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La République khmère

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224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 215
EAN13 : 9782296278028
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La République khmère
(1970-1975)

Le CAMBODGE à L'HARMATTAN - Affaires cambodgiennes (1979-1989) (textes rassemblés par Camille Scalabrino), 255 p. - Cambodge: histoire et enjeux (1945-1985) (textes rassemblés par

- CORREZE

CarDilleScalabrino), 236 p.

Françoise et Alam FOREST, Le Cambodge à deux voix, 206 p. - HAMEL Bernard, Sihanouk et le drame cambodgien. - FOREST Alain, Le Cambodge et la colonisation française: histoire d'une colonisation sans heurts (1896-1920), 554 p. - FOREST Alain, Le culte des génies protecteurs au Cambodge. Analyse et traduction d'un corpus de textes sur les neak ta (coll. « Recherches asiatiques»), 254 p. - FUCHS Paul, Fêtes et cérémonies royales au Cambodge d'hier, 153 p. vol. 1: L'époque classique (XVo-XIXo siècle) (coll. « Recherches asiatiques»), 273 p. - KHING Hoc Dy, Ecrivains et expressions littéraires du Cambodge au XXo siècle (Contribution à l'histoire de la littérature khmère, vol. 2) (coll.« Recherches asiatiques »). - LAMANT Pierre, L'affaire YukantOOr: autopsie d'un scandale colonial (Société française d'Histoire d'Outre-Mer, en diffusion à L'Harmattan», 243 p. - PESCHOUX Christophe, Les nouveaux Khmers rouges 1979-1990,

- KHING

Hoc Dy, Contribution

à l'histoire

de la littérature

khmère,

310 p. - REGAUD Nicolas, Le Cambodge dans la tourmente. Le troisième conflit indochinois, 1978-1991, (L'Harmattan-Fondation pour
les études de défense nationale), 438 p. - THIERRY Solange, Le Cambodge des contes (coll. «Recherches asiatiques »), 295 p. - THIERRY Solange, De la rizière à la forêt: contes khmers (coll. « La légende des mondes »), 254 p. - ROS Chantrabot, La république khmère (1970-1975).

- SIMON-BAROUH Ida, Le Cambodge des Khmers rouges: chronique de la vie quotidienne. Récit de Yi Tan Kim Poo, 314 p. - VANDYKaonn, Cambodge 1940-1991: la politique sans les Cambodgiens.

ROS Chantrabot

La République

khmère

(1970-1975)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1930-5

A mon peuple qui est en train de souffrir Au Cambodge

Avant-propos
Le 18 mars 1970, le prince Norodom Sihanouk fut déchu de sa fonction de chef de l'Etat du Cambodge. Ce fut là un véritable coup d'Etat et l'histoire retient que les principaux artisans en furent le général Lon Nol et le prince Sisowath Sirik-Matak, respectivement président et viceprésident du Conseil des ministres. Le 9 octobre 1970, la République khmère fut proclamée. Le 17 avril 1975, celle-ci expira sous les coups des communistes khmers, les Khmers rouges. Nous connaissons les traits et le résultat de la politique de ces derniers: le génocide de leur propre peuple. Les hommes de la République khmère contribuèrent largement à sa mort. Pour beaucoup de Cambodgiens, le 18 mars 1970 devait ouvrir une ère nouvelle de liberté. Mais, durant cinq années, ce ne furent que séries d'intrigues, de manoeuvres et de luttes intestines pour le pouvoir, qui suscitèrent jusqu'à l'écoeurement et au revirement de ceux qui avaient été les plus ardents partisans de la république, notamment les intellectuels et la jeunesse. Délaissé, oublié, le peuple khmer ne jouit pas davantage qu'avant du droit de décider de son propre sort. Encore une fois, il dut subir avec « fatalité» les bons plaisirs et les folies des dirigeants, ainsi que leurs tragiques conséquences. Cette partie de l'histoire du Cambodge reste encore mal connue et mal comprise. En particulier, l'inconséquence des dirigeants, certaines de leurs premières décisions, la collusion du prince Sihanouk avec les communistes ont occulté dans l'opinion internationale - et brisé pour 5

