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Indépendance et démocratie

De
356 pages
Les textes réunis dans ce volume constituent une analyse continue de la conjoncture politique québécoise des années 90, de l'après Meech jusqu'aux élections fédérales de 1997. Référendum de Charlottetown en 1992, élections fédérales de 1993, élections québécoises de 1994, référendum de 1995 : c'est à travers l'analyse des résultats de ces différentes consultations électorales ou des différents sondages d'opinion et de l'interprétation que l'on doit en faire, que se révèle le fonctionnement de la démocratie québécoise.
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Pierre Drouilly Indépendance et démocratie Sondages, élections et référendums au Québec.

1992-1997

Diffusion Europe, Asie et Afrique: L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE 33.01.40.46.79.10 Diffusion Amériques : Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal CANADA H2YIK9 1 (514) 286-9048

Couverture: Olivier Lasser Correction linguistique: Andrée Laprise Conception graphique et montage: Pierre Lhotelin

Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l'autorisation écrite de l'éditeur.

@ Harmattan Inc., 1997 ISBN: 2-89489-032-X Bibliothèque nationale du Québec Bibliothèque nationale du Canada

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Sondages, élections et référendums au Québec 1992-1997

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Harmattan inc. 55, rue St-Jacques Montréal Canada H2Y lK9 L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

Du même auteur

LE PARADOXE CANADIEN. LE QUÉBEC ET LES ÉLECTIONS FÉDÉRALES, Montréal,

Parti

Pris, 1979, 238 pages.
LES ILLUSIONS DU POUVOIR. LES ERREURS STRATÉGIQUES DU GOUVERNEMENT LÉVESQUE

(avec Robert Barberis), Montréal, Éditions Sélect, 1981, 238 pages.
STATISTIQUES ÉLECTORALESFÉDÉRALES DU QUÉBEC 1867-1985, 2e édition, Mont-

réal, VLB éditeur, 1986, 696 pages.
CANDIDATES, DÉPUTÉES ET MINISTRES; LES FEMMES ET LES ÉLECTIONS (avec Jocelyne

Dorion), Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1988, 136 pages.
ATLAS DES ÉLECTIONS AU QUÉBEC

1867-1985, Québec, Bibliothèque
Montréal,

de l'AssemVLB éditeur,

blée nationale du Québec, 1989, 560 pages.
ATLASDESÉLECTIONS FÉDÉRALES U QUÉBEC 1867-1988, A 1989, 550 pages.
STATISTIQUES ÉLECTORALES DU QUÉBEC

1867-1989, 3e édition, Québec, Biblio3e édition, Québec,

thèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990,692 pages.
RÉPERTOIRE DU PERSONNEL POLITIQUE QUÉBÉCOIS 1867-1989,

Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990, 702 pages.
RÉPERTOIRE DU PERSONNEL POLITIQUE QUÉBÉCOIS FÉMININ 1921-1989, Québec,

Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990, 62 pages.
LESÉLECTIONS AUQUÉBEC. IBLIOGRAPHIE, B Québec, Bibliothèque nationale du Québec, 1990, 62 pages.
STATISTIQUES ÉLECTORALES DU QUÉBEC PAR MUNICIPALITÉS

de l'Assemblée

ET SECTEURS DE RECENSE-

MENT1970-1989, 2e édition, Québec, Bibliothèque nale du Québec, 1991, 2 volumes, 1422 pages. l'Assemblée nationale

de l'Assemblée natioBibliothèque de

PROFIL SOCIOPOLITIQUE DES AMÉRINDIENS DU QUÉBEC, Québec,

du Québec, 1991, 348 pages. 1996,352 pages.

L'ESPACE SOCIAL EMONTRÉAL951-1991, Sillery, Septentrion, D 1

TABLE

DES

MATIÈRES

Préface de Bernard Landry Présentation 1. Le référendum du 26 octobre 1992 : analyse des résultats 2. L'élection fédérale du 25 octobre 1993 au Québec: analyse des résultats 3. Les projections électorales 4. Les sondages ont-ils été fiables durant la campagne électorale de 1994 ? 5. L'élection du 12 septembre 1994 : analyse des résultats
6. La face cachée des élections au Québec

9 Il

15

41 63

103

III 137 145

7. L'effet Condorcet 8. Quelques réflexions stratégiques sur la souveraineté du Québec 9. Perspectives référendaires. Le problème des répondants discrets dans les sondages et l'anticipation du vote final 10. Référendum 1995: une difficile course à obstacles (avec Pierre-Alain Cotnoir, Jean-Herman Guay et Pierre Noreau)
Il. La campagne référendaire

159

173

229
235

12. L'intellectuel dans la société ouverte (avec Pierre-Alain Cotnoir, Jean-Herman Guay et Pierre Noreau) 13. Le référendum du 30 octobre 1995 : analyse des résultats 14. La campagne postréférendaire (avec Édouard Cloutier) 15. La polarisation linguistique du vote: une constante de l'histoire électorale du Québec 16. Entre le lys et l'érable (avec Pierre-Alain Cotnoir, Jean-Herman Guay et Pierre Noreau)

269

277

315

323

341

PRÉFACE

C'est un grand honneur que me fait Pierre Drouilly en me demandant de préfacer cet ouvrage qui est la somme de travaux considérables. Il est en effet reconnu comme l'un des plus grands spécialistes de l'opinion publique québécoise, autant par les théoriciens que par les praticiens des sondages politiques. Pierre Drouilly est aussi la preuve vivante que l'engagement politique peut très bien cohabiter avec la plus grande rigueur scientifique. Jamais complaisant, il ne s'appuie sur rien d'autre que les faits et les chiffres. Non seulement n'at-on jamais pu le prendre en défaut, mais au surplus ses analyses sont dépouillées de toute partisanerie. Cela fait déjà beaucoup de qualités chez un seul et même homme, mais ce n'est pas encore tout! Pierre Drouilly est un inlassable et impénitent vulgarisateur. Il est tout le contraire d'un savant qui s'enferme dans sa tour d'ivoire. A l'occasion, il est l'objet d'attaques, ou se trouve mêlé à une controverse. C'est le prix à payer lorsqu'on se commet! Son souci et sa vocation de vulgarisateur font progresser doublement la recherche sur l'opinion publique. Ses travaux sur les intentions de vote référendaires ont permis par exemple d'établir que bien des indécis étaient en fait des fédéralistes discrets ou honteux. Sa connaissance intime du tissu électoral du Québec lui permet de déterminer de façon assez précise le nombre de sièges correspondant aux intentions de vote décelées dans les sondages. Certaines de ses trouvailles ont heurté des idées reçues. Par exemple, l'analyse du vote des Amérindiens dans les réserves a montré qu'ils ne sont pas réfractaires, comme d'autres groupes, au Parti québécois, puisqu'une pluralité d'entre eux a déjà appuyé le PQ, notamment en 1985, et cette année-là, dans une proportion plus grande que l'électorat francophone! Au-delà des qualités de Pierre Drouilly et de la rigueur et de l'intérêt de son œuvre, c'est dans l'amour qu'il porte à son peuple qu'il puise sa motivation. Cela le pousse à comprendre ses choix électoraux, ses aspirations, ses hésitations. C'est d'autant plus admirable que ce peuple, Pierre Drouilly l'a choisi. Les Québécoises et les Québécois, comme le disait René Lévesque, sont peut-être quelque chose comme un grand peuple puisqu'ils ont réussi à provoquer une telle passion chez un homme de sa qualité. Bernard Landry Vice-premier ministre du Québec et ministre d'État de l'Économie et des Finances

PRÉSENTA110N

Ce que l'on sait, savoir qu'on le sait, ce qu'on ignore, savoir qu'on est le vrai savoir. l'ignore: tel

CONFUCIUS

Le choix de textes présentés dans le présent volume est le résultat d'une réflexion soutenue sur les comportements électoraux au Québec. Ces textes se partagent suivant les deux grands courants d'analyse de la sociologie électorale. D'une part, l'analyse des résultats électoraux, qui permettent de saisir la structure des comportements électoraux et de les mettre en relation avec les caractéristiques sociales de l'électorat, mais aussi avec la structure de l'espace social. D'autre part, l'analyse des sondages électoraux et des enquêtes sociales, qui permettent de comprendre les motivations plus profondes des électeurs dans les choix qu'ils font. Dans une société de masse, la statistique s'impose: elle seule permet de mesurer les pratiques collectives. L'une de ces pratiques est le comportement électoral. On sait l'importance que le processus électoral a pris dans les démocraties occidentales. Outre qu'il constitue le mécanisme par lequel sont sélectionnées les élites politiques du gouvernement, il permet, grâce à l'analyse sociologique, d'évaluer le rapport que les divers groupes sociaux entretiennent avec les options politiques qui leur sont offertes. Le vote est le fondement de l'autorité dans une démocratie parlementaire: il est chargé de fournir au gouvernement l'autorité nécessaire pour appliquer la force de l'État. Le vote légitime cette autorité. Mais le phénomène électoral est aussi un système de communication entre les groupes: par son vote, l'individu manifeste son adhésion à des groupes d'intérêt, à des idées politiques, à des options sociales, à des projets de société différents. Pour l'étude de l'histoire, les résultats électoraux sont une mesure des forces sociales en présence.

