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La nouvelle dynamique au Moyen-Orient

224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 82
EAN13 : 9782296280397
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LA NOUVELLE DYNAMIQUE AU MOYEN-ORIENT

Collection «Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée

orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de

prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît beaucoup plus «compliqué» que jamais, au point que beaucoup renoncent à y voir clair . Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean-Paul Chagnollaud

sous la direction d'Élizabeth PICARD

LA NOUVELLE DYNAMIQUE AU MOYEN-ORIENT
Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

NAHA V ANDI (Firouzeh), Ara sources de la révolution iranienne, étude socio-politique, 1988, 278 p. SEGUIN (Jacques), Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoi-

té, 1989,212 p. ISHOW (Habib), Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989, 208 p. BENSIMON (Doris), Les Juifs de France et leurs relations avec Israil (1945-1980), 1989, 208 p. PICAUDOU (Nadine), Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1982,272 p. CHAGNOLLAUD (Jean-Paul) et Gresh (Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien. Débat à trois voix, 1989,256 p. GRAZ (Liesl), Le Golfe des turbulences, 1989, 128 p. NAAOUSH (Sabah), Dettes extérieures des pays arabes, 1989, 128 p. SCHULMANN (Fernande), Les enfants du Juif errant, 1990, 358 p. WEBER (Edgar), Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990,304 p. CHAGNOLLAUD (Jean-Paul), Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990, 256 p. EL EZZI (Ghassan), L'Invasion israélienne du Liban, 1990, 271 p. HEUZE (Gérard), Iran, au fil desjours, 1990,280 p. BOKOV A (Lenka), La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat, 1925-1927, 1990, 272 p. GIARDINA (Andrea), LIVERANI (Mario) et AMORETTI (Biancama ria Scarcia), La Palestine, histoire d'une terre, 1990,222 p. JACQUEMET (Iolandaet Stéphane), L 'olivier et le bulldozer,. lepaysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991, 192 p. BESSON (Yves), Identités et conflits au Proche-Orient, 1991, 192 p. FERJANI (Mohammed-chérif), Islamisme, lal'citéet droits de l'homme, 1991,398 p. MAHDI (Falih), Fondements et mécanismes de l'Etat en islam: l'Irak, 1991,266 p.

1993. ISBN: 2-7384-2058-3

@ L'Hannattan,

Introduction
Élizabeth PICARD

Lorsque notre groupe de travail sur les relations entre les pays arabes et la Turquie a tenu sa première réunion, en mars 1990, le Moyen-Orient traversait, une fois encore, une zone de turbulences. Le violent vent de réfonnes qui soufflait à Moscou allait bientÔt emporter l'Union soviétique. Et dans quelques mois se lèverait sur la région du Golfe la «Tempête du désert ». C'est autour de cette déchirure douloureuse et combien déconcertante du tournant de la décennie que nous avons mené nos recherches et notre réflexion: non pas seulement un bilan, même s'il nous importait de remonter aux racines des événements, même s'il était déjà possible de jeter un regard critique sur les fastes années 1973-1985; non pas uniquement une vision prospective, même si les grandes questions de cette fin de siècle - identité, développement, sécurité - se posaient déjà dans toute leur acuité au Moyen-Orient. Nous voulions saisir des processus dans leur complexité, et tenter d'en démêler le sens. La recherche découpe trop souvent l'espace international en compartiments cu1turellement et linguistiquement homogènes, dans lesquels s'enfenne avec délices le «spécialiste ». Ainsi, le monde orientaliste a-t-il pris l'habitude de considérer et d'étudier la Turquie et les États arabes d'Orient dans des
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cursus séparés. tandis qu'il négligeait leurs relations, en dépit de leur histoire commune et de leur mitoyenneté. Si les pays arabes d'Orient appartiennent bien tous à la même série d'ensembles, Machreq, Moyen-Orient, monde islamique, Tiers monde afro-asiatique sous-développé etc., la Turquie est, quant à elle, souvent marginale par rapport à ces ensembles, mieuropéenne mi-asiatique (ou ni européenne ni asiatique), musulmane mais se voulant laïque, n'ayant jamais été colonisée, plus industrialisée que les autres pays de la région, etc. La réalité et l'ampleur de ces différences n'expliquent pas à elles seules le long et pesant silence sur les relations turco-arabes : le bilan délicat et souvent encore douloureux d'un héritage commun, le passage par des expériences séparées que l'exercice des régimes coloniaux a délibérement cloisonnées, le décalage historique entre les diverses tentatives de construction nationale par les États, ont nourri les malentendus et accentué les clivages. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les interventions des Grandes puissances n'ont pas été en reste dans ce processus d'éloignement. d'une part, en raison du projet tenace des États-Unis de faire de la Turquie un pilier de la défense occidentale au Moyen-Orient à travers le pacte de Bagdad et l'adhésion d'Ankara à l'OTAN; d'autre part, à cause de la fixation de la politique arabe sur la présence de l'État d'Israël dans la région et sur le problème palestinien, ainsi que sur le projet d'unité arabe. La non-communication entre Turquie et Orient arabe s'est prolongée jusqu'au milieu des années 1970. Mais voilà que, plus d'un demi-siècle après la dissolution de l'Empire Ottoman, la Turquie se présentait à nouveau comme un partenaire important pour les États de l'Orient arabe, devenant membre de l'Organisation de la Conférence Islamique, s'affirmant comme une puissance militaire dans la région, enfm comme un entrepreneur économique dynamique, si bien qu'elle fut bientôt considérée comme susceptible de devenir un relais pour l'Occident américain et européen (OTAN et CEE) ou encore un « pont» entre deux continents. Un tel phénomène pouvait être intéressant du seul point de vue des transformations de l'État et de la société en Turquie, ou encore par son influence sur la politique extérieure de ce pays, en particulier depuis la crise chypriote. Mais il nous a retenus surtout dans une perspective relation6

