Entreprise, politique, parenté

Entreprise, politique, parenté

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Ce livre est fondé sur une authentique et particulièrement rare approche ethnologique d'une firme industrielle, dans le contexte de la Côte d'Ivoire. La démarche adoptée permet de rendre compte de la logique des échanges qui se déploient dans l'entreprise, en explorant simultanément les articulations essentielles qui lient cette dernière à la société environnante. L'auteur montre comment les rapports hiérarchiques internes se jouent sur deux registres majeurs, ceux du politique et de la parenté, et reposent sur un mode de domination inscrit dans la continuité du passé colonial.

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 165
EAN13 9782296372573
Langue Français
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ENTREPRISE, POLITIQUE, PARENTÉ
Une perspective anthropologique sur la Côte-d'Ivoire dans le monde actuel

Collection Connaissance des hommes dirigée par Olivier Leservoisier

Dernières parutions

Albert de SURGY,Nature etfonction des fétiches en Afrique Noire, 1994. Marje-Christjne ANEST,Zoophilie, homosexualité, rites de passage et initiation masculine dans la Grèce contemporaine, 1994. Philippe GESLIN,Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle Papago au Mexique, 1994. Suzanne LALLEMAND, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du Togo, 1994. Olivier LESERVOISIER, question foncière en Mauritanie. Terres et La pouvoir dans la région du Gorgol, 1994. Xavier PÉRON,L'occidentalisation des Massaï du Kenya, 1995. Albert de SURGY,La voie des fétiches, 1995. Paulette RouLON-DoKo, Conception de l'espace et du temps chez les Gbaya de Centrafrique, 1996. René BUREAU,Bokaye! Essai sur le Buritifang du Gabon, 1996. Albert de SURGY(dir.), Religion et pratiques de puissance, 1997. Eliza PELIZZARI, Possession et thérapie dans la corne de l'Afrique, 1997. Paulette ROULON-DoKO,Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de Centrafrique, 1997. Sélim ABOU,Liban déraciné, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-7063-7

@ L'Harmattan,

Laurent Bazin

ENTREPRISE, POLITIQUE, PARENTÉ
Une perspective anthropologique sur la Côte-d'Ivoire dans le monde actuel

Préface de Gérard AIthabe et Monique Selim

L 'Hannattan . 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Couverture:

« Sculptures imaginaires », (Ç)Monique Vanel, 1991 14 avenue des jardins anglais, 77410 Claye-Souilly.

Remerciemen ts

Je tiens à signifier toute ma reconnaissance à Jean Copans, qui a suivi avec une attention soutenue l'ensemble de ce travail, depuis les premières esquisses de problématiques et les débuts de l'enquête jusqu'à l'achèv~ment de la rédaction. J'exprime également ma profonde gratitude à Monique Selim, dont les lectures critiques assorties d'innombrables conseils et d'indications fructueuses m'ont apporté une aide décisive. Gérard Althabe, Yves-André Fauré et Jean-Claude Rabier ont bien voulu enrichir de leurs remarques et critiques une première version de ce texte. Par ses indications et son soutien, Olivier Leservoisier en a permis la publication sous sa forme définitive. Cette recherche a été réalisée dans le cadre de l'ORSTOM qui m'a permis de bénéficier de ses capacités d'accueil, de son soutien financier et d'une intégration stimulante dans ses équipes de recherche, à Abidjan ou à Paris. J'ai particulièrement à cœur de renouveler mes remerciements à Philippe Bonnefond, responsable de l'ancienne Unité de recherche «modèles et réalités du développe~ ment », ainsi qu'à Bernard Contamin, ancien directeur du Centre ORS TOM de Petit-Bassam d'Abidjan. Je remercie également toutes les personnes qui travaillent dans ce centre et ont contribué à cette recherche. Parmi celles-ci, Adou Ya Souleymane m'a accompagné dans certaines phases de l'enquête à la Subsi et m'a apporté son expérience et ses connaissances. J'ai bénéficié d'échanges précieux avec nombre de chercheurs regroupés autour de l'ORS TOM et du Groupement inter-disciplinaire en sciences sociales (GIDIS-CI): François Verdeaux, Pascal

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Labazée, Michel Agier, Robert Cabanes de l'ORSTOM; Kouassy Oussou, Bouabré Bohoun, Simon-Pierre Ekanza, de l'Université d'Abidjan; Claudine Vidal et Marc Le Pape du CNRS. Je voudrais tout spécialement mentionner la qualité de la collaboration engagée avec Roch Yao Gnabéli autour d'un intérêt partagé sur un objet commun, ainsi que le soutien généreux, à la fois intellectuel, personnel et matériel, que j'ai trouvé auprès de Laurence Proteau et de Dominique Couret. Le Centre d'étude africaine a apporté son soutien financier en 1991 à la première phase de l'enquête. Je remercie en particulier Françoise Terriou, Michel Aghassian et Emmanuel Terray. * * *

Ce travail n'aurait pas été possible sans la confiance et la participation à l'enquête de tous ceux qui en sont les premiers acteurs, dans l'entreprise dont il est question ainsi que dans d'autres firmes ou institutions ivoiriennes. La restitution de la violence symbolique des rapports dans lesquels ils sont impliqués, tout autant que l'ethnologue, peut laisser une impression pénible; elle n'altère pas la qualité des relations personnellement instaurées. Si je ne peux ici nommer aucun d'entre eux, je voudrais cependant renouveler à. chacun l'assurance de mon respect et l'expression de ma profonde gratitude.

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Préface
par Gérard Althabe et Monique Selim

L'ouvrage de Laurent Bazin concerne un domaine important et novateur bien que peu exploré par les anthropologues autant sur des terrains proches ~que lointains: l'entreprise. L'investigation, très bien conduite dans une firme de Côte-d'Ivoire, appréhende ce champ social à travers une double démarche: la cohérence interne des rapports sociaux qui s'y jouent; les processus externes qui viennent la renforcer à travers l'histoire nationale de la colonisation à l'indépendance et la figure spécifique de l'État. Trois pièges interprétatifs majeurs sont évités par l'auteur: un «culturalisme» rénové par son extension actuelle aux champs économiques et au Marché; l'influence des sciences de gestion et du management qui oscillent sur l'Afrique entre la réhabilitation et l'accusation; une polarisation exclusive sur l'une des couches sociales de l'entreprise (entrepreneurs ou ouvriers) qui interdit de restituer les différentes facettes de la production hiérarchique. Ainsi ce livre a-t-il pour objet principall' analyse des logiques et des pratiques de la domination à laquelle participent les acteurs dans une conjoncture sociétale, économique et politique particulière, et c'est là son intérêt anthropologique majeur. Dans un parcours progressif remarquablement maîtrisé, l'auteur donne à voir les continuités, les enchaînements et les articulations qui instituent et régissent les formes symboliques du pouvoir et de sa contestation. Partant de la politique contradictoire d'ivoirisation dans laquelle se situe le créateur autochtone d'entreprise, héros du développement national à travers l'initiative privée, l'auteur porte ensuite l'attention sur les représentations des cadres et des fractions 7

