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Intellectuels, Etat et Société au Mexique

De
400 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 130
EAN13 : 9782296269033
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Intellectuels, Etat et Société au Mexique
LES CLERCS DE LA NATION,
(1910-1968)

Annick LEMPÉRIÈRE

Intellectuels, Etats et Société au Mexique
LES CLERCS DE LA NATION (1910-1968)

Editions L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Recherches

& Documents
LATINES

AMERIQUES

Collection dirigée par Denis Rolland
BOURDE G., La classe ouvrière argelltine (1929-1969), 1987. BRENOT A.-M., Pouvoirs et profits au Pérou colonial au XVIIIe s., 1989. DURANT-FOREST (de) J., tome I : L' histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe s.), 1987; tome 2: Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay, les lendemains qui ont challté, 1989. GUERRA F.-X., Le Mexique de l'Ancien Régime à la Révolution, 2 volumes, 1985. GUICHARNAUD-TOLLIS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXe siècle, 1991. LAFAGE F., L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouvoir militaire et idéologies contre-révolutionnaires, 1991. LAMORE J., José Marti et l'Amérique, tome 1 : Pour une Amérique unie et métisse, 1986; tome 2: Les expériences hispano-américaines, 1988. LAVAUD J.-P., L'instabilité de l'Amérique latine: le cas bolivien, 1991. LEMPERIERE A., Les illtellectuels et la nation au Mexique, 1991. MATTHIEU G., Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), 1991. MAURO F. (dir.), Transports et commerce en Amérique latine, 1990. NOUHAUD D., Miguel Angel Asturias, 1991. PIANZOLA M., Des Français à la conquête du Brésil au XVIIe s. Les perroquets jaunes, 1991. Le récit et le monde (H. Quiroga, J. Rulfo, R. Bareiro-Saguier), 2e éd., 1991. ROLLAND D., Vichy et la France libre au Mexique, guerre, cultures et propagandes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1990. TARDIEU J.-P., Noirs et Indiens au Pérou. Histoire d'une politique ségrégationniste, XVIe s., 1990. A paraître: ZAVALA DE COSIO M.-E., Changement de fécondité au Mexique.

@ L'Harmattan, ISBN:

1992

2-7384-1404-4

Pour Philippe et pour Juliette

Ce livre est la version entièrement remaniée d'une thèse de doctorat nouveau régime soutenue en avril 1988 à l'Université de Paris-I. Les suggestions de François Chevalier, les remarques de Jean-Marie Vincent et du regretté François Bourricaud, enfin la réflexion que conduit François-Xavier Guerra, dans le séminaire qu'il anime sur l'Amérique hispanique, m'ont encouragée à améliorer et à compléter l'ouvrage original. En outre, les débats qui ont présidé, en 1990-1991, à la création du Groupe de Recherche "Le Politique en Amérique Latine", associé au CNRS, ont contribué à éclairer certains thèmes et à enrichir la forme définitive du livre. La lecture attentive de Diana Quattrocchi-Woisson et celles, répétées, de P. Roussin, m'ont permis de préciser plusieurs points. Je tiens à remercier le Colegio de México, qui à plusieurs reprises m'a ouvert les portes de sa bibliothèque. Et Denis Rolland, pour la gentillesse avec laquelle il s'est occupé de l'édition de ce livre. Enfin, ma reconnaissance va à M. Corbie et J.-P. Naccache, dont l'hospitalité m'a permis d'accélérer l'achèvement de ce travail.

PREFACE
Dans le vaste champ de recherche sur les différents groupes sociaux, l'étude des intellectuels occupe une place toute particulière et, pour tout dire, tardive. Non pas que ce monde nous soit resté inconnu: l' histoire des idées et l' histoire littéraire se sont penchées depuis longtemps sur une partie de ces hommes. Mais elles l'ont souvent fait par le biais de la biographie, de l'analyse des courants idéologiques ou artistiques ou bien encore par l'étude des générations culturelles. Approches, certes, pertinentes, mais que l' historien avait tendance à négliger et qui le laissaient partiellement sur sa faim. Sa relative réticence envers ce type de problématiques était autant le résultat des modes dans la recherche que de la difficulté à faire de son propre milieu un objet de recherche. Modes, car après s'être consacré à des récits quifaisaient la part belle aux avatars de la politique et de la pensée des élites, l' historien s'est ensuite résolument tourné vers l'étude de catégories et de mouvements sociaux plus populaires. Il évoluait alors dans un milieu qui n'était que par exception le sien et qui avait pour lui tout le piment de l'inconnu,. il lui donnait de plus la satisfaction morale de s'occuper du {{peuple". D'autre part, difficulté d'étudier son propre milieu au-delà des goûts, des idées,. difficulté aussi d'identifier les acteurs, leur cadre de vie et leurs contraintes, de mettre au jour des comportements et des stratégies qui, étant bien connues dans la pratique, étaient sans doute, de ce fait, plus difficilement formalisables ,. difficulté, enfin, de situer un groupe aux contours flous dans l'ensemble de la société et d'en saisir les fonctions.
Mais, peu à peu, et sans abandonner pour autant l'étude des autres groupes sociaux, les historiens sont revenus, pour des raisons multiples, à l'étude des élites et d'abord des élites politiques. Car, les nouvelles approches, applicables à tous les groupes sociaux, étaient particulièrement adaptées à ce thème. La prosopographie - informatisée ou non - s'avérait bien adaptée à l'étude des élites: corpus relativement restreints, données plus faciles à trouver par la notoriété des personnes, résultats plus gratifiants puisqu'ils portaient sur des groupes dirigeants, compensant ainsi la lourdeur de la collecte de données.. . Sans oublier le développement de la politologie et la renaissance de l' histoire politique, favorisées par l'incapacité de l'approche classique des groupes sociaux à expliquer le politique. Dès lors il était inévitable que l'on en vienne à étudier les autres composantes des élites et, parmi elles, les intellectuels:

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les résultats de ces premières études l'exigeaient en montrant à quel point les éléments culturels étaient essentiels dans l'univers de la politique. On était alors en mesure d'intégrer dans une vision plus large les approches traditionnelles que les historiens avaient jusque-là quelque peu négligées. C'est dans cette perspective que se place le remarquable ouvrage d'Annick Lempérière : au carrefour d'une histoire sociale de la culture, de la prosopographie, des analyses des discours et de l'étude du système politique. Projet évidemment extrêmement ambitieux puisqu'il porte sur un grand pays, le Mexique, et sur une longue période, allant des débuts de la Révolution, en 1910, aux événements de 1968. Ambition considérable mais tout à fait justifiée, dans la mesure où il est peu des pays de l'aire culturelle européenne où la multiplicité et l'ambiguïté des rôles de l'intellectuel soient plus évidentes. Le Mexique représente à cet égard un véritable cas d'école, car les intellectuels y ont toujours entretenu avec l'Etat des rapports d'une complexité telle qu'elle frise parfois l'énigme historique. Depuis l'Indépendance, les intellectuels mexicains ont été en quelque sorte obsédés par l'Etat. Tour à tour idéologues, serviteurs de l'Etat et parfois virulents critiques, c'est par rapport à lui et à ce qu'il prétendait incarner, la Nation, qu'ils se sont toujours situés. Par rapport à leurs homologues européens, leur autonomie, même si elle a varié dans le temps, a toujours été limitée, l'Etat exerçant sur la plupart d'entre eux un attrait qui ne s'est jamais démenti. Et tout cela, dans le cadre d'un système politique qui n'a jamais été totalitaire, même si son pluralisme reste d'un type très particulier. C'est à l'explication de cette énigme que s'est attaché l'auteur. Sa perspective est, comme nous l'avons dit, celle d'un historien qui tente d'accéder à la totalité, malgré l'ampleur du sujet. La recherche de l'exhaustivité demanderait ici un très long travail d'équipe pour cerner les différents groupes de cette catégorie sociale, pour étudier leurs relais dans les provinces, dans les villes et les villages... Tâche évidemment souhaitable, mais, d'un certain côté, seconde pour comprendre la place que les intellectuels ont tenue dans la société mexicaine. Le choix a été, pour l'essentiel, d'en étudier le niveau supérieur dans toute la complexité de ses multiples groupes: écrivains et artistes, professeurs et chercheurs en sciences humaines, idéologues et technocrates... Il s'est agi aussi d'étudier les établissements où ils ont été formés et le type de formation reçue,. leur origine sociale et leurs moyens de vie,. les conditions matérielles de leur production 12

intellectuelle et artistique,. et enfin leur discours: les thèmes, les courants idéologiques... Une place toute particulière a été faite aux revues culturelles, car c'est bien à travers elles que l'on peut le mieux cerner l'identité et l'extension de l'élite culturelle. Mais on n'a pas négligé pour autant l'analyse de quelques ouvrages clés qui ont marqué leur époque, par le débat qu'ils ont suscité et par le sillage idéologique qu'ils ont tracé. Il faut lire dans cette optique les deux fort beaux chapitres consacrés au prix Nobel de Littérature, Octavio Paz. Ils sont l'étude d'un cas exemplaire sur le parcours, le rôle et la signification de celui qui est, sans conteste, l'exemple le plus marquant de l'intellectuel mexicain contemporain. Il n'est guère possible de résumer ici une étude d'une grande richesse qui bouscule bien des certitudes et apporte nombre d'éclairages nouveaux sur l'ensemble de l' histoire sociale et politique du Mexique. Mais nous voudrions attirer l'attention sur quelques problématiques continuellement présentes dans cet ouvrage, car elles ouvrent la voie à des analyses analogues pour d'autres époques de l' histoire, du Mexique et d'autres pays. La première porte sur l'identification de ces intellectuels, non pas tant par des conceptualisatitms théoriques a priori qui ne font que compliquer le sujet, mais par un recensement le plus large possible de tous ceux qui - par l'écrit ou par l'image - tentent de dire ce que le pays a été, est, ou devrait être, non seulement du point de vue social mais aussi culturel. On saisit alors aussi bien la multiplicité defonctions qu'exercent les élites culturelles que la véritable extension de ce groupe humain. Même si l'on peut distinguer parmi elles les écrivains et artistes, les politiciens, les experts et les technocrates, les professeurs et les chercheurs..., les passages de l'une à l'autre de ces catégories sont constants. Ces élites culturelles sont à lafois et polyvalentes et étroites,
du moins jusqu'au tournant de la Seconde Guerre mondiale

- et encore!