longtemps dans le pays - ce que traduisait l'établissement d'une république: l'aspiration à davantage de démocratie; la volonté de nombreux Cambodgiens, alors plus ouverts sur le monde, de ne plus être traités en mineurs ou en enfants politiques. Nous ne pouvons reconstituer qu'imparfaitement le déroulement des événements. Hors les reportages et commentaires des journalistes étrangers, les documents écrits et sonores de première main sont désormais difficiles à trouver. Certains acteurs sont encore vivants mais préfèrent se taire, peut-être parce qu'ils n'ont guère à se ~lorifier de leur rôle à cette époque, et parce qu'ils tiennent a préserver leur prestige politIque. D'autres personnes, au contraire, se donnent de l'importance en colportant on-dit et hypothèses alors qu'elles n'ont été au courant de rien. Le présent ouvrage est en grande partie tiré de travaux que j'ai entrepris dès 1973 sous la direction de M. Jacques Vernant et qui ont donné lieu à un mémoire intitulé IRs forces armées nationales khmères (FANK), puis, en 1978, à une thèse de doctorat La République khmère et l'Asie du Sud-Est. Toutefois, je le reconnais volontiers, il est, d'emblée, incomplet, partiel, partial. Je m'efforce de ne parler que de ce que je sais. Je rapporte une histoire en quelque sorte «personnelle », telle que je l'ai vécue et connue; une histoire «de l'intérieur », considérée par le
modeste acteur que je fus

m'attarde davanta~e sur les deux premières années de la république. Ce travaIl n'est, en somme, qu'une contribution; il n'offre qu'une facette de l'histoire... J'ose croire que cet ouvrage qui comporte donc, lui aussi, ses zones d'ombre éclairera cependant le lecteur. La période de la république est partie intégrante de l'histoire contemporaine du Cambodge et faire l'impasse sur elle, comme on le fait trop souvent, conduit peut-etre à se priver d'éléments essentiels à la fois pour comprendre le présent et pour établir des perspectives d'avenir. Tel est, pour ma part, ce que je me suis également efforcé de montrer dans une longue conclusion sur la situation contemporaine de mon pays et, notamment, sur les chances de ce qu'on appelle encore aujourd'hui le «processus de paix ». Houston, Texas, le 25 juin 1992 ROS Chantrabot 6

- ce qui

fait, par exemple, que je

ùs choses relevant de l'esprit Excellent en l'esprit, Sont constituées parl'esprit. Si l'on parle ou agit Avec un esprit souillé, En conséquence, le malheur s'en suit Comme la roue [suit J La trace du boeuf de trait. ùs choses relevant de l'esprit Excellent en l'esprit, Sont constituées par l'esprit. Si l'on parle ou agit Avec un esprit pur, En conséquence, le bonheur s'en suit Comme l'ombre Qui accompagne. Dhammapada (stances 1 et 2)

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Introduction LA FIN D'UNE MONARCHIE
Incontestablement, le prince Sihanouk jouissait de popularité auprès du peuple, et d'une crédibilité assez importante sur le plan international. Aucune autre personnalité khmère n'avait pu se hisser à son niveau, ce à quoi, d'ailleurs, le prince veillait. Son pouvoir semblait se renforcer de jour en jour. Il y eut cependant un moment où cette autorité s'érôda. Les aspirations et l'éducation de la jeunesse, les agissements de l'entourage immédiat du prince, la façon dont les dirigeants géraient les affaires y contribuèrent. Jusqu'en 1962 environ, l'intelligentsia khmère ne se composait que de quelques personnes qui avaient fait leurs études en France. Après cette date, avec la croissance démographique et par la circulation des informations qui l'ouvraient au monde, la jeunesse khmère disposa de quelques moyens de prendre conscience, de réfléchir aux réalités cambodgiennes et de les comparer avec d'autres situations. Contestation et politisation ne lui furent {>lus étrangères, bien qu'elles s'exprimassent encore de mamère bon enfant. En mars 1963, un mercredi, les élèves du lycée Sisowath, invoquant divers prétextes, organisèrent une grande manifestation dans l'enceinte de l'établissement. Cette manifestation se termina en une sorte de meeting politique au cours duquel les meneurs haranguèrent leurs camarades et exposèrent leurs points de vue politique, tout en se reférant à Samdech Euv. Cette manifestation avait duré une journée entière. Son organisation avait été parfaite: preparation de la 9