inférieures de l'entreprise. La configuration dégagée est celle d'un procès permanent et réciproque, différemment scandé en fonction de la position occupée et qui a pour singularité de construire l' appartenance et l'intériorité comme une matrice d'auto-accusation, pour fixer la légitimité de la domination dans l'extériorité, la distance, l'allochtonie. Dans ce procès, la parenté occupe le lieu imaginaire de la distinction et de la séparation entre le dominant étranger, légitimé parce qu'il s'en extrairait et le dominant autochtone, refoulé vers l'illégitimation et l'incompétence « indigène» parce qu'il s'y enliserait. Bien repéré à travers ses différentes occurences réciproques qui lient les acteurs hiérarchiques, la centralité de l'accusation de parenté est d'autant plus notable que dans l'usine les manipulations effectives de la parenté ont été réduites au maximum et ont donc un faible poids. La grande originalité de la perspective adoptée est de montrer comment la parenté - comme édification imaginaire - englobe l'ensemble des rapports sociaux astreints à être formulés dans les termes d'une dépendance toujours personnalisée. De son e}pace propre à son extension métaphorique aux institutions et à l'Etat, la parenté se présente en effet comme un signifiant totalisant produit en idiome de la domination et de l'assignation à la condition de dominé. La puissance du métalangage de la parenté, indépassable par les acteurs qui, quelle que soit leur catégorie, y restent enfermés, dresse une figure particulièrement évocatrice de l'aliénation: les sujets sont amenés à réinscrire tout « Autre» dans un champ imaginaire de parenté et le cas des expatriés français de l'usine, réintégrés dans une parenté fictive bienveillante, en est l'illustration. En dépit de leur nombre limité, ces derniers occupent ainsi une position cruciale dans la communication entre les acteurs: leur présence, maintenue dans un contexte de « décolonisation conservatrice» constitue une médiation incontournable et une continuité se trouve retissée là avec les analyses effectuées en 19721. Dans cette optique, la pertinence de cet ouvrage réside en particulier dans le lien constant qui est fait entre les conditions objectives de la domination politico-économique et sa transformation en une scène idéelle de dépendances réinventées. C'est pourquoi le
1 Gérard Althabe, Les Fleurs du Congo. Une utopie du Lumumbisme, L'Harmattan, 1997 (1ère édition F. Maspéro, 1972).

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concept d'ethnicisation de la domination paraît tout à fait approprié: il retraduit la dimension historique d'une construction identitaire négative, émergeant et se développant dans un «rapport colonial »jamais complètement éradiqué ni dans les consciences, ni dans la réalité. En dégageant le champ symbolique dans lequel se déroulent les échanges et les relations faisant le quotidien de cette entreprise agro-industrielle regroupant 200 personnes, ce concept prend toute son ampleur. Les cadres européens (leur nombre est très faible: de deux à cinq sur une trentaine de cadres) sont produits en acteurs symboliques; ils sont les porteurs d'une technique et d'un pouvoir venant du dehors et puisant leur légitimité dans leur extériorité même. L'ensemble des salariés (cadres et ouvriers) construisent leurs relations, édifient leurs différences hiérarchiques par rapport à ce pôle extérieur positif; dans un enchaînement d'accusations, ils se repoussent en permanence vers un pôle négatif africain, articulant la parenté (et le modèle clientéliste des relations qui s'y engendrent) à l'absence de frontière entre l'argent de l'entreprise et l'argent privé. Les cadres européens sont définis comme étant en dehors du jeu local des relations, leur pouvoir fondé sur son extériorité n'a nullement besoin de se reproduire dans les relations qu'ils établissent
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avec leurs subordonnés, alors que les cadres africains sont pris dans

l'obligation de confirmer leur position d'autorité à travers sa reconnaissance par leurs subordonnés, reconnaissance qu'il leur faut gagner au jour le jour et qui peut être sans cesse mise en question. L'auteur peuple ce champ symbolique de personnages auxquels il donne une épaisseur biographique; il décrit avec finesse la manière dont les dominants africains (le directeur en particulier) tentent d'échapper à la référence africaine et à se fixer dans la proximité de la référence européenne. Néanmoins ces derniers sont renvoyés vers le pôle africain (accusation de népotisme et de détournement de fonds) à travers les accusations dont ils sont l'objet de la part de leurs subordonnés. Les relations entre les ouvriers relèvent également de cette même logique: ils s'accusent réciproquement d'être privilégiés de par leur parenté avec le directeur ; ceux qui sont ainsi mis en question répondent en inversant les termes et en montrant comment leur lien familial avec celui-ci est un stigmate jouant en leur défaveur. Ce livre est donc une authentique et particulièrement rare approche ethnologique d'une entreprise. Il réussit à rendre compte de la logique endogène des échanges se déployant dans cette entre-

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prise. L'auteur dégage cette cohérence progressivement dans le cours de son enquête, à travers l'interprétation des événements qu'il observe, des entretiens qu'il collecte; il fait de sa relation avec les interlocuteurs une des matières de l'interprétation; il montre comment il est réintégré dans le jeu en tant qu'Européen au statut flou et comment cette position dans laquelle il est fixé intervient dans la collecte des données. Une telle démarche permet d'atteindre principalement le domaine du pouvoir et de la domination. Il faut souligner pour conclure les perspectives comparatives que cette étude rigoureuse ouvre en regard de terrains culturellement éloignés. Elle permet de repenser l'insertion d'entreprises semblables à celle étudiée dans le système économique global. D'une manière générale, le transfert des techniques et de l'organisation du travail qu'elles engendrent est conçu comme devant entraîner automatiquement l'instauration de relations sociales internes (dont celles de l'autorité et des hiérarchies) structurées par le contrat. L'entreprise présentée montre que les techniques et l'organisation du travail (à travers lesquelles l'entreprise fait partie du marché capitaliste) sont articulées à un mode de domination inscrit dans la continuité du passé colonial. La problématique de l' articulation se dégageant de cet ouvrage est un modèle qui restitue les complexités des situations empiriques; elle peut s'avérer particulièrement fructueuse dans l'approche d'entreprises nées du transfert technologique et organisationnel.

