//img.uscri.be/pth/36332fe5a54ba8c2bb8d115fb2191c2b0541e280
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La tauromachie, art et littérature

160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 91
EAN13 : 9782296211612
Signaler un abus

LA TAUROMACHIE

COLLECTION RECIFS

Recherche

études comparatistes francophones de la Sorbonne Nouvelle

et

ibéro-

Collection dirigée par Daniel-Henri Pageaux Volurnes parus:
Quinze études autour de« El Siglo de las Luces », de Alejo Carpentier Images et mythes d'Haïti ,(Carpentier, Césaire, Dadié) Espagne et Algérie au xx siècle, contacts et création littèraire. Cuba, nouvelles et contes d'aujourd'hui, (Sélection, traduction et notes de Liliane Hasson) Deux siècles de relations hispano-françaises. De Commynes à M~ d'Aulnoy.

Ouvrage subventionné par le Conseil scientifique de la Sorbonne Nouvelle-Paris III

LA TAUROMACIllE
ART ET LITfÉRATURE

ÉTUDES RECUEILLIES ET PRÉFACÉES PAR FRANÇOIS ZUMBIEHL AVEC UNE POSTFACE DE FLORENCE DELAY

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990.
ISBN: 2-7384-0685-8

Avant-propos

François

ZUMBIEHL

La tradition éclairée formule en Espagne, surtout à partir du XVIIIe iècle, de puissantes réserves à l'égard de la s corrida. La thèse communément développée, depuis Jovellanos jusqu'à la Génération de 98, et encore de nos jours, est qu'un tel spectacle contrevient aux exigences de la modernité. Sans même parler de son caractère sanglant, il est un pernicieux gaspillage des énergies populaires, lesquelles feraient bien mieux de s'employer au progrès de la société. Il faut toutes les séductions de Belmonte pour que cette sévérité devienne simplement de la mauvaise conscience chez un Perez de Ayala, intellectuellement déchiré entre l'évidence de l'émotion et la réprobation obligée. On mesure par là l'audace des écrivains et artistes de 27. Regroupés autour du torero mécène et dramaturge, Sanchez Mejias, ayant à leur tête Lorca et Bergamin, ils retournent avec une ferveur insolente aux sources de l'inspiration populaire andalouse dont les expressions les plus vives et les plus universelles sont, à les en croire, le flamenco et le toreo. Ils affirment du même coup que la richesse suggestive d'un art ou d'une fête ne doit strictement rien à de prétendues visées morales. Bergamin, 7

en particulier, refuse de condamner la tauromachie au nom des bonnes mœurs, ou de voir en elle on ne sait quelle célébration de l'héroïsme. Elle est en deçà du bien et du mal, n'étant rien d'autre que le jaillissement pur et le condensé artistique de la vie. Ce cheminement - relativement souterrain et scrupuleux - de l'admiration chez les intellectuels espagnols contraste avec l'approche des étrangers. Pour ces derniers, ils s'agit d'abord, et presque toujours, d'un coup de foudre. Ils se sentent immergés dans un monde dont la réalité n'est plus émoussée ni filtrée, où le courage et l'art naissent de l'instinct, et où la vie regarde la mort en face. Il leur faut surmonter la joie fascinée de ce premier regard pour percevoir la complexité, ou même la fragilité de l'art tauromachique. Comme tout aficionado qui se respecte, ces écrivains venus d'ailleurs considèrent la corrida les yeux bien ouverts, mais sans voyeurisme. Si, par exemple, Hemingway laisse encore percer dans Mort dans l'après-midi une gourmandise de journaliste pour le détail scabreux un cheval s'empêtrant dans ses viscères, la blessure d'un torero découvrant la blancheur de son fémur -, il Y renonce bien vite pour se porter sur l'essentiel, la dignité de la mort acceptée et donnée par l'homme en connaissance de cause, la sérénité de l'artiste conjurant la violence. Ce respect du spectateur pour les acteurs d'un drame qui n'est pas seulement une représentation, Michel Leiris l'exige, comme on sait, de la littérature en tant que telle, à moins que celle-ci n'intègre réellement dans sa démarche la part de risque inhérente aux vicissitudes de la quête du vrai. La tauromachie n'intéresse pas Leiris par ce qu'elle étale au grand jour, et qui s'apparenterait précisément à une mauvaise littérature -le sang, l'anneau solaire de l'arène, le triomphe sur la brute noire - mais par ce que laisse entrevoir l'émergence d'une beauté déchirante sur fond de peur et de meurtre. La réussite plastique d'une passe, marquée par la sensation de lenteur maîtrisée qui s'en dégage, se situe à la frontière de l'improbable. Nulle expression esthétique n'est aussi profondément humaine, 8