"masse",division des tâches, définition des objectifs, thèmes à exposer, relations avec les médias... Pour se mettre à l'abri de toutes éventuelles accusations, une délégation de lycéens était même allée porter ses requêtes à l'Assemblée nationale, afin d'y explIquer aussi leurs sentiments. Elle y avait été reçue par le vice-président de l'Assemblée, Heng Yan, qui avait sIgné sur la requête pour signifier qu'il en avait pris connaissance. M. Tep Chhiev Khén~, le directeur de l'Agence khmère de Presse (AKP), ainsI que le directeur le l'hebdomadaire en langue française, La Vérité, avaient également été sollicités comme témoins des bonnes intentions des étudiants. La police n'était pas intervenue. M. Duong Sarin, le proviseur du lycée, avaIt été conspué et assiégé. Le ministre de l'Education nationale, M. Phou Sy Dy, et d'autres intellectuels de sa génération s'étaient alors, en vain, interposés pour calmer les esprits. Cette manifestation créa un grand boum dans les milieux politiques khmers. Le prince Sihanouk était alors en visite officielle en Inde mais, dès son retour et sans attendre, il convoqua un Congrès spécial, à Veal Mén. Tous les protagonistes y furent conviés. Pour plus de sûreté, les élèvesorganisateurs de la manifestation se firent représenter par certains de leurs camarades, enfants de ministres ou de personnalités importantes. Après cela, l'affaire fut classée sans suite. Ce fut là un de ces signes avant-coureurs du malaise de
la jeunesse khmère

d'ailleurs, peu après, suivis par ceux des lycées Preah Yukanthor de Phnom Penh, et de Siem Reap... La situation se tendit encore un peu plus du fait de l'entourage du prince et de son administration. Ceux-ci faisaient de l'exces de zèle et n'hésitaient plus à recourir à l'intimidation voire à la répression policière pour empêcher l'expression des contestations. A partir de 1967, les arrestations se succédèrent. Cette année fut celle de la révolte des paysans de Samlaut contre l'expropriation de leurs terres et contre l'injustice gui leur était ainsi faite. Le 11 septembre 1967, la presse pnvée fut fermée et nationalisée par décision du prince. La liberté d'expression fut ainsi bafouée. Et la peur s'installa, particulièrement chez les jeunes et dans le corps enseignant. Pour leur sécurité, certains professeurs furent contraints de prendre le maquis. 10