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Introduction

Quel que soit le contexte considéré, l'entreprise est l'un des lieux qui offre à l'anthropologue un cadre pertinent d'observation des changements sociaux actuels, en relation avec les mutations économiques internationales. En appréhendant l'ensemble des acteurs impliqués dans de tels champs micro sociaux, pour restituer à la fois leurs interrelations et leurs insertions extérieures, l'approche ethnologique a pour objet d'éclairer la complexité des processus qui traduisent, cristallisent et recomposent des enjeux opérant à différentes échelles et dans diverses sphères de la vie sociale. Analyser la configuration des rapports sociaux dans le cadre d'une unité de production singulière, c'est en comprendre la cohérence interne en regard des logiques sociales en jeu dans la société englobante. Les entreprises peuvent de la sorte être saisies par la recherche comme une entrée à partir de laquelle est interrogée l'articulation des espaces et des dimensions qui composent le social. C'est dans cette perspective qu'ont été étudiés les rapports sociaux instaurés dans une firme industrielle située à Abidjan, en Côte-d'Ivoire. Comptant environ deux cents salariés, elle a été fondée à l'initiative de son directeur, qui est ainsi l'un des rares industriels ivoiriens à être parvenu à une telle réalisation. Cette localisation et cette caractéristique tendent à la situer comme «entreprise africaine» et à la faire entrer dans un champ de significations déjà établies. Cela implique qu'une grande partie du travail est nécessairement centré sur l'effet d'imposition que manifeste une telle caractérisation. Pour y parvenir, il faut inclure dans l'analyse le cadre dans lequel est produit le stigmate. On peut très rapidement énoncer que ce cadre est constitué par le rapport Occident! Afrique,

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c'est-à-dire par l'actualisation de ee qui était auparavant la domination coloniale, recomposée dans la conjoncture présente à travers l'intégration idéologique du monde. Cette dernière tend à la rehiérarchisation des espaces géographiques et politiques sur la base de leur dégré d'insertion dans le marché «unique », l'Afrique occupant alors la position de l'exclu symbolique, condamné à la stagnation dans une misère tendanciellement interprétée comme incapacité «culturelle» à s'extraire d'une indigence économique et politiquel. Foree est de reconnaître que l'enfermement du champ africaniste et la circularité des débats qui y prennent place ne favorisent pas le dépassement d'impasses théoriques dont les chercheurs contemporains sont en majeure partie très conscients. Depuis une quinzaine d'années, nombre de positions scientifiques se déterminent de façon significative sur le dilemme spécificationlbanalisation des sociétés africaines. La volonté de rompre avec la stigmatisation culturelle accrue du continent, dont la marginalisation économique et les désastres politiques fournissent le support, conduit à la négation confuse d'une image péjorative, globalisante et homogénéisante, produite de l'extérieur. Les élaborations imaginaires internes, qui font face à ce déclassement dans l'ensemble mondial, en revanche, sont peu mises en avant. L'attention est néanmoins portée davantage sur les dynamiques endogènes et l'historicité d'un continent qui en a longtemps été privé dans les visions idéologiques dominantes, accompagnant un mouvement colonisateur d'abord, anti-impérialiste ensuite, néolibéral actuellement. Ainsi, si l'avancée des connaissances progressivement cumulées et affinées a été considérable, la même démonstration théorique semble toutefois devoir se répéter depuis plus de quarante ans. Si, après avoir abusivement été érigée en facteur déterminant, la domination extérieure (coloniale, néocoloniale, économique, géopolitique, capitaliste, des institutions financières internationales, des marchés, etc.) reste en général reconnue par tous, en revanche ses effets symboliques et concrets, sur les sociétés étudiées, sont rarement insérés pleinement dans les objets et les dispositifs de recherche. Il me faut avouer un parti pris adopté dès la conception de l'enquête, largement en réaction aux publications d'orientation cultu1 Voir les réflexions éclairantes de Bernard Hours (1998) sur les liens entre la « mondialisation» et l'idéologie humanitaire.

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raliste qui ont une portée croissante dans la conjoncture actuelle et s'installent également dans le champ africaniste, notamment en ce qui concerne les domaines de l'entreprise et du développement économique. Dans l'une des nombreuses notes rédigées pour expliciter la problématique de recherche, j'avais consigné de façon un peu maladroite l'intention de ne pas appréhender les entreprises ivoiriennes, quelle que soit la provenance de leurs capitaux, comme des institutions européennes immergées dans un environnement africain, mais au contraire de les considérer comme partie intégrante de la société d'implantation. A l'examen, cette optique traduisait évidemment une fausse question qui restait prise dans le cadre conceptuel des perspectives contre lesquelles elle était érigée. L'enquête effectuée lui apporte néanmoins une réponse inattendue: l'entreprise industrielle, au moins dans une conception qui la réduit à l'ensemble imaginaire des normes dont sa gestion est supposée relever, est dans une très large mesure perçue comme un attribut européen ou occidental par les acteurs qui l'animent. A travers les tentatives de constitution d'un pouvoir et d'une autorité autochtones, son appropriation est l'enjeu essentiel des conflits qui s'organisent autour d'elle. Dans une formulation différente: l'unité industrielle observée est enfermée dans le cadre idéologique d'une domination extérieure qui actualise l'imposition coloniale, à la fois dans l'imaginaire et dans les relations effectives. Ces rapports forment le substrat de la production des hiérarchies, du pouvoir et de leur contestation, dans un registre déterminé par les catégories autochtones/allochtones. Comment comprendre une telle situation? La signification du stigmate «entreprise africaine» évoqué plus haut est à rechercher dans cette configuration. On voit surgir les difficultés: il ne s'agit plus seulement pour l'observateur extérieur de surmonter la tentation ethnocentrique. Restituer la vision des sujets est une chose mais encore faut-il saisir comment elle est produite, autour de quels enjeux elle s'agence et quelles sont les échelles sociales pertinentes pour en comprendre le sens. C'est l'une des fonctions essentielles de la symbolisation de l'étranger que de produire une unification des sujets autour d'une relation d'autochtonie. La situation n'a donc rien d'extraordinaire: il se trouve dans le cas étudié que le lien entre dominés et dominants est de la sorte produit comme antagonisme. La référence constante à l'étranger - ici l'ancien conquérant colonial incarné par des «expatriés» européens présents dans tout le tissu industrieltransforme l'entreprise en une scène de procès dans lequel la parenté fournit la matière principale

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à des accusations dont les acteurs autochtones constantes.

