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Le Cameroun

De
248 pages
Ouvrage d'ensemble sur le Cameroun : politique, société, économie, culture, histoire.
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LE CAMEROUN
Tome II

Collection
Déjà parus:

«A la rencontre

de... »

animée par Eric Makédonsky

. .

Le Sénégal, la Sénégambie, par Eric Makédonsky Le Mali, par Joseph-Roger de Benoist

A paraître:

. La Mauritanie
. Institut international de la presse, 1966. . Cameroun 70. Yaoundé, CLE, 1969.
Précis de joumalisme. Le RepoJ111ge. Zurich,

Du même auteur:

. Technique du joumalisme. Paris, PUF, Que ; se . col.« fois, sais-je? »,1971(avec éd. 1989. Cette l'Afrique noire Jean-Pierre
Paris, Institut des hautes études de défense nationale, 1976.

Roux).

En couverture:

dossier du trone du sultan Njoya (détail). Maquette de Nathalie Robin @ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-051O-X

Collection et photo Musée de J'homme, Paris.

Philippe

GAILLARD

LE CAMEROUN
Tome II

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

LE CAMEROUN
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CHAPITRE VIII

L'ÉTAT C'EST LUI

Que les frontières « héritées de la colonisation» ne ceignent pas, au jour de l'indépendance, une nation équipée de pied en cap pour partir, sûre d'elle, à la conquête de son destin, c'est le lot commun des pays qui, se surprenant eux-mêmes, accèdent à la souveraineté, au sud du Sahara, en cette année 1960. Ici, il est vrai, le sentiment national a peut-être plus de consistance que dans les trop grands ensembles du Nigeria et du Zaïre, ou qu'à l'inverse dans les confettis qui se détachent de l'AOF et de l'AEF. Car, de la tutelle des Nations unies et, surtout, de l'usage qu'ils en ont fait, les Camerounais ont acquis la conscience d'une singularité. Car, à force de crier « One Kamerun », ils ont fini par y croire. Car, tout en assimilant la culture du colonisateur, ils n'en ont pas épousé la citoyenneté et n'auront pas à la répudier. C'est au pays, plus que dans les assemblées parisiennes et pas du tout au gouvernement de la France, qu'ils ont forgé leur personnalité politique. D'un mouvement quasi unanime, ils ont rejeté l'Union française et ses éventuels avatars; du Commonwealth il n'a même pas été question. Car, enfin, ils sont, se savent et, à l'occasion, se disent plus éduqués, plus modernes que la plupart des Africains, plus entreprenants que beaucoup. Forts de tout cela, ils sont fiers d'être camerounais. Certains sont morts pour le Cameroun. Tel est l'avers de la médaille dont s'ouvre l'écrin. Le revers est moins brillant. Le fameux héritage colonial, en effet, constitutif, puisque tout le monde l'admet, des jeunes nations, est tronqué. Confiée au cotuteur britannique, une portion du patrimoine agrégé

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par l'aïeul gennanique risque encore d'être détournée par l'illégitime légataire nigérian. Et quelle est cette nation en miettes, potentiellement riche, sans doute, de sa diversité, mais pour l'heure éclatée en multiples composantes ethniques et religieuses qui s'affrontent, avec ou sans le masque de partis politiques' en attendant le surcroît d'hétérogénéité attendu des anglophones? Peut-on nommer nation un peuple dont tant des fils, au jour du baptême, dénient la validité de ce sacrement, les uns au maquis, les annes à la main, les autres aux tribunes internationales et à travers les médias étrangers ? Quant à l'Etat naissant, le voici en couveuse, préservé autant que faire se peut, par les soins vigilants et martiaux du parrain, des agressions pathogènes d'une UPC décapitée, dissociée, mais non neutralisée. La clause secrète des accords franco-camerounais du 26 décembre 1959, mettant des troupes qu'on n'appelle plus coloniales à la disposition du gouvernement pour« mater la rébellion », est essentielle pour la survie du régime. Est-elle suffisante pour autant? Nul, à Yaoundé, à Douala ou à Paris, ne miserait une heure de salaire sur une telle gageure. Or, on n'y prête pas assez attention, le président du gouvernement installé pour une brève transition par les Français, avec l'accord tacite de leaders peu enclins à tirer les marrons du feu, est toujours là deux ans aprèg, et bien là. Fantoche, comme le qualifient les upécistes et bien d'autres? Cela reste à voir. Il a su utHiser les conseils prodigués par le tuteur, mais aussi exploiter et élargir la marge de manœuvre qui lui était concédée. S'il a besoin de la France, il n'en est que plus conscient de la divergence entre les intérêts d'une puissance ex-coloniale mais nullement désengagée d'Afrique, et ceux du Cameroun, pour ne rien dire des siens propres. Plus immédiatement dépendant que d'autres nouveaux chefs d'Etat et se l'entendant reprocher sur tous les tons, il aura particulièrement besoin de signifier son indépendance. Déjà, il met en œuvre sa stratégie. Celle-ci est loin d'être entièrement dictée des bureaux de Jacques Foccart, conseiller de Charles de Gaulle pour les affaires africaines, et elle amènera l'Etat camerounais à se démarquer sans rupture de la mouvance française telle qu'on la vit à Libreville, à Niamey, à Abidjan ou à Dakar. Ahmadou Ahidjo, plébéien né de père inconnu en août 1924, à Garoua, dans le milieu peul où il vaut mieux afficher