12

.

INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Mais les élections sont aussi des moments forts de la vie sociale. D'une certaine façon, on peut dire qu'elles jouent le même rôle, dans nos sociétés séculières, que les grandes fêtes religieuses jouaient dans les sociétés traditionnelles. Une campagne électorale est toujours l'occasion, par ses débats, par ses confrontations, par ses excès, par son côté ludique, par ses aléas et par son suspense, de nous rappeler que nous vivons en société et que nous partageons un destin commun. Lorsque l'enjeu de la campagne électorale n'est pas seulement l'élection d'un gouvernement, mais l'occasion, au cours d'un référendum, de se prononcer sur notre avenir commun, le sentiment d'appartenance n'en est que renforcé. L'exemplaire référendum québécois de 1995, avec son taux de participation de 93,5 %, en est l'illustration parfaite.
* * *

Deux thèmes parcourent en fIligrane tous les textes de ce volume. En premier lieu la démocratie: analyser les élections c'est analyser le fonctionnement pratique de la démocratie dans ses rouages les plus concrets. Mais c'est aussi rappeler, en ces temps où les adversaires de la souveraineté du Québec pratiquent la calomnie comme substitut à la persuasion, que la démocratie québécoise a maintenant plus de deux siècles. Le parlement québécois vient de fêter son bicentenaire, et depuis 1792, sauf en de rares exceptions, le peuple québécois, tout comme le peuple canadien d'ailleurs, gère démocratiquement et pacifiquement ses conflits. Bien entendu, il y a encore quelques décennies, certaines pratiques électorales étaient empreintes de clientélisme, de prévarications, de corruption, de malversations et d'intimidations. Mais c'est faire injure à notre intelligence de politologue ou d'historien, que de ne pas rappeler que ces pratiques étaient tout aussi courantes au même moment dans les grandes démocraties occidentales, que ce soient les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la France, dans lesquelles la démocratie s'est aussi construite par un long et lent processus d'instauration d'une culture démocratique. Et c'est aussi faire injure à notre mémoire que de feindre d'ignorer qu'au Québec, c'est René Lévesque qui a, dès son élection de 1960, commencé à expurger ces pratiques de notre vie politique, et qu'il a poursuivi ce combat sans relâche et avec une détermination absolue lorsqu'il devint Premier ministre du Québec en 1976: ce travail sera complété dès le premier mandat du Parti québécois avec la Loi sur le financement des partis politiques, la Loi référendaire ainsi que la refonte de la Loi électorale. Le second thème partout présent dans ce volume est évidemment l'indépendance du Québec, et il est intimement lié à la démocratie. Quand le mouvement souverainiste a refusé la voie proposée par le Front de libération

PRÉSENTATION.

13

du Québec (FLQ) de faire l'indépendance du Québec par une révolution violente, il a choisi la voie de la démocratie: l'indépendance du Québec se fera démocratiquement ou ne se fera pas. Ce choix, éminemment défendable dans ses principes, était aussi le seul choix acceptable: certains observateurs étrangers le désignent déjà comme le « modèle québécois ». Ainsi Ignatio Ramonet a pu écrire, au lendemain du référendum de 1995, dans Le Monde
diplomatique:
«

Le Québec est un cas d'école. Que certaines régions de l'Union

européenne - Écosse, Flandre, Pays basque, Corse, Lombardie - observent avec le plus grand intérêt. Parce que, dans un cadre démocratique, il pose, depuis plusieurs décennies, la question de sa souveraineté, de son indépendance, bref, de sa séparation du Canada. Et qu'il le fait désormais dans un contexte géopolitique modifié par l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) liant le Canada, les États-Unis et le Mexiquel ». Compte tenu de ce qui précède, il est bien évident pour moi que l'intérêt de l'analyse électorale au Québec est fondé en grande partie sur l'importance de l'enjeu de la souveraineté du Québec. Et c'est aussi l'importance de cet enjeu qui m'a toujours poussé hors des cénacles académiques et amené à soumettre publiquement dans les médias le résultat de mes analyses, avec tous les risques intellectuels que cela comporte, car il est toujours plus périlleux de présenter ses idées devant une foule de citoyens réunis dans l'espace public que de le faire devant un cercle restreint de spécialistes, dans lequel le débat est soumis à des règles de politesse et de silence, tacites et convenues. Enfm, c'est l'engagement pour la souveraineté du Québec qui a toujours été pour moi une source inépuisable de curiosité intellectuelle pour les comportements électoraux et d'imagination sociologique pour tenter d'en comprendre les mécanismes. * * *

Je ne saurais terminer cette présentation sans un mot de remerciements et d'amitié pour les membres du Groupe de recherches sur l'opinion publique (GROP), Pierre-Alain Cotnoir, Jean-Herman Guay, Jean Noiseux et Pierre Noreau. Trois des textes présentés dans ce volume sont d'ailleurs cosignés par quatre d'entre nous, et ces textes leur appartiennent autant, sinon plus, qu'à moi. C'est au cours de très longues et de très nombreuses séances de travail et de discussions, que nous avons pu élaborer, entre 1992 et 1995, un modèle d'explication de l'opinion publique québécoise qui s'avère, à l'usage, de plus en plus fécond. Chacun y a contribué selon ses talents et ses connaissances,
1. Ignatio Ramonet, «Québec et mondialisation », Le Monde diplomatique, vol. 43, n° 50S, avril 1996, p. 1.

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INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

et pour chacun d'entre nous, notre travail commun fut une source inépuisable d'enrichissement personnel et intellectuel. Car la sérénité des textes que nous avons écrits ensemble ne laisse pas deviner la vivacité des arguments et la passion des débats lors de nos discussions sur l'avenir du Québec. Mes plus vifs remerciements enfin à Bernard Landry, qui a accepté d'écrire la préface de ce livre, préface que je reçois comme un témoignage d'amitié, mais aussi de solidarité dans ce combat que nous menons pour la souveraineté du Québec. Pierre Drouilly août 1997

LE RÉFÉRENDUM ANALYSE

DU 26 OCTOBRE DES RÉSULTATSl

1992:

Pour la deuxième fois de leur histoire, les citoyens du Québec ont été consultés sur leur avenir constitutionnel. À la différence de 1980 toutefois, le référendum de 1992 n'était pas exclusivement québécois: en effet se tenait simultanément, à travers le Canada, un référendum fédéral sur l'entente constitutionnelle de Charlottetown, au point qu'on ne peut pas clairement dire si le référendum du 26 octobre 1992 est un référendum québécois, ou tout simplement un référendum canadien administré au Québec par le gouvernement provincial (et bien entendu à ses propres frais2). Cette situation, pour le moins ambiguë, et en contradiction avec le consensus dégagé à la Commission Bélanger-Campeau sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec à l'effet que seul le Québec a le droit de se prononcer sur son avenir constitutionneP, est l'un des nombreux effets pervers du virage politique
1. Paru dans Denis Monière (dir.), L'année politique au Québec 1992, Montréal, Département de science politique, Université de Montréal, 1993, p. 109-138. 2. Finalement, le Parti québécois obtiendra, après son élection de 1994, une compensation financière de la part d'Ottawa pour couvrir les frais générés par le référendum de 1992. 3. Le Premier ministre Robert Bourassa et son ministre des Affaires intergouvernementales GiI RémiIIard déclaraient eux-mêmes, dans un addendum au rapport de la Commission Bélanger-Campeau: « Le 23 juin dernier, la non-ratification de l'Accord du lac Meech constituait un message clair pour la population du Québec: il lui revenait, et à elle seule, dorénavant, de prendre les décisions et de faire les choix qui s'imposent concernant son avenir politique et constitutionnel ", Rapport, Québec, mars 1991, p.95.

