//img.uscri.be/pth/d6dc606cb236c734de673fdbbd4f0724ee53d16d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 8,03 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'envers de l'islam

De
128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 87
EAN13 : 9782296287204
Signaler un abus

L'ENVERS
D'ADEN

DE L'ISLAM
A PARIS

@

L 'HARMA1TAN, 1994
ISBN:

2-7384-2414-7

Alain LORNE

L'ENVERS

DE L'ISLAM

D'ADEN A PARIS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

DU MEME AUTEUR

La vie par-dessus bord

Scandéditions

Si nous voulons découvrir la vérité à force de contrastes, nous devons descendre de nos hauteurs et abandonner nos droits chemins pour emprunter les chemins de traverse et visiter les bas-fonds de l'existence; il nous faut également observer dans les taudis, dans les postes d'équipage et parmi nos propres parias dans les pays étrangers ce que le hasard, le malheur ou le vice ont fait de nos frères humains.
Richard Henry DANA, eux années sur le gaülard d'avant. D

Les épreuves et la souffrance sont nécessaires pour sonder les profondeurs de la nature humaine, et il n'y a ni épreuve, ni souffrance dans les événements charmants, optimistes, paisibles et heureux. Les grandes choses ne peuvent se faire que sous l'action d'une grande provocation.
Jack loNDON,in Critk, juin 1903.

La révolte qui vient

Où que l'on aille, en pays arabes, on a souvent les pieds dans le vide. Des gamins vous agrippent la main pour vous entraîner sur les hauteurs. Bleds de crêtes et minarets, terrasses d'immeubles et remparts, phares et pyramides, c'est là que se fomentent toutes, les révoltes et s'organisent tous les trafics. Au cours d'un voyage amorcé à Rabat, et qui m'a conduit sur six mille kilomètres à travers le Maroc, l'Algérie, l'Egypte, le Yémen et puis Paris, j'ai rencontré des mendiants et des rebelles, des crève-la-faim, des trafiquants et des exilés. Tous invoquaient Allah, le Dieu de la Miséricorde, mais aussi celui de la sédition, du trabendo (le marché noir à l'Algérienne), de la drogue. Leur destin se jouait tout en bas, dans les taudis et sur les grèves, au fond des ports et des cités. D'Aden à Paris, aller à la rencontre de ces drameslà, c'est découvrir des émeutes silencieuses, des guerres anciennes, le déboussolement, l'anomie, la faim.
7

Quelques années en arrière, avec un coin de trottoir sur un marché, là-bas, chacun vivait de peu: peu d'espace, peu de nourriture, peu de rires, des existences tenant dans le creux de la main.

En cette fin de siècle, les frustrations du « Sud. sont
à leur comble: organismes sociaux dévoyés, émeutes, exodes, exils. Par 36° de longitude nord, les côtes bruissent d'une seule idée: échapper aux taudis surpeuplés, aux hôpitaux sans aspirine, aux baraques emportées par les pluies, aux lopins de terre évaporés. Dans ce creuset de misère, tous les ingrédients sont en place pour déclencher d'autres Casablanca, des Los Angeles, des Vaux-en- Velin. A.L.

8

MAROC

Takaddoum, le « bidonville du Progrès»

Meknès. Dix-huit heures. Je pousse la porte d'un bistrot de la cité musulmane, l'un de ceux de la rue montante qui prolonge le pont jeté sur l'oued Boufekrane. Une demi-douzaine de clients attablés sont sous le choc: la veille, un homme au crâne rasé a fait irruption dans la buvette, un colis sous le bras. Tous ont reconnu Mijnina, Le Fou, chef d'une bande de criminels endurcis qui exerce ses activités dans le cimetière de Sidi Ben Aïssa, le mouhara*, « lieu de la honte» le plus connu de Meknès. Titubant jusqu'au bar, Mijnina demande du vin. En boit deux litres devant le patron et la clientèle terrorisés. Puis, plongeant la main dans son sac, il en sort une tête d'homme coupée.
. Le vocabulaire en italiques est réuni dans un glossaire, à la fin de cet ouvrage. 9

Aujourd'hui, c'est lui qui paye! hurle-t-il. Les circonstances de l'assassinat, un quotidien les rapporte le lendemain: Souheil Abderrahmane, trentehuit ans, alias Mijnina, un repris de justice, a trucidé Mohamed Baraka, vingt et un ans, chef d'une bande rivale, dans le cimetière de Sidi Ben Aïssa. Il lui a tranché la tête sur une tombe, en vue, selon ses déclarations à la police, d'entreprendre avec son sanglant trophée un petit tour de médina pour bien marquer qu'au pays des sépultures, le patron des voyous, c'est lui et seulement lui.

