance/ Par écrit/ Je te les renouvelle». Le talent d'écrivain et la noblesse du coeur sont eux aussi un gage d'éternité et, animé par cette certi tude, l'auteur de A oyu entreti ent dans la mémoire des vivants, parfois par des oraisons dithyrambiques, le culte des amis qui sont morts: «Je sais avec quel hum our/ Jusqu'à l'ultime seconde/ Tu bravais la fatalité/ À présent en poète tranquille/ Tu vogues sur le fil du temps/ Vers le surréel/ L'infini comblé d'éloquence». L'inspiration thématique dans Aoyu est multiple. La confidence lyrique se mêle tantôt aux effluves et aux parfums de la vie, tantôt aux angoisses devant la fuite du temps. Mais celles-ci s'effacent rapidement devant la fantaisie alchimique de son langage, lieu d'invention dont la variété des systèmes métriques est une donné e permanente. En se libérant des contraintes syntaxiques, Tiémélé donne à son texte de nouvelles ressources sémantiques et rythmiques et crée des images qui lui permettent de dire l'ineffable, de

Aoyu, Paris, Silex, 1987, 63 p. Recueil de poèmes de JeanBaptiste Tiémélé Par amour pour la vie, J. B. Tiémélé dénonce l' inhumanit é de ceux qui vivent de l'industrie de I' arm ement. Heureusement, ce qui donne un charme à la vie est d'abord la ville. Avec le poème «Sakoussou» par exemple, le poète rend un hommage à la ville sanctuaire, symbole d'une civilisation plusieurs fois millénaire. Le charme, c'est aussi la nature. Tiémélé la décrit à la manière des romantiques. Le paysage marin le fascine particuli èrement. Dans «Le chant de la vague», il retrace le souvenir d'une promenade en pirogue sur la mer. C'est une répétition de l'aventure de Lamartine et d'Elvire sur le lac du Bourget. Au coeur de cette nature, les îles antillaises brillent comme un bouquet de lumière que le poète habille des couleurs du paradis. C'est surtout l'amour qui donne un charme à la vie. Dans «Belle la vie» Tiémélé exalte la fleur, gage de la bonne humeur, le chant du rossignol, le soleil couchant, l'air léger et parfumé, la nuit constellée, la voix de l'amie, autant d' «amu-

Appel des Arènes

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saisir le mystère de la vie et de l'amour. Pierre Djieuga

Appel (L') des Arènes, Abidjan, NEA, 1984, 140 p. Roman d'Aminata Sow Fall L'Appel des Arènes, troisième roman d'Aminata Sow Fall, relate la crise psychologique d'un adolescent qui résiste aux tentatives de ses parents de le modeler selon leur vision du monde. À douze ans, Nalla, protagoniste et fils unique du médecin vétérinaire Ndiogou Bari et de Diattou, sage- femme, affiche une très grande lassitude à l'égard de son éducation. Introduit à la chaleur fraternelle des arènes de lutte par un paysan nommé André, il éprouve un désir irrésistible de renouer contact avec ses racines ancestrales. Grâce à la compréhension de son maître d'école, Monsieur Niang, et notamment à la camaraderie de son idole, Malaw, grand champion de lutte, il parcourt l'univers éthéré du mystérieux auquel il prend goût avec un enthousiasme fou. Sa conduite inquiète ses parents et installe le malaise dans la famille. À la fin, Ndiogou suit Nalla aux arènes. À l'instar de Sous l'orage de Seydou Badian, iI y a dans ce roman, opposition entre le traditionalisme et le modernisme; celui-ci étant représenté par les parents de Nalla qui entendent «civiliser» le fils. La mère tient à faire de son fils un modèle

conforme à sa propre conception de l'âge moderne qu'elle n'a pas ellemême su assimiler. N diogou n'est pas moins occidental que son épouse. Alors que celle-ci cherche un nouveau pouvoir forgé par le progrès et le matérialisme, le père, élevé dans le giron des souverains, cherche à enterrer ses origines aristocratiques et se concentre plutôt sur son métier. Il est préoccupé par ce qu'il considère comme les distractions saugrenues de son fils. Le souffle traditionnel que reçoit Nalla l'ancre bien dans «l'esthétique de la forme, de la couleur et des sons» et accroit sa résistance à la sensibilité de ses parents, à leur pensée qui rejette dans les sphères du barbarisme toutes les manifestations exprimant la vitalité des peuples non encore plongés dans le tourment infernal de la civilisation moderne (p. 63). L'Appel des Arènes, c'est donc un rappel au monde africain occidentalisé de l'existence des val eurs authenti ques qui assurent une personnalité complète. C'est également une prière adressée aux évolués pour qu'ils comprennent que le progrès et l'enracinement ne sont pas mutuellement exclusifs. Dans ce roman, Aminata Sow Fall pourrait passer pour un chantre de la négritude. L'attention du lecteur est captée par une évocation habile d'une atmosphère tendue chez les Bari, atmosphè re qui contraste avec le monde paisible (spatialement éloigné de la ville et temporellement distant du protagoniste) créé au moyen de

36 / Archer

basssari

descriptions pittoresques où la couleur locale et l'ambiance naturelle nous sont magnifiquement restituées. Yaw Safo Boafo Archer (L') bassari, Paris, Karthala, 1984, 198 p. Roman de Modibo S. Keita Ce récit tient du roman policier, du roman de moeurs et du roman engagé. Une nuit, le propriétaire d'un bar est assassiné par une flèche et la recette volée. Le commissaire Mbaye et l'inspecteur Sarré se chargent de l'affaire. Ils interrogent plusieurs témoins, incarcèrent un suspect, puis un second. Alors que leur enquête se poursuit, un deuxième homme d'affaires meurt, frappé de la même mani ère. Dans le milieu commerçant un vent de panique souffle et plus personne n'ose sortir sans garde-du-corps. Cela n'empêche qu'un serpent venimeux dissimulé par une main inconnue dans la voiture d'un troisième le pique et l'empoisonne et que trois autres reçoivent chacun une flèche identique aux premières et tout aussi meurtrière. Si Mbaye et Sarré doivent suivre la routine policière, le journaliste Simon, lui, a plus de liberté de mouvements. Il va à la campagne et y apprend pourquoi ces hommes sont abattus. Au roman policier, Keita, emprunte de fausses pistes menant à des suspects qui ont tous désiré la mort d'une ou de plusieurs victimes, des veuves qui cachent mal leur joie, un commissaire aux difficultés conjugales, des personnages secon-

daires hauts en couleur et des menaces anonymes. Comme une littérature de pur divertissement ne plaît ni aux autorités ni a l'intelligentsia, l'auteur a ajouté des critiques sur la manière dont la sociéte fonctionne et dont les gens se conduisent; d'où cette parenté avec le roman engagé et celui de moeurs. Keita accuse ainsi les hommes de manquer de morale. Selon lui, ils ne deviennent riches que grâce à un commerce illicite où tout est permis comme ne pas payer ses employé s et détourner à son propre profit l'aide internationale envoyé e aux paysans affamés. Les femmes s'adonnent à la prostitution par attrait pour le gain facile. Les hommes promettent monts et merveilles à leurs fiancées, mais comme ils ne peuvent tenir leurs promesses une fois mari és, celles-ci ne remplissent plus leurs devoirs d'épouses et se transforment en mégères exigeantes. Ces critiques n'ont rien d'original en soi. Bien des romanciers africains ont dénoncé les mêmes faiblesses humaines dont ils attribuent les excès à l'absence de conscience civique chez les autorit és et à une situation économique déplorable. L'auteur participe de cette façon à la lutte pour une société meilleure. Le roman a donc un fort accent didactique. D'ailleurs, une pensée de Saint Basile de Césarée mise en exergue avant le premier chapitre explique comment lire le livre. Le romancier a utilisé plusieurs techniques pour plaire. Outre le genre policier et des suggestions

À Rebrousse-temps

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sexuelles d'inspiration occidentale, il a fait appel à la littérature orale et à la tradition africaine: une chanson, des références à des soci étés secrètes, aux hommes-panthères, un conte qui illustre combien l'égoisme règne dans les villes. Par ailleurs, ayant au début créé un suspense policier, il glisse insensiblement vers le mystérieux: la flèche d'origine inconnue, un vieil aveugle qui comprend plus de choses que les voyants, le secret qui entoure la statuette et la disparition des hommes impliqués dans l'affaire. Tout compte fait, c'est fort probablement l'idée de vengeance qui satisfait le mieux le lecteur. Et tant pis si pareil sentiment manque de charité!

Claire L. Dehon
À Rebrousse-temps. Mémoires II, Paris, Présence africaine, 1982, 207 p. Récit autobiographique de Birago Diop L'auteur consacre le préambule de ce deuxième tome de ses mémoires à la rectification d'erreurs factuelles commises dans la rédaction du premier (et signalées par les intéressés). Il renonce ici au découpage en parties. Ce nouveau texte comporte quatorze chapitres dont, seuls, les trois premiers sont titrés. L'effort de composition est donc moindre. Le récit couvre cinq années de la vie de l'auteur, les cinq années d'après guerre: de 1945 à 1950, et permet de suivre le vétérinaire dans les étapes de sa carrière en pays mossi

(Bobo-Dioulasso et Ouagadougou) et en pays baoulé (Bouaké). À Rebrousse-temps commence où s'achevait La Plume raboutée, en mai 1945 à Dakar. Birago Diop, après son séj our forcé en France sous l'Occupation, y passe trois semaines à «réapprendre les [s]iens et à découvrir les leurs». Il complète ainsi le portrait de sa mère (un puissant caractère), qui l'accueille d'autant mieux qu'il revient sans son épouse française qu'elle n'a jamais accepté e. Par ailleurs, il constate, comme il aura l'occasion de le faire durant quelques mois encore, la persistance de «l'esprit de Vichy», sensible, en particulier, dans la discrimination raciale. Nommé en «Haute Côte d'Ivoire» (la Haute Volta d'hier, le Burkina d'aujourd'hui), il gagne lentement son poste, en train d'abord, en camion ensuite, avec un transporteur libanais. Il s'arrête quelques jours; à Ségou pour y reprendre les effets et le mobilier de brousse qui l'attendent depuis trois ans, puis à Koutiala et à BoboDioulasso. Chaque étape est l'occasion de renouer avec d'anciennes connaissances et de souligner le rôle, en A.O.F., des «Sénégalais de la diaspora». Il arrive enfin à Ouagadougou où il a été affecté comme chef de la circonscription d'élevage. Ses diverses tournées d'inspection lui permettent de vérifier l'importance du «troisième pouvoir»: la hiérarchie traditionnelle mossi, singulièrement le Moro-Naba, mais aussi, à l'approche des élections du 21 octobre 1946, les pressions