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INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

fédéraliste pris par le gouvernement Bourassa au cours de l'été de 1992, et dont l'aboutissement fut l'Entente de Charlottetown qui consacrait l'intégration définitive du Québec à l'ensemble canadien, et qui banalisait la société distincte en faisant du Québec une province comme les autres. Sur le plan électoral, cela se traduisit par un référendum mi-canadien, miquébécois, ou encore « canabéquois » pour reprendre une expression récemment utilisée. Mais un tel référendum ne pouvait que rappeler le plébiscite de 1942, car il risquait de réveiller les vieux fantômes qui dorment dans le placard canadien. Le risque était, en effet, de faire ressortir, comme en 1942, l'opposition irréductible entre le Québec et le reste du Canada sur les choix nationaux : dès le début de la campagne référendaire, les sondages révélaient que le Canada voterait our et le Québec NON. Si une telle chose s'était finalement produite, cela aurait assurément révélé au grand jour l'irréductible opposition entre les deux sociétés, et renforcé le mouvement souverainiste du Québec dans l'opinion publique canadienne et internationale. C'est sans doute pour éviter cette situation, néfaste de son point de vue, que l'ancien Premier ministre canadien, Pierre Elliott Trudeau, s'est prononcé pour le NON lors de son discours du 1eroctobre devant les membres de Cité libré: il préféra alors noyer le NON québécois, anticipé par les sondages, dans un NON canadien, pour éviter de reproduire le clivage des deux sociétés dans leur expression électorale. Il donna ainsi de la crédibilité au camp du NON à travers le Canada anglais, avec le résultat qu'à partir de sa prise de position on assista à un renversement de l'opinion publique canadienne en faveur du NON, qui finalement l'emporta dans l'ensemble du Canada et dans sept provinces sur dix (incluant le Québec), souvent avec des majorités très fortes. Parmi les grandes provinces, seule l'Ontario approuva l'entente, mais par une marge infime. Si toutefois Pierre Elliott Trudeau a été écouté, et suivi au Canada anglais, au Québec par contre, il n'eut aucune audience: en effet, ce que le résultat transcanadien cache, c'est un double phénomène remarquable. Dans le reste du Canada, les minorités francophones ont très majoritairement appuyé le OUI, tout comme au Québec la minorité anglophone. Comme en 1980, et même comme en 1942 lors du plébiscite sur la conscription, la minorité s'est dissociée en bloc de la majorité du Québec. Mais contrairement au passé, la minorité anglophone du Québec est aujourd'hui en rupture avec la majorité anglophone du Canada qui a voté NON, et

4. Pierre Elliott Trudeau, Ce gâchis mérite un gros NON l, Montréal, L'Étincelle éditeur, 1992, 77 p.

LE RÉFÉRENDUM

DU

26

OCTOBRE

1992

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inversement la minorité francophone du Canada est en rupture avec la majorité francophone du Québec. Pour la première fois de leur histoire, les deux minorités, canadiennefrançaise au Canada et anglo-québécoise au Québec, sont en rupture avec leurs métropoles respectives, le Canada et le Québec, qui se retrouvent ensemble dans le camp du NON, bien que pour des raisons opposées. Même si au Québec le vote s'est polarisé sur une base ethnique, on serait néanmoins passé d'un «vote de race », tel qu'on l'a connu depuis toujours au Canada, à un vote de nations distinctes, canadienne et québécoise, mais avec chacune une minorité politiquement isolée, et de sa majorité, et de sa métropole. Que le Québec et le Canada-anglais aient tous deux rejeté l'Entente de Charlottetown, bien que pour des raisons opposées, alors que dans chaque cas la minorité de l'autre peuple fondateur l'ait accepté, et dans ce cas aussi pour des raisons probablement opposées, sera lourd de conséquences sur la suite du débat constitutionnel.

D'un référendum

à l'autre...

Pour l'instant, nous nous proposons d'analyser le vote au Québec, pour en dégager les principales caractéristiques. L'examen des cartes représentant les circonscriptions ayant voté OUI ou NON (carte 2) révèle déjà l'extrême polarisation sur une base ethnique du vote au référendums: alors que l'ensemble des régions du Québec a appuyé le NON (hormis les circonscriptions de Bonaventure, Brome-Missisquoi, Vaudreuil et celles de l'Outaouais, qui sont toutes celles, en dehors de Montréal, qui ont une plus forte présence d'un électorat anglophone), dans la région de Montréal la tendance du vote épouse très exactement les frontières linguistiques (cartes 6 et 7). Au total, 33 circonscriptions ont voté OUI majoritairement (dont 25 dans la région de Montréal) et 92 ont voté NON majoritairement (dont seulement 18 dans la région de Montréal)6. Le NON a fait un gain de trois quarts de million de voix par rapport au OUI de 1980 (tableau 1), alors que le OUI n'a gagné qu'un demi-million de voix par rapport au NON de 1980. Mais en pourcentages des électeurs inscrits (tableau 2), les gains du NON de 1992 (11,9 %) sont inférieurs aux pertes du OUI de 1992 (-15,0 %), alors que, bien entendu, par rapport aux
5. Les cartes ici présentées ont été tracées sur un ordinateur Macintosh avec le logiciel MODÈLE, développé par Gontrand Dumont au Service de l'informatique de l'UQAM. Les calculs statistiques ont été effectués avec les logiciels EXCELet SPSS pour Macintosh. 6. Les résultats du référendum de 1992 ont été tirés du rapport du Directeur général des élections du Québec. Rapport des résultats officiels du scrutin, référendum du 26 octobre 1992, Québec, 1992, 710 p.

18

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INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Tableau 1 Résultats des référendums de 1980 et de 1992 (en nombres)
1980
Électeurs inscrits

1992 4 872 965 4033021 87 832 2236114 1 709075

DiHérence +505 831 +294 167 +22 820 +750263 -478 916

4 367 134 3 738 854 65012 en 1992 en 1992 1 485851 2187991

Votes déposés Votes rejetés OUI en 1980/NON NON en 1980/0UI

Tableau 2 Résultats des référendums de 1980 et de 1992 (en pourcentage des électeurs inscrits)
1980 Taux de participation
OUI en 1980/NON NON en 1980/0UI en 1992 en 1992

1992 82,8% 45,9% 35,1 %

DiHérence

85,6% 34,0% 50,1 %

-2,8% +11,9% -15,0 %

Tableau 3 Résultats des référendums de 1980 et de 1992 (en pourcentage des votes valides) 1980
OUI en 1980/NON
NON en 1980/0UI en 1992 en 1992

1992 56,7% 43,3%

DiHérence +16,3% -16,3 %

40,4 % 59,6%

votes valides les gains et les pertes des deux camps sont égaux (tableau 3) puisqu'il n'y a que deux options, NON et OUI. Comment interpréter cette apparente contradiction? Le fait qu'en chiffres absolus les gains du NON soient supérieurs aux pertes du OUI, indique que la victoire du NON ne résulte pas uniquement du transfert d'électeurs ayant voté NON en 1980 vers le camp du NON en 1992 : le NON a recruté, en 1992, parmi les nouveaux électeurs, jeunes et francophones. Ceux-ci, qui

LE RÉFÉRENDUM

DU

26

OCTOBRE

1992

.