-

.

. .

L'équinoxe prend toujours Rabat au dépourvu. Un matin, la brume installe un ciel crasseux au ras des toits et c'est l'hiver. Fin octobre, entre la Skala et BorjSirat, on observe encore quelques Berbères, deux ou trois familles installées sous les tentes de grosse laine. Entre les buttes rougeoie un feu qu'attisent les nomades en robes vives. Les hommes fument debout face aux flots. Les chiens jappent contre les vagues. La mer explose au pied du phare. C'est là que le vagabond a surgi, sous le mur du cimetière. Il trébuchait sur les sépultures, ses pas s'enfonçaient dans la terre. Sa tête disparaissait sous une toque, une sorte de fez rouge élimé. La peur donnait à sa démarche une allure fuyante, comme s'il avait décidé une fois pour toute de garder la distance entre lui et les hommes. Il enjamba l'enceinte et atteignit le boulevard. Des poids lourds fonçaient en remuant l'air de la grève. 10

Un autre réprouvé est arrivé, même loup noir qui rasait la muraille dans l'alfa du talus. Bientôt il furent une poignée à se regrouper sous le phare de Rabat, avant-garde des expulsés en déroute devant les forces de l'ordre. Dans leur sillage montaient les gavroches des sables, les fumeurs de mégots qui menaient leur sarabande entre les tombes. Pour ces chapardeurs en herbe, la survie était encore un jeu. Sur la rive opposée, de l'autre côté du Bou Regreg, les femmes glanent au bord de l'eau. Elles ramassent des objets dans les décombres, arriment leurs trouvailles sur des carrioles chargées de matelas, de réchauds, de casseroles. Les familles fuient le bidonville, leurs baraques défoncées dont les pans sont tombés dans l'océan. Les silhouettes défilent sous une ligne de toits plats, de fils électriques, d'antennes de télévision. Bientôt, un camp affleure les buttes. Pour un coin de dune à l'abri du vent, deux clans se querelleront jusqu'au soir. Assis sur un monticule, je guette Sid el-Bahr, qui marche le long des plages. Le Seigneur de la Mer. Trente ans. Il se terre près du douar. La nuit, le sable crible les cartons posés sur lui. Au matin, il ouvre l' œil sur la bruine percée par le faisceau tournant du phare. Le ventre vide, il déambule entre le grondement de l'Atlantique et la fuite des camions sur le front de mer. Progrès ., écharpe de tôle à cinq cent mètres du Novote!. Là aussi, les excavatrices ont donné. Derrière ces taudis défoncés, une décharge, un paysage d'immondices. Là, des hommes viennent pour se nourrir. Eux d'abord, ensuite les chiens, puis les oiseaux, des cormorans qui sautillent dans les détritus carbonisés.

Il descend d'un abri de Takaddoum, le « bidonville du

11

Les déshérités grattent le remblai, récupèrent la ferraille, les planchettes et les cartons, survivent de ces restes, trient, s'y vêtent. Le paletot bordeaux de Sid elBahr venait de chez ce tailleur-là. Il portait un anneau dans l'oreille gauche, les cheveux ras et le front bas, des poils noircissaient sa nuque puissante de bagarreur, et avec ça, un cou mobile. Il paraissait toujours sur le qui-vive. Il faisait la bête avec ses mouvements rapides de tête. Il buvait, fumait, s'assommait d'alcool ou de ki/pour s'endormir. Il fréquentait des brutes ou des naïfs, la racaille prête à tout pour s'en tirer. Tous font les chiens pour manger; ils dorment n'importe où comme des chiens, on les traite comme des khlebs alors ils se mettent à mordre. Leur vie est un perpétuel braquage, un aller et retour permanent entre bidonville et prison; les villes sont suspendues entre les émeutes et la paix; le pays est une terre sans travail, la terre une poignée de poussière abandonnée par l'eau du nord, la lumière, celle que le soleil d'été leur plante dans l'épaule et que l'hiver leur enlève. - Nous sommes du Gharb, la plaine au nord de Kénitra. Sid el-Bahr avait vu le jour entre les planches de Takaddoum, et derrière ces planches poussaient d'autres planches, une zone entière de ruelles quadrillées d'anciennes caisses. Il ne connaissait que la boue des médinas ou la poussière de son ghetto. Au large, des cargos venus d'Afrique noire font route vers le Havre. Leurs proues défoncent les eaux brûlées du Ponant. - J'ai travaillé sur le port. J'ai déchargé les poissons. J'ai dormi entre les conteneurs, goûté la bière et la drogue avec des gars rongés par l'alcool et les plaies.
12