LE JAPON 1994

@

L'HARMA TI AN, 1994

ISBN: 2-7384-2528-3

Collection du Bureau Français de la Maison Franco-Japonaise de Tôkyô

LE JAPON 1994

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Bureau Français Maison Franco-Japonaise 2-3 Kanda-Sarugadai Chiyoda-ku,Tôkyô 101

Avant-propos

Cette dernière édition de l'annuaire Le Japon est non seulement une remise à jour des données statistiques mais aussi une refonte importante, tant dans la structure que dans le contenu, de l'édition précédente. Des chapitres ont été remaniés, en politique extérieure particulièrement, d'autres ont été rajoutés, non seulement bien sûr les rétrospecti ves 1993 mais aussi les chapitres sur l'énergie, la recherche, l'environnement et
les sports, ou ont bénéficié d'additions très importantes

- toute

la partie sur la vie quotidienne,

la politique intérieure. Enfin, les chapitres sur la culture et la société sont maintenant parsemés d'encadrés totalement nouveaux.
Comme ses prédécesseurs, Le Japon J 994 fait le point de manière exhaustive sur les grands problèmes, les secteurs importants et les acteurs essentiels de la société japonaise. L'attention portée aux données factuelles et précises en fait un véritable annuaire statistique

à jour. L'héritage du passé - ainsi, la pensée d'un auteur du XVIIIe

d'au jourd' hui les secteurs industriels sont présentés dans cet ouvrage. La vie quotidienne sous ses divers aspects (les problèmes scolaires, Je travail, les Joisirs, les dépenses, etc.) a fait J'objet d'analyses minutieuses. Alors que Jes effets conjugués de Ja crise économique et du choc psychologique créé par la première alternance politique depuis 1955 ont jeté en 1993 Je Japon dans une période de réformes, sinon de mutations, d'interrogations et de réflexions en tout cas, un effort particulier a été fait pour décrire ce Japon qui change. Cependant, la rédaction de l'ouvrage ayant été achevée à la mi-janvier, certains événements qui sont intervenus par la suite, comme Je vote de la réforme politique, n'ont pu être suffisamment pris en compte.

-

-

- ou la puissance

Comment est fait Le Japon 1994 Cet ouvrage annuel, compilé pour la première fois en 1989 par Je Service d'Information et de Presse de l'Ambassade de France à Tôkyô, est rédigé pour l'essentiel par un groupe de spécialistes du Japon, à l'Ambassade et à la Maison Franco-Japonaise de

Tôkyô. Ce collectif rédige l'essentiel de l'ouvrage, décide de sa charpente et reste
responsable de son contenu. Comme pour les précédentes éditions, les analyses rapportées, au demeurant souvent factuelles, ne sauraient être considérées comme reflétant les vues des institutions de tutelle. Il est fait aussi appel à un nombre croissant de spécialistes extérieurs, généralement universitaires ou chercheurs français travaillant au Japon. Ceuxlà rédigent surtout les encadrés qui apportent un éclairage particulier sur un sujet plus précis.

iii

Le Japon 1994 est donc un travail collectif, mais ses lecteurs aussi sont invités à collaborer, par leurs remarques et leurs critiques, à une oeuvre qui souhaite se faire chaque année meilleure. Sa vocation est en effet de devenir un point de rencontre pour tous ceux qui s'intéressent au Japon afin que cet état annuel sur l'un des pays les plus importants mais aussi les plus mal connus se fasse toujours plus précis, plus pertinent et plus utile.

Sisyphe

Remerciements

Sisyphe souhaite remercier les collaborateurs suivants: Natacha Aveline-Dubach: problèmes fonciers Lionel Babicz : relations nippo-coréennes Sylvie Brosseau: architecture Guillaume Carré: histoire Christine Condominas : sociologie Gwenn- Haël Denigot : sociologie Anne Gonon : sociologie Muriel Jolivet: sociologie de la condition féminine Joëlle Nouhet : psychanalyse Marguerite Parvulesco-Oya : littérature Serge Plattard : recherche et développement Lilian Puddles: relations nippo-chinoises Jean-Marc Sarale : éducation Jean-François 80um : histoire des idées Michel Temrnan pour la mise en page, ainsi que tous les Services de l'Ambassade qui ont participé à la rédaction du chapitre sur les relations franco-japonaises.

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-SOMMAIRE-

- Avant-propos
- INTRODUCTION I. Le Japon en bref Il. Le débat sur le Japon 1. LE JAPON EN 1993 I. La vie politique JI. La poliûque extérieure Ill. L'économie IV. Les arts

.,. 1 ... 5

...35 ... 44 ...52 ... 60

2. L'ETAT
I. L'Empereur et le débat sur l'institution impériale -les origines du système impérial -le Tennô -le débat sur le système impérial II. Le système représentatif -la Diète -le système électoral -les Partis politiques -l'argent et la politique Ill. L'organisation des pouvoirs publics -les Ministères -l'administration locale -la fonction publique -le système judiciaire -la défense v

...65 ...67 ... 70 ... 73 ...73 ...76 ...83 ...96 .,. 103 ... 103 ... 113 ... 117 ... 121 ... 125
'" 65

3. LA SOCIETE I. La vie des Japonais -la population -la jeunesse

... 139 ... 139 ... 141 ... ... ... ... ...
'" '" '" 142

-l'éducation -le mariage -la famille -la vieillesse -la santé -la mon
II. Les conditions de vie

148 151 152 156 158
161 161

-le travail
-les revenus -les retraites et prestations sociales -l'épargne -les dépenses -le logement et les problèmes fonciers Ill. La liberté au quotidien -les modes de vie -la sexualité -les loisirs -la lecture -les ans -le tourisme -les jeux -les sports IV. Les questions de société -l'éducation -la condition féminine -la protection sociale -les droits de l'homme -les minorités éthniques -le crime organisé -les médias -la communication inter-personnelle

...174

... 179 ... 182
184 '" ... 189
'" '" 197 197

...200 ...204 ...209 ...212 ...214 ...216 ...218 ... 227 ...227 ...237 ...243 ...249 ... 257 ...264 ...272 ...290

vi

V. La culture

-I'Histoire
-les Mentalités -le shintoïsme -le bouddhisme -le confucianisme -le Japonais -la littérature -les arts plastiques -le théâtre -le cinéma -la musique traditionnelle 4. L'ECONOMIE I. La puissance japonaise -la santé des entreprises -la puissance industrielle -la recherche industrielle -les grands secteurs industriels -le nucléaire -la production délocalisée -la puissance commerciale -la puissance financière Il. Les acteurs économiques et sociaux -les organisations patronales -le mouvement syndical -le monde agricole Ill. L'organisation financière -le budget de l'Etat -le système fiscal -le système financier -la bourse IV. Les structures -le système de distribution -la publicité -la planification économique et l'aménagement du territoire

...297 ... 297 ... 301 ... 304 ... 308 ...313 ... 320 ... 323 ... 328 ... 336 ... 338 ... 342

...347 ... 352 ... 357
... 360 ... 365 ... 380 ...384 ...385 ... 392 ...399 ... 399 ... 404 ...410 ...423 ...423 .., 433 ... 439 ... 452 .., 460 ... 460 .., 465 ... 470

vii

-l'environnement

...

474

5. LES RELA nONS EXTERIEURES I. La politique étrangère du Japon -les grandes orientations -le débat sur la contribution internationale Il. Les relations nippo-américaines -l'évolution des relations bilatérales -l'alliance politique et militaire -des relations économiques en crise permanente -l'interdépendance des économies -les répercussions des problèmes sur les opinions publiques Ill. L'Europe -les relations franco-japonaises -le Japon et l'Union Européenne -le Japon et la Russie IV. L'Asie -l'emprise japonaise en Asie -la politique asiatique du Japon -les grands partenaires en Asie V. Le Japon et le monde en développement -le Moyen-Orient, l'Amérique latine et l'Afrique -l'aide publique au développement

.0.481 ..0481 0..485
"0 489

.0.489 ...491
0" 493

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... SOI 0..514 ...519 0..527
0" 528 0..530 532 '" "0 543

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SOI

... 543 ...544

-Chronologies
-Repères historiques -Relations franco-japonaises et visites des personnalités françaises au Japon -Jumelage de villes entre la France et le Japon

... 549
"0 552
"0 567

-ANNEXE STATISTIQUE
- INDEX

... 569

..0641

viii

INTRODUCTION

J. LE JAPON EN BREF

Quelques chiffres:

378.000 KM2 SUPERFICIE........................................................................ POPULATION....................................................................... 124 millions PRODUIT NATIONAL BRUT (1992)................................. 3.346 MD $ RICHESSE NATIONALE (1992) ....................................... 26.160 MD $ COMPOSITION DU PNB (1992): . PRIMAIRE.......................................................... 2,9% . SECONDAIRE.................................................... 40,7% . TERTIAIRE......................................................... 56,4 % REPARTITION DE LA POPULATION (1992) : . PRIMAIRE ................................................... 6,4% . SECONDAIRE.................................................... 34,1 % . TERTIAIRE.......................................................... 59,5% 579 MD $ BUDGET (1993-1994).......................................................... RESERVES EN DEVISES (fin 1993) :................................ 95,6 MD $ DETTE PUBLIQUE (fin 1993) :.......................................... 1.456 MD $ EPARGNE PRIVEE (1993) : AVOIRS BRUTS A L'ETRANGER (fin 1992) :.................. AVOIRS NETS A L'ETRANGER (fin 1992) :.................... INVESTISSEMENTS A L'ETRANGER (1992) : PORTEFEUILLE (1992) :................................... - DIRECTS (total cumulé en mars 1992) :............ 7.717 MD $ 2.035 MD $ 393 MD $ 349MD$ 352 MD $

-

CAPITALISATION BOURSIERE (Tôkyô, décembre 1993) 2.893 MD $ TRANSACTIONS BOURSIERES (Tôkyô, décembre 1993) 504 MD $ EXPORTATIONS (année calendaire 1992) : 340 MD $ IMPORTATIONS (année calendaire 1992) : 233 MD $ AIDE AU DEVELOPPEMENT (1992) : 11MD $

La géographie L'archipel japonais est un étroit (maximum 250 km) et long (3.800 km) chapelet de 20.000 îles qui s'étendent du nord au sud, de la latitude de Bordeaux à celle du sud du Maroc. D'une superficie de 377.889 km, il comprend quatre îles principales (Hokkaidô, HonsM, Shikoku et Kyûshû) sur lesquelles vivent 124 millions de personnes. Le peuple japonais Le peuplement de cet archipel, à en juger par les plus anciens ossements qui y ont été retrouvés, remonterait au moins au trentième siècle avant notre ère. Jusqu'à la dernière période glacière -10.000 ans avant Jésus-Christ- le très bas niveau des eaux facilita l'occupation des îles. Par la suite, les flux migratoires continuèrent pour ne se tarir qu'aux premiers siècles de notre ère. Trois grandes sources de migration ont façonné le peuple japonais: les influences caucasiennes par la Sibérie -dont ne subsistent plus aujourd'hui, même si sur le plan culturel, elles ont laissé des traces indélébiles, que les quelques Aïnous du HokkaidÔ-, les influences du Pacifique sud, encore apparentes dans l'architecture et la cuisine, et celles bien sûr du continent chinois et de la péninsule coréenne. L'histoire
Avant les contacts systématiques avec la Chine des Tang, les Japonais vivaient en clans qui se fédéraient lentement sous l'autorité de la cour impériale du Yamato (près des villes actuelles de Nara et de Kyôto). Sous l'influence continentale, le Japon s'orienta vers la formation d'un Etat centralisé autour de Nara. Rapidement l'autorité impériale faiblit. Après le transfert de la capitale à Kyôto (794), apparaît une structure de pouvoir qui allait s'imposer définitivement: l'Empereur est progressivement réduit à un rôle symbolique, l'autorité réelle passant aux "seconds

rôles" : d'abord les régents Fujiwara puis les "shôgun ", représentant les guerriers ou samouraïs. La perte du pouvoir effectif sauva sans doute la dynastie impériale et explique qu'elle ait pu perdurer jusqu'à nos jours,
n'étant pas un enjeu des luttes pour le pouvoir.

Pendant la période de Kamakura (XIII et XIVièrne siècles), ce furent même des "troisièmes rôles", les régents Hôjô, qui assumèrent le pouvoir réel. Après une série de graves crises, le pays sombre aux XV et XVIième siècles dans la guerre civile. Trois chefs de guerre le réunifièrent: Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu. Ce dernier transféra le siège du gouvernement à Edo (aujourd'hui Tôkyô), l'Empereur et sa cour restant à Kyôto. En léguant le pouvoir à son fils, il inaugura le Bakufu (=shogunat) des Tokugawa, ou période d'Edo, qui ne disparut qu'avec la "restauration Meiji" en 1868.

Le Japon moderne La restauration Meiji marque l'entrée du Japon dans les temps modernes. "Restauration", puisqu'elle se fait au nom de l'Empereur, elle ne signifie cependant en aucune façon un retour de l'empereur et de la cour au pouvoir effectif: c'est "l'oligarchie Meiji", formée par les samouraïs qui ont chassé le dernier shogun, qui prend réellement le pouvoir. Une double frustration facilite ce changement: ces samouraïs étaient de rang modeste, bloqués dans leurs ambitions et vivaient de plus dans les fiefs, éloignés du centre du pouvoir à Edo, tenus en suspicion par le Shogunat. Par ailleurs le shogunat semblait incapable de répondre à la menace étrangère - la Chine est à l'époque la proie
des puissances impérialistes -.Les ères Taishô (1913-1926) et Shôwa (1926-1989) sont celles de l'industrialisation forcenée du pays, de la période d'expansion impérialiste puis, après la défaite de 1945, de la reconstruction nationale.

La culture
Les communautés rurales tradition-

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nelles, soudées par le besoin d'une gestion collective de l'ilTigation des champs de riz, ont légué au Japon moderne ce sens du consensus, des relations et des obligations qui contribuent à l'effacement des personnalités mais aussi à l'extrême attention portée aux relations inter-personnelles. Le monde est approché de façon très pragmatique comme le veut le shintorsme : une méfiance devant les spéculations abstraites sur l'au-delà explique l'attention exclusive que les Japonais portent à l'ici et au maintenant.

l'enseignement secondaire -. L'acharnement et l'ardeur au travail constituent un trait particulier de cette société dont les membres ne comprennent pas toujours qu'ils bénéficient déjà, au moins en termes nominaux, de revenus parmi les plus élevés des pays industrialisés. La longue durée du travail cache cependant un rendement souvent médiocre, d'autant plus que l'esprit d'émulation ne joue que pour une petite élite.

La politique
Le statut juridique de l'Etat japonais (est-ce un empire, une monarchie, l'Empereur est-Hie chef de l'Etat 1) est laissé dans une confortable ambigui.té : c'est un sujet d'âpres controverses entre Japonais. Sous l'autorité toute formelle de l'Empereur (régnant depuis le 7 janvier 1989), la Diète - Parlement composé de deux chambres élit un premier ministre pour la durée normale d'une législature, soit quatre ans. L'actuel premier Ministre est M. Hosokawa Morihiro, en fonction depuis le 9 aoOt 1993. Ses principaux ministres sont MM. Hata Tsutomu (affaires étrangères). Fujii Hirohisa (finances) et Kumagai Hiroshi (Industrie et Commerce extérieur).

Par ailleurs, du contact avec une nature imprévisible (tremblements de telTe, typhons et incendies) et des influences religieuses extérieures (bouddhisme), les Japonais ont retenu un sens très vif de l'impermanence, de la fragilitéet de la brièveté des choses qui a profondément marqué leurs conceptions esthétiques et qui, loin de les détourner vers la contemplation d'un au-delà meilleur, les ancre plus profondément dans l'attachement au présent. La société
Le faible écart des salaires atteste de l'égalitarisme de la société japonaise. Ces dernières années cependant, les inégalités se sont creusées entre les patrimoines du fait de la spéculation foncière et de la flambée des valeurs mobilières. Si. pressés de se situer euxmêmes dans l'échelle sociale, près de 90% des Japonais déclarent encore appartenir à la "classe moyenne", la diversification commence à se faire jour: face à un coût de la vie qui dépasse celui de New- York ou de Paris et en raison de difficultés croissantes à accéder à la propriété immobilière, beaucoup de citadins se classent désormais dans les "couches inférieures de la classe moyenne". La société japonaise se caractérise aussi par un niveau élevé d'éducation 95% des enfants poursuivent leurs études jusqu'à 18 ans pour terminer le second cycle de

-

-

Les élections législatives du 18 juillet 1993 ont profondément bouleversé l'échiquier politique japonais. Ayantperdu, à la suite du vote, le 18 juin, d'une motion de censure contre le gouvernement de M. Miyazawa, une soixantaine de ses membres qui ont formé deux nouveaux partis, le Shinseilo et le groupe Sakigake, le PLD, qui avait monopolisé durant trente-huit ans sans intelTuption le pouvoir, a perdu la majorité absolue à la Chambre des Représentants. Celle-ci, qui compte 51 I députés, est composée, en janvier 1994, de 222 PLD, 76 socialistes, 61 ShinseitÔ, 53 du groupe Sakigake-Nouveau parti du Japon (NPn, 52 KÔmeitô,19Parti démocrate-social (PDS). 15 communistes, 5 de l'Association pour la réforme, le dernier-né des groupes parlementaires formé de transfuges du PLD 3

et 8 non-inscrit. La Chambre des Conseillers compte quant à elle 252 sénateurs dont 99 libéraux démocrates, 73 socialistes, 24 KÔmeitÔ,23 du groupe NPJ-Shinseitô-RengÔ, Il du PDS, Il communistes et 5 du Niin Club. Depuis aoOt 1993, une coalition formée de huit partis ou groupes (PS, ShinseitÔ, KÔmeitÔ, NPJ, Sakigake, PDS, Sharninren et RengÔ) est au pouvoir. Les indicateurs économiques Deuxième puissance économique du monde, le Japon disposait à la fin de l'année 1992 d'un PNB de 461.694 milliards de yens, soit un peu plus de 15% du PNB mondial. Son économie a crû au taux de 4,1 % en 1991 mais seulement de 1,5% l'année suivante et enregistrera très probablement en 1993 sa première croissance négative depuis 1974 ; l'inflation était en 1993 de 1,6% dans la capitale et le chômage atteignait selon les statistiques officielles 2,8% de la population active. Au cours de l'année fiscale calendaire

1992, les exportations japonaises se sont élevées à 339 milliards de dollars, et les importations à 233 milliards. Le Japon jouit ainsi d'un excédent (sur la base des statistiques douanières) de 106 milliards de dollars. Ses principaux partenaires commerciaux sont les Etats-Unis (28% des exportations japonaises, 22% des importations), la CEE (18% des exportations, 13% des importations), le MoyenOrient (4% des exportations, 12,6% des importations), la Chine (3,5% des exportations, 7,3% des importations) et les pays d'Asie du Sud-Est (31 % des exportations, 25% des importations). La France avait, pour les neuf premiers mois de 1993, avec le Japon un déficit de 17 milliards de francs, contre 21 milliards au cours de la période correspondante de l'année précédente (chiffres français). Le taux de couverture est passé de 43% à 49% en un an, enregistrant une nette amélioration par rapport aux deux premières années de la décennie.

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II. LE DEBAT SUR LE JAPON

On s'est, ces vingt dernières années, beaucoup interrogé sur les raisons du développement économique japonais, sur, autrement dit les "clefs du miracle"; ces interrogations alimentèrent de nombreuses réflexions sur "le modèle japonais" comme les travaux de E. Vogel (Japan as Number One) et C.Johnson (MlTl and the Japanese miracle). Puis, dans les années 1980 se développa, surtout aux Etats-Unis un courant "révisionniste" très critique l'égard du système japonais dont il souligne la différence; les thèses de K.Wolferen sur 1'''Enigme du pouvoir japonais" en sont sans doute un des meilleurs exemples. Maintenant que la crise frappe le pays et qu'il s'est doté d'un nouveau gouvernement, on se demande aussi si le Japon ne va pas "changer" et enfin adopter un autre modèle; beaucoup, encore une fois surtout aux Etats-Unis, paraissent même persuadés que cet encombrant rival rentrera bientôt dans le rang et que "le soleil se couchera" aussi sur l'archipel. Ce chapitre d'introduction veut évoquer les grandes caractéristiques de ce système japonais qui ont nourrit et nourrissent encore des réflexions souvent paradoxales sur le pays et faire de manière très succincte le point sur ces questions au début 1994. Mais sans doute faut-il souligner d'entrée de jeu qu'il semble bien difficile, sans négliger l'importance des adaptations qu'appelle la crise -ou peut-être plus exactement le réajustement actuel, de voir dès à présent se dessiner à l'horizon une mutation en profondeur des caractéristiques de la société et de l'économie japonaise. On ne doit pas en d'autres termes, confondre l'effort d'adaptation qui est en cours avec une mutation radicale du "modèle".

Certes, il est nécessaire

pour

le Japon

d'aujourd'hui de réformer des situations devenues insupportables: on imagine mal que le pays puisse faire perdurer envers et contre tout les curieuses pratiques de son marché de la construction, qu'il persévère seul et contre tous dans la fermeture de son marché du riz ou même -encore que là les limites du système ne soient sans doute pas encore atteintes- qu'il fasse vivre encore longtemps sous perfusion un système électoral dépensier et pervers, ou un système de réglementation administrative qui semble avoir pour seule fonction de favoriser la collusion de l'administration et des secteurs industriels en encourageant les luttes "verticales" entre les agences ministérielles. Des aménagements et des réformes sont donc nécessaires. Des articles, des rapports, des livres, des déclarations pour réclamer à corps et à cris ces réformes se succèdent pour ainsi dire tous les jours. Mais rien ne laisse penser que ces aménagements imposés par les contraintes du réel ou les pressions de l'extérieur déboucheront à court terme sur une remise en cause radicale des fondements de la société japonaise. JI est caractéristique que les rapports proposés par les commission de réformes de tout poil ne s'aventurent pas à remettre en cause les mécanismes fondamentaux: les réglementaûons tatillonnes peuvent être critiquées, mais la symbiose étroite des administrations et des milieux d'affaires (qui sont loin de ne trouver que des désavantages à ce système complexe de réglementations), elle n'est pas sérieusement remise en question; tels ou tels maux de la politique peuvent être périodiquement dénoncés mais les mécanismes de la culture du wa, des discussions secrètes et des tractations de coulisse ne sont certainement

5

pas l'objet d'une attaque en règle; les entreprises peuvent annoncer à grand renforts de publicité des plans de rationalisation et prévoir des "suppressionsd'emploi", les licenciements effectifs sont, dans les grands groupes, rarissimes et le principe de l'emploi " à vie" (c'est à dire jusqu'à la retraite), loin d'être remis en question, mobilise toujours en sa faveur la majorité des économistes et des hommes d'industrie; plusieurs entreprises peuvent annoncer qu'elles renoncent au traditionnel ringisho, symbole un peu naïf de la décision "du bas vers le haut", les mécanismes traditionnels de la prise de décision ne sont pas vraiment menacés; les salaires peuvent de plus en plus souvent incorporer une part déterminée par la compétence, les mécanismes de promotion et surtout la véritable originalité du système salarial (décompositionen salaire de base, salairepour heures supplémentaires et bonus) restent intacts, etc.
On pourrai t multiplier les exemples: il est clair que les nécessaires adaptations qu'encourage la reconnaissance des blocages ponctuels du système sont à distinguer d'une remise en causes de ses caractéristiques fondamentales. Il est possible, et même probable, que le Japon harmonisera peu à peu les règles qui structurent sa société avec celles de ses partenaires, mais, en ce qu'il touche à des éléments socio-culturels, un tel processus échappe largement à une approche volontariste et prend, par la force des choses, beaucoup de temps. Qu'on ne prenne pas les réformes -car il est indéniable que le Japon vit aujourd'hui une période de réformes- pour un big-bang. En outre au Japon comme ailleurs, le bon et le mauvais sont indissolublement liés et bien naïf serait celui qui espérerait pouvoir par une simple opération chirurgicale les séparer. Que le système du consensus par exemple maintienne la cohérence et l'homogénéité, c'est incontestable, mais comment nier que, favorisant aussi les discussions de coulisse, les collusions et les renvois d'ascenseur, il soit une cause immédiate de corruption, ou que. exacerbant

la distinction intérieur/extérieur, il encourage les réflexes de fermeture? Ce fait ne contribue pas peu à la méfiance des réformes radicales. Sur ce sujet nous n'en dirons pas plus. Nous passons maintenant à l'examen des points qui constituent les particularités du "cas" japonais. Plusieurs de ces particularités sont étudiées depuis longtemps comme les facteurs du succès japonais. Nous ne pensons pas que le ralentissement économique actuel invalide les observations faites depuis le classique qu'est devenu "Japan as Number One". La récession (kôtai) qui sévit aujourd'hui au Japon (mais dans ce pays on parle de récession dès que la croissance économique annuelle passe sous le seuil des 3%) ne doit pas faire oublier le potentiel de la formidable puissance économique du Japon. Ce n'est pas la première crise à laquelle fait face le pays; lors des chocs pétroliers et de celui du "yen fort" (endaka) il avait cependant fait preuve d'une unique capacité d'adaptation et avait émergé de ces épreuves mieux armé qu'auparavant.