En effet, le milieu étudiant de Mexico, dont elles sont pour la plupart issues, ne compte jusqu'alors que quelques milliers de personnes. Il était inévitable que l'on trouve les mêmes hommes dans les ministères et les organismes d'Etat, dans les revues et dans l'édition et dans les établissements culturels, qu'ils soient ou non d'enseignement. On perçoit alors les liens variés qui unissent ce milieu finalement assez restreint et les clivages qui périodiquement le divisent. Le régime politique post-révolutionnaire étant fondé, malgré une légitimité qui se veut populaire, sur des réseaux de liens personnels et de clientèles multiples, il était inévitable qu'une bonne partie des 13

courants et des factions intellectuelles demandent à être lus non seulement comme le reflet d'options idéologiques différentes, mais aussi comme le résultat de patronages politiques divers, correspondant à des clientèles politiques rivales. L'étroitesse des élites explique également l'attention qu'on a toujours portée au Mexique à l'expression culturelle ou politique des étudiants, telle qu'elle s'exprime souvent dans des revues minuscules. Il s'agit là de l'attention, tout àfait justifiée par une très longue expérience, que portent les élites au pouvoir aux jeunes générations, appelées à leur succéder et au sein desquelles elles s'emploient à recruter les membres de leurs clientèles. La seconde problématique, très liée à celle-ci, concerne les rapport des intellectuels avec l'Etat,. l'étroitesse du milieu culturel ne suffisant pas à expliquer, à elle seule, l'intensité de leurs rapports mutuels. Elle renvoie, au Mexique et ailleurs, à la politique moderne et à ses exigences. Elle résulte d'un brusque passage à la Modernité politique qui date de l'époque de l'Indépendance. Passage certain et irréversible pour les élites culturelles, beaucoup plus lent et difficile pour l'ensemble d'une société restée profondément traditionnelle dans ses structures et ses valeurs. D'où la tâche que poursuivent infatigablement les élites politiques et intellectuelles du XIXe et XXe siècles: transformer le Mexique en une nation moderne. Cette tâche était pour une bonne partie culturelle, car elle consistait à créer un peuple et à modeler une nation. Certes, ilfallait s'attaquer aux acteurs corporatifs de l'Ancien Régime pour créer des agents économiques individuels mais il fallait aussi, par une pédagogie constante, former des citoyens qui adhèrent aux valeurs de la modernité,. ilfallait enfin, constituer la nation par la création d'un imaginaire commun. Dans tous ces domaines les intellectuels étaient irremplaçables: pour détruire par la loi la société d'Ancien Régime, pour diriger la pédagogie du citoyen, pour élaborer le nouvel imaginaire national. L'originalité du Mexique par rapport aux autres pays qui ont connu un brusque passage à la modernité, tient a ce que ce dessein a été poursuivi sous des régimes politiques qui, la plupart du temps, ont ignoré la démocratie politique. Des régimes, donc, de minorités modernes installées au pouvoir qui tentent de tramforiner à partir de l'Etat une société largement rétive. L'absence de mécanismes démocratiques d'accès au pouvoir - les élections sont fictives et ne servent qu'à légitimer le gouvernement en place - a contribué àfaire de l'Etat l'acteur politique suprême. Les intellectuels ont sans cesse cherché à lui offrir leurs idées, proposer leurs compétences, obtenir ses faveurs. . . A un Etat abstrait, incarnation et guide en même temps de la 14

société mais, d'une façon plus prosaïque, aux hommes qui gouvernent l'Etat. Les intellectuels mexicains offrent ainsi cet étrange spectacle d'être à lafois hantés par k.politique (par l'organisation et le gouvernement de la société) et silencieux devant la politique (la compétition ouverte devant l'opinion et les électeurs). Il y a dans l'univers politique mexicain comme un parfum persistant de politique d'Ancien Régime, celle où des clans et des factions s'affrontent dans l'ombre, selon des règles par eux seuls connues, pour obtenir lafaveur du prince et l' honneur de se mettre à son service. Le pluralisme - car il a toujours existé - trouve son origine non seulement dans l'existence d'exclus du système politique, mais aussi dans la compétition entre les clans et les factions au pouvoir, dans la pluralité des patronages et des clientèles. Troisième problématique, le discours des intellectuels sur la société et leur rôle dans cette construction culturelle qu'est la création de la nation. Ils ont toujours participé à cette entreprise, mais celle-ci acquiert dans la période de l'entre-deux guerres des caractéristiques nouvelles. Nous touchons ici à la variabilité des contenus culturels de la nation, aux différents moments de sa construction. A une nation conçue, surtout au XIXe siècle, comme une communauté humaine régie par des relations politiques de type nouveau et partant au contenu très universel, va succéder une nation au contenu beaucoup plus particulariste. Il s'agit désormais d'intégrer des groupes sociaux et culturels réfractaires jusque-là à leur réduction dans l' homogénéité du peuple moderne,' de ces groupes les Indiens sont l'exemple le plus extrême. L'auteur nous montre ici, avec une grande diversité d'approches et de nuances, les acteurs, les moyens utilisés et les étapes de la formation de l''' idéologie de la Révolution mexicaine" , de cette construction syncrétiste très complète qu'est le nationalisme mexicain. Sa prégnance est telle qu'elle contribue à expliquer des phénomènes apparemment aussi éloignés que le rythme de développement des différentes sciences humaines ou lefaible écho qu'ont rencontré dans la pratique les marxismes révolutionnaires des années 1960. Nous voudrions, enfin, souligner une dernière problématique constituant la toile defond de tous ces développements, celle de la relation entre les intellectuels mexicains et le monde extérieur: les autres pays hispano-américains, l'ensemble de l'aire culturelle européenne, le reste du monde. Nous sommes ici dans un vaste domaine de recherche qui touche, au-delà de l'étude des imitations, des 15 "

influences et des images réciproques entre l'Europe et l'Amérique, au problème des modèles culturels, au sens le plus large du terme, et au débat sur la nature des sociétés hispano-américaines: ce qu'elles sont et ce qu'elles voudraient être. Nous parlons ici de modèles au sens que donnent à ce mot les sciences physiques et naturelles: laformalisation conceptuelle d'un processus ou d'un système, l'explication d'un ensemble par un agencement cohérent de variables. Modèle de civilisation et en l'occurrence un certain type de société, c'est-à-dire des structures sociales, des références idéelles, des valeurs, des comportements, agencés selon une logique déterminée. Dans ce sens, il est certain qu'il existe un modèle européen de civilisation avec, évidemment, de multiples variantes. Certaines d'entre elles trouvent leur origine dans l'excentricité géographique, ce qui a supposé à certaines époques une distance autant temporelle que spatiale par rapport aux centres moteurs de l'aire de civilisation. C'est précisément le cas de l'Amérique en général et de l'Amérique latine en particulier. Cette dernière, prolongement outre-atlantique de l'Europe méditerranéenne appartient de plein droit, malgré sa greffe sur des populations et des cultures indigènes, au monde européen. C'est parce qu'elle appartient au même modèle de civilisation, au même univers culturel, qu'elle connaît des conjonctures culturelles et politiques semblables à celle des autres pays de l'aire européenne. Cette affirmation n'eût jamais été contestée par aucun latino-américain duXIXe siècle, même s'il sefût plaint du retard de son pays par rapport à ceux qu'il considérait comme le centre de sa civilisation. A présent elle soulève cependant des réticences, voire des passions, dans bien des pays, non pas que la réalité soit autre, mais parce que le discours sur l'identité latino-américaine a changé. Ce n'est pas l'un des moindres mérites de ce livre que de placer ces débats dans le contexte qui est le leur, et par là même de les relativiser et de les rendre, de cefait, intelligibles. Le contexte national est, rappelons-le, celui de l'élaboration d'un imaginaire national syncrétiste faisant appel à des éléments de la culture populaire indienne et surtout métisse, afin d'intégrer dans la nation des groupes jusqu'alors étrangers à elle. Comme le disait Manuel Gamio, cité par l'auteur: "pour intégrer l'Indien ne prétendons pas l''' européiser" d'un seul coup; au contraire, "indianisons" -nous un peu, pour lui présenter notre civilisation, diluée avec la sienne, pour qu'il ne la trouve pas exotique, cruelle, amère et incompréhensible". Il nefaut donc pas perdre de vue, 16

lorsque ce projet a atteint son but et qu'il est devenu un mythe, qu'il s'agit d'un discours volontariste et instrumental, construit par des élites qui se sentent, et sont, européennes: "lui présenter notre civilisation" . Il convient d'ajouter aussi que le contexte international, celui de la deuxième après-guerre, voit la mise en cause par les Européens euxmêmes de l'universalité de leur propre modèle de civilisation,. à cette mise en cause participent, comme de droit, les intellectuels latinoaméricains. N'oublions pas enfin, le contexte psychologique de ces élites périphériques de l'aire européenne, soumises à lafois à l'attrait permanent de leur métropoles culturelles et au désir de s'en émanciper
en revendiquant non seulement leur différence

