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L'AFRIQUE et L'AIDE ou Comment s'en sortir ?

De
159 pages
Depuis son émergence de l'étau colonial, veut-on vraiment que l'Afrique sorte de son marasme où l'ont plongée 40 années de programmes " d'aide " ? Il faut que l'Afrique s'ausculte enfin elle-même. Diagnostiquer le mal et en conséquence mettre sur pied un protocole de guérison et un traitement à long terme ne nécessite qu'une volonté politique de la part des élites africaines. L'auteur passe en revue les diverses facettes de l'Aide et propose une stratégie de sortie de la crise structurelle.
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Collection
Points de vue

Tidiane DIAKITE

L'AFRIQUE ET L'AIDE
ou Comment s'en sortir

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

Copyright L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2235-0

Introduction

Quarante années de coopération bilatérale et multilatérale. Quarante années d'aide internationale continue et multiforme. Quarante années de dons divers en nature et en espèces aux Etats africains. Pour quels résultats? Quelles perspectives crédibles pour l'Afrique? L'heure n'est-elle pas venue de jeter enfin un regard lucide et salutaire sur ce parcours sinueux en ombres et lumières? Faire l'économie d'une telle évaluation en vue de l' indispensab le transparence, c'est cautionner le gâchis constant et signer l'acte de condamnation d'un continent à végéter dans la médiocrité permanente A la demande du Conseil de sécurité, le secrétaire général des Nations Unies a présenté un rapport sur la situation en Afrique, notamment sur les causes des conflits que connaît ce continent et les remèdes possibles. Le débat organisé autour de ce rapport le 24 avril 1998 a réuni les délégations d'un certain nombre d'Etats: Outre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, celui-ci s'exprimant au nom de l'Union européenne, les représentants des pays suivants ont pris la parole: Mauritanie, au nom du Groupe africain, Nigeria, au nom de la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), Afrique du Sud, au nom de la Communauté pour le développement de l'Afrique australe (SADC), Allemagne, Canada, Tunisie, République de Corée,

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Egypte, Argentine, Algérie, Ukraine, Maroc, Norvège, Bangladesh, Pakistan, Indonésie, Inde, Tanzanie, Libye, Colombie, Liban, Italie, Cuba, Philippines, Chypre, Ouganda, Pays-Bas, Malaisie, Guyana, Malawi, Belgique, Emirats arabes unis, Comores et Cameroun. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés et les représentants du Comité international de la Croix-Ro-u-ge(CICR) et du Saint-Siège sont également intervenus. La lecture du compte rendu de ce débat m'a amené à un constat en même temps qu'elle a suscité en moi quelque étonnement. Le constat porte sur cette évidence que l'Afrique ne peut s'en sortir seule. Une parfaite unanimité se dégage à cet égard à la lecture des interventions de l'ensemble des délégations. Une bonne analyse est faite d'autre part des difficultés actuelles qui asphyxient le continent africain et qui constituent un obstacle dans la recherche des voies menant au développement. Cette analyse souligne notamment les difficultés économiques qui compromettent une véritable renaissance de l'Afrique. La plupart des délégations attirent l'attention sur le fardeau de la dette devenu insupportable, mais aussi sur le commerce inégal entre nations développées et Etats pauvres d'Afrique, ainsi que sur les conflits internes à ce continent. Parmi tous ces Etats et continents unis dans la même compassion, l'Afrique apparaît incontestablement comme le grand malade du siècle, mais également comme ce mendiant universel qui tend la main aux quatre coins du monde en quête de miettes. Ainsi, le délégué de l'Argentine a-t-il réaffirmé la volonté de son pays de maintenir son aide à l'Afrique. Cuba également. Même des Etats d'Asie parmi les plus pauvres ont fait preuve de compréhension et de générosité à l'égard de l'Afrique. Le représentant de l'Indonésie a rappelé que « l'Indonésie bien qu'elle soit elle-même un pays en développement, a la ferme volonté de soutenir les peuples africains en vue de l'établissement d'une Afrique pacifique et prospère et qu'elle n'a cessé de faire preuve de cet engagement au cours des dernières années. » Le chef de la délégation pakistanaise a exprimé sa solidarité, assurant que «malgré ses propres difficultés finan-