Les facteurs techniques
Plusieurs auteurs ont fait remarquer que l'organisation de la gestion et de la production au Japon présentait certaines caractéristiques susceptibles d'expliquer les performances économiques du pays. On connaît ainsi les cercles de qualité et les méthodes de contrôle utilisées dans la recherche du "zéro défaut", les méthodes de formation du personnel sur le tas, ou les techniques des "flux tendus", ou kanban, pour réduire les stocks et faire coïncider la demande et l'offre à l'intérieur d'une chaîne de production. Il est incontestable que, de fabricants de "camelote". les Japonais sont devenus producteurs d'objets extrêmement fiables qui ont, au moins jusqu'aux progrès très récents en Europe et aux Etats-Unis permis aux articles "made in Japan" de faire figure de références internationales. Toute une école de pensée impute

6

ainsi essentiellement le succès japonais aux innovations techniques et industrielles qui ont offert des produits d'un remarquable rapport qualité-prix. Ses partisans font valoir que les bons résultats obtenus par les entreprises japonaises installées à l'étranger, qui font appel à ces méthodes de gestion, sont là pour le démontrer. Pour un patron automobile américain, Glenn Gardner de Chrysler, "les avantages proprement japonais -consensus, culture, accès à des financements bon marchéne représentent que 20% de l'avantage réel". Il est vrai que l'économie japonaise ne donne ses meilleurs résultats que dans le domaine industriel: l'indice global de productivité, qui inclut les services et l'agriculture, publié tous les ans par le Centre Japonais de la Productivité, ne plaçait en 1993 (pour les performances 1991) le pays qu'au huitième rang des pays indu$trialisés (en terme de productivité par travailleur rapportée au PNB). La France et la Belgique caracolaient en tête du classement avec un indice général de 127 contre 100 pour le Japon. Le seul indice de productivité agricole cependant était, sur une base 100 pour le Japon, à 207 pour la France et 255 pour les Etats-Unis. En revanche dans le domaine industriel la productivité japonaise était sensiblement plus forte: selon cette enquête du Centre de Productivité de 1993, elle était de 104 pour les Etats-Unis contre un indice 100 pour le Japon, manifestant un sensible rétrécissement de l'écart, et selon une autre enquête du Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur, faite, elle, sur la base du taux de change, le Japon se retrouvait confortablement devant tous les autres pays industriels. Le débat cependant n'est pas clos. Des échecs subis par des entreprises étrangères qui avaient adopté les méthodes japonaises peuvent indiquer que d'autres facteurs interviennent. Les cercles de qualité par exemple n'ont pu s'implanter dans de nombreux pays occidentaux en raison sans doute de rapports humains dans l'entreprise fort différents de ceux qui existent au Japon. Si c'est bien le cas, des facteurs culturels et

sociaux entrent en jeu. Le fait que de nombreuses entreprises japonaises installées en Occident n'aient pas rompu les liens avec leur système de sous-traitance ou d'approvisionnement au Japon peut expliquer aussi leurs bonnes performances: d'autres facteurs que les seules raisons techniques peuvent donc

intervenir. Les facteurs stratégiques
Ce courant, le plus populaire sans doute, connaît plusieurs variantes. Il attribue le succès japonais à une organisation économique et industrielle inconnue ailleurs: sont tour à tour mis en avant, depuis que la thèse du protectionnisme est quasiment abandonnée : a. toutes les versions de la thèse du "Triangle de Fer" collusion entre les administrations, les entreprises et le monde politique qui mettent en exergue l'un ou l'autre des angles du triangle, b, les alliances au sein du monde économique qui prennent I à aussi des visages forts différents: liens producteurs/distributeurs, connivences entre entreprises d'un même secteur, cohésion des groupes d'entreprises, relations privilégiées entre une entreprise et ses sous- traitants (keiretsu), c. la manipulation monétaire et d.la stratégie d'allocation des

-

-

ressources.

Avant d'élaborer sur ces différents points, on doit évoquer la vieille thèse du protectionnismejaponais. Aujourd'hui elle n'a plus guère cours, les tarifs japonais n'étant généralement pas supérieurs à ceux pratiqués dans d'autres pays. Les fonctionnaires
japonais ont aujourd'hui beau jeu

- quitte

à

oublier que l'essor des industries nationales s'est souvent fait à l'abri d'imposantes barrières protectionnistes (voir le cas de l'automobile dans le chapitre sur la puissance japonaise)- de faire remarquer que la moyenne des droits de douane sur les produits industriels est au Japon une des plus faibles

7

au monde: 3,6% contre 5,6% pour la CEE oU

5,4% pour les Etats-Unis. C'est donc au contraire souvent au Japon de dénoncer les pratiques protectionnistes chez ses concurrents.
Demeurent cependant plusieurs secteurs extrêmement protégés. Il faut ainsi signaler, pour ce qui concerne le contrôle des investissements étrangers, que la procédure japonaise, libérale dans sa présentation, reste contraignante, qu'il s'agisse par exemple de la phase d'instruction préalable officieuse des dossiers, des restrictions qui interdisent de fait les investissements dans un certain nombre de secteurs (agriculture, pêches, sylviculture, cuir, mines, pétrole), la discrétion des pouvoirs publics dans la délivrance des licences requises pour un certa;n nombre de secteur (finance, tourisme, télécommunications, etc.). Il reste que les véritables obstacles que rencontrent les investisseurs étrangers tiennent avant tout au coat des implantations, aux problèmes de recrutement de maind'oeuvre, de recherche de partenaire, aux réticences de ventes aux investisseurs étrangers, etc. Ceci dit, venons-en aux thèses actuellement discutées, qui démontreraient, selon leurs partisans, le réel et persistant protectionnisme japonais.

possibles sur les intérêts étrangers, sont toujours d'actualité. Le pôle de la fonction publique et son pouvoir
Le Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur (Tsûsan shô, mieux connu sous le sigle anglais de MITI) a souvent été présenté comme le cerveau de la réussite

japonaise. On fait valoir d'une part J'influence
dont il jouit sur les grandes entreprises du pays, de l'autre son rôle de soutien et de développement pour les industries de l'avenir. Il est vrai que le Ministère de J'Industrie a joué un rôle capital dans le redressement industriel du pays, attribuant les licences d'importation des matières premières, d'achat de brevets, négociant et gérant les conflits commerciaux, analysant les tendances du marché, offrant des directions à suivre, etc. Ses 12.000 fonctionnaires (3.000 au siège à Tôkyô, les autres dans les bureaux régionaux) ne disposent pourtant que de 1% du budget national.

a. La symbiose entre les pouvoirs publies, les entreprises et le monde politique Il Ya quinze ans, la thèse du "Japan Incorporated" voulait que le Japon soit mené par une équipe homogène où se retrouvaient les grands capitaines d'industrie, les fonctionnaires et le Parti au pouvoir. Il est clair aujourd'hui que le Japon n'est pas géré comme une entreprise peut l'être par son conseil d'administration; pourtant les problèmes soulevés par la thèse du Japan Inc., celui des rapports entre l'administration et les entreprises, et celui de leurs incidences 8

Ces dernières années, le rôle du ministère a été remis en question par des auteurs qui remarquaient le poids croissant pris par les ministères concurrents sur les problèmes sujets aux frictions commerciales: communications, transports. D'autres ont remarqué que les grandes entreprises s'émancipaient de plus en plus de l'influence de l'administration. Les fonctionnaires du Tsûsan shô eux-mêmes ont toujours eu la coquetterie de déclarer qu'en terme d'arsenal réglementaire, leur ministère était le plus démuni de tous et que son rôle ne pouvait dépasser celui d'un fédérateur totalement dépendant de la bonne volonté des ses interlocuteurs (ceci d'ailleurs n'est pas vrai puisque avec 1.915 licences et permis qui

doivent lui être demandés,il est le second
responsable, -juste derrière le Ministère des Transports qui en compte à peine plus -1.966, de la "réglementation" du Japon). Quoiqu'il en soit, si son autorité est en baisse, le Ministère de l'Industrie reste l'un des plus

puissants et des plus courtisés et l'un des meilleurs exemples du poids du pôle fonction publique dans le "triangle de fer".
Un indice de la puissance des fonctionnaires: l'amakudari

Le Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur n'est bien sOrpas le seul des ministères japonais à jouir d'une grande influence sur le secteur privé. Une étude de Tôkyô Shôkô Research sur l'origine des 150 présidents des banques japonaises toutes catégories confondues montrait que pas moins d'un quart des dirigeants provenaient de l'administration, c'est à dire du Ministère des Finances (16%) et de la Banque du Japon d'abord (10%). Le Ministère des Finances est en effet le premier responsable d'un système d'envoi d'anciens fonctionnaires dans les entreprises privées ou semi-publiques qu'on appelle amakudari ou pantouflage. La fréquence des pantouflages montre l'étroitesse des liens entre le secteur privé et l'administration. La règle dans cette dernière est en effet que tous les collègues de promotion d'un fonctionnaire promu au rang de directeur quittent leur ministère. Les départs ont souvent lieu avant, quand la pyramide du personnel allant en s'aiguisant élimine les moins performants. Les ministères, en échange de ces sacrifices, qui permettent de conserver une pyramide d'âge très affilée, trouvent aux partants des points de chutes: parfois dans des organismes para-publics placés sous leur juridiction; parfois dans des entreprises privées. C'est donc ce processus qu'on appelle amakudari, littéralement "descente du ciel". Selon le rapport 1993 de la Haute Autorité de la Fonction Publique, en 1992208 fonctionnaires de grade supérieur à celui de chef de service (kachô) ont obtenu de leur administration l'autorisation d'aller "pantoufler" dans des entreprises qui sont en rapport étroit avec leurs anciennes fonctions 9

(lorsqu'un fonctionnaire de rang égal ou supérieur à celui de kachô souhaite aller dans une telle entreprise, ou, s'il n'est pas encore chef de service, s'il se voit offert dans ces entreprises un poste de responsabilité, une autorisation doit être demandée; passé un délai de deux ans après la démission du fonctionnaire elle n'est plus nécessaire). 74 de ces 200 et quelque personnes ont tout de suite accédé au conseil d'administration de ces entreprises.
C'est le Ministère des Finances qui fournit en 1992 le plus gros contingent de pantouflards avec 74 personnes, celui de la Construction, sous les feux de la critique, n'en avait délégué que 22. En 1992 38 des 178 entreprises membres de la confédération des Travaux Publics ont accueilli un total de 60 anciens fonctionnaires du Ministère de la Construction. Sur les 2021 administrateurs des 61 sociétés de construction du Japon, 18% sont d'anciens fonctionnaires, généralement bien sûr du Ministère de la Construction, en pantouflage. Des compagnies comme Tekkan kensetsu (40%) et Uekigumi (48%) introduisent même des proportions tout à fait surprenantes d'anciens fonctionnaires dans leurs Conseils d'Administration.

Un cas flagrant de collusion administrations/entreprises : le secteur de la construction C'est sans doute dans le secteur de la construction -mais pas forcément sous la forme de l'amakudari- que l'on trouve les plus liens les plus forts entre un secteur industriel
et les administrations nationales ou locales-

.

L'Agence des Impôts relevait que les sommes "à destination inconnue" dont les entreprises étaient incapables de rendre compte s'élevaient à 56,5 milliards de yens: les entreprise de la construction étaient responsables de 74% de ces sommes distribuées en donations non déclarées. Au printemps 1993, sous le coup du scandale Kanemaru qui avait mis en lumière ce que pourtant personne n'ignorait vraiment (les

entreprises de construction du fief électoral de l'ancien homme fort du PLD lui donnaient, en espérant sa bienveillance, des sommes co]ossales et jamais déclarées), le quotidien Asahi a mené une enquête nationale sur ce secteur particulier. Sur un total de 200 grands projets le journal affirmait être parvenu à
déceler 160 cas de dangô -ces accords de "tour

de rô]e" dans lesquels les entreprises se mettent d'accord, dans un appel d'offres public, pour décider qui l'emporterait. Le journal notait en particulier qu'il était fort rare que les pronostics faits avant l'ouverture des offres quant au futur gagnant soient démentis: ]a rumeur publique savait tout -parce que les jeux étaient faits d' avance-. Par la suite on s'est aussi aperçu -et c'est là que l'enquête de l'Asahi nous intéresse ici- que curieusement l'entreprise gagnante arrivait souvent avec une offre exactement semblable au seuil maximum que l'administration qui lançait l'appel d'offre avait préalablement décidé: en d'autres termes les entreprises connaissaient parfaitement ce seuil maximum censé resté secret qu'avaient arrêté les pouvoirs publics. De là sans doute l'utilité pour elles de recevoir des anciens fonctionnaires en amakudari et de financer le parti au pouvoir. Or c'est en parfaite bonne conscience que ces pratiques se font dans une pénombre finalement assez peu obscure dont les conventions veulent qu'elle reste non dite mais pas véritablement ignorée. Pour la plupart des entrepreneurs interrogés par ]e journal, ces pratiques sont un "mal nécessaire" indispensable au maintien de l'équilibre dans le secteur, en empêchant les plus gros d'exercer un quasi- monopole sur le marché. Beaucoup d'ailleurs estimaient que ce genre de pratiques a cours dans tous les secteurs de la société japonaise, et qu'ils sont simplement plus visibles dans celui de la construction.

forcé l'administration à prendre des mesures dont l'avenir seul dira si elles sont effectives: le Ministère de la Construction aussi bien que celui de l'Autonomie Locale (le 1er octobre 1993) ont annoncé qu'ils s'orientaient vers une procédure d'appels d'offre plus ouvert qui sonnerait le glas de la traditionnelle shimei nywatsu par laquelle seules les entreprises retenues, en fonction de critères fort peu transparents, sur une liste établie par les administrations peuvent soumissionner.

Un autre exemple de collusion: la réglementation
Enfin on mentionnera ]e problème déjà effleuré dans ]e passage sur le Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur, des réglementations. Ce problème a refait surface en 1993 au premier plan de ]'actualité avec l'annonce par M.Hosokawa de sa volonté de libéralisation, puis avec le rapport soumis le 8 novembre] 993 par M.Hiraiwa, dans ]e cadre de la réforme administrative, sur ]a suppression de nombre de ces règlements. Le rapport Hiraiwa propose la déreglementation de 475 textes. Au 31 mars 1993 on comptait 11.402460 de plus qu'en 1992- de ces règlements qui astreignent les particuliers et les entreprises à demander des permis et autorisations aux administrations pour toutes sortes d'opérations, commerciales ou non. Le Ministère le plus généreusement doté en pouvoirs de régulation, ou pouvoirs de délivrance de permis et autorisations, est celui des Transports; ce secteur est d'ailleurs ]e plus critiqué par les partisans de la libéralisation. Si le Ministère des Transports gère 1.966 de ces autorisations, le Ministère de l'Industrie et du Commerce Extérieur en a 1.915. Beaucoup plus loin derrière eux viennent les Ministères de l'Agriculture (1.357), des Finances (1.236), de la Santé (1.l70), de la Construction (870), du Travail (579), de l'Education (322), des Postes et Télécommunications (313) et enfin l'Agence des Sciences et des Techniques (298).

Les pressions de l'étranger -surtout des Etats-Unis- et l'indignation du public après les scandales de 1993 ont cependant 10

Des critiques de plus en plus nombreux reprochent à ces réglementations d'être un frein à l'activité économique. C'est sans doute vrai. L'Institut d'études Nihon Sôgô Kenkyûjo aurait évalué à 12.000 milliards de yens la demande supplémentaire qui serait induite par les mesures de libéralisation demandées par la Commission Hiraiwa. Le calcul se base cependant sur l'hypothèse d'une application intégrale des mesures proposées, et d'une augmentation de 40% du pouvoir d'achat des Japonais grâce à une radicale ouverture du marché vers l'extérieur. Ceci se traduirait par 45.000 milliards de demande supplémentaire qui seraient satisfaits à raison de 33.00 milliards par les importations. En 1993 en tout cas, la presse a longuement rapporté des exemples concrets du casse-tête administratif et de l'enfer des formulaires.
Mais un autre effet de ce régime est de créer poUf chaque ministère une véritable clientèle qui dépend du bon vouloir des bureaucrates pour le renouvellement des licences ou l'obtention de nouvelles places dans le marché (pour les services en particulier). Se tissent ainsi entre l'administration et les entreprises des liens très particuliers qui constituent une des raisons de l'administration verticale, tatewari gyôsei, les ministères appuyés par leurs clientèles se battant férocement pour le contrÔle de tel ou tel secteur. Ni les administrations dont elles font le pouvoir, ni les entreprises qui bénéficient du système (il permet souvent de contrôler l'apparition de nouveaux concurrents, de stabiliser les tarifs etc.) ne souhaitent vraiment abandonner ces régulations.

d'aucuns, outre-Pacifique en particulier, dénoncent comme un tigre en papier qui laisserait les pratiques monopolistiques pulluler sans réagir. La Commission pour l'Equité des Pratiques Commerciales était ainsi présentée comme illustrant un autre aspect de la grande collusion, celui dans lequel les pouvoirs publics fermaient les yeux sur les agissements anti-concurrentiels du monde des affaires.
Depuis le début des années 1990 la Commission a cependant durci le ton: en 1991 elle administra ainsi 30 avertissements pour infraction à la législation anti-monopole, 50% de plus que l'année précédente; cette année là aussi la Commission, pour la première fois depuis 17 ans, porta devant la justice un cas qui lui semblait particulièrement grave de pratique monopolistique illégale. Cependant les pénalités imposées contre les "cartels de prix" se sont élevées à 19.938 millions de yens,le troisième record seulement depuis l'introduction en 1977 du système des pénalités. En 1992 la Commission, sous la direction de M.Kogayu Masami, renforça son action en diminuant le nombre de cartels exemptés des stipulations anti-monopole de 261 à 160. En 1993 Shiseidô, le géant des cosmétiques vit ses bureaux perquisitionnés par la Commission qui l'accusait de refuser illégalement d'approvisionner un distributeur qui vendait sous le prix demandé par Shiseidô. Il reste que les pénalités infligées par la Commission sont dix fois inférieures en moyenne à ce qu'ellcs sont aux Etats Unis.

A l'inverse: l'immunité des entreprises dans l'administration
Dans un registre différent, un autre exemple souvent dénoncé de la collusion, ou du moins la "complicité objective" de l'administration et des entreprises est la Com-

Les rapports entre le monde politique et l'administration: la montée en puissance des politiciens
Outre les problèmes entraînés par la collusion administration-entreprises, sont souvent évoqués ceux que poserait l'étroite imbrication des ministères et des politiciens. Une thèse classique veut voir dans les "bureaucrates", kanryô, comme on les appelle

mission pour l'Equité des Pratiques
Commerciales (souvent aussi appelée de son nom anglais Fair Trade Commission) que 11

sans nuance vraiment péjorative, des ministères les véritables détenteurs du pouvoir japonais. Les tenants de cette thèse font valoir par exemple que les ministres issus de la Diète qui, de manière toute théorique selon eux, dirigent les départements ministériels n'y restent jamais très longtemps: la règle veut que les ministres ne demeurent en fonction qu'un an et demi en moyenne pour rapidement faire place à d'autres, qu'ils soient choisis non en raison de compétences particulières mais parce qu'ils ont cumulé un nombre suffisamment important de mandats pour mériter une récompense qu'ils ne devront pas monopoliser longtemps. Dans les faits, ajoute-t-on, les ministres ne disposent pas d'un réel pouvoir de nomination de leurs subordonnés. Dans bien des cas aussi les hommes politiques sont d'anciens fonctionnaires qui ont gardé de forts liens avec leur administration d'origine. Enfin ce sont la plupart du temps les hauts fonctionnaires eux-même qui répondent à la Diète à la place des Ministres aux questions des élus nationaux. Telle est donc l'interprétation classiques des rapports entre les fonctionnaires et les "politiques". Ces dernières années cependant des nouvelles interprétations sont apparues: de nombreux observateurs ont ainsi fait remarquer que les hommes politiques -ces théories visent le pouvoir du PLD,I' avenir dira si le gouvernement Hosokawa, soutenu d'ailleurs par des hommes issus du PLD, invalide ces thèses- ont acquis récemment une plus grande liberté face aux fonctionnaires:

Par ailleurs les élus se constituent en zoku (littéralement "tribus") spécialisées sur une question particulière: agriculture, finance, construction: au bout d'un certain nombre d'années, ces "élus des tribus", zoku giin, en savent plus sur leur domaine de compétence que les fonctionnaires traitants qui sont astreints à une rotation fréquente. Ces observations ont donc conduit de nombreux analystes à formuler une théorie du tôlcôseitei (dépression de la fonction publique, haute pression de la classe politique) qui exprimerait un renversement du rapport de force. Cette théorie a certainement beaucoup de vrai, mais elle doit être nuancée. Les domaines où le pouvoir des "politiques" s'est beaucoup renforcé sont ceux qui, touchant directement à la vie quotidienne et aux intérêts de leurs électeurs, passionnent par la force des choses les élus: les questions fiscales en sont un exemple évident. Il est aujourd'hui impensable que le Ministère des Finances puisse s'opposer aux décisions des hommes politiques en la matière; ce sont eux qui ont façonné en fait les réformes fiscales des dernières années. Par contre les questions de moindre intérêt pour les politiciens et tout ce qui touche à la fonction publique et aux administrations reste encore fermement contrôlé par les
"bureaucrates"

.

on trouve dans les rangs des hommes
politiques de moins en moins d'anciens hauts fonctionnaires car le nombre important de mandats de députés ou de sénateurs (six pour les premiers) qu'il faut additionner pour prétendre à un maroquin ministériel oblige les ambitieux à entrer de plus en plus tôt dans la carrière politique; le phénomène des députés "héritiers" (nisei) s'est d'ailleurs considérablement développé.