en tirant ainsi son pouvoir de séduction de sa précarité. Cette beauté est si prenante qu'elle fait oublier la mort; mais elle n'est prenante - et en quelque sorte innocentée - que parce qu'elle distille l'illusion lumineuse d'une perfection éphémère et la mélancolie inexorable de la défaite, le temps qui tout efface ayant le dernier mot. Tel est sans doute le secret partagé que la corrida moderne suggère à ceux qui s'en approchent sans répugnance. Au-delà, chacun peut y chercher une réponse à une interrogation plus intime: un syncrétisme immédiat comblant le corps et le cœur chez Montherlant; chez Leiris, l'instant où la création complice des deux partenaires s'arrache à la pesanteur et à l'angoisse; la fusion des forces et de formes vitales, concentrées dans un cercle de silhouettes ou dans un magma de couleurs, chez Picasso... Et la cruauté? Le débat est impossible à éluder, ni à trancher d'ailleurs. Les arguments inutilement ressassés ne parviennent pas à modifier les sensibilités existentielles des personnes et des peuples. Il est des sociétés où la mort est obscène. Tout au plus peut-on y sacrifier un animal dans un passe-temps individuel, ou circonscrit à un petit groupe, dont les motivations alimentaires masquent le caractère ludique. Celles-là admettent difficilement que d'autres tentent d'exorciser la mort par le faste d'un rituel et d'un spectacle collectif. Or, la corrida, qu'on y adhère ou non, constitue une démarche de purification comparable à celle de la tragédie grecque, fondée cette fois non sur le verbe, mais sur le développement d'un dialogue chorégraphique qui prend le pas sur tout le reste, sans cela insupportable au regard. Réactionnaire, ce spectacle? Voire. Là encore la réponse est plutôt d'ordre culturel qu'idéologique. Lorsque les règles de la tauromachie se fixent à la fin du XVIIIe

siècle, elles consacrent « la prise du pouvoir» de la plèbe.
Les hommes à pied, habiles à manier la cape, deviennent alors les protagonistes d'un jeu qui a fini par lasser la monarchie bourbonienne et l'aristocratie à cheval. Il se produit une complète inversion des rôles, puisque le cavalier, juché sur une pauvre rossinante - aujourd'hui un 9

lourd percheron fortement caparaçonné - accomplit la tâche ingrate. La fascination qu'éprouve Goya pour cette tauromachie contemporaine de la Révolution lui permet d'en rendre avec une force inégalée l'exubérance populaire. Ni lui, ni ses successeurs en afici6n qu'on retrouve
dans cet ouvrage - Garcia Lorca, Bergamin, Hemingway, Leiris et quelques autres - ne se sentent coupables d'obscurantisme. Ils ont plutôt le sentiment de retrouver, dans une incarnation nouvelle et lumineuse, l'itinéraire perpétuel des obsessions et des légendes méditerranéennes, dont le sens ultime est que la vie et la beauté ne méritent d'être célébrées que lorsqu'elles émergent du labyrinthe.