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cières le Pakistan a mis en œuvre depuis le début des années 1980 un «Programme d'assistance technique pour l'Afrique» qui offre des possibilités de formation à de jeunes professionnels africains dans divers domaines. » Quant aux représentants des délégations africaines, le ton était plutôt à l'incrimination dans l'ensemble, aux revendications «légitimes» d'un dû, revendications reprises, appuyées et justifiées par des délégations d'Amérique latine et d'Asie. Ainsi, pour le représentant du Liban « il est grand temps d'accorder à l'Afrique les moyens auxquels elle aspire afin de lui permettre d'assurer à ses peuples un développement harmonieux et durable tant sur le plan structurel que conjoncturel. » Le représentant du Bangladesh a regretté « le poids de l'héritage colonial qui pèse encore lourdement sur les pays africains et freine l'assimilation sociale et politique et la répartition équitable des ressources. » Après ce constat de la convergence quasi unanime des délégués présents à ce débat sur la nécessité d'aider l'Afrique (même si pour le représentant des Etats-Unis «le contient africain ne veut ni n'a besoin de la compassion du monde mais nécessite en revanche des investissements étrangers et des liens commerciaux nouveaux»), j'exprime mon étonnement qui porte sur un certain nombre d'aspects. D'abord je m'étonne qu'aucune délégation n'ait fait mention ne serait-ce que de façon allusive, à l'aide apportée par la communauté internationale à l'Afrique depuis les indépendances c'est-à-dire depuis une quarantaine d'années. Aucune allusion non plus à la manière dont cette aide a été utilisée ni à quoi elle a servi. Plusieurs délégations ont constaté qu'il régnait en Afrique «une misère générale» mais sans s'interroger sur les raisons profondes de cette situation. Seul le représentant du Vatican esquisse une approche allusive à cet aspect lorsqu'il déclare « la violation des droits de la personne humaine dont les massacres ethniques sont la manifestation la plus dramatique, appelle une éducation aux droits de l'homme lucide et immédiate pour que cesse la loi du plus fort... Sur le plan politique, seule l'éducation à une démocratie respectueuse des traditions locales et le dialogue pourront apporter la paix et la justice au continent. » Il appuie

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ses propos en citant le pape Jean-Paul II. «Si la conquête violente du pouvoir devient la norme, si l'ethnocentrisme continue à tout imprégner, si la représentation démocratique est systématiquement laissée de côté, si la corruption et le commerce des armes sévissent encore, alors l'Afrique ne connaîtra jamais la paix, ni le développement, et les générations futures porteront un jugement impitoyable sur ces pages de I'histoire africaine. » Les débats ont donc été consacrés pour l'essentiel aux effets, non aux causes profondes. Enfin, je note dans le compte rendu que « la Communauté des Etats de l'Afrique de l'Ouest» par son représentant, appuyé par plusieurs délégations, a demandé pour l'Afrique un plan économique et financier sous les auspices des Nations Unies à l'instar du plan Marshall. L'Afrique a-t-elle réellement besoin d'un plan Marshall ?

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CHAPITRE I
Quand l'aide internationale mène au naufrage d'un continent

Les indices de la dégradation

L'épanouissement d'une société se mesure aussi à l'aune de sa santé et de son niveau d'éducation. L'état de santé et le niveau culturel font ainsi partie des tous premiers éléments d'appréciation de l'épanouissement d'une population. Ce sont de loin les facteurs et les conditions du développement et apparaissent en tant que tels comme les axes prioritaires de l'action de tout Etat qui aspire à un développement véritable et à l'épanouissement de ses populations. Depuis les années 1960, beaucoup de discours ont été entendus, beaucoup de colloques organisés sur les thèmes de la santé et de l'école en Afrique. Quel en est le bilan aujourd'hui? Quelle incidence de l'aide internationale observe-t-on sur ces secteurs vitaux tel qu'il est possible de l'évaluer? L'Afrique de l'an 2000 se porte-t-elle mieux que l'Afrique des années 1960 ? Monsieur Jean-Pierre Cot, Ministre français de la coopération de 1981 à 1982 donne le ton. « Depuis, la situation sanitaire est devenue catastrophique... les grandes endémies sont réapparues, l'espérance de vie est davantage écourtée, la mortalité infantile ne recule même pas. Enseignement, urbanisme, lutte contre la criminalité, les politiques de base de 9

toute société sont ébranlées ».

