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Ismayl urbain

400 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 142
EAN13 : 9782296283091
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Voyage d'Orient.
suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte

Collection

"Comprendre

le Moyen-Orient"

De la Méditerranée orientale à rancienne Perse. Heu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que ]es origines des conflÜs comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus ~ compliqué» que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean-Paul

CHAGNOLLAUD

Collection "Comprendre le Moyen-Orient" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

ISMA YL URBAIN
Voyage d'Orient
suivi de Poèmes de Ménilmontant et d'Egypte
Edition, notes et postface par Philippe Régnier

Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Dernières parutions:
NAHA VAN DI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne, étude sociopolitique, 1988. SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BEN SIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (19451980), 1989. PICAUDOU Nadine, Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1982. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESH Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ Liesl, Le Golfe des lltrbulences, 1989. NAAOUSH Sabah, Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L'Invasion israélienne du Liban, 1990. HEUZE Gérard, Iran, au fil des jours, 1990. BOKOV A Lenka, La confrontation franco-j)'rienne à l'époque du mandat, 1925-1927, 1990. GIARDINA Andrea, LlVERANI Mario, AMORElTl Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldo:.er .. le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI Mohammed-Chérif, Islamisme, lal,:ité et droits de l'homme. 1991. MAHDI Falih, Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli. 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusalem, 1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 19191923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient, Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993.

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-2179-2

Mise en pages: Angelika Hechenblaickner

Du même auteur

Tombeau de Victor Hugo, en collaboration avec A. Comte-Sponville, Fraisse et J. Lalouette, Editions Quintette,Paris, 1985.

E.

Les Saint-Simoniens en Egypte. 1833-1851, Banque de l'Union EuropéenneAmin Fakhry Abdelnour, Le Caire, 1989 (diffusion en France: Société des Amis d'Ismayl Urbain, Bibliothèque de l'Arsenal, I, rue de Sully, Paris IVe). Le Livre Nouveau des Saint-Simoniens, manuscrits d'Emile Barrault, Michel Chevalier, Charles Duveyrier, Prosper Enfantin, Charles Lambert, Léon Simon et Thomas-Ismayl Urbain (1832-1833), édition, introduction et notes par Philippe Régnier, Editions du lérot, Tusson (Charente), 1991.

VOYAGE D'ORIENT

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[PREMIER CAHIER]

Marseille. 1833. Le 18 mars, le Père Barrault arrive à Marseille où j'étais depuis le 13. Il venait s'embarquer pour Constantinople ainsi qu'il en avait reçu mission du PÈRE.Ce même jour, étant à souper au milieu de tous ses compagnons à l'hôtel des Quatre-Nations, rue des Récolettes, où il était logé, je lui demandai de m'accepter parmi ceux qui devaient faire la mission avec lui. Il me répondit: « c'est bien, je t'accepte; je m'attendais à ta demande, je comptais même te le proposer». Il commanda à Lentz et à y ansl, tailleurs, de me prendre mesure pour un costume complet; je donnai à Toché 450 francs qui me restaient2, je fis porter ma malle chez ma sœur et dès ce moment je fus définitivement incorporé dans sa troupe. Le 19, Prax et Decharme3 arrivèrent de Toulon pour se joindre à nous. Prax, lieutenant de frégate, et Decharme, ingénieur des ponts et chaussées, < tous deux élèves de l'école polytechnique> avaient donné tous deux leur démission. Nous réunîmes tout ce que nous pouvions avoir d'habits bourgeois et on le vendit. Le 21 au soir, veille du jour fixé par le PÈRE pour le départ, le Père Barrault nous annonça que la nuit entière serait employée à une confession générale afin, dit-il, de ne laisser aucun vieux péché envers nos frères. La communion devait suivre. Le Père Barrault et le capitaine Hoart commencèrent et expliquèrent à leur satisfaction toutes les petites difficultés qu'ils avaient eues ensemble. Chacun parla à son tour. Rogé fut le seul qui me reprocha, à mon passage à Lyon en décembre 1832, d'avoir négligé de visiter les travailleurs logés à Perrache et d'être parti sans dire adieu à personne. Je m'excusai sur les lettres que j'avais reçues de mon Père qui me
Graphie propre à Urbain. Ce nom s'écrit plutôt avec un prononçait probablement à l'allemande, comme un yod. 2
«



l'initiale,

qu'on

Mon père m'avait remis dans mon enfance une reconnaissance pour une somme

3

de quatre cents francs, prix d'un nègre, nommé Cacambo, qui m'avait été donné par mon parrain, M. Favard, au moment de mon baptême. Je lui demandai de me payer cette somme; il Y consentit; je la versai entre les mains de Barrault pour les frais du voyage» (seconde autobiographie d'Urbain, 1883, Fonds Eichthal de l'Arsenal, Ms. 13737, fO9). Dans d'autres documents, ce dernier nom comporte le plus souvent un s en finale.

12

Voyage d'Orient

rappelait à Marseille et sur le départ du bateau à vapeur à 5 heures du matin. Il fut content de mon explication. Cayol seul ne voulut rien concéder, il ne se reconnut aucun tort et s'attira des paroles très dures sur sa loyauté et sa délicatesse, de Toché, Tourneux, Lamy et moi. Le Père Barrault, qui s'était retiré lorsque Cayol avait commencé à parler, rentra et mit fin à cette inconvenante discussion. Tourneux confessa qu'il avait religieusement subi la punition que le Père Barrault lui avait infligée pour s'être grisé durant le voyage de Paris à Lyon < il était lieutenant et fut cassé >. Après cette confession le Père Barrault distribua des colliers à ceux qui n'en avaient pas encore. Toché reçut le sien, puis moi, Prax, Decharme. Cayol refusa. Nous nous séparâmes à cinq heures du matin. Le 22 à deux heures après midi, nous nous rendîmes en corps et en grand costume dans la salle Thubaneau où quelques-uns de nos amis avaient préparé un banquet. La salle pouvait renfermer 400 personnes et plus. Le Père Barrault adressa à cette foule une allocution qui l'électrisa au dernier point. Je n'ai jamais vu assemblée manifester plus unanimement et plus chaudement son enthousiasme. On poussa des acclamations au PÈRE, à la MÈRE.Les chants de David furent couverts d'applaudisssemens. Lui-même en sa qualité de Provençal eut l'honneur d'un ban étourdissant. Je distinguai dans ce grand nombre de personnes emportées par l'enivrement de la parole éloquente du Père Barrault un acteur de la ville nommé Victor Genin. Après la parole, on communia avec les Marseillais sous les espèces du pain, du vin, du jambon et du fromage. Je crois que beaucoup de spectateurs auront conservé de cette fête un doux et noble souvenir car elle fut constamment élevée, délicate, grave, religieuse et attendrissante. En nous retirant au milieu des cris de la foule, j'embrassai pour la dernière fois mes amis, Jules Dubief, Rey (Auguste), Vincent, Achard... Nous traversâmes la Canebière au milieu d'un concours inouï de peuple; mille barques suivirent les nôtres jusqu'à notre navire qui fut pour ainsi dire assailli par nos amis. Ils montaient de tous côtés; les haubans, les échelles, la poupe, la proue, tout était couvert de jeunes gens. Oh ! c'était un spectacle imposant que de voir sur le pont de ce navire .

les Treize compagnons réunis autour du Père Barrault qui consacrait le
navire, qui adressait nos derniers adieux à la foule; tous les visages qui nous entouraient étaient pleins de cordialité et de joie exaltée; à peine les clabauderies des pêcheurs de Saint-Jean parvenaient-elles à nos oreilles comme un faible murmure; la voix des compagnons, les cris des jeunes gens, tout remplissait l'air de l'enthousiasme qui nous animait. Oh! oui, tout semblait nous présager que DIEU recevait notre mission favorablement, et que les brises d'automne nous feraient rentrer triomphans avec ce précieux trésor que nous allions saluer, pleins de foi et d'audace, sans savoir cependant où Dieu nous le ferait rencontrer. Moïse reçut le collier, Cayol aussi, Charpin prit celui de Cognat et nous nous dîmes adieu. Les vents nous empêchèrent de sortir du port ce jour même que le PÈRE nous avait fixé pour notre départ depuis le 29 janvier.

Premier

Cahier

13

Cependant pour que la parole du PÈRE fût accomplie autant qu'il était en notre pouvoir, le Père Barrault ordonna qu'on ne descendrait plus à terre et tous, nous chaussâmes des pantouffles de lisière et nous couvrîmes nos têtes d'un petit bonnet grec. Le 23, je remis à Barthe mes papiers de famille, le priant de les déposer chez un notaire s'il venait à quitter Marseille avant notre retour, et j'envoyai à mon beau-frère toutes les lettres de mon père4 et de mes amis que j'avais conservées; je n'emportai avec moi que trois lettres de Duveyrier. La Clorinde. Le 24 au matin, jour de la MÈRE, le dimanche des chrétiens, nous appareillâmes et nous perdîmes bientôt la terre de vue. Notre navire était sarde, commandé par le capitaine Clary en premier et le capitaine Garibaldi en seconds. Il y avait à bord le Père Barrault, Rigaud, Toché, Tourneux, David, Decharme, Prax, Granal, Cognat, Alric, Vans, Carolus et Urbain (moi). Nous laissions à Marseille le capitaine Hoart, Rogé, Moïse, Cayol, Lamy, Reboul, Charpin, Janin, Lentz, Granal jeune, Flichy, Germain. Le capitaine Hoart, Rogé, Lamy, Reboul, Charpin, Janin, venaient du Languedoc par Cetté pour nous faire la conduite. Il y avait aussi Puycousin, de Toulon. Le temps de la traversée fut employé à nous préparer au débarquement à Constantinople. Le Père Barrault nous lisait tous les jours un chapitre du Coran ou de l'histoire des musulmans pour nous initier aux mœurs de l'Oriene. Nous avions souvent des méditations communes sur la sainteté et la grandeur de notre Mission. < Nous saluâmes Carthage à la hauteur de rile de Pantilerie. > Le 7 avril, jour de la Pâques, nous dînâmes avec tout l'équipage en commémoration de la rédemption des esclaves. Le repas fut animé d'une franche et sincère gaîté; on porta des toasts au PÈRE, à la MÈRE, à l'équipage.
4 S