nelle, c'est-à-dire pour l'effet qu'il imprimait sur la politique arabe de la Turquie et, en retour, pour les images auxquelles il renvoyait, les rationalisations qu'il suscitait, les stratégies qu'il générait, dans les pays arabes d'Orient. En adoptant cette perspective relationnelle, nous privilégions d'emblée les régions arabes qui ont été non seulement parties de l'Empire Ottoman, mais proches de son centre. Par Orient arabe, nous entendons en effet l'ensemble des États et des peuples de trois régions distinctes: l'Egypte et la Libye, la Péninsule et le Golfe, le Croissant fertile (Grande Syrie et Iraq). Bien sûr, le développement des relations turco-arabes touche toute la zone « du Golfe à l'Océan (Atlantique) », mais il prend de la profondeur, de l'acuité, et un intérêt immédiat dans ce Moyen-Orient auquel nous avons choisi de nous limiter. A partir des années 1970, les pays arabes ont vu s'enliser leur conflit avec Israël. Ils sont passés de l'optimisme à la désillusion, au gré des fluctuations du marché mondial du pétrole. De son côté, la Turquie s'est trouvée au bord de la guerre civile, en même temps qu'entraînée dans un conflit international à Chypre. Ici et là, les mouvements islamistes gagnaient du terrain, portés par une large et profonde adhésion populaire. Face à ces chocs, confrontés à ces évolutions, Turquie et pays arabes d'Orient ont dû imaginer, envisager, et engager de nouvelles stratégies qui passaient par des relations plus étroites, par la gestion contra~ dictoire mais commune d'un espace géographique et culturel partagé. Bien sûr, cette nouvelle tendance p'est ni linéaire ni globale. Elle est différente pour chaque Etat, qui doit être considéré en fonction de son évolution propre. Elle reste à bien des égards esquissée, d'autant qu'on est loin aujourd'hui, dans de nombreux domaines, de l'indépendance effective des acteurs de la région. A ce propos, l'analyse ne peut esquiver cette réalité: la « découverte» de la ,nouvelle dynamique arabo-turque s'est opérée d'abord aux Etats-Unis, au début des années 1980, autour de l'articulation des deux thèmes dominants: 1) les riches États pétroliers pourraient fournir à la Turquie les capitaux nécessaires à son ambition européenne tandis que la Turquie déploierait son savoir-faire et sa technologie dans la région arabe; 2) la Turquie resterait un pilier essentiel de l'OTAN aux marches du Moyen-Orient. 7

Compte tenu de pressantes incitations externes, le développement des relations entre Turquie et Monde arabe dans les années 1980 est un phénomène qui a trouvé son rythme propre et dont l'explication est prioritairement endogène: d'abord une phase de rapide expansion (1975-1982), puis un ralentissement consécutif à divers rééquilibrages. Il possède aussi sa dynamique et se construit dans les multiples dimensions d'un contexte spécifique: développement des relations Sud-Sud, reconnaissance de l'identité propre d'une aire musulmane, remise en cause de la bipolarité entre Méditerranée et Golfe, industrialisation et croissance des échanges économiques, recomposition d'un Moyen-Orient affaibli depuis plusieurs siècles, participation croissante des masses à la vie politique, naissance des revendications individuelles face à des États à la fois fragiles et autoritaires. On est donc en présence d'un processus original, plein de promesses et porteur de rêves contradictoires, entaché de calculs, d'ambiguïtés, de non-dits et de comptes non réglés, et pourtant susceptible de déboucher sur des changements réels et profonds dans la région. En quelque sorte, le début d'une ère nouvelle dans les relations arabo-turques, succédant aux époques ottomane, coloniale et post-coloniale. C'est cette réalité, née dans les années 1970 et développée dans les années 1980, que nous voulions repérer, ainsi que les réajustements et les configurations qui se dessinaient au tournant des années 1990, afin d'en apprécier les implications au plan local, pour le Moyen-Orient, et dans les équilibres internationaux.

* * *
Notre thème comporte un déséquilibre initial qui demande à être clairement pris en compte: dans les relations Turquie/ Orient arabe, il y a d'un côté un seul État et, de l'autre, une douzaine. Notre approche centrée sur la relation, le contact, la frontière, a cependant voulu éviter la perspective bilatérale type «la Turquie et l'Egypte », «la Turquie et Oman »... qui prendrait systématiquement et exclusivement la Turquie comme

point de départ. Le découpage inverse
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(<< l'Egypte