- les

jeunes du lycée Sisowath furent

Par exemple, qu'un professeur de littérature khmère s'avisât d'expliquer et d'analyser l'oeuvre classique Turn Teav, de Santhor Moki, il était accusé d'être un élément subversif et un communiste s'il osait alors évoquer les erreurs commises par le roi Réaméa Choeung Prey, l'un des personnages du roman. La police spéciale l'arrêtait alors et le mettait au secret sans enquête nt jugement. Le quotidien en langue khmère Yuvak Mitt, qui avait publié une série d'études littéraires de ce même roman, fut définitivement interdit et ses rédacteurs emprisonnés sans autre forme de procès, par ordre du gouvernement royal. Turn Teav faisait pourtant partie du programme d'enseignement du ministère de l'Education nationale et on devait l'étudier dans les classes de troisième et de première des collèges et lycées... Personnellement, j'etais fiché "rouge", "agitateur" et "subversif", pour avoir mangé avec mes élèves lors d'une journée de la JSRK (Jeunesse socialiste royale khmère). En 1968, pendant les vacances d'été et ayant été ordonné moine selon les usages bouddhiques, je ne pouvais venir assister à l'inauguration, par le pnnce, du collège de Batdoeung. Je demandais alors la permission de m'absenter... mais l'administration menaça de me faire passer en conseil de discipline et de me révoquer parce que j'avais voulu ainsi, prétendait-elle, manifester mon opposition à la eolitique du prince. Ne me sentant plus en sécurité, et par aIlleurs menacé d'être emmené de force par les Khmers rouges, je portai l'affaire devant les responsables du ministère de l'Education nationale. Contrairement à ce que je m'étais ima~né, ils me firent comparaître devant le conseil de discipline et je fus muté dans un collège de Phnom Srâng, dans la province de Kompong Speu qui passait pour une grande base des Khmers rouges! Mon cas ne fut pas unique. J'eus même la chance de n'avoir pas été purement et simplement arrêté, chance que beaucoup d'autres ne connurent pas. Bien que l'atmosphère de répression se fît de jour en jour plus étouffante, cela ne mit un terme ni aux cOgitations ni aux rumeurs, elles aussi de plus en plus affolantes. La publicité malsaine dont était l'objet la belle-famille du prince et ses proches collaborateurs n arrangeait {'as les choses. On eût dIt que la sphère du pouvoir se mOUVaIt ans d l'inconscience de la situation exacte du pays. Elle paraissait
1 - Cf. Khing Hoe Dy, Ecrivains et expressions littéraire du Cambodge au XXo siècle (Contribution à l'histoire de la littérature khmère, vol. 2), Paris, L'Harmattan, 1993, p. 1-13.

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en tout cas ignorer que le peuple khmer adore consommer et colporter toutes les rumeurs de la rue. Au sommet, personne ne semblait chercher à comprendre, personne ne semblait se sentir concerné. Se croyant intouchable, le régime se contentait de procéder à d'uréalistes réformes soidisant pour répondre aux aspirations du J?euple. L'une de ces aspirations concernaIt la lutte contre la corruption. Celle-ci avait toujours été et demeurait une sorte d'institution nationale. Aucune mesure draconienne ne fut prise. Certains responsables de la corruption se voyaient même promus à d'importants postes, comme en guise de récompense. Ce qui ne faisait qu'alimenter un peu plus les rumeurs, le désespoir, la colère des ~ens et de la jeunesse en particulier. Les adversaires du régIme ne manquaient évidemment pas de sauter sur l'occasion et de l'exploiter à leur avantage. En dépit des efforts d'une police dévouée, dirigée par son beau-frere, le colonel Oum Manorine, le prince perdait chaque jour de son prestige, en même temps qu'il était, donc, dans l'incapacité d'enrayer la crise économique provoquée par la corruption, la contrebande et, de manière générale, par la mauvaise gestion des affaires de l'Etat. Les crises gouvernementales se succédaient les unes aux autres. Pendant ce temps, le déficit budgétaire au~entait: il passa de 400 millions de riels en 1968 à 465 mIllions en 1969mais il devait dépasser le milliard de riels en 1970 pour un budget de 9,8 milliards2. Depuis 1967, les comptes économiques nationaux n'étaient plus établis afin de ne pas alerter davantage les opinions. Un dernier expédient fut élaboré: l'ouverture de salles de jeux. Peut-être entendait-on imiter ainsi l'Etat du Nevada, aux Etats-Unis, qui vivait seulement de ses villescasinos de Las Vegas, Laughlin, Lake Taho?... La décision fut donc prise, en 1969, d'ouvrir un grand casino à Phnom Penh, dans le complexe hôtellier Cambodiana - encore inachevé ., et d'autres à Kep, au Bokor et à Sihanoukville. Un groupe de Chinois de Macao, associé à des princes, telle prince Norodom Chantarangsey, et à de hauts mandarins, se chargea de leur organisation et de leur gestion, en contrepartie d'une redevance quotidienne à l'Etat de 1.250.000 riels (soit 25.000 $US). Les bénéfices réels des jeux oscillèrent, dès les premiers mois, entre
2 - Charles Meyer, Derrière le sourire khmer, Paris, Plon, 1971, p. 284.
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150.000et 200.000 $US, pour se stabiliser plus tard aux environs de 80.000 $US par jour3. Mais l'émotion fut encore plus grande, dans l'opinion populaire, quand celle-ci réalisa, à partir de 1968, que le pnnce se consacrait presqu'entièrement au tournage de films dont lui et la princesse Monique étaient les principaux acteurs. Parallèlement à ces affaires intérieures, la présence de forces armées communistes vietnamiennes sur le territoire national alourdissait le climat. Des siècles s'étaient écoulés, mais les Khmers ne parvenaient pas encore à oublier les humiliations et les atrocités que, dans l'histoire, les Vietnamiens leur avaient infligées. Ils ne se résolvaient pas non plus à la perte du Kampuchea Krom4. Et, aux yeux de tous, pactiser avec le Vietnam équivalait à une trahison. Ainsi, tous les éléments de la conjoncture se retournaient contre la personne du prince Sihanouk. L'atmosphère était vraiment celle d'une fin de règne. Mais si ses «fidèles serviteurs» réussirent en fin de compte à le déchoir de son rôle de chef de l'Etat du Cambod~e, ce ne fut pas parce qu'ils étaient forts, capables ou intellIgents. Tout se passa comme si Norodom Sihanouk avait été lui-même l'instIgateur de sa propre perte. Peut-être le fut-il par excès d'optimisme ou de confiance en sa supériorité? En tous cas, peut-être par manque de conseillers avertis, peut-être par erreur d'analyse, ce fut Sihanouk qui leur abandonna sa fonction de chef de l'Etat et leur offrit tous les pouvoirs. Ainsi s'acheva la monarchie.