38 / À Rebrousse-temps

exercées par l'Administration «pour barrer la route à Félix Houphouë't en dispersant les voix» et pour paralyser son Syndicat agricole africain. Mis artificiellement en ballottage, Houphou ët connaît, au second tour, une «élection de prince», ce dont il s'autorise pour ajouter à son patronyme le nom d'un aïeul, Boigny (le Bélier). Entre-temps, Birago a été nommé Chef par interim du Service de l'Élevage de la Côte d'Ivoire. Il s'installe à Bouaké, d'où il rayonne pour une série d'inspections, souvent lointaines, par exemple dans le Cercle de Kaya, au nord de Ouagadougou, où a éclaté une peste bovine. Au bout de dix mois (novembre 1946) son «successeur et patron» est nommé mais, d'accord avec lui, Birago lui laisse la responsabilité du sud, et pour sa part conserve le nord: il s'installe peu à peu à Bobo-Dioulasso. Le grand événement de cette période est la révocation demandé e par Robert Schuman, à laquelle Diop échappe de justesse: soutenu par le Gouverneur d'Abidjan, il s'est attaqué à l'exclusivité qu'un arrêté, datant de Vichy, continuait d'accorder à une société française pour le transport des boeufs de boucherie vers le sud de la Côte d'Ivoire. Mais le Gouverneur a changé et <<1' affaire» s'est politisée. La raison et la justice l'emporteront. Diop' fréquente, à Bobo-Dioulasso, une sorte de «foyer sénégalais» tenu par l'un de ses amis. On y parle politique (les esprits sont légitimement en ébullition dans les années 46-47)

mais aussi littérature: on se dit volontiers des contes. C'est, pour Birago, l'occasion d'entendre raconter «L'Os» et «Le Prétexte», qui vont prendre place parmi les Contes d'Amadou Koumba. En novembre 1947, il se rend à Dakar et pousse jusqu'à Saint-Louis, où les professeurs n'ont plus la tenue rigoureuse qu'ils avaient de son temps... Il participe quelques mois plus tard, en février 1948, aux festivités qui accompagnent la reconstitution de la Haute Volta (rattachée à la Côte d'Ivoire en 1932) et prend son congé en septembre de la même année: il retrouve ainsi sa femme et ses deux filles dont il est séparé depuis quatre et cinq ans. Il ne s'attarde guère sur ce séjour en France (Toulouse surtout et quelques jours à Paris). Le revoilà à Dakar en avril 1949. Il est nommé Inspecteur adjoint de première classe à Ouagadougou. Il y restera moins d'un an. Le livre s' ach ève sur son départ de Bobo-Dioulasso, le 23 avril 1950, à destination de la Mauritanie où il vient d'être affecté. Plus encore que dans le premier volume, ce deuxième tome des Mémoires offre essentiellement une galerie de portraits. Arrivant dans un poste, Diop passe en revue toutes les têtes qu'il y trouve ou retrouve: ses chefs, ses subordonn és, ses collègues, ses compatriotes, les enseignants, les missionnaires, les commer çants... Le lecteur a le sentiment que ces amis et connaissances sont les véritables destinataires des Mémoires. Birago fait état de leurs réactions non

Assemblée

des Djinns / 39

seulement dans le préambule, comme on l'a vu, mais aussi dans le corps de l'ouvrage où il cite plusieurs fois telle ou telle lettre qu'il a reçue. Il adopte ici, presque systématiquement, une composition qu'on pourrait nommer «par association de personnes et de temps»: la rencontre de M. N. permet de rappeler une rencontre antérieure et d'évoquer la ou les rencontres ultérieures ainsi que les personnes (épouse, enfants, amis, qui s'y trouveront associées. D'où un grand nombre de récits pro Iepti ques au futur (l'affaire de la révocation est racontée deux fois, la première par anticipation, la seconde au l110ment des faits). Beaucoup de COl11parses donc. Quelques noms mieux connus ou très célèbres: de Lal11ine Gueye à Fily Dabo Sissoko (qui s'empoigne avec un Blanc raciste), de Senghor à... Mitterrand: «un monsieur en saharienne [...] avec un grand chapeau de paille de planteur de Cai fTa» qu'il trouve un jour (on est en 1945) sous sa véranda: «À l110n bonjour, le 1110 sie u r s ' é t ait n pré sen té: Mitterand» (p. 88). Les faits semblent intéresser rauteur plus que les idées, plus, surtout, que les sentim ents. Beaucoup d'anecdotes dont certaines n'excèdent pas le cadre privé: une chasse aux perdreaux (à tin de galantine) dont on serait rentré bredoui lIe si on n'avait pas fixé un lièvre dans la lumière des phares. D'autres offrent d'intéressants détails sur le quotidien dans l'Afrique des années 40: un frigidaire qui fonctionne au

beurre de kari té, un pè Ierin sénégalais obligé, en Egypte, de payer l'ombre dispensée chichement par le rebord d'un toit... Birago Diop justifie ce parti pris d'objectivité en rappelant le mot de Valéry: «Qui se confesse, ment» (p. 80). Il préfère parler des autres plutôt que de lui-même. Néanmoins il ne s'interdit pas quelques réflexions personnelles, comme celle-ci sur l' «Orphée noir» de Sartre: «Premier apport au secours du Mouvement de la Négritude. Après ce support de lucidité et de compréhension, tout ce qui a été dit et écrit sur la question n'est pour moi que gloses vaines et fioritures rabâchées» (p. 144). Sa discrétion n' empê che pas non plus le lecteur de se faire une «vue» précise du vétérinaire attentif aux femmes, amateur de bonne chère (en particulier le couscous et le riz au poisson), fumeur de pipe invéteré (comme le montre le portrait de couverture peint par un instituteur de ses amis), portant sur les choses, les êtres, et lui-même, un regard constamment amusé ou ironique. Michel Hausser

Assemblée (L') des Djinns, Paris, Présence Africaine, 1985, 214 p. Roman de Massa Makan Diabate Massa Makan Diabate, le griotécrivain, a commencé sa carrière littéraire par la littérature orale dont il a recueilli, transcrit, traduit et commenté des textes mqjeurs. Il peut paraître étonnant que sa dernière oeuvre publiée de son

40 I Assemblée

des Djinns

vivant, L 'Assembl ée des Djinns (1985), soit précisément un récit qui nous fait entrer dans le monde de la tradition. Nous sommes bien en présence d'un roman et celui-ci nous plonge dans l'univers des griots. Massa Makan Diabate connaît bien I'histoire et les coutumes de son groupe. Il a traité des fonctions sociales des griots, de leur style et de leur art, dans l'étude qui accompagne Le Lion à l'arc (1986), l'épopée de Sun lata qu'il a recueillie auprés de son oncle Kele Monson Diabate. Avec L'Assemble' e des Djinns, Massa Makan Diabate nous fait entrer dans un imaginaire à la fois étrange et proche. Il fait vivre cette société particulière, constituée de six clans de griots. À la tête de chacun de ces clans, un chef de clan, et coiffant la structure, le chef des griots. Le découpage de I'histoire détache un moment très important pour cette société. Le chef des griots de la région de Woudi, Tiémoko, un Anabon, est mort depuis plus de quarante jours. Son frère Danfaga qui lui a succédé à la tête du clan, doit rendre le bonnet de chef, symbole du pouvoir pour l'ensemble des griots, aux Guena qui en ont traditionnellement la garde. Or non seulement Anabon et Guena constituent-ils les deux clans les plus importants, mais ils sont aussi devenus des rivaux. Le récit raconte donc la lutte qui s'engage entre le chef du clan des Guena et le chef du clan des Anabon, entre Sango é et Danfaga, pour la désignation du successeur de

Avec ces gens de la parole, rien n'est simple. Déjà dans le grand ensemble social, les griots sont craints. Détenant tous les secrets de chaque famille et en particulier des grands, ils poss èdent un pouvoir terrible. Si d'une part, ils édifient et entretiennent la renommée, d'un mot ils peuvent aussi la détruire. D'autre part, ils sont encore plus terribles entre eux. Contrôlant par la parole aussi bien les forces bénéfiques que les forces mal éfiques, leurs rivalités donnent lieu à des luttes épiques. De plus, ces maîtres de la parole réussissent à se dissimuler les uns aux autres leurs intentions, leurs pensées profondes au point que même un griot peut être trom p é par un autre griot. Diely Mady, pourtant chef de clan et gardien des coutumes, en vient à déclarer: «Ah, les griots! Plus on croit les connaître et moins on les connaît. Ils sont aussi fins
que la brisure de fonio

... Il

faut

vivre sept ans avec un griot pour se rendre compte qu'il est fou ou sain d'esprit tant ses réactions sont déroutantes» (p. 18-19). Ces maîtres de la parole sont aussi les détenteurs des valeurs et des coutumes du groupe. Ils savent selon les circonstances ce qui doit se faire et comment cela doit se faire. Toutefois, ces règles qu'il faut respecter n'empêchent en aucune façon les ambitions personnelles de s'affronter et les moyens employés pour vaincre l'adversaire ne sont pas toujours les plus honnêtes. Le monde représenté dans L'Assemble' e des Djinns ne nous fait

Atchebe

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Le récit montre que ce que vivent les griots est contemporain d'événements connus. Il y est fait une allusion directe à l'élection de Léopold Sedar Senghor à l'Académie française et Senghor est devenu l'un des Immortels en 1984. Ce qui est hautement significatif dans ce récit, c'est la problématique de cette société des griots. Ce sont eux qui depuis toujours sont les gardiens de la mémoire collective et des valeurs du groupe. Or le récit donne un signe majeur que quelque chose d'essentiel est en train de se briser: Danfaga lance un appel au Ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, donc à un représentant d~un système tout à fait étranger à celui de griots, pour que ce dernier intervienne afin de régler la querelle de succession. Voilà que les gardiens de la tradition n'arrivent pIus à s'entendre et, soit à cause de l' orguei I blessé de Danfaga, soit à cause de celui de Sangoé qui refuse de plier, les responsables du groupe se placent eux-m êmes devant l'impasse. D'une part, c'est le drame: Danfaga se suicide. D'autre part. c'est la rupture: Sangoé décide de la suppression de la chefferie des griots. Cette probl ématique de la transformation, parfois du blocage, de l'abdication et à l'occasion de l'autodestruction est sensiblement la même dans tous les romans de Massa Makan Diabate, à quelques nuances près. Partout un mouvement semblable est enclenché. Une société autonome, sans problème de référence, sans cOlnplexe, qui a été le coeur d'un

empire - l'Empire du Mali -, aprés avoir pendant des siècles conquis les autres, est elle-même menacée. Sa tradition, ses valeurs semblent perdre de leur emprise quant au destin du groupe. Ce n'est pas encore la crise d'identité, mais c'est l'impuissance devant le changement, devant un monde nouveau qui s'impose lentement, insidieusement et bientôt par la force. Cette situation est exemplaire pour l'ensemble de l'Afrique contem poraine et en certains endroits, les choses se retrouvent dans un état plus dégradé encore que pour les sociétés de l'ancien Mandingue. Ce dernier roman dont Massa Makan Diabate aura vu la publication, a été suivi en 1986, de l'épopée de Sun lata, Le Lion à l'arc. La production de cet auteur malien est compl étée par la publication en mai 1988, d'une pièce de théâtre posthume, Une hyè ne à jeun, pièce tragique consacrée à la grande figure historique de Samory Touré, symbole de la résistance à l'invasion coloniale. Il a pu voir cependant l'accueil triomphal que cette pièce a connu lors de plusieurs représentations en sa présence, à Bamako. L'oeuvre d'ensemble de Massa Makan Diabate se termine ainsi sur la problématique née de la rencontre de l'Afrique avec l'Occident. Fernando Lambert Atchebe, L' lIe-Cedex (France), Aklassou Editions, 1987, 79 p. Roman de Frédéric Atsou Galley