et la Tur-

quie », etc.) a été également écarté, pour éviter les monogra-

phies jamais exhaustives et dépourvues de sens global. Nous avons donc posé l'Orient arabe comme un ensemble présentant des traits géographiques, culturels, économiques et politiques communs, même s'il nous fallait tenir compte du fait que cet ensemble est composé d'entités nullement homothétiques. Non seulement notre sujet était pluriel, mais nous avons voulu que notre vision le fOt aussi. L'interrogation sur les relations entre Orient arabe et Turquie suscite l'intérêt de chercheurs de disciplines variées qui centrent leur analyse du nouveau cours de ces relations sur des thèmes différents, opèrent chacun selon son mode et à partir de prémisses multiples. Les uns y lisent les effets d'une dynamique mondialisée de la course à la croissance économique: d'où l'intérêt pour les mouvements de main-d'œuvre, de capitaux et les transferts de technologie. D'autres, qui privilégient la perspective stratégique, observent l'arc de crise moyen-oriental entre Caucase et Corne de l'Afrique, entre Méditerranée et Indus: ils sont attentifs au processus de détente Est-Ouest ainsi qu'aux développements consécutifs au cessez-le-feu dans la guerre du Golfe. D'autres encore sont sensibles à la puissance des facteurs culturels et particulièrement préoccupés de replacer leur réflexion dans l'histoire longue; ils s'interrogent sur les ingrédients d'une culture politique spécifique à l'espace moyenoriental, sur ses transformations, et particulièrement sur la place de l'islam dans cette culture. Pour rendre compte du sujet dans toute sa richesse, il nous fallait combiner les trois perspectives sans les hiérarchiser ni en privilégier aucune, en recherchant chaque fois une problématique appropriée. A l'heure où traditionalistes et révisionnistes s'affrontent autour de la lecture de l'histoire ottomane et des relations arabo-turques, quand tant de centres s'ouvrent et de colloques sont organisés, consacrés au Moyen-Orient au xxe siècle, et surtout que l'accès aux archives, tant occidentales qu'ottomanes, renouvelle nos connaissances, quoi de plus important que de tenter un bilan serein de ces décennies agitées (Stéphane Yerasimos)? En attendant d'être enseignée dans les écoles, cette histoire mieux informée et moins idéologique nous invite à réfléchir sur les processus politiques actuels aux confins turco-arabes, entre Méditerranée et Golfe. Bien que ce champ d'investigation soit souvent délicat, l'axe 9

des relations culturelles et des convergences en amont (histoire, religion, structures sociales) et en aval (organisation biet multilatérales, politiques culturelles) apparaît comme le domaine privilégié de l'étude des changements de ces dernières décennies dans les relations entre l'Orient arabe et la Turquie. La reconnaissance de l'héritage partagé (par exemple, celui du pluralisme communautaire) permet de dépasser le cliché d'une Turquie néo-impériale à la reconquête de ses anciennes provinces, bardées quant à elles de méfiance. Elle est l'occasion de réfléchir aux tribulations de la Turquie face à l'Orient arabe (Semih Vaner), ainsi qu'à la nature de l'expérience turque et à son influence sur cet Orient arabe (Mustapha el-Sayyed). L'exploration de la dimension culturelle des relations turco-arabes passe aussi par la revalorisation de la composante islamique des cultures de la région (Faruk Bilici) et par l'évaluation de l'impact de la révolution iranienne, tout en tenant compte de la spécificité de chaque État. Nous n'avons pas négligé pour autant la convergence entre les orientations nationalistes des régimes autoritaires de la région, leurs emprunts, leurs influences mutuelles, leur coopération en particulier dans le traitement des minorités ethniques et religieuses, et leur recherche concurrente d'une consolidation étatique. Tout ceci suggère (et en même temps, met en question) l'existence d'un espace culturel commun à partir duquel se sont construites, dans des circonstances différentes et sur la base de projets spécifiques, des entités différentes. Sans prétendre faire un bilan de ces tentatives, il paraissait intéressant d'y réfléchir à la lumière de ces deux phénomènes concurrents et contradictoires que sont la crise et le triomphe de l'État au Moyen-Orient. Toutefois, nous ne pouvions ignorer que les considérations économiques ont joué un rÔle déterminant dans l'effort de la Turquie en vue de renforcer ses liens avec le monde arabe depuis deux décennies. L'importance de ce nouvel élan des relations entre la Turquie et les pays arabes dans les années 1980 est explicitement rendue à partir des chiffres du commerce, des mouvements de main-d'œuvre et de capitaux (Selim Ilkin), ainsi que par une présentation des sociétés turques en Libye, en Arabie Saoudite et dans les autres pays du Golfe (Gilbert Beaugé). L'intéressant était surtout de repérer comment la dimension économique des relations arabo-turques s'articule 10

