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Histoire des chrétiens d'Orient

De
254 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 111
EAN13 : 9782296300378
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Histoire des chrétiens d'Orient

COLLECTION

"COMPRENDRE

LE MOYEN-ORIENT" CHAGNOLLAUD

dirigée par Jean-Paul

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui, il est le théâtre de tant de' drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus "compliqué" que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

@Editions L'Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3116-X

Jean-Michel

BILLIOUD

Histoire
des cfirétiens dJOrlent
Préfaœ d£

Monseigneur Jean Maksud
Directeur Général de l'Œuvre d'Orient

Editions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

Titres déjà parus dans la même collection
Abdelli-Pasquier Fadhel, La banque arabe de développement économique en Afrique et la coopération arabo-africaine, 1991. Bendelac Jacques, Israël à crédit, 1995. Bensimon Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël, 1989. Bensimon Doris, Religion et Etat en Israël, 1992. Besson Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. Blanc Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. Blin Louis (sous la direction de), L'économie égyptienne. Libéralisation et insertion dans le marché mondial, 1993. Bokova Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat (19251927), 1990. Chagnollaud Jean-Paul et Gresh Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. Chagnollaud Jean-Paul. Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. Chesnot Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993. Cornand Jocelyne, L'entrepreneur et l'Etat en Syrie. Le secteur privé du textile à Alep, 1994. De George Gérard, Damas, des Ottomans à nos jours, 1994. Desmet-Grégoire Hélène, Le Divan magique. L'Orient turc en France au XVIIlème siècle, 1994. El Ezzi Ghassan, L'invasion israélienne du Liban, 1990. Ferjani Mohammed-Chérif, Islamisme, laïcité et droits de l'homme, 1991. Essid Hamadi. Chronique du Monde arabe (1987-1991). 1992. Fiore Annie, Rêves d'indépendance. Chronique du peuple de l'Intifada, 1994. Giardina Andrea, Liverani Mario, AmoreUi Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. Gouraud Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie (1919-1923), 1992. Graz Liesl, Le Golfe des turbulences, 1989. Halkawt Hakim, Les Kurdes par-delà l'exode, 1992. Hamilton A.-M., Ma route à travers le Kurdistan irakien, 1994. Hautpoul Jean-Marcel, Les dessous du tchador. La vie quotidienne en Iran selon le rêve de Khomeini, 1994. Heuzé Gérard, Iran aufil des jours, 1990. Ishow Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. Jacquemet Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer: le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. Jeandet Noël, Un Golfe pour trois rêves, 1992. Labaki Boutros et Abou Rjeily Khalil, Bilan des guerres du Liban, 1993. Maatouk Frédéric, Les contradictions de la sociologie arabe, 1992. Mahdi Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en Islam: l'Irak, 1991. Makhlouf Hassane, Culture et trafic rk drogue au Liban, 1994. (suite de la liste enfin d'ouvrage)

A Fabienne, Baptiste et Mathilde

PREFACE

Comment retracer en deux cents pages l'histoire des différentes communautés chrétiennes au Moyen-Orient? C'est le défi relevé par Jean-Michel Billioud tout en sachant bien que chacun des chapitres de cette histoire demanderait de plus longs développements. L'intérêt du livre est d'abord et avant tout de rappeler à notre mémoire d'Occidentaux l'existence de communautés chrétiennes dans cette région du Moyen-Orient trop souvent vue comme "terre d'Islam" par nos médias. Rares sont en effet les journaux ou revues qui, traitant des événements politiques du Proche-Orient, mentionnent l'existence et le rôle des chrétiens. Exception faite pour le Liban, mais trop souvent alors pour critiquer ou même condamner les agissements de certains d'entre eux. Lorsqu'il met le pied en Terre Sainte notamment mais aussi au Liban, en Syrie ou ailleurs, le pèlerin ou le voyageur est surpris et dérouté dès qu'il essaie de s'y retrouver parmi les différentes .t;:gIises orientales qu'il découvre. Cette mosaïque complexe d'Eglises, orthodoxes ou catholiques, déconcerte tant par leur origine que par leurs rites séculaires. Elles sont le résultat des hérésies ou des schismes qui ont divisé l'Eglise au cours du Vème siècle et aux XIème et XIIème siècles. Sous l'action de Rome et des missionnaires latins et aussi sous la pression de certaines puissances occidentales, des parties de ces Eglises séparées sont revenues à l'unité avec Rome. La chrétienté d'Orient, avec toute sa diversité et sa richesse, est bien "la première pierre de la chrétienté mondiale; elle émane de l'évangélisation des Apôtres et de la prédication des premiers disciples". Les Eglises catholiques orientales elles-mêmes ne sont pas des excroissances plus ou moins folkloriques ou originales de l'Eglise romaine latine. Elles font bien partie de ce patrimoine oriental, et si elles sont retournées à l'unité avec Rome, elles se sont toujours défendues contre les tentatives de latinisation et