En 1993 s'est produit, dans ce domaine des relations entre le pouvoir politique et l'administration un événement rarissime qui montra bien le désir de certains politiciens d'affirmer davantage leur autorité sur les fonctionnaires. Le Ministre de l'Industrie et du Commerce Extérieur obligea un des plus importants fonctionnaires du Tsûsan sM à démissionner (au prétexte qu'il avait, suivant une coutume bien établie dont il avait lui même bénéficié autrefois, offert, juste avant qu'il se présente aux élections, une promotion à un ancien fonctionnaire du Ministère pour nourrir son CV). Le Ministre en question, M.Kumagai, agissait sans doute sur instruction de son patron. M.Ozawa, secrétaire général du Shinseitô, dont on sait qu'il souhaite placer la fonction publique sous la houlette des élus de la nation.

12

En 1993 est aussi venue sur le devant de la scène une question particulièrement sensible: celle des seifu-iin. ces fonctionnaires évoqués plus haut qui répondent à la Diète à la place des Ministres aux questions des élus -de l'opposition surtout-. M.Ozawa, encore lui, a proposé en effet cette année l'abolition de ce système. Les premières réactions. favorables, dans l'administration -qui se plaint souvent d'être enchaînée à la Diète- ont vite cédé la place à une vive inquiétude devant des propositions qui pourraient accélérer le processus de dépossession du pouvoir réel au profit de la classe politique. M.Ozawa souhaite remplacer les seifu-in par des vice-ministres chargés de représenter le Ministre à la Diète qui seraient secondés chacun de deux conseillers pris eux aussi parmi les élus nationaux -et c'est cette dernière disposition surtout qui inquiète les fonctionnaires qui ne seraient même pas là pour "seconder" le représentant du ministre-.

bureaucrates, sans parler des énormes besoins d'argent des premiers. donnent aux entreprises un poids tout à fait particulier dans la décision.

En conclusion: pas de consommateurs dans le Triangle de Fer
De manière générale on peut sans doute dire. en concluant cet exposé succinct de quelques aspects de la collusion administration-entreprises- monde politique que cette théorie du "Triangle de Fer" a ce mérite qu'elle fait ressortir l'oubli par le système japonais d'une quatrième force: les consommateurs. Il est indéniable que dans les décisions publiques les intérêts des producteurs ont longtemps pesé infiniment plus lourd que ceux des consommateurs. L'absence de concurrence dans une partie très réglementée des services (l'électricité coOte 2,8 fois plus cher et le téléphone 2,7 plus cher qu'aux EtatsUnis) fait ainsi que les consommateurs n'ont pas bénéficié autant qu'ils l'auraient dO de la hausse du yen en 1993. Le processus de décision japonais dans l'administration et la politique en est sans doute aussi partiellement responsable. Les longues discussions avec les parties intéressées, les rapports très personnels qui se tissent au fils des années entre politiciens, responsables d'entreprises, et

Le Japon est ainsi encore le seul des grands pays industrialisés qui n'a pas de législation sur la responsabilité des producteurs (PL ou "product liablility"). Moins de 200 cas de responsabilité des producteurs semblent jamais avoir été portés devant les tribunaux tant le système légal (quatre fois moins d'avocats qu'en France pour une population double) décourage les plaignants (il est vrai que souvent des accords sont conclus l'amiable mais sur des sommes très faibles par rapport aux critères nordaméricains). En 1992 le Conseil des Conditions de la Vie, organisme consultatif auprès du Premier Ministre, avait décidé de ne pas recommander l'introduction de ce genre de dispositions qui permettraient aux consommateurs de demander aux producteurs, même lorsqu'il n' y a pas eu faute caractérisée, volontaire ou non de leur part, des compensations dès lors qu'ils ont été victimes des défauts de leurs produits.
En 1993 les membres du Conseil des Conditions de la Vie ont finalement été plus audacieux et ont recommandé l'introduction d'un dispositif de type européen qui permet cependant aux producteurs d'échapper à l'obligation de réparation de défauts non prévisibles au moment de la mise en vente et impose en revanche aux consommateurs de démontrer un lien de cause à effet entre les dommages subis et les défauts incriminés.

b. Les collusions au sein du monde économique Après avoir présenté quelques aspects de la collusion entre des acteurs aussi différents que les hommes politiques, les hommes d'affaires et les bureaucrates, nous allons maintenant examiner les discussions sur

le problème de la collusion à l'intérieur du 13

monde économique. Le problème prend alors des aspects fort différents puisque sont dénoncés aussi bien 1- les problèmes des cartels entre producteurs et distributeurs, 2- les ententes entre producteurs, 3- les liens dans les groupes d'entreprises, et 3- ceux des keiretsu.

Les problèmes de la distribution
Les problèmes du circuit de distribution - que caractérisent la complexité et les
liens entre fabricants et distributeurs

Les Américains ont surtout fait porter leurs pressions sur les mécanismes de prévention de l'extension des grandes surfaces,jugées a priori plus favorables à la distribution de biens étrangers que le petit commerce protégé, réputé, lui, réfractaire à ces mêmes produits. Dans une certaine mesure les négociateurs américains ont obtenu gain de cause, et les règlements de la "loi Royer" japonaise assouplis, les grandes surfaces se développent maintenant plus librement. Tous

- ont

été

les observateurs ne sont pas d'accord
cependant sur l'intérêt de cette libéralisation pour les produits occidentaux. L'European Business Council, forum des entreprises européennes installées à Tôkyô, a estimé que le système de distribution n'était pas discriminatoire et que sa simplification profiterait surtout aux gros producteurs japonais. Il est vrai que les importateurs de produits de marque européens ont toutes raisons d'être satisfaits d'un système qui maintient les prix à un niveau qui protège aussi bien leurs revenus que l'image de leurs produits. Les chiffres (Asahi, 03-06-92) de l'Association japonaise des chaînes de distribution semblent confirmer ces craintes. Ils montrent que la part des produits importés dans les ventes des magasins affiliés a été de 9,3% pendantl'année fiscale 1990.Surlechiffre d'affaires total de 11.512,3 milliards de yens, déclarés par les 58 sociétés membres qui ont répondu à une enquête, les produits importés ont représenté 1.079,8 milliards; par ailleurs, alors que le chiffre d'affaires global a progressé de 7% par rapport à l'année précédente, l'augmentation des ventes des produits importés s'est limitée à 5%. Par secteurs, 43,9% des produits importés vendus avaient été des produits agro-alimentaires, 37,1% des produits d'habillement et des textiles, et 19% des équipements pour la maison. Par origine géographique, 60,6% provenaient d'Asie, 19,3% des Etats-Unis et seulement 7,7% d'Europe.
Les maisons de commerce forment un aspect particulièrement intéressant du cir-

mis en exergue par les discussions nippoaméricaines sur les problèmes structurels. Ce circuit est accusé d'être une barrière qui permet, tout en s'opposant à la pénétration des produits étrangers, le maintien des prix élevés des produits (voir chapitre sur ce sujet). On compterait au Japon 300.000 points de vente auxquels s'ajoutent 500.000 distributeurs automatiques (contre 37.500 distributeurs en France dont la population n'est que de moitié inférieure à celle du Japon). Le problème n'est pas tant celui de la structure du réseau -encore que l'éparpillement des points de distribution ait été considéré comme un obstacle à la vente de produits étrangers-: c'est celui de la taille de distributeurs minuscules et incapables de résister aux pressions des gros producteurs nationaux. Il est vrai que de nombreux producteurs se sont fait leur propre réseau de distribution. On peut mentionner ici à titre d'exemple l'extension des magasins en franchise exclusive: une entreprise comme Matsushita doit essentiellement son taux exceptionnel de pénétration du marché japonais au nombre de ses magasins exclusifs: 24.000 (pour se mettre à l'abri des critiques, Matsushita a annoncé en 1992 une modification de son système de distribution, mais sans au fond toucher à l'essentiel et en tentant en fait aussi de réduire certaines charges!); dans le même secteur, Tôshiba en possède II.000, Hitachi 9.000, Sanyô et Sharp 5.000 chacun et Sony

3.000.
14

cuit de distribution. On compte au Japon plus de 6.000 maisons de commerce. Dans ce secteur comme ailleurs se dégage cependant

une structure oligopolistique: 9 grandes maisons qui sont appelées s8g8 sMsha, contrôlent la moitié du commerce extérieur du Japon. Les 4 premières d'entre elles ont un chiffre d'affaires de plus de 800 milliards de francs, de 5 à 10.000 employés d'une centaine de bureaux dans le monde. Elles vendent - de tout littéralement- et montent des projets industriels. Leur poids dans le commerce intérieur n'est pas moindre puisqu'elles assurent 76% des importations japonaises et 55% des ventes internes. Les ententes entre producteurs
De manière un peu plus convaincante que pour ce qui concerne la distribution, certains critiques étrangers ont souligné les collusions à l'intérieur d'un même secteur industriel entre les producteurs. Il est vrai qu'un simple regard sur l'outil de production nippon permet de repérer une étrange caractéristique: une structure oligopolistique dans quasiment tous les secteurs: c'est à dire un groupe de 4 à 7 entreprises qui dominent la majeure partie du marché laissant le reste à une multitude de tous petits producteurs. Par ailleurs toutes enquêtes sur les prix des biens de consommation ces dernières années ont montré que souvent les prix des produits manufacturés japonais étaient moins chers à l'étranger que sur le marché national. De là à crier aux cartels de prix entre les principaux producteurs il n'y a qu'un pas. C'est un argument qui était développé par exemple par M. Gomez, PDG de Thomson, pour justifier son assertion qui veut que "les Japonais trichent".

une baisse immédiate des prix. Un exemple de collusion-compétition est offert par l'exemple en 1993 de la bataille Minidisc contre Mini cassette digitale qui opposa d'un coté Sony,de l'autre Matsushita et Philips. On constata vite que des accords avaient été conclus entre Sony et plusieurs de ses rivaux au Japon, Sanyô d'abord, qui mirent sur le marché des produits du même genre. Mais il serait difficile de conclure d'accords de ce genre, qui se multiplient aujourd'hui dans le domaine de l'informatique et de l'audiovisuel, qu'ils permettent aux entreprises de faire l'économie de la concurrence.
Il faut en effet reconnaître que, sur la qualité et les fonctions des produits, une compétition féroce, que rien n'approche dans les autres pays occidentaux, oppose les grandes entreprises; les changements dans les parts de marché, la rapidité des innovations, le renouvellement rapide des gammes montrent que la collusion, si collusion il y a, ne nuit pas au dynamisme des entreprises. Même dans les secteurs très réglementés, comme l'assurance et l'assurance- vie, où les sociét6s n'offrent en fait jamais que le même produit, une compétition féroce les oppose sur le plan du service et du démarchage du client. Dans le domaine industriel, la qualité des produits, le service après vente, les stratégies commerciales et la conception de nouveaux produits sont autant de champs ouverts à la concurrence que des accords souvent imposés par la nécessit6 d'économie d'échelle ou l'énormité des investissementsne remettent pas fondamentalement en cause.

-

Les groupes d'entreprises
A l'intérieur, cette fois, d'un même groupe d'entreprises, d'autres pratiques sont dénoncées. Les "négociations nippo-américaines sur les problèmes de structure", en particulier, ont mis en relief ce nouveau grief de l'administration américaine. La formation des groupes unis par les prises de participation croisées qui sont

Il est vrai par exemple que les prix des matériels informatique grand public ont longtemps été très élevés et que les constructeurs nationaux ont pu profiter d'une clientèle captive. Le jour où les Américains se sont sérieusement intéressés au marché japonais et ont proposé des produits bon marché et de bonne qualité, ils ont entraîné 15

tous appelés "keiretsu" (nous réserverons pour notre part ce mot pour une structure spécifique évoquée plus bas) a été attaquée par les négociateurs américains. Ces groupes, pour eux, sont un nouvel avatar des zaibatsu, groupes d'entreprises, démantelés aprèsguerre alors qu'ils contrôlaient un quart du capital, la moitié du secteur industriel et plus d'un tiers des secteurs de l'industrie lourde. Certains ont d'ailleurs vu dans de récents développements-l'annonce ainsi en avri11990 d'une fusion de deux branches du groupe
Mitsubishi séparées après la guerre

Les six grands groupes Au sein de ces 50 groupes, les six qui sont dits "horizontaux" sont les plus importants: Mitsubishi, Mitsui, Sumitomo
(ces trois là étant issus des "zaibatsu" d' avantguerre), et les banques Fuji, Dai Ichi Kangyô et Sanwa. On peut considérer que, par leur taille et par le rôle de la banque centrale, ces six derniers groupes relèvent d'un type à part, encore que bien différent des zaibatsu d'avantguerre. Les 816 sociétés de ces six groupes employaient en 1988 1,8 million de personnes, soit 5,3% de la population. salariée du Japon. Elles représentaient 25,8% du capital de l'ensemble des sociétés japonaises (12.000 milliards de yens) et réalisaient 16% du chiffre d'affaires et 17,2% des résultats nets de l'ensemble des sociétés du pays. A l'intérieur de ces six groupes, les sociétés sont unies par des participations croisées et par les contacts informels mais très efficaces qui ont lieu dans le cadre des réunions régulières des responsables des principales sociétés. Dans ce cadre, les décisions sont prises par consensus: aucune société holding, qui détiendrait la majorité du capital des sociétés du groupe, n'existe pour forcer les choses et décider directement. En février 1992, la Commission pour l'Equité des Pratiques Commerciales a publié un rapport sur la situation dans ces six grands groupes. La Commission a conclu de son enqu~te à un affaiblissement des liens internes dans ces groupes. Elle a relevé que la part des ventes internes (les établissements financiers étant exclus, il est vrai), avec 7,2% en moyenne du chiffre de vente total, comme celle de achats, avec 8, I%, avaient baissé de 3,6% sur les chiffres enregistrés il ya dix ans. C'est à l'intérieur des anciens zaibatsu que les tendances aux transactions internes sont les plus fortes: 14,3% chez Mitsubishi, 12,2% chez Sumitomo. Le taux de dépendance financière (part des crédits obtenus) des entreprises des groupes sur la banque centrale de chaque groupe ne serait que de 17,4% alors

- des

tentatives de reconstitution zaibatsu.

des anciens

Le problème de la reconstitution des zaibatsu ne semble cependant pas d' actuali té; les prises de participation croisées, suffisent aujourd'hui à assurer la cohésion des grands groupes d'entreprises japonais. Les banques qui sont au coeur de plusieurs de ces groupes contrôlent environ 30% du capital de leurs entreprises, alors que les participations croisées dépassent 20% du capital des grandes entreprises. La structure propre aux zaibatsu -regroupement autour de la maison-mère dans une structure hiérarchique- a donc fait son temps, remplacée par des arrangements qui sont tout aussi efficaces. Il y a actuellement 150 groupes, tantôt rassemblés autour de banques, tantôt autour de compagnies industrielles. Plus de quarante groupes intégrés verticalement ont un chiffre d'affaires supérieur à 1.000 milliards de yens (on trouve là les grands noms de l'industrie japonaise: les Toyota, Hitachi, Tôshiba, Matsushita, etc.). Si l'on y ajoute les six grands groupes horizontaux, on dénombre une cinquantaine de groupes, qui emploient 20% de la main-d'oeuvre japonaise (celle qui bénéficie des garanties d'emploi qui fait qu'on parle, en les comparant aux autres salariés, d'une structure duale).

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que les entreprises cotées en première section de la Bourse de Tôkyô dépendent normalement à un peu moins de 33% de leur premier établissement créditeur. Relevant l'exemple des ordinateurs, la Commission note que la Banque Daiichi Kangyô se fournit à 57,4% dans son groupe et Sumitomo à 45,5%.
Si, selon la Commission pour l'Equité des Pratiques Commerciales, le commerce interne est sur le déclin, les participations croisées attestent encore de la solidité des groupes: une fIrme dans un de ces groupes possède normalement des actions dans 54,6% des autres entreprises du même groupe. Par contre, le taux de participation croisée est de 21,6%, en baisse sur les 25% enregistrés il ya une dizaine d'années. Les autres groupes présentent une grande variété de structures même s'ils sont souvent dits verticaux en raison de la puissance d'une entreprise centrale: 1. certains groupes sont constitués par des sociétés quasiautonomes qui se sont peu à peu séparées de la maison-mère pour travailler dans des secteurs différents, qui ont créé leurs propres réseaux de fIliales, mais qui maintiennent avec la maison-mère des liens de coopération qui justifient qu'on les considère comme un
groupe. Hitachi en est un bon exemple. 2. Une

secteurs différents mais réunis sous la férule du fondateur: c'est le cas du groupe Seibu.

La difficile intrusion des intérêts étrangers
Dans tous ces groupes en tout cas, il

est clair que les transactions internes sont monnaie courante. Elles rendent difficile bien sOr la pénétration des éléments étrangers. Ces transactions qui paraissent ainsi contrevenir au principe de l'ouverture du marché et de la libre concurrence sont fréquemment dénoncées à l'étranger. De même, les participations croisées, les réunions des Présidents des compagnies membres du groupe, le financement interne contribuent à renforcer la solidarité du groupe. A titre de preuve de l'efficacité de ces participations croisées, on cite souvent la rareté des OPA au Japon et la quasi impossibilité pour des entreprises étrangères d'acquérir des sociétés japonaises ou même d'obtenir une voix au conseil d'administration. En 1989, on dénombrait 404 cas d'achats d'entreprises étrangères par des entreprises nippones (loo seulement en 1985); par contre, seuls 15 cas -en diminution par rapport aux 26 cas constatés en 1985- d'achats d'entreprises japonaises par des intérêts étrangers étaient repérés cette année-là. Pendant les trois années écoulées au 31 décembre 1990, on a pu compter 24 acquisitions d'entreprises japonaises par des intérêts étrangers~ si l'on en déduit cependant les rachats de filiales japonaises d'entreprises étrangères, ou les prises de contrôle de jointventure dans lesquelles le partenaire étranger possédait déjà la moitié des actions, on ne trouve plus que 12 cas, sur ces trois années, constituant de véritable rachats d'entreprises japonaises par des étrangers. En 1992 on constatait toujours quatre fois moins d'achats par des étrangers d'entreprises japonaises que le contraire. Leur valeur moyenne ne dépassait pas 15 millions de dollars. Le cas le plus célèbre de rachat d'une

autre structure, manifestée par le groupe Matsushita, présente des anciennes divisions d'exploitation qui ont, elles aussi, gagné leur autonomie mais qui continuent à travailler
dans le même secteur. 3. Un troisième modèle, celui du groupe Toyota, montre une intégration des sous-traitants en une structure verticale à plusieurs niveaux. Les historiens de l'économie considèrent que, dans son acception étroite, c'est à ce genre de groupes que s'applique strictement le terme "keiretsu" (voir plus bas). 4. La compagnie Nihon Denki (NEC) relève d'un quatrième type dans lequel des fIliales industrielles régionales devenues quasiment indépendantes avec leurs réseaux de fIliales dans de nouveaux secteurs. S. Enfin,

un cinquième type est celui de groupes qui rassemblent des entreprises opérant dans des 17

entreprise japonaise par une étrangère, celui de Sansui par Polly Peck en 1990 a d'ailleurs fort mal tourné, Polly Peck connaissant par la suite de gros ennuis et son Président se trouvant accusé de détournement de fonds. Le ralentissement de l'activité économique semble cependant devoir ouvrir aux intérêts étrangers de nouvelles opportunités: la chute brutale des résultats d'exploitation contraint les entreprises à des restructurations qui leur font abandonner leurs traditionnelles réticences à vendre aux intérêts étrangers.. Exemple symbolique des opportunités d'ouverture ou même d'une nouvelle volonté de coopération suscitée par la crise, on peut citer la nomination, avec effet en juin 1994, d'un vice président venu de Ford dans le conseil d'administration de Mazda à la fin 1993. Quant au problème de l'obtention de voix au Conseil d'Administration, il est plus compliqué sans doute que ne voulait le laisser penser M.Pickens, "raider" texan et ancien premier actionnaire d'une entreprise dans le keiretsu de Toyota, Koito, qui refusait pourtant de lui faire place dans le conseil d'Administration. Au Japon, la possession d'une importante partie des actions ne donne pas forcément le droit d'entrer au Conseil d'Administration c'est d'ailleurs le cas aussi en France où un actionnaire peut posséder jusqu'au quart des actions d'une compagnie sans pour autant se retrouver dans le CA. Plus que le nombre d'actions, c'est l'engagement de l'actionnaire aux côtés de l'entreprise, son amitié et l'étroitesse des liens avec celle-ci qui décident de son entrée dans le CA.

Le ratio d'actions flottantes (qui désigne la proportion des actions qui peuvent être acquises sur le marché) est généralement en effet inférieur à 50%. Le cas le plus spectaculaire d'acquisition hostile fut celui de Kokusai Kôgyô par le groupe de spéculateurs Kôshin en décembre 1988 qui donna lieu à un des premiers scandales qui marquèrent l'éclatement de la bulle.
Sans nier que les liens ainsi tissés entre les entreprises d'un même groupe puissent poser quelques problèmes aux entreprises étrangères désireuses de s'implanter au Japon, les patrons japonais se montrent attachés au système actuel qu'ils présentent volontiers comme un modèle culturel issu des traditions commerçantes nippones. Les critiques américaines leur paraissent relever d'un "impérialisme culturel" qui n'aurait plus sa place aujourd'hui. Il reste bien sQr que quelques domaines restent réglementairement fermés aux intérêts étrangers; outre les marchés des denrées agricoles qui se préparent, dans le sillage des négociations du Gatt, à une inévitable libéralisation, on mentionnera un domaine symbolique comme celui des avocats. En 1955 le gouvernement japonais a interdit toute nouvelle implantation de cabinets d'avocats dans le pays. Sous la pression étrangère en 1986 les autorités ouvrirent les portes mais en gardant des contrÔles très sévères. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore les avocats étrangers ne sont pas autorisés à conseiller sur le droit japonais ou à plaider en cour (ceci se retrouvant dans d'autres pays cependant), ne peuvent pas recruter d'avocats japonais, ne peuvent faire de joint-ventures avec les avocats japonais etc.

Le facteur temps est donc crucial dans la réussite des implantations étrangères au Japon; une enquête de l'institut Eurasie en 1993 le montrait: 62% de celles qui se félicitaient d'être au Japon l'étaient depuis plus de 10 ans.
Les éléments "étrangers" ne sont du reste pas les seuls à être exclus du système par sa très grande cohésion: les acquisitions hostiles sont par exemple presque impossibles.