sont les cibles

Ces quelques indications sur les résultats peuvent laisser l' impression que le traitement analytique appliqué à l'entreprise la dissout dans l'ensemble des rapports sociaux extérieurs. Le l~cteur pourrait se demander si la recherche n'a pas manqué les caractéristiques fondamentales et irréductibles qui définissent et structurent une firme industrielle: l'organisation et la division du travail, la production et les échanges, les techniques et les savoir-faire, le rapport salarial et la formalisation des antagonismes. Ces éléments constituent ici comme ailleurs des données tangibles du réel, qui ordonnent le champ de l'entreprise et positionnent les acteurs autour d'une activité orientée vers l'efficacité économique. Les logiques sociales en vigueur et les stratégies individuelles et collectives tendent à les cristalliser, à les subvertir, ou encore à en dépasser l'évidence. La démarche adoptée conduit à porter l'attention sur ces dynamiques de constitution des hiérarchies, sur les formes de l'autorité et du pouvoir, sur les enjeux autour desquels s' agencent les clivages. Une telle perspective, développée auparavant par les recherches pionnières de Monique Selim, revient donc à envisager l'entreprise comme un espace microsocial doté d'une autonomie relative, condition sans laquelle aucune enquête ethnologique ne pourrait avoir de validité2. Les individus produisent leurs rapports réciproques dans un agencement singulier, qui ne peut être considéré ni comme la résultante de déterminations économiques ou techniques, ni comme la réplication d'un ordre extérieur. Cette hypothèse contraint à accorder une attention égale à tous les acteurs impliqués dans l'entreprise. Pour autant, il ne s'agit pas de postuler une discontinuité artificielle, entre un univers de travail clos sur luimême et un autre, que constituerait la société globale. La cohérence interne des rapports, que l'on cherche à restituer, doit être replacée dans l'ensemble social extérieur, et les acteurs appréhendés dans l'intégralité de leurs itinéraires et de leurs investissements. Les méthodes d'enquête ont été bâties sur ces principes qui permettent

2 Dans ses dimensions épistémologique, méthodologique, théorique, cette approche anthropologique de l'entreprise est explicitée dans les articles et ouvrages suivants: Selim (1991a, 1991b, 1993, 1998); Hours, Selim (1989, 1997). Elle s'intègre plus généralement dans une perspective d'ethnologie du présent, élaborée par Gérard Althabe (1988). Cf. aussi Althabe et alii (1985).

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de reconstituer de l'intérieur et de l'extérieur en Jeu.

les logiques sociales

La présentation de l'enquête, menée au moyen d'une insertion directe et prolongée dans l'entreprise, accompagnée d'un suivi des salariés dans leur vie quotidienne, prend place au premier chapitre. Son but est d'expliciter les modalités par lesquelles l'ethnologue est produit en acteur du jeu des rapports sociaux internes. Les logiques qu'une telle implication permet de révéler conduisent à construire l'objet autour des enjeux de 1'« ivoirisation », c'est-àdire de la production d'un pouvoir autochtone, dégagé d'une hiérarchie Europe/Afrique. Tout au long de l'exposé, qui enchaîne différents niveaux d'analyse, est montré comment la supériorité occidentale est constamment réaffirmée et que son dépassement est le motif de tentatives toujours avortées. Le second chapitre s'attache à la critique des travaux africanistes récents consacrés aux thèmes de l'entreprise et des entrepreneurs; les orientations problématiques sont en effet significatives des contradictions qui traversent les sociétés africaines et régissent leurs rapports à l' extérieur. L'occultation de la présence massive d'hommes d'affaires et de cadres européens en est l'une des caractéristiques majeures. La présentation rapide de l'histoire de la Côte-d'Ivoire permettra alors de repositionner, au centre d'une problématique sur l'entreprise, les enjeux qui se cristallisent autour de la décolonisation à travers une autochtonisation ambiguë du politique et de l'économie. L'exposé proposera une progression dans l'analyse des formes de domination qui articulent entreprise, politique et parenté à travers leur ancrage dans le cadre imaginaire d'une imposition extérieure renouvelée par les plans d'ajustement structurel. La logique démonstrative est la suivante: le point de départ est l'entrée par le politique; le rôle de la parenté et de ses projections occupera une place croissante et sera explicité peu à peu. Nous montrerons ainsi comment politique et parenté sont introduits, retraduits et mêlés au sein de l'entreprise où ils servent de matrice à la production des rapports sociaux et des hiérarchies. C'est moins de la parenté socio-biologique dont il s'agit que de ses extensions clientélistes, exprimées métaphoriquement dans cet idiome (la réciproque étant toujours possible: les liens clientélistes reformulent les rapports de parenté). Le troisième chapitre s'attarde sur les enjeux politiques et idéologiques de 1'« ivoirisation » qui forment un ressort essentiel de la création de la firme et de son intégration dans le marché; sous cet

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angle, l'itinéraire singulier du directeur et fondateur de l'entreprise est particulièrement révélateur. Le chapitre 4 fait entrer le lecteur dans l'unité industrielle et montre que le politique y est réinterprété et transposé dans les conflits générés autour de la gestion et de la maîtrise de la trésorerie: cela permet d'éclairer les relations conflictuelles entre directeurs, actionnaires et salariés subalternes. Consacré plus spécialement aux ateliers de production et aux ouvriers, le chapitre 5 poursuit sur cette lancée en montrant comment les réinterprétations du politique et la projection de la parenté sur le pouvoir dans l'entreprise permettent d'exprimer la contestation dans une forme traduite par l'ethnicisation de la domination. Pensée à la fois comme cadre de promotion sociale, comme champ de persécution et comme facteur de stagnation, la parenté est extraite de son espace propre et projetée sur les rapports internes à l'entreprise. Ses contradictions deviennent de la sorte la voie d'expression des antagonismes et des conflits propres aux sphères du travail. Précisons d'emblée - car ces termes ont une connotation particulière dans les contextes africains - que le substantif « ethnicisation » et l'adjectif «ethnicisé » qui seront utilisés dans ce texte ne réfèrent pas à la construction sociale d'ethnie ou d'ethnicité mais à un processus d'assignation à l'origine des sujets (ou objets ou institutions). Ces termes renvoient donc aux modes de catégorisation et de hiérarchisation qui confèrent à l'origine, quelle qu'en soit la perception, un caractère englobant et déterminant supposé qualifier explicitement ou non la valeur des individus et supporter leur légitimité à occuper une position particulière.

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1 Une enquête prise dans la symbolique de la domination occidentale

Une firme industrielle exemplaire en Côte-d'Ivoire La Subsil est une firme du secteur agro-alimentaire comptant deux cents salariés environ. Il y avait à peine plus de deux ans qu'elle était en açtivité lorsque j'y ai effectué mes premières observations, en juillet 1991. Elle est implantée dans une zone industrielle d'Abidjan, à proximité du port donc, qui concentre l'essentiel des échanges avec l'extérieur. Pour accéder à l'entreprise, il faut d'abord traverser la zone industrielle et longer les murs ternes de diverses usines et de quelques friches industrielles. Ce parcours rend d'emblée le site remarquable: à eux seuls, les espaces de verdure très joliment entretenus qui s'étendent entre les bâtiments peints de couleur claire témoignent de l'importance accordée ici à l'apparence extérieure d'une entreprise vouée à l'exemplarité. « Quand vous arrivez devant ma porte, quelle que soit la haine que vous avez contre la Subsi, vous vous dites: "je leur en veux, mais ils ont quand même fait quelque chose de bien". Ça frappe [...] Mon ambassadeur, c'est ce que les gens voient quand ils rentrent chez moi », affirme le directeur de la Subsi. Nyamien - il sera désigné ainsi - siège dans un grand fauteuil de cuir, devant un large
I Ce nom est fictif, comme tous les noms de personnes et d'entreprises cités dans ce travail. La préservation de l'anonymat implique également que le secteur d'activité dans lequel opère la Subsi ne soit pas dévoilé. Certaines données financières ont été modifiées.