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Dans un court récit le médecin Frédéric Atsou Galley amène le lecteur dans les coulisses du royaume mystique qui est le vaudou. Atchebe est un conte philosophique pour illustrer le proverbe que l'auteur place au début de son histoire: «Le plus grand malentendu entre Dieu et I'homme est que I'homme a recréé Dieu à son image.» L'action se déroule chez le peuple Kotchi dans le village d'Aklassou. Aklassou possédait deux grands atouts. Le premier était sa place du marché où se dressait le grand roco, un arbre mythique. Deuxièmement il y avait la présence de son digne fils et père, Tchitchawe Goungba. Goungba était à la fois l'oeil, la conscience et la mémoire de ce village. Un jour il est révélé que Goungba est gravement malade. Chef Agbele, notable et gestionnaire aux côtés du grand chef Goungba, était aussi le grand hounnou, c'est-à-dire le prêtre suprême. En tant que tel, il interroge les dieux et les ancêtres au sujet de la santé de Goungba. Ces derniers répondent «atchebe». Atchebe était la cérémonie la plus grandiose de la communauté des Zotchi. Une fois par siècle les dieux choisissent un membre de la communauté pour l'élever au rang des dieux. L'élu, dans ce cas, Tchitchawe Goungba, sera sacrifié après avoir assisté à ses propres funérailles. On lui bande les yeux et l'amène dans une hutte isolée. Agbele, le maître des cérémonies d'atchebe, est chargé de conduire chacune des

femmes et des enfants là où on garde Goungba pour qu'ils puissent lui parler et le prier de les protéger. Comme il est officiellement mort, il peut les entendre mais il ne peut pas leur répondre. Agbele donne régulièrement des sédatifs à Goungba pour qu'il dorme profondé ment. Malgré cela il arrive que Goungba entende les confessions de Nanassi sa premi ère femme et de Sika-Sika la plus jeune de ses épouses. Désormais, Goungba apprend que Agbele l'a trahi par le moyen des cérémonies qu'il a pratiquées sur ses sept femmes pour qu'elles puissent tomber enceintes et qu'on ne le prenne pas pour le père des 18 enfants mais que Agbele soit plutôt leur père. Pour se venger, Goungba décide qu'il va amener Agbele avec lui chez les Ancêtres. Par conséquent, il tue Nanassi et ensuite Agbele en faisant mordre leur sexe par deux serpents venimeux. Après la découverte des corps, les aînés qui restent sur le comité d'atchebe concluent que le dieu Tchitchawe Goungba lui-même, a décidé qui allait l'accompagner chez les Anciens et que ce n'était plus la peine de chercher des enfants à sacri fier. L'auteur fournit des descriptions détaillées sur diverses cérémonies rituelles du peuple Zotchi: 1) le «koulabadji» ou la chanson de lamentation; 2) «atchebe», l'élection d'un nouveau dieu vaudou; 3) le sacrifice d'enfants vierges pour accompagner un Goungba défunt à la tombe.

Atchebe

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L 'histoire évolue autour des thèmes tels que la vie et la mort, les limites de I'homme et son rêve d'immortalité, mais l'auteur traite plus précisément du problème complexe des croyances religieuses et de l'effort que l'homme déploie pour comprendre sa place dans l'univers. Debra Boyd-Buggs

Au bout du silence, Paris, Hatier, «Monde Noir», 1985, 127 p. Roman de Laurent Owondo Étrange oeuvre que ce premier et court roman de Laurent Owondo. Cent vingt-sept pages divisées en trois parties de longueurs très inégales: Ombre (pp. 3 à 37) ; La saison d'abondance (pp. 39 à 113); Les épousailles (pp. 117 à 127). Comme le suggère le titre, Au bout du silence se veut le récit d'un parcours initiatique qui doit mener le jeune Anka dont on apprendra dans les dernières pages du livre, que ce n'est pas son véritable nom

-

- vers

LA CONNAISSANCE.

Mais

pour parvenir à voir «ce qu'il y a derrière toute chose», à aller au-delà de la connaissance sensible, le héros se trouve dans l'obligation d'affronter certaines épreuves. La première - la mort de son grand-père Rédiwa, appelé aussi
plus familièrement Tat'

- provoque

chez l'enfant un véritable traumatisme: Anka, prostré, refuse toute alimentation et ne prononce que de rares paroles. Cette disparition d'un être que Anka chérissait au plus haut point « Lui

-

(Anka) que personne ne cherchait jamais longtemps là où se trouvait Rédiwa» - est symbolique à plus d'un titre: le vieillard meurt pendant son sommeil, son petit-fils à ses côtés; d'autre part, le vieil homme possédait ce don vers lequel, tout au long du roman, vont tendre les efforts de Anka: VOIR L'INVISIBLE; enfin, Rédiwa rend son dernier souffle la nuit même où Ombre, la fille de la montagne, mi-ogresse, mi-divinit é, trouve en Anka l'amant qu'elle cherchait depuis des Iunes. Ce personnage d'Ombre dont la présence / absence hante toute la première partie du livre pose probl ème dans la mesure où la symbolique dont il est porteur est ambiguë.. Comme ses aînées, les autres filles de la montagne, Ombre doit, pour pouvoir prendre place à la table des noces, trouver l'amant dont l'étreinte mettra fin à sa quête. Est-ce à dire que Ombre est, dans l'esprit de l'auteur, la figure emblématique de la fécondité? Un certain nombre d'indices le laisse supposer: au tout début du roman, l'auteur évoque «un ciel inadéquat» qui ne correspond pas à ce mois d'octobre, tandis que les «champs brûlant de soif» espèrent la pluie régénératrice; la nuit où Ombre découvre la présence du jeune Anka qu'elle sait être L'AMANT, les parents du héros, Kota et Nindia, se sont accouplés, dans l'espoir sans doute, de briser enfin la malédiction qui les empêche de concevoir un deuxième enfant; enfin, dans la troisième partie du roman, tandis que la pluie s'abat sur Petite-Venise,

44 / Au bout du silence

le bidonville où Anka et les siens ont trouvé refuge, le jeune garçon s'éveille, le «sexe dressé, la tiédeur du sperme éparse sur son ventre». À ce thème de la fécondité, est lié avec force celui de l'eau: Nindia, pour vaincre la stérilité dont elle se croit victime, se frotte chaque matin le pubis et le ventre avec de l'eau dans laquelle ont baigné des feuilles de Cardamone: l'échec de cette médecine l'incite à séjourner dans la région des grands lacs qui lui rendront «son ventre de femme pareil à la terre bonne donnant plusieurs récoltes». Nous avons évoqué la première épreuve qui marque le début du parcours initiatique d'Anka: la mort de son grand-père Tat', le voyant. La seconde étape est celle de l'exil: chassés de. leur village parce que La République «seul propriétaire véritable, entendait utiliser (le terrain) pour le bien du plus grand nom bre de ses enfants», Kota, Nindia et Anka n'ont d'autre ressource que de s'installer à PetiteVenise, un bidonville marécageux, aux «eaux croupissantes», coincé au milieu des collines. Et à Petite-Venise, c'est Kota, le père, qui som bre dans une étrange stupeur. Lui qui, au temps où la vie se déroulait «entre le fromager et la rivière de gros galets», était «la poutre faite pour soutenir» semble frappé par on ne sait quelle malédiction. Loin de la mer dont il tirait son gagne-pain et celui de sa famille, dans ce bidonville, lieu de crasse et d'excréments, Kota ne peut oublier la terre des ancêtres dont il a été chassé, qui a été souillée et où

les mânes des disparus ont été offensées. Cette litanie du malheur continue avec le départ de Nindia qui s'en va consulter quelque marabout réputé, loin, là-bas, de l'autre côté des collines, dans la région des grands lacs. Ce voyage qu'elle entreprend au début de la saison sèche est couronn é de succ ès puisque, quelque temps après, par la bouche de sa soeur Sitongui, Kota apprend que sa femme attend un enfant. La troisième partie du roman marque la fin des tourments d'Anka. Une nuit, la pluie qui s'abat sur le bidonville et le sperme du jeune héros étalé sur son ventre signent symboliquement son changement de statut et marquent l'aboutissement de son itinéraire d'errance et de quête. Et ce, d'autant plus, qu'enfin, tout comme son grand-père Tat', il voit au-deI à des choses. Il peut, dès lors, quitter Petite- Venise et (re)-trouver la place qui lui était assignée, depuis la nuit des temps, par on ne sait quel destin: sur la digue qui longe la mer, là où iI peut entendre la voix d'Ombre lui réclamer sa nourriture d'épousée, l'Ocre et Ie Kaolin. Laurent Owondo manifeste, dans ce premier roman, des qualités littéraires indéniables. Mais ceJles-ci se diluent dans une symbolique parfois douteuse. Sans doute, faut-il laisser au lecteur, dans toute oeuvre de fiction, sa part de (re)-création. Mais encore doit-on donner suffisamment d'éléments et de clefs pour qu'il puisse élaborer sa propre lecture. Ou bien, doit-on croire, avec Mongo

Au fil des jours

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Beti, qu'une littérature qui se complait dans les recherches formelles, une sophistication de l'écriture et une certaine opacité est une littérature qui n'a plus rien à dire? Mohamed Aït Aarab