Les véritables "keiretsu"
Dans son acception étroite, keiretsu désigne donc le réseau créé entre l'entreprisemère et ses multiples sous-traitants. C'est la signification originelle de ce mot lorsqu'il apparut dans le vocabulaire japonais pendant

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la guerre du Pacifique; c'est le problème souvent évoqué de l'économie à deux vitesses.
Cette thèse part de l'examen du système "dual" de l'économie japonaise. Les mots d'ordre de promotion à l'ancienneté et d'emploi à vie, qui ont longtemps caractérisé dans l'opinion publique occidentale le système japonais de l'emploi, ne se sont jamais appliqués qu'à une partie de la population japonaise. Derrière les grandes entreprises du pays existent une multitude de petits soustraitants soumis à des conditions d'emploi très sévères. 40 millions de personnes, les deux tiers de la main-d'oeuvre sont employées dans des entreprises de moins de 100 personnes. 4 millions de personnes travaillent dans les PME de la construction, le secteur sans doute le plus dur et le plus dangereux, le secteur par excellence du coté "ombre" du succès japonais. Dans les PME sous-traitantes, les salaires sont souvent, mais pas toujours, inférieurs de moitié à ceux qui sont versés par les grandes entreprises. En cas de crise économique, ces sous-traitants et leurs employés sont contraints de réduire ou leurs effectifs ou leurs fournitures, ou bien encore leurs prix. Ils jouent donc le rôle d'amortisseurs des à- coups de la conjoncture. Souvent, la compagnie mère possède des actions des entreprises sous- traitantes et envoie des cadres dans son conseil d'administration. La plupart du temps aussi, elle fait jouer la concurrence entre plusieurs sous- traitants et se retrouve ainsi au sommet d'une pyramide de plus petites firmes. L'exemple de General Motors et de Toyota est particulièrement parlant. Les ventes de GM en 1989 atteignirent 127 milliards de $; dans le même temps celles de Toyota représentaient 60 milliards. Cependant, General Motors versait des salaires à 766.000 employés alors que Toyota n'avait sur ses livres de paie que 68.000 personnes. Si GM avait des ventes deux fois supérieures à celle de son rival japonais, ses employés étaient lO

fois plus nombreux. La différence énorme s'explique simplement par le fait que Toyota donne une très importante partie de sa production à sous-traiter.

Il est difficile de chiffrer l'avantage comparatif que l'économie japonaise peut retirer de ce genre de structure socioindustrielle, mais il ne fait guère de doute que l'avantage est réel. En 1993, arguant du ralentissement de l'activité économique, Nissan pouvait ainsi demander à 32
entreprises de son Iœiretsu de lui consentir une réduction de 5% de leurs prix de fourniture. D'un autre coté des économistes ont fait remarquer que les sous-traitants n'étaient pas sans trouver de nombreux avantages dans ce genre de système: une fois assurées de la fiabilité de leur fournisseur (à la différence des sous-traitants européens qui tentent de diversifier leur clientèle et prélèvent par sécurité un gros pourcentage sur les commandes, les PME japonaises traitent avec peu de clients et, sûres d'une relation sur le long terme, compriment les prix au maximum, disent les économistes japonais), les grosses entreprises sont prêtes à faire des prêts à leurs fournisseurs et surtout à effectuer vers eux des transferts de technologie qui donnent à ces PME des capacités technologiques inconnues chez leurs collègues d'autres pays.
Souvent ces petites entreprises grâce à des transferts de technologie de leurs grands clients ont pu se charger de processus de fabrication de plus en plus compliqués. Telle est du moins la vision idéale du système japonais de sous-traitance défendue par les économistes

japonais. On peut d'ailleurs faire remarquer que ce ne sont pas uniquement les grandes entreprises. profitant de la sueur mal payée des employés de leurs sous- traitants qui sont compétitives: les petites et moyennes
entreprises nippones connaissent des réussites

spectaculaires sur le marché mondial en lui apportant des produits de qualité exceptionnelle mais pas forcément bon marché. Aujourd'hui les petites entreprises -celles qui ont moins de 300 employés ou moins de 100 19

millions de yens de capital fournissent 4 emplois sur 5.
Après l'exposé des thèses el remarques sur la cohérence -ou la connivenceentre les acteurs, entreprises, administrations, hommes politiques, du système japonais, nous passons à une présentation d'observations souvent faites sur la stratégie des pouvoirs publiques (thèse de la manipulation monétaire d'une allocation des ressources qui bénéfici~ aux entreprises et aux exportations) et des entreprises (thèse d'un modèle social japonais).

calculs, fondés sur les parités de pouvoir d'achat externe, estiment la parité d'équilibre à 100 yens pour un dollar et, vis à vis du Franc, à 7,50 FF pour 100 yens. Il est certain en tout cas que la forte remontée du yen en 1986-1989 s'est accompagnée d'une réduction sensible des parts de marché du Japon et a accéléré le processus de transfert à l'étranger des capacités de production. Cependant les partenaires du Japon ne sont pas forcément enclins à toujours pousser à la hausse la monnaie japonaise: les Américains s'inquiètent de leurs taux d'intérêt, que pousseraient vers le haut une augmentation du yen; les Allemands de pressions inflationnistes qui résulteraient de cette augmentation.

c. La manipulation monétaire
Les Américains ont longtemps accusé le Japon de maintenir le yen en un état de. sous- évaluation pour favoriser les exportations. Entre 1978 et 1985, le dollar oscillait entre 220 et 240 yens. C'est seulement à la fin des année 1980 qu'il atteint les niveaux actuels (130-140 yens). Après le endaka des années 1986-1987, leurs pressions s'étaient relâchées. Les Etats-Unis ont cependant encouragé la hausse du yen qui, en été 1993, a amené un moment la monnaie japonaise au record historique de 100 yens pour un dollar. Le yen a terminé l'année à III yens le dollar, sa valeur moyenne sur l'année 1993. La méthode traditionnelle d'examen de la sur-, ou de la souS-, évaluation monétaire (parité du pouvoir d'achat) fait apparaître plutôt une sur- évaluation du yen par rapport au dollar sur la période 1986-1991; par contre, une méthode plus sophistiquée qui fait appel à une comparaison des prix à la production des seuls produits objets d'échanges sur le marché international montre au contraire une sous-évaluation de 40% à la mi-I991,la parité de pouvoir d'achat se situant à 84 yens pour un dollar. Ce dernier calcul élimine l'incidence des marges de distribution et les biens et les services non échangés sur le marché mondial, et reflète ainsi la forte concentration des ventes

d. L'allocation

des ressources

Un facteur fréquemment mentionné dans la thèse qui veut que des choix, ou des traditions, de politiques et d'organisation expliquent le succès du Japon est celui de l'allocation des ressources. Ainsi, les Américains se sont-ils longtemps plaints du free ride offert aux Japonais qui, dispensés de l'obligation d'entretenir des forces armées importantes, en ont profité pour concentrer toutes leurs énergies à l'expansion industrielle. Sous cette rubrique, on peut cependant mentionner plusieurs traits qui laissent penser aux "révisionnistes" que la croissance nippone se fait sur le dos de consommateurs dont les intérêts semblent passer derrière ceux des entreprises.

La couverture sociale
Plus sérieuse est la remarque que la pauvreté de la couverture sociale et des investissements collectifs a laissé les mains libres aux entreprises et à l'Etat pour poursuivre leurs objectifs de croissance à tout prix. En 1992, a calculé le Centre d'Etudes de la Sécurité Sociale (organisme dépendant du

japonaises sur quelques secteurs. D'autres 20

Ministère de la Santé), les versements sociaux (pensions de retraite, assurances médicales, allocations diverses) ont dépassé les 50.000 milIiards de yens. En proportion du PNB cependant, ces versements semblent remarquablement maîtrisés: à 13,9% ils baissaient même grâce à la stabilité des prix et à la faiblesse du taux de chômage. C'est le chiffre en tout cas le plus faible de tous les pays industrialisés: en 1986,la proportion était de 15,2% aux Etats-Unis, 25% en Grande-Bretagne, 29,1 % dans l'ancienne Allemagne de l'Ouest, de 36% en France et de 39,7% en Suède.De même, est-il souvent fait mention du peu d'intérêt accordé jusqu'à récemment à la protection de l'environnement. Toujours est-il que l'Etat japonais a poursuivi avec obstination une politique de limitation de ses dépenses qui fait qu'aujourd'hui les dé-penses publiques représentent en pourcentage du PNB beaucoup moins qu'en Europe. Ceci fait que l'argent au Japon est généralement "utilement" placé.

responsables du Ministère japonais des Finances réagissent vivement à ces pressions d'outre-Pacifique, affirmant qu'elles tendent à "imposer l'inflation" au Japon. Ils font remarquer que l'encours des emprunts d'Etat a atteint à la fin mars 1992 le chiffre de 168.000 miIliards de yens et que le gouvernement supporte, rien que pour payer les intérêts des emprunts passés, plus de 10.000 milliards de yens, chaque année. Ils font égalcment valoir que le Japon est, au point de vue de la protection sociale, encore un pays en voie de mOrissement et que, ayant besoin de constituer des réserves en vue du vieillissement de la population, il est normal que les comptes d'assurances sociales dégagent à l' heure actuelle un excédent d'une certaine ampleur. Si les "administrations" sont riches, tel n'est pas le cas de la fonction publique nationale pourtant. Des réformes administratives sévères ont limité l'expansion des ministères -de façon paradoxale au premier abord pour un pays où l'administration centrale est réputée si puissante- : le ratio entre le nombre des fonctionnaires de l'Etat et le total de la population employée est au Japon de 5,9% alors qu'il est de 31.7% en Suède, de 19,9% en Grande Bretagne et de 14,4% aux Etats Unis. La part des administrations (Etat, collectivités locales et assurances sociales) dans le PIB s'élève à 32% au Japon contre 61 % en Suède, 56% aux Pays Bas, 42% en Grande Bretagne et 36% aux Etats-Unis.

La richesse des administrations En mai 1992, les autorités américaines ont souligné dans le cadre des discussions sur les obstacles structurels au commerce, l'importance de l'excédent des comptes des administrations nippones (ce
secteur "institutionnel" comprend, dans le système normalisé de la comptabilité nationale, le gouvernement central, les collectivités locales et les comptes des assurances sociales). En effet, alors que le budget national japonais n'est équilibré que grâce au recours à des emprunts, les collectivités locales et les comptes d'assurances sociales sont largement excédentaires, de sorte que les "administrations" dégagent des capacités de financement correspondant en 1991 à 3,0% du PNB. La situation est très différente dans les autres pays industrialisés: le déficit des "administrations" atteint 4,7% du PIB aux Etats-Unis et 3,6% en Allemagne. Le même argument a déjà été utilisé par Washington au cours des ''négociations structurelles" avec le Japon pour presser ce dernier d'accroître ses investissements en équipements collectifs. Pour leur part, les

Les faibles revenus des particuliers
Le niveau des salaires est une vieille question à laquelle on pensait qu'il avait été fait un sort. Pourtant si le niveau des rémuné rations japonaises est élevé, celui du niveau de vie ne l'est sans doute pas dans les mêmes proportions. Une polémique s'est développée en 1992 entre deux grands patrons, M.Morita de Sony et M.Nagano, président du Nikkeiren, sur cette question. La part du revenu national distribué aux salariés est de 73.3% (en 1992, en augmentation de 2,3% sur l'année

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précédente, record historique depuis 1955, aidé par la chute des bénéfices des entreprises et l'augmentation des sur-effectifs dans les entreprises) au Japon, contre 88,8% en RFA, 82,8% en France, 81,2% en Grande-Bretagne et 80,8% aux Etats-Unis en 1990. Par ailleurs, selon le Ministère du Travail, le salaire moyen annuel japonais calculé selon la parité du pouvoir d'achat est nettement moins élevé que le salaire américain ou allemand: sur une base 100 pour le premier, l'indice se situe à 133 aux Etats-Unis, 111 en Allemagne. Selon le Nikkeiren cependant, la rémunération horaire calculée au taux du marché serait plus élevée au Japon: toujours sur une base 100 pour les chiffres au Japon,l'indice américain ne serait que de 90 et l'anglais de 69. Sans doute plus importante encore que la question du niveau des salaires est celle de leur composition. Si, dans les grandes entreprises au moins, le niveau des rémunérations est loin d'avoir quoique ce soit à envier aux entreprises des autres pays occidentaux, les salaires au Japon offrent aux employeurs une extrême souplesse: ils sont divisés en trois parties distinctes: le salaire de base qui ne fait que 60% environ des revenus annuels, puis les heures supplémentaires (plus de 10% du salaire total) et enfin les bonus (voir partie sur les salaires) qui peut atteindre entre 20 et 30% du salaire annuel. Il est clair que la simple réduction des heures supplémentaires, puis la plus difficile (par négociation) diminution du bonus (entre 4 et 6 mois de salaires mensuels, réparti en deux fois l'an) offre aux employeurs un moyen non négligeable de contrôle de la masse salariale. Toujours dans le cadre des négociations sur les obstacles structurels, les Américains s'en sont pris au régime en vigueur au Japon dans le domaine des activités bancaires : il aurait fait subir aux consommateurs nippons des pertes pouvant être évaluées à 3,2 et 5,1 milliards de yens. Les Américains estiment en effet que, sans le contrôle officiel sur les taux de rémunération des dépôts, ces derniers auraient été supérieurs de 2,5 à 3

points aux taux d'inflation. Or, ayant été constamment inférieurs depuis 1981 à ce niveau théorique, ces taux de rémunération n'ont rapporté aux déposants nippons que 32.000 milliards de yens de recettes en 1990, contre 37.000 milliards qu'ils auraient normalement pu escompter. Pour l'ensemble de la décennie, le "manque à gagner" des consommateurs japonais pourrait être chiffré à 31.000 milliards de yens, soit près de 1% du PNB.
Dans l'ensemble on ne peut nier que la croissance économique a contribué à enrichir les entreprises plus que les particuliers, que l'allocation des ressources a bénéficié aux premières plus qu'aux seconds.

Le financement des entreprises Un examen des sources de financements des entreprisesconfirmecette impression. Les entreprisesjaponaises ont à leur disposition la majeure partie des sommes considérables épargnées par les Japonais. Obligés de mettre de coté une partie importante de leurs revenus aussi bien pour assurer la coûteuse éducation des enfants que pour s'acheter une maison ou pour financer leurs vieux jours, ceux-ci ont un des taux d'épargne domestique les plus élevés du monde (15% en 1992 en hausse sans doute depuis). S'ajoutent à ces ressources les surplus accumulés par les organismes de sécurité sociale en prévision du vieillissement rapide de la population, et les capacités d'autofinancement dégagées par la faible redistribution par les grandes entreprises de leurs revenus.
Pour ce qui est de l'épargne des ménages on notera qu'elle semble aussi bien le fait de contraintes objectives signalées plus haut que de propensions plus culturelles: 92% par exemple des ménages détiennent des polices d'assurance-vie, dont 50% sous forme de dommages à capitalisation; il est vrai qu'ils sont démarchés par une force impressionnante de 550.000 personnes. Une quarantaine de

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sociétés qui totalisent des actifs de 7.500 milliards de francs (et 1.500 milliards pour l'assurance non vie), forment un marché, d'ailleurs peu perméable aux intrusions étrangères -2,3% du marché seulement essentiellement pur les Américains, 3% sur le marché dommages-, qui joue un rôle essentiel dans le financement de l'économie. 40% des actifs des sociétés-vie sont affectés aux prêts aux entreprises (2% en France), 20% sont consacrés aux investissements en actions: 60% au moins des actifs financent donc l'activité des entreprises (moins de 20% en France). Ces actifs détenus par les assurances représentaient

japonaise, il y a en effet un effort colossal de recherche et développement. Le rapport de l'Agence des Sciences et des Techniques évaluait les dépenses de recherche -publique et privée- au Japon pendant l'exercice fiscal terminé en mars 1992 à environ 14.000 milliards de yens. La hausse en 1992 -1 %- était cependant la plus faible jamais enregistrée en 1991 elle avait été pour la deuxième année consécutive de plus de 10%-. Elles ont représenté en 1989,2,99% du PNB, un record historique, une multiplication par 2, I en valeur réelle sur dix ans et une augmentation de Il,2% sur l'année précédente. Les chiffres de

-

en 1992 40% de la production nationale (contre 24% en France). Quant à l'épargne drainée par la poste -32% de l'épargne nationale -170.000 milliards de yens-, elle finance le deuxième budget de l'Etat, celui des prêts et investissements du Trésor (voir chapitre sur le budget). Ces facteurs expliquent, avec la politique de l'argent bon marché adoptée dans les dernières années 1980, les considérables investissements des entreprises. Le Japon faisait 40% des investissements productifs du secteur privé réalisés en 1991 dans les sept principaux pays industrialisés, alors que sa part n'avait été que de la moitié en 1985 (22%). Calculé sur la base des statistiques de comptabilité nationale de chacun des Sept, aux prix constants de 1985 et convertis en yens suivant les taux de change annuels, les investissements productifs du secteur privé s'élevaient dans l'ensemble des Sept grands à 229.418 milliards de yens et à 91.927 milliards au Japon. Par rapport au PNB, ils représentent au Japon 22%, contre 10 à 13% dans les autres pays. La part des Etats-Unis dans les investissements des Sept est passée de 53% en 1985 à 30% en 1991. L'effort de recherche scientifique Dans la stratégie d'allocation des ressources, il faut ranger l'effort de recherche scientifique soutenu avant tout par le secteur privé. Derrière la puissance industrielle 23

l'OCDE montrent que la part du PIB consacré
à la recherche et au développement a été en moyenne de 2,0 I % dans les douze pays de la CEE. En 1991, pour la troisième année consécutive, le Japon dépassait dans ce domaine les Américains.

Cependant la part de la recherche publique dans ces dépenses est en baisse régulière: elle est passé de 27,9% en 1980, à 21% en 1985 et 17,9% en 1989, la part des recherches financées sur fonds privés passant de72%en 1980 à82%en 1989.En 1992,les crédits publics directement gérés par les différentes administrations concernées et destinés aux recherches et aux équipements, étaient de l'ordre de 2.576 milliards de yens; ils s'élevaient à 3.800 milliards si l'on tient
compte des crédits de personnels universitaires

sous la tutelle du Ministère de l'Education. Le Keidanren qui s'indigne de cette situation, où l'essentiel de l'effort est soutenu par les entreprises, a demandé au gouvernement, en remarquant que l'effort public de recherche est de moitié inférieur en pourcentage du PNB à ce qu'on rencontre dans les autres pays industrialisés, de faire passer d'ici 5 ans à 1% du PNB la part publique de la R&D. Les entreprises privées ont, elles, en effet consacré à la recherche et au développement en 1992, près de 10.000 milliards de yens (-1,9%).

500.000 chercheurs -80.000 à l'étranger- se consacrent à la recherche et au

développement (en France, on compte

100.000 chercheurs et 2,5% du revenu intérieur financé à 50% par l'Etat). 55.000 chercheurs étrangers séjournent pour des durées variables au Japon. A J'étranger on compte 280 laboratoires de recherchejaponais (45% aux Etats- Unis et 35% en Europe) où travaillent 5.000 chercheurs. L'Agence des Sciences et des Techniques s'inquiète cependant d'un déficit prévisible de 440.000 chercheurs en 2005 (980.000 nécessaires contre 540.000 disponibles). Les déficits seraient marqués en ingénierie (300.000) alors qu'un excédent est attendu en sciences humaines (lJO.OOO attendus pour 78.000 postes). Entre temps les résultats sont là: avec 300.000 brevets en 1989,le Japon en a déposé trois fois plus que les Etats-Unis et 17 fois plus que la France. Aux Etats-Unis même, le Japon est depuis 17ans sans interruption le premier preneur de brevets: sur un total de 100.000 brevets pris en 1991 sur le territoire américain, le Japon en a pris 21.464, devançant ainsi largement l'Allemagne (7.548) et la France (3.094).
L'effort actuel est cependant encore jugé insuffisant et l'Agence des Sciences et des Techniques se propose de doubler en sept ans les crédits de recherche publics: de 2.200 milliards de yens en 1992, ils devraient atteindre 4.000 milliards dès 1998. Ceci implique que la croissance annuelle de ces crédits soit de JO-Il % contre 5% au cours des dernières années. Le PLD souhaiterait que les crédits publics de recherche-développement atteignent 7.600 milliards dès 1997.

de la gestion japonaise des (grosses) entreprises.

Le modèle japonais de l'entreprise
Emploi à vie, salaire à l'ancienneté, décision par consensus, pouvoir aux administrateurs non aux actionnaires: telles sont les caractéristiques du modèle japonais de l'entreprise. Ses partisans ont fait valoir qu'il était apte à susciter la dévotion des employés, dont l'entreprise devenait la vie et qui savaient que, en récompense de leur loyauté, elle ne les lâcherait jamais, et à encourager une vision à long terme de ses intérêts. En 1993 de nombreux observateurs ont cru remarquer les premières fissures sérieuses du système.

Entreprises : le pouvoir des administrateurs
C'est un lieu commun des analyses du modèle de gestion japonais que de souligner la très grande indépendance dont jouissent les équipes de direction des entreprises vis-à-vis de l'actionnariat et surtout des petits actionnaires. Ceci était même un des griefs des "révisionnistes américains" et en 1993 la réglementation a été amendée pour faciliter aux actionnaires le lancement d'actions en justice contre les entreprises (réductions des frais). Il semble, selon les premières indications, que ceux-ci s'apprêtent à en user sans scrupule! Il n'en reste pas moins que l'exemple des assemblées générales d'actionnaires donne une illustration frappante de la faiblesse du pouvoir de ces derniers. Sous le prétexte de la lutte contre les sôkaiya, ces truands qui, sous menace de troubler l'ordre des assemblées générales, soutirent aux entreprises de grosses sommes d'argent -mais dont on dit aussi que les entreprises les recrutent pour intimider les actionnaires indiscrets et curieux-, les grandes entreprises japonaises ont pris l'habitude de

e. La thèse des facteurs culturels La culture et la société japonaises présentent un certain nombre de particularités qui sont souvent invoquées dans la recherche des clés du succès japonais. Les trois grands courants de pensée qui ont modelé la culture

du pays sont tous sollicités, mais on
commencera l'exposé des thèses culturelles par la présentation du modèle socio-culturel

convoquer leurs assemblées générales
d'actionnaires le même jour, empêchant donc les possesseurs d'actions dans plusieurs firmes

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de les suivre toutes. Par ailleurs ces assemblées générales sont exttêmement courtes: des 2.089 assemblées générales tenues en 1990, 83% ont duré moins de 30 minutes et 88% n'ont donné à aucune question ou remarques des actionnaires. Ce système semble à ce jour solidement verrouillé.

l'ancienneté, mais uniquement de salaires calculés en fonction des postes et de rémunérations au rendement. La société espère à l'avenir étendre ce système à l'ensemble de son personnel.
Par ailleurs on a constaté en 1993 des cas de licenciements dans des grosses entreprises qui ont semblé annoncé pour certains aussi une remise en cause du principe même de l'emploi à vie. Sur ce point en revanche la plus grande prudence s'impose. Les plans de rationalisation du personnel et de diminutions des effectifs qu'ont présenté cette année-là la quasi-totalité des "grands" n'étaient en fait de départs à la retraite, parfois anticipés et de déploiement vers des filiales. Certes on a pu assister à quelques exemples, repris par la presse, de licenciements brutaux. Le cas d'un cadre de la compagnie Pioneer, remercié par son entreprise après plus de 20 ans de bons services, a provoqué un émoi considérable, amplifié par les gros titres de magazines. Dans bien d'autres cas, les entreprises ont tenté de pousser à la démission des cadres chevronnés et coOteux en leur proposant des travaux sans rapport avec leurs compétences. En fait il semble bien que si les entreprises sont prêtes à aller assez loi dans la remise en cause de certains aspects de la gestion traditionnelle -rémunérations, système du ringi - les questions de personnel soient infiniment plus délicates: la publicité très négative faite à Pioneer après le licenciement de son cadre semble avoir refroidi les velléités de ses confrères (voir plus bas). Beaucoup de spécialistes ne prévoient pas d'effondrement donc du principe de l"'emploi à vie" dans les grandes entreprises. Nous reviendrons sur ce point plus bas en abordant la question de l'homogénéité sociale. Un autre aspect du mode traditionnel de gestion des entreprises japonaises s'est vu remis en question en 1993 et ces dernières années: le système de ring; est l'incarnation du mode décision japonais. Les propositions partent des cadres subalternes et remontent la hiérarchie sous forme de formulaires dits

Vers une remise en cause du système traditionnel de gestion de personnel?
Traditionnellement on considérait que les entreprises japonaises s'approchaient beaucoup plus d'un modèle de gemeinshaft (communauté) que de celui de gesellshaft (société): l'emploi à ta vie, la promotion à l'ancienneté, la décision par consensus, toutes ces caractéristiques semblaient relever d'un système qui attache plus d'importance au travail collectif, à l'harmonie interne, au sentiment d'identification et de dépendance du groupe que d'un schéma qui prise la performance individuelle et encourage l'émulation et la compétition interne. Ces observations étaient, et restent dans un large part, fondées. Il n'en est pas moins vrai que ces dernières années ont vu l'apparition étonnante d'indices qui laissent envisager une évolution vers un système plus "dry". Honda a par exemple de manière tout à fait caractéristique annoncé en 1993 un nouveau système de rémunération qui mettra davantage l'accent sur les compétences individuelles. Le nouveau système est bâti de telle façon que d'importants écarts de traitements, allant jusqu'à 3,5 millions de yens par an, pourront désormais exister entre des personnes occupant des fonctions d'encadrement analogues. Il sera aussi théoriquement possible de baisser d'une année sur l'autre le montant de la rémunération désormais annualisée.