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de bons quartiers de noblesse, modeste employé des postes sorti de l'école primaire supérieure par la petite porte " introverti s'il en est, ne faisait guère le poids devant les leaders politiques du Sud, plus instruits, plus âgés et déjà vétérans de l'action politique ou syndicale, orateurs brillants. Les médisants avaient beau jeu. Ils oubliaient seulement qu'issu d'une région négligée par la scolarisation le petit Peul était l'enfant du Nord le plus diplômé de sa classe d'âge. Et que le filtre de l'école coloniale où grands et petits féodaux, refusant d'y inscrire leurs enfants et neveux, envoyaient, justement, des Ahidjo - était un admirable instrument de sélection. On ne se méfie pas assez, dans la compétition politique, des autodidactes et des chefs que l'on croit de transition parce que leur première vertu est une plasticité de circonstance.

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Depuis le mois d'octobre 1959, Ahidjo a les pleins pouvoirs, y compris pour préparer le projet de constitution, le référendum auquel celui-ci sera soumis et les élections législatives qui s'ensuivront. Il a déjoué le piège de la table ronde proposée par l'opposition, qui eût réintégré les exilés dans le jeu politique. Son gouvernement est assez représentatif des forces politiques régionales, hormis ceIJes du Littoral et, évidemment, l'UPC bamiléké. Les troupes françaises prétendent faire leur affaire de la rébellion. Si le jeu s'annonce difficile, celui qui accède à la tête de l'Etat dispose de bon nombre d'atouts. Et, contrairement à ce que certains pensent, son appartenance à la minorité musulmane est une autre carte maîtresse: dans le Nord, même s'il n'est pas noble, il est du terroir; dans le Sud, il est étranger aux quereIJes politicoethniques; à l'extérieur, cette étiquette religieuse est de bon ton dans le groupe afro-asiatique, au sein duquel elle l'aide à balancer le prestige révolutionnaire de Félix Moumié. Aux uns et aux autres, il apparaîtra comme un moindre mal. Il saura entretenir cette façade. Les atouts sont sur la table. L'inattendu est la maîtrise avec laquelle le joueur les emploiera. Du marxisme il ne sait pas grand-chose, de Machiavel et de Montesquieu encore moins; de Keynes il n'a jamais entendu
I. La grande, étroite, menait à l'école de santé d'Ayos et, au-delà, à l'école de mécl.ecinedu Sénégal. Les filières du séminaire catholique et de l'école normale protestante n'étaient pas ouvertes à un musulman.

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parler. Ahmadou Ahidjo lira, plus tard, de bons auteurs, historiens, politologues et économistes, sans jamais s'attacher à une idéologie. Successivement, il se réclamera du socialisme africain, du libéralisme planifié, du développement autocentré... de toute façon, c'est la même chose: l'appellation de circonstance d'un pragmatisme viscéral charpenté par le sens de l'Etat. Et ceux qui s'esclaffent sont malavisés quand Ahmadou Ahidjo s'autodécrit : «Je suis un gaulliste non français. » S'il a un maître, c'est bien celui après lequel il fustige « les politiciens dépassés» et « les groupements qui s'intitulent partis» 1. Augustement drapé dans une gandoura bleue ou blanche, coiffé d'une chéchia légèrement de travers qui lui dégage le front, Ahmadou Ahidjo, le roturier, ne manque pas de prestance malgré une taille moyenne; il renoncera bientôt au costume européen, qui lui sied moins. La bouche surmontée d'une fine moustache, l'œil petit et véloce sous un sourcil ondoyant, le geste mesuré mais la main volontiers grande ouverte et les doigts agiles, le sourire facile mais retenu, il a l'oreille attentive et le verbe compté. It fera, au cours des ans, des progrès spectaculaires dans la qualité de l'expression, sans le moins du monde devenir communicatif, sans laisser percer un indice de ses intentions. It polira son image de sphinx. De sphinx peul. Nul ne comprendra jamais ce personnage s'il ignore l'Adamaoua historique. Tout Ahidjo, art de vivre et de gouverner, acuité dans l'observation des hommes et l'écoute des bruits de la cité, patience politique et instinct de l'opportunité, goût du secret et de l'intrigue, volupté de la nuance et de la litote, est un reflet du comportement des plus illustres émirs et lamibé. Tout, à l'exception du rapport à l'islam. Car Ahmadou Ahidjo n'apparaîtra jamais comme un grand croyant. S'il tempère son goût pour l'alcool pendant le temps qu'il est au pouvoir, c'est par discipline. S'il accomplit,
I. Parfois, l'imitation va jusqu'au pastiche: « Je suis venu demander aux populations du Haut-Nkam de m'aider à réaliser l'union nationale... En ce qui me concerne, je suis décidé, quoi qu'il arrive, contre vents et marées, à réaliser cette unité nationale... non seulement parce qù'elle est indispensable, mais aussi et surtout parce que je suis convaincu que l'immense majorité des habitants du Cameroun la souhaite... Nous la réaliserons. Je la réaliserai malgré le quarteron de laissés-pour-compte qui se haissaient, qui se haissent encore, et qui sont alliés provisoirement et négativement. » (Discours du 22 juin 1962 à Nkongsamba.)