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ont lutté pour la sauvegarde et le maintien de leurs rites ancestraux. L'un des plus ardents défenseurs de ces Eglises orientales, à l'époque du concile Vatican II, fut Sa Béatitude Maximos IV Sayeg dont Jean-Michel BiIlioud nous rapporte certaines phrases éloquentes. C'est donc avec respect et infiniment de reconnaissance que nous les découvrons dans ces pages car c'est à elles que nous sommes redevables d'avoir été, à notre tour, évangélisés. Si ces Eglises ont perdu à une époque une grande pattie de leur vigueur et de leurs effectifs, n'oublions pas qu'elles ont été submergées par l'arrivée de l'Islam au VIIème siècle. Malgré cela, elles ont résisté avec plus ou moins de bonheur et, le plus souvent en s'arabisant, elles ont pu se maintenir contre vents et marées comme par exemple en Egypte, alors qu'en Mrique du Nord l'Eglise disparaissait. Devenues minoritaires dans ce "dar el islam", traitées en "dhimmi" et parfois même humiliées, ces communautés chrétiennes ont joué un rôle important - qu'elles revenJliquent à juste titre - dans la recherche de l'indépendance des Etats où elles vivaient et dans la renaissance culturelle arabe. Nationalisme et arabité ont été les maître-mots de leurs revendications pour obtenir la reconnaissance de leurs droits de citoyens à part entière. Devant l'émigration qui affecte certains pays du MoyenOrient pour des motivations économiques, politiques ou religieuses, ces communautés s'étiolent peu à peu. Les patriarches catholiques orientaux s'inquiètent de cette hémorragie qui fait que leurs chrétiens sont maintenant plus nombreux en diaspora que dans leur pays d'origine. Ces communautés sont-elles alors condamnées à survivre lamentablement chez elles jusqu'à l'extinction totale ou à prendre le chemin de l'exil vers des pays de plus grande liberté où elles risquent là aussi de disparaître? A l'opposé de certains auteurs qui n'hésitent pas à parler de la mort de ces chrétientés, Jean-Michel BiIlioud témoigne qu'elles ont encore un avenir devant elles, et un avenir prometteur, à certaines conditions cependant. Il est bien évident d'abord que le sort des chrétiens du Moyen-Orient dépend du règlement des conflits dans lesquels ils sont impliqués de par leur seule présence. Mais l'avenir de ces communautés passe de plus en plus par un renforcement de l'unité et de l'oecuménisme à tous les niveaux. A la base de ce mouvement qui est en marche et dont nous pouvons voir déjà les effets, il est nécessaire que ces 8

chrétiens retrouvent leur dynamisme spirituel en évitant de tomber dans les vieux pièges de l'argent et du pouvoir, qu'ils sortent de leur isolement pour apprendre à se reconnat"tre et à se respecter - sans prosélytisme de part et d'autre - et qu'ils retrouvent la "communion de la charité" qui fera d'eux des frères en Jésus-Christ. Minoritaires depuis des siècles mais habitués à ce monde musulman au sein duquel ils sont appelés à vivre par nécessité - qu'ils le veuillent ou non -, les chrétiens du Moyen-Orient doivent retrouver cette convivialité avec leurs frères musulmans qu'ils ont connue à certaines époques. Les Patriarches catholiques d'Orient, dans leur déclaration d'août 1991, ont affirmé: "Notre convivialité au long des siècles représente, malgré toutes les difficultés, le terrain solide sur lequel il nous revient d'établir notre action commune, présente et future, au service d'une société égalitaire et harmonieuse, où nul ne se sent, quel qu'il soit, étranger ou rejeté". Je me réjouis de cette note d'espoir que Jean-Michel Billioud réussit à nous transmettre à travers cette "Histoire des chrétiens d'Orient" et souhaite que son livre donne envie à ses lecteurs de connaître encore davantage nos frères chrétiens d'Orient qui ont tant besoin de notre aide fraternelle et de notre amitié. Monseigneur Jean Maksud Directeur Général de l'Œuvre d'Orient