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bureau campé au centre d'une vaste pièce. Le visiteur ne peut manquer d'y être impressionné, tout comme il l'est lorsqu'il pénètre dans l'usine. L'entrée dans les ateliers ouvre sur le spectacle d'opérateurs en blouses blanches évoluant dans un environnement très propre garni de cuves et de nombreuses conduites entrelacées. Une minuscule salle abrite le tableau de surveillance des automates, reconnaissable instantanément aux nombreuses petites diodes qui s'allument et s'éteignent selon les différentes étapes de la fabrication. L'outillage qui équipe l'usine figure parmi les plus sophistiqués à l'échelle mondiale, pour ce type d'activité. Des matières premières, en grande partie importées d'Europe ou d'Amérique du nord, sont ici transformées et traitées. A travers deux autres vastes salles s'étire une chaîne de travail, semblable à beaucoup d'autres: les ouvriers sont postés le long d'un tapis roulant sur lequel est effectué le conditionnement d'un premier type de marchandises. Un second produit est conditionné sur une autre machine, située dans une salle isolée pour des raisons de normes sanitaires. Si le directeur général revendique l'exemplarité de sa firme, pour souligner la sienne propre, ce n'est cependant pas uniquement en raison des supports matériels de l'activité, notable dans un environnement où de nombreuses entreprises, quelle que soit l'origine de leurs capitaux, fonctionnent avec un équipement totalement obsolète. L'usine a été créée dans la seconde moitié d'une décennie marquée par une récession économique brutale et l'austérité des plans d'ajustement structurel, alors que les licenciements se multiplient. Nyamien se targue d'être l'un des rares industriels ivoiriens à avoir fondé une entreprise de cette taille: en 1991 le capital dépasse le milliard de francs Cfa tandis que le chiffre d' affaires avoisine les huit milliards2. La firme, société anonyme, a été constituée à l'aide de capitaux ivoiriens, sénégalais, français, sur un financement accordé par des institutions bancaires de grande envergure spécialisées dans le financement d'opérations de développement: une banque internationale (qui sera simplement désignée par le sigle BIN) et une banque interafricaine (désormais BIA). La Subsi met en œuyre des accords de « coopération nord-sud », avec

2 Nous fournissons tous les chiffres monétaires en francs Cfa. Cette monnaie est à parité fixe avec le franc français. Jusqu'en janvier 1994: 1 Fcfa = 0,02 Ff ou, si l'on préfère, 50 Fcfa = 1 Ff. Un milliard de francs Cfa équivaut donc à vingt millions de francs français en 1993.

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une firme française, mais aussi « sud-sud» avec une usine sénégalaise. L'entreprise a obtenu une fraction importante du marché sur lequel elle évolue. La transformation locale des produits qu'elle fabrique et conditionne est une nouveauté. Ils concurrencent les importations organisées par une firme transnationale très bien implantée en Côte-d'Ivoire et qui figure parmi les plus puissants groupes agro-alimentaires au niveau mondial: ce groupe sera désigné MNC (Multinationale concurrente). La compétition entre les deux entreprises est, en 1991, transposée en spectacles quotidiens sous la forme d'un affrontement de spots publicitaires télévisés. Tous ces facteurs situent la Subsi comme une réalisation d'exception. Ils prennent ce sens en regard d'une conjoncture économique récessive persistante dont le dépassement est supposé relever d'une reprise des investissements privés, en particulier « nationaux », invoqués aussi inlassablement que vainement par les autorités publiques ou les institutions financières internationales. Les entreprises considérées comme «grandes », c'est-à-dire employant plus de cinquante salariés, et «modernes », dans le sens d'une conformité au plan comptable officiel, étaient pour toute la Côte-d'Ivoire au nombre d'environ 400 en 1985, tous secteurs d'activité confondus. La période 1978-1985 se caractérise en outre par une diminution très nette de l'importance en termes absolu et relatif de ce type d'entreprises puisque leur nombre était, juste avant la récession qui débute la décennie quatre-vingt, proche de 6003. En 1986, sur 2358 entreprises «modernes» de toutes tailles recensées par la Banque des données financières, 954 (soit 40%) étaient détenues en totalité, en majorité ou seulement très partiellement par des agents privés ivoiriens. 16% de ces entreprises, soit environ 150, évoluaient dans le secteur industriel. Les entreprises dans ce type d'activité fondées, dirigées et détenues majoritairement par des industriels ivoiriens sont au mieux quelques dizaines, et la plupart des dirigeants-fondateurs de firmes de quelque impor'tance sont simultanément des hommes politiques. On soulignera en contraste que 60% des entreprises considérées comme « modernes» en Côte-d'Ivoire sont absolument démunies de toute participation ivoirienne privée et que 29% de ces 1404 unités se

3 Source: Banque des données financières. Ces statistiques ont été réunies et traitées par Xavier Oudin (1985); elles ont été reconsidérées, comparées avec d'autres sources et mises en perspective par Yves-André Fauré (1989).

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situent dans le secteur secondaire. Rappelons en outre que depuis une vingtaine d'années, les capitaux ivoiriens privés ne représentent globalement qu'entre 8 et 12% de l'ensemble des parts de capital, le retrait relatif des capitaux étrangers (d'origine surtout européenne) ayant été dans l'ensemble compensé par les investissements publics dont la proportion culmine à 56% de l'ensemble des capitaux en 1983. Cette tendance s'est ensuite inversée sans que la fraction ivoirienne et privée des parts de capital ne progresse de façon significative4. La Subsi employait 220 salariés en 1991, un peu plus de 180 à la fin de l'enquête, en 1993. Ces deux cents personnes en moyenne sont réparties en une trentaine de cadres et un nombre équivalent d'agents de maîtrise. Les cent -quarante restantes entrent dans la catégorie «employés et ouvriers»: agents de bureau de niveau subalterne, vendeurs et personnel d'exécution de l'usine. Les ateliers de production occupent une centaine de travailleurs: deux directeurs, une demi-douzaine de cadres, une dizaine d'agents de maîtrise et à peu près quatre-vingts ouvriers. Les services administratifs et financiers incluent une cinquantaine d'agents de tout niveau hiérarchique; le département commercial en compte à peu près autant, dont une trentaine de vendeurs. Les rapports entre les actionnaires, mais aussi les accords de coopération conclus avec des entreprises française et sénégalaise (toutes deux actionnaires également) déterminent une «assistance technique» et commerciale et conditionnent la présence dans l'entreprise de cadres et de directeurs «expatriés»: un nombre changeant de Français (cinq en 1991, auxquels s'ajoutent quelques autres employés hors du cadre de cette «coopération»; quatre puis deux en 1993) mais aussi, ce qui est une situation exceptionnelle, deux ingénieurs de nationalités sénégalaise et malienne détachés de l'entreprise partenaire située à Dakar. Un bref bilan de l'activité de l'entreprise durant les années 1991-93 permettra au lecteur d'avoir une compréhension rapide
4 Les chiffres ici sommairement présentés sont tirés d'un article récent d'YvesAndré Fauré (l994b). Ces données datant de 1986 ont été recueillies et traitées grâce à un accès exceptionnel aux informations de la Banque des données financières. La Centrale des bilans, publication annuelle de cette institution reste en général à un niveau d'agrégation qui ne permet pas une telle précision. Ajoutons en outre que cette administration a interrompu le traitement et l'édition de ses données après 1986.