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en 1966, le pèlerinage à La Mecque et se fait, ensuite, appeler El Hadj, c'est par politique. Ce relatif désintérêt à t'égard de la religion n'est pas sans ca1cul : faute de légitimité traditionnel1e, il ne peut prétendre à t'autorité sur ce plan, autorité qui, au demeurant, le disqualifierait en tant que chef d'une nation muIticonfessionnel1e. Finalement et sincèrement, il est convaincu que t'Etat moderne est laïc. Les silences du chef, la langue de bois dirait-on vulgairement, cachent-ils de grands desseins ou dissimulent-ils une pensée politique incertaine? Thuriféraires et détracteurs, qui ont une réponse tranchée à cette question, ont également tort. It est vrai qu'en un quart de sièc1e Ahidjo ne tirera qu'un maigre parti des richesses nationales, parce qu'il se sera laissé absorber par des préoccupations politiques à court ou moyen terme au détriment des problèmes économiques l, régionaux et locaux, auxquels ne seront guère apportées que des solutions timides, partiel1es, conjoncturel1es et souvent bancales. Mais de quel chef d'un Etat jeune ne peut-on en dire autant? II n'est pas moins vrai que, mûrissant lentement ses décisions, ne tranchant jamais dans le vif, il manifestera ce qu'un ancien administrateur français 2 appel1era « sa capacité à conduire une manœuvre jusqu'à son terme sans égard à la lenteur du processus, avec le seul souci de parvenir, tôt ou tard, à sa fin ». It y a du Mazarin dans cet homme d'Etat orguei11eux du pouvoir, méprisant à t'égard du qu'en-dira-t-on, jouissant des rumeurs suscitées par ses silences comme de la surprise créée par ses décisions. Pourtant, il n'est pas tout d'une pièce. Plus sensible, au fond, que le personnage qu'it compose, itlaisse dire puisqu'on le laisse faire, jusqu'au moment où it ne laisse plus dire. Et le peu de cas qu'it semble faire des droits de t'homme dérive de la primauté des intérêts de t'Etat tels qu'it les entend. En fait de grand dessein, it en nourrit un, constant, trame de toute son action politique: t'unité nationale. Slogan creux et passe-partout, diront certains, ornement explétif cependant qu'obligé du discours politique africain. Mais, au Cameroun, c'est plus fort qu'aiUeurs. Cela conduira de bons observateurs
1. Voir chapitre X. 2. Paul Blanc, op. cit.

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à y déceler l'alibi ou l'habillage de tout autre chose: « la représentation idéologique du projet hégémonique »(Jean-François Bayart) ou une éthique impliquant le caractère coercitif du régime (Willard Johnson) I. Il ne faut pourtant pas oublier qu'au début c'est une priorité imposée par la situation: Ahidjo prend en main une nation déchirée dont chacun prédit l'éclatement. La coercition est un moyen, d'abord, nécessaire. L'hégémonie viendra ensuite, dont la recherche apparaît permanente a posteriori, sans avoir été un projet exprimé ni clairement conçu. En tout cas, l'obsession unitaire est bien l'axe de ce qu'Ahidjo laissera de plus accompli: un Etat fort. Car, si la construction nationale sera le leitmotiv, c'est l'unification par les structures politiques qui progressera constamment, marquée par quatre grandes étapes: régime initial quasi présidentiel, fédération, parti unifié, république unitaire, enfin, et parfaitement présidentieIte. Evolution surtout juridique, par conséquent, mais non sans impact direct sur la société. Les groupes lésés ne se laisseront pas faire sans protester ni réagir. Au premier rang de ceux-ci, les anglophones perdront, à chaque phase du processus, de grands pans de leur autonomie au péril de leur personnalité, sans obtenir, en compensation, une influence bien perceptible dans la gestion des affaires communes. Evincée du pouvoir par une nouveIte classe dirigeante d'origine bureaucratique, la bourgeoisie de planteurs et de commerçants du Centre-Sud, du Littoral et, dans une certaine mesure, de l'Ouest, qui hantait les cénacles politiques depuis 1945, s'en sortira mieux: bien représentée dans l'administration, eIte conservera sa part des fruits du système. InteItectuels et politiciens opposés au glissement totalitaire n'auront bientôt le choix qu'entre le ralliement au régime quoi qu'ils en pensent, l'exil et la prison. Les chefs traditionnels du Sud ne conserveront un reliquat de pouvoir que dans la mesure où ils s'intégreront au parti, voire à l'administration. En pays bamoun, bamiléké et dans les Grassfields, ils résisteront mieux, appuyés sur leurs fonctions de juge de paix et souvent plus que cela -, ainsi que de coItecteurs d'impôts. Ils çonstitueront une courroie de trans-

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I. Voir la bibliographie.