avec les dimensions culturelles et politiques: dans les entreprises en joint venture et les expériences bancaires, des facteurs non économiques interviennent à côté de rationalités purement économiques (Oement Henry Moore). Assiste-t-on à la naissance d'une dynamique moyen-orientale, originale et indépendante du système mondial libéral, qui structurerait un espace économique islamique? Dans une perspective géostratégique axée sur le carrefour entre les mondes turc, iranien et arabe, nous nous sommes ensuite interrogés sur le devenir des structures étatiques de la région dans un contexte changeant à deux niveaux: au niveau des équilibres internationaux (en particulier en raison des transformations de l'ex-Empire soviétique), et au niveau des groupes ethniques trans- et infra-étatiques. Nouveaux ali~ements, nouvelles hiérarchies et nouvelles alliances des Etats dans une zone surarmée en pleine recomposition après la Guerre froide et la guerre du Golfe suggéraient sie porter une attention particulière à la stratégie de deux Etats voisins, concernés par le face-à-face arabo-turc: Israël (Alain Dieckhoff) et l'Iran (Johannes Reissner). Enfin, nous avons abordé deux thèmes-clefs des relations entre la Turquie et ses voisins arabes du Sud: celui du développement - renvoyant aux échanges et au partage des ressources naturelles (Elizabeth Picard), et celui de la sécurité - renvoyant à l'idée de régionalisation des problèmes minoritaires (Hamit Bozarslan). Et le sIébatsur l'articulation entre développement et sécurité des Etats débouche sur un autre, sur le rapport entre stabilité et démocratie, qui est aujourd'hui au cœur des interrogations sur l'avenir de toute la région du Moyen-Orient...
* * *

Les contributions à ce livre constituent la version révisée de communications aux Journées d'études de mars 1990 et au Colloque de mai 1991, organisés par le Centre d'Études et de Recherches Internationales, avec le soutien de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et du Ministère de la Recherche. Que leurs responsables soient remerciés, ainsi que Mustapha Belbah, Rachel Bouyssou, Anne Luciani et Suad Rizkallah.
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Chapitre premier

Arabes et Turcs: quelques repères sur un chemin tortueux
Stéphane YERASIMOS

En 1599, Mustafa Ali de Gelibolu, un des lettrés les plus prolixes du grand siècle ottoman, visite le Caire sur la route du pèlerinage et nous en laisse une description. Celle-ci est composée à partir d'un schéma de comparaison entre les Arabes

et les Turcs, que l'auteur appelle Roumis -

les Romains -

terme qui désigne dans toute la littérature moyen-orientale les Occidentaux. Et évidemment, ce sont les Ottomans, qualifiés de Roumis par l'auteur, qui sortent vainqueurs de cette confrontation (Tietze 1975). La société ottomane a beau se structurer à partir du clivage entre musulmans et non-musulmans et ne pas reconnaître les distinctions non confessionnelles, la formation des couches dirigeantes est loin de suivre les mêmes règles. L'administration civile et militaire se recrute majoritairement chez les chrétiens de l'Empire ou de l'extérieur par l'intermédiaire du
« cueillage » des enfants, des razzias, ou en faisant des prison-

niers de guerre. Ceux-ci, dûment islamisés et éduqués, s'intègrent dans la bureaucratie centrale. Quant à l'administration religieuse, tout en étant essentiellement d'origine musulmane, 12

elle semble contenir très peu d'éléments arabes. Enfin, quand au XIxe siècle le recrutement servile est pratiquement arrêté, ce sont les Balkans qui fournissent le gros des cadres de l'Empire. A côté des turcophones, on trouve infiniment plus d'Albanais et de Bosniaques que d'Arabes, malgré la réduction continue des territoires balkaniques. Ainsi, non seulement Atatürk et les fondateurs du parti Jeune Turc sont d'origine balkanique, mais Mohammed Ali Pacha d'Egypte est albanais, Djezzar Ahmed Pacha, le défenseur de la Palestine contre Bonaparte, est bosniaque, tandis que Khaireddin, le réfonnateur de la Tunisie, appartenant à la dernière génération d'origine servile, est circassien. D'où le dicton - turc évidemment - :« on ne fait pas de pinces en bois ni de pachas d'Arabe. »
La résurrection du califat Le sultan de Constantinople ne s'intéresse à ses sujets arabes que quand il commence à les perdre, et il se souvient alors de son titre de calife. Ce titre, qui signifie « successeur », n'a eu pleinement de sens que lorsque les premiers successeurs du prophète Mohammed ont été les chefs politiques et religieux de l'ensemble du monde musulman. Les califes abbassides de Bagdad ont conservé ce titre, malgré l'effritement de leur pouvoir séculier, en accordant fonnellement l'investiture aux différents émirs et sultans, jusqu'au sac de Bagdad par les Mongols en 1258. Les rescapés de la dynastie abbasside se sont réfugiés auprès des Mamelouks d'Egypte d'où ils continuèrent d'envoyer de temps en temps l'investiture à des sultans exotiques - notamment ceux des Indes - soucieux de redorer leur blason. D'autres, comme ceux du Maroc, s'arrogèrent de temps en temps ce titre qui ne valait que dans la mesure où il était soutenu par leur force séculière. Ainsi, quand Selim 1erconquit l'Egypte en 1517, et ramena dans ses bagages le dernier Abbasside, il ne s'attribua pas le titre de calife. Les sultans ottomans se contentèrent de qualificatifs comme celui, bien justifié, de « protecteur des deux lieux sacrés» (la Mecque et Médine), ou celui d'« ombre de Dieu sur terre ». Cela dura jusqu'en 1774, quand Abdülhamit 1er dut signer avec Catherine II de Russie le traité de Kaïnardji lui 13