3 - Ibid.

4 - En gros, la Cochinchine, autrefois territoire khmer. 13

Partie I

Institutions

et réalités politiques

Chapitre 1 LE 18 MARS 1970
Après le XXVlIIo Congrès national du 27 décembre 1969, le cabinet du chef de l'Etat annonça le prochain départ de celui-ci pour la France où il devait aller se faire soigner. La date prévue pour ce départ était fixée à la fin du mois de février 1970. Le 5 janvier 1970, alors que le prince était hospitalisé au centre médico-chirurgical Calmette, l'on communiqua qu'il en sortirait dans l'après-midi, vers 16 heures. A l'heure exacte, une escorte princière sortit de l'hôpital, mais sans le prince. Dans la soiree, vers 20 heures, une seconde sortie fut simulée. A 23 heures, la princesse Monique quitta Calmette, dans la discrétion, sans escorte... et touJours sans le prince. Tout ceci se passa dans le plus ~rand calme. Aux dITes de ceux qw habitaient alors le palais princier de Chamcar Môn et qui assuraient la sécurité de la princesse Monique, celle-ci était rentrée à Chamcar Môn pour faire des valises. 11y eut grand remue-ménage. Des objets de grande valeur furent emballés. Le lendemain, le 6 février, le prince quitta à son tour l'hôpital. Mais l'escorte se dirigea directement vers le palais royal où, dans le Prasat Khémarin, le prince reçut le Chay Yantor (la bénédiction) des deux Samdech Sangha Reach1. Ensuite, sans même faire un détour par le palais princier de Chamcar Môn, le convoi prit directement la direction de l'aéroport de Pochentong.
1

dhisme theravâda

était composé de deux ordres: l'ordre Thommayut, élitiste et passant pour une création de la monarchie, l'ordre Mahanikay, d'essence plus populaire.

- Les

supérieurs

des moines

des deux ordres

monastiques.