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mission entre le pouvoir et les citoyens, parallèle à celle du parti et plus efficace. Dans le Nord, les populations bénéficieront de quotas de fait, puis de droit, favorisant leur accès à l'enseignement et aux carrières administratives, d'un affranchissement progressif à l'égard des féodaux, ainsi que d'investissements publics et privés, économiques, culturels et sociaux. Elles rattraperont une partie, mais seulement une partie, du retard accumulé sous la colonisation par rapport aux autres régions, et les bénéfices seront inégalement répartis, privilégiant les musulmans ou ceux qui se convertissent, les habitants de la Bénoué natale du président, sans parler d'hommes d'affaires avisés dont la fortune fulgurante défraiera la chronique. Dressant le bilan politique des vingt-cinq années Ahidjo, Bayart écrira 1 : « Son accession au pouvoir signifia très rapidement la victoire de la petite bureaucratie formée par la colonisation sur la catégorie des planteurs aisés de cacao que soutenait l'Eglise catholique, dans le Centre-Sud, sur J'aristocratie musulmane du Nord, sur les notables de Douala, sur les chefs traditionnels et les commerçants de l'Ouest. Mais l'habileté de M. Ahidjo fut de répartir les fruits de sa propre réussite entre tous ces groupes sociaux qu'eHe aurait pu léser. » A sa manière fort différente de celle de Félix Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire, il suscita le développement rapide d'une bourgeoisie nationale. Assise actuelle de l'autocratie, cette classe moyenne était aussi le fondement virtuel d'une démocratie. Une politique sur orbite

Le 29 décembre 1959, l'UPC en exil a proclamé: « La révolution doit continuer. » Le 30, plus de mille maquisards, répartis en petits commandos, ont fondu sur Douala. Par chance pour les autorités, leur action était mal coordonnée: lançant un quart d'heure trop tôt l'attaque contre le quartier « haoussa », c'est-à-dire des gens du Nord, le premier groupe déclencha l'alerte. Des fusils mitrailleurs accueillirent les autres à l'aéroport et au camp de la gendarmerie. Ce fut un massacre: trente assaillants tués, selon les sources officielles ; probablement une centaine, ainsi que deux gendarmes français.
1. Le Monde du 18 juin 1983.

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Le 31, quand minuit sonne à Yaoundé, les détonations qui retentissent ne sont pas seulement celles des cent un coups de canon célébrant la naissance de l'Etat indépendant: on tiraille dans les rues. Les invités du Premier ministre, venus de soixante-quatre pays, affectent d'ignorer ces incidents. Ils portent des toasts à l'année nouvelle en même temps qu'à l'avenir du Cameroun. Il y a là le secrétaire général des Nations unies, Dag HammarskjOld, les ministres d'Etat français, Louis Jacquinot, et britannique, John Profumo, le représentant personnel du président des Etats-Unis, Henry Cabot Lodge. Plus loin, le ministre israélien des Affaires étrangères, Golda Meirl, est très entourée par des personnalités africaines que domine la haute silhouette du président de la Fédération du Mali, Modibo KeÏta. Mais la délégation la plus remarquée est celle de qui, neuf mois plus tôt, a voté aux l'Union soviétique Nations unies contre la levée de la tutelle -, menée par le second secrétaire du Parti communiste, Frol Kozlov, et par le ministre adjoint des Affaires étrangères, Nicolas Firyubine. La Chine, qui soutient l'UPC, n'est pas représentée, mais le Premier ministre, Zhou Enlai, a envoyé un télégramme. Nulle autre des cérémonies d'indépendance qui se succéderont au cours de l'année sur le continent ne réunira un tel aréopage, alors qu'on inaugure, ici, le régime le plus contesté. C'est peut-être, à vrai dire, la raison de cette affluence: de Washington à Moscou et à Pékin, d'Accra au Caire, de Rabat à Pretoria, les chancelleries braquent leurs lorgnettes sur Yaoundé. Le 2 janvier, les personnalités qui n'ont pas repris l'avion assistent à une cérémonie à Douala. Dans le défilé, une forte cohorte de militants scande « Um Nyobé n'est pas mort! Il reviendra! », derrière le drapeau de l'UPC encore interdite. Les guirlandes rangées, il faut préparer la Constitution. Ahidjo tient à un exécutif fort, à un régime présidentiel; la plupart des membres du comité constitutionnel, imprégnés de culture jacobine, sont attachés au parlementarisme. Qu'à cela ne tienne: il existe un modèle de présidentialisme un peu édulcoré: celui de la Ve République française. Ce n'est pas

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1. C'est l'époque de la grande offensive diplomatique d'Israël en direction des Etats africains naissants. Sur les relations israélo-camerounaises, voir page 205.

