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L'autre Mexique

De
176 pages
La vie des Indiens du Mexique illustrée par l'exemple de la communauté rurale de Tarecuato dans l'Etat du Michoacán.
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Collection «Recherches et Documents Amériques Latines» dirigée par Denis Rolland N.G.

Jean PAVAGEAU

L'autre Mexique
Culture indiennè" et expérience de la démocratie

Edtions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:

- Jeunes paysans sans terres, l'exemple malgache, une communauté
villageoise en période révolutionnaire, rales», L'Harmattan 1981. collection «Alternatives Ru-

Ce travail de recherche, subventionné par le CNRS, est le fruit de la collaboration entre l'Institut d'Etudes Mexicaines et l'Institut d'économie et de sociologie du Roussillon de l'Université de Perpignan et le Colegio de Michoacan à Zamora, au Mexique.

INTRODUCTION

A Tarecuato, la saison des pluies tire à sa fm en ce mois de septembre 1988; quelques orages déchirent encore le ciel au milieu de l'après-midi. Les élections présidentielles ont eu lieu voilà plus de deux mois mais ce «village» de près de dix mille habitants connaît encore une certaine agitation, comme sur tous les hauts-plateaux de l'Etat du Michoacan: mairies assiégées, maires séquestrés sont le lot quotidien dans toute la Meseta Tarasca. L'élection du Président du Mexique est encore contestée et les anciens maires sont remplacés, parfois avec violence, par des cardenistes. Le PRI, Parti Révolutionnaire Institutionnel, au pouvoir depuis soixante ans, est contesté par différents partis et par le mouvement enclenché par Cuauhtemoc Cardenas, fils de Lazaro Cardenas, né dans la région, ancien gouverneur du Michoacân (dans les années trente), puis Président du Mexique. Cuauhtemoc Cardenas, dissident du PRI, est un personnage central de la vie politique mexicaine; il fut récemment sur le point d'accéder à la tête de l'Etat et, dans cette région du Michoacan, le pouvoir est contesté dans bien des municipalités; au premi~r trimestre de 1990, l'année inteIViendra pour remettre de l'ordre dans les municipios, mais cette reprise en main coûtera la vie à plusieurs dizaines de personnes. Ce qui frappe, dans cette agitation socio-politique, c'est la participation active des femmes et des jeunes, si longtemps absents de la vie sociale; la compréhension de ces événements ne pourrait se faire sans une connaissance approfondie des origines, de l'organisation et du fonctionnement du pouvoir dans la communauté aujourd'hui. L'étude des bases anthropologiques du pouvoir politique en milieu rural mexicain constitue le point central d'une recherche plus globale sur le changement social et les transfonnations des sociétés rurales.

5

La recherche

voudrait poser le problème

du changement

so-

cial d'un point de vue particulier; certes nous savons que l'ensemble des facteurs internes et externes intervient dans les transformations structurelles d'une société: facteurs techniques

et économiques, facteurs culturels, idéologiques et politiques.
Mais, à notre avis, les rapports du groupe humain à son espace,

son mode de gestion du territoire, la transfonnation des pratiques spatiales sont les principaux révélateurs de la nature du
système et de la réalité du changement social. Cette étude du changement social dans une communauté naissance des catégories structurelles ru-

rale pose le problème plus général du développement: la conpropres à une société et des

processus de transfonnation de son organisation revêt uri intérêt particulier si l'on peut, d'une part, faire apparaître les forces qui inteIViennent à l'intérieur même des structures et peuvent entraîner leurs transfonnations, et, d'autre part, mettre en évidence les relations externes qui inteIViennent dans le deveIÙr des sociétés.
Nous nous proposons d'analyser les forces internes et les re-

lations externes qui inteIViennentdans le développement d'une
communauté rurale mexicaine à travers une démarche d'anthropologie politique; en effet, nous tenterons de cerner les domaines du politique, d'en repérer les fondements et d'en analyser le fonctionnement. Les domaines du politique sont multiples, puisque dans une communauté rurale mexicaine traditionnelle le politique inteIVient à tous les niveaux de la vie sociale: la communauté constitue une entité à la fois sociale, économique, politique et religieuse. L'une des premières tâches consiste donc à cerner les carac-

téristiques fonnelles de chaque structure, dans l'ensemble du
système social, à prendre en compte la prédominance éventuelle d'une ou plusieurs structures. C'est ainsi que le mode d'organisation de l'espace nous a paru, dès le début, très important car toute l'activité politique se réfère à un territoire qui a un contour, des limites bien précises, une signification particulière. De même, la structure sociale et religieuse s'est rapidement révélée comme étant dominante par rapport à la structure économique. Repérer les domaines du politique signifie également analyser les fonctions - idées, mythes, acteurs, institutions - qui assurent à la communauté son intégrité, dans son territoire et ses moyens d'existence et de reproduction, son identité et sa cohésion.