- certaine

- mais en niant

même leur commune appartenance, ce qui est évidemment beaucoup plus discutable. L'étude qu'Annick Lempérière fait du rôle de médiation d'Octavio Paz et de ses réflexions sur ce sujet essentiel pour l'identité latino-américaine, constitue un remarquable apport à la compréhension d'un thème complexe. Enfait, cette étude porte déjà en elle la solution du débat. Les tensions entre un "centre" et une "périphérie" culturels tendent à disparaître quand les productions intellectuelles de la "périphérie" sont devenues des éléments incontournables de toute l'aire culturelle: ce processus a déjà eu lieu, du moins, pour la littérature latino-américaine.
François-Xavier Guerra Université de Paris I Novembre 1991

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INTRODUCTION

Les intellectuels mexicains au XXème siècle se distinguent par leur participation au processus de reconstruction de la nation qui fait suite à la Révolution. Idéologues, hommes de savoir et écrivains, hommes politiques et conseillers des gouvernants, ils ont contribué à l'élaboration d'une vision dominante et dynamique de la nation et de son devenir. Il s'agit là d'un héritage. Depuis le XIXème siècle, les diplômés occupent au Mexique une position centrale dans le dispositif du pouvoir 1 : ils sont les artisans ou les promoteurs de la réalisation des projets qu'ils échafaudent pour construire et moderniser la nation. De la chute de Porfirio Diaz en 1910 au mouvement contestataire de 1968, juristes ou écrivains, professeurs ou administrateurs, ils n'ont eu de cesse de répenorier les "problèmes nationaux" : inachèvement de l'unité nationale, déficit éducatif, défaut de sens politique, retard économique. Ils ont constamment cherché à les interpréter, à proposer des remèdes. Le trait distinctif des intellectuels mexicains de la période, quelles que soient leur compétence et leur fonction, c'est leur faculté de parler et d'écrire sur le passé, le présent et l'avenir de leur pays natal avec la conviction qu'il s'agit là de leur rôle le plus légitime. Quelles sont, à partir de la Révolution, les métamorphoses du modèle historique de l'intellectuel mexicain? Quel discours produit-il sur la nation? Quelles sont ses créations idéologiques? Tel est tout l'objet de cet ouvrage. Au centre, les intellectuels avec leurs réseaux, leurs institutions, leurs compétences, leurs fonctions et leurs idées. Les principaux outils de travail ont été, d'une pan, une prosopographie destinée à la fois à faire revivre quelques-unes des grandes figures intellectuelles, et à dégager les grandes tendances de l'évolution du milieu; d'autre part, de multiples revues, politiques, littéraires, culturelles, ainsi que des mémoires et des essais, qui ont servi d'observatoires commodes de la constitution des groupes intellectuels, de leurs déclarations d'identité et des idées qui les réunissent. La Révolution mexicaine, entièrement politique à ses débuts avant de devenir un embrasement social généralisé, voit la constitution de groupes d'intellectuels qui se déclarent comme tels en s'émancipant temporairement de leur rapport structurel à l'Etat, et qui s'associent aux leaders politiques du mouvement révolutionnaire pour exiger, par le
1 Pour une étude quantitative, cf. P. H. SMITH, Los laberintos del poder. El reclutamiento de las élites poUticas en México. 1900-1971, Mexico, El Colegio de México, 1981. 19

respect du suffrage et, avec lui, l'alternance au pouvoir des dirigeants, la réalisation de la démocratie politique au Mexique. Il entre dans le rôle historique des intellectuels de valider le système politique issu de la Révolution. Source des principes nationalistes qui ordonnent le nouveau projet national, la Révolution apparaît aussi comme une parenthèse entre deux périodes d'ordre institutionnel. La description du système politique à deux moments-clés, d'abord à l'issue des guerres civiles, ensuite à partir de 1946, lorsque la totalité du pouvoir tombe entre les mains des civils, permet de situer dans leur contexte les interventions politiques des intellectuels. Pendant quatre décennies, c'est l'acceptation de l'état de fait, sanctionné par la création du Parti National Révolutionnaire (1929), qui domine chez les nationalistes: la permanence de la "famille révolutionnaire" au pouvoir, quels qu'en soient les sacrifices pour la démocratie, constitue à leurs yeux la meilleure des garanties pour la réalisation du projet modernisateur et intégrateur. Dans ces conditions, la réflexion sur les conditions d'accès au pouvoir ou sur l'absence de pluralisme est, parmi eux, le fait de quelques individus isolés. Le nationalisme, idéologie centrale, pour tout dire dominante, a neutralisé d'autres ensembles idéologiques. Ainsi en va-t-il du radicalisme, vaguement socialisant, qui marque surtout les premiers temps du régime, et dont la fusion avec le nationalisme permet d'expliquer, notamment, pourquoi le communisme a si mal pris dans une élite intellectuelle pourtant friande d'expérimentation idéologique. L'évocation de l'idéologie des adversaires du régime, vaincus ou déçus de la Révolution, rappellera que les intellectuels nationalistes ont évacué fort rapidement de leur horizon mental, après la disparition du Porfiriat et de l'ancienne société, la question du pluralisme et de la démocratie, qui avait été à l'origine de la Révolution. Inversement, parce que l'absence de procédures démocratiques les prive de toute chance de modifier les règles du jeu politique, ce sont pendant longtemps les intellectuels conservateurs qui maintiennent vivante la revendication démocratique des premiers temps de la Révolution. Parmi les tentatives d'action politique autonome de la part des intellectuels, figure ainsi, en 1929, la campagne présidentielle malheureuse de Vasconcelos, ancien révolutionnaire devenu opposant. Cependant, bien plus tard, le sens de ces tentatives s'est inversé: elles émanent, dans les années 1960, d'intellectuels encore nationalistes et déçus du développementisme. L'échec de la constitution d'une "nouvelle gauche" en 1960-65, et le mouvement contestataire de 1968, ont en commun de renvoyer à l'impasse démocratique du régime issu de la Révolution: c'est l'échec du projet modernisateur qui conduit désormais à critiquer l'autoritarisme. L'analyse des permanences et des évolutions du modèle historique des intellectuels est menée à travers l'étude de leur place dans les 20

administrations de l'Etat. L'accroissement de ses services et la modification de ses tâches ne sont pas sans impact sur les fonctions que les intellectuels sont appelés à y tenir. Le développement des institutions intellectuelles, sujet à bien des discussions au sein de l'élite au pouvoir avant de prendre son envol à partir de 1940, attire l'attention sur la croissance sans précédent du nombre des diplômés. On assiste à la diversification des compétences, qui correspond en fait à l'éclatement des fonctions autrefois réunies dans les mêmes hommes: c'est ainsi que s'opère par exemple une distinction tout à fait nouvelle, incomplète encore, entre technocrates et universitaires. L'essor des institutions académiques, qui va de pair avec celui des sciences sociales, affranchit partiellement les intellectuels de leur rapport direct avec l'Etat et facilite la critique. Toutefois les liens entre hommes de savoir et hommes de pouvoir restent longtemps denses et concrets. La conception que les intellectuels se font de leur rôle, à différents moments et dans différentes catégories, entre dans les conclusions que l'on peut tirer concernant l'évolution du modèle historique. Parmi les réalisations des intellectuels, la plus imposante est sans conteste la création d'une grande idéologie intégratrice, qui domine de sa masse la première moitié du siècle: le nationalisme. Construction intellectuelle de premier ordre, le nationalisme se présente comme un ensemble divers mais cohérent de savoirs, de théories, de principes, d'articles de foi, de valeurs, dont on tente de reconstituer l'origine et le cheminement. La formulation d'un nouveau projet éducatif, dont l'ambition ouverte est de réaliser - enfin, pense-t-on - l'intégration nationale, fait partie de l'oeuvre des nationalistes. Dans cette ligne s'inscrit l'invention de l'indigénisme, c'est-à-dire la politique que l'Etat entend mener en faveur de l'intégration des Indiens. La "culture nationale" occupe également les nationalistes, qui entreprennent de la réinventer : il y va de la constitution d'un patrimoine national. Dans sa période de décadence, qui commence autour de 1950, le nationalisme n'est pas vraiment remplacé par une nouvelle idéologie. Le développementisme, qui compte sur la croissance économique pour réussir l'intégration et la modernisation de la nation, puis la vague contestataire, teintée de marxisme, qui dans les années 1960 critique les options développementistes, font pâle figure auprès du nationalisme. Cette déshérence n'est pas sans effet, on s'en doute, sur la représentation que les intellectuels se font de leur rôle et de leur devenir. Que devient, dans le cadre idéologique du nationalisme, la fonction de médiation? Les polémiques qui opposent des groupes intellectuels, autour du prpblème du nationalisme culturel, fournissent des éléments de réponse pour les deux décennies de la reconstruction (1920-1940). Par la suite, c'est à travers la justification de la médiation que s'affIrme la catégorie des écrivains. C'est là l'une des métamorphoses 21