Au fil Sopecam, Recueil Roland

des jours, Yaoundé, 1983, 3 I p. de poèmes de Jean Pierre Bikoi

Au fil des jours est un recueil composé de quatorze pièces allant de l'éloge à la mère au respect dû aux Anciens. Seuls trois poèmes dans ce recuei I ont des titres. Les onze autres n'en ont pas, parce que l'auteur a craint, dit-il dans sa dédicace, qu'il n' y ait incohérence entre le titre et le poème. Le poète commence son recueil par un éloge à sa mère. Il se souvient de tout ce qu'elle a fait pour lui. Afin d'immortaliser les paroles qu'il dit pour sa mère et pour tout ce qu'il ressent dans le malheur comme dans le bonheur, le poète a besoin du support de l'écriture (pp. 7-8). Voilà pourquoi il écrit les pleurs de joie de sa terre natale qui assiste à la réconciliation de ses fils. Cette réconciliation est d'autant plus importante qu'elle fera le bonheur futur de ceux qui naîtront. L'auteur ne dit pas seulement la réconciliation. Il évoque aussi sa déception à cause de l'amour «à sens unique» (p. I I) qu'il voue à une fille. Pour résoudre ce problème, il donne un ultimatum

sous forme de suicide à la jeune fille. Peut-être que le poète espère-t-il ainsi ramener la cause de ses tourments à plus de com pré hensi on. Malgré ses déboires, il rêve à un monde de paix pour tous. Mais sur cette terre des hommes, ce désir peut-il se réaliser? Non; il s'agit pour le poète d'un «rêve insensé» (p. 12). Néanmoins, il voit déjà poindre des jours nouveaux, amenant avec eux la justice et l'égalité. Il sait qu'à ce moment-là, chacun aura selon ses mérites. Le poète pense aussi à la mort. Sa propre oraison funèbre (p. 17) est un peu son testament. Il veut à sa mort une oraison faite de modestie et d'humilité, parce qu'au cours de sa vie, il aura vécu simplement. L'idée de la mort ne l'empêche pas d'errer à travers toutes les régions de son pays, le Cameroun (pp. 20-22) tout en cherchant à oublier une enfance dont il a honte (sic) (p. 23). Cependant, sa situation n'a pas fondamentalement changé avec l'âge. Dans l'une des pièces (pp. 23-25), le poète joue avec le mot «noir» pour montrer la condition de I'homme exploité pour faire prospérer les richesses des autres. Il en profite pour donner toutes les caractéristiques de sa personnalité de Noir victime des injustices du racisme (pp. 26-27). Afin de changer sa malheureuse condition, il lance un appel au travail et à l' acti on. Pour réussir, il faut d'abord et avant tout avoir du respect pour l~s Anciens, afin d'obtenir leurs bénédictions. Le

46 / Au hasard de la vie

poète convie ses frères à se tourner vers eux pour affronter le futur (pp. 29-31). Au bout du compte, le recueil aborde les thèmes les plus divers: J'enfance, la mère, la justice et l'égalité, le respect dû aux Anciens, etc. Seulement, Au fil des jours n'apporte rien de nouveau à l'environnement poétique africain tant du point de vue formel que du point de vue thématique. La lecture d'un poème comme «A ma mère» renvoie immédiatement aux poèmes du même titre écrit par Camara Laye et David Diop. Le poème des pp. 23-25 rappelle, en moins bon, «Minerai noir» de René Dépestre. Les autres traitent des lieux communs déjà abordés de manière plus talentueuse par d'autres écrivains africains. Au plan éditorial, Au fil des jours est bèaucoup plus une brochure qu'un livre produit par une maison d'édition. Ce type de production correspondait peut-être à des politiques économiques et éditoriales bien précises. Par ailleurs, le recueil ne comporte ni le nom de l'éditeur, ni la date de publication. Il s'agit là d'un «oubli» qui ne facilite pas le travail du chercheur; surtout que la Sopecam n'avait pas de structures éditoriales au moment de la parution du livre. Mais cette lacune n'excuse pas le mauvais travail d'impression effectué. Joseph Ndinda Au hasard de la vie, AbidjanDakar-Lomé, Nouvelles Éditions Africaines, 1983, 111 p.

Recueil de poèmes K. Akakpo-Ahianyo

d'Anani

Au hasard de la vie est un recuei I de poè mes en vers libres divisé en 5 parties et comprenant 64 pièces au total. Chaque poème (à l'exception de deux) indique la date et le lieu à partir desquels il est écrit; le poète, soucieux de détails, insistant par là sur l'époque et les circonstances qui lui servent de mati ère poétique. La collection traite des «événements clefs» de l'expérience de l'auteur «à travers les continents». C'est donc sous 1 e signe du contexte historico-politique que se placent ces poèmes engagé s. Sont abordé s dans le recuei I des thèmes tels que l'esclavage, la colonisation, la mort, la Négritude, I ' espoir, la nature et surtout l'uni té nationale devenue sous la plume du poète, sinon une hantise, du moins un leitmotiv. Certains poèmes semb 1ent même glisser vers le culte de la personnalité, faisant de l'auteur togolais un propagandiste, et de sa poésie, une «écriture d'acceptation» du régime en place. En effet, celle-ci invite indirectement les citoyens à faire leurs les «grandes forces structurantes» de leur société. Un bon nombre de pièces s'inspirent des faits d' histoire: «Maman Ndanida» (p. 8) évoque la mère du Genéral Gnassingb é Eyadéma, le poète l'immortalisant comme l'a aussi fait le Général en baptisant le Grand Marché de Lomé, «Marché Ndanida». «Libération» (p. 9) nous renvoie au coup d'état

Au hasard de la vie / 47

qui a porté le Général au pouvoir en 1963; «Le miraculé de Sarakawa (p. 10) célèbre l'échec d'une des tentatives de rébellion contre le Général alors que «Victoire» (p. Il) montre Eyadéma en chef magnanime, imbu des valeurs chrétiennes et qui pardonne à son ennemi. L'association d'Eyadéma à Sékou Touré est curieuse mais compréhensible. Bâtisseurs du renouveau national, les deux chefs d'État sont initialement, porteurs d'heureuses nouvelles libératrices. Du point de vue idéologique, Akakpo-Ahianyo est pro-occidental en dépit de ses invectives contre les coIans europé ens et surtout contre les méfaits de la colonisation. Il est anti-russe en raison, peut-être, de la politique stagnante, voire révisionniste des Soviets; mais il se pose cependant en admirateur des Chinois et des Coréens. Il louange le Général Eyadéma, son idole, mais s'en prend aux autres dictateurs politico-religieux tels que Batista de Cuba et Khomeiny d'Iran. La mort est évoquée à plusieurs reprises. Outre sa réflexion sur ce mystère «Gatsu» (p. 10), le poète condamne l'assassinat du regretté Président Kennedy, celui de Steve Biko, regrette la mort de la Princesse de Monacco ou celle encore d'un militant du Rassem blement des Peuples Togolais, Klové, mort dans un accident de la route: mais c'est surtout dans «Détresse de Femme» (p. 100) où une mère assiste impuissante à la mort de «Tous les siens» que le poète invite ses lecteurs à partager le chagrin de

cette «épouse meurtrie». La mort est un mal inévitable qui met fin à toute une vie, à tous les projets et laisse, dans les coeurs des survivants, des souvenirs douloureux «Kuya» (p. 23). Ailleurs Akakpo-Ahianyo affirme sa Négritude, réhabilite l'Afrique traditionnelle et défend les valeurs culturelles africaines. À ces valeurs, il oppose la civilisation nouvelle où I'homme vit dans l'insécurité et où «... des ustensiles automates et des appareils sophistiqué s» règnent en maîtres incontestés: «Robot» (p. 109). Parmi les pièces consacré es à des femmes, se trouve: «Confidence» (p. 102) où le poète, «Sans embarras, ni détours», déclare enfin son amour à son amie jusque-là considérée comme copine. Mais les plus belles pages du recueil demeurent certainement l'exaltation du poète devant la nature vue, tantôt comme protectrice et nourricière, tantôt comme complice et destructrice. Quant à l'avenir de l'Afrique proprement dit, l'auteur ne désespère guère malgré les forces obscurantistes incarnées par les négriers, la colonisation et le manque d'unité parmi les peuples africains. Tout cela a freiné et freine toujours la marche en avant du continent. Tous ces thèmes rythmés dans une cadence à la fois lente et endiabl ée et exprim és dans un style propre à un pédagogue chevronn é font de la poésie d'Akakpo-Ahianyo des sujets de réflexion, nous permettant de mieux comprendre son engagement politique. Matiu Nnoruka

B
Bain (Le) des reliques, Paris, Karthala, ColI. Lettres du Sud, 1988, 148 p. Roman de Michèle Rakotoson Le Bain des reliques est un témoignage poignant sur la décrépitude de Madagascar laminé par quinze années de République révolutionnaire démocratique. Ce sombre bilan se dessine au fil de la mission du journaliste Ranja qui se rend d'Antananarivo au MoyenOuest pour réaliser un reportage sur le rituel du bain des reliques royales. Le récit apparaît comme un travelling sur Madagascar. Quatre années après son retour au pays, Ranj a éprouve des ressentiments contre le régime autoritaire responsable de la déliquescence de la Grande île dont fait suite l'indescriptible misère des populations. Aussi bien dans la capitale que dans l'arrière pays, tout ce que rencontre le regard de Ranja est marqué par l'empreinte de la crasse et du délabrement: «Ce paysci s'était enfoncé, paisiblement, calmement dans la misère et I'horreur. De temps en temps, des manifestations témoignaient d'un désir de survie, des massacres ponctuaient les temps forts, puis tout se calmait. Les Malgaches retournaient à leur état d'hébétude. Comateux, hagards» ( p. 15). Ranja entend rendre compte de la situation et témoigner du vécu quotidien du pays réel. C'est dans cette optique qu'il accepte la réalisation du film sur la cérémonie rituelle que lui propose le prince Kandreho. Malgré les accointances de ce dernier avec les milieux gouvernementaux, en dépit des appréhensions de Noro, son épouse, Ranja reste déterminé à mener son projet. C'est l'occasion de réaliser son rêve de devenir artiste ou cinéaste. De même, il escompte sortir de la série infernale des reportages sur les tournées administratives des dignitaires d'un régime qu'il réprouve. À vrai dire, l'enthousiasme de Ranja trahit sa naïveté. En effet, le proj et apparaît corn m e un traquenard habi Iement tendu par le système pour liquider Ranja, le révolté. Le prince Kandreho, Naivo le directeur, et Ondaty, l'impénitent trafiquant, qui le cotoient dans le cadre du film sont des hommes de main du régime. Tout au long de sa mission, des difficultés de toutes sortes s'amoncellent. Rien n'est aisé, qu'il s'agisse de la constitution de son équipe et de la définition des attributions, de la location de la péniche, de l'allocation du budget, de l'obtention des différentes signatures pour l'ordre de mission, de l'acquisition des zébus pour Ie rituel. Même son origine ethnique pose probl ème. Au cours du tournage, Sana, la possédée de Toera, ci-devant épouse d'Ondaty s'offre à lui. «Ondaty ne pardonnera pas l'offense» (p. 131). Le prétexte est tout trouvé pour se dé barrasser du contestataire. Assez curi eusem ent, ce n'est qu' apr ès sa
mort

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à la fin

du

récit

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que

commence «La cérémonie du bain des reliques» (p. 146).