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INTRODUCTION

Chrétiens du Proche-Orient ou du Moyen-Orient, chrétiens du monde arabe, christianisme oriental, quels que soient les qualificatifs et ils ne manquent pas, la connaissance de ces frères en religion reste bien souvent partielle pour le chrétien du monde occidental, effrayé ou intrigué par les usages rituels et par la complexité apparente des structures ecclésiastiques des Eglises d'Orient. Occulté à partir des années 1970 par la surmédiatisation des conflits libanais, le paysage chrétien moyen-oriental se limite en effet pour beaucoup aux communautés libanaises et parmi celles-ci au seul monde maronite, plus proche de notre sensibilité occidentale par l'histoire et la culture. Peu de gens sont conscients de l'existence mais surtout de l'importance numérique de ces Eglises chrétiennes, orthodoxes, catholiques ou protestantes, dans une région qui semble presque entièrement convertie à l'Islam. Pourtant certaines d'entre elles sont fortes de plusieurs millions de fidèles et leurs complexités qui dérangent prouvent simplement la richesse d'un passé tumultueux qui les a amenées à s(. scinder en une multitude de rites différents. En 1916, Nadra Moutran dans son ouvrage-réquisitoire La Syrie de demain ne faisait pas un autre constat: "On les connaît mal en France, ou on ne les connaît pas; certains, et des mieux informés, ne conçoivent pas qu'on puisse être Grec et catholique en même temps. D'autres, quand vous leur parlez des chrétiens de Syrie, s'étonnent d'apprendre qu'il puissent y avoir d'autres chrétiens que les Maronites: pour eux, tout ce qui est chrétien, en Orient, doit être ou maronite, ou, à la rigueur, schismatique, comme tout ce qui est musulman doit être turc. On a beau leur affirmer que, en dehors des Maronites, il y a des Grecs, des Arméniens, des Syriaques, des Chaldéens, des Coptes, panagés eux-mêmes en catholiques et non-catholiques, qu'en dehors des musulmans turcs, il existe des musulmans 11

arabes, persans, afghans, indiens, berbères et chinois: ils n'en veulent rien savoir, car c'est pour eux trop compliqué. Ils voudraient que les éléments s'adaptassent à leur conception simplifiée. " L'incompréhension occidentale, accentuée par les bouleversements politiques du XXème siècle, n'a guère évolué. Or, la chrétienté que nous allons explorer n'est pas la petite soeur débile de l'Eglise romaine, mais bien sa mère, riche de liturgies magnifiques et d'institutions originales, première pierre de la chrétienté mondiale et foyer des huit premiers conciles. La mosaïque! des rites orientaux, contrairement à une idée trop largement répandue, n'est pas issue de l'activité des missions de l'époque moderne, qui auraient laissé ici et là des formes dégénérées du christianisme latin mais émane plus simplement de l'évangélisation des apôtres et de la prédication des premiers disciples. Ex oriente lux: c'est d'Orient qu'est venue la lumière. Avant d'aborder ces histoires nombreuses, il convient de préciser le champ d'investigation de notre étude dans ces lieux où Histoire et Géographie n'ont cessé de se bousculer. ProcheOrient pour les uns puis Moyen-Orient à la mode anglosaxonne, la notion même du lieu géographique varie selon les écoles, les pays, les sensibilités et bien évidemment les partis pris politiques de chaque chercheur. L'espace politico-géographique que nous avons retenu comprend la Vallée du Nil, le Croissant fertile et la Péninsule arabique, ce qui en se basant sur les frontières actuelles se limite à l'Egypte, au Liban, à la Syrie, à Israël, à la Jordanie, à l'Irak et, par respect historique plus que géographique, à la Turquie. Nous rencontrerons parfois le Koweït, l'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes mais les chrétiens autochtones y sont pratiquement absents. Ces étendues complexes, où "l'Europe, l'Asie et l'Afrique se touchent et sont assez proches pour se parler d'un rivage à l'autre" selon la définition de Mgr Lagier, ne sauraient nous faire oublier la diaspora nombreuse, exilée de ces limites géographiques strictes vers les continents américain, européen, australien et asiatique et dont l'implication reste plus que jamais indispensable pour soutenir ceux qui ont choisi de ne pas fuir. Le Proche-Orient chrétien ainsi défini permet de distinguer
1 Terme contesté par certains spécialistes comme P. Rondot, l'un des plus grands, parce qu'il évoque quelque chose d'artificiel et de fragile.