Au cours de la même année 1993, Nissan a lui aussi annoncé que ses cadres ne bénéficieraient plus d'avancement à l'ancienneté; ses 2.900 personnels d'encadrement ne bénéficieront plus du salaire de base (honkyû) automatiquement relevé à 25

ringi-sho où chaque personne concernée applique, si elle est d'accord, son sceau. De manière générale, les entreprises définissaient un mode d'emploi de ces formulaires ringi qui précisait qui, dans quelles circonstances, dans quelle genre d'affaires, pouvait proposer quoi et quels sont alors les circuits que doivent emprunter ces ringi. Ce système est aujourd'hui de plus en plus critiqué pour le temps qu'il absorbe et l'énergie qu'il demande, les initiateurs de proposition devant aller démarcher les cadres par lesquels passera le formulaire pour s'assurer de leur accord et les persuader si besoin est. Quant aux plus hauts responsables, ils devaient demander à l'un de leur subalterne de prendre officiellement l'initiative du ringi. Ces dernières années de nombreuses entreprises ont annoncé qu'elles abandon-naient le cette formule. Le ralentissement économique actuel semble avoir accéléré ce processus en imposant aux entreprises un circuit de décision plus rapide. Ce qui sera essentiel d'observer, si ces tendances dans la gestion de l'entreprise se généralisent, ce sont les répercussions de ces décisions sur les points forts du système: le travail collectif et la circulation de l'information.

1993 à 24,2%, le niveau le plus faible de l'après- guerre (ce n'est pas le seul facteur en jeu car les syndicats d'entreprises sont un des piliers de cette culture précisément). Si le dévouement des employés nippons n'est plus à décrire, il faut se garder de penser qu'ils ne sont pas payés en retour et que les entreprises se contentent de les exploiter jouant en quelque sorte cyniquement une nouvelle version du mythe du prolétariat industriel ou tertiaire. Le ralentissement que connaît aujourd'hui l'économie japonaise montre au contraire bien la solidité du "contrat social" nippon. Les licenciements, dont il a été fait mention plus haut, restent rarissimes et devraient être évités sauf aggravation qui rendrait la situation insupportable aux entreprises. En juillet 1993 la Banque Industrielle du Japon a estimé à 860.000 personnes, soit 9% du total des employés, la main d'oeuvre excédentaire que le "contrat social" obligeait les entreprises à garder. Ce chiffre a été calculé en soustrayant aux effectifs réels des entreprises en 1993 les effectifs optimaux estimés à partir des statistiques et des perspectives de croissance élaborées à la fin 1992. En 1975, cette évaluation avait atteint 6% : la crise actuelle serait donc plus sévère que celle du choc pétrolier. D'autres calculs de ce "sureffectif'par Sumitomo Seimei en juillet 1993- sont encore plus pessimistes puisque cet institut l'évalue, lui, à 2,46 millions de "chômeurs cachés". S'appuyant sur ce genre d'observations et de raisonnement, certains ont donc estimé que le "taux réel" de chômage serait de près de 6% alors que le taux officiel n'est encore que de 2,7%. D'autres, encore plus catastrophiques, ont estimé qu'une mise de l'économie aux normes occidentales ne générerait pas moins de 15 millions de chômeurs!

La culture d'entreprise
Les enquêtes d'opinion confirment l'importance du collectif -de l'entreprise et de la société- qui apparaissent en filigrane derrière ces dépenses de sociabilité: en 1993, un sondage effectué par le Bureau du Premier Ministre montrait que 63% des personnes interrogées trouvaient leur épanouissement dans le travail, devant (réponses multiples possibles) les 58% qui trouvaient cet épanouissement dans le sport ou un passetemps et les 46% qui le trouvaient à la maison. La culture d'entreprise est donc exceptionnellement forte et c'est peut- être un facteur qui explique la chute du taux de syndicalisation qui a encore baissé de 0,2% en juin

Il est certain que la main d'oeuvre est excédentaire maintenant dans de nombreuses industries: ces dernières années les 26

firmes japonaises ont recruté massivement inquiètes qu'elles étaient des prévisions d'une pénurie de main d'oeuvre de 2 millions de travailleurs pour l'an 2.000. Entre le début 1989 et la mi-1992, les frais de personnel sont ainsi en moyenne passé de 13 à 16% du revenu des entreprises. Pourtant le fait que, malgré ces pressions, les "plans de rationalisation" annoncés aujourd'hui par presque toutes les entreprises ne prévoient pour ainsi jamais de licenciements "sees" (mais plutôt des départs à la retraite anticipés et des passages en succursales et filiales) montre bien les répugnances des entreprises devant toute rupture du fameux pacte social. Certes, ce ne sont pas les bons sentiments seuls qui les animent: l"'emploi à vie" c'est à dire jusqu'à la retraite est un phénomène récent (après la seeonde guerre mondiale) au Japon: ce n'est pas une tradition nécessairement appelée par la tradition. Ce sont en effet les pressions démographiques sur le marché du travail des années 1950 qui à l'époque imposèrent aux entreprises d'offrir à leurs employés un "emploi à vie". Ce système a cependant su facilement trouver dans la culture traditionnelle ses légitimations. Aujourd'hui un discours "confucianiste" peut voir dans l'entreprise une grande famille où

les campus) pour cause de détérioration imprévue de la situation économique ont provoqué un véritable tollé. Le Ministère du Travail a publié les noms des entreprises coupables en les exposant à la vindicte populaire! La collectivité rurale
On peut sans doute se demander si ces caractéristiques, tout comme les grands courants culturels dont il sera question ciaprès, ne sont d'abord les expressions d'une certaine mentalité forgée dans les collectivités locales, la classe sociale et le sentiment national. Les sociologues japonais soulignent ainsi volontiers le rôle du mura, la collectivité villageoise traditionnelle tout entière construite autour de la gestion collective des ressources en eau pour la culture des champs de riz. La société traditionnelle paysanne a incontestablement légué au Japon moderne des habitudes de travail en commun et une discipline qui ne peuvent être étrangères aux performances économiques. La pression du groupe en particulier, qui dérive incontestablement de la société paysanne traditionnelle et se trouve favorisée par la concentration démographique sur les rares portions habitables du territoire national, explique bien la longueur des heures de bureau et r"achatnement" des Japonais au travail. Le village japonais traditionnel était en effet marqué par une très forte discipline; si les décisions prises en conseil, dit souvent yoriai, étaient longuement débattues et discutées, une fois adoptées, elles prenaient valeur impérative, souvent plus forte encore que celles des édits de l'extérieur. Ceux Qui enfreignaient ces décisions ou les habitudes de la vie collective s'exposaient à des sanctions rigoureusement codifiées.

-

-

un tissu de devoirs et de droits lie les employés

et les directions. Et de fait, les très rares de licenciements "secs" auxquels ont eu recours en 1993 des grandes entreprises (le cas, mentionné plus haut, d'un cadre de Pioneer licencié à 56 ans a fait le tour du Japon) ont suscité une vive indignation dans l'opinion publique et ont donné aux entreprises coupables une image désastreuse. Les entreprises se trouvent donc aujourd'hui, sans doute à leur corps défendant, prises dans une mécanique, qu'elles n'avaient certes pas prévue en instituant l'emploi à vie, et qui aujourd'hui les y englue fermement. Même les rupture d'engagements de recrutement non officiels (naitei torikeshi : les firmes recrutent bien avant la fin de l'année universitaire leurs futurs employés sur 27

Le murahachibu

par exemple

signifiait r ostracisme quasi total ( à la lettre, l'exclusion de 8 sur 10 des activités où une famille villageoise pouvait espérer le soutien de la communauté: construction d'une nou-

velIe maison, entraide aux champs, etc.). Un des seuls domaines qui restait normalement toujours couvert par la solidarité villageoise était les enterrements. En tout cas, même le rythme du travail japonais aujourd'hui encore, qui est "extensif' et parsemé de pauses, de longs temps morts, et ponctué de libations collectives, beaucoup plus qu'intensif, semble dériver d'un mode de travail "agricole". La sociabilité est une autre facette de ces habitudes de travail en commun où les relations inter-personnelles sont si importantes: c'est ce qui explique que, entre février 1992 et janvier 1993, les entreprises japonaises aient dépensé en frais de réception, invitations dans les restaurants, les bars ou les terrains de golf, la coquette somme de 6.207,8 milliards de yens (3.115 en 1980). Les foyers ne sont pas en reste puisqu'ils dépenseraient en moyenne par mois 32.412 yens pour les frais de réception et de sociabilité (cadeaux aux enterrements, cadeaux de félicitations: 53,4% du total). Dans les dépenses des ménages, ces dépenses occupent 10% (6,9 il Y a 27 ans).

ou d'hystérie militariste comme le Japon en connu voici 50 ans exceptées, hors un sentiment diffus mais réel d'appartenir à une unique race japonaise, la loyauté s'exprime avant tout envers l'entreprise. Pourtant, peuple insulaire, jamais envahi jusqu'à la défaite de la guerre du Pacifique, totalement isolé pendant plusieurs siècles de tout contact avec l'extérieur, les Japonais ont peu à peu acquis la certitude d'être radicalement distincts -et incompréhensibles - des nations étrangères; en témoigne par exemple toute la littérature consacrée à la "différence japonaise" (nihonjin ron).Aujourd'hui encore,
les réticences à accueillir les étrangers

- et

L'homogénéité sociale
Lorsqu'on leur demande dans quelle classe sociale ils se situent, près de 90% des Japonais répondent "la classe moyenne", Certes, la hausse du prix des terrains et la spéculation boursière ont fait apparaître une classe de nouveaux riches et laissé se creuser les inégalités sociales (plusieurs dizaines de sans-abri meurent aussi de froid au Japon chaque année), il n'en reste pas moins que la société japonaise ne connaît pas les différences de salaires constatées dans les sociétés occidentales, et surtout pas les différences de train de vie. Le sentiment d'appartenir non seulement à une nation (cf. ci-dessous) mais encore à un seul grand groupe social est un puissant ciment de la cohésion de la société japonaise.

plus particulièrement ceux avec lesquels le mélange racial est le plus aisé, les proches Chinois, Coréens et autres Asiatiques (voir chapitre sur les minorités)- traduisent un sentiment dont se font volontiers l'écho même les gens les moins portés aux extrêmes: la nécessité de la protection de la pureté de la yamato minzoku. la race japonaise. A la fin de l'année 1992 on comptait au Japon 1,28 million de résidents étrangers: pour la première fois le chiffre dépassait le seuil de 1% de la population. Les Coréens étaient les plus nombreux avec 688.144 ressortissants, soit 53,7% des étrangers résidents sur l'archipel. La conscience nationaliste est en tout cas encore très forte et peut - encore que beaucoup objecteront qu'on serait en peine d'en trouver des expressions explicites dans la vie
quotidienne, ou à l'usine

- susciter

un élan de

mobilisation nationales.

pour les grandes causes

La mobilisation nationaliste
Périodes de mobilisation nationaliste

Ce sentiment, la plupart du temps, demeure pourtant latent, comme si, parce que précisément il est profondément ancré, il n'éprouvait guère le besoin de s'extérioriser: le drapeau ainsi ne suscite aucune de ces manifestations d'enthousiasme qu'on voit aux Etats- Unis par exemple, et plus de la moitié des jeunes, scIon une enquête de l'Agence des Affaires Générales et de la Coordination Administrative, déclarent "ne rien ressentir du tout devant le drapeau national", ce qui ne les empêche pas sans doute de se sentir

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profondément japonais. Le Ministère de l'Education -qui souvent alors que la gestion de l'éducation est confiée aux collectivités locales ou à l'enseignement privé - joue le rôle des ministère de la propagande dans les anciens pays communistes en veillant à la rectitude idéologique de l'enseignement est cependant persuadé que l'hommage au drapeau national et l'écoute de l'hymne doit instiller dans les jeunes esprits l'amour de la nation; depuis 1990 le lever du drapeau (hinomaru) et l'interprétation de l'hymne (kimigayo) est obligatoire pour les cérémonies de début et de fin d'année scolaire; malgré de vives résistances initiales, et donc certaines persistent encore, aujourd'hui 98,3% des écoles primaires, 97,8% des collèges et 94,2% des lycées publics ont levé les couleurs pour la rentrée d'avril.
Il reste, comme on l'a remarqué, que la jeunesse ne semble guère sensible à la rhétorique nationaliste (ce qui ne signifie pas qu'elle ne soit pas à l'occasion agacée par les pressions américaines et qui ne signifie pas non plus qu'elle soit étranglée de remords à la pensée des crimes de guerre du Japon nationaliste): lorsque l'Agence de Coordination Administrative et des Affaires Générales demande en 1991 aux jeunes Japonais de quoi peut légitimement s'enorgueillir leur pays, 35% répondent "l'aisance matérielle" et 3,7% seulement "l'unité nationale", et lorsque la même enquête demande à ces mêmes jeunes "quelle est votre raison de vivre", 68% répondent "les loisirs" et 1,6% "le travail pour la société". Il nous reste maintenant à brièvement décrire des facteurs plus culturels et plus traditionnels auxquels de nombreux auteurs ont aussi fait appel pour décrire le système ou le modèle japonais: confucianisme, shintoïsme, bouddhisme, homogénéité sociale etc. Le confucianisme Du confucianisme, on retient le respect de l'éducation et le sens de la discipline.

Sans avoir jamais adopté le système chinois des examens qui sanctionnaient l'entrée dans le mandarinat, le Japon a retenu, semble-toil, (mais peut- être l'ardeur à l'étude peut-elle s'expliquer d'autres manières) du confucianisme l'importance d'une éducation approfondie. En 1870, deux ans seulement après la restauration Meiji, 45% des garçons et 15% des filles étaient déjà alphabétisés. Aujourd'hui, 99% des Japonais finissent leur éducation secondaire. Les pressions exercées sur les enfants pour l'étude sont bien connues, les sacrifices que s'imposent pour l'étude de leurs enfants les familles japonaises un peu moins. Le confucianisme est également sollicité pour expliquer le sens de la discipline et de l'obéissance et le conservatisme de la société japonaise. C'est une thèse par exemple développée dans "le Monde Sinisé" de L. Vandermeersch. Le shintoïsme Le shintoïsme aussi est mis à contribution dans cet effort désespéré de la recherche des clés qui perceraient l'opacité japonaise. Le shintoïsme ne manifeste aucun intérêt pour l'au-delà et les spéculations abstraites sur sa nature et celle de l'homme. Tout au contraire, il n'est qu'un ensemble de rites purificatoires destinés à cantonner dans leur monde les morts et leur souillure et à empêcher tout empiétement de l'autre monde sur l'ici-bas. Alliée à l'absence de crédo et de principes moraux, cette attitude soutient le pragmatisme des Japonais.

Le bouddhisme
Le bouddhisme, qui met l'accent sur la vanité du monde, parait favoriser des attitudes plus contemplatives que dynamiques. En fait, une école du bouddhisme, qui semble souvent, c'est vrai, opérer un curieux renversement des valeurs bouddhistes, est fréquemment citée au rang des facteurs culturels qui ont soutenu le développement du Japon. Même si les hommes d'affaires japonais d'aujourd'hui maîtrisent mieux les cannes de

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golf que les bâtons de l'escrime traditionnelle, toute une littérature souligne, avec plus d'enthousiasme que de crédibilité, l'impact de l'attitude zen sur l'esprit de conquête des dirigeants d'entreprises japonais. Il est vrai cependant que le bouddhisme japonais, sous l'influence, peut- être, du caractère national tel que le traduit le shintoïsme, insiste sur la possibilité des rétributions divines dès l'ici-bas plutôt que dans l'au-delà et tend à tirer un trait d'égalité entre la vertu et le succès matériel. Le bouddhisme dans ses versions les plus japonaises (Jôdo, Nichiren, etc.) encourage en effet une attention exclusive portée aux choses de ce monde et, comme Weber l'écrivait de l'éthique
du protestantisme, présente cette supériorité

devrait plafonner: 23,4% en 2025. Quant à l'offre de main-d'oeuvre japonaise, elle atteindra son sommet en l'an 2000 lors-qu'elle sera de 66,97 millions de personnes. Dix ans plus tard, elle ne sera que de 64,87 millions (en 1980, elle était de 56,5 millions et en 1990, de 63,84 millions).
En même temps, le vieillissement de la main-d'oeuvre se fait plus marquée: les travailleurs de plus de 55 ans seront près de 27% en 2010 (22,9% en 2000, 20,2% en 1990 et 16,1% en 1980). Le gros des troupes, la classe 30-54 ans représentait 59,8% en 1980, 56,7% en 1990; elle représentera 53,9% en 2000 et 54,9% en 2010. Enfin les plus jeunes travailleurs -les 15-29 ans- sont passés de 24,1% en 1980 à 23,1% en 1990, et seront 23,1% encore en 2000 avant de descendre à 18,2% en 2010. On notera enfin que sur le plus long terme, les prévisions sont décidément pessimistes. A très long terme (1000 ans), les Japonais ne seraient plus que 45.000. Si les règles actuelles restaient inchangées (et le système public offre aux plus de 60 ans près de 70% de leur salaire d'actifs), en 2025 les travailleurs japonais devraient donner jusqu'à 35% de leurs salaires -contre 14% aujourd'hui- pour entretenir les retraités. Ceux -ci devraient recevoir alors plus d'argent que les actifs. Si aujourd'hui 5 travailleurs soutiennent un retraité, ils ne seraient plus en effet que 3,6 en l'an 2.000, 2,7 en 2010 et 2,1 en 2020. Une étude de la banque Sanwa sur les conséquences du vieillissement de la population sur les charges supportées par la société japonaise. montrait que le rapport de la population de plus de 65 ans sur celle entre 20 et 64 ans passerait de 1 à 5 en 1990 à 1 à 2 en l'an 2020. Les pensions publiques de retraite continueront à croître de 3,2% en moyenne et par an d'ici 2020, et atteindront dans 30 ans le chiffre de 57.400 milliards de yens. D'autre part, les dépenses de soins médicaux des personnes âgées devraient continuer à croître de 3, I % par an elles dépenses administratives liées à l'assistance spéciale en faveur

-

pour le développement de l'économie capitaliste - qu'elle réhabilite la valeur du monde et des entreprises qui y étaient menées.

Aucune de ces explications ne peut prétendre à elle seule offrir la "clef' du Japon, mais chacune sans doute éclaire des facteurs qui ont joué leur rôle dans l'ascension du Japon. On ne peut cependant quitter ce chapitre une faiblesse, sur laquelle le consensus est fait: la faiblesse démographique.

La menace à long terme: le déclin de la natalité
Si une menace pèse sur l'évolution de la puissance japonaise, c'est la baisse de la natalité et le vieillissement de la population. Le taux de natalité est actuellement estimé à 10,1 (à comparer avec 10,5 en Allemagne de l'Ouest, 13,2 en Grande-Bretagne, 13,8 en France et 15,7 aux Etats-Unis). En 1988, il était encore de 10,8. Le vieillissement de la population, apparu plus tard que dans la plupart des autres pays occidentaux, y progresse beaucoup plus rapidement: 13% de la population sont aujourd'hui âgés de plus de 65 ans. Ils seront 16,3% en l'an 2000, 20% en 2010 et 23,6% en 2020, après quoi ce mouvement

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des personnes âgées de 2,9% par an, ce qui fait que les premières s'élèveront à 14.300 milliards et les secondes à 4.000 milliards de yens en 2020. Ainsi, les charges de la population de plus de 65 ans seront 75.600 milliards de yens pour la société japonaise de 2020, soit 18,5% du PNB contre 7,1% en 1990. Par personne de la population employée, elles représenteront 745.000 yens.

Déjà le recours à la main-d'oeuvre étrangère est une nécessité pour de nombreuses entreprises, ou l'était au moins jusqu'au ralentissement de la croissance qui suivit l'éclatement de la bulle: 15%des PME japonaises ont, ou ont eu recours à la maind'oeuvre étrangère, et dans les firmes où travaillent actuellement des immigrés, 17% des personnes sont de nationalité étrangère (cette proportion s'accroit quand diminue la taille des entreprises et atteint 37,4% dans les établissements de moins de 10personnes). La rémunération moyenne de la main- d'Oeuvre immigrée est de 1.206 yens par heure pour les hommes et 923 yens pour les femmes. 81,5% des entreprises qui utilisent des travailleurs étrangers leurs fournissent des facilités en matière de logement.

Le problème du manque de maind'oeuvre devrait aller en s'aggravant, particulièrement si le pays souhaite conserver de forts taux de croissance: selon un document du Nikkeiren, organisation patronale spécialisée dans les relations du travail, "s'il faut ramener la durée du travail à 1.800 heures par an et, dans le même temps réaliser une croissance économique de 3,5% par an, le Japon manquera de près de 6 millions de travailleurs. Pour faire face à cette pénurie de main-d'oeu-vre, il serait nécessaire de relever laproduc-tivité d'au moins 50% plus vite qu'aujour-d'6ui. La pénurie de main-d'oeuvre s'annonce grave dans le secteur de la construction et des transports où, d'ici l'an 2000, elle attein-dra 2 millions de travailleurs. Une pénurie de 970 000 techniciens informatiques est aussi prévue.