19

correspondent aux personnes nées entre 1962 et 1974, sont au nombre d'au moins un million, ce qui a accru le corps électoral d'environ un demimillion de personnes. La différence entre les deux derniers chiffres correspond aux décès survenus entre 1980 et 1992 et dont la plupart étaient des électeurs: compte tenu que tous les sondages indiquaient en 1980 que l'électorat du NON était nettement plus âgé que celui du OUI, une part importante des pertes du NON de 1980 par rapport au OUI de 1992 sont tout simplement dues au décès des électeurs plus âgés. C'est dire que les transferts politiques d'un camp à l'autre entre 1980 et 1992 sont moins importants que les gains et pertes de chaque camp entre ces deux dates. C'est bien ce que signifie l'accroissement plus faible du NON de 1992 par rapport au OUI de 1980 (11,9 %) que la diminution plus forte du OUI de 1992 par rapport au NON de 1980 (-15,0 %), les chiffres calculés par rapport aux électeurs inscrits étant fonction de ces trois phénomènes (naissances, décès et transferts politiques). En conclusion, les gains absolus du NON en 1992 sont plus importants que les pertes absolues du OUI, mais les gains relatifs du NON sont moins importants que les pertes relatives du OUI. Le noyau le plus dur du bloc fédéraliste, composé chez les francophones des personnes plus riches, plus âgées ou moins scolarisées7 ou alors anglophones et allophones, n'a pas été très sérieusement entamé au cours du référendum de 1992. Dans le cas des francophones, la mortalité naturelle érode cet électorat fédéraliste dans la mesure où les jeunes générations sont socialisées dans une culture politique plus nationaliste qui depuis maintenant vingt ans est hégémonique dans la société québécoise, tandis que chez les non-francophones le renouvellement des générations assure la reproduction du bloc fédéraliste. Montrons par quelques exemples l'érosion très relative de ce bloc électoral fédéraliste non francophone, en comparant le vote au NON en 1980 avec le vote au OUI en 1992 dans quelques circonscriptions typiques (les pourcentages sont calculés sur la base des circonscriptions de 19928). Il y a d'abord les circonscriptions à forte composante britannique et anglosaxonne: Notre-Dame-de-Grâce (89,2 % en 1980 pour le NON contre 80,1 % en 1992 pour le OUI), Jacques-Cartier (90,2 % contre 83,5 %),
7. Mais aussi plus pratiquantes du point de vue religieux, davantage liées au secteur privé qu'au secteur public, moins syndiquées, etc., comme nous le révèlent régulièrement les sondages. 8. Données basées sur une transposition des résultats des élections antérieures sur la carte électorale de 1992. Cette transposition a été faite à partir d'un fichier informatisé des résultats électoraux détaillés pour les consultations provinciales (voir Pierre Drouilly, Statistiques électoralesdu Québec par municipalités et secteurs de recensement 1970-1989, 2< édition, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990, 2 vol., 1422 p.), fichier mis à jour après chaque consultation électorale.

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Westmount (87,4 % contre 81,4 %), Robert-Baldwin (86,0 % contre 82,6 %), Mont-Royal (87,3 % contre 82,2 %), Nelligan (78,9 % contre 73,8 %), Marguerite-Bourgeoys (74,7 % contre 67,6 %). Ensuite les circonscriptions à forte concentration néo-québécoise, soit juive comme D'ArcyMcGee (96,1 % contre 92,2 %), grecque comme Laurier (72,6 % contre 63,1 %), juive et grecque comme Chomedey (73,6 % contre 67,3 %), italienne comme Viau (66,6 % contre 60,8 %), Jeanne-Mance (67,3 % contre 67,6 %), Viger (68,9 % contre 62,1 %), ou pluriethniques comme SaintLaurent (78,3 contre 76,3 %), Saint-Louis (72,6 % contre 62,3 %), Acadie (73,6 % contre 70,7 %), Outremont (64,0 % contre 53,7 %). À l'extérieur de Montréal, on note la même stabilité du vote fédéraliste dans les circonscriptions les plus anglophones (Pontiac, Brome-Missisquoi, Vaudreuil par exemple). Chez les non-francophones, rien n'a bougé ou presque: les circonscriptions qui ont massivement voté NON en 1980, sont les mêmes qui ont voté massivement pour le OUI en 1992. On y retrouve une forte présence anglophone ou allophone. Et moins il y a de francophones dans une circonscription, plus le OUI en 1992 ressemble au NON en 1980, même si dans presque tous les cas, le NON de 1992 a progressé par rapport au OUI de 1980 puisque l'appui au NON en 1992 chez les francophones est supérieur à leur appui au OUI en 1980. Le référendum de 1992 n'échappe pas à cette constante de la vie politique du Québec: l'électorat du Parti québécois est à peu près exclusivement francophone. Si l'on prend les résultats du référendum de 1980 comme étalon (alors que le OUI obtenait environ 55 % du vote francophone à Montréal, environ 50 % du vote francophone dans le Québec urbain et environ 45 % du vote francophone dans le Québec rural), on en conclut qu'en 1992 le NON augmente ses appuis partout chez les francophones, avec un résultat d'environ 70-75 % dans le grand Montréal, et d'environ 65-70 % dans le reste du Québec (avec des pointes à 75 % au Saguenay-Lac-SaintJean, et un creux d'environ 50 % dans l'Outaouais). Le match nul de 1980 s'est transformé en un net avantage du NON en 1992 chez lesfrancophones. En effet, si l'on suppose que le vote accordé au NON est exclusivement francophone, on arrive à un pourcentage de 69 % de vote francophone pour le NON. Notons enfin que les électeurs des régions périphériques les plus défavorisés économiquement et en proie au chômage et aux fermetures d'usines (Gaspésie, Côte-Nord, Abitibi, Lac-Saint-Jean,...), tout comme la région francophone du Centre-Sud et de l'Est de Montréal, n'ont pas hésité à donner au NON ses scores les plus élevés. La conjoncture économique ne semble donc pas avoir joué de rôle significatif dans le choix des électeurs, à l'exception, bien entendu, de la région de l'Outaouais dans laquelle le OUI

LERÉFÉRENDUM 26 OCTOBRE DU 1992

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a obtenu probablement une faible majorité du vote francophone. La présence de la fonction publique fédérale dans cette région doit sans doute y être pour quelque chose. Déjà au référendum de 1980, la région de l'Outaouais donnait un appui relativement plus faible au OUI que dans l'ensemble du Québec, comme elle a donné un appui moindre au NON cette fois-ci.

La participation

électorale

Avec un taux de participation de 82,8 %, le référendum de 1992, s'il n'atteint pas le taux du référendum de 1980 (85,6 %, soit le taux de participation le plus élevé survenu dans une consultation électorale au Québec depuis 1867), se compare avec les consultations électorales de la décennie soixante-dix9. Le taux de participation au dernier référendum est, en tout cas, nettement plus élevé qu'aux élections de 1985 et de 1989, alors qu'il se situait à 75,7 % et 75,0 % respectivement. Le référendum de 1992 semble donc avoir remobilisé l'électorat québécois, alors que les consultations de 1985 et de 1989 se caractérisaient par une désaffection assez importante de l'électorat péquistelO. En ce qui concerne la répartition du taux de participation à travers les 125 circonscriptions du Québec (carte 3), on retrouve une structure semblable à celle observée au cours de consultations antérieuresll. Le taux de participation au référendum de 1992 varie de 60,1 % (Ungava) à 89,9 % (Jacques-Cartier). Les circonscriptions les plus abstentionnistes se situent comme toujours en périphérie (Abitibi-Térniscamingue, Côte-Nord, Gaspésie, Appalaches, Laurentides) ou dans les centre-ville de Montréal et de Québec (Centre-Sud à Montréal, Basse-ville à Québec), alors que les circonscriptions les plus participationnistes se retrouvent en banlieue de Montréal et de Québec.
9. On trouvera les résultats des élections au Québec depuis 1867 dans notre ouvrage Statistiques électoralesdu Québec 1867-1989, 3' édition, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990, 692 p., et des données sur les députés dans Pierre Drouilly, Répertoire du personnel politique québécois 1867-1989, 3' édition, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1990, 702 p. 10. Voir Pierre Drouilly, « L'élection du 25 septembre 1989: une analyse des résultats », p. 103-122 dans Denis Monière (dir.), L'année politique au Québec 1989-1990, Montréal, Québec/Amérique, 1990 ; voir aussi Pierre Drouilly, « Une analyse des résultats de 1985 », p. 105-110 dans Roch Denis (dir.), Québec: dix ans de crise constitutionnelle, Montréal, VLB éditeur, 1990. 11. On trouvera les cartes des abstentions aux élections depuis 1867 dans notre ouvrage Atlas des éledions au Québec 1867-1985, Québec, Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec, 1989, 560 p. Cet ouvrage contient en outre les cartes du vote accordé aux partis et les cartes des députés élus depuis 1867, ainsi que les cartes de la composition linguistique des circonscriptions depuis 1867.