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trois familles d'inégale importance de communautés relevant des mêmes fractures historiques et religieuses. La branche des Anciennes Eglises d'Orient! qui s'est séparée du tronc originel après les deux premiers rassemblements des hiérarchies chrétiennes. La branche monophysite composée des Eglises coptes, syriaques-jacobites et arméniennes et, hors de notre paysage, éthiopienne, qui a refusé en 451 les formules dogmatiques du concile de Chalcédoine et les prétentions de l'Eglise de Constantinople. La branche chalcédonienne représentée par l'Eglise grecque ou melkite, inspiratrice du concile de 451. A coté de ces Eglises, la communauté maronite propose une chrétienté originale, parfaitement orientale tout en restant très proche de l'Occident latin. Ce schéma, pour complexe qu'il soit, n'en reste pas moins lapidaire. Il ne représente que la toile de fond de ce chefd'œuvre de ramification puisqu'en 1054, l'officialisation du schisme entre Rome et Constantinople va séparer chacune de ces Eglises en fractions catholiques et orthodoxes, séparation qui sera sui vie entre le XVIIème siècle et le XVIIIème siècle par le rattachement d'une partie de ces chrétiens orientaux aux Eglises issues de la Réforme grâce au prosélytisme anglais, américain et prussien et à l'Eglise latine implantée depuis les croisades mais dont l'influence ne devient réelle qu'avec la deuxième vague des missions. Cette étude à vocation pédagogique large veut présenter ces différentes communautés, premières nées de la parole du Christ, sous un éclairage historique, politique, religieux et culturel. Elle s'efforcera de retracer les différentes articulations de l'histoire particulièrement mouvementée du Proche-Orient en conservant au premier plan le développement, les fractures et l'unité du monde chrétien confronté dans un défi historique et doctrinal au monde musulman. Cet ouvrage ne sera complet qu'en l'associant à un dossier de cartes précises des mouvements géographiques des Eglises, des missions apostoliques aux migrations forcées, de chiffres et de statistiques concrètes sur l'évolution de la vitalité de ces communautés et enfin par des témoignages sur la vie quotidienne. des chrétiens et leurs différentes attitudes devant le fait historique et politique.
l Ou Eglises des deux conciles. Les assyro-chaldéens portent également, selon leur rite particulier, le nom de nestoriens ou de chaldéens.
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Il existe assurément plusieurs chemins possibles pour appréhender ce sujet sensible: l'étude par nations, par familles ou par grandes étapes historiques. Il nous a semblé indispensable de suivre un plan strictement chronologique pour arriver à assimiler le développement politique, ethnique et culturel de ces vingt siècles de l'Eglise chrétienne du ProcheOrient, sans quoi les attitudes passées et présentes du poumon oriental de l'Eglise comme aime à la qualifier le pape Jean-Paul II, n'auraient que peu de chance d'être clairement perçues. Nous verrons dans une première étape la progression historique du christianisme sur les traces des apôtres, son rapide développement puis sa séparation en branches de soeurs rivales. Le deuxième mouvement montrera l'attitude de ces Eglises confrontées pendant plus de la moitié de leur histoire à l'islam, dans une situation tout à fait nouvelle de communautés minoritaires tour à tour humiliées, utilisées ou protégées par le nouveau pouvoir. Nous y rencontrerons des personnages de la dimension de Jean Damascène, un des Pères de l'Eglise, magnifique figure de chrétien arabe, acteur de tout premier plan dans l'administration du Califat et d'autres témoins plus anonymes mais porteurs du message de la fraternité interreligieuse. Nous nous attarderons sur les relations entre les nouveaux maîtres musulmans de la région et les chrétientés orientales et occidentales et sur l'influence des communautés chrétiennes dans les luttes d'indépendance et dans les mouvements culturels et éducatifs du Proche-Orient. La dernière partie voudra, par des témoignages recueillis dans chaque communauté, rendre compte de la vie quotidienne des chrétiens au XXème siècle, devenus minoritaires sur la terre même de la naissance du Christ. Chaque communauté sera analysée tour à tour dans une présentation nationale qui suivra par commodité, mais non toujours scrupuleusement, les frontières actuelles. La conclusion enfin tentera de préciser la réalité du dialogue islamo-chrétien ou en d'autres termes, s'attachera à répondre à cette cruelle question: "Peut-on réellement envisager un avenir pour les chrétiens du Proche-Orient"?