Bain des reliques

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En commanditant la cérémonie rituelle, les instances du pouvoir poursuivent un but secret: faire diversion. La programmation du bain des reliques arrive au moment même où le pays se trouve à un stade de délabrement avancé. Il est vrai que habituellement, la cérémonie se déroule après une décennie. Sa célébration par temps de marasme économique mérite tout de même d'être soulignée. En réalité, elle a pour but de détourner les populations de toutes revendications socio-politiques en focalisant leur attention sur la grandeur passée du royaume et en exacerbant leurs sentiments identitaires. Aussi, le régime veut-il occulter ses incuri es en donnant aux masses populaires un idéal suranné et des rêves de toc. Cette résurrection des vestiges du passé n'a nullement pour ambition le ressourcement en vue des conquêtes futures, loin s'en faut. Elle ne va guère au-delà du passéisme scabreux, de la politique politicienne et des manoeuvres électoralistes. Le roman s'achève juste avant le début de la cérémonie du bain des reliques. Sans doute, est-ce une façon pour l'auteur de démontrer que la thématique du rituel n'est pas digne d'intérêt et, par conséquent, ne mérite pas d'être traité. Du coup, I'histoire de Ranja s'en trouve privilégiée. C'est d'ailleurs elle que le cameraman Rija s'évertue à reconstituer dans son montage. Personnage d'une complexité certaine, Ranja a un itinéraire singulier au bout duquel son assassinat peut être rituel -

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apparaît comme un don de soi. Téméraire, il réussit à traduire en images le mécanisme du supplice et de la damnation des Malgaches ainsi que la situation abominable du pays. Le titre du récit - Le Bain des reliques - est donc trompeur en ce sens qu'il attire l'attention sur un événement qui, en fin de compte, n'a pas lieu. La personnalité de Ranja domine tout le récit. Choisi comme offrande, il est servi aux mânes. Sa mort apparaît comme un sacrifice rituel du moment où elle précède la cérémonie. L' hypothè se de l'assassinat reste tout de même plausible car le pouvoir maffieux et ses satellites ont tout intérêt à se débarrasser de Ranj a, un reporter qui dérange: «Lui, Ranja, était venu filmer la cérémonie, raconter I'histoire de la région. Puisqu'on voulait qu'il se taise, il allait parler d'Ondaty et de son outrecuidance. Il allait filmer sa venue, son visage. Car le moment des comptes à régler était venu. Et lui, Ranja, attendait» (p. 133). À Antananarivo, Zily Kely et ses compagnons de rue symbolisent l'abandon des jeunes qui sombrent dans la délinquance et la criminalité; ce qui en ajoute à l'insécurité qui règne dans la capitale. Aussi bien à Antananarivo qu'à Ambohitra et Andilana, Ranja se rapproche des laissés-pour-compte: les jeunes, les paysans et les femmes. Ces dernières vivent une espèce de réhabilitation lors du rituel. Hormis les hommes du pouvoir qui vivent dans une opulence insolente, Madagascar se présente comme habité par «un peuple de

50 / Balcon de l'honneur

rejetés, d'exclus, de paumés» (p. 24). C'est un pays frappé de plein fouet par les fléaux et les calamités de toutes sortes: l'enclavement, les épidémies, la sécheresse, l'exode rural des jeunes et la délinquance, la crise économique, le chômage, le trafic des devises, le vol du bétail, les contrebandes, etc. «À Antananarivo, la misère avait la puanteur de cadavres et des déjections, la déliquescence des cadavres» (p. 75). Dans ce contexte de désastre profond, les dignitaires du régime se gargarisent de théories, des slogans et des clichés. Leur train de vie seigneurial contraste avec la désolation des masses populaires urbaines et de l'arrière pays, soumises à une véritable coupe réglée. La spoliation dont la paysannerie est l'objet la plonge dans un dénuement total. Un patriarche demande à Ranja de raconter leur malheur: «La ville ne sait que demander de l'argent. Et nous n'en avons pas. Alors, nos fils partent, ils vont rejoindre la ville, ils font partie des troupes d'Ondaty, ils ont des mitraillettes et volent des zébus. Nos fils, nos propres fils, nous ne les retrouvons plus! Seuls les gendarmes viennent nous voir, ainsi que les collecteurs d'impôts» (pp. 82-83). La conscience aiguë de Ranja devant la dérive du pays le révolte. Il a une vision nationale, ce qui le place au dessus des conflits ethniques qui minent le pays. À vrai dire, les rapports inter-ethniques explosifs découlent du machiavélisme du pouvoir tyrannique qui

oppose les franges des populations entre elles pour mieux les asservir. Pour avoir sinon suscité, du moins laissé aller un conflit ethnique qui fait près de deux mille victimes, Kandreho acquiert «la cote dans les milieux gouvernementaux. D'aucuns parlent de subventions qu'ils auraient reçues pour célébrer une cérémonie rituelle» (p. 34). Originaire des Hauts-Plateaux, Ranja est avant tout un «homme de l'ethnie haïe» (p. 29). Les rapports entre le Moyen-Ouest, lieu de la cérémonie et les Hauts-Plateaux sont riches en affrontements meurtriers. Ranja filme la cérémonie au prix de sa propre vie. L'auteur semble par là suggérer que les conflits ethniques sont des cornbats d'arrière-garde car les Malgaches de tous horizons subissent un seul et même autoritarisme. Par son attitude, Ranja transcende les clivages ethniques primaires pour mener de front le seul combat qui vaille: la démolition du régime dictatorial afin que naisse une aube nouvelle. André Djiffack

Balcon (Le) de l'honneur, Dakar, Abidjan, Lomé, Les Nouvelles Éditions Africaines, 1984, 150 p. Roman de Malick Dia Le Balcon de l'honneur de ce roman est un lieu ironique. Rendant visite à Maada, sa «griote» malade, Kura Baasine trouve à la place de celle-ci un homme inconnu en pyjama qui lui offre de faire l'amour. Surprise par sa belle-mère

Balcon

de l'honneur

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et sa belle-soeur, Kura Baasine, se sentant prise au piège, se jette du balcon plutôt que de vivre déshonorée. Le livre, qui commence par les obsèques de cette jeune femme, retrace I'histoire de sa vie jusqu'à son suicide. Après une éducation traditionnelle dans son village natal, Kura Baasine fait sa licence à l'Université de Dakar, devient professeur, et se marie avec le jeune cadre Majuma. Dans leur villa à la Cité des Cadres, elle essaie, sans succès, de mener une vie européanisée tout en maintenant des valeurs traditionnelles, jusqu'au moment de la trahison mystérieuse qui l'amène à se tuer. Le manège Kura Baasine Majuma réunit deux mondes opposé s. Kura Baasine née de la troisième épouse de son père et élevée à Jamme-Rèèrul - village fondé par son ancêtre Kuly Joor au service d'un Darnel du Kayor ancien vit selon un code aristocratique de dignité et d'honneur. Majuma, par contre, rationnel, logique, et éduqué à l'européenne, «n'avait d'autre ambition que de réussir sa carrière, toute tracée par son diplôme, dans la perspective de la satisfaction de ses désirs de bien-être social» (p. 61). L'Islam, «le culte venu d'Orient» (p. 32), joue un rôle dans les deux mondes sans pourtant supprimer ni «la culture du peuple», ni «la toI é ran ce.. .fi 11 e del' Eu r 0 p e moderne» (p. 61). Ses chefs religieux -telle Grand Calife - a remplacé les maîtres traditionnels

«avec la complicité de l'Ordre Nouveau» (p. 32). La villa conjugale à la Cité des Cadres et Jamme-Rèèrul constituent les deux lieux représentants les systèmes de valeurs contradictoires. Jamme-Rèèrul (<<la paix n'est pas perdue» en Wolof) - avec sa place à palabres aux grands arbres, dominé e par la grande maison de son Chef, Amary Yande (père polygame de Kura Baasine) incarne l'espace comm unautaire traditionnel du peuple. Par contre, la villa de la Cité des Cadres, est un havre européanisé de solitude et de calme où peut se reposer Majuma après une longue journée de travail. Le conflit entre l'Islam, les traditions du peuple et «l'Afrique nouvelle, ouverte au modernisme» (p. 61) ainsi que les rivalités propres aux familles polygames sont surtout représentés lors des grandes cérémonies de la vie: obsèques, mariage, baptême, retour du pélérinage de la Mecque. Au jour des obsèques, Amary Yandé n'oublie ni le Président de la République, ni le Grand Calife, dans la liste des annonceurs de la mort de sa fille qu'il enterre auprès de son aïeul, Kuly Joor. La cérémonie du mariage commence par une sorte d'immense ballet de voitures officielles: celle d'un ministre, du Grand Calife, et des membres de la famille. La cérémonie finit lorsque Kura Baasine monte sur l'étalon blanc paternel en souvenir de sa grand-mè reo Lors du mariage, Aldemba, oncle de Kura Baasine, et habile homme politique de l'Afrique nouvelle, sort

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de sa voiture accompagné d'une longue tirade de «tagge» - chants de louange traditionnels Wolof - et s'agenouille devant le Grand Calife. Le jour du baptême du fils de Kura Baasine, Rahmane, donne lieu à l'affrontement des belles-mères, Marne Siga (mère de Majuma) et Sala Ndiaye (mère de Kura Baasine) - «choc des Titans» où «l'arme de combat est la téranga (<<vertu de l'hospitalité» en Wolof) composée de discours mielleux et de cadeaux somptueux. Mais le conflit le plus curieux entre l'ancien et le moderne se trouve dans Ie personnage mystérieux de Maada, griote de Kura Baasine. Nous ne voyons Maada qu'à travers Ies yeux des autres sans jamais rentrer dans ses pensées intimes. Le roman développe les rôles traditionnels du griot ou de la griote dans la société africaine: confidente de sa maîtresse et sauvegarde de sa réputation. Dans la première partie du roman, Maada sert d'élégante dame de compagnie à Kura Baasine, chantant les louanges de celle-ci en public et passant ses journées à son service dans la villa de la Cité des Cadres. C'est Maada, en plus, qui entraîne sa maîtresse chez les marabouts à la suite d'un accident de voiture afin de la protéger contre les mauvais génies. Mais c'est aussi Maada qui se refroidit à l'égard de Kura pour des raisons que nous ne connaissons pas, et c'est Maada qui rév,èle un côté moderne inqui étant dans ses tendances agui cheuses envers les hommes. C'est Maada enfin qui se venge d'une insulte essuyée chez Kura Baasine en

tendant le piège qui mène au suicide de celle-ci - la griote traditionnelle peut détruire aussi bien que faire vivre les réputations. Comme tant d'autres romans africains modernes, Le Balcon de I 'honneur représente le drame de la femme africaine déchirée entre ses traditions et la vie moderne. George Joseph