Le boud-

cambodgien

17

Un tel départ, sans tambours ni trom:eettes, ne ressemblait guère a ce qui se pratiquait en pareIlles occasions. La population n'avait pas eté avertie; à plus forte raison ne connaissait-elle point la cause de ce départ précipité. Celui-ci ressemblait à une fuite. D'autant que certains observateurs rapportèrent que, durant son séjour en France, le chef de l'Etat était tenu dans l'ignorance de ce qui se tramait à Phnom Penh; qu'il oubliait chaque jour davantage les réalités du pays; qu'il régnait déjà, dans son entourage, un climat de cour en exil. Les événements qui menèrent à sa destitution débutèrent le 8 mars 1970 dans la province frontalière de Svay Rieng. Ce jour-là, les populations de Svay Rieng-ville et des bourgades de Chantréa, de Kompong Rau, de Rumdol et de Romeas Hèk manifestèrent simultanément contre la présence de troupes nord-vietnamiennes et vietcongs à l'intérieur du territoire khmer. En effet, dans cette région, les habitants ressentaient plus vivement combien ces troupes commençaient déjà à faire la loi dans un pays qui n'était {Jas le leur. Ces occupants, « amis» selon l'expressIOn habituelle du prince, Imposaient aux Cambodgiens des restrictions de circulation; ils réquisitionnaient des charrettes et des hommes pour leurs transports et, en certains secteurs, ils auraient même imposé une administration tracassière, pour ne pas dire coloniale. Ces pratiques des Nord-Vietnamiens et Vietcongs n'étaient ignorées de personne. Depuis des années, dans tous les milieux populaires, on en parlait. Sihanouk luimême avait dû dénoncer, et à plusieurs reprises, l'occupation par les Vietnamiens des régions frontalières. Ainsi, à l'ouverture de la seconde session de l'année parlementaire 1968-1969 avait-il déclaré: «De la part des Rouges, nous ne sommes pas mieux traités puisque, après avoir déclaré reconnaître et respecter nos frontières, ils ne cessent cependant de violer nos régions frontalières »2. De plus, les années 1966-1970avaient été marquées par une véritable campagne dirigée contre les communistes de l'intérieur mais aussi contre la Chine, le Nord-Vietnam et le Vietcong. A ce propos, Sihanouk avait multiplié les discours et les conférences de presse. Ainsi, au début de 1970, l'opinion nationale était-elle
2 - AKP (Agence khmère de Presse), 21 mai 1969. 18

déjà préparée contre une éventuelle «invasion vietnamienne », ainsi d'ailleurs que pour une ouverture en direction des Etats-Unis. ~'

Le 11 mars 1970,une grande manifestation fut organisée dans la capitale, pour donner suite à celle de Svay Rieng. On ne peut pas dire que cette manifestation fut tout à fait spontanee. Des ordres parvinrent d'« en-haut» à chaque responsable d'établissement scolaire, de ministère et d'entreprise. Mais, quoique tout le monde fût très content parce qu'on ne travaillerait pas, beaucoup ne savaient pas exactement ce qu'ils devaIent faire. Les élèves, par exemple, ne s'interrogerent pas et se contentèrent de suivre le cortège. Ce jour-là, l'Assemblée était en train de débattre du cas du colonel Oum Manorine, secrétaire de la Défense en surface, du colonel Sosthène Fernandez, secrétaire à la Sécurité, et de M. Kéo San, vice-président de l'Assemblée nationale, tous trois impliqués dans une affaire de contrebande. Le 3 février precédent, ils avaient été pris en flagrant délit de contrebande de tissus de Hong-Kong, représentant quelque 3,5 millions de riels. De bonne heure, donc, chacun s'était rassemblé dans son établissement respectif et avait commencé à confectionner des banderoles portant des slogans contre les NordVietnamiens et les Vietcongs. Ensuite, des cortèges de milliers d'étudiants se dirigèrent et convergèrent vers l'Assemblée, brandissant les banderoles et scandant, en khmer, en français et en anglais: «A bas les VietcongsNord-Vietnamiens! », «Vietcong, go home! », «Cambodia is not Viet-Minh'sland! », etc. Après avoir été reçus à l'Assemblée nationale, les manifestants marchèrent ensuite sur les ambassades de la République démocratique du Vietnam et du Gouvernement révolutionnaire provIsoire (GRP) du Sud-Vietnam. La colère s'étant enflée, les ambassades furent mises à sac. « Respectant» l'expression du sentiment populaire, le «gouvernement de sauvetage» du général Lon No13adressa à Hanoï et au FNL (Front national de Libération du Sud3 - Le gouvernement ainsi aepelé avait été formé le 14 août 1969, pour faire face à l'urgence d'une SItuation jugée alors extrêmement grave par le prince Sihanouk. Voir en annexe 1, la composition de ce gouvernement.