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ET DÉMOCRATIE

Toutefois, on peut noter deux phénomènes importants concernant la participation électorale au dernier référendum. En premier lieu, la participation dans les circonscriptions de Montréal et de Québec se situe en général à un niveau plus élevé que dans le reste du Québec, niveau en tout cas plus élevé que la moyenne. En second lieu, et ce phénomène est un peu la cause du premier, outre les banlieues francophones de Montréal, on constate (carte 3) que les circonscriptions à forte composante non francophone (situées en majorité dans la partie ouest de l'île de Montréal) se situent à des niveaux de participation assez élevés: ainsi parmi les quatorze circonscriptions ayant participé à plus de 87 %, il s'en trouve six qui ont une forte composition anglophone (Vaudreuil, Laporte, Châteauguay, Robert-Baldwin, Nelligan et Jacques-Cartier). Ces remarques confirment que les non francophones (et particulièrement les anglophones) ont probablement participé plus fortement au référendum que les francophones: d'ailleurs on constate que le taux de participation est corrélé positivement avec le pourcentage d'anglophones (corrélation significative de +0,306) et négativement avec le pourcentage de francophones (corrélation significative de -0,246), alors qu'il n'y a pas de corrélation significative entre le taux de participation et le pourcentage d'allophones. Le même phénomène s'était produit au référendum de 1980.

Le vote partisan
En comparaison avec les résultats des élections de 1989, le NON fait un gain de 867047 voix par rapport au Parti québécois, soit un gain de 16,6 % des électeurs inscrits, tandis que le OUI enregistre une perte de 216 957 voix par rapport au vote du Parti libéral en 1989, soit une perte de 1,4 % des électeurs inscrits: cette faible perte du OUI, qui contraste avec les gains substantiels du NON, masque cependant la récupération par le camp du OUI des quelque 150000 voix, presque exclusivement non francophones, qui avaient appuyé les Partis égalité et unité en 1989. C'est donc dire que les pertes exclusivement francophones du Parti libéral vers le camp du NON sont de l'ordre de 375000 voix: si l'on estime à quelque 1500000 le nombre d'électeurs francophones qui ont appuyé le Parti libéral en 1989 (82 % du vote valide moins les votes au Parti québécois et aux tiers partis autres que les Partis égalité et unité), c'est entre 20 et 25 % des électeurs francophones ayant appuyé le Parti libéral en 1989 qui se sont exprimés contre l'Entente de Charlottetown. Cette estimation concorde avec les résultats des sondages effectués durant la campagne référendaire, et qui attribuaient environ 20 % du vote libéral au camp du NON. Ce sont ceux que l'on a nommé tour à tour les « allairistes », les « libéraux nationalistes»

LERÉFÉRENDUM 26 OCTOBRE DU 1992

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ou les «libéraux souverainistes ». Il ne faut cependant pas oublier que, parmi les électeurs qui ont appuyé le Parti libéral en 1989, se trouvait une certaine proportion d'anciens électeurs du Parti québécois détournés de ce parti aux élections de 1985 et de 1989. Pour le reste, l'essentiel des gains du NON par rapport au vote péquiste provient sans aucun doute du bassin des abstentionnistes de 1985 et de 1989, et des nouveaux électeurs: ce gain, de l'ordre de 400000 votes, est certainement supérieur aux gains sur l'électorat libéral, et confirme que dans un enjeu référendaire, le camp souverainiste dispose plus facilement des appuis de son électorat traditionnel que n'a pu le faire le Parti québécois au cours des élections de 1985 et de 1989. Autrement, le vote au NON en 1992 est clairement déterminé par la force du Parti québécois: dans les circonscriptions où le Parti québécois avait obtenu ses meilleurs résultats en 1989, le NON obtient un résultat à peine supérieur, et même, dans un cas, inférieur: Lévis (+0,8 %), AbitibiOuest (+ 1,0 %), Shefford (+2,6 %), Laviolette (-1,5 %), par exemple. Inversement, les progressions les plus fortes du NON en 1992 se sont faites dans les circonscriptions où le Parti québécois obtenait ses résultats les plus faibles en 1989: Portneuf (+34,4 %), Beauce-Sud (+32,9 %), Frontenac (+32,0 %), Richmond (+31,2 %), par exemple, ainsi que les circonscriptions de la région de Québec. Cette progression du NON dans les comtés où le Parti québécois avait de mauvais résultats en 1989, n'est pas sans rappeler la progression du OUI de 1980 .dans les circonscriptions rurales par rapport au vote du Parti québécois en 1976: comme cette progression annonçait la victoire du Parti québécois en 1981, alors qu'il obtenait 49,3 % du vote populaire, on peut se demander si la progression actuelle du NON dans les circonscriptions dans lesquelles le Parti québécois accuse un retard n'est pas le signe d'un revirement de l'opinion publique en faveur du Parti québécois dans les régions les plus rurales du Québec. C'est, en tout cas, ce que les sondages les plus récents semblent montrer, qui placent le Parti québécois à tout près de 50 % des intentions de vote populaire. Ce n'est pas seulement là où le Parti québécois avait fait le plein de ses voix en 1989, que le NON progresse très peu par rapport au vote péquiste. Dans les circonscriptions à forte composante anglophone ou allophone, le NON ne progresse que très peu par rapport au vote péquiste de 1989 : parmi les 32 circonscriptions dans lesquelles cette progression est inférieure à 10 %, on trouve 19 circonscriptions à forte composante non francophone, et dans les 17 circonscriptions ayant moins de 60 % de francophones (16 sur l'île de Montréal et une seule, Pontiac, à l'extérieur), la progression du NON est inférieure à 10 %. C'est parce que, dans la région métropolitaine notamment, le Parti québécois avait déjà de solides appuis parmi les francophones,

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INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

mais que cela était masqué par la présence d'un important électorat non francophone.

Le vote linguistique
Partout au Québec, la présence d'un électorat non francophone fait baisser proportionnellement le vote obtenu par le NON12.En fait, à cinq exceptions près (Bonaventure et les quatre circonscriptions de l'Outaouais soit Chapleau, Gatineau, Hull et Papineau) le NON a gagné dans toutes les autres circonscriptions ayant plus de 75 % de francophones (87 circonscriptions au NON et 5 au OUI), tandis qu'à cinq exceptions près (Dorion, Crémazie, Mercier, Châteauguay et Ungava) le NON a perdu toutes les circonscriptions ayant moins de 75 % de francophones (28 circonscriptions au OUI et 5 au NON), les cas de Châteauguay et Ungava étant douteux quant à leur pourcentage de votants francophones, à cause de la présence d'Amérindiens qui participent peu (ou pas dans le cas de Mohawks de Kahnawake), mais qui sont comptabilisés dans les chiffres de population. La limite de 75 % de francophones dans une circonscription est extrêmement névralgique, car avec un vote d'environ les deux tiers du vote francophone (qui est approximativement le résultat obtenu par le NON au référendum, comme nous le verrons plus loin), c'est la limite au-delà de laquelle la majorité du vote est acquise (il y a 92 circonscriptions sur 125 dans cette situation). La relation extrêmement forte qui existe entre les résultats du référendum et la composition linguistique des circonscriptions est très bien illustrée par les coefficients de corrélation entre vote et groupes linguistiques (tableau 4) : le vote pour le NON a une corrélation de 0,894 avec le pourcentage de francophones, de -0,825 avec le pourcentage d'anglophones et de -0,674 avec le pourcentage d'allophones. Ces coefficients sont du même ordre que ceux calculés au référendum de 1980 pour le vote au OUI, soit
12. La composition linguistique des circonscriptions du Québec a été calculée à partir des données du Recensement de 1991 concernant la langue maternelle. Nous nous sommes servi des données disponibles sur disquette au niveau des municipalités du Québec et des secteurs de recensement dans les Régions métropolitaines de recensement: ces unités géographiques ont été codées selon la carte électorale du Québec, et agrégées à ce niveau. Nous avons traité les réponses multiples à la question portant sur la langue maternelle en répartissant les réponses « anglais et français» au prorata des réponses uniques « anglais » et « français» dans chaque municipalité et dans chaque secteur de recensement; les réponses « anglais et autres» et « français et autres» sont comptées comme « autres », ce qui surestime légèrement le groupe des « autres ». Avec cette méthode de calcul, nous estimons à 82,3 % le pourcentage de francophones au Québec en 1991, à 8,9 % celui des anglophones et à 8,8 % celui des allophones.