Lettres conservées au Fonds Eichthal de l'Arsenal sous la cote Mss. 13 740/866. Le héros de l'indépendance italienne évoque cette traversée et ses discussions avec Barrault dans ses Mémoires publiés par Alexandre Dumas (extrait cité dans les « Notices historiques» des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin - qui
seront désormais désignées par l'abréviation O. S. S. E. -, t. IX, Paris, Dentu, 1866, pp. 25-26). Sur le coup, Colin, apparemment impressionné par la rencontre,

dépeint Garibaldi comme un

«

grand républicain et révolutionnaire en théorie,

mais homme de l'esprit, de l'ordre et de l'économie en pratique, qui lisait Cabet et faisait faire la prière à ses matelots ». Cette prière adressée à la Vierge lui

inspire des vers syncrétistes : « Nul plus que nous ne la révère, / Car elle va
devenir MÈRE, / Et vers elle nous allons tous! » «( Les Compagnons de la Femme traversant la Méditerranée... », Amour à tous, n° 13, 27 octobre 1833, p. 51 et note infrapaginale 3 ibid.). De son côté, dans sa première autobiographie, datée de 1871, Urbain se contente d'identifier le Garibaldi de 1833 avec celui qui est entré dans l'Histoire (Fonds Eichthal de l'Arsenal, Ms. 13 744/75, fO8). Ancienne graphie de Sète.

6 7

Le « Journal de Marine» tenu par Prax du 22 mars au 6 mai 1832 signale en effet
ces lectures quotidiennes du Coran faites par Barrault à partir du 27 mars (Fonds Eichthal de l'Arsenal, Ms. 14697/36).

14

Voyage d'Orient

Le lendemain, 8 avril, nous touchâmes terre pour nous garer d'un violent coup de vent, nous mouillâmes dans une baie, sur la côte de l'Asie mineure à quelques lieues du port de Tchesmé. < Ce jour-là même, le PÈRE prononçait sa Parole devant la Cour d'Assises et était acquitté. >8 Dès le matin, nous descendîmes à terre avec le capitaine, David, Alric, Granal, Decharme, Cognat, Carolus et moi. Quelques-uns d'entre nous prirent des fusils et nous suivîmes le capitaine jusqu'au village voisin où nous déjeunâmes dans un café. Il s'était rassemblé un assez grand nombre de gens qui écoutaient l'exposition de notre foi. Nous la fesions en français au capitaine, qui la disait en italien à un tailleur qui la traduisait en turc: nous étions sur le point de quitter le village lorsque nous vîmes arriver en grand costume le Père Barrault, Rigaud, Toché, Toumeux et Prax. Cela nous causa une vive peine et notre position fut fort embarrassée vis-à-vis d'eux. Cognat se laissa emporter jusqu'à adresser au Père Barrault des paroles

peu respectueuses. Nous nous séparâmes; ils partirent d'un côté et nous de
l'autre. Nous eûmes les plus grandes peines à regagner le rivage, qui était distant d'environ une lieue. Nous marchions à travers des champs incultes, entrecoupés de nombreuses collines pierreuses; nous étions chargés de paniers d'œufs, qui se brisèrent presque tous. Le capitaine et un matelot qui l'avait accompagné étaient entièrement ivres, nous étions fort inquiets sur ce qui allait se passer à bord au retour du Père Barrault. Nous fûmes au moins deux heures à voir la mer et, le navire nous étant caché, nous tirâmes plusieurs coups de fusil pour appeler l'embarcation. Nous arrivâmes enfin et nous fûmes à bord, le Père Barrault n'était pas encore arrivé.

.

8

Il s'agit du second procès en assises des saint-simoniens (après celui des 27 et 28 août 1832), intenté à Enfantin et à Michel Chevalier à propos de la retraite de Ménilmontant, que le ministère public considérait comme une récidive de la violation de l'article 291 (formation ou tentative de former une association de plus de 20 personnes) et comme un délit de constitution d'une société politique dangereuse pour la paix publique. Les deux prévenus furent acquittés par le jury. Enfantin avait prononcé lui-même sa défense, publiée après coup, le 6 juin 1835, chez le libraire Johanneau, sous le titre de Paroledu Père à la Cour d'assises du Département de la Seine, le 8 avril 1833, en brochure de poche (27 p. dans un format de 9 x 13, 5 cm). Dans ce texte disposé en strophes, rythmé et aux intonations notées par des caractères typographiques variés, le Père observait que son passage en justice coïncidait avec le jour anniversaire de la mort de sa propre mère (jour qui avait en outre marqué symboliquement le début de la retraite de Ménilmontant) ainsi qu'avec le dix-huitième centenaire de la mort du Christ (1833). Il en profitait pour faire profession de foi en « Dieu Père et Mère» et
réaffirmer religieuse» le caractère populaire et pacifique de 1'« association politique et formée par lui-même et ses « enfants ». En conclusion, il prophétisait: DIEUne vous enverra la PAIX,l'ordre et la UBERT~ que vous cherchez en vain parmi vous, HOMMES, que par les FEMMES.

Premier

Cahier

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Ce village fut la première habitation que nous voyions depuis notre départ de Marseille. Il y avait une jolie petite mosquée, des tombeaux surmontés de turbans, quelques belles figures d'hommes et quelques costumes assez remarquables. Les maisons étaient basses, mal bâties. Les campagnes étaient cultivées par des Grecs très misérables. En somme, ce pays ne réveilla pas du tout en moi les sensations que je croyais devoir éprouver à la vue de la terre d'Orient. Le Père Barrault parut enfin sur le rivage, quelques heures après nous. Le canot fut le chercher. Ils prirent un bain de mer et vinrent à bord. Nous fûmes très froids avec tous. Enfin le Père Barrault, nous ayant rassemblés, déclara que Cognat allait être mis en jugement et nous adressa à tous des reproches pour être descendus sans le consulter, sans lui notre chef; il ajouta qu'il avait été très fâché lorsqu'il avait avec ses compagnons consacré sur une colline des fleurs sauvages à la terre d'Orient, saluant et bénissant la mer, la terre, le ciel, de ne pas nous voir à ses côtés. Decharme et moi ne pûmes retenir nos larmes et je poussai des sanglots si violents que le Père Barrault m'appela auprès de lui et, la tête appuyée sur son genou, il me consola tendrement, aussi doux, aussi affable qu'il venait de se montrer un instant avant sévère et impitoyable. Cognat ne voulut pas d'abord accepter le jugement. Nous eûmes toutes les peines du monde à l'y déterminer. Rigaud et moi, en réunissant nos efforts, nous parvînmes à vaincre son obstination. Il fit des excuses au Père Barrault devant le capitaine et le second. Le P. Barrault l'embrassa et tout fut oublié. Quelques jours après, nous rencontrâmes dans l'archipel un pêcheur grec. Nous étions à peu de distance de Zéa et Andros, le ciel était parfaitement pur, la mer d'une belle transparence, le contour des îles se dessinait gracieusement à l'ho:-izon; toute cette mer d'Ionie respirait un calme et une suavité qui rappelaient les beaux vers qu'elle avait inspirés à Homère. Le pêcheur nous vendit des poissons salés, il nous donna un peu de tabac et en échange je lui fis présent d'un joli foulard aux couleurs voyantes. Sa légère voile doucement enflée par une brise nouvellement levée disparut bientôt derrière les îles. Nous saluâmes de loin les montagnes de l'Attique, l'île d'Eubée, aujourd'hui Négrepont. Nous ne tardâmes pas, favorisés par le vent, à découvrir l'ancienne Troade, les tombeaux d'Achille et de Patrocle < celui d'Ajax aussi >, les châteaux des Dardanelles, Gallipoli et nous entrâmes dans la mer de Marmara. Le lendemain 14, jour de la MÈRE, nous fûmes retenus par le calme. Nous comptâmes jusqu'à 15 bâti mens autour de nous, la plupart étaient grecs et célébraient leurs Pâques au bruit du canon, des coups de fusil, de pistolet; les chants d'église, les chansons de table, détonaient de tous les côtés. La joie est amie du bruit et du tumulte. Enfin le 15 avril, jour de Saint-Simon, nous découvrîmes dès le matin les mosquées de Byzance. Constantinople. Je connais peu de spectacles plus faits, pour réveiller dans l'âme l'admiration que la vue de Constantinople que l'on aperçoit à travers la forêt de mâts des vaisseaux de son port. Les minarets élancés et