abandonnant la Crimée, premier territoire musulman à être détaché de l'Empire. C'est alors que la diplomatie ottomane ajoute à son arsenal le titre de calife, qui lui pennet de conserver un droit de regard sur les territoires perdus. Ce n'est d'ailleurs que la réponse du berger à la bergère, puisque, par le même traité, Catherine s'érigeait en protectrice des chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman. L'élément religieux dans la politique expansionniste russe servit alors d'exemple pour une politique défensive ottomane! Et le cas n'est pas unique puisqu'il semble qu'il faille chercher les origines du panislamisme ottoman dans la panorthodoxie russe grâce à laquelle la Russie entreprend la conquête des Balkans pendant la première moitié du XIXe siècle. Ainsi, quand la première constitution ottomane est proclamée en 1876, avec le but de s'attirer les faveurs des Occidentaux et d'éviter une nouvelle attaque russe, son article 4 proclame le Sultan « Calife et protecteur de la religion islamique» (Encyclopédie de l'Islam: Khalifa). Le Sultan en question est Abdülhamit II qui sera pendant son long règne (1876-1909) le premier champion du panislamisme. Il reste que les Ottomans sont en retard d'une idéologie, puisque cette fois les Russes se lancent dans la guerre en brandissant le panslavisme et, quand les Turcs essaieront de se rattraper à la veille de la Première Guerre avec le pantouranisme, c'est le nationalisme qui sera à l'ordre du jour. Toutefois, le panislamisme du nouveau sultan-calife ne manquera pas de trouver d'écho, dans un monde musulman grignoté par les Occidentaux où, malgré son déclin, l'Empire ottoman reste la seule puissance. Ainsi, un héraut du panislamisme comme Djamaleddin Afghani fera le plus souvent appel à Istanbul. Dès 1877-1878, il propose ses services au Sultan et ses premiers articles, publiés à Londres en 1883, sont en faveur d'Abdü1hamit (Keddie 1972: 131-139, 184). Celui-ci l'appelle auprès de lui en 1892 et Afghani meurt à Istanbul en 1897. Les puissances coloniales ne tarderont pas à réagir et, tandis que chacune d'entre elles caresse le rêve d'avoir un calife dans ses bagages, l'orientalisme occidental se charge de tirer à boulets rouges sur le Ture, lequel, après avoir essayé la barbe du Prophète, arbore maintenant la moustache du Kaiser. Ainsi le Ture barbare devenait le pervertisseur de l'Islam lequel ne 14

retrouverait sa pureté originelle qu'en replongeant dans son arabité. Le 31 octobre 1914, veille de l'entrée en guerre de l'Empire ottoman, le cabinet britannique exprimait le souhait dans sa première lettre au Chérif Hussein de la Mecque que «quelqu'un de vraie race arabe puisse assumer le califat» (Yerasirnos 1986: 132). Le choc des nationalismes
Les Turcs s'éveillèrent au nationalisme le jour où ils perdirent l'Empire. Le maréchal Allenby était sur la route reliant Alep à Adana quand l'Amiral Calthorpe signa à bord de 1'« Agamemnon» l'armistice qui mettait fin à l'Empire. C'était le 30 octobre 1918. Le dernier sultan rêva encore un certain temps, de concert avec les Britanniques, d'un statut de calife in partibus mais Mustafa Kemal et son équipe de jeunes militaires et administrateurs se chargèrent d'y mettre fin. Ceux-ci revendiquèrent d'emblée un territoire «national» lequel, tout en n'étant pas exempt d'autres revendications tout aussi « nationales », excluait nettement les territoires arabes. Alors, les nationalismes arabe et turc, non-concurrents et tout aussi «anti-impérialistes », étaient-ils faits pour s'entendre? Il n'en fut rien. Algériens, Egyptiens ou Indiens se passionnèrent un moment pour Mustafa Kemal, mais c'était surtout parce qu'il gênait les Occidentaux et c'était une façon de narguer leurs propres maîtres. Pour le reste, ils étaient beaucoup plus sensibles aux proclamations des nationalistes turcs concernant la libération du calife des mains des Anglais (qui occupaient Istanbul) - proclamations qui leur étaient d'ailleurs en grande partie destinées - qu'aux intentions de Mustafa Kemal de créer un État laïque et pro-occidental. C'est ainsi que quand Mustafa Kemal, devenu président de la République, commença par abolir le califat, et la loi islamique dans la foulée, afin d'entreprendre ses réformes, le monde musulman se voila la face. Il fallut attendre les années cinquante pour que quelques leaders du monde arabe, comme Nasser ou Bourguiba, le mentionnent comme modèle à suivre et cela fut sans lendemain. Au-delà de cet engouement pour la révolution kémaliste, sur 15