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Enfin, la prise en compte des domaines du politique consiste à analyser les modalités de l'action politique, c'est-à-dire les procédures par lesquelles les individus et les groupes peuvent intervenir dans les processus de décision. Outre la mise au jour des domaines du politique, la démarche anthropologique se propose ici de connaître les fondements du politique, les supports qui lui permettent de se mettre en jeu: quels sont les rapports qui existent entre le pouvoir et la parenté, les aînés, les anciens nobles, les notables? Le pouvoir est-il marqué par la stratification sociale entre les clans ou les lignages, entre les catégories d'âge ou de sexe, entre les illetrés ou les gens instruits? Le pouvoir est-il marqué par la religion? La culture et l'idéologie sont-elles des supports du politique? C'est en fait toute la dynamique interne de la société qui est prise en compte ici. Si la connaissance des domaines et des fondements formels et institutionnalisés du politique constitue une étape importante de notre démarche, la connaissance du fonctionnement réel du pouvoir et des modalités informelles de l'action politique en constitue également un aspect essentiel. La communauté rurale au Mexique semble au premier abord caractérisée par la logique de la tradition et de la reproduction; elle apparaît aussi comme un système socio-politique dont l'institution semble permanente et immuable. Mais l'observation du fonctionnement réel du système socio-politique permet de se rendre compte rapidement que la communauté évolue en raison, sans doute, de sa plus grande intégration dans la société globale: les rapports sociaux se transforment, des clivages traditionnels éclatent, tandis que des différences apparaissent dans les systèmes de valeur, les pratiques sociales et culturelles, les orientations idéologiques; ces transformations déplacent les enjeux politiques et modifient les modalités de l'action politique. L'observation de la réalité, la participation aux événements, nous permettent de constater que les jeunes, pourtant marginalisés par leur situation ethnique et leur statut social, sont révélateurs de ces changements en même temps qu'ils peuvent être acteurs dans les processus de transformations. C'est pourquoi, à travers les rêves individuels et les aventures collectives des jeunes de Tarecuato(1),j'ai tenté de voir comment les jeunes en
(1) «Jeunes Mexicains en quête de légitimation... Des Indiens sortent de leur réserve...», contribution au colloque de Lisbonne (1990), Groupe de recher7

situation de dominés étaient en quête de reconnaissance, comment des projets pouvaient prendre forme, durer et agir, en retour, sur les transformations de toute la société. Les méthodes d'obseIVation et d'analyse, les concepts utilisés, correspondent à cette triple préoccupation: la connaissance des domaines, des fondements et du fonctionnement du politique. L'ensemble de la sphère de l'institutionnalisé est appréhendé à travers l'étude de chaque structure et de chaque fonction intervenant dans le processus politique; mais la signification de ces structures et de ces fonctions aujourd'hui ne peut être saisie qu'à partir d'une approche historique; c'est pourquoi un temps important a été consacré à la recherche et à l'analyse de documents pennettant de connaître Tarecuato dans la période préhispanique, sous la colonisation et au cours des quatre derniers siècles: documents sur l'Histoire générale du Mexique ou du Michoacan, documents sur l'ethnie porhépecha ou la meseta tarasque, documents sur la région ou le village de Tarecuato (annales, récits de voyages...). Un document a particulièrement mobilisé notre attention: «Titres originaux appartenant au village de San Francisco de Tarecuato aux quatre points cardinaux, à compter de l' an 1654»(2). Ce document important est gardé jalousement par le Représentant des biens communaux, à la fois parce qu'il constitue le titre de propriété de la communauté et le symbole de son intégrité et de son identité, et parce qu'il donne au «gardien» de ce document un pouvoir dominant dans la communauté. Le fonctionnement du politique est appréhendé dans son aspect formel mais aussi dans son aspect informel. L'obseIVation de la vie quotidienne, la participation aux événements, l'attention au discours pennettent de cerner le rôle officiel, mais aussi les rôles latents des acteurs institutionnalisés du pouvoir; elles permettent de mettre en évidence, à côté du mode habituel de participation au politique, d'autres types de comportement tels que l'indifférence, les résistances, les fonnes de contestation ou de contre-pouvoirs.
che 5 de l'ARC! sur «Rapports de pouvoir et changement social»; publié dans: Rêves individuels et avenJure collective. Les jeunes dans les phénomènes d'émergen£e de nouvelles légitimités culturelles, économiques, sociales et politiques. Ouvrage collectif. ARC!. 1 rue du Il Novembre. Montrouge. Juillet 1990. A paraître. (2) Titulos originales pertenecientes al pueblo de San Fran£isco de Tarecuato por los quatro vienJos y consta deI aiio 1654. 8