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Situation actuelle et données chiffrées Définir avec assurance le nombre des chrétiens du ProcheOrient relève de l'utopie la plus complète. Les chiffres proposés par les gouvernements nient l'importance de ces minorités potentiellement dangereuses pour le pouvoir et dans le même temps, ces dernières, dans un mouvement parfaitement opposé, cherchent à augmenter inconsidérément le nombre de leurs fidèles pour valoriser leur statut auprès des pouvoirs intérieurs et extérieurs. Certaines communautés n'hésitent par à inclure dans leur calcul les centaines de milliers, voire les millions de fidèles disséminés dans le monde entier. De plus, dans les pays les plus répressifs, les chrétiens vivent leur foi cachés de tous et a fortiori des chercheurs; et leur religion, qu'ils avaient toujours dissimulée, n'apparaît aux yeux de leurs voisins que par leurs sépultures ou leurs avis nécrologiques'. Ces réserves énoncées, nous pouvons, avec des sources issues du récent ouvrage de Youssef Courbage et de Philippe Farges Chrétiens et juifs dans l'Islam arabe et turc, Paris, Fayard 1992, envisager ces quelques estimations potentiellement fiables.

I Voir l'ouvrage de Aldeeb Abu Sahlieh SA Non-musulmans en pays d'Islam Fribourg,1979. 15

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AU MOYEN-ORIENT

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Pour toutes ces estimations, les sources proviennent des derniers recensements officiels de l'administration de chaque pays réévalués par les auteurs, mais dans bien des cas et notamment en Egypte, ils restent largement contestés par les autorités religieuses. L'évolution du développement démographique dans chaque nation sera analysée dans la dernière partie de l'ouvrage. Rencontres obligées avec l'Islam Lorsque naft Mahomet en 570, le Proche-Orient est presque exclusivement juif et chrétien. Moins d'un siècle plus tard, ceux que les musulmans appelaient les "gens du Livre" vont, alors même qu'ils sont incontestablement majoritaires en terme de population, passer sous un statut légal puis social de minoritaires qu'ils ne quitteront plus, a fortiori quand leur nombre sera largement dépassé par celui des musulmans. Ce statut de dhimmi, terme arabe désignant à la fois le protégé et le sujet, va les placer dans une position officiellement fragilisée et va leur imposer ces attitudes obligatoires que nous connaissons aujourd'hui, simple repliement sur soi, autarcie complète et de plus en plus renonciation vers une situation d'exil plus attrayante et incontestablement plus sûre. L'entente cordiale entre gens du Livre et musulmans va succéder aux tragédies, les massacres délibérés aux luttes communes sans que l'Histoire ne définisse toujours clairement les limites, les responsabilités et la place de chacun des belligérants. A l'orée du XXIème siècle, le christianisme a assurément mal supporté ces quelques siècles de coexistence et la diaspora ne cesse de se renouveler, abandonnant de ce fait les terres originelles aux musulmans. Trop longtemps méconnus par l'Eglise occidentale qui ne voyait en eux que de potentiels fidèles, les chrétiens orientaux sont facilement tentés de céder au découragement et de rejoindre des terres plus hospitalières, accentuant par là même, le déséquilibre démographique entre les communautés et plongeant les chrétiens dans un isolement suicidaire, au moment où la progression de l'intégrisme musulman ne peut que renforcer l'inquiétude. Les tentatives de dialogue engagées entre la papauté et les patriarches orientaux dès le milieu du XXème siècle se poursuivent dans la recherche d'une connaissance et d'une compréhension mutuelles loin de la latinisation forcée des siècles précédents. "La question que nous devons nous poser n'est pas tant de 19