LE RÉFÉRENDUM DU 26 OCTOBRE 1992

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Tableau 4 CoeHicients de corrélation entre le vote et la composition linguistique des 125 circonscriptions du Québec
Francophones OUI en 1980 NON en 1992 NON en 1980 OUI en 1992 0,808 0,894 -0,808 -0,894 Anglophones -0,834 -0,825 0,834 0,825 Allophones -0,469 -0,674 0,469 0,674

N.B. : tous les coefficients sont significatifs au niveau de 5 %.

GRAPHIQUE 1 VOTE POUR LE NON SELON LA PROPORTION DE FRANCOPHONES DANS LA RéGION DE MONTRéAL (45 CIRCONSCRIPTIONS) 80

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A 10
20
30 40 10
80 70 80 10 100

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POURCENTAGE DE FRANCOPHONES EN IHI

0,808 pour les francophones, -0,834 pour les anglophones et -0,469 pour les allophones. En fait, depuis les élections de 1970, on retrouve toujours la même structure de vote: le vote souverainiste est toujours corrélé positivement avec le pourcentage de francophones et négativement avec le pourcentage d'anglophones et d'allophones.

Le vote linguistique

à Montréal

C'est à Montréal que la relation entre le vote référendaire et la composition linguistique des circonscriptions est la plus évidente: la relation extrêmement forte qui existe entre la composition linguistique des circonscriptions et les résultats du référendum est parfaitement illustrée par le graphique 1, représentant le résultat obtenu par le NON en fonction du pourcentage de francophones dans les 45 circonscriptions de la région du grand Montréal.

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INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Tableau

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CoeHicients de corrélation entre le vote et la composition linguistique des 45 circonscriptions de la région de Montréal
Francophones
OUI en 1980 NON NON en 1992 en 1980

Anglophones -{),909 -{),803 0,909 0,803

Allophones -{),460 -{),632 0,460 0,632

0,977 0,965 -{),977 -{),965

OUI en 1992

N.B. : tous les coefficients sont significatifs au niveau de 5 %.

On voit dans ce graphique 1 que les appuis au NON sont proportionnels au pourcentage de francophones (plus il y a de francophones, plus le NON obtient un score élevé), et que cette relation ne connaît pas d'exceptions (aucune circonscription ne s'écarte considérablement du nuage de points du graphique 1). Le tableau 5, qui fournit les coefficients de corrélation entre le vote référendaire et la composition linguistique des circonscriptions dans la région de Montréal, confirme les relations observées au niveau de l'ensemble du Québec: la corrélation entre le vote au NON et le pourcentage de francophones est même nettement plus élevée, puisqu'elle atteint la valeur 0,965. Ce type de relation entre la composition linguistique et le comportement électoral se vérifie depuis toujours aux élections québécoises. Nous avons effectué une analyse spectrale13 du vote aux référendums de 1980 et de 1992 dans la région du grand Montréal, qui couvre l'ile de Montréal, l'ile Jésus et la Rive-Sud de Montréal (45 circonscriptions). Le tableau 6 fournit les résultats de cette analyse: on y trouve les valeurs estimées du vote de chaque groupe linguistique, avec les marges de confiance qui leur sont associées. La méthode utilisée ne permet pas de déceler un vote significatif des électeurs anglophones ou allophones pour le OUI en 1980, tout comme pour le NON en 1992 : s'il existe, ce vote ne dépasse pas les 5-10 % dans tous
13. Cette analyse a été conduite par une régression multiple passant par l'origine sous l'hypothèse de relations linéaires entre le pourcentage de vote accordé aux options référendaires et la composition linguistique des circonscriptions. De façon générale, les variations expliquées sont supérieures à 99 %, alors que les valeurs résiduelles se situent dans les marges de confiance à 95 % dans tous les cas sauf la circonscription de Mercier en 1980 (OUI plus élevé que prévu par la régression), et les circonscriptions de Mercier et de Laurier en 1992 (NON plus élevé que prévu par la régression).

LE RÉFÉRENDUM DU 26 OCTOBRE 1992

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Tableau 6 Valeurs estimées du vote par groupes linguistiques, région de Montréal (45 circonscriptions)
Francophones OUI en 1980 NON en 1992 NON en 1980 OUI en 1992 55,1 :t 2,1 % 73,5:t 3,1 % 44,9:t 2,1 % 26,5:t3,l% Anglophones O,O:t 5,1 % 0,0 :t 8,3 % 100,O:t 5,1 % 100,O:t 8,3 % Allophones O,O:t 9,0 % 0,0 :t 9,6 % 100,O:t 9,0 % 100,O:t 9,6 %

N.B. : les intervalles de confiance indiqués sont au niveau de 95 %.

les cas. Mais alors qu'en 1980 le vote francophone pour le OUI ne dépassait guère les 55 % dans la région de Montréal (et qu'il n'était que de 50 % dans le Québec urbain et 45 % dans le Québec rural), en 1992 le vote francophone pour le NON atteint les 73 % dans la région de Montréal, et environ 66 % dans le reste du Québec (l'Outaouais exclus). Malgré cette majorité très forte, le NON n'a gagné que dans 18 circonscriptions parmi les 45 de la région de Montréal. L'extrême polarisation du vote anglophone et allophone a masqué la très considérable majorité francophone en faveur du NON. Ce fait n'est pas nouveau: depuis 1970, le Parti québécois dispose de la majorité du vote francophone dans la région de Montréal (majorité relative en 1970, et majorité absolue depuis 1973), mais il n'a fait élire, le plus souvent, qu'une minorité de députés ou une courte majorité: 6 sur 29 en 1970, 4 sur 37 en 1973, 22 sur 37 en 1976, 20 sur 43 en 1981, 7 sur 44 en 1985, alors que le NON ne l'a emporté que dans 7 circonscriptions sur 45 en 1992, et qu'au référendum de 1980 le OUI n'a remporté que 4 circonscriptions sur 37. C'est seulement lorsqu'il dépasse les 60 % du vote francophone que le Parti québécois réussit à faire élire un nombre important de ses candidats dans Montréal (comme en 1981), ou lorsque le vote anglophone et allophone est divisé (comme en 1976) : sinon, le nombre d'élus péquistes dans la métropole est sans rapport avec ses appuis chez les francophones (comme en 1970, 1973, 1985 et 1989). Un vote francophone de 73,S % pour le NON dans le grand Montréal tel que le révèle l'analyse par régression, représente une moyenne. L'examen, circonscription par circonscription, du vote francophone (obtenu en divisant le vote du NON par le pourcentage de francophones), révèle des variations importantes: ce vote se situe à 51,9 % dans D'Arcy-McGee, varie autour de 60-66 % dans les circonscriptions de l'Ouest de Montréal, pour

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INDÉPENDANCE ET DÉMOCRATIE

atteindre des niveaux supérieurs à 75 % dans les circonscriptions les plus péquistes (Est de Montréal, banlieues francophones de Laval et de la RiveSud). On retrouve en gros la même répartition, mais à un niveau plus élevé, du vote francophone qu'au référendum de 1980, alors que le vote francophone pour le OUI se situait à 32 % dans D'Arcy-McGee, entre 40 et 50 % dans l'Ouest de Montréal et au-dessus de 60 % dans les circonscriptions de l'Est de Montréal et dans les banlieues francophones.