A vue humaine faut-il dramatiser? Selon l'Agence de Planification Economique en 1993,le taux moyen de progressiondu PNB japonais passerait de 4,6% par an au cours de la seconde moitié des années 1980 à 3,75% pendant la décennie actuelle et à 2,75% entre 2000 et 2010.

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1. LE ,JAPON EN 1993

I. LA POLITIQUE JAPONAISE EN 1993

Dans le calendrier sino-japonais, 1993correspondait à l'année du Coq, que l'on dit propice aux changements. Force est d'admettre qu'en effet, plusieurs constantes de la vie politique japonaise ont été sévèrement remises en cause au cours de ces douze mois: le Parti Libéral-Démocrate (PLD) qui était aux affaires depuis 38 ans a
perdu le pouvoir après les élections législatives

dans le fonctionnement même des institutions et dans ses travers les plus saillants (arrogance

des élus du PLD, scandales politico-financiers) qu'il faut voir l'origine de ce mouvement d'opinion. La politique et l'argent
L'affaire Sagawa KyObin, qui avait défrayé la chronique en 1992, a connu de nouveaux développements l'année dernière. M. Kancmaru, vice-président du PLD, avait démissionné de ses fonctions le 27 aoOt 1992 du fait de son implication dans le scandale. La perquisition effectuée a son domicile lors de son arrestation, le 6 mars, (M. Kanemaru et son secrétaire personnel étaient accusés de fraude fiscale) a montré que l'ancien homme fort du PLD disposait chez lui de plusieurs milliards de yen en titres ou en liquide ainsi que de lingots d'or d'une centaine de kilos. En dehors des relations qu'il entretenait avec Sagawa KyObin, dont il aurait reçu 500 millions de yen, tes enquêteurs ont découvert que M. Kanemaru était également au coeur d'un important réseau financier qui le liait aux entreprises du secteur de la construction, mettant ainsi à jour un des aspects les plus troubles de la vie politique japonaise: les grandes compagnies de construction, les "zénékon" (de l'anglais general contractor) finançaient sous forme de "dépenses à but non précisé" les caisses d'hommes politiques qui en contrepartie leur accordaient leurs faveurs

de juillet, la direction du gouvernement passant de M. Miyazawa à M. Hosokawa ; celui-ci, à la tête de son équipe, s'est engagé à réaliser dans l'archipel un important train de réformes politiques (financement des partis, système électoral), économiques (restructuration, déréglementation) et administratives (décentralisation) ; quelques mois plus tard l'archipel, rompant avec une doctrine élaborée dans l'après-guerre et maintes fois réaffirmée par la suite, acceptait le principe de l'ouverture partielle de son marché du riz... Ces événements sont en phase avec une aspiration au changement qui se manifeste de plus en plus clairement au sein de l'opinion japonaise. Cette attente n'est pas apparue spontanément au cours de cette année. Elle est la conséquence de plusieurs phénomènes qui s' inscri vent dans la durée. Certains ont des

causes sociologiques (apparition d'une identité urbaine au détriment d'un Japon rural vieillissant), ou économiques (fin de la période de forte croissance, entrée en récession, restructurations), mais c'est aussi 35

lors de la passation de contrats publics.

Les enquêtes menées à partir des documents trouvés chez M. Kanemaru ont permis l'arrestation, dejuin à décembre, d'une trentaine de personnes. M. Ishii, le maire de Sendai, une des dix plus grandes villes du pays, ainsi que les gouverneurs des départements d' Ibaraki et de Miyagi ont ainsi été inculpés de corruption passive pour avoir reçu plusieurs dizaines de millions de yen de compagnies de construction, dont les responsables ont également fait l'objet de
poursuites judiciaires. Tous les grands zenekon

de fournir nombre d'indications. Ces affaires ont amplifié dans la presse comme dans l'opinion le discrédit qui affecte la classe politique japonaise. Outre le PLD, ce discrédit n'épargne pas le PSJ, dont l'ancien président, M. Tanabe, avait abandonné ses fonctions après qu'eurent été rendus publics ses liens financiers avec M. Kanemaru.

Une aspiration au changement.
Un sondage conduit au début du mois d'avril par le bureau du Premier Ministre faisait apparaître que pour plus de 70% des japonais, les préoccupations de l'opinion publique n'étaient pas reflétées par la politique du gouvernement. Malgré l'engagement du Premier Ministre, M. Miyazawa, lors de son discours de politique générale à l'ouverture de la session ordinaire de la Diète en janvier, de "changer les choses", l'opinion publique lui accordait de plus en plus difficilement sa confiance. Sa popularité était déjà en mars une des plus basses jamais enregistrées par un premier ministre depuis la guerre (17,7% d'opinions favorables). Au discrédit né des nombreux scandales qui impliquaient le parti gouvernemental, s'ajoutaient en outre les difficultés nouvelles que rencontrait le pays dans le domaine économique, et qui contribuaient à saper davantage la crédibilité du gouvernement.. Enfin, la sociologie électorale montre une transformation progressive des comportements des japonais. Les attaches rurales, qui prévalaient même chez les électeurs inscrits dans les circonscriptions urbaines, s'affaiblissent en même temps que se font jour de plus en plus clairement leurs revendications spécifiques. Du côté des partis traditionnels, tant le PLD au gouvernement que le Parti Socialiste dans l'opposition (qui constituent ensemble la charpente de ce que les analystes nomment le "système de 1955", date à laquelle ces deux grands partis se sont constitués) se sont trouvés incapables de répondre aux attentes de cet électorat nouveau. Celles-ci s'avéraient de fait bien souvent en

(Shimizu, Kajima, Taisei, etc... ) sont déjà impliqués dans cette affaire qui, limitée jusqu'ici à l'échelle locale, pourrait prendre dans le courant de 1994 une ampleur nationale. Il est possible en effet que des explications soient demandées à des députés dans le cadre de cette affaire, la presse avançant depuis plusieurs mois des noms de dirigeants du PLD et des nouveaux partis conservateurs. A un moment où l'opinion japonaise découvre que les scandales politico-financiers revêtent une ampleur insoupçonnée, elle est bien souvent choquée de constater le peu de conséquences que ces révélations peuvent avoir sur le comportement des hommes politiques. M. Kanemaru, grâce au versement d'une caution de 300 millions de yen, était libéré 23 jours seulement après son arrestation, et son procès, ouvert à Tokyo en juillet, n'a guère permis au public de mieux comprendre la nature des liens que le député de Yamanashi entretenait avec les milieux d'affaires. En marge du traitement somme toute favorable réservé par la Justice à M. Kanemaru, la décision fin janvier du parquet de Tokyo de ne pas inculper la soixantaine de bénéficiaires des "distributions de fonds" qu'opérait l'ancien vice-président du PLD, a surpris l'opinion. Il en a été de même quelques semaines plus tard de la décevante audition devant la Commission du Budget de la Chambre des Représentants où MM. Takeshita et Ozawa ont catégoriquement nié l'ensemble des soupçons qui planaient sur eux, refusant

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contradiction avec les intérêts de la base rurale de ces deux grandes formations.

Ces évolutions multiples, discréditant les partis traditionnels, ont eu deux conséquences majeures: une baisse du taux de participation électorale (aux consultations sénatoriales d'août 1992, le taux d'abstention avait atteint le record de 50%) et une montée dans les sondages des "nouveaux" partis politiques, dont l'essentiel du programme consiste à réaliser à court terme une ''réforme politique" qui mettra fin aux abus cités plus haut. Les élections à l'assemblée municipale de Tokyo, à la fin juin, ont clairement illustré ce double phénomène. Ne déplaçant que 51,4% des électeurs inscrits, ces élections locales ont vu le succès du Nouveau Parti du Japon (NP]), formation que M. Hosokawa a fondée en mai 1992, et qui s'est imposée comme troisième parti politique à Tokyo avec 20 sièges sur 128.Le premier parti est toujours le PLD, qui avec 44 élus reste au niveau du plancher historique qu'il avait atteint lors de la consultation précédente en 1989 (le scandale Recruit et l'instauration d'une impopulaire taxe sur la consommation lui avaient alors aliéné de nombreux suffrages). Le Komeito, parti bouddhiste, arrivait deuxième et conservait ses 25 sièges. C'est en fait surtout au Parti Socialiste que le NPJ a pris une large part de son électorat. Cet électorat flottant, dont le ralliement avait fait la force du PSJ quand celui-ci était dirigé par Mlle Doï Takako, abandonnant désormais cette formation, la met face à d'importantes difficultés: le PSJ avec seulement 14 sièges à l'assemblée de Tokyo, montrait qu'il ne représentait plus désormais à lui seul l'ensemble de l'opposition au gouvernement du PLD.
Le thème central du débat politique est devenu progressivement celui de la réforme politique. Celle-ci a pour ambition de mettre fin aux pratiques illégales des hommes politiques (corruption, donations politiques illicites, etc...), et de rendre plus transparentes les relations entre l'argent et la politique. Une

action a été envisagée sur un double plan : intensifier la lutte contre la corruption et en renforcer la répression, mais aussi s'en prendre à ce qui est généralement présenté comme la source du mal : le système électoral lui-même. Le mode de scrutin que connaît le Japon depuis la guerre a pour principale spécificité de faire élire entre 2 et 6 députés par circonscription électorale. Plus que l'appartenance partisane (celle-ci ne suffi t pas toujours à distinguer les candidats puisqu'il est fréquent que plusieurs candidats du PLD soient en compétition dans la même circonscription), c'est la relation personnelle que le futur député parviendra à nouer avec son électorat qui est déterminante. Il en résulte des campagnes extrêmement coûteuses qui expliquent le formidable besoin de financement des candidats. C'est pour mettre fin à ce système fortement inflationniste en matière de dépenses électorales qu'a été suggérée une modification du mode de scrutin. Cet aspect électoral de la réforme politique a concentré jusqu'ici l'essentiel des débats sur cette question.

La dissolution de la Chambre des Représentants.
Après le vote de la loi de finances pour l'année fiscale 1993 (avril 93-mars 94), adoptée pour la première fois depuis 22 ans avant le début de l'exercice, c'est sur la réforme politique que les parlementaires ont travaillé pendant le reste de la session ordinaire (qui dure jusqu'en juin). Ce projet de réforme politique, sous une forme ou sous une autre, avait été repris par tous les gouvernements depuis 1988 (il avait même déjà coûté son poste à M. Kaifu, le prédécesseur de M. Miyazawa, en octobre 1991). Le PLD se montrait divisé sur les modalités pratiques de cette réforme. Autour de MM. Hata et Ozawa, une minorité d'élus du parti conservateur soutenait le principe d'une réforme en profondeur du mode de scrutin. Celle-ci devait permettre une recomposition de la scène politique, et de

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rendre possible une alternance réelle au pouvoir. Cela constitue, dans la pensée de M. Ozawa, la première étape du processus qui permettra au Japon de devenir "un pays normal" sur la scène mondiale, et l'amènera à exercer des responsabilités internationales accrues. Le thème de la réforme politique constituait également, pour MM. Hata et Ozawa qui ont été écartés de la direction du PLD après avoir essayé d'en prendre la tête durant l'automne 1992, un moyen commode de revenir sur le devant de la scène. Toutefois, la plupart des élus du PLD et la majorité de
ses dirigeants se montraient peu enthousiastes

portefeuille des Affaires Etrangères après la démission pour raisons de santé de M. Watanabe Michio), l'aile réformiste du PLD a pris des positions toujours plus marquées en faveur d'une réforme politique équilibrée (c'est à dire ayant l'assentiment des formations d'opposition). L'annonce par M. Kajiyama, à une semaine de la clôture de la session parlementaire (qui était prévue pour
le 20 juin), que celle-ci ne serait pas prolongée et que par conséquent l'adoption de la réforme politique serait reportée.à une session ultérieure, a donc fait éclater le PLD. Le Parti Socialiste a déposé une motion de censure le 17 juin dans la matinée. Le PLD, qui jouissait nominalement de la majorité absolue à la chambre basse n'aurait rien eu à redouter si le parti avait pu maintenir sa cohésion. Toutefois, le report sine die de la réforme électorale par l'appareil du PLD a provoqué l'éclatement du parti. La faction Hata a fait ~voir qu'elle voterait la censure, et malgré les efforts désespérés de M. Miyazawa pour se concilier, en vain, les grâces des dissidents de son parti, le gouvernement a été censuré le 18juin, par 255 voix contre 220. 39 voix du PLD (dont 34 provenant de la faction Hata) se sont jointes à celles de l'opposition. M. Miyazawa, tenu par la Constitution de démissionner ou de dissoudre la chambre basse, a opté pour la deuxième possibilité, fixant la date des élections générales au 18 juillet. Le sommet du G7, qui s'est tenu à Tokyo au début de juillet, s'est déroulé pendant la campagne électorale des élections législatives... Tous les observateurs ont noté que le vote de la motion de censure a constitué un désaveu cinglant pour M. Miyazawa. Le Premier Ministre était sanctionné par l'opposition et par une partie de ses troupes (la faction Hata) pour n'avoir pu mener à bien la réforme politique, et il se retrouvait en même temps abandonné par les caciques du parti, qui étaient de plus en plus nombreux à demander sa démission (en particulier dans les cercles les plus conservateurs, autour de M. Kajiyama

à l'idée de remettre en cause les réseaux de soutien personnels qu'il avaient élaborés dans leurs circonscriptions et qui leur permettaient une réélection plus aisée à chaque consultation. S'ils affichaient un réformisme de façade, ils entendaient ne sacrifier le mode de scrutin actuel qu'à un système qui leur serait au moins aussi favorable. Derrière M.Kajiyama, Secrétaire-Général du PLD (pour qui cette opération permettait de prolonger la confrontation au sein du parti entre ses partisans et ceux de MM. Hata et Ozawa), ils proposaient donc que le système électoral, soit calqué sur celui en vigueur au Royaume-Uni (uninominal à un tour), qui donne une prime importante au parti majoritaire et lamine les autres formations. L'opposition ne pouvait accepter que soit mis en place un système électoral qui risquait de la faire disparaitre de la scène politique, et soutenait l'instauration d'une représentation proportionnelle grâce à laquelle elle verrait davantage de ses candidats se faire élire. Elle s'est donc fortement opposée aux propositions de l'aile dure du PLD en menaçant de bloquer les débats si le parti conservateur essayait de faire passer en force ses projets.

D'avril à juin, les travaux en commission n'ont donc guère avancé et les tensions au sein du PLD se sont sans cesse accrues.Malgré les efforts de M. Miyazawa pour faire réintégrer les rangs du PLD à une faction Hata en instance de scission (en proposant par exemple en vain à M. Hata de prendre le

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Sakigake). qui n'est pourtant pas sans responsabilité dans le départ du PLO des membres de la faction Hata). M. Miyazawa voyait également sa popularité atteindre dans les sondages des planchers sans précédents (5% fin juin). Le manque d'autorité dont il avait fait preuve sur son parti, l'impression qu'avait eue le public japonais que son premier ministre assistait impuissant à un conflit qui le dépassait entre les réformateurs et les conservateurs de son parti, avaient écarté de fait M. Miyazawa de la direction des affaires. S'il représentait bien le Japon face à ses homologues du G7, il était tenu à l'écart par un PLO en campagne électorale qui entendait ne pas s'encombrer du poids mort que représentait son premier ministre en sursis.
Les élections législatives du 18 juillet Au terme d'une campagne qui n'a pas vraiment passionné le pays, 67,26% des électeurs se sont rendus aux urnes. Le taux de participation, le plus faible jamais relevé pour un renouveIlement de la Chambre des Représentants, témoignait du désintérêt croissant de l'électorat pour des enjeux politiques qu'il ne comprenait plus ou qui le mobilisaient de moins en moins. Les observateurs ont qualifié les résultats de ce scrutin de "raz de marée conservateur". Certes, le PLD perdait la majorité absolue à la Chambre des Représentants en passant de 280 sièges en 1990 à 228, c'est à dire le nombre de sortants dont il bénéficiait après les défections des membres du Shinseitô et du Sakigake. Toutefois ces deux nouvelIes formations, auxquelIes s'ajoute le Nouveau Parti du Japon, revendiquaient également le label "conservateur" et ont fait un excelIent score. Les deux formations dissidentes du PLO ont élargi leurs effectifs d'avant la dissolution (55 élus au Parti du Renouveau contre 36 sortants et 13 au Sakigake pour 10 sortants), tandis que le parti de M. Hosokawa, avec 8% des suffrages exprimés, faisait une entrée remarquée à la chambre basse avec 35 députés. C'est le Parti socialiste qui apparaît comme le grand perdant de ces élections, ne parvenant pas à mettre fin à son déclin électoral. Le parti avait certes connu un sursaut en 1990quand, dirigé par Mlle DoïTakako, au plus fort du scandale Recruit et au lendemain de l'instauration d'une taxe sur la consommation par le PLO, il avait obtenu 24,4% des voix et 134 députés. Avec cette fois-ci seulement 15,4% des voix, il ne dispose plus que de 70 élus à la chambre basse. S'il reste toujours le premier parti après le PLO, il se voit sévérement affaibli par la progression des nouveaux partis. Le Komeito pour sa part réalise un score honorable avec 51 élus pour 45 sortants.

Le mandat des députés arrivait à terme au début de 1994. Cependant, les observateurs pronostiquaient encore au printemps des élections anticipées au mois d'octobre, immédiatement après la désignation par le PLO de son nouveau président. La dissolution abrupte de la chambre basse n'a donc fait qu'avancer de quelques mois la consultation. Pourtant, nombre de formations se sont présentées à ces élections peu préparées. Les nouveaux partis, qui venaient à peine de se constituer, étaient loin de pouvoir présenter un candidat partout où celui-ci aurait pu être élu. Le PLO, quant à lui, a eu les plus grandes difficultés à trouver le financement nécessaire à sa campagne. Entre le 18juin et le 18juillet (dissolution de la chambre basse et élections législatives), les partisans de MM. Hata et Ozawa à la Oiète se sont constitués en un nouveau parti, le Parti du Renouveau (Shinseitô), fort de 36 députés et 8 sénateurs. Au même moment, une dizaine d'élus du PLO qui n'avaient pas voté la censure, ont également quitté leur formation d'origine pour constituer un parti qui se voulait résolument réformateur,le Nouveau Parti Pionnier (Shintô

L'analyse du scrutin est difficile à faire au Japon où les électeurs reconduisent bien souvent les sortants et où les questions 39

de politique nationale entrent généralement moins en compte que les enjeux locaux. Toutefois, cette consultation fait apparal'tre une tendance nouvelle chez les électeurs. Même si les rangs conservateurs sont extrêmement renforcés (les forces de "gauche", PSJ et PCJ sont à leur plus bas niveau), ce phénomène ne saurait masquer une aspiration au changement qui s'est clairement faite jour dans l'électorat. Principalement dans les villes, et dans une moindre mesure dans Ie's campagnes où le PLD et le PSJ ont mieux su fidéliser leurs troupes, les électeurs qui ont soutenu les nouveaux partis se sont prononcés pour une alternance au pouvoir. Ces partis ont en outre bénéficié des voix d'un électorat résolu à chasser le PLD du pouvoir sans pour autant le remplacer par un Parti socialiste dont les options idéologiques l'effraient.

laissant les deux camps présenter leurs offres. L'objectif affiché prioritairement par ces deux "nouveaux" partis était la réforme politique, qu'ils se disaient toutefois prêts à réaliser avec un PLD mieux disposé à la mettre en place. C'est en fait au lendemain d'un séminaire de son parti, au cours duquel sa base lui a paru fermement opposée à toute collaboration avec le PLD. que M. Hosokawa a annoncé son ralliement à la coalition.

La formation du gouvernement
Après les élections du 18juillet, pendant les deux semaines qui ont précédé l'ouverture de la session spéciale de la Diète qui devait désigner le nouveau Premier Ministre, les différents partis se sont livrés à de nombreuses tractations. Le PLD avait déjà exclu de reconduire au pouvoir M. Miyazawa, qu'il tenait pour responsable de son revers politique, et entendait trouver parmi les "nouveaux" partis un allié de coalition lui permettant de rester aux affaires. De l'autre côté, le PSJ et le Shaminren (formations de gauche) s'étaient associés au Parti Démocrate-Social, au Komeito et au Parti du Renouveau dans une coalition anti-PLD. Ce rassemblement, qui selon les pronostics des observateurs se proposait de porter M. Hata à

La coalition non-PLD et noncommuniste était composée de sept partis et d'un groupe parlementaire de la Chambre haute.Après avoir défini uneplate-formecommune, compromis très général qui se limitait presque uniquement à l'élaboration de la réforme politique, la coalition a finalement choisi comme Premier Ministre M. Hosokawa. candidat plus acceptable pour nombre de députés socialistes que M. Hata, dont le départ du PLD était encore trop récent.
Après avoir été élu par la Diète le 6 aoOt, M. Hosokawa a annoncé la composition de son gouvernement le 9. La répartition en nombre des portefeuilles ministériels entre les différents partis était proportionnelle à l'importance numérique de ces formations à la Diète, rappelant sur ce point le partage des ministères entre les différentes factions du PLD à l'époque où celui-ci était au pouvoir. Le PSJ, qui pour la première fois depuis 1948 se trouvait associé à la conduite de l'Etat, disposait de six portefeuilles, dont certains considérés comme stratégiques dans la lutte contre la corruption, comme celui de l'Autonomie Locale (ou "des Affaires Intérieures", en charge des collectivités locales) et de la Construction. Le président du PSJ devenait lui-même Ministre sans portefeuille de la Réforme Politique. Toutefois, c'est la façon dont le Parti du Renouveau a obtenu les Ministères les plus prestigieux et les plus puissants qui a frappé les observateurs. Les Ministères des Affaires Etrangères, des Finances, du MITI et de la Défense lui revenaient, aucune faction au sein du PLD n'ayant jamais concentré autant de

la tête du gouvernement, ne disposait cependant pas de la majorité absolue à la chambre basse. Ce sont donc les formations de MM. Hosokawa et Takemura (respectivement le Nouveau Parti du Japon et le Nouveau Parti Pionnier) qui avec leur cinquantaine de députés étaient en situation d'arbitre. Sollicités de part et d'autre, MM. Hosokawa et Takemura se sont longtemps gardés de prendre des positions claires, 40

pouvoir dans les gouvernements

précédents.