16

Voyage d'Orient

Vue du Château des sept Tours et de l'arrivée à Constantinople

Premier

Cahier

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c,

par

la Propontide

18

Voyage d'Orient

dorés de Sainte-Sophie resplendissaient des feux du soleil, les dômes s'arrondissaient majestueusement et on croyait entendre une clameur vague d'une ville qui se réveille. Les rives d'Asie étaient couvertes d'une riche verdure. Les maisons de plaisance semblaient s'être reposées sous les touffes d'arbres. La ville s'allongeait le long du Bosphore et ouvrait un large circuit tout rempli de barques et de navires. Alors les idées de grandeur, d'empire, de sultan, dominaient toute cette magnifique cité assise en amphithéâtre. La foi m'y faisait voir la MÈRE s'élevant radieuse du milieu de ces palais, planant sur Sainte-Sophie chrétienne puis musulmane, et appelant les rois et les peuples à une sublime communion de bonheur! Nous passâmes auprès de plusieurs vaisseaux entièrement neufs, armés de canons en bronze. Comme la Clorinde était destinée pour Tangarak, elle fut mouillée devant Bechiktachy. Toché, Tourneux et le capitaine, furent à terre pour préparer les logemens. Peu de temps après, nous appelâmes deux caïques et nous allâmes avec le lieutenant au Vieux Constantinople. Nos embarcations étaient élégantes, légères; nous étions obligés de nous accroupir au fond parce qu'on ne pouvait s'y asseoir, le moindre mouvement faisant toujours craindre de les voir chavirer. Les bateliers sont ordinairement jeunes, bien faits, avec une barbe taillée en pointe mais peu longue, la tête rasée et un tout petit grec9 qui couvre à peine la moitié de la tête. Ils portent des chemises blanches avec de grandes manches, et des caleçons blancs fort amples. Leurs rames sont courtes, assez larges à l'extrémité qui bat l'eau et pesantes du côté opposé. < La ville est au pouvoir d'une quantité effroyable de chiens hideux dont les combats et les hurlemens, le jour comme la nuit, rendent très difficile la marche à travers les rues. > Nous parcourûmes en ordre, rangés sur deux files, plusieurs rues du quartier turc; devant marchaient Toché et Tourneux, puis Prax et Decharme ; après, le Père Barrault, entre Rigaud et David; enfin Cognat et Granal flanqués d'Alric et de moi comme ailes de cavalerie. Yans, qui avait été constamment malade sur mer, était resté à bord ainsi que Carolus qui depuis quelques jours avait pris une grande terreur panique pour le pal, les pistolets et les Turcs. Il avait demandé à retourner en France, et le Père Barrault, au service duquel il était attaché, le lui avait permis. Toutes les fois que nous rencontrions une femme, le Père Barrault, suivant la Parole du PÈREIO,ôtait son béret et disait: « Au nom de DIEU et du PÈRE, respect aux femmes! » Nous saluions alors tous, en ôtant nos bérets. Nous fûmes ensuite nous embarquer et nous retournâmes coucher à bord. Le capitan pacha envoya un drogman pour savoir qui nous étions; on lui répondit évasivement pour l'engager à venir s'il voulait nous voir. Toché et Tourneux rentrèrent, ils avaient arrêté un logement. Le 16,
9 10 Un [bonnet] grec. Nous ignorons si cette ellipse était usuelle ou non. Lettre d'Enfantin à Barrault, 26 janvier 1833, reproduite in 1833 ou l'année de la Mère, Lyon, 1833, n° de février, p. 9. Exemplaire à l'Arsenal sous la cote F. E. (= Fonds Enfantin), Ms. 7861/257.

Premier

Cahier

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nous primes possession de notre domicile à Bechiktachy, chez un Grec nommé Anesti. Nous avions une grande chambre et un appartement plus petit. Nous couchions sur nos paillasses avec nos couvertures de laine, sans draps, les uns à côté des autres. M. Dutrec, instructeur d'artillerie attaché à Achmet pacha, général de la garde, nous offrit son drogman, Boghos - Arménien, pour nous aider dans nos rapports avec le peuple, nous acceptâmes. Le 17, le capitaine Clary avec tout son équipage vint nous faire ses adieux; il était très content de nous et, certes, nous n'avions de notre côté qu'à nous louer des égards qu'il nous avait sans cesse témoignés pendant la traversée. Ce jour-là même, nous fîmes porter nos passeports au Consulat français. Tourneux n'approuva pas cette mesure, et demeura morose et chagrin. Nous fîmes ensuite une promenade à Péra et à Galata en traversant toute la ville. < Ce sont les quartiers qu'habitent les Francs. > Nous répétions toujours notre salut à toutes les femmes. Ces deux sorties suffirent pour exciter au plus haut degré la curiosité de notre quartier d'abord. Les Francs étaient bien un peu en rumeur, mais à Constantinople ils sont très sédentaires et n'aiment pas se déplacer. Nous reçûmes la visite de plusieurs prêtres arméniens. Notre drogman menait quelques-uns de nous chez ses amis, dans les cafés. On ne savait qui nous pouvions être. Les uns

disaient:

«

Ce sont des Russes» - « Non, disaient les autres, ils marchent

au pas, en ordre, ce sont des Français!... Ce sont des Anglais... Ce sont des espions du vice-roi d'Egypte... ». On finit par dire: « Ce sont des prêtres ». Le 18,nous times encore une promenade au champ des morts, où il y avait un grand concours de monde. < On rencontre très fréquemment, au milieu de la ville, des cimetières ombragés de cyprès ou de sycomores ou de platanes. Les musulmans ont le plus grand respect pour ces lieux saints. > Nous nous arrêtâmes au milieu d'une vaste esplanade; et là, rangés en cercle, nos colliers à la main, le Père Barrault fit une consécration à Saint-Simon, dont c'était le jour de naissance, et prononça à haute voix et dans toutes les langues, à plusieurs reprises, le nom de Dieu. Notre tenue religieuse, nos costumes, nos faces, tout imprima une nouvelle curiosité respectueuse à la foule. Nous partîmes pour regagner notre maison; nous fûmes suivis par plusieurs personnes et, comme nous nous reposions au penchant d'une colline, elles nous abordèrent et nous demandèrent des explications. Nous les engageâmes à venir nous voir. Le 19, jour de vendredi, Boghos nous amena un lieutenant-colonel qui nous invita à venir voir passer à midi le sultan qui devait prier dans une mosquée de Bechiktachy. Nous nous rendîmes au lieu où devait passer le sultan, c'était vis-à-vis un corps de garde dont tous les soldats, sales, déguenillés, contrastaient étrangement avec notre troupe habillée proprement et de couleurs éclatantes. Le sultan arriva précédé et suivi de tous les grands officiers. Il portait un simple tarbouche avec un papier découpé dans le gland en soie et un manteau gris; il était monté sur un superbe cheval. Sa physionomie n'est point repoussante, il a la barbe d'un

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très beau noir. Il nous lança en passant un regard de côté sans détourner la tête, comme s'il ne nous voyait pas. Nous portâmes la main à nos bérets sans les soulever. - Nous vîmes le capitan pacha avec des épaulettes de général, seul habit européen tout galonné et très mal fait. On conduisait derrière le sultan plusieurs chevaux très richement caparaçonnés et un séraf avec une grande bourse qui soutenait l'aumône que le sultan devait laisser à la mosquée fermait le cortège. A l'asr, vers les 4 heures, un colonel vint nous dire qu'Achmet pacha voulait nous voir. Alors le Père Barrault désigna 6 d'entre nous pour y aller avec Rigaud. Je fus du nombre. Nous suivîmes ce colonel pendant une demiheure dans un vrai dédale de rues. Enfin, nous débouchâmes dans la campagne. Après avoir encore marché quelque temps, nous arrivâmes devant un poste de soldats où le colonel, s'étant expliqué avec eux, nous fit un geste pour nous dire de nous en retourner et, sur ce, il partit. Nous fûmes longtemps à comprendre ce qu'il avait voulu nous dire. Enfin, lassés des rires des soldats et de la longue attente, nous rentrâmes au logis. Après avoir renoncé à trouver un sens à cette espèce de mystification, nous mangeâmes notre pilaf avec notre seule cuillère que nous nous faisions passer tour à tour. Nous étions déjà tous couchés lorsque nous entendîmes un grand bruit dans la maison, il pouvait être à peu près onze heures. C'était Achmet pacha accompagné d'un autre général, de son drogman et de quelques soldats, qui venait nous engager à aller loger dans son palais. 11réitéra mille fois ses instances pour que nous le suivissions à l'heure même, mais le Père Barrault s'excusa sur le désordre dans lequel nous étions et il eut beaucoup de peine à lui faire consentir à renvoyer notre visite au lendemain. Notre chambre offrait alors un coup d'œil grand en même temps que misérable. Le sol était jonché de paillasse; le Père Barrault à peine vêtu, lm-tête avec sa forêt de cheveux, était assis à terre à côté du pacha tout resplendissant de diamants. Les uns étaient restés couchés, les autres sur leur séant, en costume de nuit; quelques autres, qui couchaient dans la petite chambre, encombraient la porte, enveloppés dans leurs couvertures. Une chandelle figée sur un dossier de chaise laissait dégoutter son suif sur le plancher. Le drogman était debout devant son maître. Le pacha offrit sa pipe au Père Barrault qui ne fit qu'y poser les lèvres en signe de reconnaissance pour cette marque de respect. 11exposa notre foi et le sujet de notre mission, les bras croisés sur la poitrine, le regard fier, d'une voix forte, claire, précise. Le Turc fut tellement frappé qu'il ne put s'empêcher de s'écrier: « Mon Dieu! comme cet homme parle bien! » Enfin, après plusieurs témoignages d'amitié, ils se retirèrent en disant qu'eux aussi étaient les Compagnons de la femme. Pleins de l'enthousiasme de notre foi, nous rendîmes grâces à Dieu de nous avoir fourni l'occasion d'enseigner sa parole à des officiers aussi hauts en grade. Nous savions qu'Achmet pacha était le favori du sultan, et nous pouvions espérer en étant dans son palais de donner une grande publicité à l'objet de notre voyage. La MÈRE, si elle était dans le palais des Grands,