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de la situation dans laquelle a pris place l'enquête. L'exposé est au conditionnel puisque le rejet des responsabilités des contre-performances sur tels ou tels acteurs ou catégories d'acteurs est bien évidemment l'une des formes que prennent les conflits dans la Subsi. Sur un plan strictement technique, la maîtrise de l'outil et des paramètres de production semble, si l'on en croit les dirigeants, excellente. Des problèmes de qualité des produits finis et de maintenance, qui surgissent épidosiquement, seraient dus essentiellement aux difficultés d'approvisionnement en matières premières et en pièces mécaniques provoquées par un défaut de trésorerie. En termes de marché, l'entreprise a rapidement représenté un cinquième du volume total des ventes sur l'une des marchandises qui est également fabriquée localement (une fraction marginale est importée) par une demi-douzaine de firmes industrielles de moindre envergure et par un très grand nombre d'unités artisanales. Ces ventes représentent environ 10% du chiffre d'affaires de la Subsi. Du second produit, la firme retire 90% de son chiffre d'affaires et a obtenu, grâce à une mesure de protection imposée par les pouvoirs publics, environ 60% du marché; les 40% restant sont entièrement importés par MNC, ainsi que par un autre groupe agro-alimentaire et de nombreux opérateurs qui ont profité des opportunités offertes par un système de quotas pour s'insérer dans cette filière. Les difficultés apparaissent lorsque l'on examine la situation financière de l'entreprise: depuis l'origine elle est déficitaire, dans des proportions qui dépassent largement les prévisions établies au départ. Le défaut de trésorerie est d'une importance telle qu'il handicape les possibilités d'approvisionnement. Malgré la protection dont elle bénéficie, la Subsi fonctionne donc en dessous de sa capacité de production (et de distribution) et ne parvient pas à atteindre le seuil de rentabilité qui permettrait de rompre avec les déficits accumulés. En 1991, soit deux ans après le début de l'activité, le directeur financier disait que la Subsi était « virtuellement en faillite» mais l'entreprise a néanmoins survécu à l'aggravation de sa situation financière jusqu'en 1993 et un redressement relatif a suivi à partir de 1994. Il n'est pas inutile de préciser, après la présentation de cette entreprise et l'évocation des difficultés auxquelles se trouvent confrontés ses acteurs (dirigeants, actionnaires ou employés subalternes) que la démarche adoptée n'a pas été d'identifier les « problèmes» et leurs causes, à la manière des approches finalisées de la sociologie des organisations ou des sciences de gestion. Pour

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autant, la perspective anthropologique, qui vise à produire un éclairage sur les modes d'édification des rapports sociaux dans une configuration singulière, ne peut manquer de rencontrer, à d'autres niveaux, les questions de décideurs, gestionnaires ou économistes. La quête d'efficacité analytique impose néanmoins que l'ethnologue ne se laisse pas enfermer dans la logique productive. Réduite à une finalité économique qui tend à être postulée avec plus de conviction dans la conjoncture idéologique actuelle, identifiée aux techniques de production et d'organisation du travail, l'entreprise perdrait tout son intérêt pour une recherche soucieuse d' appréhender, dans leur globalité et dans la diversité des dimensions et des lieux où elles se manifestent, les formes d'élaboration de la domination dans les sociétés actuelles. Cette précision étant énoncée, rappelons que dans toute enquête ethnologique, l'implication du chercheur dans les rapports sociaux qui constituent l'objet même de la recherche est simultanément le moyen de produire une connaissance. L'analyse de ses relations avec les acteurs du champ d'investigation relève par conséquent d'une nécessité de méthode et ne peut être dissociée de l'ensemble du travail; en retour, cet examen permet d'éclairer les enjeux et les logiques en vigueur dans l'unité micro sociale observée. En second lieu, il convient de constater que la subjectivité du chercheur est sollicitée constamment tout au long de l'enquête. Si la maîtrise de tels engagements s'impose comme dans toute démarche scientifique, cela procède cependant d'un travail sur soi qui est loin d'être évident. Quelle que soit la «neutralité» à laquelle il prétend, l'ethnologue se trouve bien être un acteur parmi d'autres, assigné à occuper symboliquement une position dans le champ social qu'il étudie. Ces précisions sur l'insertion de l'ethnologue sur son « terrain» constituent une manière de réinscrire ses propres engagements dans le traitement de l'enquête, pour mieux s'en dégager. L'analyse de telles implications n'est pas le préalable à l'examen des matériaux recueillis, ainsi que sa position en tête de ce texte pourrait le laisser croire, elle en est l'un des résultats. En éclairant les enjeux essentiels autour desquels s'organisent les rapports dans l'entreprise, elle fournit les pistes à suivre pour construire l'objet de la recherche.
Insertion de l'ethnologue dans l'entreprise

C'est donc en juillet 1991 que les premiers contacts avec le directeur général et fondateur de la Subsi ont été établis. Celui-ci me