particulièrement remarquables du modèle historique du clerc mexicain. Il ne s'agit pas de quelques individus, mais de tout un milieu nouveau qui, en revendiquant la liberté de création, conquiert de haute lutte sa spécificité, notamment à travers une série de conflits avec les champions de la culture nationale. Pour illustrer ce rôle, Octavio Paz, premier écrivain mexicain à avoir reçu le Prix Nobel de Littérature (1990), est particulièrement représentatif. Il témoigne, par toute sa carrière littéraire comme par son oeuvre, que c'est à partir de la défense de la fonction de médiation que se construit l'identité propre aux écrivains. L'analyse des essais qu'il rédige entre 1950 et 1970 révèle les problématiques à l'oeuvre dans une période cruciale de l'histoire des intellectuels, celle du nécessaire renoncement au nationalisme. La question de la médiation est reformulée de manière identique avec l'apparition de chercheurs professionnels en sciences sociales. Les plus brillants d'entre eux, souvent formés à l'étranger, renoncent plus facilement aux schémas d'analyse nationalistes, et tentent de recréer des problématiques autonomes dans les sciences sociales, quand le nationalisme, après s'en être nourri, les a parfois colonisées et sclérosées. L'anthropologie, pour avoir été étroitement associée à la politique indigéniste, se libère difficilement de l'hypothèque nationaliste. En 1929 comme en 1968, se manifeste une nouvelle force qui marque politiquement le siècle, celle des étudiants. Parce que leur apparition sur la scène politique coïncide avec les métamorphoses des fonctions intellectuelles, nous avons tenté de les approcher au plus près, quand c'était possible, à travers leurs revues ou à travers leurs revendications des années 1960. Le mouvement de 1968, qui associe intellectuels et étudiants dans la même protestation civique, témoigne, par-delà les ressemblances superficielles avec d'autres mouvements de l'époque, de la persistance d'un modèle mexicain spécifique. En 1968 la question de la démocratie est enfin clairement posée, et les réponses, aussi ambiguës soient-elles, sont porteuses d'avenir. L'étude des intellectuels constitue une approche privilégiée du Mexique contemporain, car elle permet d'interpréter des données remarquables de son histoire politique durant les deux premiers tiers du siècle: d'une part, la force du nationalisme et l'ampleur des oeuvres réalisées en son nom, d'autre part, l'indéfectible fidélité des intellectuels au régime politique, qui va de pair avec sa stabilité proverbiale, mais aussi avec sa capacité durable à éluder le problème de la démocratie et à faire l'économie du pluralisme. Tandis que dans la seconde moitié du siècle, le déclin du nationalisme va de pair avec le remaniement des fonctions traditionnelles des intellectuels, et que se renforcent, très lentement, les capacités d'opposition et de critique. * 22

Les fonctions des clercs mexicains remontent aux origines mêmes de la nation. Le Mexique a possédé des "intellectuels" dès l'époque coloniale. Mais le mot a changé de sens avec l'avènement de la modernité politique, lorsque, comme les autres possessions espagnoles, la Nouvelle-Espagne s'est divisée entre partisans et adversaires de l'indépendance. L'idée de cause politique, qui accompagne l'apparition de l'intellectuel moderne, hante les interventions de certains des penseurs de l'époque. Certes, il s'agit le plus souvent d'intellectuels traditionnels, membres des élites coloniales: clercs, avocats, médecins, universitaires ou fonctionnaires. C'est le cas du dominicain mexicain Fray Servando Teresa de Mier (1763-1827),

premier historien de l'indépendance mexicaine 2 qui présente sous le
titre d'Histoire, non un récit des premiers épisodes du conflit avec les Espagnols mais, tout comme dans les procès d'ancien régime où les plaignants réunissent eux-mêmes les pièces du dossier et organisent leur défense, l'ensemble des griefs rédigés par les groupes d'intérêts opposés. Par-delà les intérêts des créoles, qu'il oppose à ceux des péninsulaires, c'est une idée de la Patrie qu'il défend, soit l'égale dignité des "Américains" face aux Espagnols qui les méprisent. Plus tard Lucas Alaman (1792-1853), grand intellectuel et homme d'Etat conservateur3, rédige une histoire des mouvements pour l'indépendance 4 : la recherche de la vérité des faits le conduit à évaluer les mérites et les torts des acteurs individuels et collectifs, à faire une estimation de la valeur de leurs causes respectives. L'enjeu est ici une interprétation de l'histoire nationale, qui débouche sur la conception de ce que doit être la nouvelle nation 5. On a pu dire que le destin de Fray Servando Teresa de Mier symbolise pour l'intellectuel mexicain le passage, à la faveur de
2 Fr. S. T. DE MIER, Historia de la revolucion de Nueva Espana, antiguamente Anahuac, 1ère éd. 1813, édition critique, Paris, Publications de la Sorbonne, 1990. 3 Son action politique aurait peut-être été proche de celle d'un Guizot si les circonstances lui en avaient fourni l'occasion. De même que le père de Guizot a été guillotiné, le jeune Alamân perd en partie sa fortune à l'occasion des pillages effectués par les insurgés dans sa ville natale. Sa position sur l'indépendance est cependant nuancée: ilIa considère comme inévitable, mais regrette que la nouvelle nation n'ait pas su conserver l'ordre et les valeurs de l'époque coloniale; dans le même temps, Alamân est un modernisateur qui, à l'encontre des libéraux, prône la création d'une industrie mexicaine. 4 L. ALAMAN, Historia de México desde los primeros movimientos que prepararon su independencia en el afw de 1808 hasta la época presente, 5 vol., Mexico, 18481852. 5 Cf. C. HALE, Elliberalismo mexicano en la época de Mora, 1821-1853, Mexico, Siglo XXI, 1972, chap. I. 23

l'Indépendance, de l'état de letrado , lettré issu d'une université, clerc ou fonctionnaire de la Couronne, à celui de sabio, à la fois "savant" et "sage" 6. En effet, Mier est panthéonisé, avant même sa mort, comme héros de l'indépendance; par sa dimension personnelle, il est placé dans un rapport direct et abstrait avec l'Etat et la nouvelle nation. Mais la réalité politique a très vite infligé aux intellectuels une condition beaucoup plus prosaïque et moins confortable. Ils ont certes perdu la sérénité du letrado, mais en conservant sa vocation à servir l'Etat et en devenant, par la force des choses, des acteurs tout à fait concrets de la fondation de la nation. Or la nation ne va pas de soi. Lors de sa création en 1821, elle ne dispose ni de reconnaissance extérieure, ni de fondements internes en dehors d'un profond attachement des habitants à leurs valeurs religieuses (la Vierge de Guadalupe) et à leurs libertés provinciales et locales. Si le XIXème siècle offre à la France, simultanément, un apprentissage de la démocratie fondé sur la libération progressive du suffrage 7 et les progrès de la scolarisation, un renforcement de la conscience nationale et une succession de régimes stables qui permet la consolidation de l'Etat moderne, au Mexique il en va tout autrement. La réalité sociale et politique ruine les espoirs mis hâtivement dans les principes modernes de souveraineté du peuple et de représentation parlementaire pour transformer le pays8 : jusqu'au moment où s'installe le régime autoritaire de Porfirio Diaz, en 1876, les révolutions succèdent aux dictatures, les périodes de réaction aux réformes radicales. La ruine financière de l'Etat commande le délabrement de ses moyens d'action et son affaiblissement. Les désaccords entre libéraux et conservateurs, à propos de l'organisation politique et sociale de la nouvelle nation, entretiennent les guerres civiles. Pour les intellectuels, fort peu nombreux et fondus dans une élite très restreinte qui comprend les militaires, les grands propriétaires fonciers, les membres du clergé et les gens du négoce et de la finance, l'instabilité façonne une condition marquée par l'extrême précarité des fonctions administratives et politiques, et par la décadence des institutions de savoir et de culture.
6 T. HALPERIN DONGID, "El perfilamiento del intelectual hispanoamericano en la primera mitad deI siglo XIX", Conférence prononcée à l'Université de Paris-VII, 16 novembre 1989. 7 Cf. notamment P. ROSANV ALLON, "Guizot et la question du suffrage universel au XIXème siècle", in François Guizot et la culture politique de son temps, Paris, Seuil, 1991, pp. 129-145, et R. HUARD, Le suffrage universel en France. 18481946, Paris, Aubier, 1991. 8 Sur le difficile établissement de la modernité politique en Amérique Latine au XIXème siècle, cf. F.X. GUERRA, "Pour une nouvelle histoire politique: acteurs sociaux et acteurs politiques", in Structures et cultures des sociétés ibéroaméricaines, Paris, CNRS, 1990, pp. 245-260. 24