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n'entendrait-elle pas plus facilement notre voix? Puis nous rêvions à ces longues pipes, à ces essences, à ces confitures, à tous les délices de la richesse orientale. Nous étions tellement sous la prévention qu'il ne pouvait nous arriver que bonheur de cette visite qu'un de nous s'étant aperçu qu'on avait laissé une garde à notre porte, tous s'écrièrent: «Voyez donc comme ces Turcs s'y entendent à rendre des honneurs! quelle hospitalité

nous allons recevoir dans ce palais! etc. »
Le lendemain dès la pointe du jour, un officier supérieur vint nous chercher, nous nous habillâmes à la hâte et le suivîmes dans le palais d'Achmet pacha. Carolus et Yans, qui voulaient rester, furent forcés de venir avec nous. Après avoir attendu pendant une heure debout dans un vaste vestibule, le Père Barrault fit une prière dans laquelle il nous rappela que c'était l'anniversaire de la cessation du Globe,que nous avions à nous préparer à tout événement, qu'il était possible que nous fussions sous le porche d'une prison comme sur le seuil d'un palais hospitalier. A peine avait-il fini que le drogman vint nous apprendre que le Grec qui nous logeait avait reçu 500 coups de bâton et était aux galères, et qu'on nous ordonnait d'enlever tous nos effets de la maison pour les transporter dans ce palais. Cognat fut dépêché. Les paquets prêts, il revint. Le drogman fut arrêté et emprisonné. Aux inquiétudes que ces choses firent naître dans notre esprit succéda bientôt le calme religieux. Sans appeler le martyre ni la persécution, nous étions fiers de subir la brutalité d'un homme au nom de la MÈRE. Après trois heures d'attente, nous fûmes introduits en présence d'Achmet pacha qui nous annonça que nous devions quitter la ville, en rajustant ces paroles tant bien que mal avec les perfides politesses qu'il nous avait faites la veille en nous appelant « Français nobles et savants ». Le Père Barrault lui déclara qu'avec la violence il ferait de nous tout ce qu'il voudrait, mais que tant que nous serions libres, nous ne partirions pas de Constantinople, que nous étions des hommes pacifiques, des hommes religieux dont les paroles et les actions ne tendaient qu'à l'ordre et à la tranquillité. Achmet pacha, embarrassé, nous dit qu'il allait venir avec nous chez le séraskier. Il envoya chercher une barque. Ce général avait une figure régulière, assez belle, sans barbe; il ne paraissait pas d'une portée supérieure. Son drogman était bien le plus rusé et le plus perfide des Grecs, de ceux dont Virgile a dit: « Timeo Danaos et dona ferentes »11: il nous l'a bien prouvé! Nous nous traversâmes toute cette grande anse que forme le port et nous fûmes débarqués au Vieux Constantinople. Achmet pacha arriva en même temps que nous, il monta à cheval et nous devança. Après avoir tourné, monté, tourné, monté plusieurs rues sales et désertes, nous nous trouvâmes devant le palais du séraskier. Nous entrâmes par un grand portail qui donnait sur la place où l'on exécute, dit-on, les condamnés. Nous pénétrâmes
Il
«

Je redoute les Grecs, même lorsqu'ils sont porteurs de présents.
du bagage classique des lycéens du XIXesiècle.

»

Ce vers de

l'Elléide fait partie

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dans une cour assez vaste pour pouvoir passer pour une plaine, un régiment d'infanterie y manœuvrait, on voyait au milieu de cette place une obélisque assez élevée. Nous montâmes au Divan. Le séraskier était assis sur un divan en drap vert (martin-pêcheur). Achmet pacha était auprès de lui, le drogman était accroupi aux pieds du séraskier qui était petit, gros, gras, d'une mine réjouie, ne regardant jamais deux instants la même chose. Nous foulions insolemment ses superbes tapis avec nos bottes crottées et nous avions plus l'aspect d'une poignée de chevaliers que d'une compagnie de moines. Il fit plusieurs interrogations en affectant de suivre la manœuvre des troupes. Comme nous étions assis sur des chaises, nous étions patients. Le Père Barrault eut l'adresse de lui exposer notre foi en répondant à une foule de questions futiles et sans suite qu'il nous adressait sans relâche. Enfin, voyant que nous n'abandonnerions pas aussi facilement la partie, il nous envoya avec un colonel d'artillerie à Thérapia, où était l'ambassadeur de France, M. le vice-amiral Roussin. On nous fit embarquer dans le caïque du séraskier lui-même avec dix rameurs, tous jeunes et beaux hommes. Le devant du caïque était armé d'une espèce de chapeau chinois (instrument de musique) en or ou doré. Celui qui tenait le timon avait à la main un mouchoir brodé d'or, et toutes les fois que nous passions devant un poste, tous les soldats prenaient les armes. Alors le timonier saluait avec son mouchoir et le poste rentrait. Quant à cet honneur, nous vîmes bien qu'il était pour la dorure du caïque. Il y a trois lieues de Constantinople à Thérapia. Nous fîmes le trajet en deux heures. L'ambassadeur n'était pas visible, le secrétaire de l'ambassade dit à l'officier que cette affaire ne regardait aucunement l'amiral, que si on voulait nous faire sortir de la ville, on articulât quelque grief; qu'il n'avait pas le droit de nous retenir à l'ambassade et qu'on n'avait qu'à nous laisser retourner dans notre maison. Avant de repartir, nous pûmes admirer les sites si pittoresques du Bosphore où la mer semble couler comme un fleuve. Nous vîmes Buyackdéri et les tentes vertes des 8000 Russes qui campaient vis-à-vis. Nous comptâmes leurs vaisseaux à l'ancre et, après nous être promenés quelque temps, nous repartîmes pour Constantinople. La journée était déjà fort avancée et nous n'avions encore rien mangé; c'est peut-être ce qui nous empêcha de jouir du délicieux spectacle de toutes ces maisons qui baignent leurs pieds dans le canal, qui, toutes, ont un petit port dans leur enceinte. On nous ramena chez le séraskier que nous trouvâmes occupé à défaire des pétitions qu'on lui présentait enveloppées dans de la mousseline blanche. Nous eûmes le désagrément de deux heures d'attente oisive, sans nourriture, enfin, au coucher du soleil, on nous conduisit au port, que nous traversâmes encore pour aller à Galata. On nous logea dans un corps de garde, il y avait un domestique turc qui parlait un peu d'italien, il fut nous chercher à souper et nous pûmes enfin manger vers les neuf heures après au moins 26 heures de jeûne. Nous étions donc en prison, nourris et logés aux frais de Sa Hautesse, mais aussi comptés toutes les nuits par un officier de garde, ne pouvant pas

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sortir; et il fallait graisser la patte à notre geôlier pour avoir l'honneur de nous voir. Il nous vint: des Russes, des Anglais, des Suisses, des Italiens, des Français, assez pour nous occuper tous continuellement à donner des explications sur notre foi. Le Père Barrault descendit plusieurs fois chez le gouverneur de Galata qui avait son Divan dans le même corps de logis que nous (il n'était pas, lui, en prison). On lui donna le portrait du PÈREet une collection de nos ouvrages. J'ai eu chez lui avec Tourneux une longue conversation avec un professeur de médecine turc qui baragouinait un peu de français et parlait de Dieu et des francs-maçons. Le Père Barrault put rendre visite à l'amiral Roussin avec Rigaud: ils furent parfaitement reçus et l'ambassadeur promit d'écrire au ReÏs effendy au sujet de notre affaire. Départ. Cependant, le 23 avril, mardi, jour de Rodrigues, anniversaire de l'entrée de la Famille à Ménilmontant, le Père Barrault nous fit prendre à tous un manteau noir au-dessus de notre costume comme symbole de l'austérité et de la gravité dont devait s'imprégner notre vie. Yans fut séparé des compagnons et, avec Carolus, on songeait à les faire passer le plus tôt possible en France. Nous mangeâmes comme à l'ordinaire à midi. A peine le repas fut-il fini, le bey de Galata nous fit appeler et nous dit que nous étions exposés à la curiosité de tout le peuple, que cela ne convenait pas et qu'on allait nous mener à une de ses maisons de plaisance à SaintEtienne (à 3 lieues de Constantinople), que là nous serions plus tranquilles en attendant que le gouvernement se fût entendu avec l'ambassadeur à notre sujet. C'était un ordre, il fallait obéir, nous fîmes nos malles à la hâte et, vers les 3 heures, on nous fit embarquer sur une petite felouque. Avant de lever l'ancre, nous vîmes un officier porter à bord des olives, du fromage et un sac de biscuit. Le soleil était couché, Saint-Etienne était doublé et nous allions toujours, nous voulûmes parler au capitaine. Il se mit à rire et nous donna les olives et le sac de biscuit, il jugea à propos de se gratifier le fromage12. Caïques. Nous avions 200 francs pour treize personnes, nous ne savions pas où l'on nous conduisait, on nous éloignait du théâtre de notre mission, nous avions à peine de quoi manger, nous étions empilés les uns sur les autres dans une très petite chambre: néanmoins le Père Barrault nous fit voir à tous tant de fermeté et de courage qu'il ne nous échappa pas une seule plainte. Le lendemain, nous nous trouvâmes dans la mer de Marmara. Le 25, nous vîmes la flotte du sultan à l'ancre. C'est, je crois, vers cette époque que nous vîmes un médecin italien embarqué sur une des frégates mouillées et que je commis le crime insigne de voler des pommes à notre capitaine qui nous avait si injustement escamoté notre fromage. Le 26, nous arrivâmes aux Dardanelles où le consul français eut la bonté de nous envoyer quelques
12 Sur l'absence de motivation officielle de cette expulsion et l'attitude de l'ambassadeur, voir les lettres du Baron Roussin à Barrault des 20 et 24 avril, et du 1er mai 1833. Le« chef des St. simoniens français» y est notamment découragé

de demeurer en Turquie ou dans tout autre pays relevant
musulmane» (Fonds Eichthal de l'Arsenal, Mss. 14697/2,3

«

de la domination

et 4).