Constat d'échec? Dans une étude récente de la F.A.O. (Fonds des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) sur la sousalimentation dans le monde, concernant les pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, il ressort que l'Afrique subsaharienne est la région où l'on relève le taux le plus important de sous-alimentation. Ainsi, en millions et en pourcentage de la population, l'Asie Pacifique compte 19% de sous-alimentés sur 523 millions d'habitants, l'Amérique latine et les Caraïbes en comptent 13% sur 59 millions et l'Afrique au sud du Sahara en compte 37% pour 175 millions d'habitants. Ces données peuvent être complétées par quelques témoignages sans doute plus parlants et plus significatifs recueillis sur le terrain. Ainsi ces propos désabusés d'un vieux mendiant à Bamako, la capitale du Mali, en 1999 : «A l'époque (dans les années 70), même les mendiants étaient repus. Ils avaient la chance de recevoir de bons restes: ailes intactes de pintade, têtes de poisson, gros morceaux de viande». Une jeune compatriote, ménagère de son état, lui fait écho: « Et la cuisine, on ne la fait plus qu'une fois par jour, seulement le midi. Le soir, on doit se contenter de bouillie ou dormir à jeun. Après tout, le ventre est un bon confident. Il ne dit à personne ce que celui qui le porte a mangé! » Un ingénieur agronome malien confirme: «J'ai voulu maintenir le même niveau de vie, mais en 1996, j'ai finalement craqué. Avec ma famille, on mange aujourd'hui peu de viande. On compense avec le niébé (sorte de haricot). Pour le poisson, je vais de temps en temps à la pêche. » (L'absentéisme dans les services de l'administration en Afrique s'explique en partie par la quête de la nourriture quotidienne. Il n'est pas rare de voir des enseignants déserter leur classe ou abréger les heures de cours pour se muer en pêcheurs, en paysans, vendeurs à la sauvette ou artisans, ce, en toute bonne conscience). Ce n'est pas tout: «Le renchérissement de la viande (sic) a eu au Mali une conséquence inattendue: la vogue des «bouillons cubes », des cache-misère qui trompent le palais sinon l'estomac. Il suffit de quatre petits cubes à 25 francs CFA

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(50 centimes francs français) pour qu'une famille d'une dizaine de personnes ait l'illusion de la viande ou du poisson (sic)... A terme, la consommation abusive de ces cubes en lieu et place de la viande ou du poisson peut poser quelques problèmes de santé. Elle risque d'entraîner des carences en protéines car ces épices industrielles n'ont qu'une faible valeur nutritive... Par ailleurs, certains hôpitaux maliens s'alarment d'une progression d'hypertension parmi les malades. A I'hôpital du «Point G» de Bamako, un spécialiste attribue ce phénomène à la consommation excessive de sel par les patients. Or, le fameux cube en contient beaucoup ».i Le phénomène n'est pas propre au Mali, il se vérifie partout ailleurs en Afrique; le retour de la disette voire de la famine est un sujet préoccupant. Au Sénégal par exemple, le repas ordinaire est de moins en moins garanti et «les trois repas quotidiens ne sont plus qu'un souvenir... ». A Dakar, la capitale, une enquête de l'ISRA (Institut sénégalais de recherches agricoles) présentée récemment à la F.A.O., confirme que les Dakarois mangent mal: « La consommation par tête d'habitant de presque tous les produits a nettement baissé. La consommation per capita de riz est passée de 129,05 kg en 1988 à moins de 115 actuellement; pour la viande, de 20 kg en 1970 à Il kg de nos jours; pour le poisson, de 57,9 kg en 1981 à 40 ». Selon la même étude, 90% des ménages des quartiers pauvres affirment avoir diminué leur consommation d~ viande et que le quinquéliba remplace le lait et le café au petit déjeuner.ii La revue des Etats africains peut continuer dans le même registre de la santé. L'Agence de presse francophone SYFIA nous apprend que «le Niger est confronté à une mortalité maternelle élevée, estimée à 700 I 100 000 naissances vivantes avec une disparité importante entre les zones urbaines avec 400 I 100 000 et rurales qui enregistrent 1100 I 100 000. » La même source précise que « l'enquête sur le budget et la consommation des ménages réalisée au Niger en 1990 donne un indice de pauvreté urbain, selon les normes de la Banque mondiale, de 54,4% et montre que les dépenses de santé ne dépassent pas 1800 francs CFA par personne (à peine 3,5 dollars) par an ».