Le vote des minorités

anglophone

et allophone

Depuis la tenue du référendum du 26 octobre 1992, beaucoup de choses se sont dites ou ont été écrites sur l'existence d'un vote anglophone ou allophone en faveur de l'option du NON: les analystes du Parti québécois ont avancé le chiffre de 8 % de vote non francophone pour le NON, mais cette estimation est basée sur la composition linguistique des circonscriptions selon le Recensement de 1986. Notre propre analyse, quant à elle, se base sur les données récemment disponibles, et que nous avons adaptées à la carte électorale du Québec, du Recensement de 1991. L'analyse statistique globale que nous avons effectuée ne permet pas de déceler un vote non francophone significativement différent de zéro pour le NON. Mais comme cette analyse produit un résultat qui exprime une moyenne de la région, elle n'exclut pas la possibilité d'un vote non francophone pour le NON dans certaines circonscriptions. Pour estimer le vote non francophone pour le NON, nous avons, dans un premier temps, calculé le vote francophone pour le NON en divisant le pourcentage obtenu par le NON par le pourcentage de francophones dans chaque circonscription: il apparaît alors que, dans certaines circonscriptions, ce vote francophone calculé atteint des valeurs de plus en plus élevées, qui dans deux cas au moins (Laurier et Mercier) atteindraient pratiquement les 100 %, ce qui est bien entendu invraisemblable. En fait, cela indique l'existence d'un vote non francophone pour le NON, et cela se manifeste d'autant plus clairement que les circonscriptions ont une plus forte composition allophone. Nous avons donc estimé le vote non francophone dans chaque circonscription en calculant dans un premier temps la part du vote pour le NON que l'on peut attribuer aux francophones (en supposant un vote francophone pour le NON égal à 73,S %), puis en rapportant la part restante au pourcentage de non-francophones; enfin nous n'avons retenu que les estimations correspondant aux circonscriptions qui ont une forte présence non francophone (supérieure à 20 %) et pour lesquelles le vote francophone calculé en supposant que seuls des francophones ont voté NON s'écarte de

LERÉFÉRENDUM 26 OCTOBRE DU 1992

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manière importante de la valeur moyenne de 73,5, c'est-à-dire s'en écarte de plus de deux écarts-type. Il ne nous est resté alors que six circonscriptions dans lesquelles on peut estimer un vote non francophone pour le NON: Notre-Dame-de-Grâce (4,5 %), Saint-Louis (6,4 %), Laurier (15,3 %), Outremont (16,2 %), Dorion (17,5 %) et Mercier (42,0 %). Du point de vue de l'analyse globale, seuls les estimations pour Laurier et Mercier sont fiables, car seules ces deux circonscriptions s'écartent significativement de la régression effectuée14. Toutefois ces estimations, et celle concernant Mercier en particulier, doivent être considérées avec beaucoup de prudence: elles sont toutes basées en effet sur l'hypothèse que le vote francophone pour le NON dans ces circonscriptions est égal au vote francophone moyen obtenu par le NON dans la région de Montréal. Si tel n'était pas le cas, en effet, on arriverait à une toute autre valeur estimée pour le vote non francophone au NON15.Michel Lepage, responsable des sondages au Parti québécois, a effectué une analyse du vote référendaire de 1992 en se basant sur les résultats au niveau des sections de vote, dont la composition ethnique a été établie à partir d'un dépouillement des listes électorales: il arrive à la conclusion que 80 % des francophones dans Mercier ont voté NON (soit plus que la moyenne montréalaise de 73,5 %), ce qui réduit à 13 % le vote non francophone au NON dans cette circonscription. Dans tous les autres cas, son étude arrive sensiblement aux mêmes conclusions que nous: ainsi dans Notre-Dame-de-Grâce, il estime à 7 % le vote non francophone pour le NON (135 sections de vote), tandis que dans les 489 sections de vote du nord-est de Montréal (circonscriptions de Viau, Jeanne-Mance, Sauvé et Lafontaine), le vote des Italiens pour le NON est estimé à moins de 1 % et celui des Haïtiens à moins de 3 % ; dans Mercier (128 sections de vote) l'étude de Michel Lepage arrive à une estimation de 18 % pour le NON chez les Latino-Américains, de 12 % chez les Vietnamiens, de 10 % chez les Portugais, de 0 % chez les Grecs et de 9 % dans les autres communautés16.
14. Le même calcul effectué pour le référendum de 1980 isole quatre circonscriptions dans l'analyse du vote pour le OUI. Le vote non francophone pour le OUI était alors de 6,4 % dans Laurier, de 6,7 % dans Saint-Louis, de 12,7 % dans Outremont et de 27,3 % dans Mercier, seule cette dernière circonscription s'écartant significativement de la régression effectuée. IS. Ainsi, par exemple, une analyse au niveau des secteurs de recensement de la circonscription de Mercier (voir Pierre Drouilly, Statistiques électoralesdu Québec, op. cit.) permet de conclure qu'en 1980 le OUI a obtenu 57,3 % du vote francophone (2,2 % de plus que la moyenne de 55,1 % pour la région), ce qui conduit à une estimation du vote non francophone pour le OUI de II,S % (au lieu de 27,3 %). 16. Nous remercions Michel Lepage de nous avoir aimablement communiqué une copie de son étude.

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INDÉPENDANCE

ET

DÉMOCRATIE

En conclusion, on ne peut déceler de vote non francophone appréciable que dans une demi-douzaine de circonscriptions, et dans tous les cas ce vote ne dépasse guère les 10-15 %. Ces circonscriptions englobent environ 20 % des communautés ethniques du Québec: si l'on attribue une estimation globale de 10 % du vote non francophone pour le NON dans ces circonscriptions, cela ne représente qu'environ 2 % du vote de l'ensemble des communautés ethniques pour le NON. Quant au vote anglophone pour le OUI, il est pratiquement inexistant. En effet, seule la circonscription de Notre-Dame-de-Grâce, parmi celles dans lesquelles on peut déceler l'existence d'un vote non francophone pour le NON, comprend une forte proportion d'anglophones. Dans toutes les autres circonscriptions de l'Ouest de Montréal, le pourcentage obtenu par le NON reste strictement proportionnel au pourcentage de francophones, avec un vote francophone pour le NON de l'ordre de 60-66 % (exception faite de la circonscription de D'Arcy-McGee). Le comportement de la minorité anglophone face aux options nationalistes n'est pas nouveau, et en somme relativement facile à comprendre: depuis vingt ans, les électeurs anglophones ont toujours voté contre le Parti québécois ou contre les options souverainistes. Ce qui surprend tout de même cette fois-ci, c'est que Pierre Trudeau luimême a appelé les Canadiens à rejeter l'entente, pour des raisons évidemment tout à fait différentes de celles du mouvement nationaliste. Autant son message a-t-il porté dans le reste du Canada, autant les résultats au Québec confirment qu'il ne fut pas écouté. Même ses anciens électeurs de la circonscription fédérale de Mont-Royal, qui englobe au niveau provincial les circonscriptions de D'Arcy-McGee et de Mont-Royal, électeurs qui l'ont élu et réélu en 1968, 1972, 1974, 1979 et 1980 avec des majorités colossales, ont approuvé dans des proportions de 82,2 % dans Mont-Royal et de 92,2 % dans D'Arcy-McGee (le plus fort pourcentage pour le OUI dans tout le Québec), l'entente que lui-même désapprouvait avec véhémence.

Une situation

coloniale

Le refus, par les électeurs non francophones, de suivre la consigne de l'ancien leader canadien qui a incarné pendant vingt ans la lutte contre le mouvement national, leader lui-même issu de la nation qu'il combattait, n'est pas étonnante. Leur adhésion passée au discours de Pierre Trudeau n'était pas l'effet de ce discours: au contraire, c'est parce que le discours de Pierre Trudeau adhérait aux choix politiques de la minorité non francophone, que celle-ci semblait le suivre. Quand pour des raisons de haute stratégie politique, Pierre Trudeau en est arrivé à la conclusion qu'il fallait

LE RÉFÉRENDUM

DU

26

OCTOBRE

1992

.