10

Typologie du spectateur taurin
Fernando SAVATER

(traduit par François Zumbiehl)

Au premier chapitre de la première partie de sa Tauromachie, Pepe Hillo fait une observation sévère:
« Le comportement insensé et démesuré de la populace dans les courses de taureaux fait clairement obstacle à la réussite des toreros, lesquels sont en butte aux injures obscènes et grossières, aux éclats de voix, et à tous les excès provoqués par l'ivresse. »

Ainsi donc l'exigence d'une attitude décente et respectueuse aux arènes s'exprime relativement tôt, presque aussi tôt que la tendance à se livrer aux débordements. Sans doute l'idée d'un public respectueux est-elle une invention récente et un signe de modernité. Elle correspond à une
sacralisation liturgique de l'art

-

de là le fait d'assister

à

une représentation dans « un silence religieux» -, mais à une sacralisation de type protestant, intimiste, intériorisé. Le silence religieux indique que l'on se concentre et que l'on se fixe sur ce qui se produit sur la scène ou dans l'arène. En se concentrant sur sa propre subjectivité, le spectateur s'abstrait de la communication avec les autres, c'est-à-dire de la fête. Le fait de tutoyer le dieu interdit d'accepter la 11

médiation participative de la collectivité des fidèles; en se fixant sur un seul point, on renonce à l'écoute d'autres réponses, aux marques d'exaltation ou d'abattement qui se manifestent autour de soi; cela revient à affirmer que seule la conscience autonome peut juger de la qualité de ce qui s'offre à son regard, et doit pour autant se garder des influences externes. Certaines formes de religiosité ont exclu un tel isolement de la part du spectateur, et en tout cas les manifestations artistiques les plus populaires l'ont ignoré au moins jusqu'au romantisme: ce ne fut certes pas un silence religieux ni une assemblée de spectateurs méditant en leur for intérieur qui présidèrent aux tragédies grecques ou shakespeariennes, ni aux opéras de Mozart, ni aux faenas de Pedro Romero. Revenons aux reproches de Pepe Hillo. Il affirme que la populace se livre à tous les excès et débordements inspirés par la seule ivresse. Cette ivresse peut être, bien entendu, au sens littéral, la conséquence de la beuverie, mais elle peut aussi indiquer une ivresse différente, incommunicable, celle qui est propre au spectateur taurin. Et on voit facilement comment la première, produite par le vin, peut se métamorphoser dans l'autre, l'ivresse du toreo, dans les fêtes où elles ont également droit de cité, par exemple, les sanfermines de Pampelune. De la même façon, certains après-midi glorieux de bon toreo font naître l'impérieuse nécessité de s'apaiser l'âme avec la bière la plus ordinaire. Le spectateur taurin est donc plus ou moins toujours ivre, et la corrida elle-même, du début jusqu'à la fin, intoxique et tourne la tête. Elle produit chez certains une ivresse joyeuse, et chez d'autres une ivresse agressive; les uns se font coulants et les autres s'aigrissent. C'est sans doute à cause de l'ivresse que le peuple - plus ou moins bas, c'est selon les jours - insulte les toreros, fait du scandale et lance des coussins, comme le lui reprochait Pepe Hillo ; mais ne nous leurrons pas: un monumental délire peut également affleurer sur le visage lointain du président et lui inspirer des décisions fantaisistes, ou bien saisir l'observateur apollinien qui se recueille avec une sorte d'onction religieuse pendant la faena. Ainsi que le disait Hegel du 12

règne de l'esprit, la tauromachie est une orgie permanente dans laquelle aucun de ses participants ne peut rester sobre. Aucun: pas même le torero ni le taureau. Mais ceci est une autre histoire. L'auteur de la Tauromachie en appelle à l'Autorité pour maintenir l'ordre dans les arènes, c'est-à-dire pour que les spectateurs tendent à intérioriser leur ivresse et ne distraient pas le torero et le taureau de la leur. C'est, sans doute, une constante de la fête que cette lutte entre ceux qui veulent que seule s'extériorise l'ivresse du couple protagoniste, et que les autres se recueillent en elle (ou intériorisent la faena en eux-mêmes), et la tendance populaire à se laisser aller à des débordements et à passer la mesure. Il est par ailleurs difficile de savoir si le public de jadis était plus bruyant et plus désordonné dans ses réactions que celui d'aujourd'hui. Un témoin digne de foi (Bergamin dans La mUsica callada dei toreo) affirme que les manifestations du public actuel sont plus fortes et plus intempestives qu'auparavant. C'est une opinion qu'il faut prendre en considération, surtout lorsqu'on sait que