Il

Elle nous apprend également que l'unique maternité de référence du pays dans la capitale Niamey et pour une zone d'influence d'environ 150 km servait une population de près de 1 700 000 habitants. Quant au Burkina-Faso «comme partout ailleurs en Afrique, ce sont les carences nutritionnelles, les maladies infectieuses et parasitaires qui dominent avec comme fléau principal le naludisme. T,es maladies resniratoires viennent en deuxième place. Suivent les maladies diarrhéiques, les affections cutanées et l'hygiène. Ces maladies sont les principales causes de décès des enfants de 0 à 5 ans. Toutes ces maladies sur- viennent le plus souvent sur un fond de malnutrition chronique, la sousnutrition touchant 30% des enfants de moins de 5 ans. Par ailleurs, les endémies traditionnelles telles que la tuberculose, l'onchocercose, la trypanosomiase et la dracunculose persistent. En 1999 le budget de la santé de ce pays représente 225 millions de FF soit 5% du budget national. Plus des 2/3 du budget de la santé concernent la masse salariale. Les dépenses pour la santé des habitants réalisées par les pouvoirs publics (investissement et fonctionnement) ont plutôt tendance à baisser ... Les dépenses de santé des ONG (Organisations non gouvernementales) pour le secteur santé sont importantes, plus de 130 millions de FF. Le recours aux services de santé est donc devenu difficile à supporter et cette situation provoque un retour très prononcé à l'automédication et vers les tradithérapies ». Et quand l'aide internationale est effectivement présente, le niveau d'inculture et les traditions font obstacle à une bonne administration de la médecine. Ainsi, un médecin local au Niger se plaint-il du comportement de certains de ses compatriotes car dans les circonscriptions où il exerce, les médicaments reçus au titre de l'aide internationale à la santé sont périmés, «on les enferme dans les réfrigérateurs mais la population ne vient pas car les gens manquent de confiance dans ces produits. Certains disent qu'ils rendent malade d'autres qu'ils rendent impuissants, etc. »iii C'est dans un tel contexte que fut mis en place l'hôpital pédiatrique ultramoderne de Ouagadougou au Burkina-Faso, fruit de la coopération bilatérale de la France et de ce pays, établissement inauguré avec faste en 2001 en présence des auto-

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rités politiques des deux Etats. Mais s'est-on au préalable livré, à la fois par saine curiosité et par louable souci d'efficacité, à une étude d'évaluation portant aussi bien sur l'amélioration effective probable de la santé de la population intéressée que sur le fonctionnement adéquat de cet établissement? Qui fréquentera cet hôpital? Dans quelles conditions? Quel y sera l'accueil du public concerné? Qui y accueillera? Comment? Enfin, quels résultats par rapport aux objectifs initiaux? Faute de ces préalables, cet hôpital ne sera qu'un édifice magnifique construit dans les nuages dont les fondations ne plongent guère dans les réalités du monde africain. L'Afrique a déjà souffert et souffre du poids de ses éléphants blancs, cela fait quarante ans qu'elle les subit! Quand on ajoute au tableau d'ensemble de la santé en Afrique la carence exceptionnelle en personnel soignant (en nombre et en qualité), la plupart des Etats africains comptant, à l'instar du Congo dit « Démocratique », un médecin pour plus de 120 000 habitants, on est en droit de se demander quelle est la part dévolue à la santé dans l'aide internationale accordée aux pays d'Afrique depuis les indépendances. L'ensemble de ces données permet d'apprécier à sa juste mesure le bilan de quarante années de coopération et d'aide internationale destinée à améliorer le sort des populations africaines en vue d'œuvrer au développement de ce continent. L'analyse fine d'un tel bilan nous inciterait à nous demander s'il ne serait pas souhaitable que l'aide internationale s'arrête pour qu'enfin ces populations puissent manger à leur faim, recouvrer une santé vigoureuse et des conditions physiques nécessaires au labeur qu'exige le développement d'un Etat. Après la faillite généralisée de la santé sur l'ensemble du continent le système éducatif est-il de nature à autoriser l' optimisme ? Apparaît-il comme cet outil efficace et incontournable qui permette de relever le défi du sous-développement? Le taux d'analphabétisme pour l'Afrique subsaharienne s'élève à 52,7%, le record étant détenu par le Burkina-Faso et le Niger, avec respectivement 81,8% et 87%. Les fonds importants accordés aux pays africains au titre de l'aide à la scolarisation provenant des Etats industriels et d'une myriade d'organisations,