En effet, ces types de comportements et de pratiques politiques se manifestent parce que les individus et les groupes prennent conscience de leur situation, intègrent d'autres modèles et d'autres valeurs, expriment des désirs et proposent des projets, recherchent et affirment leur identité. L'approche psychosociologique devrait permettre de mettre en évidence la manière dont, d'une part, les individus et les groupes participent à l'émergence d'une dynamique culturelle et, d'autre part, les grOll'peSnovateurs peuvent susciter une dynamique sociale. Sur la question de la place de la culture dans le développement de nombreuses études ont été faites(3),mais il existe moins de recherches sur la manière dont la culture - au sens de dynamique culturelle(4) - entre dans le processus de développement et dans les rapports de pouvoir. La dynamique culturelle signifie pour nous l'ensemble des processus par lesquels un groupe prend conscience de sa situation et de ses potientialités créatrices, tente de s'exprimer, d' affirmer son identité, de proposer des solutions, de mettre en œuvre des transformations; les individus et les groupes ne sont pas totalement déterminés par les structures mais peuvent être des sujets acteurs. Par rapport à la culture institutionnalisée, c'est l'ensemble de la culture vécue qui est appréhendé ici; cet aspect de la recherche a pour but de répondre à l'hypothèse selon laquelle, dans une société dominée par l'idéologie de la reproduction, mais également très sollicitée par l'idéologie de l'accumulation, des processus d'expression peuvent entraîner des transformations sociales et modifier les rapports de pouvoir. Dans cette recherche sur I'organisation et le fonctionnement du système socio-politique et le rôle des jeunes dans les processus de transformation, j'ai fait, parfois, appel au paradigme proposé par l'Analyse Transactionnelle(5); si la théorie des Trois Etats du Moi n'est pas fondatrice de ma recherche, elle
(3) Par exemple Desjeux (D.): «le concept de culture dans les projets de développement» inLa culture clef du développemenJ, UNESCO, Paris, 1983. (4) Les notions de «culture novatrice» et de «dynamique culturelle» ont été précisées dans le groupe de recherche coopérative internationale sur Transformations sociales et dynamique culturelle, sous la direction de P.H. Chombart de Lauwe (EHESS). (5) Pavageau (1.): «Transaction, changement social, rapports de pouvoir». Colloque: «Transaction sociale». Institut de Sociologie, Université de Nancy ll. 23-25 novembre 1989. La notion de transaction en sociologie a surtout été 9