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présente presque aussitôt au directeur financier, Martin: un cadre « expatrié» français. Cette rencontre avec les deux directeurs est déjà significative des processus sociaux en œuvre dans l'entreprise. Ni l'un ni l'autre de ces acteurs ne manifestent le moindre intérêt pour les résultats à venir de l'enquête, ou simplement les interrogations qu'elle peut susciter. En revanche, l'interaction avec l'ethnologue provoque de part et d'autre une énonciation flattée. Le directeur général est âgé d'une quarantaine d'années. C'est un homme d'allure élancée, toujours vêtu très simplement d'un « complet », ce costume «africain» très particulier, invariablement de couleur neutre et dont la veste, à manches courtes, est en fait une chemise. Nyamien se montre volontiers accueillant, chaleureux, volubile, ne perdant jamais le fil de son discours, même lorsqu'il est interrompu par un visiteur ou un appel téléphonique. Il dramatise tout aussi bien des accès de colère terribles, figeant alors ses subordonnés dans une épouvante qui les prive de toute répartie. Il se révèle enchanté de l'occasion offerte de livrer le récit de la création de l'entreprise auprès d'un interlocuteur qui contribue par sa seule écoute à donner sens à ce qu'il considère avec fierté comme une véritable prouesse: le chercheur devient le témoin privilégié d'une gloire conquise essentiellement contre la domination des firmes « occidentales» sur les économies « africaines ». L'appartenance de l'ethnologue à ce monde des anciens dominants, assignant l'Afrique à son infériorité, est soulignée indirectement, par exemple lorsque le chef d'entreprise lui retourne non sans ironie une image déformée de la problématique annoncée: « savoir si les entrepreneurs baoulé sont meilleurs que les Dioula ou les AgniS. » Le «créateur d'entreprise» accepte donc de bon gré une étude qui le valorise du point de vue de l'enjeu symbolique essentiel de 1'« ivoirisation» des entreprises, tout en renvoyant l'ethnologue à l'insignifiance qu'il attribue avec ostentation à son travail. L'une et l'autre attitudes sont déjà une tentative d'inversion d'une hiérarchie imaginaire figée dans une traduction ethnicisée de rapports économiques et politiques internationaux. Si le directeur général se montre intarissable sur le thème de l'histoire de la firme, il est cependant moins enthousiaste à parler de la marche concrète de ses affaires et, dans une manifestation de supériorité et de détachement apparent, délègue son pouvoir d' éloS Dans les explications données sur l'enquête, il n'a jamais été question d'appréhender entreprises ou entrepreneurs sous l'angle de l'appartenance ethnique.

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cution en orientant l'ethnologue vers le directeur financier pour tout. ce qui relève du domaine «technique ». Il tend à se montrer ainsi comme un chef d'entreprise «moderne» avec une insistance d'autant plus remarquable qu'il ne peut ignorer que son adjoint va tenir un discours totalement opposé. De son côté, Martin décrit en effet l'entreprise et son fondateur sous un jour inverse en leur assignant la négativité du «milieu» africain. Inscrivant d'emblée l'ethnologue dans une relation de connivence établie sur la base de leur origine commune et prenant acte de sa jeunesse et de son statut d'étudiant, il se met sans délai à lui enseigner avec force détails ce que 1'« entreprise africaine» a de typique et d'exotique. La situation financière jugée catastrophique de la Subsi justifie à la fois sa position propre d'« expert» récemment nommé pour redresser les comptes et semble démontrer à ses yeux la nécessité d'une mise sous tutelle occidentale généralisée des firmes «africaines» condamnées sans cela à une faillite irrémédiable. Aux deux directeurs correspondent donc deux discours inversés qui ont pour point commun de traduire le conflit symbolique, ancré dans le rapport hiérarchique Europe/Afrique, que met en scène cette dyarchie antagonique. Cette première phase d'investigation a consisté en une étude rapide dont l'objectif était une simple identification de l'entreprise. Ainsi qu'il en avait été invité par le chef d'entreprise, le directeur financier a, au cours des quelques semaines d'enquête, servi d'intermédiaire pour me permettre d'entrer en relation avec d'autres responsables de service ainsi qu'avec trois délégués du personnel. Plus d'un an après et dans la continuité de ces premières démarches, un séjour de longue durée à Abidjan m'a permis de reprendre la recherche de terrain. Contacté à nouveau en novembre 1992 afin d'obtenir son accord pour que la Subsi soit le terrain d'une enquête prolongée, Nyamien a accepté sans manifester la moindre réticence mais sans saisir toutes les implications d'une telle approche ni accepter de discuter des modalités pratiques de mon insertion dans l'entreprise. Martin avait quitté l'entreprise et deux directeurs avaient été recrutés en remplacement: Lazare, qui assumait véritablement la fonction de sous-directeur avec le titre de directeur du contrôle de gestion, et le nouveau directeur financier nommé Diomandé. Mais ce n'est ni vers l'un d'entre eux, ni vers l'un des directeurs que j'avais rencontrés en 1991 que Nyamien m'a dirigé. Il m'a simplement convié à mettre au point l'enquête avec un «coopérant du service national» français employé dans l'usine, dans le cadre d'un accord d'assistance technique conclu

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avec l'actionnaire français. Si, l'année précédente, l'ancien directeur financier s'était impliqué dans l'enquête en assurant l'entrée dans l'entreprise de l'ethnologue, Ie jeune «coopérant» de la Subsi n'est pas en position de jouer un tel rôle. Il est d'autant plus embarrassé que son contrat se termine trois semaines plus tard. Que l'ethnologue soit ainsi assigné à une position symbolique déterminée par son origine témoigne à nouveau de la prégnance dans l'entreprise de tels schémas d'ethnicisation des rapports
SOCIaUX.

Je décide donc de me faire introduire auprès du chef du personnel déjà rencontré en 1991 qui, informé de l'autorisation donnée par le directeur général, accepte sans enthousiasme de m'installer dans le bureau étroit que partagent déjà ses trois subordonnés. La situation de totale autonomie qui semblait résulter de cette situation a pourtant faillie être remise en question lorsque le nouveau responsable juridique, recruté deux semaines auparavant après avoir exercé la profession de consultant dans un cabinet de conseils dont le directeur du contrôle de gestion est également issu, tente d'imposer un contrôle strict de tous mes déplacements et de tous les entretiens avec les salariés. Ces conditions absolument inacceptables me conduisent donc à demander une nouvelle entrevue à Nyamien. Ce dernier fait simplement appeler ce cadre dans son bureau pour lui déclarer: «tu lui fous la paix », avant de nous congédier l'un et l'autre sans plus de précisions. Même si elle est à l'origine encouragée par Nyamien, regrettant peut-être la liberté conférée au chercheur parce qu'elle ne permet aucune maîtrise de l'image qui pourrait être produite de l'entreprise, il ne fait aucun doute que l'initiative du responsable juridique est le résultat d'une volonté personnelle de s'emparer de l'enquête comme d'un moyen d'asseoir sa toute récente position. L'effet pratique immédiat de cet incident a été de donner la plus grande autonomie possible à l'ethnologue, sa présence et ses déplacements dans l'entreprise ne faisant plus l'objet d'aucune condition. Attardons-nous néanmoins sur la signification de ce désaveu. La volonté, pour un observateur extérieur, français, d'enquêter dans une entreprise dirigée par des cadres ivoiriens et soumise à des problèmes financiers importants, prend immédiatement le sens, poùr les acteurs qui dirigent les services comptables en particulier, d'une réaffirmation de la supériorité occidentale et d'une potentielle accusation d'incompétence. L'intervention de Nyamien, qui donnait tort au responsable juridique sans souci de ménager sa susceptibilité, autorise de surcroît l'ethnologue à contourner leur