Bergamin en matière taurine est aux antipodes du « vieil
aficionado» pour lequel c'était toujours mieux avant. Quoi qu'il en soit, il est difficile de généraliser, car chaque arène est différente; rien de commun entre celle de Las Ventas, maniaque du règlement, qui est une arène où les critiques ont la part plus belle que les toreros, où le plus important est de ne pas être le pigeon (obsession qui constitue d'ailleurs une des façons les plus expédientes de devenir délibérément idiot), et les arènes simplettes et complaisantes pour touristes de la Costa deI Sol. Il n'est pas inintéressant de constater cette influence de l'arène sur la psychologie collective du public. Chaque arène favorise un type particulier d'ivresse. Au fond, la plupart d'entre elles sont plus fortes que leurs locataires, excepté lorsque ceux-ci, abonnés depuis de longues années, sont arrivés à incarner l'esprit de l'arène en question. De manière générale, la seule chose qu'on puisse affirmer, c'est qu'autrefois le comportement« déréglé» du public était un pur produit de l'ivresse, alors qu'aujourd'hui il s'a~it plutôt 13

d'ivresse idéologique, d'instinct justicier, chargé d'arguties, alimenté par des experts en règlement, de courageux pourfendeurs de corruptions occultes. Jadis on aspirait au tumulte; à présent on aspire à la révolte, à l'algarade revendicatrice. Est-ce une perte ou un gain en capacité festive, et surtout en spontanéité subversive? Je pose simplement la question. Les recommandations de Pepe HiIlo que nous sommes en train de commenter ne relèvent pas tant d'une préoccupation policière de loi et d'ordre dans l'arène que du souci plus compréhensible de protéger le torero. En effet, il ne fait aucun doute que le matador est l'objet de graves menaces de la part du public, des menaces non négligeables et qui s'ajoutent à celles que fait planer sur lui le taureau. Le triomphe du torero est une nécessité pour le public de l'arène, mais ce dernier n'en est pas moins disposé à faire respecter les droits du taureau autant que besoin est, afin qu'une telle victoire s'accomplisse selon les règles ou à défaut la tragédie qui lui confère son prestige. Les débordements du public enivré font partie intégrante du danger que le torero se doit d'affronter dans l'arène, et c'est pourquoi il est tout à fait différent de toréer en solitaire ou à la Maestranza. En fin de compte, c'est le public lui-même qui lance un taureau sur le torero pour voir ce qui se passe, et comment cela se passe. Et, pris par l'ivresse de la fête, le public peut se retourner contre le torero et le prendre à partie, poussé peut-être par la vénération ou la tendresse. Il est clair par conséquent que le risque encouru par le torero est plus grand qu'il n'y paraît, car il est doublement exposé: d'une part il affronte l'encorné, et de l'autre il est à la merci de la masse enivrée. Et il est sans doute plus facile de manœuvrer le taureau que le public; il est plus facile de s'esquiver après s'être exposé à la charge de la bête que d'échapper à l'adoration brutale et agressive de la foule. La Tauromachie comporte l'ensemble des règles qu'un torero prétend imposer aux courses de taureaux: par le plus élémentaire instinct de conservation, il s'appuie sur elles pour s'efforcer d'endiguer, avec le soutien de l'Autorité, les assauts d'un