constitue cependant un outil heuristique complémentaire privilégié, en même temps qu'un outil pédagogique. Pour l'étude du système politique en milieu rural mexicain mon choix s'est porté sur Tarecuato, un gros village dont la population est indienne à 98%. Pourquoi ce choix? Il ne s'agit pas d'un parti-pris a priori «pour l'Indien», ni d'une recherche sur «ce que signifie être indien aujourd'hui», ni d'une sorte de nostalgie de la communauté, considérée comme le système politique le meilleur. il est vrai que tout ce qui semble être un intérêt marqué pour les communautés indiennes est souvent considéré comme suspect par bon nombre d'intellectuels. Nous pouvons d'ailleurs remarquer que les attitudes «~cientifiques» sont la plupart du temps assez radicales. Certains valorisent la communauté indienne considérée comme un système pur, un groupe en marge, «sachant résister aux influences extérieures». D'autres scientifiques affinnent un point de vue inverse et aussi radical: «les Indiens sont comme les autres Mexicains et doivent être considérés comme tels». La communauté n'est pas isolée; certes il s'agit d'un système cohérent et dont nous pouvons connaître la logique interne; mais il ne s'agit pas d'un univers clos: depuis longtemps le village est marqué par l'extérieur, les rapports marchands, l'Etat, les idéologies. Les villages tarasques sont souvent à l'écart sur le plan géographique, voire sur le plan économique, mais les communautés ne sont pas en marge: elles sont intégrées et constituent un élément du système mexicain, même si elles y tiennent une place à part. C'est ce dualisme sociologique qui nous intéresse ici: la communauté est intégrée, mais différente. La communauté traditionnelle reste quand même un lieu d'obseIVation et un objet d'analyse privilégiés pour le sociologue du fait de son caractère d'unicité et de cohérence. A travers l'étude d'un village, nous nous intéresserons à l'ensemble du système socio-politique du Mexique; certes un
définie par J.Rémy, L. Voyé et E. Servais. En psychologie, cette notion a été précisée et développée en Analyse Transactionnelle par Eric Berne et ses disciples; théorie de la personnalité en même temps que théorie de la communication, l'Analyse Transactionnelle est également un instrument de transformation des personnes et des organisations. Je fais I'hypothèse selon laquelle la notion de transaction, au sens de l'AT, peut être utile en sociologie, si les concepts sont reconstruits, en particulier pour la compréhension du changement social et des rapports de pouvoir. Pour une sociologie de la transaction sous la direction de M. Blanc, L'Harmattan, 1991. 10

seul village tarasque n'est pas représentatif, mais, par une étude approfondie, il peut être significatif de l'ensemble; d'abord parce que la compréhension de I'histoire y est plus accessible: on y garde la mémoire; d'autre part, parce qu'à la suite d'une très longue période de permanence et de stabilité, les évolutions récentes y sont très perceptibles; enfin on trouve au niveau du village les traits caractéristiques du système rural mexicain, du modèle d'organisation et du mode de fonctionnement du politique au Mexique. Le choix du village de Tarecuato nous a paru pertinent; il s'agit d'un village «typique», au sens webérien, représentatif de la situation des porhépecha aujourd 'hui; Tarecuato est un lieu historique important dont la vitalité aujourd 'hui est un signe. L'importance de sa population (9000 habitants environ) en fait une réserve de main-d'œuvre migrante pour Zamora (à 30 kilomètres) et d'autres villes du Mexique et des Etats-Unis. Des lignes de ruptures rapides sont observables dans le domaine économique (problèmes de terres, cultures nouvelles...), dans le domaine social et politique: des conflits récents et importants (blocage de bus, procès...) illustrent cette situation. Enfin, notre attention a été attirée par la présence de leaders culturels et politiques et la dynamique de certains groupes (de femmes, de jeunes...). Communauté apparemment traditionnelle, voire archaïque, Tarecuato s'est révélé être un lieu d' effervescence particulièrement riche de sens. Au cours d'une première étape, nous analyserons précisément les fondements anthropologiques du pouvoir politique en milieu rural: les origines, les structures et les acteurs du pouvoir, soit tout le domaine de l'institutionnalisé. L'histoire préhispanique puis la colonisation et l'évangélisation expliquent en grande partie l'organisation du politique aujourd'hui; il en est de même pour I'histoire de la terre communautaire et de l'organisation de l'espace, enjeu réel du pouvoir; un rappel de l'histoire récente complète cette approche du politique fondé sur une triple base et marqué par un caractère de symbiose et de complémentarité. Dans une deuxième partie, une approche dynamique nous permettra d'appréhender le fonctionnement effectif du pouvoir à travers l'étude du domaine socio-économique et du domaine socio~politique. Enfin, une approche de la manière dont les structures sociales, culturelles et religieuses, économiques et politiques Il

façonnent les groupes sociaux devrait nous permettre de mettre en évidence, d'une part les comportements d'indifférence, de soumission et de fuite, d'autre part les éventuels processus d'émergence d'une dynamique culturelle et sociale. C'est en fait la confrontation des différentes idéologies du développement qui est en jeu ici et qui traduit la réalité des rapports de pouvoir aujourd'hui.