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autorité, dans une situation de compétitions très vives entre les directeurs des services administratifs et financiers. En particulier, Lazare qui occupe un poste équivalent à celui du sous-directeur et dont le responsable juridique est un ancien collègue, ne cachera pas par la suite sa méfiance vis-à-vis de l'ethnologue et son agacement face à son intrusion dans l'entreprise. Les conditions dans lesquelles l'ethnologue peut effectuer son enquête resteront indéterminées. Cela implique qu'aucune limite ne lui est explicitement signifiée mais également que l'accès aux documents ou même aux salariés ne lui est pas davantage garanti. Le désaveu du responsable juridique par le directeur général lui confère une totale liberté de mouvement et d'investigation dans l'entreprise, mais l'hostilité que lui vouent certains directeurs et leurs subordonnés constituent de réelles difficultés, en particulier dans les services administratifs. Certains salariés demanderont, avant qu'un rendez-vous ne soit fixé pour un entretien, qu'une demande d'autorisation soit spécialement formulée auprès de leur chef de service, démarche que j'ai refusée. Dans les premiers mois de l'enquête, j'utilise amplement l'accueil offert dans le service du personnel, qui me permet de consulter les listes des personnes employées, mais surtout de repérer les allées et venues et parfois de prendre quelques notes. L'occupation de cet espace fournit un poste d'observation très appréciable puisque des salariés ou les délégués se succèdent continuellement dans le bureau du chef du personnel pour lui exposer des problèmes de toute nature. Il s'agit également d'un lieu adéquat pour provoquer des rencontres, s'informer sur les conflits individuels ou collectifs. D'autre part, des attroupements d'ouvriers se forment devant le bureau au début de chaque mois, pour demander le règlement des salaires, immanquablement en retard. Il est donc possible de suivre en partie les étapes du paiement des rémunérations et d'observer les déplacements de salariés ou de leurs représentants entre le service du personnel et les bureaux des responsables financiers. Enfin, le voisinage immédiat des vestiaires du personnel de l'usine offre des occasions nombreuses d'engager librement des discussions, lorsque l'activité est interrompue dans les ateliers comme il est fréquent durant la période de l'enquête. Je suis néanmoins amené à prendre de la distance avec ce bureau étroit, déjà occupé par trois personnes, qui ne peut être propice aux entretiens et. encourage l'assimilation tendancielle de ma présence à celle d'un stagiaire du service du personnel.

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Bien qu'aucun délai ne m'ait été communiqué pour réaliser l'enquête - «tu restes autant que tu veux », m'a simplement dit Nyamien - l'hostilité que me portent certains cadres de la direction financière me fait ressentir la précarité de ma situation, malaise qui s'accentue à mesure que le temps s'écoule. Je suis en fait tout juste toléré dans l'entreprise et, si les employés que je connais bien et qui m'accordent leur amitié m'accueillent chaleureusement, en revanche je n'ose risquer d'être trop fréquemment aperçu par les responsables des différents services, qui pourraient à tout moment me reprocher de perturber le travail. Pendant dix mois, je mène donc cette enquête en m'interdisant d'interrompre les salariés au travail. Durant les premiers mois, j'arrive le matin et repars le soir, tous les jours, puis un jour sur deux. Avec l'autorisation du chef du personnel, je prends mes repas à la cantine, qui s'avère un autre espace d'observation privilégié. Par la suite, je réduis la fréquence de mes visites et la durée journalière de ma présence dans les locaux de la Subsi. Dans les derniers mois, je n'y reste plus que quelques heures par jour, environ deux fois par semaine. Cette observation directe dans l'entreprise alterne toutefois avec des visites plus fréquentes sur les lieux de résidence des salariés. J'estime l'enquête terminée vers le mois de juillet: les discussions semblent alors redondantes. Néanmoins, à ce moment la situation financière de la Subsi continue à se dégrader, le recrutement d'un nouveau directeur général est prévu, un «plan de restructuration» comprenant la création d'une filiale est théoriquement en œuvre et, pour finir, les nouvelles élections des délégués du personnel doivent avoir lieu en septembre (elles seront finalement ajournées). Pour ces raisons, parmi d'autres, la prolongation de ma présence devient un moyen d'observer directement les changements qui doivent intervenir et semblent de nature à modifier la structure interne des rapports. Ce n'est que lorsque, croisant Nyamien au détour d'un couloir, il m'enjoint à mettre un terme à mon séjour dans l'entreprise, que je me résoudrai à le faire. Nous sommes alors au milieu du mois de septembre, quelques semaines avant que le nouveau directeur général français ne prenne ses fonctions. Cependant, le maintien de relations avec certains employés me permettra de suivre l'évolution de la Subsi jusqu'en 1995.

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L'enquête:

médiation symbolique des antagonismes

Français, extérieur à la société locale comme à l'entreprise, l'ethnologue est dès le début de l'enquête édifié par les sujets en porteur des normes imaginaires du fonctionnement et de l'organisation des entreprises, produites comme attribut essentialisé de l'Occident. Sa position le constitue en quelque sorte en miroir renvoyant l'écart entre ce qui est pratiqué et ce qui devrait l'être, dans les conceptions que les acteurs se font d'une organisation orthodoxe: le manque de rigueur, tant dans la répartition du travail que dans la gestion financière, est l'un des reproches récurrents à l'encontre des dominants autochtones. Ainsi, vis-à-vis de l'observateur extérieur, les stratégies se différencient de façon significative autour d'un enjeu identique qu'elles contribuent à mettre à jour. Elles peuvent être rapidement regroupées en deux types d'attitudes face à l'enquête. Les acteurs en position inférieure investissent la relation d'enquête dans laquelle ils trouvent le moyen d'une dénonciation des dirigeants autochtones, reproduisant en l'actualisant symboliquement à travers l'ethnologue et dans le contexte spécifique de l'entreprise, l'accusation d'infériorité produite par l'ancien dominant «blanc ». La relation à l'anthropologue est ainsi mise à profit pour souligner les écarts aux normes, le plaçant dans la position d' arbitre ou de témoin extérieur de conditions de travail inacceptables ou, par exemple, du non respect de la législation et de la Convention collective interprofessionnelle. Une telle attitude culmine chez certains ouvriers, dans une mise en accusation accablante des dirigeants de l'entreprise qui se résume fréquemment dans la formule: « ici rien n'est fait normalement », exprimée exactement en ces termes ou par un stéréotype analogue. Ces acteurs (essentiellement les ouvriers) s'emploient à édifier leur relation à l'ethnologue en le situant comme agent extérieur à l'entreprise et statutairement supérieur. La légitimité de sa recherche trouve à leurs yeux ses fondements dans l'autorité des normes de l'ancienne puissance coloniale dont il ressortit. Ainsi réappropriée et traduite, l'enquête est d'autant mieux perçue qu'elle est utilisée à instruire un procès symbolique contre les dirigeants de l' entreprise, l'ethnologue étant réinvesti du rôle de juge, médiatisant, par son écoute, une condamnation sans appel. Les acteurs en position dominante (directeurs ou cadres

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