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d'associations privées de toute nature dont le flot jamais ne s'est tari sont-ils utilisés à bon escient? Sait-on à quoi ils aboutissent réellement? Quelle est la situation véritable de l'école en Afrique après quarante années d'aide à la promotion de la scolarisation sur ce continent? L'école a-t-elle jamais été une priorité pour les gouvernements africains autrement que dans les discours? D'abord de quelle école s'agit-il? Des écoles sans maîtres ni équipements pédagogiques? Des écoles sans élèves ou sans filles, qui ne sont ouvertes - dans nombre de pays - que quelques mois voire quelques semaines dans l'année? Et quand elles sont ouvertes les enseignants ne sont présents que pour un tiers du temps scolaire, le reste étant occupé par leurs affaires privées à la recherche du complément nécessaire à un salaire dérisoire qui n'arrive qu'une fois ou deux l'an. Des enseignants qui, n'étant pas payés, ne sont ni motivés ni disponibles. Le même manque de foi est également relevé du côté des parents parmi lesquels certains sont de plus en plus tentés par l' exploitation de leurs enfants voire la pratique de la «location d'enfants.ivTel est ce bref tableau de l'école africaine: des écoles sans murs et sans toit ou bien des bâtiments flambant neufs, construits grâce à l'aide extérieure, mais vides. Quand ce ne sont pas les enseignants qui désertent les classes pour cause d'arriérés de salaires, ce sont les élèves qui sont absents pour non-paiement par l'Etat des maigres bourses, complément de ressources attendu par les familles. Comment justifier cette faillite de l'enseignement au regard de l'aide perçue au nom de l'éducation des enfants en Afrique? Indépendamment du manque de foi des enseignants et des parents dans le système scolaire, des écoles construites par les bailleurs de fonds sont parfois détruites par des traditions absurdes: interdiction de la scolarisation des filles, mariage précoce. Des coutumes comme au Tchad, pour ne citer que ce pays, exigeant que les jeunes filles soient mariées avant la venue de leurs premières règles sous peine de calamité familiale. La «Commission internationale de l'UNESCO pour le XXIe siècle» lors de sa deuxième session tenue en septembre 1993 à Dakar au Sénégal déclarait: « Face au défi de l'avenir, la Commission affirme sa foi en l'éducation comme outil de développement continu de la per-

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sonne et des sociétés ». Oui, mais en Afrique aussi? Si on en juge par l'extrait de presse suivant, la question n'est aucunement saugrenue. Jugeons-en : « En panne depuis 1990, l'école nigérienne touche le fond. Les années blanches (années durant lesquelles toutes les écoles du pays sont fermées) succèdent aux grèves des enseignants ou des élèves. Dans un pays où huit adultes sur dix ne savent pas lire, l'éducation est un vaste chantier, mais personne ne sait par où commencer. Depuis 1990, le système scolaire nigérien est en crise... Dans les familles, les aînés sont priés de ne pas jeter leurs cahiers et d'enseigner aux plus jeunes qui n'auront pas la chance d'aller en classe... » Quelques statistiques de scolarisation de ce pays sont à cet égard édifiantes. Au Niger 14% seulement des adultes savent lire; 24 % des enfants sont scolarisés dans le primaire et 9,4% dans le secondaire. En Afrique subsaharienne, les chiffres de scolarisation dans le primaire et le secondaire sont respectivement de 560/0et 41%. Sur l'école africaine pèse une tare congénitale. Ainsi voit-on des ministres de l'éducation nationale, fantômes grassement rétribués par le contribuable africain, parader dans des colloques internationaux et discourir sur la scène mondiale au nom d'écoles fantômes quand chez eux, les portes des écoles restent closes une bonne partie de l'année. Au Niger, comme solution pour sortir l'éducation du marasme prolongé, certains organismes comme la Banque mondiale préconisent un système original (qui ne vaut peut-être que pour I'Afrique), la « double vacation» qui a déjà cours dans d'autres pays africains et qui consiste en une rotation où les élèves sont accueillis dans les classes un jour sur deux ou une demi-journée sur deux, faute de moyens en locaux, en matériel ou en enseignants. Ceux qui viennent à l'école se retrouvent malgré tout entassés à 80, 100 voire 200 ou 250 par classe. Beaucoup n'iront guère au-delà de deux à trois années de scolarité, sans compter tous ceux qui ne verront jamais de leur vie une salle de classe, même si dans les textes officiels de ces Etats, l'école est obligatoire. C'est au nom de cette « école obligatoire » qu'ils bénéficient de l'aide internationale. Ce fameux système de rotation semble propre au mieux

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