L'intellectuel mexicain au XIXème siècle n'est pas dépourvu de grandeur. TIjoue, selon les circonstances, le rôle d'homme de plume et d'idéologue (il sera alors polémiste, historien, romancier, chroniqueur), d'homme politique, d'exilé, de diplomate, de chef d'Etat. Jamais de martyr car, dans ce monde violent, on massacre les soldats mais on ne fusille pas l'adversaire politique. Il peut arriver à l'intellectuel de détenir au sein de l'Etat une capacité d'action, qui dure autant que la longévité au pouvoir de la faction dans laquelle il s'est rangé. Mais il n'aura la reconnaissance de son oeuvre que dans les mêmes limites, et c'est pourquoi le panthéon intellectuel des Mexicains est encore aujourd'hui si dépeuplé: non en raison de l'absence de talents, mais parce que la compétence qui donne à l'intellectuel français sa fonction sociale, et qui lui permet parfois d'adopter, légitimement selon lui, une position politique face au pouvoir, ne suffit pas au Mexique à lui faire tenir son rang dans l'élite. On trouve là l'origine de la prédilection persistante - quoiqu'en recul - des intellectuels mexicains pour les postes et les fonctions étatiques, qui tiennent la place des bénéfices symboliques qu'ont reçus en France écrivains et savants. Au Mexique, même les Prix Littéraires sont décernés par l'Etat. * Quelles sont les caractéristiques sociales et politiques qui permettent de distinguer l'intellectuel mexicain au XIXème siècle, et de le différencier du reste de l'élite? Les intellectuels sont des civils9, que leurs fonctions associent de manière spécifique au pouvoir politicomilitaire. Dans un monde de chefs et de généraux, de caciques locaux et de caudillos qui tirent de leurs clientèles et de leurs soldatesques les moyens de leur ambition, les intellectuels ont d'abord pour rôle de dire le droit, fonction paradoxale mais essentielle dans un monde où règne la violence politique: il s'agit de légitimer le pouvoir, toujours acquis ou conservé par la force, en rédigeant des lois et des constitutions. Les juristes sont d'autant plus nécessaires que les gouvernants échouent les uns après les autres à faire respecter l'organisation des pouvoirs prévue par les textes qu'ils ont fait rédiger. Durant une bonne partie du siècle, par exemple, les tenants du centralisme s'opposent aux partisans d'un Etat fédéral laissant une large autonomie aux élites régionales. Chaque camp à son tour s'ingénie à gripper la machine politique à son profit. Bien que tributaires des rapports de force militaires, les intellectuels jouent leur propre partie dans le jeu politique. Juristes, ils sont aussi idéologues, et ils participent aux luttes des factions en leur donnant une
9 J'entends, par civils, des non-militaires; certains membres du clergé, surtout dans les débuts de la vie nationale, sont des intellectuels. 25

coloration doctrinale qui pourrait les faire abusivement passer pour des partis de type moderne. Par la propagande, par l'édition de feuilles de presse aussi éphémères que combatives, par les discours au Congrès ou les discussions dans les clubs et les loges maçonniques, mais aussi, lorsque les luttes politiques leur laissent quelque répit, par la composition de récits polémiques de l'histoire nationale,- les intellectuels, conservateurs ou libéraux, tentent d'imposer leur conception de la modernité politique et ce qu'ils souhaitent pour le pays. Ici l'on retrouve des données familières, car les intellectuels mexicains s'abreuvent aux mêmes sources culturelles et idéologiques

que les penseurs et les acteurspolitiques français du XIXème siècle 10.
En dépit de la distance géographique, ils sont de culture européenne, surtout espagnole jusqu'à l'Indépendance, française par la suite. En raison de la rupture du lien politique avec la métropole, on pourrait être conduit à considérer comme des emprunts les références constantes des intellectuels mexicains à la production culturelle et à la pensée politique européennes du XIXème siè~le. Le terme serait fâcheux car il efface à lui seul toute la dimension créatrice de leur activité idéologique. Souvenons-nous simplement que, intellectuels, ils lisent et découvrent des idées, qu'on ne considèrera comme "étrangères" qu'en raison de l'existence des frontières nationales. Nous appellerons médiation cette fonction de lecture et de renouvellement constant des idées, et médiateurs les intellectuels, parce qu'un de leurs rôles spécifiques au sein de l'élite est de transmettre et, si possible, d'imposer ces idées. A ce titre, les intellectuels mexicains ont été les créateurs remarquables d'univers idéologiques auxquels non seulement eux-mêmes, mais les caudillos, ont assez cru pour tenter d'en faire des politiques. Le libéralisme, puis le positivisme, savamment acclimatés au contexte local, ont été successivement au XIXème siècle les grandes idéologies qui ont inspiré le projet national et ses réalisations, notamment et surtout l'organisation théorique des pouvoirs, la politique de l'éducation, et la lente désintégration des structures héritées de l'ancien régime. Que ces idéologies aient rencontré d'énormes résistances dans la réalité sociale, c'est ce que les clercs n'ont cessé d'éprouver chaque fois que la victoire d'un caudillo les a placés à la tête de l'Etat ou désignés députés au Congrès. Tant qu'ont duré les conflits civils, leurs réalisations n'ont pas été à la hauteur de leurs projets. Mais à la faveur de la paix porfirienne (1876-1910), ils sont devenus les véritables artisans d'une politique de modernisation de grande envergure, dont les
10 Sur la mutation culturelle qui fait entrer les intellectuels d'Amérique Latine dans l'univers des références issues de la Révolution française, cf. F.-X. GUERRA, "Révolution française et révolutions hispaniques: filiations et parcours", Problèmes d'Amérique Latine, n° 94, 1989, pp. 3-26. 26

principaux fleurons sont l'établissement des pouvoirs financiers et administratifs de l'Etat, la mise en place d'un système d'éducation des élites et d'un réseau d'écoles primaires urbaines, et le développement des infrastructures économiques. Ajoutons que la paix porfirienne les récompense largement de leurs efforts d'un siècle, en leur permettant de reconstituer de brillantes institutions académiques. Les intellectuels semblent retrouver la sérénité des letrados et peuvent mener à bien des oeuvres de réflexion de longue haleine, tandis que devient perceptible une évolution de leurs fonctions, qui va dans le sens d'une spécialisation. La Révolution l'arrête brutalement en 1910.

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Chapitre premier

LE NOUVEAU REGIME ET LES INTELLECTUELS (1910-1934)

Révolution

et reconstruction

politique

En 1920, lorsque le général Venustiano Carranza, président de la République depuis 1917, est assassiné, le Mexique vient de connaître dix ans de guerre civile et d'anarchie, dont le bilan est lourd: un million de morts, de graves destructions matérielles, un crédit extérieur ruiné1. L'arrivée au pouvoir du général Obreg6n marque le début de la stabilisation et de la reconstruction. La Révolution ayant balayé le vieux régime de Porfirio Diaz et les factions porfIristes, sans avoir produit les bases positives de son remplacement, la période qui s'ouvre est marquée par l'ampleur des problèmes politiques. En 1920, le Mexique semble avoir fait table rase de son passé. La violence du rejet de l'ancien régime, celle des conflits entre les factions révolutionnaires, laissent dans les esprits l'impression d'une rupture totale. Au long régime personnel de Porfirio Diaz (1876-1911), l'historiographie officielle et l'imagerie scolaire attribuent la dictature, la complaisance envers le capitalisme étranger, l'exploitation des paysans et l'oppression des Indiens; à la Révolution, l'épopée populaire de Francisco Villa et d'Emiliano Zapata, l'effIcacité militaire de Carranza et d'Obreg6n contre les forces de l'ancien régime, enfin la Constitution de Querétaro (1917), aux articles progressistes concernant la législation du travail et la réforme agraire; au président Obreg6n (1920-1924) et à son successeur le général Calles (1924-1928), le mérite de la reconstruction et du retour à la paix civile. Toutefois, scander la période de vraies ruptures politiques exige d'appréhender autrement cette chronologie. On ne peut, en effet, considérer comme un processus homogène les dix années révolutionnaires, ni les isoler de façon tranchée des années de reconstruction qui suivent. Au nouveau personnel dirigeant issu des guerres civiles se posent des problèmes politiques que le Porfiriat avait
1J. MEYER, La Révolution mexicaine, Paris, Calmann-Lévy, 1973, pp. 109-113. 29

déjà rencontrés et à sa manière résolus, et que la Révolution a servi à réveiller.
Vie et mort de la révolution démocratique 2

La Révolution mexicaine, la première du XXème siècle, a commencé dans un grand élan démocratique. C'est la révolution de 1909-1913, dont Francisco I. Madero a été l'artisan inspiré. Issu d'une famille de grands propriétaires terriens du nord du pays, lettré et franc-maçon, Madero prend en 1909 l'initiative d'un mouvement politique destiné à empêcher la septième réélection de Porfirio Diaz à la présidence de la République. Dans La succession présidentielle en 1910, publié en 1909, Madero a su tracer un programme politique démocratique qui prône la formation d'un parti indépendant 3 et revendique le respect de tous les suffrages. En gommant volontairement de l'histoire du XIXème siècle la division eatre les conservateurs (défenseurs des privilèges de l'Eglise et de la religion) et les libéraux (partisans d'un Etat laïc, vainqueurs des premiers en 1867), la réflexion de Madero sur la nécessité de la démocratie engage à l'union des civils et des démocrates contre la dictature personnelle du vieux caudillo, et admet d'avance le respect du vote catholique, susceptible de constituer la majorité des suffrages 4. Avec le mot d'ordre "Suffrage respecté, non-réélection", des clubs de partisans sont fondés dans tout le pays, et Madero devient populaire. La Convention Antiréélectionniste réunie à Mexico en avril1910 le désigne comme candidat à la présidence contre Diaz. Après des élections qui, comme toutes les précédentes consultations, sont fictives et reconduisent le mandat de Diaz, mais dans le contexte d'un régime usé et délégitimé, Madero lance en octobre, par le "Plan de San Luis Potosi", un appel à l'insurrection populaire qui débouche sur des soulèvements décisifs dans le nord-ouest du pays. Porfirio Diaz, qui sous-estime pendant plusieurs mois la force de ses adversaires 5, doit abandonner le pouvoir le 25 mai 1911 et quitter le pays, permettant à Madero de faire une entrée triomphale à Mexico le 6 juin, et d'être élu non moins triomphalement président de la République le 25 novembre suivant.
2 Ce passage est pour l'essentiel inspiré par F.-X. GUERRA, Le Mexique de l'Ancien Régime à la Révolution, 2 vol., Paris, L'Harmattan, 1985,1. II, chap. IX à XI. 3 Ibid., pp. 118 ss. 4 Ibid., p. 121. 5 Ibid., pp. 282-291. 30