Une présentation de Tarecuato est d'abord nécessaire. Le village est situé sur les hauts-plateaux tarasques (meseta porhépecha) dans l'Etat du Michoacan au Nord-Ouest de la ville de Mexico; il est implanté dans ce que l'on appelle les «terres froides» à une altitude de 1800 mètres, sur le versant Est de la Sierra de Patamban dont le sommet culmine à 3 750 mètres. Au milieu des sierras, des volcans anciens et récents, des coulées de laves et des ravins escatpés, la circulation des hommes y a été de tous temps difficile.(6) Le sol est composé de sable, de poussières volcaniques et d'argile; c'est pourquoi la culture y est difficile: la pluie entraîne l'érosion et la sécheresse provoque des crevasses; la terre n'est cultivable qu'après les pluies. Le climat est de type tempéré pluvieux; la saison des pluies s'étend de juin à octobre. Sur les flancs de la montagne, on trouve différentes variétés de pins pour la résine, le bois pour la constructi<?net le mobilier, mais également des chênes, dont le chêne-laurier de plus en plus cultivé pour son fruit, l'avocat: on le rencontre dans le jardin familial avec le pommier, le figuier, le mûrier et le grenadier, mais surtout dans les huertas récemment aménagées avec soin, en vue d'une culture intensive. L'alimentation de base est constituée par la trilogie traditionnelle maïs - haricots rouges - piment, à laquelle s'ajoute le blé pour le pain et la vente. Le maïs est cultivé sur de petites parcelles au fond des vallées, bien souvent éloignées du village. Bien sûr on remarque partout l'agave, plante à tout faire (boissons - aguamiel, pulque, tequila - fibres, combustibles, etc.), et quelques cactus-cierges, typiques du paysage mexicain. Cette description succincte du milieu géographique pennet de constater rapidement que l'alternance d'un climat très sec puis très humide, le relief tounnenté rendant les parcelles exiguës, difficiles d'accès et difficiles à travailler, ont marqué les
(6) Pour une information sur la géographie du Mexique consulter le livre de Claude Bataillon Les régio~ géographiques du Mexique. IHEAL. Paris. 1967. 12

habitants d'une certaine âpreté; l'empreinte de la nature les a rendus fiers et courageux. La manière dont ils ont vécu leur Histoire depuis cinq siècles n'a fait que renforcer ce caractère de courage et de dignité.

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1.

«Notre village fut un centre important de l'empire Porhépecha».
Les fondements historiques du pouvoir politique: période précoloniale et coloniale

Ce vendredi d'avril précède de deux semaines la fête de Pâques. Ce début du carême a marqué le commencement d'une longue période de festivités, qui va se prolonger jusqu'à la fête du Corpus, la fête religieuse la plus importante de l'année à Tarecuato. Très tôt ce matin, les gens sont venus sur la place pour manger des tamales et boire de l'atole. Aujourd'hui, c'est le quartier San Juan qui est chargé d'organiser la fête de ce vendredi de carême; les gens du quartier préparent du pain et des corbeilles de fruits, qui seront vendus ce soir au profit de l'église. La banda anime le centre du village, avant de parcourir tous les quartiers au long de la journée. En ce moment, elle joue «la danza deI monarca que va salir en San Juan». Des enfants et des jeunes hommes ont confectionné des masques qui évoquent des rois et ils se sont déguisés; ils cherchent, chacun à leur tour, à danser avec «la princesse». Cette évocation de la royauté est assez surprenante, un vendredi de carême. En fait l'utilisation du masque et du déguisement est très courante de mardi gras jusqu'à Pâques et le recours aux symboles de la royauté est quasi pennanent. Quelqu'un explique: «autrefois il y avait des rois ici; il y en a eu au moins trois». Ce que l'on remarque très vite en vivant à Tarecuato, c'est 15

l'importance de la référence au passé lointain. Il est intéressant de connaître la représentation que les gens de Tarecuato se font de leur passé et quelle est la signification de cette perception. Quelle fut la réalité de l'histoire de la communauté? Une approche historique devrait nous pennettre de mieux connaître les origines du pouvoir politique et de mieux comprendre les institutions et les acteurs du pouvoir aujourd 'hui, quelles sont les caractéristiques de ce modèle d'organisation, quels traits culturels sont liés au fonctionnement de ce mode complexe d'organisation de la vie sociale et politique de la communauté.