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du goût de tout le monde; Mayi-Matip et ses amis upécistes « ralliés» démissionnent du comité, de même que l'évêque Thomas Mongo, en désaccord, lui, sur la définition de la laïcité de l'Etat. Finalement, on calque d'assez près le modèle gaullien du moment, y compris l'élection du président de la République au suffrage indirect, auquel tiennent les parlementaristes, mais avec une seule chambre et l'exigence d'une majorité des deux tiers pour renverser le gouvernement 1. Les proches du président du gouvernement, l'éminence grise de l'Union camerounaise, Moussa Yaya Sarkifada, en tête, ne cachent pas qu'ils ont concédé une dose de parlementarisme pour faire passer le projet, mais qu'ils entendent faire évoluer la loi fondamentale vers le présidentialisme pur. Le référendum a lieu le 21 février 1960. La Constitution est adoptée par 60 % des votants. Seulement, si le Nord a voté oui par 562 000 suffrages contre 13 000, le non l'emporte largement dans le Sud 2. Ce n'est donc pas l'euphorie. Tout le monde ou presque, pourtant, à l'exception notable d'AndréMarie Mbida, rentré de son exil, semble vouloir calmer le jeu. Dès le 25, l'interdiction de l'UPC est levée. Paul Soppo Priso invite ses amis politiques à « faire preuve de compréhension» à l'égard du pouvoir.
Le mode d'élection à l'Assemblée nationale est un chef-d'œuvre. En principe, c'est le scrutin de liste départemental majoritaire à un tour. Mais certains départements sont artistement découpés en plusieurs circonscriptions où s'affronteront de petites listes. Il y a même, à Douala, un canton où l'on votera au scrutin uninominal: c'est une attention particulière à l'égard de Soppo Priso, candidat potentiel à la présidence, qui devra ainsi affronter Douala Manga Bell dans un duel perdu d'avance. On enregistre sept candidats, en moyenne, pour chacun des cinquante-six sièges à pourvoir dans le Sud au sens large; les quarante-quatre députés du Nord et du département bamoun seront élus sans avoir d'adversaire à affronter.

Les électeurs retournent donc aux urnes le 10 avril. S'ils savaient qu'ils arbitrent pour la dernière fois une véritable compétition politique, ils seraient plus nombreux: de 24,5 % au référendum, les abstentions passent à 30,5 %. Il est vrai que l'UPC extérieure, qui n'avait pas donné de consigne pour
I. Voir Ie tableau des Constitutions. p. 69. 2. Au total, il y eut, officiellement, 797 498 oui et 531 000 non.

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le 21 février, a appelé à l'abstention. Elle a été, toutefois, beaucoup moins écoutée qu'en 1956. Avec 45 % des suffrages, l'UC d'Ahidjo emporte la majorité absolue des sièges à l'Assemblée: 51 sur 100 et même 52 après l'adhésion d'un élu sans étiquette. Favorisés par le découpage, les Bamilékés arrivent en force; alliance hétéroclite d'upécistes ralliés et de notables, ils forment le groupe du Front populaire pour l'unité et la paix (FPUP). Viennent ensuite les Démocrates camerounais, du Centre, derrière Mbida ; ce qui reste de l'Action nationale, du Sud, avec Assalé, auquel se joint Okala pour constituer le groupe des Progressistes camerounais; l'UPC de Mayi-Matip, qui a pu faire campagne sous son sigle, pour la première fois depuis 1952, mais se trouve donc amputée de son aile bamiléké; enfin, deux non-inscrits: Douala Manga Bell, qui s'estime audessus des partis, et Bebey Eyidi, qui n'a jamais été à l'aise dans aucun 1. Groupe UC FPUP 10,5 18 Démoc. Progr. UPC 10 11 Non inscr.

Suffrages (%) 45 Sièges 52

4,5 9

11 8

19 2

Ahmadou Ahidjo domine la scène politique. Paul Soppo Priso n'a plus ni parti ni assise populaire; il se retire de la vie publique. Par jeu, Alexandre Douala Manga Bell envisage de se présenter à la présidence de la République. Au suffrage universel, il serait encore capable d'obtenir un triomphe dans le Sud. Devant cette Assemblée dont il est un membre marginal, non inscrit, il n'a aucune chance 2. Le 5 mai 1960, les députés élisent le candidat unique, Ahmadou Ahidjo, par 89 voix sur 99. Une amnistie générale est proclamée. Le président de la République désigne Charles Assalé, dont le soutien lui a été précieux au cours des mois précédents, comme Premier ministre. Louis Kémayou Happi (FPUP) est élu président de l'Assemblée.
1. Voir le tableau des partis, p. 70. 2. Si la Constitution prévoit l'élection du chef de l'Etat par un collège électoral comprenant des élus locaux, une disposition transitoire porte que les seuls députés voteront la première fois.