Comme on l'a fort bien écrit, "1910-1913 c'est le retour de la politique depuis quarante ans absente" 6. Mais quelle forme de politique? Il vaut la peine de s'attarder sur cette courte expérience madériste, dont l'échec final commande toute l'évolution ultérieure. Les élections organisées en 1912 pour désigner les députés du Congrès ont été les plus authentiquement démocratiques de toute l'histoire du Mexique et, ainsi que l'avait prévu Madero, elles ont permis à l'opinion catholique comme aux porfiristes et à des courants idéologiques très divers de s'exprimer sans contraintes. Il n'y a toutefois que 12% des citoyens pour remplir en cette occasion leur devoir électoral, et la volonté du président Madero de laisser les élections se dérouler dans un contexte de liberté totale de la presse et des partis n'empêche pas, localement, des phénomènes de fraude et de manipulation 7. Dans le même temps des partisans de Madero se retournent dès les premiers mois contre son gouvernement, tandis que Francisco Zapata, sans rien espérer de la vie parlementaire qui semble pouvoir naître, soulève les paysans de l'Etat du Morelos, demandant la restitution des terres aux communautés paysannes spoliées par les grands propriétaires. A peine vaincus, les militaires porfiriens sont sollicités par le nouveau pouvoir pour combattre les insurgés. Ce sont eux qui, en février 1913, mènent le coup d'Etat contre Madero et le font assassiner, inaugurant l'ère de la Révolution sanglante. En mettant fin au régime de Diaz, le madérisme ne ressuscite pas la démocratie mais tente de la créer de toutes pièces. Alors que tout l'effort du régime antérieur a porté sur la soumission et la stabilisation, dans l'obéissance au caudillo, des forces politiques et sociales du pays profond, c'est-à-dire de tous les pouvoirs locaux et régionaux qui composaient la réalité de la "nation" d'alors, la Révolution madériste suscite partout une vacance du pouvoir sans que le nouveau gouvernement ait les moyens d'asseoir son autorité. Les tensions sociales longtemps contenues se libèrent, notamment dans la paysannerie, qui n'a aucune raison de faire confiance aux urnes pour exprimer ses revendications, mais reprend les vieilles traditions de mobilisation collective et armée. Quant à ceux qui se sont engagés en 1909 dans la cause anti-réélectionniste, ils proviennent d'une part, des "clans provinciaux exclus du pouvoir (par P. Diaz)" 8, d'autre part des cercles radicaux, hostiles au pouvoir personnel de Diaz et partisans de réformes sociales, réunis en 1900-1903 au sein des "Clubs libéraux" avant que la répression porfirienne ne musèle leur opposition9 : ils se
6 J. MEYER. op. cil., p. 47. 7 F.-X. GUERRA. "Les élections législatives de la Révolution mexicaine, 1912", Mélanges de la Casa de Velazquez. 1.X (1974), pp. 421-456. 8 GUERRA, De l'Ancien Régime II. p. 205. 9 Ibid.. pp. 19-28. 31

réclament d'un libéralisme doctrinaire, minoritaire et radical, très anticlérical, que le Porfiriat, par réalisme politique, avait depuis longtemps mis sur la touche. Lorsque disparaît Madero, "l'apôtre de la liberté", c'est l'ensemble de ces forces longtemps comprimées qui se trouve en effervescence, sans

tradition démocratique à revendiquer: " La Révolution ayant grandi
dans le vide du pouvoir politique et s'étant nourrie de l'explosion de maints mécontentements sociaux, il n'est pas d'Etat 10 où un groupe révolutionnaire ou une coalition de groupes ait réussi à imposer à tous les autres un système d'arbitrage qui empêche leur concurrence violente ou le recours aux armes pour porter une solution au mécontentement social" Il. Dans l'explosion, sont vite oubliés les principes qui ont guidé l'action de Madero: fonder sans attendre la démocratie, en laissant les citoyens désigner par des élections libres les autorités publiques. Le respect du suffrage se transforme, pour très longtemps, en question oiseuse et en fait, jamais posée. La Révolution devient donc une gùerre civile avec son cortège de mobilisations de troupes plus ou moins forcées, de misères, d'atrocités et d'actes d'héroïsme, et surtout de caudillisme et de luttes de factions. Contre les militaires porfiriens revenus au pouvoir en 1913 en la personne de Victoriano Huerta, se coalisent anciens madéristes et nouveaux révolutionnaires sous la bannière du "constitutionnalisme", nom donné à la faction des partisans de Venustiano Carranza, grand propriétaire du nord et madériste de la première heure. Une fois défaite la dictature huertiste (1914), l'issue politique tarde longtemps à se dessiner. Alvaro Obregon, civil devenu général, génie militaire du constitutionnalisme, doit d'abord dompter l'incontrôlable Pancho Villa, lui aussi fidèle madériste. Alors que le calme revient progressivement dans le pays, après la promulgation de la nouvelle Constitution (1917) et l'élection de Carranza à la présidence, Obregon, voyant se confirmer les tendances autoritaires de ce dernier et se profiler le danger d'une nouvelle confiscation du pouvoir au profit d'un unique caudillo, proclame l'insurrection dans le Plan d'Agua Prieto (avril 1920) et laisse assassiner son rival en route pour l'exil.
La créativité politique révolutionnaire.

Comment mettre fin au militarisme, comment reconstituer l'unité nationale, comment stabiliser les institutions pour permettre à l'Etat d'assumer normalement ses tâches, notamment la gestion des finances
10 D'après la Constitution de 1857, puis celle de 1917, le Mexique est une République fédérale, formée aujourd'hui de trente et un Etats. Il GUERRA, op. cil., II, p. 301. 32

publiques, le développement du pays et l'encadrement des citoyens, telles sont les questions politiques que doivent affronter les nouveaux détenteurs du pouvoir en 1920. Porfirio Diaz avait rencontré à ses débuts exactement les mêmes problèmes, et il les avait résolus par le pouvoir personnel, la mise en sommeil des principes constitutionnels et des débats idéologiques, le strict contrôle des pouvoirs locaux à travers tout un réseau de fidélités à sa personne, enfin, le cas échéant, par la répression pure et simple des oppositions. La rapidité et l'assurance avec laquelle les nouveaux dirigeants reconstruisent l'Etat et reconstruisent politiquement la société dans les années 1920 inclineraient à faire valoir la continuité entre l'ancien et le nouveau régime, et à invoquer le poids de l'exemple, voire du modèle porfirien si décrié par les révolutionnaires. Cependant, un style nouveau se dégage, et d'abord à travers le personnel politique et la nouvelle géographie du pouvoir. Ce sont des hommes nouveaux qui s'imposent au sortir de la Révolution, et non pas d'anciens porfiriens reclassés. Alors que Madero et Carranza représentaient encore l'élite des grands propriétaires fonciers, avec Obregon et Calles, le premier modeste propriétaire et le second ancien instituteur devenu général, arrivent au pouvoir les classes moyennes qui ont attendu en vain que Diaz leur ouvre les voies de la participation politique. Les Sonoriens - ainsi appelle-t-on Obregon, Calles et leurs panisans, originaires de l'Etat de

Sonora - sont bien les fondateurs du nouveau régime 12. Le Mexique
révolutionnaire est en effet, très largement, le pays du nord frontalier, minier et pionnier, faiblement christianisé, par opposition au vieux Mexique du sud et du centre, religieux, indien et traditionnel, sur lequel Diaz avait fondé son pouvoir. Avec la renaissance du militarisme, une des conséquences majeures de la Révolution aura par ailleurs été la réapparition d'une élite de généraux qui, à la faveur des guerres, se sont constitué des fiefs régionaux à panir desquels ils peuvent intimider le pouvoir central, ou le prendre, comme l'ont fait les Sonoriens. Soldatesque fidèle, parfois recyclée dans des colonies agricoles, accaparement privé de terres et main mise sur des trafics divers: les nouveaux grands caciques des Etats ne manquent pas de moyens pour financer leurs ambitions. Tel est l'un des problèmes majeurs auxquels doivent faire face les Sonoriens pour reconstruire l'Etat. Contre la candidature de Calles à la présidence en 1923, contre la deuxième candidature d'Obregon en 1927, en 1929 encore contre la politique électorale de Calles, ont lieu des soulèvements militaires. Il faut chaque fois la poigne des Sonoriens et l'exécution sans pitié des instigateurs, pour mater ces rébellions qui révèlent toutes le blocage de la relève présidentielle, les difficultés des anciens
12 Cf. H. AGUILAR CAMIN, La frontera mexicana, Mexico, Siglo XXI, 1977. 33 nomada. Sonora y la revolucion