14

enthousiasme dangereux et la redoutable déception dont il peut être la victime. Cette déception est, à mon sens, la pire menace qui plane sur le matador quand il foule le sable de l'arène. C'est que le public taurin est par essence en proie à la frustration. On ne comprend rien au caractère particulier de cette fête, ni à la signification profondément humaine et pathétique de la corrida si on perd de vue la déception typique de l'aficionado, une déception non conjoncturelle, mais essentielle, endémique. Cela n'empêche pas, bien au contraire, l'extase occasionnelle, l'attente et la joie qui font partie de la fête dans les couplets traditionnels comme dans la réalité vécue; elles constituent l'arrière-fond excitant de cette fragile splendeur. Mais de cette frustration fondamentale peut naître l'aspect le plus négatif de l'ivresse taurine et les débordements les plus agressifsde la part de ce « bas peuple », selon l'expression restrictive de Pepe Hillo. Pour analyser le spectateur taurin, il convient d'ausculter cette frustration et d'essayer d'en découvrir les racines. En premier lieu, on remarque qu'une manifestation aussi dépressive est un indice de qualité, d'authenticité, qui permet de faire la véritable différence entre le curieux, le touriste d'un jour, et l'aficionado. De même que rien de fondamental dans l'existence -l'amour ou la sagesse par exemple - ne peut nous faire accéder à la joie légitime sans nous faire passer par la souffrance -, de même on ne saurait appeler afici6n taurine, une passion dans laquelle la mélancolie ne serait pas l'ingrédient primordial. Comme l'a dit superbement Shakespeare, nous sommes faits avec la même trame que les songes. Or, la passion du véritable spectateur taurin se tisse avec les mêmes fils que la nostalgie et la désespérance, matières qui d'ailleurs ne sont absentes de la texture d'aucun rêve. Et pourtant, je le répète, une telle composition conserve tout son pouvoir d'extase et de jouissance. Pour dire les choses simplement, le fait est que l'aficionado a déjà contemplé la Faena, unique, éternelle, et, comme il l'a déjà vue, il ne saurait la revoir. Grâce à son souvenir de la Faena éternelle, il peut jouir agréablement 15

des faenas contingentes qui se produisent dans les arènes, en pratiquant l'anamnèse d'une réalité irrécupérable. La Faena absente lui permet de savourer et de juger les faenas présentes, justifie son plaisir ou son ennui selon un barème définitif et sans appel, un barème ancré dans son intuition. Quant à Elle, elle reste perdue pour toujours, enfuie au pays du Jamais plus, d'où elle se contente de guider son afici6n. Comme il est banal de le rappeler, la Faena éternelle n'est pas de ce monde, même si elle impose sa domination sur ce monde. C'est pourquoi on ne peut reprocher au véritable aficionado d'être dogmatique, exclusif et intolérant. Certains sont de bonne composition et témoignent de l'intérêt pour la coiffure d'une voisine, pour le fringant galop des mules, rient de la merveilleuse rapidité avec laquelle se vide le couloir, lorsqu'y saute le taureau, ou suivent avec préoccupation les péripéties lamentables d'un espontaneo. Mais en ce qui concerne la Faena éternelle, il ne peut faire la moindre concession, car il y va de sa passion intime, de son existence d'aficionado. On prend plaisir à une corrida amène, on apprécie le style d'un débutant, une série de bonnes naturelles, une grande estocade; bref, on trouve normal d'assister à des corridas parce qu'on a vu la Faena éternelle; et en même temps on sait que ni la corrida'amène, ni le débutant qui promet, ni les naturelles, ni l'estocade ne sont la Faena éternelle, car elle est perdue pour toujours, inoubliable et disparue. Bien entendu, il serait tout à fait réducteur de penser qu'autrefois on toréait mieux, ou qu'on idéalise une faena passée, et que par comparaison on dédaigne les suivantes. Ces lieux communs constituent des malentendus qui abusent parfois les aficionados dénués de sens métaphysique. Il est bien évident que l'aficionado n'a jamais vu aucun torero de chair et d'os réaliser la Faena éternelle, car alors il pourrait espérer qu'un jour ce même torero, ou un autre encore meilleur, la refasse. La réalité est celle-ci: le curieux ou le touriste va aux arènes de temps en temps; il s'ennuie modérément, ou il s'indigne de voir le sang versé. Mais un jour, en contemplant telle faena faite par tel torero, il a l'intuition fulgurante et définitive de la Faena éternelle; il 16