le terrain même où Turcs, Syriens et Irakiens se révoltaient au long de la même année 1920 contre les mêmes adversaires, aucune alliance effective ne se dessina. Dans la nébuleuse des noyaux de résistance qui s'étaient cristallisés le long de l'été et de l'automne 1919 pour fonner le mouvement kémaliste, les plus excentrés se situaient bien dans les anciennes provinces d'Alep et de Mossoul et même plus au sud, dans celles de Bagdad et de Damas. Mais quand il ne s'agissait pas de notables turcophones, c'était l'ancienne clientèle du parti Jeune Turc, des officiers turcs démobilisés ou des fonctionnaires démis qui prenaient la tête de mouvements farouchement opposés au Chérif Hussein et à son fils Faysal. L'orientation anatolienne du mouvement kémaliste exclut donc de fait ces noyaux situés dans les territoires occupés par les Britanniques. Lorsque à partir du mois d'octobre 1919, les Français remplacèrent les Anglais en Syrie et poussèrent vers le nord, dans les territoires revendiqués par Mustafa Kemal, celui-ci chercha des alliances en terre arabe. Quelques échanges de lettres promettant une vague confédération turco-arabe et quelques actes de diversion au nord d'Alep lors de l'offensive kémaliste en Cilicie au début de l'année 1920 n'eurent pour effet que d'alerter Faysal, tandis que Mustafa Kemal préféra traiter directement avec les Français. Aussi, si l'annistice signé le 30 mai 1920 entre les Français et le mouvement national turc assurait à celui-ci aussi bien un répit qu'une reconnaissance, Mustafa Kemal n'était pas sans savoir que les Français avaient fait ce geste pour porter toutes leurs forces contre Faysal. Quant à ce dernier, il contacta aussitôt le général Gouraud, le commandant des forces françaises, lui proposant, en échange de la reconnaissance de sa souveraineté sur la Syrie, d'unir leurs forces contre «notre ennemi commun» Mustafa Kemal. Devant le refus de Gouraud, il adressa une longue lettre à Lord Curzon, le ministre britannique des Affaires étrangères, pour se plaindre de l'annistice qui ouvrait la voie du sud à Mustafa Kemal « notre ennemi commun »1.
1. Allenby à Curzon, Le Caire 19/06/1920, n° 599 et 23/06/1920, n° 616 transmettant lettre et correspondance de Faysal, in Bilâl N. SIMSIR, British Documents on Atatürk (1919-1938), vol. 2, avril-décembre 1920, Ankara, Doc. 47 et 53. 16

Ces événements initient un comportement qui sera la règle par la suite. Non seulement chacun des États issus de l'Empire ottoman privilégiera désonnais ses rapports avec les Grandes puissances au détriment de ses relations avec ses voisins, mais il cherchera également à régler ses problèmes avec ses voisins en y impliquant ces mêmes Puissances. Faysal, chassé par les Français de la Syrie, se réfugie chez les Britanniques qui le nomment roi d'Irak. La France, harcelée par les Kémalistes en Cilicie, finit par signer le 16 octobre 1921 un traité avec Ankara reconnaissant le nouveau régime et fixant le principe d'une frontière avec son mandat syrien. Pour les Britanniques, les problèmes sont plus complexes à cause des pétroles de Mossoul. Ces gisements avaient fait l'objet en 1914 d'une concession accordée par le gouvernement ottoman à un consortium où l'Anglo Persian Oil Company participait pour moitié; mais la guerre risquait de tout remettre en cause et, de plus, les accords Sykes-Picot avaient promis Mossoul aux Français. C'est pourquoi, estimant que l'offensive menée en Syrie par Allenby devait conduire prochainement les Turcs à la capitulation, le gouvernement britannique décide en août 1918 de se lancer à la conquête de Mossoul, afin de contrôler directement ce territoire. Or, quand l'annistice est signé le 30 octobre, l'armée britannique se trouve à 12 kilomètres au sud de Mossoul. Les Britanniques, lançant un ultimatum au général de l'armée ottomane, occupent cependant la ville et la province quelques jours plus tard. Les Turcs ne reconnaissent pas cette occupation et le mouvement national, qui calque ses revendications territoriales sur la ligne d'armistice, réclame Mossoul. Toutefois, Mustafa Kemal, qui se bat sur plusieurs fronts, n'a pas les moyens d'appuyer cette revendication par les annes. Ce ne sera qu'à l'automne 1921 que la progression de l'année grecque, chargée d'imposer la volonté des Alliés au mouvement national, sera stoppée et que les Français se retireront du conflit en signant la paix avec Ankara. Or, les Britanniques ont encore besoin de temps pour s'installer en Irak, consolider leur mandat et signer un traité avec Faysal reconnaissant la concession pétrolière de Mossoul. Pour cette raison, l'année grecque, visiblement à bout de forces, est encore maintenue pendant un an en Anatolie, jusqu'à ce que Mustafa Kemal, encouragé par les Français, lance une offensive qui la chasse en quinze jours. 17

L'annistice avec la Grèce sera signé le 10 octobre 1922, le jour même où les Britanniques signent de leur côté un traité avec Faysal. La conférence de Lausanne (novembre 1922 - juillet 1923) aboutit à la constitution de l'État turc, mais laisse en suspens la question de Mossoul. Entretemps Mustafa Kemal lance quelques escannouches par Kurdes interposés, repoussées grâce aux avions de la R.A.F. Une nouvelle conférence, réunie à Istanbul en mai 1924, restant également sans résultat, les Britanniques occupèrent le nord-est de l'Irak actuel et menacèrent de pénétrer dans la province de Hakkâri, l'extrême sud-est de la Turquie actuelle. Finalement, suite à l'intervention de la Société des Nations, la Turquie fut obligée d'abandonner ses revendications sur Mossoul et d'accepter la frontière actuelle. Le traité signé à cet effet le 5 juin 1926 prévoit que le gouvernement irakien versera pendant 25 ans à la Turquie 10 % de revenus pétroliers provenant de l'exploitation des gisements de la région de Mossoul. Quelque temps après, le gouvernement turc renonce à cette clause en échange de 500 000 $.