31

rejeter l'entente (tout comme il avait provoqué le rejet de l'Accord du lac Meech), la minorité non francophone du Québec l'a abandonné et a gardé son choix politique, qui est toujours le même depuis deux siècles, soit de s'opposer à l'existence et au renforcement d'une société française en Aménque. L'analyse électorale nous révèle une situation proprement coloniale: depuis plus de vingt ans que le Parti québécois existe sur la scène électorale, jamais nous n'avons vu une fissure dans le comportement des électeurs non francophones: comme un bloc de béton, l'électorat non francophone, toutes distinctions sociologiques confondues (distinctions de sexe, d'âge, de classe sociale, d'origine ethnique, de religion, etc.), a voté au cours des huit dernières consultations contre le Parti québécois et son option nationaliste, que celle-ci soit indépendantiste, souverainiste ou qu'elle soit même associationniste. Ce comportement électoral est tout à fait exceptionnel, et on peut se demander ce qui réunit dans un bloc monolithique une masse d'électeurs par ailleurs si différents quant à leurs intérêts. Dans toutes les démocraties occidentales, les électeurs se répartissent dans le spectre politique selon leur position dans la structure sociale. Qu'est-ce qui amène au Québec un assisté social anglophone, catholique et d'origine irlandaise vivant à Pointe-SaintCharles, à voter comme un cadre supérieur anglo-protestant d'une grande banque canadienne vivant à Westmount ; un immigrant italien ouvrier de Ville-Saint-Michel à voter comme un ingénieur d'origine scandinave demeurant à Senneville; un chômeur jamaïcain de Côte-des-Neiges comme un prospère avocat juif de Hampstead ; un réfugié politique venant de n'importe quel pays d'Amérique latine ou d'Asie, comme un homme d'affaires venant du Moyen-Orient; un immigrant arrivé d'Europe de l'Est sans autre bagage que ses espérances, comme un millionnaire fuyant Hong Kong avant qu'elle ne redevienne chinoise; etc., etc. ? Qu'est-ce qui unit dans leur comportement électoral des personnes aux origines, aux situations et aux intérêts par ailleurs si divers, sinon leur commune opposition à la majorité française du Québec et à son désir d'émancipation? Passe encore pour les personnes qui ont une position sociale dominante et qui voient dans l'accession du Québec à l'indépendance une menace pour leurs intérêts économiques. Jusqu'à une époque récente, ces personnes étaient très majoritairement d'origine anglo-saxonne et constituaient la minorité anglaise issue de la Conquête. Mais comment expliquer que toutes les autres couches sociales, qui ne sont pas toutes dans une position sociale dominante, peu s'en faut, votent toujours et en bloc dans le même sens, pour la seule raison qu'elles ne font pas partie de la majorité française, et cela quels que soient les enjeux d'une consultation particulière, comment l'expliquer sinon par le refus de voter avec la majorité francophone?

32

.

INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Sur le plan individuel, c'est le droit le plus strict et le fondement de la démocratie, à chacun de voter comme il l'entend. Mais sur le plan sociologique, il y a quelque chose de choquant de voir un tel unanimisme politique, et il faut tenter de l'expliquer. Le scandale ce n'est pas que les anglophones et les allophones aient appuyé majoritairement l'Entente de Charlottetown, le scandale c'est qu'ils l'aient appuyée presque unanimement. Cette entente mal négociée, mal ficelée, pleine d'ambiguïtés, porteuse de plus de problèmes que de solutions, il fallait la rejeter même d'un point de vue fédéraliste, ce que Pierre Trudeau a très bien vu, et avec lui la majorité des Canadiens, et la majorité des Québécois, qui ne sont pas tous souverainistes, bien au contraire, pour ne citer que Jean Allaire en exemple. Mais au Québec, la minorité a unanimement, et comme un seul électeur, voté OUI, se séparant et de sa majorité française du Québec et de sa majorité anglaise du Canada. Ce comportement politique est, toutes proportions gardées, le même que celui de toutes les minorités coloniales qui finissent par se distancer et de leur majorité métropolitaine et de leur majorité indigène. C'est un comportement que l'on pourrait qualifier de «pied noir»: pour le petit colon anglo-saxon ou immigrant, qui veut s'intégrer à la société dominante, le Québécois est, et restera toujours, un indigène auquel on ne peut, en aucun cas, s'identifier. En analysant les élections québécoises depuis vingt ans, et le référendum de 1992 plus particulièrement, et en constatant que le bloc électoral non francophone est demeuré toujours aussi inébranlablement et unanimement opposé à l'identité française du Québec, nous devons conclure que pour la minorité il est encore impensable et impossible de voter avec la majorité québécoisel7. Le Parti québécois semble avoir posé le même diagnostic, si l'on se fie aux déclarations que son chef Jacques Parizeau a faites en janvier 1993 : une majorité peut être dégagée en faveur de la souveraineté, mais cette majorité sera à peu près exclusivement francophone. Si l'indépendance du Québec doit se faire, elle ne se fera peut-être pas contre les anglophones et les allophones, mais certainement sans eux. Cela nous devons le comprendre, sans honte et sans culpabilité, sinon sans colère et sans amertume.

17. L'opposition de la minorité ang1o-québécoise à la majorité française du Québec n'est pas une règle universelle, mais bien une règle des minorités coloniales. Ainsi, par exemple, les minorités russes de Lituanie, de Lettonie et d'Estonie ont divisé leur vote dans les référendums sur l'indépendance de ces trois États: sans voter majoritairement pour l'indépendance, elles l'ont quand même appuyée substantiellement. Quant à la minorité russe d'Ukraine, surtout celle de Crimée, elle a très majoritairement, semb1e-t-il, appuyé l'indépendance de ce pays.

100

.

INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Tableau 18 Élection fédérale du 2 iuin 1997: Colombie-Britannique et T.N.-O.
Ubéral Ekos
Angus
Reid

BQ

PC

NPD 2 3 3 4

RP 28 26 27 25

Autres

7 8 7 8

Environics Élection

triangulaires sont fort nombreuses dans ces régions, et le modèle mathématique devient très vulnérable dans ces cas. Toutefois, dans l'ensemble, on peut dire que les projections au Canada ont donné de très bons résultats: elles anticipent très bien la victoire du Parti libéral, mais avec un gouvernement faiblement majoritaire; elles annoncent correctement le statut d'Opposition officielle remporté par le Reform Party; elles prévoient que le Bloc québécois sauve l'essentiel de sa députation; et enfin, elles confirment le statut très minoritaire du Parti conservateur et du NPD, même si dans ces deux cas, les projections n'arrivent pas à saisir correctement la poussée de ces deux partis dans l'Est du Canada.

Conclusion
Au terme de cette longue analyse de la performance de notre méthode de projection des sondages sur la carte électorale, il est temps de tirer des conclusions. Nous utilisons maintenant ce modèle depuis plus de vingt ans et malgré tous nos efforts pour l'améliorer, nous ne sommes pas parvenus, sinon par chance, à franchir la barre d'un taux de réussite de 90 % : quelles que soient les circonstances, le modèle n'arrive pas à prévoir le parti gagnant dans environ 10 % des circonscriptions. On notera toutefois que cela est déjà pas si mal33,compte tenu des effets aberrants de notre mode de scrutin uninominal majoritaire simple à un tour34. Bien entendu, le modèle est
33. Et c'est, en tout cas, mieux que de se fier à certains augures, comme les fameux « comtés baromètres ». A ce sujet, voir Pierre Drouilly, « Existe-t-il un comté baromètre? », Le Devoir, 12 septembre 1989, p.7. 34. La projection des sondages en nombre de sièges est, semble-t-il, maintenant monnaie courante dans d'autres pays. En France notamment, au cours des élections législatives de

LES

PROJECTIONS

ÉLECTORALES

+

99

Tableau Élection

15

fédérale du 2 juin 1997: Libéral

Ontario

BQ

PC

NPD

RP Autres

Ekos
Angus Reid Environics Élection

103 102 103
101

Tableau

16

Élection fédérale du 2 juin 1997:

Manitoba-Saskatchewan

Libéral

BQ

PC

NPD 17

RP Autres
9

Ëkos
Angus
Reid

2

7
16 7

8
2 8

13
10 12

Environics

Élection

Tableau

17

Élection fédérale

du

2 juin 1997:

Alberta

Libéral BQ Ekos
Angus Reid
Environics

PC

NPD

RP 21

Autres

5

4
5 2

22
21 24

Élection

98

.

INDÉPENDANCE

ET DÉMOCRATIE

Tableau

12

Élection fédérale

du 2 juin 1997:
libéral BQ 47
49 47 44

ensemble NPD
20
12 5 21

du Canada

PC
10
27 10 20

RP Autres
58
61 59 60

Ekos
(22-25
Angus

mai)
Reid

166
152 180 155

(22-27

mai)

Environics (25-28 mai) Élection

Tableau 13

Élection fédérale du 2 juin 1997: provinces Maritimes
libéral Ekos
Angus Reid

BQ

PC 7 20 5 13

NPD
1 1

RP Autres

24 11 26 11

Environics Élection

8

Tableau

14

Élection fédérale
Libéral Ekos
Angus Reid

du 2 juin 1997:
BQ 47 49 47 44 PC 3 6 5 5 NPD

Québec
RP Autres

25 20 23 26

Environics Élection