savoir si nous pouvons rétablir la pleine communion, mais bien plutôt si nous avons encore le droit de rester séparés", a déclaré Jean-Paul II à Istanbul le 30 novembre 1979. Mais la communion souhaitée se trouve confrontée à la multiplicité des communautés et à la multiplicité des intérêts particuliers et des interlocuteurs.

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PREMIERE PARTIE LA GENESE DE LA CHRETIENTE

LA CONSTRUCTION

Successivement occupée par les Chaldéens, les Perses, les dynasties hellénistiques des lagides d'Egypte et des séleucides de Syrie, la Palestine, comme la Syrie, passe dans le giron de la puissance romaine sous Pompée, en 63 avant Jésus-Christ. Sous la domination des empereurs Antoine puis Auguste, Hérode le Grand (37/4) parvint à conserver une certaine autonomiel mais à sa mort, la Palestine est placée sous le contrôle de préfets ou procurateurs. La pression et l'autorité romaines, accentuées après la révolte de 66/70 puis après la seconde révolte de 132/135, ne cesseront de s'accroître inexorablement jusqu'à ce que l'emprise du monde gréco-romain englobe totalement le monde juif. Cet empire romain, profondément païen jusqu'au début du IVème siècle, va jouer paradoxalement un rôle capital dans l'expansion rapide de la chrétienté grâce à la qualité de son organisation et à la force de son unité politique et économique. La foi nouvelle se propagera rapidement de villages en villages, de régions en régions tout autour de la Méditerranée, par les contacts entre les marchands, les mouvements de troupes et la volonté de quelques hommes. La pax romana, en imposant une langue commune qui va se superposer aux idiomes locaux dans les domaines commerciaux, administratifs et culturels, et améliorer de ce fait les relations entre régions autrefois isolées, permettra en grande partie aux apôtres, puis à leurs successeurs, Pères de l'Eglise ou anonymes prédicateurs, de réaliser les paroles du Christ le jour de l'Ascension: "Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu'aux confins de la Terre". Le temps des missions et de l'embrasement "Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je
1 Tout en diffusant sciemment la culture romaine. 23