Les premiers non-alignés
L'expansion des Empires russe et britannique vers l'Est laissa subsister une série d'États tampons situés entre leurs axes de progression: l'Empire Ottoman, l'Iran, l'Afghanistan. L'entente des deux Grandes puissances à la veille de la Première Guerre mondiale entraîna l'extension des zones d'influence sur ces pays, tandis que l'effondrement passager de la Russie en 1917 fit croire un mOment à la Grande-Bretagne qu'elle pourrait placer toute la région sous son contrôle direct. Cette tentative fut vouée à l'échec, non seulement à cause de l'impossibilité de la Grande-Bretagne de gérer tous ses acquis de la guerre, ou à cause de la montée en puissance de l'URSS, mais aussi à cause de la résistance inattendue des pays en question. Mustafa Kemal réussissait à imposer la quasi totalité de ses revendications nationales, aussi bien territoriales qu'économiques, l'Afghanistan subissait une nouvelle guerre anglo-afghane, et l'Iran mettait en échec le traité de quasi protectorat imposé 18

par lord Curzon, entrainant en même temps la chute de la dynastie Qajar remplacée par un leader nationaliste, Reza Chah Pahlavi. Si la remontée en puissance de la Russie pendant la période où ces événements se déroulent (1919-1923), contribue à la résistancedes pays en question- notamment, l'aide militaire soviétique au mouvement kémaliste fut très importante,' sinon déterminante - cette remontée empêche en même temps une rupture entre ces pays et la Grande-Bretagne, puisque la réapparition de l'antagonisme entre ces deux puissances implique quasi automatiquement le jeu d'équilibre des pays intermédiaires. Ces rapports complexes entrainèrent une série d'engagements. L'URSS, qui reconnut la première le gouvernement d'Ankara par le traité signé à Moscou le 16 mars 1921, signa également des traités bilatéraux avec l'Iran et l'Afghanistan. Enfin, les délégués turcs et afghans qui se trouvaient à Moscou pour discuter avec les Soviétiques, signèrent sur les instances

de ces derniersun traité turco-afghan 1er mars 1921. le
Par ces traités, l'URSS entend peut-être former un bloc antiimpérialiste. Il en résultera une ceinture de pays non-alignés entre l'Empire russe reconstitué et le Moyen-Orient arabe contrôlé par la Grande-Bretagne et la France. Il manque toutefois encore un pacte qui relierait ces pays entre eux, or celuici ne peut pas se faire avant le règlement des contentieux bilatéraux. Les révoltes kurdes qui secouent le sud-est de la Turquie le long des années 1920 entraî'nent des conflits frontaliers avec l'Iran qui ne seront réglés qu'au début des années 1930. Mais le rapprochement entre ces pays est également lié à la conjoncture internationale. Le conflit dans la Société des Nations entre les Alliés de la Première Guerre et les puissances «révisionnistes» du traité de Versailles, entraine une politique favorable à l'admission à la SdN des pays du Moyen-Orient. De même, avec le renforcement de l'Axe, se pose la question des petits pays intermédiaires, de la Baltique au Pamir, ce qui donnera lieu à une série de pactes régionaux, patronnés par les puissances occidentales, dont celui de l'Entente Balkanique avec la Turquie comme pièce maftresse. La position géostratégique et le potentiel démographique de la Turquie la désignent
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devant la montée des périls comme la pierre angulaire du dispositif entre l'Europe et le Moyen-Orient. En 1932, la Grande-Bretagne abandonne son mandat en Irak et celui-ci accède à l'indépendance. Quelques mois plus tôt, en juillet 1931, le roi Faysal et son premier ministre Nouri Saïd Pacha visitent la Turquie et engagent des pourparlers pour une alliance turco-irakienne. En octobre 1932, la diplomatie turque contacte les Britanniques en vue d'un pacte de non-agression entre la Turquie, l'Irak et l'Iran avec la participation de la Grande-Bretagne. Celle-ci, estimant qu'il s'agit d'une tentative, inspirée par l'URSS, d'attirer l'Irak vers le non-alignement, refuse. Elle n'a sans doute pas tort dans son appréciation puisque l'URSS semble favorable. Mais la montée en puissance de l'Axe modifiera progressivement l'avis de Londres. De son côté l'Irak, toujours militairement et économiquement dépendant de la Grande-Bretagne, est attiré plus par les pays musulmans du nord que par les pays arabes, tous contrÔlés par les Puissances occidentales. Ainsi, un premier accord d'alliance entre l'Iran, l'Irak et la Turquie est paraphé lors de la réunion annuelle de la SdN en octobre 1935. L'arrivée, toutefois, d'un nouveau pays, l'Irak, dans cet ensemble réveille des questions bilatérales que les anciens avaient eu déjà le temps de résoudre. Si la question de Mossoul est considérée comme réglée, ce n'est pas le cas de celle du Chatt el-Arab entre l'Irak et l'Iran. Quand cette frontière était irano-ottomane, la prépondérance de ces derniers avait imposé leur contrôle sur la totalité du lit du fleuve. Maintenant, les Iraniens réclament une frontière conforme aux règles internationales, passant au milieu du thalweg, que l'Irak se refuse de reconnaître s'appuyant aussi bien sur les droits acquis que sur le fait que le Chatt el-Arab est son seul débouché vers la mer. L'invasion italienne de l'Ethiopie, ses visées sur le littoral sud de la Turquie à partir de ses bases dans le Dodécanèse, et en général la reprise de la politique de Drang nach Osten de l'Axe, inquiètent aussi bien l'Angleterre que la Turquie et cette dernière convainc l'Irak d'accepter les revendications iraniennes sur le Chatt el-Arab, ce qui permet la signature le 8 juillet 1937 du pacte de Saadabad entre l'Afghanistan, l'Irak, l'Iran et la Turquie (Fleury 1977 ; Soysal 1988: 131-157; Watt 1988 : 333-352). 20