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provisions: du pain frais, des œufs, du fromage et une cruche de vin. Nous partîmes dans la nuit et nous nous réveillâmes, le 27 à la pointe du jour, à Ténédos. Là, on nous changea de barques et nous arrivâmes le même jour à Maliva, dans l'île de Mytilène. Nous étions cette fois dans une vraie barque. Maliva est une très jolie ville bien située sur le sommet d'une colline, avec son petit port et son cimetière tout près du rivage. Le 28, nous mîmes à la voile pour gagner le port de Mytilène, mais, le vent ayant considérablement fraîchi, nous fûmes obligés de rentrer après avoir toutefois cassé cette bienheureuse cruche de vin qu'on nous avait donnée aux Dardanelles. C'est moi qui fis la faute. La pluie nous prit dans ce petit port. Nous étions couchés sur le pont, aussi fûmes-nous trempés jusqu'aux os malgré une voile trouée que notre pilote nous avait arrangée en guise de tente. Le mauvais temps dura tout le 29. C'est dans cette station que Rigaud a déclaré aux compagnons qu'il ne voulait plus de l'autorité du Père Barrault et qu'il voulait aller chercher la Mère à l'Himalaya < c'est l'Himalaya que Cognat a eu la charité de prendre pour une ville >. L'Evêque grec nous a envoyé du pain et de la viande, nous avons fait quelques provisions. Et le lendemain, nous sommes partis après avoir vu les femmes de la ville venir prier sur les tombeaux, car c'était le premier jour du Courbam BeÏram. < Le Père Barrault fit raconter à chacun l'influence que les femmes avaient eue dans sa vie. > On nous avait offert de descendre à terre, mais nous nous sommes regardés comme prisonniers, et nous avons refusé. Dans la nuit du 30 au 1er mai, nous arrivâmes à Mytilène, où l'on fit quelques difficultés pour nous donner une autre barque qui devait nous conduire à Smyrne. Cependant les bons offices de l'agent français nous la firent obtenir et nous partîmes le même jour avec une petite bombarde grecque. Nous nous arrêtâmes le soir dans une charmante baie de l'Asie mineure où nous nous promenâmes quelques instans avec la barque du navire. Le lendemain, nous abordâmes à Phocée, petit bourg très pittoresque et dont les habitans sont vêtus avec des étoffes de couleur très éclatante. Nous eûmes le bonheur, à Phocée, comme nous l'avions déjà eu aux Dardanelles, à Ténédos, à Maliva, à Mytilène, de trouver des personnes qui comprenaient l'italien et auxquelles nous pûmes parler de notre foi. Le 3 mai au matin, nous mouillâmes à Smyrne. Rigaud, Taché, Tourneux, furent voir M. Challaye, consul général de France, parce que le capitaine grec voulait nous faire payer le passage. Le drogman du consulat lui dit de se faire payer par ceux qui l'avaient nolisé. On nous avait trouvé une petite maison, et nous fûmes l'occuper aussitôt. Qu'il me soit permis de me ressouvenir ici avec délices de ce repas chaud que nous avons fait chez Piccinil du bon vin que nous y avons bu, des personnes affables qui nous ont vues ce soir-là. Louange à Dieu, car l'abattement n'était poiilt entré dans nos cœurs, et nous nous préparions à continuer à Smyrne la mission interrompue à Constantinople. Smyrne. Smyrne est une ville à moitié européenne. Les Grecs nombreux qui y habitent, sont tous vêtus selon nos modes; les Maltais et les Italiens y

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Vue de la Ville de Ténédos

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abondent et, lorsqu'on est dans le quartier franc, qui est le plus grand et le plus beau, on peut se faire illusion jusqu'à se croire en Europe. Nous fûmes visités par un bon nombre de personnes, parmi lesquelles il faut signaler MM. Bafinesc et Floquin - deux médecins -, M. Bousquet Deschamps, rédacteur du Jaurnal de Smyrne, M. Nercia, traducteur du roi, son aimable épouse, que nous avons vue quelquefois, et quelques jeunes gens qui nous ont témoigné beaucoup d'amitié. C'est chez M. Bousquet Deschamps que nous avons vu pour la première fois, Rigaud et moi, Lucien Davesier13, lieutenant de frégate, élève de l'Ecole Polytechnique qui plus tard a embrassé notre foi. La corvette l'Astrolabe, qui avait fait le tour du monde, était alors en station à Smyrne. Elle était commandée par M. Hérail, lieutenant de vaisseau, ancien élève de Sorrèze où le Père Barrault avait autrefois professé l'éloquence. Davesier était lieutenant de frégate sur cette corvette de charge. Il y avait alors à Vourla, à l'entrée du golfe de Smyrne, une division française commandée par l'amiral Hugon. Cognat et Prax furent rendre visite à l'escadre; ils y virent plusieurs de nos amis et en rapportèrent 170 froqui nous furent très agréables. Nous fûmes aussi très bien reçus à bord de l'Astrolabe par Piquet, ancien ami de Cognat, Rigaud y dîna avec le commandant et tous les officiers nous accablèrent de politesses. Ces relations nouées avec la marine ont puissamment contribué à répandre nos idées; Davesier venait nous voir presque journellement, il professait un républicanisme fort avancé; mais la parole du Père Barrault et la musique de David l'ébranlèrent d'abord et le convertirent ensuite en peu de jours. Madame la baronne de Nercia nous pria de venir passer quelques soirées chez elle, le Père Barrault nous y conduisit, on prit du thé, on fit de la musique. Madame Challaye, fille de Firmin Didot, vint dans le courant de la soirée avec le capitaine Erail. La consulesse, quoique infiniment gracieuse, était loin d'avoir l'esprit et l'aménité de Mme Nercia. Seulement, elle aurait pu souhaiter que M. Nercia fût moins vieux, moins grivois et moins buveur, disent aussi quelques-uns. Ce vieux loustic nous confia que sa femme coulait par en haut et par en bas, qu'elle avait eu un cancer au sein, etc. Si toutes ces choses étaient dites pour éloigner les galants de sa femme, c'était une politique bien brutale. Au demeurant, il était bon homme, serviable et muni d'un bon nombre d'anecdotes assez curieuses pour qui voulait écouter ses récits entrelardés de lazzis. Il nous fut utile pour persuader au Gouverneur Taher bey, que notre séjour ne pouvait nuire en rien au repos de la ville. Nous fûmes conduits deux ou trois fois au palais du gouverneur par le drogman du consulat, homme assez plat et assez vil. Nous laissâmes au bey un Portrait du PÈRE et, après avoir satisfait de notre mieux à ses questions toutes plus extraordinaires les unes que les autres, nous fûmes témoins d'un jugement rendu par le cadi. Ce fut de la justice turque, c'est-à-dire que tous deux eurent raison et tort en même
13 Davésiès.

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temps. C'était une espèce de juste milieu entre la justice et l'injustice. < Je vis chez Taher bey un superbe narguileh en cristal surmonté d'une couronne de diamants. Il y avait dans le flacon des cerises qui jouaient agréablement dans l'eau. > M. Bousquet Deschamps acheta une collection complète de nos ouvrages (120 piastres). MM. Floquin et Bafinesc achetèrent quelques livres, ainsi que plusieurs jeunes gens. Jules Tricou, Marsanne, et Régis, invitèrent à dîner Toché et moi. Le repas fut très bien, on y parla de tout, même de poésie. M. Tricou était poète. On fut prendre ensuite le café au Pont des Caravanes, dans un très joli petit café presque suspendu sur le fleuve (le Mélès)14.Notre voisinage était composé d'un très grand nombre de jeunes Grecques très jolies. David et moi, comme les plus inflammables, tombâmes bientôt dans les signes d'intelligence, les regards passionnés et nous eûmes bien vite appris à dire en grec agapô selS (je t'aime). Certes, si nous n'avions fait vœu de célibat, j'aurais pu voir de plus près les charmes de la jeune Marigo, dont l'œil noir était si attrayant. La désolation de nos amoureuses fut au comble lorsque nous changeâmes de domicile et qu'elles apprirent qu'une partie d'entre nous devait partir pour Alexandrie. Pendant notre déménagement, elles étaient aux fenêtres, nous disant adieu de la main et pleurant réellement. J'ai, depuis, consacré quelques lignes au souvenir de Marigo. David, avec son chant, sa musique, son piano, était devenu le bijou de toutes ces dames, qui lui jetaient des fleurs de leurs fenêtres. Alric avait fait en petit le portrait du PÈRE (médaillon de plâtre), et il prit un croquis de nous tous. < Nous avions pour drogman un gros garçon assez bête que nous appelions l'enfant. Il me vola un gobelet d'argent que m'avait donné Rey. > Départ. Le 14 au soir, le Père Barrault, Tourneux, Toché, Decharme et moi, nous embarquâmes à bord de l'Excellent (capitaine Bouffier) pour
Alexandrie. Rigaud, voulant aussi aller à Alexandrie, prit passage
avec

nous. Avant de partir, le Père Barrault avait provoqué une explication pour sonder les Compagnons qui devaient rester à Smyrne. Cognat, Prax et Granal firent voir chacun des prétentions à l'autorité. On leur fit comprendre qu'il ne pouvait y avoir un chef suprême entr'eux, mais que tous devaient concourir au bien de la mission. Yans resta à Smyrne comme tailleur et Carolus attendit que le consul lui eût trouvé une occasion pour le faire passer en France. Toché et Tourneux manifestèrent à Smyrne des idées de dispersion, mais ambigûment. Smyrne se signale entre toutes les villes que nous avons vues par la beauté de ses femmes. Elles savent allier dans leur toilette les grâces de l'Orient et de l'Occident, quoiqu'en général elles ayent peu de desinvoltura, et qu'elles marchent lourdement, mais le visage est parfait; les yeux sont superbes et tous les cheveux très beaux. Nous
14 Urbain évoque ce café dans un feuilleton du Temps du 23 octobre 1836, où il reproduit également un conte entendu dans cet établissement. De son côté, Granal évoque son séjour à Smyrne dans la rubrique «Variétés» du même journal, les 25 et 30 septembre, et le 10 octobre 1837. En caractères grecs dans le manuscrit.