Le Bal des Caïmans, Paris Éditions Karthala, (Lettres Noires), 1980, 230 p. Roman de Yodi Karone Le Bal des Cai'mans est un roman qui baigne dans une atmosphè re de rébellion et de folie répressive. L'action s'organise autour de deux figures insolites: le rebelle Adrien, alias «Docta», et le prêtre proscrit Jean, alias «l'Apôtre». Le cadre en est une ville anonyme, mais que le lecteur n'a pas grand nlal à identifier à Douala. Venus de nuit dans cette ville, le premier du maquis pour une visite à Maria, l'amie abandonné e pour cause de rébellion, le second de son refuge pour une pri ère furtive dans son ancienne chapeIle, les deux hommes sont appréhendés par une patrouille de police. Commence alors pour eux un cycle infernal de souffrances imposées par les tortionnaires de l'Inspecteur Goa. Par un interrogatoire musclé, on extorque à Jean des aveux sur sa participation pourtant imaginaire à un projet d'assassinat du Président de la République, tandis que Adrien résiste crânement aux assauts

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répétés de ses bourreaux. Cela débouche naturellement sur une parodie de procès où le ridicule d'avocats imposés, mais dont Adrien récuse le sien, le dispute à celui d'observateurs internationaux curieusement acquis aux thèses de pouvoir. Ce pouvoir s'acharne par ailleurs à prouver que le rebelle et Ie prêtre sont de connivence dans leurs menées subversives. Les arguments développé s durant le procès amplifie encore davantage l'arbitraire du verdict: l'hôpital psychiatrique et cinq ans de réclusion pour le prêtre, le poteau d'exécution pour le rebelle. Dans Le Bal des Caïmans ainsi succintement présenté, Yodi Karone se préoccupe certes de poser des repères temporels et spatiaux précis capables d'éclairer le lecteur sur les événements et les hommes qui sous-tendent le récit. Mais quelques indices lui permettent de se situer. Ainsi, il lui est donné de savoir que l'on est au pays du «Libéralisme planifié», invention d'un «Père de la Nation» jaloux de son pouvoir, et où l'Hymne national reconnaît la barbarie d'autrefois et la sauvagerie finissante. Nul doute dès lors qu'il s'agit du Cameroun, marqué à la fin des années soixante par de terribles événements au coeur desquels se sont retrouvés Ernest Ouandié, le dernier chef historique de I'V.P. C., premier Parti nationaliste du pays, et Mgr Albert Ndongmo, le prélat non conformiste du diocèse de Nkongsamba. Ce que l'auteur met d'abord en relief dans son roman, c'est la vocation commune du rebelle

Adrien et du missionnaire Jean, à savoir sauver l'homme dans toutes ses dimensions. Cette vocation commune rend les deux personnages complices aux yeux d'un pouvoir peu préoccupé du bien-être de ses citoyens, et les livre à sa folie répressive. En effet, la violence que connote le titre du roman ne tarde pas à s'étaler aux yeux du lecteur et constitue l'un des thèmes structurant de cet ouvrage où Yodi Karone tente de restituer la société africaine post-coloniale dans une de ses réalités les plus permanentes. C'est avec un évident empressement que l'Inspecteur Goa, maître d'oeuvre de cette violence, la fait subir à Adrien et Jean dès leur arrestation. En effet, leur interrogatoire tourne rapidement à la torture et en un dialogue de sourds où les seules vérités sont celles inventées par le tortionnaire. On puise dans un répertoire des plus raffinés, tel appliquer des électrodes sur la langue et les couilles d'Adrien, et enfoncer la tête de Jean dans un panier plein de serpents, pour briser la résistance la plus exercée. À la torture fait suite une détention dans des conditions abominables. L'auteur donne en effet à voir dans son roman le spectacle affreux de prisonniers portant les stigmates de la torture et profitant seulement de la pluie pour se décrotter, spectacles tout à fait proches de ceux que l'on pouvait contempler dans maintes prisons camerounaises, voire africaines, d'alors et qui s'apparentaient à de véritables camps de concentration.

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À travers Adrien, présenté tout au long du roman comme un révolutionnaire intransigeant et inébranlable dans ses convictions, et naturellement traité en conséquence, y odi Karone tente de rendre l'image que Ernest Ouandi é a laissée de lui-même durant tout son procès, ainsi que l'acharnement avec lequel le mouvement nationaliste camerounais a été combattu. Tandis qu'à travers Jean, personnage un peu falot, ne semblant pas totalement maître de sa raison, et comme illuminé par moments, un prêtre victime de sa vision du monde et de sa conception généreuse du sacerdoce, l'auteur projette les différentes facettes sous lesquelles Mgr Albert Ndongmo a été, à tort ou à raison, perçu durant les événements qui sous-tendent le roman. L'autre pôle important de l'ouvrage de Yodi Karone réside dans le tableau qu'il Y donne de l'appareil judiciaire tel qu'il fonctionne dans une certaine Afrique indépendante et où triomphe constamment l'arbitraire. Ainsi, Adrien et Jean seront des victimes toutes désignées d'une instruction manifestement bâclée et fondée sur des aveux imaginaires, oeuvre de Goa passé maître dans l'art de fabriquer des rapports et des chefs d'accusation. Véritable parodie donc que ce procès où l'on refuse obstinément de donner la parole à l'accusé Adrien, et qui tourne en une joute indécente entre 1' Avocat général et une défense commise d'office. La mise en scène des personnages suppos és dénoncé s

par Adrien comme ses complices dans un projet d'assassinat mais qui ne se découvrent qu'à l'audience, ainsi que maints témoignages de mouchards et autres «flics» soigneusement choisis, ne font qu'en ajouter au grotesque de la situation. Quant aux observateurs internationaux qu'il met en scène Karone

- il

Y en le

a eu lors des événements évoqué s
plus haut

- Yodi

dénonce

pouvoir néo-colonial à l'oeuvre dans l'Afrique indépendante. En effet, le Français du Barreau de Paris, l'Italien de la Pax Romana, et l'Avocat suisse sont curieusement et totalement acquis aux thèses du pouvoir. Ne viennent-ils pas jusque dans la cellule d'Adrien le convaincre de la régularité de son procès et lui annoncer, on devrait dire promettre, le silence du monde libre, silence orchestré par «une certaine puissance» ci-devant tutrice, à savoir la France? Mais le rebelle trouve des répliques justes pour confondre les uns et les autres, prêt à braver le poteau d'exécution, à mourir la tête haute. Te) apparaît, cerné dans ses grands axes, Le Bal des caimans. L'écriture en est classique, le style limpide. L'événement et le débat idéologique y prennent le dessus sur la description. Constitué en réalité d'une succession de drames, il offre peu de temps mort dans son déroulement et se lit pratiquement d'une seule traite. Sans en savoir la complexité dramatique et structurelle, Le Bal des caimans est un roman de la

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lignée de Remember Ruben et de La Ruine presque cocasse d'un polichinelle de Mongo Beti. André Ntonfo

Baobab (Le) Fou, Dakar, Nouvelles Éditions Africaines, 1984, 182 p. Roman de Ken Bugul Récit onirique et initiatique, ce Iivre retrace l'itinéraire spirituel et littéraire d'une femme déracinée, en quête d'elle-même. Itinéraire spirituel, en effet, puisqu'il s'agit pour l' héroïne de trouver des valeurs de vie acceptables et de n1ettre fin à la triple oppression raciale, sexuelle et culturelle qui la soumet; itinéraire littéraire car il sanctionne une venue à l'écriture nécessaire et cathartique. Le Baobab fou est structuré en deux parties inégales, successivel11ent intitulées «Pré- Histoire de Ken» et «Histoire de Ken». La première partie conte en termes mythiques l'arrivée au village de l'ancêtre de la narratrice, l'âge d'or de I~ ordre traditionnel que marque la poussée d'un jeune baobab, symbole de sagesse, et enfin, la rupture de cet idéal illustrée par l'abandon de la mère et le cri de «l'enfant» s'enfonçant une perle d'ambre dans l'oreille. La deuxième partie est préfacée par un passage incantatoire, imprimé en caractères italiques, au cours duquel la voix narrative passe rapidement de la troisième à la première personne et où le lieu référentiel de la narration est clairement identifié comme étant «une région du Sénégal qu'on

appelle le Ndoucoumane». Il y est dit le départ de la narratrice, jeune boursiè re, pour «la terre promise» de l'Occident et les tragiques déconvenues qui la ramènent au pays, à l'origine. Le fait que ces deux «histoires» soient introduites par l'épigraphe: «Les êtres écrasés se remémorent...», positionne le discours narratif sur l'axe double de la sujétion et de la mémoire. Elles indiquent le passage d'un stade passif à un stade actif par le biais du souvenir. La narratrice, adulte, sort des méandres psychologiques de l'enfance et redéfinit son passé. Née durant la colonisation, Ken Bugul, alias Mariétou M'Baye, se libère de son empreinte idéologique. Le Baobab fou est un écrit courageux en ce qu'il expose les multiples formes d'aliénation qui emprisonnent le personnage principal et qu'elle résume ainsi: «Être une femme, une femme rigide, être une enfant sans notion de parents, être noire et être colonisée» (p. 110). Comme d'autres écrivaines telles Mariama Bâ dans Une si longue lettre ou dans Un chant écarlate et Awa Thiam dans La Parole aux Négresses, Ken Bugul s'interroge sur la féminité et sur le destin des femmes africaines dans le contexte de la colonisation et la décolonisation. Premi ère et «seule femme de toute une race, issue du fleuve et jaillie du Ndoucoumane, à être passée par l'école» (p. 158), Ken n'épouse plus les contours du moule traditionnel: «Dans cette famille traditionnelle musulmane, j'étais considé rée comme une exception et

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l'aisance des rapports en fut atténuée» (p. 162). Distinguée par l'ordre éducatif de l'ex-colonisateur, Ken est mise en porte-à-faux par rapport aux val eurs de sa culture d'origine. Elle fait désormais partie de cette «génération façonnée par l'école française [qui] entra dans la solitude...» (p. 146). Coupée de son environnement familial, elle est aussi coupée d'elle-même puisqu' «assimilée» à une doctrine étrangère (p. 164). Produit d'un «[néo]colonialisme, qui avait créé la distorsion des esprits pour engendrer la race des sans repères», Ken cherche à se façonner une identité qui dépasse les prescriptions obligatoires: «Mais quelle identité?» (p. 106) En Belgique pour continuer ses études, elle est séduite par les milieux artistiques dont l'apparent non-conformisme la tente, mais s'aperçoit bien vite qu'elle est reconnue, non pour elle-même, mais comme objet décoratif des salons des Blancs: «Partout j'étais la seule noire... J'étais le happening de tout ce monde des arts et des mondanités» (p. 101). Objet décoratif, elle est aussi objet sexuel, fantasme et faire-valoir de I'homme blanc: «Ce qui amenait ces hommes à me côtoyer, c'était la femme.» (p. 119) L'occasionnelle compagnie d'autres Africains ne lui apporte pas le réconfort, car s'ils ne sont pas eux-mêmes pris au jeu de la référence occidentale, ils jugent sa conduite et son style de vie répréhensibles. Femme se heurtant au modèle traditionnel de la féminité, un modèle qu'elle dit d'autant plus fort qu'elle est issue

d'un milieu maraboutique, il lui semble possible de jouir d'une plus grande liberté d'action à l'étranger. En Europe, elle se trouve cependant en butte au racisme de l' excolonisateur et en arrive à haïr la soif d'indépendance qui fait d'elle, dans ce pays tout autant que dans le sien, «une femme facile»: «Je m'arrachais la peau jusqu'au sang. Sa noirceur m'étouffait. Oh Dieu, comme la mère était loin!.. Je ne voulais plus avoir la peau noire» (p. 113). Intelligente et perceptive, Ken se rend compte de l'étendue de son désespoir et du fait qu'elle intériorise l'oppression dont elle est victime. La complexité de sa situation est telle qu'elle ne peut en assumer les conséquences et se laisse imperceptiblement happer par la tentation de l'oubli de soi. Drogue, alcool, prostitution sont autant de symptômes du cauchemar qu'elle traverse pour finalement «repr[ endre] conscience» et rentrer au pays faire le point» (p. 181). Dans son interview avec Bernard Magnier, Mariétou M'Baye confirme que cette histoire est la sienne et révèle que Ken Bugul est un pseudonyme imposé par son éditeur, soucieux de l'impact des con fi den ces d ' une fern m e musulmane. Elle indique qu'elle a choisi ce pseudonyme, qui signifie en wolof «personne n'en veut», pour sa valeur d'exorcisme: «Ken Bugul, c'est le nom du personnage... Lorsqu'une femme, qui a eu beaucoup d'enfants morts-né s, a un nouvel enfant, elle l'appelle Ken Bugul pour Ie faire échapper à ce sort-là» (Magnier, p. 153). Signaler