Les observateurs ont interprété cette répartition des ministères comme reflétant l'intention de M. Hosokawa d'ancrer le PSJ

apporté à son image) et par la réputation d'intégrité qu'il a voulu se donner (en cas d'échec de la réforme politique .avant la fin
de l'année, M. Hosokawa s' est engagé en aoOt à en "tirer les conséquences", c'est à dire à démissionner ou convoquer de nouvelles élections générales). Il a également adopté un discours beaucoup plus net que celui de ses prédécesseurs sur les responsabilités de l'archipel durant la deuxième guerre mondiale. Tous ces éléments expliquent que la popularité du chef de gouvernement se soit longtemps maintenue à un niveau qu'aucun de ses prédécesseur n'avait atteint (83% d'opinions favorables dans un sondage du Sankei au début de l'automne).

dans la coalition en lui confiant un rôle
administratif important en matière de réforme politique (l' éléction de Mlle Doï Takako à la présidence de la Chambre des Représentants répond à la même logique), et dans le même temps, de rassurer les milieux d'affaires et la haute administration en nommant aux ministères-clé des personnalités qui, dans leurs domaines, assureront la continuité avec le PLD. Le gouvernement se présentait comme nouveau à bien des égards. Sur 21 ministres, il comprenait trois femmes (tous gouvernements confondus, le Japon n'avait jusqu'ici eu que six femmes ministres). Il comportait également deux personnalités non parlementaires (les ministres de la Justice et de l'Education), nommées sur les "quotas" du Nouveau Parti du Japon. M. Hosokawa s'était en effet engagé à faire entrer au gouvernement un nombre plus important de spécialistes et de techniciens. Malgré les hésitations, au départ, de la plupart des observateurs, qui s'interrogeaient sur la capacité du Premier Ministre à diriger une coalition aussi large et susceptible d'éclater sur de si nombreux sujets (politique de défense, politique nucléaire, politique fiscale, etc.), M. Hosokawa a su peu à peu s'imposer comme Chef du gouvernement, au moins vis-à-vis de l'opinion. Vn sondage effectué le 10 novembre 1993 montrait que 38% des personnes interrogées appréciaient en premier lieu dans ce gouvernement la personnalité du Premier Ministre. Celui-ci a su prendre un ton nouveau. Longtemps qualifié de "fuzzy" (flou) avant son arrivée au pouvoir, accusé par ses détracteurs de mal dissimuler son opportunisme derrière une absence de programme, M. Hosokawa, dès son élection aux fonctions de Premier Ministre, a séduit le Japon par son style nouveau (bonnes performances dans les média, soin particulier

Les aléas du projet de réforme politique.
Le consensus existait au sein de la coalition sur la nécessité de réaliser la réforme politique, mais les partis devaient encore en définir les modalités concrètes. Deux grandes tendances se dessinaient au sein du gouvernement. Vne première, autour du PSJ, voulait que la réforme se concentre sur la lutte contre la corruption, préconisant notamment une interdiction immédiate des donations des entreprises aux hommes politiques. En matière de réforme électorale, le Parti socialiste exigeait que dans le nouveau mode de scrutin une place centrale soit accordée à la représentation proportionnelle, afin que le
nombre de ses parlementaires ne soit pas réduit

outre mesure. Inversement, le Parti du Renouveau, auquel se joignait le Komeito, prônait un scrutin à dominante majoritaire, ne dissimulant pas son intention de favoriser par ce biais l'émergence d'un système bipartite (comparable, dans l'esprit de M. Ozawa, à celui existant aux Etats-Vnis). En revanche, concernant les liens entre argent et politique, le Parti du Renouveau entendait pouvoir continuer à bénéficier des réseaux de financement qu'il avait hérité de son passage au PLD et
s' opposait à une interdiction des donations des entreprises aux hommes politiques.

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Le compromis élaboré à la fin du mois d'août ne satisfaisait pleinement aucune des deux parties. Les sièges à la chambre basse seraient répartis à égalité entre les deux modes de scrutin (majoritaire et proportionnel), mais les donations individuelles des entreprises, interdites, seraient remplacées par un système de subventions publiques aux partis. Ce fragile équilibre devait cependant être remis en cause durant la session extraordinaire d'automne. Le Gouvernement a en effet été amené à faire de nouveaux compromis, qui allaient dans le sens des revendications du parti de M. Ozawa, pour obtenir une attitude plus coopérative du PLD. Celui-ci, dans l'opposition, bloquait l'avancement des travaux de la commission extraordinaire de la réforme politique à la Chambre des Représentants et retardait d'autant son adoption. Les gestes du Premier Ministre pour se concilier sa bienveillance n'ont guère été suivis d'effet, mais c'est le texte révisé pour satisfaire à quelques unes des exigences du PLD que le gouvernement a fait passer en force à la chambre basse le 18 novembre après plus d'un mois de débats infructueux. A titre de représailles, le PLD a dès lors retardé l'ouverture des travaux en commission à la Chambre haute, qui doivent obligatoirement précéder le vote définitif. Il est devenu clair au début de décembre qu'il serait impossible pour le gouvernement de faire passer ses textes de réforme politique avant la fin de l'année. M. Hosokawa a donc obtenu une prolongation de la session parlementaire jusqu'au 29 janvier, se donnant jusqu'à cette date pour faire adopter la réforme controversée. En cas d'échec, les membres de la coalition laissaient entendre qu'ils dissoudraient la chambre basse et procéderaient à de nouvelles élections. Des épreuves délicates, surmontées jusqu'ici

compatibles avec celles du parti de M. Ozawa, qui comptait faire jouer au Japon un rôle plus important sur la scène internationale. Pourtant, ces questions ont peu été abordées au cours de 1993, et le seul incident réel, une déclaration du Ministre de la Défense, M. Nakanishi, favorable à une révision constitutionnelle, a été clos dans un délai extrêmement bref, le Ministre ayant présenté sa démission dans les 24 heures sans laisser à l'affaire le temps de se développer. Les questions économiques ont en revanche occupé une place de plus en plus importante dans les débats au sein de la coalition. Harcelée dans ce domaine par un PLD qui en a fait son cheval de bataille, en phase sur ce point avec une opinion publique qu'inquiètent les difficultés de l'économie japonaise, la coalition gouvernementale a élaboré pendant l'automne un premier collectif budgétaire, adopté le 15 décembre, et en a aussitôt annoncé un autre pour le mois de janvier. Toutefois, les partis de la majorité restaient divisés sur les modalités d'une réduction massive de l'impôt sur le revenu, division qui empêche le gouvernement de faire passer un message clair aux milieux d'affaires. En revanche, les éléments du programme initiai du Nouveau Parti du Japon que le Premier Ministre s'attache à mettre en oeuvre (déréglementation, décentralisation, société davantage orientée vers l'intérêt des consommateurs), ne suscitent aucune opposition majeure au sein de l'équipe gouvernementale, n'ayant de surcroit pas encore fait l'objet de décisions concrètes.

Ce sont les questions de défense, prévoyaient les observateurs, qui constitueraient le talon d'Achille de la coalition. Les thèses du PSJ, attaché au respect de la Constitution pacifiste, étaient en effet peu 42

C'est en définitive la question de l'ouverture du marché national du riz aux exportateurs étrangers qui aura le plus ébranlé la coalitiongouvernementale.En dépit de multiples déclarations (les députés avaient voté des résolutions condamnant l'ouverture du marché du riz en 1980, 1984 et en 1988), et malgré l'opposition ferme du PSI à cette mesure que condamne sans réserve le lObby des producteurs de riz (le PSI a une importante assise rurale), le gouvernement de M.

Hosokawa a annoncé une ouverture partielle

du marché du riz dans le cadre des
négociations du GATT. La faiblesse des réactions dans l'opinion, qui s'était peu à peu résignée à cette idée, et la retenue du PSJ où, malgré de graves tensions, une majorité de parlementaires considérait comme prioritaire la participation au gouvernement, ont permis à la coalition de surmonter cette épreuve. Son taux de soutien dans l'opinion a cependant diminué (perdant dix points en moyenne dans les sondage après la déclaration d'ouverture). Si la popularité du Gouvernement n'en reste pas moins à un niveau exceptionnellement élevé, une prise de position sur ce sujet hautement conflictuel ne pouvait qu'aliéner à M. Hosokawa une partie de ses sympathisants.

députés, conduits par M. Nishioka, ont finalement quitté leur parti et rallié la coalition gouvernementale au début janvier 1994, affirmant que plusieurs de leurs anciens camarades du PLD étaient prêts à en faire autant. Le PSI connaît des difficultés du même ordre. A l'instar du PLD, le parti socialiste est constitué d'un regroupement
hétérogène de personnalités qui se rassemblent dans le cadre de courants, ceux-ci défendant des positions parfois assez différentes. Or, l'aile gauche du PSI supporte de plus en plus difficilement les compromis qu'accepte la direction du parti du reste de la coalition. Ne cachant pas leur hostilité au projet de réforme politique, dans lequel ils voient une mesure suicidaire pour le parti (ils estiment que la place accordée au scrutin majoritaire dans la réforme électorale est disproportionnée), ils ont de surcroît mal supporté la façon dont le Gouvernement les a amenés à entériner l'ouverture du marché du riz. Plusieurs actes de défiance ont pu être observés, certains de ces parlementaires refusant notamment de voter le 18 novembre en faveur de la réforme politique à la Chambre basse. Le clivage s'approfondit donc entre l'aile gauche du PSI et ceux qui considèrent comme prioritaire leur soutien à la coalition gouvernementale. Ceux-ci se sont d'ailleurs constitués en décembre en un groupe spécifique à la Diète, auquel ils ont donné le nom anglais de "demo-

La recomposition de la scène politique
La recomposition de la scène politique ne s'est pas limitée aux scissions qui ont affaibli le PLD en juin et qui ont permis la constitution d'une coalition gouvernementale. A la fin 1993, le PLD apparaît divisé en profondeur sur la question de la réforme politique. Ce parti est susceptible de voir ses divisions internes se creuser sur ce point si sa direction conserve sa ligne dure et ne lève pas ses réticences à l'adoption des projets de loi contestés. Sous l'impulsion de M. Kaifu s'est constitué au sein de l'ancienne majorité conservatrice un mouvement réformiste. Certain de ses membres ont clairement manifesté à la direction de leur parti leur souhait de voir adopter une attitude plus constructive dans ce débat. Ainsi, lors du vote de la Chambre des Représentants sur ce sujet, 20 députés du PLD ont bravé les consignes de leur parti, en votant en faveur du texte proposé par le gouvernement (13 élus) ou s'en ne prenant pas part au vote (7 élus). Malgré les menaces de sanctions, 4 d'entre eux ont de nouveau désavoué leur direction en votant en faveur d'une prolongation de la session extraordinaire, qui seule permettait de faire passer les textes de réforme à la Chambre haute dans les meilleurs délais. Ces quelques

crats".
En marge de ces tensions au sein du PLD et du PSJ, qui rapprochent les réformistes et les conservateurs des deux bords, quelques mouvements de rassemblement se dessinent au sein de la coalition. Les membres des sept partis gouvernementaux se regroupent en effet autour de quelques axes principaux. Dans la compétition pour le "leadership" qui oppose M. Ozawa, le secrétaire général du Parti du Renouveau à M. Takemura, Secrétaire Général du Gouvernement et dirigeant du parti Sakigake, le Komeito sc range derrière le premier, les membres du Nouveau Parti du Japon

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prenant plutôt le parti du deuxième. Le groupe des "democrats" pour sa part devrait intégrer les membres du Shaminren et essaie d'obtenir la participation des élus du Nouveau Parti du Japon... Il est fort probable que le mouvement de recomposition ne fait que commencer. Il est d'ores et déjà certain que si la réforme électorale est menée à bien, l'effet majoritaire du tnode de scrutin obligera les partis à se regrouper ou au moins à resserrer leurs liens

pour assurer la réelection de leurs membres. Les lignes de clivage ne passant plus nécessairement entre les partis existants, mais partageant souvent ceux-ci en plusieurs groupes et révélant des communautés d'intérêt entre formations différentes, tout laisse à penser que la recomposition qui s'amorcera alors bouleversera sur une grande échelle la physionomie de la scène politique nippone.

***

II. LA POLITIQUE

EXTERIEURE

EN 1993

L'année 1993, marquée avant tout par l'événement majeur qu'a constitué l'alternance politique, aura fourni une bonne illustration de la fameuse introversion japonaise. Paraissant curieusement absent de la négociation du GATT, qui le concernait pourtant au premier chef, mais qui n'a été abordée qu'à travers le prisme de l'ouverture du marché du riz, le Japon a semblé chercher davantage à s'ajuster aux circonstances ou aux pressions extérieures (le fameux "gaiatsu ") qu'à imprimer sa marque sur les événements. Cette attitude s'est retrouvée aussi bien dans le traitement du dossier de l'aide à la Russie, que dans la réponse qui a été apportée aux sollicitations pressantes de la nouvelle administration américaine en matière commerciale. Alors que le nouveau Gouvernement adoptait une posture plus audacieuse sur le problème des "responsabilités" du Japon au cours de la seconde guerre mondiale, il a continué à avancer avec prudence sur tous les dossiers qui Concernent la "contribution internationale"

Les effets de l'alternance L'alternance politique n'a pas entraîné de modification fondamentale de la diplomatie japonaise, qui est restée fidèle à ses grandes orientations. Si la continuité a prévalu, M. liosokawa a tout de même réussi à imposer un style, caractérisé par une approche plus personnelle des contacts internationaux et par un souci constant de communication. On a ainsi vu le Premier Ministre s'exprimer en anglais à la tribune des Nations-Unies en septembre, et chercher à mettre en valeur une certaine connivence avec le Président Clinton, née de l'appartenance à une même génération. On a également beaucoup évoqué dans la presse les retouches personnelles qu'il aurait apportées, pour ses discours les plus importants (devant la Diète en août, à New-york en septembre, ou en Corée en novembre) aux projets préparés par le Gaimushô.
Sur le fond, M. Hosokawa a innové en allant au delà de la traditionnelle diplomatie des excuses. Adoptant un langage plus clair sur les responsabilités japonaises pendant le second conflit mondial, question qui

du Japon: révision de la Constitution, revendication d'un siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU et participation aux activités de maintien de la paix. 44

empoisonne depuis plus de quarante ans les relations de Tôkyô avec ses voisins, il a utilisé le 10 aoftt lors de sa première conférence de presse le qualificatif de "guerre d'agression" en référence aux évènements du passé. Le Premier Ministre, dans son discours de politique générale devant la Diète le 23 aoftt, a ensuite exprimé "les profonds remords et les sentiments d'excuses" du Gouvernement pour les "actes d'agression" et la politique de "colonisation" du Japon. Toutes ces déclarations ont provoqué d'importants remous dans la classe politique, mais elles ont été bien accueillies par l'opinion comme par les voisins du Japon. C'est évidemment avec la Corée que le poids du passé se fait le plus sentir dans les relations bilatérales. A Séoul en novembre, en rencontrant son homologue coréen, le Premier Ministre japonais a trouvé le 'ton juste: se distinguant à nouveau de ses prédécesseurs, il a évoqué, sans user des contorsions de langage habituelles, les "souffrances et la tristesse insupportable" causées au peuple coréen pendant la colonisation japonaise, en citant des exemples précis (l'interdiction d'utiliser le Coréen,l' obligation de porter des noms japonais, la prostitution forcée des "femmes de réconfort"), Soulignant l'impact positif des propos de M. Hosokawa, M. KimYoung-Sam a déclaré que les Coréens "étaient émus de constater que le Premier Ministre japonais regardait en face la réalité historique". Même si des désaccords importants subsistent entre les deux partenaires, il est évident que cette approche plus franche du contentieux historique a contribué à détendre l'atmosphère entre Tôkyô et Séoul.

volontariste. Les commentateurs avançaient plusieurs explications: cette attitude refléterait, d'une part, la modération personnelle de M. Hosokawa et de certains membres influents de son entourage (M. Tanaka Shftsei), que l'on sait hostiles à la "politique de grande puissance", elle découlerait d'autre part de la nécessité de ménager les équilibres au sein d'une coalition très divisée sur le sujet. Toujours est-il que la même circonspection a prévalu s'agissant du dossier du maintien de la paix, sur lequel les sensibilités très différentes des partis de la coalition ne paraissent pas près de s'accorder. Le maintien de la paix
Selon un bilan publié par le Gaimushô en décembre, les cinq plus grands évènements pour la diplomatie japonaise ont été en 1993, dans cet ordre: la paix et la restauration de la stabilité au Cambodge, le Sommet des Sept à Tôkyô, la visite bilatérale de M. Eltsine, le Sommet de l'APEC à Seattle et la conclusion du cycle de l'Uruguay Round, Entamé au moment du vote de la "loi PKO" et du départ du premier contingent des forces d'auto-défense au Cambodge en 1992, le débat sur "la contribution internationale du Japon", s'est poursuivi tout au long de l'année. M. Watanabe Michio, dans une intervention remarquée en janvier, avait souhaité que la participation japonaise soit "plus visible", et il s'était prononcé explicitement en faveur d'une révision anticipée de la loi. A peu près à la même époque, les journaux commencèrent à évoquer une contribution en personnel au maintien de la paix au Mozambique, Après un débat relativement confus au sein du Gouvernement - M. Miyazawa et M. Kôno Yôhei semblaient initialement réservés, le Gaimushô et l'Agence de défense étaient favorables - le Gouvernement finit par annoncer à la fin mars sa décision de participer pour une cinquantaine

Le Premier Ministre a adopté une attitude plus prudente, en revanche, sur le problème de la "contribution internationale du Japon", A l'Assemblée générale des NationsUnies le 27 septembre, il n'a exprimé qu'en termes indirects la revendication japonaise d'un siège permanent au Conseil de sécurité. Cette approche a paru se situer en retrait de celle du Gaimushô, qui est beaucoup plus 4S

d'hommes aux contingents de l'ONUMOZ. Un mois plus tard, on apprenait que des officiers japonais allaient également être

Le Japon et les Nations Unies
tions Unies la levée du joué qu'un cependant, gros con l'Organisation,
affirmées.

Le Japon, qui n'a pu entrer aux Naque le 18 décembre 1956, après
véto soviétique, n'y a longtemps rôle très modeste. Peu à peu alors qu'il devenait l'un des plus tri buteurs au budget de ses àmbitions se sont
Depuis 1956, le Japon a occupé à

de la est du budget, derrière les Etats-Unis (25%) et devant l'Allemagne (8,93%), la Russie (6,71 %), la France (6%) et le Royaume-Uni (5,02%). La part japonaise devrait passer à 13,5% Tôkyô
représentait

sept reprises - un record - un siège membre non-permanent au Conseil, dernière fois en 1991-93. Aujourd'hui, il le deuxième contributeur, avec 12,45%

élargissement du Conseil de Sécurité. Cette question est venue à l'ordre dujour à la 46ème Assemblée Générale en 1991 et a été ensuite évoquée au cours du Sommet des pays membresdu Conseil de Sécuritéen janvier 1992. En novembre de la même année, au cours de sa 47ème session, l'Assemblée Générale a adopté par consensus une résolution qui demandait à chacun de ses membres de soumettre ses vues sur une
éventuelle réforme du Conseil avant juin 1993. En décembre dernier, l'Assemblée Générale a approuvé la création d'un groupe de travail chargé d'examiner cette réforme. Même s'il n'a pas exprimé sa revendication d'un siège permanent de manière directe, que ce soit dans le document soumis au Secrétaire Général par le Gaimushô en juillet 1993, ou dans le discours de M. Hosokawa devant la 48ème session, le Japon a fait clairement acte de candidature (il s'est dans un cas comme dans l'autre déclaré "prêt à assumer ses responsabilités"). Parmi les actuels permanents, les Etats-unis se sont les premiers prononcés haut et fort en faveur de

en 1995. au titre

La quote-part du maintien
108 millions

versée par de la paix
de dollars.

en 1993

Le Japon s'est toujours montré favorable à l'idée d'une révision de la Charte des Nations Unies. Il cherche par exemple à faire disparaître de celle-ci la discrimination imposée vis-à-vis des ex-Etats ennemis, et

il

souhaite

depuis

longtemps

un

envoyés à Maputo, "à titre individuel", pour être affectés au commandement militaire de la force des Nations-Unies. La presse relevait là une contradiction: le texte de la loi de 1992 prévoyait en effet un "gel" de toute participation militaire (avec la possibilité d'une révision ultérieure). En mai, 53 militaires japonais, dont cinq officiers, partirent pour le Mozambique.

Kompong Thom, puis celle d'un policier japonais, Takata Haruyuki, le 8 mai, provoquèrent une intense émotion au Japon. Plusieurs collègues de M. Takada, détachés comme lui par le Gouvernement pour surveiller le déroulement du processus électoral, furent blessés dans la même embuscade.
Cette affaire relança le débat sur la

Au même moment, la situation au participation du Japon au maintien de la paix Cambodge s'était déjà détériorée. Dans un (voir à ce sujet les chapitres "défense" et contexte marqué par une recrudescence des "politique extérieure du Japon") et certaines exactions armées des khmers rouges à voix, dont celle du Ministre des Postes et M. Koizumi, l'approche des élections, la mort d'un Télécommunications, volontaire des Nations-Unies, Nakata s'élevèrent pour réclamer un retrait des forces Atsuhito, tué le 8 avril dans la province de japonaises. Tout en donnant des signes 46

l'admission de Tôkyô parmi les permanents. La France et le Royaume-Uni, adoptant une attitude assez semblable sur cette question, se sont montrés favprables à un élargissement du Conseil, y compris du groupe des permanents, tout en observant (I) qu'il convenait de veiller à maintenir l'efficacité du Conseil et (2) que la qualité de membre permanent impliquait é~alement des obligations de présence sur le terrain. La Russie n'a pas manifesté de réserves, mais la Chine semble plus réticente. M. Boutros-Ghali, de même que de nombreux Chefs d'Etat ou de Gouvernement qui l'avaient précédé en 1993 à Tôkyô, s'est déclaré favorable, lors de son séjour en décembre, à l'octroi d'un siège permanent au Japon. L'opinion semble soutenir les aspirations de son Gouvernement: le Mainichi avait publié, peu avant le discour.s du Premier Ministre à l' AGNU, fin septembre, un sondage qui faisait ressortir que 47% de l'échantillon se montrait favorable à l'entrée du Japon au sein du groupe des permanents du Conseil, Il % seulement y étant opposés.

Il joue un rôle important dans l'ensemble du système des Nations-Unies, tant par l'importance de ses contributions budgétaires qu'à travers la présence de Japonais à des postes importants. En janvier 1993, après une vigoureuse campagne du Gouvernement nippon, le Dr Nakajima a été réélu Directeur Général de l'OMS malgré l'opposition des Etats-Unis et des Européens qui n'étaient pas satisfaits de sa gestion financière. En novembre, Mme Ogata Sadako a elle aussi été reconduite par l'AGNU dans ses fonctions de Haut-Commissaire aux Réfugiés. En 1992comme en 1993,le Japon a contribué pour 119 millions de dollars au HCR. M. Akashi Yasushi, après avoir coordonné à la tête de l'APRONUC les opérations de maintien de la paix au Cambodge en 1992-93, a été nommé par M. Boutros-Ghali en décembre représentant spécial du Secrétaire Général dans l'exYougoslavie. Il faut également signaler que l'Université des Nations-unies est installée à Tôkyô depuis sa création en 1974. M. Boutros-Ghali en a inauguré officiellement les locaux en février dernier.