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Vietnam), le 13 mars 1970, une note comminatoire par laquelle il les enjoignait de retirer toutes leurs troupes du terntoire khmer, et ce dans les quarante-huit heures, c'est-àdire avant le 15 mars 1970. Cependant, de Paris, le prince Sihanouk, encore chef de l'Etat, condamna ces manifestations, les qualifiant de pro-américaines. Devant ce qui paraissait être un malentendu, le général Lon Nol, avec l'approbation de la reine Sisowath Kossamak, mère de Sihanouk, proposa l'envoi immédiat à Moscou - où le prince devait se rendre - du prince Norodom Kantol, representant de la reine, et de M. Yèm Sambaur, second vice-président du Conseil des ministres. Au nom du ~ouvernement, ces deux personnes devaient informer le pnnce de l'état des choses et l'éclairer sur les décisions prises. Mais ce dernier fit connaître qu'il ne les recevrait pas et que leur voyage était donc inutile. Le ~ouvernement continua néanmoins, jusqu'au 17 mars, à lm câbler quotidiennement un compte rendu des événements. C'est que la colère du peuple ne se dissipait pas. Au contraire, elle allait en s'enflant. La jeunesse, en particulier, était à présent chauffée à blanc. Le 16 mars, dans la matinée, une nouvelle manifestation monstre s'était déroulée devant l'Assemblée nationale, pour demander la mise en accusation des personnalités civiles et militaires responsables de connivences avec les communistes vietnamiens. A cette occasion, des représentants de toutes les catégories sociales lurent motions et doléances en forme de réquisitoires. Des tracts dénonçant et condamnant la princesse Monique, sa famille et l'entourage du prince CIrculaient dans la foule et recueillaient une large approbation. Toutefois quand, soudain, un groupe de quelques personnes, dont M. Ho Hav, professeur de Sciences physiques au lycée Sisowath - que j'avais reconnu -, lança et voulut distribuer des tracts accusant le prince d'être un traître et de vendre le Cambodge aux communistes vietnamiens, le foule réagit très violemment. Elle les attrapa, les frappa et voulut même les lyncher. Des policiers ou des militaires en civil intervinrent, les sauvèrent de justesse et les évacuèrent dans des voitures. Députés et conseillers du royaume se réunirent alors en séance spéciale plénière pour examiner les problèmes. Bien qu'on pût suivre leurs discussions du dehors, grâce à des hauts-parleurs, les manifestants se dispersèrent: il ne resta presque plus personne pour les écouter. 20