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L'UC pourrait gouverner seule. Ahidjo se garde bien de créer, ainsi, une situation éminemment conflictuelle. Mais il est assez fort pour octroyer l'ouverture plutôt que de la négocier, créant ainsi la zizanie dans le groupe des Démocrates camerounais. L'UPC refuse de participer. Les autres formations se voient répartir les portefeuilles, à peu près, selon leur représentation parlementaire - et régionale 1. Outre l'UPC, l'opposition compte quelques fortes personnalités: Bebey Eyidi, qui n'a pas suivi ses amis progressistes dans leur ralliement au pouvoir, Douala Manga Bell et, surtout, Mbida. L'ancien chef du gouvernement, qui a tenté de faire valoir que la Constitution n'était pas applicable « au sud de l'Adamaoua », où la majorité des électeurs s'est prononcée contre elle, anime des groupes passablement agités de contestataires, dans la région de Yaoundé, avec les fidèles qui lui restent chez les Démocrates camerounais et une partie du clergé catholique de la capitale. Sur un fond sonore de mitraille qui vient de l'ouest2, la vie de l'Etat s'organise. Ahidjo a conscience de ses faiblesses; il sait les compenser. Il s'entoure bien. Ses ministres sont des hommes enthousiastes, qui ont pris des risques avec lui, qui acceptent de se faire vilipender pour se mettre au service du pays. II les écoute. Avec les tendances et les groupes parlementaires, il compose habilement. Cette souplesse de circonstance ne durera pas. Le président de la République est un homme d'ordre. Les partis d'opposition actuelle ou potentielle l'agacent. Cette fameuse unité nationale qui est au cœur de ses discours est-elle compatible avec le multipartisme, ferment de division et catalyseur des dissensions ethniques? Déjà sa réponse est négative. Avec son homme de confiance
1. Arouna Njoya (UC et bamoun) est ministre d'Etat chargé de l'Intérieur; qui n'a que vingt-quatre ans et dont la police Pierre Ninyim Kamdem (FPUP) n'ignore pas qu'il maintient des contacts avec les maquisards -, ministre d'Etat chargé de la Santé; l'ancien sénateur socialiste Charles Okala (progressiste), ministre des Affaires étrangères. L'ancien secrétaire d'Ahidjo, l'Eton Charles Onana Awana, qui vient de rentrer de France, où son patron l'avait envoyé suivre les cours de l'Ecole nationale de la France d'outre-mer, et qui n'est pas député, est ministre des Finances. Tandis que son groupe est dans l'opposition, le Démocrate camerounais Germain Tsalla Mekongo a accepté le portefeuille de l'Economie nationale.

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2. Voir p. 23 à 26.

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dans le Nord, Moussa Yaya Sarkifada, véritable fondateur de l'UC, et Samuel Kamé, qui en devient l'idéologue, il élabore une stratégie. Le troisième congrès de l'Union camerounaise a lieu à Maroua du 22 au 25 septembre 1960. L'audience du parti s'étend, maintenant, au-delà du Nord; on annonce cent mille adhérents. Audience ou clientèle? Moussa Yaya s'inquiète: «L'UC a tendance à devenir un office d'embauche... » Il n'a encore rien vu. Le président de la République et de la formation majoritaire ne s'offusque pas de cette situation; il lance un appel à la création d'un « grand parti national ». C'est le premier temps de la stratégie. Il s'agit de développer l'implantation dans toutes les régions, et l'on fait la part belle aux gens du Sud dans le bureau exécutif, autour de Marcel Marigoh Mboua, élu de l'Est et ex-Démocrate camerounais, qui est porté à la vice-présidence avec le Bamoun Arouna Njoya. Ahidjo, cependant, entend ne pas faire peur aux autres partis; il veut les attirer en leur montrant bien que le pouvoir, désormais, est du côté de l'Ue. La séduction opère vite auprès d'Assalé, qui n'a plus, il est vrai, qu'un tout petit pas à faire. Dès le 7 octobre, le Premier ministre donne son accord de principe pour une fusion du MANC - demeuré un parti, alors que les Progressistes ne forment qu'un groupe parlementaire avec l'ue dans une nouvelle formation. Mais les forces sont trop inégales; c'est d'absorption qu'il s'agira, et le MANC se sabordera au terme d'un congrès réuni du 27 au 31 janvier 1961. En avril suivant, le FPUP bamiléké se désintégrera sans formalités, et la plupart de ses députés adhéreront individuellement à l'UC, derrière Ninyim Kamdem, Kémayou Happi et Victor Kanga, le Bamiléké en pleine ascension: docteur en droit, diplômé de l'Ecole nationale des douanes de Paris, il est ministre de la Justice; il a tout juste trente ans. L'UPC légale a maintenant une branche dissidente, le directoire national, éphémère structure formée, en octobre 1960, par Jean-Paul Sendé, rentré d'exil en juillet. Le groupe parlementaire prête l'oreille aux sirènes de l'UC, mais son intégration n'entre pas dans la stratégie d'Ahidjo, qui, à tort parfois mais pas toujours, soupçonne les dirigeants du parti réhabilité de collusion avec les maquisards. Un député, Owono Miboé, est inculpé et arrêté le 28 novembre, après la levée de son