révolutionnaires à s'accorder sur la personne de celui qui va occuper le pouvOIr. C'est ici qu'intervient le génie politique de Calles, avec la fondation du Parti National Révolutionnaire. Il s'agit pour ce que l'on va bientôt appeler la "famille révolutionnaire", soit l'ensemble des vainqueurs de la Révolution, leurs alliés et leurs clients, de conserver le pouvoir, qu'il est exclu de perdre dans une véritable compétition électorale. Les divisions parmi les révolutionnaires, qui apparaissent lors de chaque rébellion, menacent aussi leur permanence au pouvoir et la stabilité de l'Etat. Obreg6n, se sachant populaire, croit pouvoir se représenter pour un second mandat en 1928. Effectivement réélu; il est assassiné quelques mois avant son entrée en fonctions par un catholique fanatique. L'événement place le président sortant, Calles, soupçonné par la faction obrégoniste d'être à l'origine de l'élimination de son leader, dans une situation délicate. Pour couper court aux rumeurs, Calles annonce dans son dernier rapport annuel devant le Congrès, le 1er septembre 1928, qu'il renonce à la reconduction de son mandat. Il proclame dans le même discours "la nécessité (...) de passer d'un système plus ou moins voilé de gouvernement des caudillos à un régime institutionnel plus franc", et lance le projet de création d'un grand parti national qui rassemblera "tous les groupes révolutionnaires" lors des élections - en l'espèce, celles qui doivent avoir lieu pour remplacer Obreg6n13. Officiellement fondé en mars 1929, le Parti National Révolutionnaire (PNR) doit rassembler les différentes factions de la "famille révolutionnaire". La fondation d'un parti national de gouvernement constitue une remarquable innovation par rapport au Porfiriat, une modernisation de la vie politique au service des révolutionnaires. Si la fondation du parti apparaît en 1929 comme une oeuvre de circonstance, elle ouvre aussi des perspectives d'avenir: le régime se dote officiellement d'un programme, qui met l'accent sur la nécessaire poursuite de toutes les réformes entreprises dans le domaine économique et social, et cherche à créer un consensus sur la politique de reconstruction. Le parti sera aussi un instrument de propagande, absent jusqu'alors, pouvant assumer des fonctions idéologiques appelées à s'amplifier à mesure que le régime se "civilisera". Ainsi, même s'il est d'abord destiné à rassembler dans une machine électorale les caudillos révolutionnaires, le PNR est déjà plus qu'un parti de militaires et confère à la scène politique une autonomie que lui déniaient les ambitions personnelles et dispersées des membres de la "famille révolutionnaire". C'est un parti national, dans lequel pourront se reconnaître ceux qui souhaitent voir s'accomplir les promesses faites pendant la Révolution. Mis au service de Calles, le "Jefe Maximo" qui de 1929 à 1934 détient la réalité du pouvoir sans être
13 Informes presidenciales. "Politica". pp.227-236. 34

lui-même président - c'est ce qu'on appelle le "Maximato" -, le PNR permet aussi à la "famille révolutionnaire" de débattre des orientations à donner à la politique économique, ou à la réforme agraire. Il favorise l'émergence et la prise du pouvoir du réformiste Cardenas, qui, élu président de la république en 1934, met fin l'année suivante à la domination des Sonoriens. Le PNR parachève l'édifice de la reconstruction politique du pays en scellant les alliances sociales conclues par les Constitutionnalistes pendant la Révolution. D'abord avec les ouvriers organisés de la "Maison de l'Ouvrier Mondial" (COM), une fédération de métiers de Mexico créée en 1912, d'inspiration anarchiste, engagée par Obreg6n contre Villa et Zapata en échange d'une législation du travail progressiste qu'on retrouve dans la Constitution de 1917. Transformée en 1918 en Confédération Régionale des Ouvriers Mexicains (CROM), l'organisation ne regroupe qu'une très petite minorité d'ouvriers. Mais elle sera, entre les mains d'Obreg6n puis, surtout, de Calles, un instrument efficace de contrôle du mouvement ouvrier 14. Ensuite avec la paysannerie: à l'égard de la question agraire, les Sonoriens, comme Carranza avant eux, ont tendu vers le conservatisme. La législation agraire, qui débute en 1915, ménage la grande propriété et ne permet guère que de réparer des abus avérés concernant des communautés indiennes et des petits propriétaires 15. Aussi limitée soit-elle, la réforme agraire crée toutefois, parmi les nouveaux paysans bénéficiaires de terres, la clientèle des "agraristes", que sauront utiliser à l'occasion les militaires révolutionnaires dans leurs fiefs locaux, ou le candidat Cardenas en 1934. Le poids de l'Eglise et l'anticléricalisme révolutionnaire. L'union est d'autant plus nécessaire que la famille révolutionnaire gouverne contre la culture majoritaire, la culture catholique. Après la Réforme (1857-1867) dont la législation l'a dépouillée de ses biens fonciers et a exclu les catholiques de la vie politique, l'Eglise a bénéficié, à l'époque de Porfirio Diaz, d'une large tolérance gouvernementale. Elle a partout des séminaires, des collège~, des écoles primaires 16, qui dispensent d'ailleurs un enseignement moderne semblable à celui des établissements publics. Dans le domaine social, la force du syndicalisme catholique ne cesse de s'affirmer jusqu'en 1913
14 Cf. B. CARR, El movimienlo obrero y la polflica en México, 1910-1929,2, vols., Mexico, Sepsetentas, 1976. 15 Cf. J. MEYER, op. cil., pp. 235-246. ~ 16 GUERRA, op. cil., t. l, pp. 203-205. 35

17. Carranza, puis les Sonoriens, ont dès les débuts affiché leur anticléricalisme, hérité du libéralisme radical de la période de la Réforme, et d'autant plus intransigeant que l'Eglise est plus populaire et plus enracinée dans la société, à travers ses écoles et ses réseaux d'action sociale et syndicale. La Constitution de 1917 reprend et aggrave les dispositions anticléricales de celle de 1857, réaffirmant le vieux rêve libéral d'une société laïque, débarrassée des forces "obscurantistes" de la religion. L'article trois, qui renouvelle le principe de la laïcité de l'enseignement, interdit aux ecclésiastiques de diriger des écoles et d'enseigner, et prohibe l'instruction religieuse dans tous les établissements scolaires. L'article cinq interdit les voeux et les ordres monastiques. Les cérémonies religieuses ainsi que le port des habits cléricaux sont prohibés en-dehors de l'enceinte des églises. Selon les dispositions de l'article 27, l'Eglise n'a pas le droit d'être propriétaire. En vertu de l'article 130, elle n'a pas de personnalité juridique et, en contradiction

flagrante avec le principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce

dernier peut intervenir en matière de culte et de discipline 18.L'Eglise en revanche ne peut participer à la vie politique: les membres du clergé sont exclus du droit de vote et aucun parti politique ne peut se réclamer d'une étiquette catholique. Alors que le président Obregon se montre conciliant, Calles remet à l'ordre du jour l'affrontement direct avec l'Eglise. Le dynamisme social de celle-ci, avec la fondation de la Confédération Nationale Catholique du Travail en 1922, concurrence le mouvement ouvrier gouvernemental. En outre, malgré la législation restrictive, l'enseignement catholique prospère. En 1928, le nombre des écoles dites privées, pour l'essentiel catholiques, dépasse encore de loin celui des écoles financées par le gouvernement fédéra}l9. Calles entend appliquer strictement la Constitution de 1917, par un règlement de 1926 qui menace de fermer les écoles privées qui pratiquent le culte20 et interdit rigoureusement aux ecclésiastiques de diriger des écoles. La même année le "décret Calles" interdit à l'Eglise l'enseignement du catéchisme et réglemente sévèrement les cultes21. Parallèlement la CROM multiplie les provocations, allant jusqu'à tenter de susciter une Eglise schismatique22. Résultat de cette intransigeance: la hiérarchie catholique fait fermer les églises et suspendre les cultes. Les paysans du
17 Ibid, p.159 ; CARR, op. cil., II, p. 97. 18 F. ARCE GURZA, "En busca de una educacion revolucionaria", Ensayos sobre historia de la educacion en México, Colegio de México, 1981, p. 199. 19 Ibid., pp. 171-223 (188). 20 Ibid., p. 199. 21 Ibid., p. 201. 22 CARR, op. cil., II, p. 102. 36

centre-ouest du pays répliquent par l'insurrection au nom du "ChristRoi" : ainsi commence la Guerre des Cristeros, guerre civile localisée mais féroce qui va durer trois ans, contre l'avis de la hiérarchie et de Rome, et marque le point extrême de l'abîme qui sépare la culture des gouvernants et celle des gouvernés 23. Les Accords de 1929 ne mettent que provisoirement un terme au conflit entre révolutionnaires et catholiques, puisque Calles et des gouverneurs d'Etats relancent les persécutions dès 1931. La hiérarchie catholique et les associations de pères de famille se mobilisent de nouveau au début des années 1930 contre les projets ministériels d'éducation "sexuelle" à l'école (en réalité de simples leçons d'hygiène)24, et de réforme de l'article trois de la Constitution pour proclamer le caractère "socialiste" de l'éducation. Au moment où Cardenas arrive au pouvoir, la division entre la classe politique et la société atteint de nouveaux sommets, sans que le prestige social et spirituel de l'Eglise ait été entamé. La place des intellectuels dans le nouveau régime