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avons remarqué dans nos promenades hors la ville des filles de joie qui sont fort jolies; elles sont presque toutes couronnées de roses et nous en avons vu quelques-unes à leurs fenêtres, le matin, avec ces fleurs fanées à la tête et dont tout l'ensemble respirait une grande volupté. Cela faisait penser à une chaude nuit de plaisir, à des baisers sans nombre, à de longues étreintes: mais nous étions célibataires. Nous ne pûmes pas aller à Bournabat où il y a des maisons de campagne dont tout le monde vante les délices. Nous vîmes seulement les bains de Diane, le cimetière, la citadelle qui domine la ville et au pied de laquelle est le quartier turc. Plusieurs caravanes assez considérables arrivèrent de l'intérieur pendant notre séjour. On disait Ybraym Pacha16 à 1 journée de Smyrne, et il n'y avait pas 1000 soldats dans la ville. J'ai été assez singulièrement frappé de la forme des bonnets des Arméniens. La population, si on en excepte les Grecs, paraît peu bruyante. Notre brick, malgré son nom, n'était pas un excellent marcheur. Nous échouâmes dans le golfe de Smyrne dont nous ne pûmes sortir que le lendemain dans la nuit. Notre navigation fut constamment belle, sans tempête; avec une mer toujours tranquille et une faible brise qui nous fesait aller une lieue à l'heure au plus. Nous doublâmes Scio, les îles Spalmadores. Nous aperçûmes les montagnes de Rhodes et nous nous dirigeâmes sur Alexandrie. C'est pendant cette traversée que Toché et Tourneux dévoilèrent tout leur système. Ils voulaient nous détacher du Père Barrault et, comme Decharme et moi, nous ne voulions pas écouter leur doctrine, ils nous tracassèrent de telle sorte que je fus obligé de recourir au Père Barrault qui .les pria de pratiquer leur théorie et dès ce jour ils ne mangèrent plus avec nous et nous laissèrent un peu en repos. Toché était le plus acharné. A la hauteur de Jérusalem, Rigaud lança un anathème contre le Père Barrault qui ne lui répondit pas. C'était un long plaidoyer contre l'autorité mâle et une exhortation pour engager le Père Barrault à nous renvoyer tous et à se retirer dans la solitude. C'est pendant ces jours que j'ai écrit une poësie sur la MÈRE adressée à Jules Tricou de Smyrne. Elle a été plus tard insérée dans le journal saint-simonien de Toulon, Amour à tous. J'ai perdu cette pièce, que j'écrivis avec beaucoup de foi et de bonheur; elle doit avoir quelque chose de l'amour tendre et mystique que je vouais à la MÈRE. Je passais bien souvent des heures entières en pleurant et en criant: la MÈRE! la MÈRE! D'autres fois, j'avais comme des extases, et il me semblait voir la MÈRE, belle, jeune, pleine de majesté, telle que je l'avais vue dans mon magnétisme à Toulon. Alors, tous les désirs entassés dans mon cœur depuis si long-temps fesaient à la fois irruption et je m'évanouissais dans ces rêves de félicité. Hélas! la foi est un trésor bien précieux. Alexandrie. Le 29 mai, nous entrâmes dans le port d'Alexandrie. Peu de temps après, Cayol, Germain, Flichy et Pannetier vinrent à notre bord et nous apportèrent des oranges et du pain, car nous étions à bout de toutes nos
16 Fils aîné de Mohammed Ali, et généralissime égyptien.

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provisions. Nous allâmes loger avec Cayol à l'hôtel des Trois Ancres. Rigaud, Toché, et Tourneux prirent une chambre pour eux. < Rigaud trouva à Alexandrie son cousin, médecin civil, qui l'aida à s'installer et le fit venir loger chez lui. > Le Père Barrault eut une petite chambre pour lui seul. Cayol nous apprit qu'il avait déjà donné plusieurs séances, qu'il avait été très favorablement accueilli, et qu'on lui avait déjà donné assez d'argent pour payer son hôtel depuis le 9 mai, et une partie du prix de son passage qu'il n'avait pas pu compter à Marseille. Quant à nous, nous avions 9 fro chacun après avoir payé notre passage. Les hommes de Cayol < c'est son expression> avaient le pantalon rouge, le gilet rouge à manches, un habit noir sans manches et avec une petite épaulette assez large tombant sur le bras, le béret, la ceinture. Nous convoquâmes aussitôt une réunion pour le 1er juin à 4 heures de l'après-midi < près de la Porte de la Colonne de Pompée> dans une salle qui avait appartenu aux francs-maçons et que nous obtînmes par l'entremise de M. Vidal. Il y vint beaucoup de monde, quelques dames. Dans cette séance, le Père Barrault développa le but politique et moral de notre foi afin de justifier quelques propos qui couraient sur le compte de Cayol, qu'on accusait d'être républicain. Après la séance, qui dura deux heures et demie, nous soupâmes avec la loge et nous rentrâmes en ville assez tard. Le lendemain, nous recueillîmes de toutes parts des témoignages d'admiration pour l'éloquence du Père Barrault. L'effet avait été très grand. C'est dans cette réunion que je retrouvai Charles Ferrand, mon ancien camarade au Collège de Marseille. Il était aspirant < de 1ère classe> sur le brick Le Dragon, commandé par le capitaine Guillois < capitaine de frégate >. Fourrichon était embarqué sur le même brick en qualité de lieutenant de frégate. C'était un ancien saint-simonien, que j'avais vu à Paris un an avant. Le Père Barrault avait formé le projet d'aller célébrer l'anniversaire de la prise d'habit, le 6 juin 1832, aux Pyramides. Nous demandâmes des teskéré à M. Mimaut, consul général de France, pour aller au Caire. Le consul en fit la demande au gouvernement qui nous les refusa. TI fut décidé que la cérémonie se ferait à la colonne et que, le soir, il y aurait une réunion. L'Astrolabe était en rade, mais Davesier et Pérebasc (le docteur du bord) avaient eu une permission pour aller au Caire, et on les attendait tous les jours pour partir. Le 6 juin, à 6 heures du matin, nous nous trouvâmes réunis à la Colonne de Pompée: le Père Barrault, Decharme, Cayo l, Germain, Pannetier, Fourrichon et moi. < Flichy était reparti pour France après avoir eu de grandes difficultés avec Cayol. > Rigaud, Toché, et Tourneux, ne s'étaient pas rendus à l'invitation (ils avaient pris tous les trois l'habit bourgeois dès le jour du débarquement). Le Père Barrault nous rappela sommairement la vie de tous ceux qui sont figurés sur le collier; il lut la cérémonie du 6 juin et on communia ensuite avec du pain, des dattes et de l'eau. La cérémonie fut imposante pour nous, au pied de cette colonne seule debout au milieu de

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Colonne de Pompée à Alexandrie

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ces plaines désertes, et si nous ne pûmes témoigner de notre titre d'apôtres en présence des Pyramides, le témoin de notre profession de foi était encore assez grand. A trois heures, on se réunit de nouveau dans la salle des francsmaçons. C'était un jour de khamsin, il y eut moins de dames. Cependant la salle était encore assez bien remplie. Le Père Barrault commença et il expliqua exclusivement l'appel 'à la MÈRE et notre mission. La chaleur était extrême, le vent et la poussière s'engouffraient horriblement dans la salle, on avait peine à respirer et l'on craignait de voir s'abîmer le toit. Nous étions debout au fond de la salle derrière le Père Barrault qui parlait en allant d'un côté de la salle à l'autre; nous avions tous nos manteaux et c'est à peine si nous pouvions être sur nos jambes. Soit que les Alexandrins fussent plus revêches à la parole plus hautement religieuse, à la liberté des femmes, soit que l'atmosphère eût abattu leurs esprits, ils furent loin d'être aussi satisfaits de cette séance que de la première. Nous distribuâmes aux dames plusieurs des petits médaillons du PÈRE.Nous donnâmes quelques livres et fîmes assez de propagation. M. Vidal nous fit beaucoup de politesses, ainsi que M. Emyan, directeur du Théâtre Italien, et M. Caviglia, ancien capitaine marin, dont je parlerai souvent. < M. Emyan nous porta 250 piastres. > Le 9 juin, jour de la MÈRE, le Père Barrault partit pour Smyrne sur le même navire que Toché. Il allait suivre le mouvement de la politique de plus près. Il avait déjà écrit pour envoyer Cognat et Granal en Syrie, et Prax à Scio, dans les îles de l'archipeP7. David et Alric devaient rester à Smyrne. Avant de partir, il fit bien comprendre à Cayol que nous avions à nous aider sans chercher à nous commander, que Decharme et moi devions faire les visites et Cayol veiller à tout ce qui regardait le matériel. Malgré les précautions du Père Barrault, la bonne intelligence ne dura pas longtems avec Cayol. A propos du payement de l'hôtel, nous vîmes qu'il cherchait à employer des moyens qui répugnaient à notre délicatesse; nous vendîmes la montre de Decharme, LesReligionsde I 'IndeI8, nous payâmes notre compte et nous allâmes loger avec Pannetier qui avait pris l'habit bourgeois et travaillait chez son parrain, M. Fonclair. La séparation eut lieu le samedi 15 juin. < C'est vers cette époque que je rencontrai Roux Edouard, mon ancien condisciple qui était embarqué à bord du Robuste. Il vint me voir plusieurs fois et nous dînâmes ensemble. >
17 18 Sur cette mission de Prax, voir le récit qu'il en fait lui-même, Fonds Eichthal de l'Arsenal, Ms. 14697/14. A notre connaissance, il n'existe aucun ouvrage sous ce titre à la date à laquelle écrit Urbain. La bibliothèque de voyage du groupe d'Enfantin, parti, il est vrai, six mois après le groupe de Barrault et d'Urbain, comportait notamment la
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philosophie des lndous» (les Essaissur la philosophie Indous,de H. T. des
Pauthier) ainsi que les même année 1833 par de W. Jones) - voir l'Egypte, F. E., Ms.

Colebrooke, traduits, augmentés et annotés en 1833 par G. Lois de Manou (soit la traduction française donnée en cette Loiseleur-Deslongchamps des Institutes of Hindu Law l'inventaire de la malle d'Enfantin à son départ pour 7655/42.