suis avec vous pour toujours. jusqu'à la fin du monde." Douze hommes. auxquels se rallieront Matthias et quelques femmes converties, quittent le Mont des Oliviers et rejoignent Jérusalem pour mener à bien la mission clairement définie par le Christ. Apôtres, c'est-à-dire envoyés au loin, ils sont les responsables de la propagation du message du Seigneur. "C'était Pierre, Jean, Jacques, André, Philippe et Thomas, Barthélemy et Matthieu, Jacques, fils d'Alphée et Simon le Zélote et Jude, fils de Jacques". Sous l'autorité des deux premiers choisis, les conversions s'effectuent à Jérusalem où une communauté importante se forme parmi les juifs. Rapidement l'évangélisation ne se cantonne plus à la capitale mais aborde de nouvelles villes et de nouvelles provinces, dans un climat rendu difficile par les suspicions des autorités juives et par la méfiance romaine. Philippe est contraint de fuir en Samarie où la population lui prête une oreille attentive; Pierre rejoint le diacre avec Jean, le fils adoptif de Marie. Ensemble, chez les Samaritains qu'une longue hostilité avait séparé du peuple juif, ils fondent la première Eglise hors de Jérusalem. C'est déjà le temps du premier martyr, Etienne, qui, arrêté et présenté devant le Sanhédrin, le tribunal des juifs. meurt lapidé pour sa foi nouvelle et l'accusation d'idolâtrie qu'il avait lancée contre le Temple de Jérusalem vers 36-37. Saul, le futur apôtre Paul, est complice et spectateur de ce meurtre. "Jetant alors de grands cris, ils se bouchèrent les oreilles et, comme un seul homme, se précipitèrent sur lui, le poussèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé Saul. Et tandis qu'on le lapidait, Etienne faisait cette invocation" Seigneur Jésus, reçois mon esprit". Puis il fléchit les genoux et dit, dans un grand cri: "Seigneur, ne leur impute pas ce péché". Et en disant cela, il s'endormit. Saul, lui, approuvait ce meurtre. " Juif de culture grecque et de nationalité romaine, et de ce fait prétendant à une certaine aristocratie, Saul est originaire de Tarse en Cilicie, une cité grecque que sa famille avait rejointe, fuyant l'emprise romaine sur Giscala en Galilée. Intellectuel et raffiné, il fréquente les cours réputés du pharisien Gamaliel, une des personnalités du monde rabbinique. et comme le veut la tradition qui exigeait qu'un homme puisse vivre de ses mains, il apprend le métier de tisserand. Fougueux, brillant et rigoriste, il sera choisi par les siens pour combattre les chrétiens à Damas. 24

Il en reviendra converti. Personnage essentiel de la christianisation du premier siècle, ses missions qu'il porte en terres non juives vont indirectement et définitivement séparer les chrétiens du rameau juif originel. Sans avoir même connu le Christ, Paul va affranchir la religion des liens qui l'unissent à Jérusalem et, en opposition parfois sévère avec la volonté de Pierre, Jacques et Jean qui souhaitaient limiter la christianisation aux circoncis, il prend son bâton de pèlerin pour évangéliser les contrées lointaines et leurs habitants, les Gentils. Paul doit s'expliquer et argumenter devant ses pairs mais son opinion est faite; il a prêché avant même de rencontrer les apôtres et ne renoncera pas à ce sacerdoce. Et s'il ne parvient pas toujours à se justifier et si la scission avec Pierre, Jacques et Jean est bien souvent évoquée, Paul, accompagné de Barnabé, de Timothée ou de Silas, avec une ardeur au prosélytisme remarquable, propage le christianisme à chacun de ses voyages dans tout le ProcheOrient en s'appuyant sur la diaspora juive. Par la suite, sa foi s'imposera naturellement aux Gentils, c'est-à-dire aux païens. A Lystra, à Antioche de Pisidie, à Thessalonique, à Phillippes, à Corinthes, à Iconium, à travers la Syrie et la Cilicie, partout Paul et ses compagnons rencontrent dans la population des grandes cités et des centres plus modestes, des interlocuteurs attentifs, juifs ou païens. Les conversions se multiplient mais ces voyages deviennent de plus en plus dangereux. A Ephèse, sur la côte ouest d'Asie mineure, Paul est confronté à la colère des orfèvres fournisseurs du temple d'Artémis, inquiétés par l'extension du christianisme, puis à Jérusalem, il est dénoncé dans le Temple comme un renégat, pourfendeur de la religion juive, de son peuple et de sa Loi. Après son arrestation, il est emmené pour être jugé à Rome d'où il enverra lettres et écrits dans tout le Proche-Orient à destination des communautés qu'il a précédemment fondées. Condamné à avoir la tête tranchée sous le règne de Néron entre 64 et 70, l'apôtre des Gentils quitte un monde déjà largement christianisé. Quand Vespasien, à la tête de ses légions romaines, pénètre en Galilée au printemps de 67, la carte du christianisme est déjà remarquablement étendue. Malheureusement, les Actes des Apôtres, volontiers diserts sur la propagation des missions à travers la Cilicie, la Syrie ou à Corinthe, restent discrets sur la progression de la communauté à Jérusalem. Une chose semble cependant certaine, les Eglises issues des missions de Paul vont prendre une position tout à fait prépondérante dans le monde chrétien par leur nombre, leur 25