Ce pacte était à cheval sur deux époques. Visant à contrecarrer la pénétration de l'Allemagne et de l'Italie au Moyen-Orient, il préfigurait déjà une ceinture de sécurité chargée d'empêcher la descente soviétique vers le sud. Conçu comme un pacte de pays musulmans indépendants et neutres par opposition à ceux contrÔlés par les puissances occidentales, il allait être aussitÔt

malmené par la naissance de la solidarité arabe.

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Effectivement, à cette époque, l'Iran revendiquait les fies du Golfe persique, dont Bahrein, et la Turquie. le Sandjak d'Alexandrette. Si les revendications iraniennes, à un moment oil le premier pétrole de la péninsule arabique venait de jaillir à Bahrein, furent fermement réfutées, la Turquie profita des flottements du désengagement français en Syrie pour récupérer le Sandjak. Cette question remontait aux revendications nationales turques de la période 1919-1923. Le jour de l'armistice de 1918, les armées turques étaient présentes à Antioche et Alexandrette, si bien que cette région fut revendiquée par le mouvement national. Le traité séparé entre la France et Ankara en 1921 avait conduit Mustafa Kemal à abandonner cette région, mais la montée de l'importance géostratégique de la Turquie au milieu des années 1930 rendit possible la réouverture de la question. Ainsi, quand la France paraphe à Paris le 9 septembre 1936 le traité syrien prévoyant l'indépendance de la Syrie unifiée, comprenant le Djebel Druze, le Territoire des Alaouites et le Sandjak d'Alexandrette, la Turquie déclare que le Sandjak n'avait été abandonné à la France qu'à la condition qu'il fût traité comme unité distincte de la Syrie. et que du moment que la Syrie allait accéder à l'indépendance, le Sandjak devait le faire aussi, séparement. La France s'y opposa mollement parce que cette menace sur la Syrie lui permettait d'y prolonger sa présence. Ensuite, le Sandjak fut le prix à payer pour attirer la Turquie dans l'alliance anti-allemande. Ainsi celui-ci fut proclamé indépendant sous le nom de République du Hatay en 1938. avant de demander son annexion à la Turquie l'année suivante (Yerasimos 1988: 198 sq.). La Syrie, tenue à l'écart de ces négociations, ne voudra jamais reconnaître la cession et l'affaire du Sandjak constituera un contentieux permanent entre les deux pays, opportunément ravivé à chaque occasion. A l'époque où les puissances musulmanes du nord tentent de 21

profiter du dégagement des Grandes puissances pour déborder vers le sud, les révoltes palestiniennes sont en train de façonner l'idée d'unité arabe. Ainsi, l'Irak, qui pensait, avec le Pacte de Saadabad, se dégager de la domination des Grandes puissances en se rapprochant des pays musulmans indépendants, se trouve rapidement en porte-à-faux. Enfin, l'approche de la guerre n'est pas faite pour unifier le comportement des partenaires du Pacte de Saadabad. Si l'opposition entre la Russie et la Grande-Bretagne avait permis au XIxe siècle et à nouveau entre les deux guerres une position de neutralité, le rapprochement de ces deux puissances en vue de s'opposer à une troisième rendait la situation des pays intermédiaires extrêmement précaire. En 1915-1918, la Turquie avait payé très cher la tentative de s'allier à la troisième puissance pour desserrer l'étau des deux premières. Ainsi, elle choisit sans hésitation, dès 1936, la Grande-Bretagne, la plus forte des puissances, ce qui lui permettra de contenir les ambitions russes tout en ne s'opposant pas à l'URSS, de résister aux appels allemands et d'exploiter de la meilleure façon sa position dans la région, recevant des contreparties non négligeables, comme la convention de Montreux de 1936, lui permettant de fortifier les Détroits, le Sandjak d'Alexandrette, ainsi qu'un traité de coopération anglo- franco-turc signé en 1939. En revanche, l'Iran et l'Irak répéteront l'erreur turque de la Première Guerre en s'ouvrant à l'Allemagne pour essayer de contrecarrer les pressions britanniques et russes, ce qui conduira à l'occupation de ces pays pendant la guerre. Le désintéressement proclamé de la Turquie nouvelle par rapport au Moyen-Orient, et notamment le Moyen-Orient arabe, était aussi un corollaire de sa modernisation. En cela aussi elle ne faisait pas bande à part par rapport à ses alliés. Reza Chah aurait aussi voulu, n'était-ce la réaction des mollahs, devenir le président d'une République et Amanullah Han d'Afghanistan poussa les réformes jusqu'à sa déposition en 1929. Mais ce fut la Turquie qui devint un pays laïque et poussa la désislamisation jusqu'à un niveau jamais atteint ni dans un autre pays islamique ni non plus en Turquie après les années 1930. Cela se fit dans un processus idéologique mené en profondeur par l'État qui récusa les racines islamiques pour en

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