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Je pris avec Decharme la résolution d'aller faire une visite à tous les négociants d'Alexandrie et de leur demander de l'argent pour aller en Syrie (Cayol avait obtenu un teskéré et devait aller au Caire). < C'est alors que je fis la connaissance de Perron, docteur en médecine qui venait professer à l'école d'Abouzabel. Il partageait bon nombre de nos idées19.> Après nous être bien pénétrés de la moralité de cette démarche, de la sainteté de cette aumône que Saint-Simon avait lui-même demandée pour la publication de ses idées20, nous allâmes chez M. Zizinia. Il nous reçut très bien, comprit bien notre demande et nous donna 400 p[iastres] en nous offrant ses services pour toutes les circonstances où nous aurions besoin de lui. M. Béraud parla beaucoup et nous promit de nous aider selon ses moyens. M. Gautier était absent, son neveu nous donna en son nom un bon de 300 piastres sur M. Fondair. MM. Pastré frères causèrent long-terns et nous sortîmes de chez eux sans renouveler notre demande. M. Philibert, courtier qui logeait dans le même hôtel que nous, s'occupa de nous trouver un passage pour Beyrout. Il fut arrêté à bord de la bombarde La Fortunata, capitaine Azzopardy (maltais). Le 25, MM. Pastré nous envoyèrent 500 piastres. M. Béraud nous remit 200 piastres. Nous portâmes à chacun de ces messieurs un portrait du PÈRE et nous leur fîmes nos adieux. Nous nous embarquâmes le 28, et le 30 juin au matin, nous fimes voile. Pendant tout notre séjour à Alexandrie, nous fûmes fort souvent diner et passer la soirée soit à bord du Dragon, soit à bord de la corvette L'Eglé,ou du mystic Le Chamois. < Decharme et moi avons vu à bord du Dragon une mutinerie de l'équipage facilement apaisée. > Ferrand et Fourrichon nous accablèrent de provisions, de biscuit, de vin, des poules, un jambon, de l'argent. Ferrand était converti. Il passa avec nous la journée du 29 à bord et nous quitta le soir avec la plus grande effusion de cœur. Il m'a toujours témoigné l'affection d'un frère. < Le lieutenant de vaisseau Legras. L'aspirant de seconde Bodin. Le docteur en second Bertrand. > Davesier avait rejoint sa corvette lorsqu'elle sortait du port d'Alexandrie. J'ai écrit un morceau sur Alexandrie. Il est court et saccadé. C'est plus une
Perron a en effet commencé par être un disciple de Buchez (lui-même un 'exdirigeant du groupe saint-simonien qui persistait à se réclamer d'une orthodoxie saint-simonienne républicaine et révolutionnaire) : voir sa conférence prononcée le 29 janvier 1832, à Paris, devant un public ouvrier, sous l'égide de l'Association libre pour l'Education du Peuple (N. Perron, Leçons d'Histoire. De l'Egypte, Paris, 1832 - BibI. Nat. G 275371). Le futur successeur de Clot bey avait dû s'exiler pour raisons politiques et n'avait donc précédé les enfantiniens que de quelques mois au plus. 20 Pour subvenir à ses publications, Saint-Simon, ruiné, avait en effet sollicité de riches souscripteurs. Mais loin de relever dans son esprit d'une forme de mendicité religieuse, cette pratique était selon lui un appel à l'intérêt bien compris des « industriels» dont il se considérait comme le maître à penser et le porte-parole. Ce sont quelques-uns des disciples de la première heure, notamment O. Rodrigues et G. d'Eichthal, qui ont utilisé ce fait et plusieurs autres pour transformer sa biographie en hagiographie.
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note qu'autre chose. Il se trouve dans mes petites feuilles du portefeuille d'Holstein. Syrie. Beyrout. Après deux jours et demi de navigation, avec une brise toujours soutenue, nous arrivâmes à Beyrout le 2 juillet à midi. Nous apprîmes en débarquant que deux compagnons qu'on ne put nous nommer étaient allés visiter Lady Esther Stanhope. Nous aurions voulu aller les rejoindre immédiatement, mais la fatigue du voyage, pendant lequel nous avions été continuellement malades, nous obligea à renvoyer notre départ au lendemain. Nous laissâmes dans l'auberge de Joannis notre malle et, n'emportant avec nous que ce qui nous était absolument nécessaire, nous partîmes à cheval vers les 4 heures. Nos chevaux marchèrent jusqu'à près de 10 heures, on s'arrêta alors pour les reposer et nous nous couchâmes après avoir régalé d'un verre de rhum et de quelques noisettes une femme d'un extérieur assez repoussant qui remplissait les fonctions d'hôtesse. Nous allions de conserve avec 5 femmes qui se rendaient à Seida. Dès la pointe du jour, nous nous mimes en route, nous passâmes devant la plage où la tradition dit que Jonas fut revomi par la baleine. A quelque distance de ce lieu, nous rencontrâmes un domestique arabe que nos compagnons avaient dépêché à Beyrout avec une lettre pour M. Jorelle, chancelier de France, afin de leur retenir un passage sur le premier navire qui partirait pour Smyrne. < Cet Arabe parlait français, il était allé à Toulouse. > Nous sÛmes par lui que Cognat et Granal étaient chez Lady Stanhope depuis 8 ou 10 jours et qu'ils avaient été très bien accueillis21.Nous voyions déjà Seyda au pied d'une montagne lorsque nous nous séparâmes de ces dames pour prendre dans la montagne. Ce ne fut pas sans une certaine peine de ma part, car j'avais déjà cru remarquer deux beaux yeux noirs qui me regardaient assez fréquemment. Après trois heures d'une marche bien pénible dans des monts < sans aucune culture >, sans sentier, nous découvrîmes l'habitation de Lady Stanhope, qui était située sur le sommet d'une petite montagne en pain de sucre entièrement isolée de toutes celles qui l'entouraient. Djoun. Le village de Djoun était en face, sur un versant. Après avoir traversé le village, nous descendions dans la vallée pour escalader ensuite la demeure de Milady; ce fut alors que nous rencontrâmes Cognat qui allait, à cheval, visiter les malades du village; il était accompagné par M. Lunardi, médecin et drogman chez Milady, < un Livournais, je crois, qui parlait assez bien le français. > Cognat nous reçut à bras ouverts, rétrograda, et nous installa dans l'appartement qu'on leur avait donné. Granal fut aussi très joyeux de nous voir, nous renvoyâmes nos montures et nous dûmes attendre 4 heures pour être présentés à Milady. Cognat et Granal nous mirent au courant du
21 Les manuscrits recueillis par Barrault et versés à l'Arsenal contiennent le récit au jour le jour du «Voyage de Syrie » de Granal et Cognat, à partir du 14 juin 1833, date de l'arrivée des deux hommes à Beyrouth, jusqu'au 24 juillet, date de leur débarquement à Alexandrie en compagnie d'Urbain et de Decharmes (Fonds Eichthal de l'Arsenal, Mss. 14697 /l0-11).

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train de vie de la maison, des habitudes de Milady et des principaux habitans de la maison. Ils nous apprirent qu'ils avaient déjà fait plusieurs tournées dans les couvents voisins, où on les avait reçus comme des anges, et qu'ils étaient sur le point d'entreprendre un voyage à Jérusalem, Damas et Balbek. Notre conversation fut longue, cordiale, animée, et nous conduisit jusqu'à l'heure où nous devions voir Milady. 4 juillet 1833. Cognat alla nous annoncer et revint peu de temps après pour nous introduire. Nous traversâmes plusieurs pièces, des corridors, des cours, des antichambres, et nous arrivâmes enfin à l'appartement où se tenait Milady. Elle était assise dans une espèce d'alcôve peu profonde, sur un divan vert. Elle avait devant elle une table ronde, et, vis-à-vis, à quelques pas, un autre divan. Elle se leva, nous salua et nous invita en français à nous asseoir sur le divan en face du sien. La fenêtre était entre les deux divans; et on voyait, à travers, un jardin délicieux. Elle était vêtue à l'orientale, elle portait un cachemire jaune en turban, un jubé gris perle et un scharaval rouge. Elle avait un mouchoir sous le turban, dont les deux bouts lui couvraient chaque oreille à l'usage des Syriens. Elle était d'une taille très avantageuse, elle avait des traits nobles et bien conservés, le teint d'une belle couleur, les yeux un peu malades. Après nous avoir fait servir le café et la pipe, elle commença à nous parler d'abord de notre foi. Nous eûmes quelque peine à suivre sa conversation, qui était à très basse voix; et plus disposés à l'écouter qu'à la sermonner, nous lui laissâmes la parole, nous contentant de répondre aux rares questions qu'elle nous adressait sur notre PÈRE, sur notre DIEU. «Votre

PÈREsait-il parler avec le diable? » Nous lui répondîmes que non. Elle en parut contrariée et ajouta: « Vous ne me comprenez pas. Le diable est un
ange déchu, mais c'est un ange qui rentrera au ciel ». Elle nous raconta ensuite une foule d'anecdotes sur les opérations astrologiques et de magie. Elle nous assura qu'en fouillant dans les ruines d'Ascalon, on avait trouvé dans un tombeau un chevalier français qui s'était levé dès qu'on avait ouvert le tombeau, avec un grand cliquetis d'armes, et qui avait demandé ce qu'on cherchait. Les fouilleurs s'étaient enfuis et le chevalier s'était recouché tout couvert de ses armes. Elle nous parla ensuite d'un trésor que Bonaparte avait vainement essayé de déterrer près des Pyramides. A six heures, nous nous retirâmes pour aller souper et nous n~vînmes une heure après. La conversation reprit la même allure qu'avant. Elle nous raconta une foule d'histoires sur la Syrie, sur l'Egypte, sur l'Angleterre, sur la magie, sur le pape. Nous lui souhaitâmes le bonsoir à dix heures. J'avais besoin de repos, car j'étais tout abasourdi des choses étranges que j'avais entendu raconter. Mes songes de la nuit furent pleins de merveilleux et je prolongeai mon sommeil bien avant dans le jour. Le 5, nous lui fîmes de même nos deux visites, l'une avant, l'autre après dîner. Elle nous annonça que, n'étant pas rassurée sur la tranquillité de Damas et de Jérusalem, elle nous proposait d'aller avec ses chevaux visiter les ruines de Balbec. Pierre, maronite qui avait servi sous les Français en

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Egypte, devait nous servir de drogman. Elle nous fit ensuite visiter son jardin, qui est vraiment enchanteur. Elle en a transporté la terre à dos de chameau de très loin et, pour l'arroser, elle fait monter l'eau d'une source qui est peut-être à 300 pieds ou 400 au bas de la montagne sur laquelle est bâtie sa demeure.