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son aliénation revient ainsi à la détourner et à y échapper. Il est intéressant de s'arrêter sur le titre de la traduction anglaise de l'ouvrage: The abandonned baobab. The autobiography of a Senegalese woman, parue en 1991. Outre le différent qualificatif attribué à l'arbre symbolique de tradition et de longévité, cet intitulé tour à tour revendique l'identité de la narratrice et de l'auteur, et affirme qu'il s'agit d'une autobiographie. Le nouveau titre semble donc rétablir une vérité sur laquelle Mariétou M'Baye n'insistait jusqu'à présent qu'extra-di égétiquement: «Pour en revenir à l'identité du personnage, je crois que tout auteur a une parenté avec son personnage. Dans ce cas précis, l'auteur et le personnage ne font qu'un» (Magnier, p. 154). Fort curieusement, les hasards de l'onomastique font que Ken, pour le lecteur anglo-saxon non averti, peut être interprété comme un prénom masculin. Dans ce contexte donc, le choix pseudonymique inscrit une ambiguïté supplémentaire quant à l'identité réelle de l'auteur... La critique est généralement d'accord pour voir dans la conclusion du Baobab fou une libération. Si l'on accepte le fait qu'il y a identité entre narratrice et personnage principal, celle-ci, Ken, semble s'être dégagée de l'ornière. Dans la mesure où elle déclare: «la littérature engagé e me tentait, j'y cherchais une voie» et où nous lisons «son» récit, elle s'est libérée. Elle a brisé le carcan de sa solitude et levé le rideau sur certaines manifestationSL,âe l'oppression des

femmes (africaines, sénégalaises, et europé ennes). Pourtant si l'on se prend à croire à l'identité de la narratrice et de l'auteur en gommant l'équivoque du pseudonyme comme nous y invite Mariétou M'Baye lorsqu'elle déclare: «Oui, l'auteur et le personnage sont une même personne», on peut se demander si sa libération du joug patriarcal s'est bien effectuée et de quelles façons elle perdure (p. 154). L' écrivaine, de retour au Sénégal, dit avoir rencontré et aimé «un monsieur tout à fait féoda1... [de] peut-être cinquante ans de plus que moi» et vécu avec lui, heureuse, en situation polygamique jusqu'à la mort de celui-ci. Sans vouloir ôter à l'auteur son libre-arbitre ni chercher à lui imposer une conception spécifique et donc réductrice de la «libération», en quoi ce modèle est-il différent de celui que représentait son père? Est-ce un besoin de retourner au modèle originel pour s'en détacher et commencer un nouveau cycle de vie? Est-ce une façon de finalement combler le manque dont parle la narratrice: «Et moi, il me manquait le père, il me manquait l'espoir, il me manquait le rêve, il me manquait le repère.»? (p. Ill) Le débat reste ouvert et c'est ce qui fait de ce livre une oeuvre importante. Elle propose des paramètres de discussion et identifie des problèmes réels et urgents, notamment celui des conditions dans lesquelles se déroule et devrait se dérouler le changement au niveau socio-politique. Ken Bugul/Mariétou M'Baye montre dans son oeuvre que des femmes africaines désirent

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un tel changement, mais que celui-ci ne peut ni être impos é ni être strictement construit selon des modèles référentiels étrangers à leurs cultures d'origine Patricia-Pia Célérier

Beaux (Les) gosses, Paris, Publisud, 1988, 179 p. Roman de Yodi Karone ((Les beaux gosses» est le nom d'une villa qui à l'origine, était le paradis pour le petit Kairuane. Fils de Julie Madola et de Venance Taffu dit le danseur, Kairuane a pour père spirituel Ange Balla dit l'Archange. Ce dernier est un corsaire des temps modernes. Il offre ses services à toutes les personnalités corrompues d'Abidjan qui veulent faire exécuter les basses besognes ou monter un hold up financier. Mais, devenu ((trop voyant, trop gourmand» (p. 173), il est abattu. Le petit Kairuane est alors expulsé du paradis et sa mère se remet avec le Danseur. Le jeune homme grandit dans les rues de Treichtown, vivant des larcins et dévalisant les commerçants libanais. Il rêve de retrouver le royaume de son enfance et développe en même temps un complexe oedipien aigu à l'endroit de Taffu. Son séjour en prison l'introduit dans un engrenage qui le conduit au sein de la mafia abidjanaise. Le maire I(onan et les libanais de la ville profitent de l'approche des municipales pour régler de vieux comptes. Il s'agit pour Konan,

monsieur «dix pour cent» de défendre son fauteuil. Les libanais de leur côté veulent conquérir le pouvoir politique, leurs intérêts étant menacés par des assassinats et des hold up. Kairuane qui doit abattre une personnalité influente de la ville fait échouer (<l' pération o épervier ». Déchiré entre l'amour pour sa mère et son obsession du paradis perdu, il commet un parricide en tuant Taffu qu'il croit être le responsable de sa chute adamique. Piégé, il se réfugie à la villa «les beaux gosses». La visite du paradis perdu n'est pas réconciliation avec soi, mais descente aux enfers. Alors se joue une tragédie qui a commencé avec la mort de son père spirituel dans ce même espace. Kairuane meurt assassiné dans cette villa qui a aussi abrité l'existence déchirée de sa mère. Julie Madola a préféré la sécurité matérielle de l'Archange à l'amour que lui offre Venance Taffu. Les trois personnages jouent un j eu dont la victime innocente sera Kairuane. Julie est victime de son choix et devient esclave, l'objet de son mari pour qui elle éprouve à la fois la haine et l'amour. Elle ne s'épanouit pas, surtout que l'Archange fait de lui une drogué e et I'humilie à chaque fois. Et ((pour s'en sortir, elle n'avait qu'une seule possibilit é, couper le noeud qui les retenait» (p. 93), c'est-à-dire tuer l'Archange. Mais Mobio le tueur à gages les devance. La mort de l'Archange, loin de la libérer, la plonge dans un processus de dégradation qu'essaie de tempérer Taffu.

Biboubouah:

chroniques

équatoriales

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Ce dernier, danseur étoile est handicapé à la suite d'une bagarre avec l'Archange, l'ami, le rival et l'ennemi intime. Sa carrière brisée, il rêve de redevenir danseur émérite en associant la saxaphoniste Julie Madola à sa chorégraphie. Ils essaient de recoller les lambeaux de deux vies qui ont échoué à cause de leur lâcheté commune. Mais Taffu meurt, tué par un fils à qui ils n'ont pas eu le courage de dire la vérité. La matérialisation du conflit oedipien qui anime Kairuane, au lieu de sauver définitivement Julie Madola contribue à la faire sombrer dans la folie (pp. 176-177). Son cerveau ne peut supporter la disparition tragique des trois êtres qu'elle aimait, diffèremment. Cependant, l'enfant qu'elle porte lui permet de prolonger la vie de I'homme qu'elle se reproche de n'avoir pas su aimer, à savoir Venance Taffu. Derrière les destins de ces quatre personnages se tisse une toile d'araignée faite de gros intérêts. Le parricide de Kairuane permet aux détenteurs du pouvoir à Abidjan de taire leurs querelles et de se réconcilier sur le dos de ceux qu'ils ont utilisés comme instruments. L'incendie criminel des «beaux gosses» et l'érection du futur casino au même endroit ferme un cycle de violence et scelle une nouvelle alliance cautionnée par le Doyen, premier citoyen du pays. Cette réconciliation entre les pouvoirs politiques et économiques se fait ainsi au détriment du petit monde des bidonvilles.

Ce roman de Yodi Karone qui se développe sur un rythme de polar pose des problèmes liés aux nouvelles sociétés africaines; à savoir les connexions qui existent entre la gestion des individus corrompus qui détiennent le pouvoir politique et les réseaux économiques qui drainent de l'argent pas toujours propre. Joseph Ndinda

Biboubouah:
équatoriales suivi

chroniques
de Bourrasque

sur Mitzic,

Paris, L'Harmattan,

1985, 157 p. Histoires de Ferdinand Allogho L'ouvrage est constitué de deux histoires. La première, «Bibouah» dé bute sur une scène d' accusati on d'adultère en public, dans un petit village gabonais, et plante d'entrée le décor dans la tradition Fang. Le récit s'organise autour de deux narrateurs. Le premier est un enfant qui dépeint les personnages de son entourage, notamment l'oncle Zang, sexagenaire aveugle, qui devient le narrateur principal, à la veillée, où il raconte une histoire, dont l'authenticité et la morale doivent donner à réfléchir à l'assistance. Zang fait le récit de son enfance à aujourd'hui, et détaille des tranches de vie de ceux qu'il a rencontrés dans ses diverses pérégrinations. À la mort du père de Zang, sa mère doit, selon la tradition, se remarier. Le choix d'un Nigérian, donc d'un étranger, irrite le village. Deux jours plus tard, un incendie éclate dans la cuisine et coûte la vie à la mère qui essaie de sauver le