Un «avant» mythifié
La mémoire collective, comme la mémoire individuelle, manifeste une propension; à sélectionner dans le passé les événements qu'il lui convient d'évoquer dans le présent; à Tarecuato, ce trait culturel est très marqué; autant le passé récent (la première moitié du siècle) semble délibérément écarté des conversations, autant l'évocation du passé lointain est fréquente lorsque les gens parlent de leur propre village: on fait appel à un «avant» meilleur, à un «autrefois» largement mystifié. On se représente la période préhispanique de manière très idéalisée et valorisante pour la société indigène, à cette époque où on était plus chasseur qu'agriculteur; plus d'un habitant du village aujourd'hui se plaît à rappeler l'idée d'une société Porhépecha qui alors était très forte; plus d'un rappelle aussi que Tarecuato était un centre important, «aussi grand que Zacapu (1), plus important même que Patzcuaro (2)ou Tingüindfn (3)>>. La mémoire collective tend à développer le mythe d'une société protégée par des rois et des princesses, où la communauté vivait dans l'hannonie; elle garde l'image d'une société fière et courageuse qui aurait été brisée par la colonisation. Celle-ci a tout bouleversé: «Les Indiens ont subi souffrance, prison, mort», dit un interlocuteur; l'image de la maladie arrivée avec
(1) (2) après (3) 16 Petite ville à une quarantaine de kilomètres. Devenue capitale du peuple Porhépecha (à la suite de Tzintzuntzan) la chute de l'empire conquis par les Espagnols. Proche de Tarecuato, au sud.

les conquistadors est très souvent rappelée; les enfants parlent aussi de I'horreur qui a accompagné la diffusion de la variole. Le recours à l'évocation du passé préhispanique idéalisé est fréquent(4)lorsque les habitants de Tarecuato veulent dévaloriser le présent et la situation des Indiens aujourd 'hui.

Quelle réalité historique?
Par rapport à cette perception mythifiante de l'Histoire de la communauté il est important de savoir quelle fut la réalité de cette Histoire, autant que nous le pennettent les différents documents dont nous disposons. L'approche historique n'a pas pour but ici d'aller à la recherche d'une sorte de «pureté» d'origine à travers une connaissance complète de la société Porhépecha ancienne(5); elle n'a pas pour but essentiel de reconnaître les «survivances» de la culture indienne dans la société d'aujourd'hui. Ce qui nous intéresse ici, c'est de savoir de quelle manière les éléments de l'organisation traditionnelle se sont mêlés aux apports de l'organisation socio-politique espagnole et de l'organisation socio-religieuse chrétienne. Il est vrai que l'histoire de Tarecuato est très ancienne; dès le 12ème siècle, l'empire Porhépecha était installé ici; on en trouve «des traces archéologiques dans la région du lac de Patzcuaro et de Zacapu, ainsi que dans la Sierra de Patamban et Tarecuato»(6). Aujourd'hui il est possible de voir les ruines d'une pyramide au Nord-Ouest de Tarecuato(7).
(4) Cette représentation est une «utopie rétrospective» pour reprendre l'expression de Nathan Watchel dans «Structuralisme et Histoire», à propos de l'organisation sociale Cuzco, in Annales ESC. Janvier- Février 1966 (p. 7194). (5) «La Relation des cérémonies, des rites, du peuple et du gouvernement des Indiens de Michoacan» (Le Clézio I.M.G. Editions Gallimard, Paris 1984) nous conte l'histoire légendaire du peuple Porhépecha, ses origines, ses migrations, son mode de vie, mais également ses dieux, ses mythes, sa religion, son âge d'or; elle décrit également la conquête espagnole, la destruction de l'empire. (6) Boyd (M): Tarascan Myths and Legends. Texas Christian University Press. Forth Worth. 1965 p. (7) Ramon Pardo Pulido: La Villa de Tingüindin de Argandar (Fimax publi17