Certains députés, à commencer par M. Trinh Hoanh, homme de confiance du prince Sisowath Sirik-Matak, commencèrent déjà à critiquer le prince, sans le nommer, et son épouse. Leurs dénonciations tournaient autour de la corruption, de la contrebande, et du fait qu'autoriser le stationnement des troupes nord-vietnamiennes et vietcongs sur le territoire était une « trahison ». Ce midi du 16 mars, le débat battait son plein, avec tumulte, mais, dehors, tout était redevenu paisible. Comme il faisait très chaud en cette saison, personne ne s'attardait pour suivre les discussions. Seul un petit nombre, peut-être des policiers en civil, écoutait encore, à l'ombre des Doeurm Ampil (tamariniers), face à l'Assemblée. Au sud, devant la pagode Vat Botum Vadey, stationnait une section de militaires en uniforme. Vers midi trente, quand les accusations et critiques contre Sihanouk se firent plus acerbes et virulentes, le micro fut coupé et la séance continua à huis-clos. En ce jour, l'homme de la rue ne réalisait pas que des événements déterminants étaient en train de se produire, que l'histoire du Cambodge prenait un nouveau cap. A la fin de la journée, les députés et conseillers du royaume, décidèrent d'ajourner la séance. Il n'avaient pas encore osé, semble-t-il, franchir le pas et prononcer la sentence : la destitution du prince Sihanouk. La radio nationale ne mentionna rien à ce sujet; elle s'attarda seulement, sans donner beaucoup de détails, sur la manifestation de la matinée. Pour le prince Sihanouk, rien n'était encore irréversible. S'il l'avait voulu et si, au lieu de s'envoler vers Moscou et Pékin, il était retourné au Cambodge, il aurait pu reprendre le pouvoir, en position de force même. Les rumeurs de son imminent retour alimentaient les conversations. On racontait, par exemple, qu'il allait atterrir à telle date à Siemreap et que le gouvernement de Lon Nol avait envoyé des troupes pour l'attendre à l'aéroport. De proches fidèles se preparerent alors à aller l'y accueillir mais, arrivés à Kompong Thom-ville, la nouvelle fut formellement démentie et ils durent rebrousser chemin... Le mardi 17 mars 1970, toute effervescence paraissait être retombée. Aucun signe anormal ne troubla la population qui vaquait à ses occupations journalières. Cependant, à la fin de la journée, des patrouilles militaires, avec blindés et transports de troupes, sillonnèrent les artères de la capitale. D'autres prirent position autour du palais princier 21

de Chamcar Môn, aux environs de l'Assemblée nationale et de la présidence du Conseil des ministres. Plusieurs membres de la famille royale et fidèles collaborateurs du prince, se jugeant en insécurité, allèrent se réfugier au palaIs royal, auprès de la reine. Le même soir, dans un message radio-diffusé, le général Lon Nol annonça l'arrestation du colonel Oum Manorine, secrétaire d'Etat à la Défense en surface - qui disposait d'un effectif très important de gardes provinciaux et du commandant Bour Hol, patron de la police municipale de Phnom Penh. Enfin, le mercredi 18mars 1970arriva. A 9 heures, l'Assemblée et le Conseil du royaume se réunirent de nouveau en Congrès, à huis-clos. Le simple mortel ne connaissait rien de l'ordre du jour. Dehors, devant l'Assemblée et tout autour, régnait toujours un calme plat. Les hauts-parleurs étaient demeurés muets depuis l'avantveille. J'avais cependant pu noter la présence de quelques groupes militaires, des parachutistes, un peu plus loin, aux abords de la pagode Vat Botum Vadey et de la salle de conférences Chakdomuk - par la suite, j'ai su que ces parachutistes, au nombre d'un bataillon, étaient venus de la caserne de Pochentong et étaient placés sous le commandement direct du colonel Séng-Sun Thay4. La police, elle, était complètement absente. Pourtant, à 13 h 30, le Parlement vota, à l'unanimité, la déposition du prince Sihanouk en tant que chef de l'Etat. Cette nouvelle ne fut communiquée par la radio nationale que dans la soirée, vers 18 heures. Elle ne souleva ni indignatIon, ni émotion, ni attroupement quelconque de la population. Bien que certains mouvements de trou:ees et de blindés eussent pu l'alerter, celle-ci demeura indIfférente. Comme si de rien n'était, la radio continua normalement son programme: pas de modification, pas d'interruption, encore moins de musique militaire. Si l'on décela quelque chose, ce furent surtout les signes d'un soulagement. Les intellectuels, le corps enseignant et la jeunesse crurent revivre la Révolution française de 1789. Ils pensaient vivre le commencement d'une nouvelle ère de liberté, de justice, de démocratie et de prospérité. L'avenir du Cambodge ne pouvait être que serein sous un régime républicain qui exprimait à leurs yeux l'aspiration
4 - Celui-ci était le principal coordinateur tactique et stratégique.

-

des forces armées sur les plans

22