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immunité parlementaire. En janvier 1961, une rafle est effectuée parmi les militants de Douala; Sendé est lui-même arrêté, de même que Dika Akwa, secrétaire à la propagande. Au mois d'août 1961 se tient à Yaoundé un séminaire de l'UC. C'est le lieu d'une réflexion sur la nature et la fonction du parti. Deux tendances s'affrontent. Ceux qui apparaissent déjà comme les caciques, Moussa Yaya et Kamé, définissent un parti de masses fortement encadré et agressif. Kamé parle même de « faire prédominer un climat de force... organiser des milices de jeunes... ne pas hésiter à copier les méthodes fascistes ». En face, Assalé se fait le porte-parole de ceux qui perçoivent et condamnent le glissement vers le parti unique, et il met la formation majoritaire en garde contre les méthodes trop musclées. Au crépuscule de l'UPC

Le 15 octobre 1960, Félix Moumié, président de l'UPC en exil, qui séjourne à Genève et doit partir, le lendemain, pour Conakry, dîne au restaurant avec Jean-Martin Tchaptchet, président de la section de France du parti. Ils sont les invités d'un publiciste, William Bechtel, qui prépare l'édition, en Suisse, de brochures de propagande upéciste, et dont on saura plus tard qu'il est un correspondant des services secrets français. Au début de la soirée, Bechtel a été appelé au téléphone. A côté de l'appareil, sur le bar, se trouvait le plateau des apéritifs commandés par les trois convives. Le repas s'achève après minuit. Il a été très arrosé et, rentrant à son hôtel avec Tchaptchet, Moumié lui dit qu'il se sent lourd. Réveillé à l'aube par de violentes douleurs,il se rappelle qu'il avait trouvé un goût insolite à son pastis. Médecin, il suspecte vite un sel de thallium, contre lequel il n'y a pas d'antidote. Ses collègues suisses seront impuissants. Au terme d'un long coma, l'apôtre de la révolution par la violence, qui n'avait pas partagé les épreuves de ceux qui suivaient ses conseils, mourra le 3 novembre I. L'assassinat est l'œuvre du service action du SDECE, l'organisme français de contre1. Le thallium est un poison très lent. Sans doute, son action a-t-elle été accélérée par l'alcool. Normalement, Moumié n'aurait dû ressentir les premiers symptômes qu'après son retour en Guinée. Personne n'aurait alors, probablement, pensé à Bechtel.

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espionnage 1.Bechtel bénéficiera d'un non-lieu après avoir été extradé en Suisse, de Belgique, où it s'était réfugié2. Trois jours avant le dîner fatal, Nikita Khrouchtchev, premier secrétaire du Parti communiste soviétique, qui avait besoin de durcir son image face aux critique de Pékin, avait fait l'ouverture de tous les journaux télévisés du monde en tapant sur son pupitre avec sa chaussure à l'assemblée générale des Nations unies. Rencontrant Qkala dans une réception à New York, it avait prononcé une oraison funèbre lapidaire et anticipée de Félix Moumié : « It n'a pas suivi nos conseils de retourner au Cameroun et de conquérir le pouvoir par la voie légale3. » Ce refus de la part de l'Union soviétique et de l'Egypte - de soutenir « t'action directe» avait précipité le président de l'UPC, au demeurant grand lecteur de Mao Zédong, dans les bras des Chinois. Moumié avait fait un long séjour à Pékin en octobre et novembre 1959, à la vei11e de l'indépendance; it y était retourné en mars 1960. It était en liaison permanente avec l'ambassade de Chine à Conakry, puis à Accra4, de laquelle il recevait, probablement, l'essentiel de ses subsides, mais peu d'armes. Au mois d'avril 1960, au conseil de solidarité afroasiatique, la délégation chinoise avait été la seule à soutenir l'UPC contre le gouvernement de Yaoundé. Après la mort de Moumié, l'état-major de l'UPC devient bicéphale, réduit aux deux vice-présidents élus au congrès d'Eséka en 1952. Le premier, Abel Kingué, reste à Accra avec pour adjoint Ndeh Ntumazah, leader du OK Party, le drageon de l'UPC au Cameroun britannique. Le second, Ernest Quandié, décidera de rentrer au Cameroun en août 1961, au maquis, d'où it ne sortira, prisonnier, que neuf ans plus tard. A Accra, trois jeunes gens venus de Paris rejoignent Kingué: Tchaptchet, son adjoint, Michel Ndoh,et Woungly

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1. Cf. Philippe Bernert,

SDECE, Service 7, Presses de la Cité, Paris, 1980.

2. Quant à l'autre convive, Tchaptchet, il quitta rapidement Genève, mais il y retourna pour se présenter à la police. Gardé à vue. il fut libéré après une intervention de Ouandié.
3. Cité par Zbigniew Brzekinski, op. cit., lequel qualifie Moumié de « pre

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mier communiste africain qui fut un révolutionnaire

professionnel

».

qui ne 4. Au début de 1960, l'UPC extérieure, en conflit avec Sékou Touré voulait pas d'ennuis avec un nouvel Etat indépendant -, avait quitté la Guinée

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pour s'installer au Ghana.