La tradition rapporte que les gens de Tarecuato firent la guerre à leurs voisins de Teocuitlan, Zacualco et à d'autres peuples; ils se battaient avec des arcs, des flèches, des bâtons(8). Un jour, ils offrirent des prisonniers à Caltzontzin, roi de Patzcuaro, qui était leur seigneur. Celui-ci leur donna cinq prisonniers et leur dit: «Prenez, emmenez-les pour que le diable les mange»; ils les conduisirent hors du village sur une haute colline et là ils les fendirent du haut en bas et ils offrirent au démon le cœur et le sang. Le démon était représenté par une pierre. La chair des prisonniers sacrifiés était mangée par ceux qui avaient fait la guerre. Tepehuacan- Tarecuato constituait la province occidentale de l'empire porhépecha: elle comprenait Tarecuato, Tingüindin, Tacatzcuaro, Peribân et s'étendait jusqu'à Jiquflpan. Cette province constituait un lieu de passage entre la «meseta tarasque» et les régions minières (or, argent, cuivre) vers Colima(9); elle était considérée également comme un point stratégique face aux turbulents voisins chichimèques. La province de Tepehuacan-Tarecuato, la plus à l'Ouest de l'empire porhépecha, était habituée à une domination très souple de la part de la capitale Tzintzuntzan. D'autre part, c'est à partir de ces provinces qu'ont été entreprises des conquêtes vers l'Ouest, vers Jalisco et Colima, entre 1460 et 1480. Tarecuato fut un centre important d'une province relativement puissante. L'organisation sociale était «de type tribal basé sur des clans»(lO).Certes, le clan est issu d'un même ancêtre commun, mais ici la parenté n'a pas la même importance que dans d'autres sociétés où la vie sociale est entièrement.. régie selon l'idéologie de la parenté(11).Ce qui est fondamental dans l'organisation sociale et politique préhispanique, c'est la relation à un
cistas 1957) s'appuyant sur «Relaci6n de ceremonias y ritos y poblacion y gobemaci6n de los Indios de la Provincia de Michoac3n» (Madrid 1956), dit que la date probable de la fondation de Tarecuato se situe autour de 1350. (8) Relaciones geograficas de la Di6cesis de Michoacan 1579-80. Collection Siglo XVI. Guadalajara, 1958. p. 24-25. (9) Gerhard (P.): A guide to historical geography of New Spain. Cambridge University Press. 1972. (10) Gonzalez (L.): «El subsuelo indfgena» in Historia moderna de México. La republica restaurada. Ed. Hermès. Mexico. 1974. page 161. (11) Un exemple: Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. Jean Pavageau. L'Harmattan. Paris. 1981. 18

espace - la relation entre la communauté et son territoire mais aussi la fonction cérémonielle. Le wapaneka correspond au caIpuIIi des Aztèques; ce tenne a souvent été traduit par «clan» par les auteurs américains modernes; mais cette interprétation n'est pas satisfaisante, car le mot clan évoque certaines règles de mariage et de descendance, voir de totem, ce qui ne paraît pas confonne aux faits(12);le terme de «barrio» (quartier) correspond davantage à la réalité puisqu'il désigne une entité territoriale. Le corollaire à ce tronc commun, issu du même ancêtre et vivant dans un même territoire, est la règle de l'endogamie territoriale. Le wapanekwa constitue l'unité locale avec des attributions à la fois sociales, politiques, économiques et cérémonielles(13). Le calpule est le représentant du pouvoir central chargé des corvées et du tribut; il détient les pouvoirs religieux et les pouvoirs militaires. fi est entouré d'un conseil des anciens. Parmi ceux-ci le tequiIatoest chargé de la répartition des terres, de l'organisation du travail tributaire et de la collecte des tributs pour le roi, les nobles, la guerre, le temple et pour ceux qui exercent le gouvernement. Le choix des responsables se fait selon deux modes d'élections: restrictif, lorsque le droit de suffrage est donné à des personnes bien détenninées, large, lorsque le droit est donné à tous. Ce mode d'organisation de la vie politique peut être intetprété comme le signe d'une culture assez développée, ce qui a sans doute facilité la mise en place de l'organisation coloniale espagnole. L'organisation politique est marquée par le principe dualiste: à différents niveaux du système gouvernemental se trouvent des paires de fonctionnaires, l'un accomplissant des fonctions internes, l'autre des fonctions externes. Le fait qu'il y ait paiement d'un tribut a pu faire penser au système féodal européen, mais ce rapprochement n'est pas pertinent: il ne s'agit pas ici d'un système fondé sur le lien personnel entre seigneur et vassal et la protection des serfs par le seigneur, en contrepartie de leur exploitation par le travail. Dans la
(12) Soustelle (J.): La vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole. Hachette. Paris 1967. Page 32. (13) Chaque quartier devait être caractérisé par une profession, une corporation pour la fête du Corpus; aujourd 'hui, les jeunes fIlles portent sur le dos les symboles de la corporation de leur quartier (pêcheur, artisan, agriculteur...). 19