60 / Biboubouah:

chroniques

équatoriales

dernier-né des flammes. Pour le village, cette tragédie est un juste retour des choses, après le choix décevant de l'époux. Le départ de Zang pour l'école de Bitam, puis d'Oyem constituent deux nouvelles étapes. Les scènes de classe soulignent les différences de succès scolaires en fonction du sexe de l'élève et les injustices qui en résultent. Zang est ainsi renvoyé une semaine du collège après avoir frappé une fille qui se moquait de lui, mais qui se trouvait être la petite amie d'un des professeurs. L'incident suivant, drôle au

départ

-

un combat entre une

vache et un bouc, et la mort de la vache suite à un coup de corne prend un tour dramatique: Zang ayant dépecé la vache et distribué la viande aux gens du village la police militaire débarque la nuit, frappe à tours de bras, confisque la viande, et menace de revenir au petit matin afin de mettre la main sur Zang. Les villageois, effrayés, le somment de partir. Obligé de fuir, il doit par conséquent quitter le collège. L'étape suivante le conduit à Libreville, où il connaît les premiers déboires du nouvel arrivé: sans abri, sans argent, son baluchon confisqué par le chauffeur du taxi-brousse contre paiement du voyage. Il est finalement reconnu par un ami qui l'amène loger chez lui. Son premier travail est l'occasion de décrire la vie de la capitale et ses embûches, notamment, l'alcool, et les dépenses que les femmes font encourir. Il chasse ainsi sa concubine qui grevait ses économies. Il est bientôt licencié

pour avoir surpris son patron «en plein péché avec sa secrétaire». La venue de son épouse, choisie au village par son oncle, constitue une phase nouvelle. Jaloux des charmes tentants de sa femme, il découvre qu'elle «fait la chasse aux pantalons». Après avoir brisé le pare-brise de la voiture de celui qui la raccompagnait, il est arrêté, et incarcéré. À sa sortie de prison, il retrouve sa maison vide. Il part à la recherche de sa femme, rentre au village, où il apprend à la fois la grossesse et la mort en couche de celle-ci. Désespéré, il rencontre un homme qui le fait pénétrer dans un monde magique et lui assure la réussite à condition de toujours garder le porte-monnaie qui lui est remis. Juin 1977 nous montre Zang riche et épanoui. L'ouverture par inadvertance de la dite bourse, rom pt le charme et cause sa déchéance financiè re et une cécité immédiate. Au terme du récit la morale éclate, évidente: il ne faut pas mépriser ceux à l'allure misérable, car nul ne sait ce que leur passé cache. Sur les différents événements dans la vie de Zang, se greffent toute une série d'incidents et d'anecdotes, à valeur tragi-comique. Ainsi, le récit des déconvenues de Mikibi après avoir perdu le produit de sa chasse, alors qu'il entendait en profiter seul, ou la mort d'Antonio qui se cache dans la forêt pour manger seul des boîtes de thon. C'est aussi la dispute entre Outouang et son épouse qui refuse de l'accompagner à la ville, ou

Black micmacs

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encore l'histoire de Pepa qui meurt d'avoir voulu essayer une autre façon de boire qui l'empêche de sentir l'alcool, cause des reproches de sa femme. Chaque incident ou mini drame est en soi ponctué d'une morale interne, sous la forme d'un proverbe fang. La deuxième histoire, «Bourrasque sur Mitzic», décrit les ravages d'un cyclone sur la bourgade, et les interventions par avion des secours. Parmi les blessés, la mère d'Ondo, venue du village, et évacuée à Libreville qu'elle découvre, s'étonne des prouesses de la modernité. À travers ces différents événements, certains drôles, d'autres dramatiques, l'auteur rend compte d'une évolution spatiale (du village, au bourg, à la capitale) et temporelle (des années 40 à aujourd'hui). La récurrence des mêmes péripéties souligne certains aspects de la vie au Gabon: la précarité de la vie au village, le caractère mercantile des relations maritales et extra-maritales en fonction du statut du mari, l'exploitation des gens du village par leurs parents de la ville. Mais surtout, Allogho donne au lecteur de saisir I'humour et la philosophie fang. Par le rendu des détai Is dans ce qu'ils ont de cru et de repoussant, l'utilisation d'une langue haute en couleurs et en images truculentes, l'auteur réussit à son tour le mariage heureux de la tradition orale et de l'écrit. Odile Cazenave

Black micmacs, Paris, Robert Laffont, 1988, 362 p. Roman de Félix Bankara La désignation de «nouvelles» aurait probalement mieux convenu à ce livre puisqu'il est en fait composé de cinq textes autonomes dont l'uni cité n'est maintenue que par la perspective narrative et quelques personnages qui leur sont communs. Bankara raconte dans ce roman des contes (dans le vrai sens du mot, avec tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de drôle) modernes, des «micmacs» comme il les appelle. L'éditeur qualifie le roman d' «auto-biographique», mais si Bankara se trouve lui-même toujours impliqué dans les différentes histoires, ce n'est pas tellement sa propre vie qu'il raconte ici sur lui-même, le lecteur apprend très peu de choses, en dehors de son côté phallocrate mais plutôt celle d'un quartier africain de Paris dans quelques-uns de ses aspects. Reporter à l'Africain de Paris, le journal de cette communauté, il est bien placé pour décrire cette vie cristallisée autour de quelques personnages typiques: Manga, livreur du journal, un garçon de douze ans en rupture de scolarité; Kennedy, rédacteur en chef du journal, une belle Camerounaise, cultivée et distinguée, maîtresse de Félix; TaxiBrousse, une Sénégalaise, chauffeur de taxi, elle aussi à ses heures amante de Félix; et Babou, le marabout, pour ne citer que ceux-l à.

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Le premier texte, «L'Africain de Paris», n'est en fait qu'une exposition où Félix nous livre un sommaire de sa biographie avant de nous plonger dans les péripéties de sa profession: envoyé par Kennedy pour faire un reportage-photo sur les conditions misérables et catastrophiques de logement des travailleurs africains, il revient bredouille, molesté et démuni de son appareil photographique par les «vendeurs de sommeil» qui l'empêchent de «zoomer leur hôtel». Dans le couloir de la rédaction, lieu de palabre du quartier, il trouve un groupe d'Africains discutant de paris hippiques. Ceci lui donne l'idée du micmac que raconte le texte suivant. Dans «De la bouche du cheval», Félix et un ami français, Ernest Sauvan, qui se fait passer pour un expert en chevaux, montent un micmac pour soutirer de l'argent aux parieurs, mais la combine dégénère pour devenir une proposition de l'achat d'un cheval de course. Les fanatiques de courses hippiques se cotisent et font l'acquisition de «Feu de Dieu» qui term ine au derni er rang dans sa première compétition. C'est la décepti on total e chez tous Ies Africains qui avaient misé sur lui pour faire fortune. Le Syndicat des propri étaires est menacé de tous les mauvais sorts, s'il ne rembourse pas les pertes. Pour la compétition suivante, les jockeys des chevaux concurrents seront drogués et les bêtes ensorcel ées par Babou. «Feu de Dieu» gagne et est revendu à un industriel japonais. Ainsi, chacun rentre dans ses frais.

«Harlem-sur-Seine» fait état d'un micmac plus raffiné qui débouche sur une intrigue mouvementé e (espionnage, enlèvement à main armée, affaire de supéfiants, intervention de la police). Julius Short, un révérend Noir américain est à Paris dans le cadre d'une collecte de fonds pour soutenir la «Campagne pour donner un pape black au monde». Finalement, on apprend que le micmac a été organis é de Paris par les confréries musulmanes pour renflouer leurs caisses. L'argent de la collecte convoité par plusieurs parties revient finalement à Babou et ses coreligonnaires. Dans le quatrième texte, «Mariage blanc», Félix se voit contraint d'épouser Catherine, une jeune Française contestataire de famille bourgeoise, pour échapper à l'expulsion du territoire français à la suite de la rédaction d'un article très critique envers la politique d'un président africain dont le pays fournit à la France du pétrole et de l'uranium. Quelque temps après, ce président est déchu et Félix n'a plus de probl èmes. Catherine demande et obtient le divorce. Le dernier texte enfin, «La chasse à I' horn m e», retrace comment Gabriel, un Fran çais très élégant est renversé une nuit par TaxiBrousse. Confié à une Africaine du quartier chez qui il devra être soigné, il est rapidement délesté de sa belle veste qui contiendrait un billet gagnant de loto. Avec Félix et TaxiBrousse, il part à la recherche de la veste lorsqu'il se sent mieux. Entretemps, celle-ci fait le tour de

Bonheur

à l'arrachée

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Paris sur le dos de nombreux Africains. Lorsqu'on la retrouve, à la déception générale, elle ne contient pas le billet. Celui-ci sera retrouvé dans le porte-monnaie retiré de la veste et que Manga avait rendu à la mère de Gabriel contre récom pense. Dans un bref épilogue, nous apprenons que Félix a quitté ['Africain de Paris pour fonder l'ABCM, l' «African Bank for Combines and Micmacs», grâce à sa part de l'argent de la loto de Gabriel. Ces petits résumés ne rendent pas compte des nombreux rebondissements des intrigues des textes dont le ton d'ensemble est plutôt léger. Rien n'a été épargné ici pour assaisonner les micmacs décrits dans une langue très famili ère, bourrée d'argot, d'anglicismes et de néologismes, très proche de l'oral avec ses longues phrases et ses interpellations fréquentes du lecteur: les préjugés et stéréotypes racistes de tous bords, les lieux communs, la politique africaine et française, la culture populaire «black» de Paris, le sexe etc. Black micmacs est un roman populaire dont la valeur esthétique et sociale est minimale. Il ne prétend certainement pas remplir ces contrats. Il est plutôt fait pour amuser et c'est pourquoi il a su si bien se prêter à l'écran. Koffi Anyinefa Bonheur (Le) à ['arrach ée, Paris, Africa Media International, 1983, 163 p. Roman de Julien Guénou

Ce roman est sans aucun doute autobiographique. L'auteur, lui-même handicapé physique, raconte ici la longue et âpre lutte qu'il a dû livrer contre lui-même pour se faire à son destin et s'affirmer avec succès face à «ceux qui marchent debout» et parvenir à un bonheur relatif. Julien est jumeau. À l'âge de trois ans, jouant avec sa soeur jumelle, il est subitement atteint d'un mal qui lui paralyse les membres inférieurs. Médecins, devins et guérisseurs du Togo, du Bénin et du Ghana ne parviennent pas à le guérir. Un oncle, grand chasseur aux pouvoirs occultes, le soigne pendant trois ans et réussit à faire de lui un «homme accroupi»: «Je me levai, mais restai accroupi, sur mes jambes recourbées, mes fesses touchant mes talons, le bras gauche en appui sur le sol. Comme un homme surpris et pétrifié au moment de se lever». Le jeune Julien va obliger sa mère à l'inscrire à l'école. La confrontation douloureuse avec sa situation de handicapé dé bute, mais Julien la compense par le sérieux qu'il met dans ses études. Au lycée, il obtient une chaise roulante, se fait lentement à sa condition et s'arme pour la lutte. Il tombe amoureux d'Andrée qui l'affectionne mais ne l'aime pas. Julien sort de cette expérience très déçu, imputant à son handicap la responsabilité de son amour malheureux. Puis c'est l' inscription à l'université où il fait la connaissance de Maïmouna qui devient sa maîtresse et qui lui redonne goût au cornbat.