L'Athénée de la Jeunesse: la "naissance des intellectuels" ? Durant le Porfiriat, et jusqu'à l'extrême fin du régime, la vie intellectuelle s'est déroulée dans un contexte de paix civile et de stabilité politique qu'elle n'avait pas connu depuis l'époque coloniale, et qui fut éminemment favorable à son épanouissement. La dictature, si peu militaire, a fait aussi plus qu'aucun autre régime avant elle pour promouvoir et financer généreusement l'éducation des élites et pour s'associer des idéologues capables de la légitimer. Les hommes de plume et de pensée sont complètement intégrés au système: des "grands écrivains" (dont, notons-le au passage, la notion même peut apparaître à cette époque grâce à la stabilisation des institutions) aux érudits locaux qui prolifèrent dans les Etats, tous occupent des postes publics. Ils sont professeurs à l'Ecole Nationale Préparatoire et dans les écoles universitaires de Mexico, ou dans les Instituts provinciaux, ou bien fonctionnaires de l'administration. Les plus prestigieux deviennent députés ou sénateurs et certains, baptisés les "Cientfficos" 25,occupent des postes au gouvernement, tel Justo Sierra, historien, poète et romancier, grand ministre de l'Instruction Publique du Porfiriat (19051910). La même situation se répète à l'échelon provincial dans le cadre
23 Cf. J. MEYER, La Christiade. L'Eglise. l'Etat et le peuple dans la Révolution mexicaine (1926-1929), Paris, Payot, 1975. 24 ARCE GURZA, op. cil., pp. 217-218. 25 GUERRA, op. cil., I, pp. 73-76. 37

des gouvernements d'Etat. Balayée par la Révolution, qu'elle rejette, l'ancienne élite intellectuelle disparaît presque complètement dans la tourmente, rattrapée par la mort ou terminant ses jours en exil: à quelques exceptions près26, elle ne dira à peu près rien sur le nouveau cours de la vie nationale. Très élitiste, fonctionnant par coteries fermées, le régime porfirien dans ses dix dernières années n'a pas su intégrer politiquement les générations montantes formées par lui. Que l'opposition politique ait alors été conduite localement par des membres de la bourgeoisie ou des classes moyennes, éduqués, parfois bénéficiaires d'une ascension sociale permise par le système éducatif et la relative prospérité, et en même temps sous-employés par le régime, est aujourd'hui démontré 27, et nous n'y reviendrons pas. Dans les dernières années du Porfiriat et pendant la Révolution, apparaissent les hommes qui vont forger et dominer la pensée mexicaine dans les années de reconstruction et audelà, en renouvelant les débats sur l'éducation, le rôle des élites, la nation et la culture nationale. C'est aux origines de ce renouveau que nous nous intéressons ici, à l'apparition d'hommes nouveaux, et à la contestation du positivisme, l'idéologie qui avait servi de fondement intellectuel au régime porfirien
28.

Le terme sert à désigner la philosophie des idéologues du régime

("Ordre et Progrès" en est la devise), les fondements du système d'éducation, organisé par un disciple de Comte, Gabino Barreda, et la référence méthodologique de ceux qui, historiens ou essayistes, réfléchissent sur la réalité nationale. Directement issu du comtisme en ce qui concerne l'éducation, teinté de darwinisme social chez certains auteurs29 et chez les artisans de la politique de modernisation économique, le positivisme a été définitivement associé à l'ancien régime par les révolutionnaires et pour cette raison longtemps méprisé, servant d'argument pour dénoncer le caractère anti-national, "afrancesado", cosmopolite, du Porfiriat. Si la Révolution politique a eu son origine dans le nord du pays, Mexico a été le centre de la contestation intellectuelle. L'Athénée de la Jeunesse est d'abord, pour de jeunes intellectuels de la capitale, une forme de sociabilité échappant aux circuits officiels. Ils sont quelques26 Cf. F. BULNES, El verdadero Diaz y la Revolucion, Mexico, (1920), EDINAL, 1972, ou J. VERA ESTANOL, La revolucion mexicana, origenes y resultados, México, 1ère éd. 1957 (rédigé dans les années 1920). 27 Cf J. D. COCKCROFf, Precursores intelectuales de la Revolucion mexicana (1900-1913), Mexico, Siglo XXI, 1971, et GUERRA, op. cil., II, pp. 7- 49. 28 Cf. L. ZEA, El positivismo en México: nacimiento, apogeo y decadencia, (1943) Mexico, FCE, 1968. 29 Cf. G. AGUIRRE BELTRAN, "Oposici6n de raza y cultura en el pensamiento antropol6gico mexicano", Obra polémica , Mexico, INAH, 1976. 38

uns à créer une "Société de Conférences" qui propose en 1907 et 1908, hors des établissements d'enseignement, des conférences ponant sur des thèmes littéraires et anistiques, ou sur les humanités gréco-latines: autant de sujets exclus des programmes officiels. En 1909 une vingtaine de membres transforment la société en un "Athénée de la jeunesse", cénacle d'une centaine de personnes qui fonctionnera de manière informelle, se réunissant dans les bibliothèques et maisons privées d'un membre ou un autre, tout en continuant à organiser des conférences, jusqu'en 19.12 où est fondée l'Université Populaire du Mexique. Société de pensée, l'Athénée est dans les dernières années du Porfiriat le foyer de la critique du positivisme. Les membres de l'Athénée sont jeunes: tous n'ont pas encore trente ans en 1910. A l'exception d'Alfonso Reyes, fils d'un grand cacique du régime qui aspire à la succession présidentielle, ils sont encore obscurs, par la naissance et par les talents, même s'ils connaissent une cenaine réussite sociale, comme c'est le cas de l'avocat Vasconcelos. Beaucoup ont, comme ce dernier, une formation de juriste, Antonio Caso, l'un des penseurs du groupe, Alfonso Reyes, futur grand écrivain national, ou Pedro Henriquez Urena, d'origine dominicaine. D'autres sont architectes, cenains sont peintres, tel Diego Rivera, le futur muraliste, beaucoup ne sont rien encore. Ils débutent comme intellectuels à la veille de la Révolution, en critiquant le positivisme et en proposant de nouvelles références. ~coutons Vasconcelos: "L'Athénée (...) fut organisé pour donner une forme sociale à une nouvelle ère de la pensée (...) Les organisateurs de cette société se proposèrent de créer une institution pour cultiver le nouveau savoir qu'ils avaient découven, et pour lequel ils ne trouvaient pas d'asile" car, "à l'abri du despotisme officiel, les positivistes dominaient les écoles et les académies "30.Pour Hernandez Luna, les Athénéistes ressentent fonement "l'oppression intellectuelle" du Porfiriat 31.Ils dénoncent autant la pensée positiviste que le caractère fermé, élitiste, des institutions qui l'incarnent. Vasconcelos présente par exemple une évaluation fine de l'oeuvre de Gabino Barreda, qui selon lui a apponé à l'éducation mexicaine et à "l'esprit national" la culture

moderne et la pensée scientifique 32. Vasconcelosreproche à l'éducation
positiviste d'avoir substitué un "fanatisme", le scientisme, à l'ancien, le fanatisme religieux, et d'avoir exclu l'étude de la philosophie. A ses yeux, le système de Barreda a cependant contribué à former de
30 J. VASCONCELOS, "La Juventud intelectual mexicana y el actual momento hist6rico de nuestro pais" (1911), Conferencias del Ateneo de la Juventud, Mexico, UNAM,1962, pp.135-136. 31 J. HERNANDEZ LUNA, proI. de Conferencias..., p. 22. 32 J. VASCONCELOS, "El movimiento intelectual contemporaneo de México" (1916), ibid., p. 102. 39

véritables "professionnels", libres d'inutiles prétentions rhétoriques et littéraires 33. Un des principaux reproches adressés au système concerne le rôle qu'il a fait jouer aux institutions académiques et aux penseurs, qui sont devenus les véhicules serviles de la culture officielle. Faute d'une culture indépendante du régime et de la politique, "la tentative de rédemption entreprise par Don Gabino Barreda a dégénéré en sectarisme, parce que les fatales intromissions de la politique ont confié les charges éducatives à des partisans et non pas à des maîtres". L'Athénée est animé d'un souci d'indépendance intellectuelle, qui se traduit par une apparente autonomie à l'égard de la société, au profit de la réflexion, notamment philosophique34. Les Athénéistes dénoncent aussi l'élitisme d'un régime où "la culture, comme le capital et le pouvoir, se concentre dans des groupes réduits, devient un objet de

luxe, et cesse d'exercer une influence sur les masses" 35.
Au positivisme, les Athénéistes opposent un ensemble de références contraires. Ils se tournent vers la philosophie et la littérature, disciplines exclues des écoles porfiriennes. Contre le scientisme, l'hyperrationalisme, la rigueur de la sociologie positiviste, ils adhèrent aux philosophies des valeurs et de l'individu, découvrent et lisent Nietszche, Schopenhauer, Bergson, Boutroux, retrouvent l'esthétique de Kant et la philosophie grecque. Ils relisent également les romantiques allemands, choix dans lequel on détecte l'affirmation des individus créateurs contre la culture officielle. Ils valorisent d'ailleurs la "littérature libre et personnelle" des poètes mexicains contemporains, les "modernistes"36. Les écrits des Athénéistes révèlent un antirationalisme, assorti de mysticisme. A l'inverse des esprits forts du vieux régime, ils ne sont pas antireligieux, même s'ils ne défendent pas particulièrement les valeurs catholiques. Loin d'être isolés dans leur critique du positivisme, les Athénéistes sont les contemporains du mouvement de pensée qui émerge alors en Amérique Latine, et qui tend à valoriser les cultures nationales, sans les considérer à travers le prisme d'un système de pensée d'origine européenne. Ils lisent leurs contemporains du continent, le dominicain Hostos, en qui Antonio Caso voit un exemple de l'expression culturelle de la "race hispano-américaine"37; ou l'Uruguayen José Enrique Rodé, l'auteur déjà célèbre de Ariel. A son propos, Henriquez Urena observe: "Ce n'est pas dans nos sociétés hispano-américaines, adaptées seulement à demi à la civilisation européenne, que le travail intellectuel,
33 Ibid. p. 124. 34 Ibid. p. 102. 35 Ibid. p. 122. 36 Ibid., p. 124. 37 A. CASa, "La filosoffa moral de don Eugenio de Hostos", ibid., p. 29. 40