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Massaga. Craignant d'être extradés, ils s'étaient réfugiés à l'ambassade du Ghana, d'où ils avaient gagné la Suisse vêtus de soutanes que leur avait procurées l'avocat Jacques Vergès. Ils sont affectés au secrétariat administratif, que dirige Robert Ekwalla. Ils ne se satisferont pas longtemps de besognes bureaucratiques. A Douala, le raid sanglant du 30 décembre 1959 a laissé la frayeur dans son sillage. Le 24 avril 1960, c'est un coup de main « contre-terroriste» I qui met à feu et à sang le quartier Congo à New Bell, où viennent de s'installer des maquisards ralliés. Des bandes d'émeutiers incendient un millier de logements. Les autorités dénombreront vingt-cinq morts et quarante blessés. Désormais, les maquisards ne se manifesteront plus hors de l'Ouest. La veille du référendum du 21 février 1960, ils avaient attaqué Dschang en force et tué soixante-deux habitants. Dans toute la région, l'insécurité est réelle; écoles, missions, dispensaires, récoltes brûlent. Des notables et des religieux sont assassinés. « Entre Douala et Bafoussam, près de quatre cent mille Bamilékés sont en dissidence », écrira le journaliste Georges Chaffart2. Il exagère. La rébellion bamiléké est beaucoup plus sanglante que ne le fut la résistance contrôlée par Nyobé chez les Bassas, mais moins enracinée. Elle néglige l'organisation politico-administrative. Son caractère révolutionnaire n'est guère qu'affirmé par ses porte-parole extérieurs, et l'indépendance la prive de son meilleur slogan. Au début, c'était une révolte de serfs, populaire, qui enfreignait les tabous en attaquant les chefs. Il reste quelque chose de cette jacquerie; pourtant, paysans et citadins sont las de la terreur qui les tient dans un étau et rend leur vie de plus en plus précaire. Un Français, chef de chantier de travaux publics, qui campe au cœur de la région, note en juin 19603 : « Les villageois vivotaient dans l'attente d'un événement qui avait déjà eu lieu sans eux et sans les toucher. Pour eux, rien de changé depuis des années,
1. Selon Célestin Monga (op. cit.), ce raid fut organisé par le commissaire central Jean Fochivé, futur directeur du Sedoc (Service des études et de la documentation), police secrète. 2. Op. cil, 1. Il. 3. Stéphane Prévitali, op. cil.

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que ce fût dans l'un ou l'autre camp. Ralliés, ils étaient condamnés à mort par des frères en lutte, eux-mêmes condamnés à mourir en forêt. Et les villages attendaient sans rien faire, vivant d'espoir. » Les maquisards sont loin d'être « comme des poissons dans l'eau ». D'ailleurs, le chef de l'ALNK l, Paul Momo, a profité de l'amnistie pour se rallier... ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses razzias de seigneur de la guerre autour de Bafoussam ; il sera tué dans une embuscade en 1961. Le gouvernement ne se contente pas, comme le fit, à peu près, le pouvoir colonial, de la répression; il agit politiquement et économiquement. Les Bamilékés sont représentés à l'Assemblée nationale et au gouvernement par des hommes courageux, même si l'un d'eux, Pierre Ninyim Kamdem, sous le patronage duquel Momo s'est rallié, à la chefferie de Baham, joue double jeu. Kémayou Happi, Kanga et Ninyim font des tournées dans la région. L'administration, contrairement à ce qui s'était passé en pays bassa, est présente et active; jusqu'à ce qu'il perde son siège de député aux élections d'avril 1960, celui qui fut le premier président de l'UPC, Mathias Djoumessi, a été ministre résidant à Dschang. Les regroupements forcés de populations dans des villages n'ont pas que de mauvais côtés: ils procurent un minimum de sécurité et ils sont accompagnés d'investissements sociaux. En somme, c'est la répression, par la terreur qu'elle entretient de son côté, qui est le facteur le plus favorable à l'UPC. Et tout s'entremêle: maquisards et ralliés qui n'obéissent à personne, soldats qui empochent des primes de risque et souhaitent que cela dure, administrateurs incontrôlés jouant les shérifs, pouvoir qui n'est pas menacé et auquel cet abcès de fixation sert d'alibi à une répression politique. Un Bamiléké résidant alors à Dschang et qui était amené à circuler dans la région racontera 2 :
«Les "ralliés" de Momo faisaient la loi à Bafoussam. Ils détenaient leurs prisonniers dans une maison sur laquelle flottait le drapeau de l'UPC, au vu et au su des autorités 3. A ceux qui s'en étonnaient, le
1. Armée de libération nationale du Kamerun. Voir t. J, p. 231. 2. Entretien avec l'auteur. 3. Quand un ministre se rendait dans l'Ouest, les honneurs lui étaient rendus par un détachement de l'armée et par des hommes de Momo.