[DEUXIÈME CAHIER]

6 juillet 1833. Djoun. On voit, dans le jardin de Lady Stanhope, toutes sortes d'arbres, et des plates-bandes des fleurs les plus recherchées et les plus rares dans ces climats et sur une montagne au roc pelé. Le jardin est dessiné en plusieurs figures octogones, pentagones, triangulaires, ovales, rondes, carrées; les allées sont couvertes d'un mastic très dur que la pluie ne peut amollir, que le soleil ne peut fondre. De petites maçonneries hautes de six pouces contiennent les terres pour qu'elles ne tombent pas dans les allées. Quand les arbres seront un peu plus grands, ce jardin deviendra un vrai labyrinthe de bonheur, qui semblera créé par une fée aidée des génies de Salomon. On peut en effet rêver à la reine de la magie22 en voyant cette grande femme marchant royalement au milieu de ses arbustes en fleurs, la tête noblement élevée, le pas grave, la voix lente et mystérieuse, et toute drapée dans ses longs vêtemens. Elle nous fit asseoir dans un kiosque chinois tout couvert de bizarres peintures et là, nous racontant des féeries avec son geste capricieux, je croyais voir tout ce qu'elle disait peupler l'horizon entre les branchages verts des arbres. Elle nous fit voir une jument qu'elle affectionnait, qu'elle respectait même infiniment. Cette jument avait été achetée dans le haras du sultan, elle avait seize ans et un derwiche avait prédit qu'elle serait un jour montée par le roi de Jérusalem allant prendre possession de son royaume. Milady n'avait donc permis à personne de la monter, elle était logée sous un treillage de fleurs très frais et très agréable. La jument était, autant que je puisse me le rappeler, bai clair, elle avait les jambes blanches, et l'épine dorsale divisée en deux de manière qu'on ne la sentait nullement lorsqu'on la caressait avec la main. Elle attend encore son cavalier. Milady nous fit voir sa jument, qui était d'un très beau blanc; mais comme il y avait sept ans que Milady n'était pas sortie de sa maison, la jument était vieille et un peu délaissée. La conversation du soir se prolongea jusqu'à une heure après minuit sur les sujets ordinaires; elle nous raconta une partie de sa vie, plusieurs
22 Sur ce thème ésotérique des réincarnations publié sa Fée aux Miettes en 1832. de la reine de Saba, Charles Nodier a

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événemens de ses voyages et nous renvoya en nous souhaitant bon voyage, car nous devions partir, le lendemain, deux heures avant le lever du soleil. Le 6 juillet 1833. Le 6, nous filmes en effet réveillés de très bonne heure, on sella les chevaux et nous nous mîmes en route. Notre troupe se composait d'un soldat maghrébin, armé de pied en cap et monté sur une très jolie jument gris argent, d'un domestique sur une mule portant les provisions de bouche, de Pierre, le vieux drogman, à qui Milady avait donné une bourse pour subvenir aux frais du voyage. Pierre était monté sur une ânesse à qui il lui arrivait souvent d'adresser des allocutions beaucoup plus amusantes que celles que l'ânesse de Balaam adressa à son maitre. Quant à nous quatre, nous avions de bons chevaux dont le sabot ne bronche jamais. Nous descendimes en silence la pente rapide de la montagne, enveloppés dans nos manteaux noirs et écoutant le chant monotone du domestique Ybraym, qui s'était attardé. < Ybraym était chrétien. > Notre première station fut dans le fond d'une vallée auprès d'une filature de soie que faisait mouvoir un filet d'eau. Le soleil allait se lever, la rosée était très abondante; nous fîmes un peu de feu, bûmes du lait et reprimes notre route après nous être reposés une demi-heure à peu près. Le soleil se levait quand nous partimes. Dair el Kamar. Après avoir gravi plusieurs montagnes en serpentant long-tems sur leurs flancs, après avoir franchi plusieurs vallées sillonnées par des torrens, nous découvrimes Dair el Kamar et, sur un sommet peu éloigné, Heptedin, où est le palais de l'émir Béchyr. Il nous fallut grimper une côte très raide pour arriver à Dair el Kamar. Toutes les montagnes ici sont couvertes de mûriers plantés en terrasse. Nous descendimes chez la femme de Pierre, qui nous accueillit avec beaucoup de joie. Nous fûmes visiter l'église maronite, où nous saluâmes la Vierge Marie. Cognat causa en italien bien mauvais avec quelques prêtres maronites. Nous rencontrâmes dans cette ville un docteur italien qui allait à Damas. En rentrant au logis, Cognat fut assailli de gens qui venaient le consulter; il fit de la médecine autant qu'il put et outre l'avantage que cela nous rapporta d'être bien aimés par les habitans, nous eûmes encore le plaisir de voir la langue, le visage, les pieds et les mains de mainte petite femme bien joliette, toute rose de pudeur, blanche et à l'œil noir. Les femmes sont. d'un très beau sang dans ces montagnes; elles respirent toutes la santé (Cognat ne vit que des femmes dont les maris ne les satisfesaient pas assez). Elles portent une espèce de corne qui s'élève sur la tête et décline en arrière; le voile pend du bout de cette corne ordinairement en argent. Cela produit bien quelquefois des positions gracieuses, mais en masse, cela cloche et est d'un effet désagréable. Les hommes portent des habbayes et des turbans en soie, travaillés avec assez de goût. Les couleurs les plus vives y brillent toujours et flattent l'œil agréablement. < Le plus grand nombre des habitans est chrétien. On les dit fort jaloux de leur indépendance. > Le même jour, quelque temps après avoir diné, nous parûmes pour aller à la résidence de l'émir Béchyr. Il nous fallut bien une heure et demie

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Dj0Il1.1i,

résidence de Lady Stanhope

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pour descendre la pente de Dair el Kamar et pour atteindre le sommet d'Hepteddyn. Le prince de la montagne était alors à Tarsous auprès d'Ibraym pacha. Nous laissâmes nos chevaux dans une cour extérieure et on nous fit entrer dans l'enceinte intérieure. Il y avait une fontaine en marbre au milieu de cette cour. Nous crOmes reconnaître que l'eau s'y élevait par le bélier de Mongolfier. On voyait un portique devant le palais orné de petites colonnettes arabes, sveltes, légères et d'une couleur fauve. A droite était un vaste bâtiment (attenant au palais) destiné aux voyageurs; à gauche un jardin assez bien cultivé et, à quelques mètres, le rocher était taillé à pic et les écuries étaient sur le flanc de la montagne à 50 ou 60 pieds plus bas. Nous étions occupés à considérer cette demeure aérienne lorsque le fils du prince sortit. C'était un gros jeune homme sans barbe; il lança sa babouche contre ceux qui l'entouraient pour se faire jour. Nous fOmes présentés. Il nous salua, nous demanda des nouvelles de la dame anglaise et donna aussitôt des ordres pour que nous eussions un appartement. Sur la fin de la journée, il nous donna audience dans une salle très richement décorée; elle était entièrement revêtue de marbres noirs et rouges surchargés d'inscriptions en lettres d'or. Les plafonds étaient élégamment sculptés d'arabesques dorées. On nous servit des confitures, des pipes, du café. Le jeune prince nous fit plusieurs questions assez banales sur la situation de l'Europe. Et comme nous lui parlions de Dieu, il fit quelques objections et finit par dire que nous en savions plus que lui. Après une heure, il se retira. Notre drogman nous servit merveilleusement par son caractère original et la bizarrerie de son discours. M. Bertrand, médecin du prince, et M. Camille Jourdan, interprète d'Ybraym pacha, reçurent de nous quelques brochures et se montrèrent très satisfaits de nous avoir rencontrés. Le 7 juillet. Le jour suivant, le 7, Pierre donna, de la bourse de Milady, 100 piastres de bachis aux domestiques et nous partîmes au lever du soleil. Nos costumes, à cheval, fesaient partout le meilleur effet. Si nous avions eu des armes, on nous eOt pris pour des officiers. Nous entrâmes sur le midi dans la superbe vallée de Béqaâ au bout de laquelle se trouve Balbek. La chaîne du Liban était à notre droite et nous marchions dans l'Anti-Liban. Ces montagnes sont toujours cultivées auprès du cours des eaux; elles ne sont pas boisées, et la plupart sont tout à fait incultes. -< On y trouve des oliviers, des mûriers, et quelques chênes. > Nous arrivâmes à Zalhé vers les trois heures. Nous descendîmes dans un okel où nous étendîmes nos tapis pour dormir. Pierre fut à la recherche des provisions. Et en attendant le repas, nous parcourûmes la ville. Une petite rivière coulait au pied de la ville, bâtie sur un penchant; les rives en sont bien cultivées. Nous avions passé en venant la rivière à gué sur nos chevaux. Nous marchâmes cette fois sur un pont très haut et percé en plusieurs endroits. En rentrant dans l'okel, j'eus la barbarie de tuer une pauvre hirondelle bien jolie. Je voulais la prendre pour la voir et lorsque je l'eus tuée, je n'eus pas besoin des tendres reproches de Granal pour me repentir de ce cruel enfantillage.