Le Japon est membre de la plupart des organes subsidiaires de l'Assemblée Générale, du Conseil Economique et Social.

d'hésitation (le Ministre de l'Autonomie locale qui a autorité sur les forces de police, fut
dépêché àPhnom-Penh où il plaida sans succès

pour un redéploiement des policiers japonais dans des zones "sOres") le Gouvernement semblait déterminé à maintenir les casques bleus japonais au Cambodge. Il considérait que les accords de Paris tenaient toujours et que par conséquent l'une des conditions essentielles fixées par la loi à la participation japonaise n'était pas remise en cause. En définitive, les élections du 28 mai se déroulèrent dans le calme et avec un taux de participation élevé. Les policiers japonais, en juillet, et le second contingent des forces d'auto-défense, en septembre, furent rapatriés sans encombre. Pour le Japon, le bilan était 47

positif: un régime légitime était restauré au Cambodge et Tôkyô avait sa part du succès remporté par les Nations-unies dans cette opération. Les questions soulevées par cette première participation des forces d'autodéfense au maintien de la paix Oigne de commandement, attitude des soldats japonais en cas d'attaque notamment) n'étaient pas pour autant résolues.
Le maintien de la paix a également été au centre des deux visites que le Secrétaire général des Nations-unies a effectuées à Tôkyô cette année. En février, M. Boutros-Ghali a tenu à ses hôlcs un langage sans équivoque, se prononçant pour un renforcement de la contribution japonaise aux activités de l'ONU "à

l'échelle planétaire". Le Secrétaire Général avait même été plus loin, dans un entretien avec la presse japonaise quelques jours avant son départ pour Tôkyô : il avait non seulement souhaité que le Japon révise sa constitution pour pouvoir participer à la force internationale de paix dont il préconisait la création, mais avait encore semblé suggérer qu'un profil plus affirmé, y compris dans le domaine militaire, pourrait favoriser l'admission dans le groupe des permanents du Conseil de sécurité. En décembre, la seconde visite de M. Boutros-Ghali est intervenue alors que le Japon s'interrogeait sur la meilleure manière de contribuer à l'effort international en Yougoslavie, où M. Akashi, ancien représentant spécial du secrétaire Général au Cambodge, venait d'être nommé à la tête de la FORPRONU. M. Boutros-Ghali a semblé surtout soucieux de ne pas gêner le Gouvernement japonais: tout en rappelant son souci de voir Tôkyô jouer un rôle actif dans plusieurs régions du monde, il a insisté sur le fait que la participation militaire du Japon aux activités de maintien de la paix ne constituait pas une condition pour devenir membre permanent. M. Hata a annoncé à cette occasion l'envoi au début 1994 d'une mission d'évaluation dans l' ex- Yougoslavie, mais une contribution autre qu'humanitaire aux activités de l'ONU dans cette région semblait, au début de 1994, loin d'être acquise.

fin de la guerre froide suscitaient des inquiétudes. M. Watanabe Michio fut le premier visiteur reçu à Washingtonen février.Ses interlocuteurs lui tinrent un langage très énergique. M. Christopher insista sur la necessité de consentir à une ouverture du marché du riz et le Président Clinton fit allusion à une éventuelle utilisation de la clause "super 30 1" si le déficit commercial ne s'améliorait pas. Au plan politique, des divergences se firent jour sur deux dossiers sensibles pour le Japon. celui de l'aide à la Russie, sur lequel TôkyÔexprimait encore des réserves, et celui des relations avec la Chine.
Quelques jours plus tard, le Secrétaire au Commerce, M. Brown et le nouveau Représentant pour les questions commerciales, M. Kantor, évoquèrent l'un et l'autre ouvertement la possibilité de recourir à des mesures de représailles économiques contre le Japon. En mars furent rendues publiques les statistiques relatives au taux de pénétration du marché japonais des semiconducteurs: les chiffres montraient que le Japon avait tenu ses engagements, puisque les produits étrangers occupaient plus de 20% du marché. Mais la pression de Washington ne se relâcha pas et les Américains insistèrent de plus en plus pour que des mesures concrètes soient prises par les Japonais dans plusieurs autres secteurs: produits agricoles, superordinateurs, automobile, matériels de communication, équipements médicaux, travaux publics et services financiers. Le premier sommet nippo-a~ricain de "l'ère Clinton" eut lieu le 16 avril à la Maison blanche. Il fut dominé par les questions économiques et commerciales, qui reléguèrent au second plan la réaffirmation de l'alliance politique et stratégique. Le Président américain évoqua des objectifs sectoriels précis sur lesquels il attendait des résultats. Il encouragea son hÔte àpoursuivre une politique de stimulation de la demande interne et estima que la récente revalorisation du yen constituait un élément positif. Ces déclarations contribuèrent à provoquer une forte hausse de

La nouvelle administration américaine
Les relations du Japon avec son prin-

cipal partenaire restent étroites mais conflictuelles. L'investiture du Président Clinton en janvier avait été l'occasion d'exprimer quelques interrogations: le retour des Démocrates au pouvoir pour la première fois depuis quinze ans, les positions assez tranchées exprimées par la nouvelle administration sur le contentieux commercial (49 milliards de dollars de déficit en 1992), l'incertitude qui entoure la définition de la coopération en matière de sécurité depuis la 48

la monnaie japonaise sur les marchés. M. Miyazawa apparut quelque peu crispé lors de la conférence de presse commune, et il s'en prit avec une vigueur inhabituelle au "commerce contrôlé" et aux "menaces de mesures unilatérales". A la fin du mois, M. Brown conftrmait lors de sa visite à TôkyÔl'approche sectorielle, assortie d'objectifs chiffrés, que les Américains adoptaient désormais dans leurs négociations commerciales avec le Japon. Le Gouvernementjaponais fitconnaftre à plusieurs reprises (notamment à Paris, pendant une réunion ministérielle de l'OCDE orageuse) son opposition résolue à cette politique. En juillet, le Président américain et M. Miyazawa se rencontrèrent deux fois en marge du Sommet de TôkyÔet finirent par se mettre d'accord sur un nouveau mécanisme de "consultations économiques globales", destiné à remplacer les discussions sur les problèmes structurels ("SII"), et qui prévoit: (1) des sommets bi-annuels, (2) un engagement pris par le Japon de réduire de manière significative son excédent des comptes courants, (3) des consultations bilatérales sectorielles, et (4) l'introduction de "critères objectifs" (cette expression se substituant aux "objectifs quantitatifs" souhaités par les Américains) pour évaluer l'accès au marché japonais. Par la suite, l'ambigUité de cette
dernière formule sera la source de divergences

M. Hosokawa rencontra deux fois M. Clinton à l'automne. En septembre, la première prise de contact entre les deux dirigeants fut très cordiale et tous les journaux japonais relevèrent un net contraste avec l'accueil qui avait été réservé à M. Miyazawa au printemps. Le Président américain porta une appréciation très positive sur la politique de réforme du Premier Ministre japonais. On mit l'accent sur les points communs qui unissaient les deux hommes: ils appartenaient à la même génération, étaient l'un et l'autre animés par une volonté de changement, ils avaient été tous les deux gouverneurs de province. Sur le plan commercial, aucune demande précise ne fut formulée par la partie américaine et M. Hosokawa promH de consentir le "maximum d'efforts" pour faire progresser les consultations économiques globales. La seconde rencontre eut lieu en novembre, en marge du Sommct de l'APEC à Seattle. Le Premier Ministre japonais insista sur les mesures prises

d'interprétation quant au contenu exact de l'accord. Les premières conversations dans le cadre du nouveau mécanisme eurent lieu le 9 septembre à Washington au niveau des viceMinistres: quatre dossiers spécifiques (véhicules et pièces automobiles, marchés publics, assurances, promotion des exportations) furent retenus comme devant faire l'objet d'un accord dans un délai de six mois. Les "consultations économiques globales" se poursuivirent dès lors sur un rythme mensuel, et des réunions régulières des groupes de travail sectoriels furent organisées à partir de septembre. Les Japonais persistèrent àrefuser tout engagement de nature quantitative.

par son Gouvernement en faveur de la relance économique et évoqua la possibilité d'une réduction prochaine de l'impôt sur le revenu, thème sur lequel la partie américaine se montrait particulièrement insistante. Un arrangement semblait se dessiner à la même époque sur le dossier sensible de l'ouverture du marché du riz.. Enfin, les deux hommes tombèrent d'accord pour fixer au 11 février 1994 leur prochaine rencontre, date qui parut constituer aux yeux de la presse japonaise l'échéance désormais admise pour une première conclusion des "discussions
économiques globales". Les visites de M. Eltsine, l'aide à la Russie Hormis les Etats-Unis, aucun pays ne bénéficie actuellement d'une couverture aussi importante que la Russie dans les médias japonais. La situation politique russe (référendum d'avril, siège du Parlement en octobre, élections en novembre) mais aussi l'importance des enjeux pour le Japon (aide économique multilatérale, sécurité nucléaire, persistance d'un lourd contentieux bilatéral)

49

expliquent cet intérêt constant.

L'annulation de la visite de M. Eltsine au Japon en novembre 1992, avait provoqué un net refroidissement du climat des relations entre les deux pays. Le contact qu'eurent au début de 1993 à Paris les deux Ministres des Affaires Etrangères ne fit guère progresser les choses. Mais l'importance politique croissante du dossier de l'aide à la Russie et la pression exercée par les Occidentaux pour que Tôkyô participe plus activement à l'effort d'assistance internationale, conduisirent finalement le Gouvernement japonais à assouplir ses positions. M. Miyazawa indiqua dès le mois de mars qu'il ne ferait pas dépendre la participation de Tôkyô à l'aide internationale d'une amélioration des relations bilatérales avec Moscou et le 26 mars, le Gouvernement japonais annonça officiellement que le Président russe serait invité à Tôkyô en juillct pour rencontrer les dirigeants du G7. Début avril, M. Eltsine laissa entendre qu'il pourrait se rendre au Japon en visite bilatérale dès le mois de mai, et M. Kozyrev conftrma cette intention lorsqu'il participa quelques jours plus tard à la Conférence ministérielle de Tôkyô sur l'aide à la Russie, au cours de laquelle des engagements d'un montant total de 43,4 milliards de dollars furent annoncés (la part japonaise se montait à 1,82 milliards de dollars). Cependant, le 6 mai, la presse japonaise révélait qu'un nouveau report était demandé par Moscou, nouvelle qui fut cette fois accueillie avec un calme relatif à Tôkyô. M. Eltsine participa au Sommet des Sept en juillet dans la capitale japonaise, mais ses hôtes évoquèrent le dossier des territoires en termes modérés et M. Miyazawa sembla même manifester une certaine compréhension pour les problèmes politiques internes que cette question soulevait en Russie. Ces entretiens confirmèrent que Tôkyô avait tempéré ses attentes sur une résolution rapide du contentieux. 50

M. Eltsine revint au Japon en visite bilatérale du Il au 13 octobre. Le séjour du Président russe, qui rencontra l'Empereur, se déroula dans un bon climat. Il présenta dès son arrivée des excuses officielles pour les mauvais traitements qui avaient été réservés aux prisonniers japonais en Sibérie pendant la guerre et se déclara prêt à respecter "tous les accords signés par l'ancienne Union Soviétiquc". Il sembla confirmer, mais de manièrc indirecte, au cours de sa conférence de presse, qu'il incluait dans cet ensemble la déclaration de 1956, par laquelle les
Soviétiques s' étaicnt déclarés prêts à restituer

deux des quatre îles revendiquées par le Japon. Un document fut publié à l'issue de la visite (la "Déclaration de Tôkyô") dans lcquelles deux Gouvernements convenaient de poursuivre leurs négociations "en vue de résoudre lc problème de l'appartenance des îles" et de "signer dans les meilleurs délais un Traité dc paix". Au total, bien qu'aucune avancée concrète n'ait pu être effectuée sur la question tcrritoriale, la partie japonaise se montra plutôt satisfaitc des résultats de la visite, dont clle sc plut à souligner qu'clIc inaugurait une nouvelle étape, plus confiante, dans les relations bilatérales. A la fin octobre, ccs bonnes dispositions furent mises à l'épreuve. Un navire russe fut filmé par l'organisation Greenpeace alors qu'il procédait à l'immersion de déchets faiblement radioactifs en mer du Japon. L'cxistencc de rejets était connue, et l'on savait que Ics Soviétiques s'y étaient livrés sur une grande échellc (ils auraient également après la guerre déversé des gaz toxiques). Mais cettc affaire, qui intervenait quelques jours seulcment après le départ de M. Eltsine, provoqua l'indignation de l'opinion et entraîna un bref regain de tension diplomatiquc, qui fut cependant assez vite maîtrisé. La Russie annonça le 20 octobre sa décision de suspendre ses déversements radioactifs en mer du Japon, et une commission d'experts fut constituée entre les deux pays.

La diplomatie multilatérale La préparation du Sommet de Tôkyô, qui avait été précédé en avril d'une réunion des Ministres des Affaires Etrangères et des Finances du G7 consacrée à l'aide à la Russsie, a accaparé les energies de la diplomatie japonaise pendant la première moitié de l'année. Le Président indonésien, M. Suharto, séjourna à Tôkyô en marge du Sommet, et demanda à M. Miyazawa de se faire l'interprête des préoccupations des nonalignés auprès des autres pays du G7. Le Sommet lui-même (7 au 9 juillet) se déroula à la veille des élections générales au Japon. Le Gouvernement de M. Miyazawa était en sursis et ne pouvait plus espérer marquer de son empreinte la réunion annuelle des principaux dirigeants du monde industrialisé. Dans l'ensemble, la presse japonaise considéra comme assez décevants les' résultats de l'exercice, et elle en retint principalement les points suivants: le GATT, un accord était intervenu dans le cadre d'une rencontre quadrilatérale (Etats-Unis, Japon, Europe, Canada) sur des mesures de réduction ou de désarmement tarifaire portant au total sur dixhuit produits;
-la déclaration politique comportait une référence appuyée au renforcement du rôle des Nations-Unies pour la prévention des conflits régionaux et soulignait l'importance que les Sept attachaient à la non-prolifération nucléaire (avec notamment un appel pressant au retour de la Corée du Nord, qui s'en était retirée en mars, au sein du TNP); les Sept exprimaient également leur ferme soutien à la politique de réformes de M. Eltsine; . dans la déclaration économique, le Japon était appelé àjouer le rôle d'une "locomotive" pour favoriser la reprise économique mondiale en stimulant sa demande interne; la question des excédents nippons avait figuré au premier plan de tous les entretiens bilatéraux de M. Miyazawa ;

. enfin, au cours des deux rencontres

qui eurent lieu entre M. Miyazawa et M. Clinton, les deux hommes se mirent d'accord pour engager des "consultations économiques globales" .
M. Hosokawa a participé les 18 et 19 novembre au Sommet de l'APEC, qui s'est tenu à Seattle. Les pays réunis représentaient environ 50% de la production et 40% du commerce mondiaux, et 40% de la population du globe. La conférence a été un succès médiatique pour le Président américain et elle a jeté les bases d'une "communauté souple" des Etats de la région Asie-Pacifique. Les pays de l'ANSEA ont toutefois confirmé leurs réticences vis-à-vis du "leadership" américain dans la zone. Au sein de l'APEC, le Japon se retrouve dans la position parfois inconfortable du médiateur. Ce nouveau cadre de concertation régionale revêt en tout cas pour lui une importance politique majeure.

. sur

La conclusion du cycle de l'Uruguay à la mi-décembre, après sept années de négociations, a été accueillie avec satisfaction à Tôkyô, dans la mesure où l'accord contribue à renforcer et à élargir un système international de libre-échange dont le Japon a été l'un des principaux bénéficiaires.La principalepréoccupationdu Japon est restée jusqu'au bout le problème de l'ouverture du marché du riz. Après un débat interne particulièrement opaque, la décision d'ouverture partielle et progressive du marché (exception provisoire au principe de la tarification, accès minimum passant progressivement de 4 à 8% du marché entre 1995 et 1999) a été finalement annoncée au pays dans la nuit du 13 au 14 décembre par M. Hosokawa. En dressant un bilan du cycle, la presse japonaise a été unanime à souligner le profil bas adopté par Tôkyô dans cette négociation, et son isolement face à des négociateurs américains et européens qui semblaient mener le jeu. Pour l'avenir, plusieurs journaux estimaient que le Japon serait contraint de recentrer sa diplomatie commerciale,jusqu'ici exclusivement tournée 51

vers les Etats-Unis, sur l'Organisation mondiale du Commerce.
Les problèmes de non-prolifération nucléaire ont souvent été évoqués au cours de J'année. En mars, la Corée du Nord avait annoncé brusquement son retrait du TNP. Le Japon, qui est concerné au premier chef par cette affaire, a maintenu une concertation étroite avec Séoul et Washington. Il plaide pour une approche pruderite, se prononçant en particulier contre des sanctions internationales et en faveur d'une solution négociée à la crise. L'autre dossier important a été celui du TNP, dont la prorogation devrait être décidée en 1995. La déclaration politique du Sommet de Tôkyô avait mentionné comme objectif

commun la reconduction du Traité pour une période illimitée, mais certains propos ambigus d'officiels japonais à la presse avaient laissé planer un doute sur l'adhésion de Tôkyô à cette formule. Le porte-parole du Gaimushô estimait par exemple, quelques jours seulement après le Sommet, qu'il existait une différence entre une reconduction "aussi prolongée que possible" et une prorogation illimitée. Finalement, M. Hosokawa devait dissiper le flou de la position japonaise en se prononçant, dans son discours de politique générale devant la Diète en août, puis devant l'Assemblée générale des Nations-unies en septembre, en faveur de la reconduction illimitée du TNP.

...
III. L'ECONOMIE JAPONAISE EN 1993

-La crise

continue

et s'aggrave

-

"La récession complexe"
La "récession complexe" (Fukugô Fukyô), selon le titre d'un best-seller (plus de 230.000 exemplaires vendus en moins de cinq mois en 1992) écrit par l'économiste Miyazaki Yoshikazu, qui s'est emparée du Japon dès le deuxième trimestre de 1991, s'est poursuivie et, en dépit d'une embellie, réelle, au printemps 1993, aggravée au cours de l'année écoulée. Les spécialistes continuent à discuter de la cause de cette phase dépressive, l'une des plus longues que le Japon traverse depuis la fin de la dernière guerre mondiale. Si M. Miyazaki estime que la coïncidence de la déréglementation des marchés financiers et d'un cycle de réajustement conjoncturel est la principale responsable de la crise actuelle, M. Suzuki Yoshio, directeur de l'institut Nomura, ancien administrateur de la Banque du Japon, met plutôt en cause le retard avec

lequel les autorités monétaires ont réagi, en 1987-1988, à l'emballement des prix fonciers, retard qui s'explique, selon l'auteur de "La
politique financière du Japon", un autre succès

de librairie en 1993, par la priorité accordée par l'institut d'émission, après le mini-krach de Wall Street d'octobre 1987, à la "concertation internationale" en matière de politique des taux d'intérêt. Le professeur Noguchi Yukio,enfin, partage les analyses des deux auteurs qu'on vient de mentionner mais ajoute que l'''orthodoxie excessive" dont les responsables de l'administration budgétaire ont fait preuve est aussi à incriminer.
Les cycles de conjoncture Quoi qu'il en soit, comme l'Agence de planification économique l'a officiellement admis en novembre, la longue phase d'expansion qui avait suivi la "crise de

52

l'endaka" (1986-1987) -contrairement aux précédents booms qui ont tous reçu des noms, celui des dernières années de la décennie 1980 reste non baptisé, encore qu'un nombre croissant d'auteurs l'appellent le "boom Heisei" a pris fin en avril 1991, alors que, à l'époque, rappelons-le, la même Agence répétait que le pays était en train de battre tous les records en fait de phases conjoncturelles. L'actuelle crise a donc commencé en mai 1991, un peu plus d'un an après que la bourse de Tokyo, où le sommet avait été atteint le dernier jour ouvrable de 1989, puis les marchés obligataire et des changes, eurent donné des signes d'essoufflement, suivis d'un très net effondrement. Si, pour l'ensemble de 1992, le PNB japonais a enregistré une croissance en volume de 1,5%, il était déjà, au cours des deux derniers trimestres de 1992, sur une pente descendante, reculant, en glissement trimestriel, de 0, 1% entre juillet et septembre et autant entre octobre et décembre, il s'est redressé au cours des trois premiers mois de 1993 (+ 0,8% par rapport au trois mois

précédents ou de 3, I % au rythme annuel), si bien que le ministre de la planification de l'époque, M. Funada, a annoncé en juin la fin de la récession. Même si cette déclaration,
fort contestée alors par les analystes du secteur

privé et, surtout, par les chefs d'entreprise, n'était pas exempte d'arrière-pensées politiques, il faut admettre qu'ayant injecté à l'automne 1992 quelque 10.700 milliards de demandes supplémentaires, le gouvernement était en droit de voir dans cette accalmie temporaire des signes encourageants de reprise. L'instabilité politique
Il n'en a rien été en fait: au deuxième trimestre 1993, C'est à nouveau une croissance négative, de 0,7% en glissement trimestriel ou de 2,6% au rythme annuel, qui est enregistrée, alors que le gouvernement de M. Miyazawa avait, procédure tout à fait inhabituelle, fait voter, en même temps que le projet de loi de finances pour 1993 et un

N.B. : Durant les périodes comprises entre /afin d'une phase d'expansion et le début de /a phase suivante, l'économie nippone traversait une "dépression". Ainsi, entre décembre 1973 etfévrier 1975, /a "récession du premier choc pétrolier" afrappé le pays du Soleil levant; /a "crise de l'endaka" n'a finalement duré que quatre mois, entre juillet et novembre 1986, encore qu'elle s'était déjà fait sentir dès /a seconde moitié de 1985.

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"paquet de relance" de 13.200 milliards de yens, un collectif budgétaire pour la même année fiscale et que, de son côté, la Banque du Japon avait réduit, le 4 février, de 1 point le taux d'escompte pour le fixer à 2,5% par an. Certes, la bourse de Tôkyô s'était redressée entre avril et mai, retrouvant le seuil des 21.000 yens et la préparation du conseil ministériel de l'OCDE au début de juin à Paris et du sommet des grands pays industrialisés, en juillet dans la capitale nippone, s'était faite dans un climat de relatif optimisme. Cependant, l'arrestation le 6 mars de M. Kanemaru, ancien vice-président du PLD, qui a longtemps dominé en coulisse la politique nationale grâce à l'emprise qu'il exerçait sur la plus grande faction de la majorité conservatrice, et la multiplication des scandales qui s'en est suivie, mettant en cause les grandes compagnies de construction, a entretenu une forte tension sur la scène politique, amplifiée par l'éternel débat sur la "réforme politique". Le vote d'une motion de censure contre le gouvernement du PLD, le 18 juin, la série de scissions qui s'est produite dans les rangs du parti conservateur, la perte par ce dernier, aux élections législatives du 18juillet, de la majorité absolue à la Chambre basse et, enfin, la première alternance au pouvoir depuis trente-huit ans qui est intervenue au Japon n'ont pas manqué de créer une instabilité politique peu favorable au redressement de l'activité économique. La pression extérieure

observateurs, joué un rôle certain dans l'appréciation du yen sur les marchés des changes qui allait s'accentuant, sauf à la mijuin, juste après la dissolution de la Chambre des députés nippone,jusqu'à l'automne. Parti de 125,87 yens pour 1 dollar, le 13janvier, la monnaie japonaise a atteint le 17 aoOt son sommet de 100,40 yens, portant gravement atteinte aux résultats de secteurs, tels que ceux de l'automobile, de la construction mécanique, de l'électronique, de l'électroménager, etc., qui commençaient déjà à souffrir du tassement de la consommation intérieure et du ralentissement en volume des ventes à l'étranger. Pour l'ensemble de 1993, le taux de change moyen s'est établi à 111,06yens le dollar, en hausse de 15,58 yens par rapport à 1992. Les "effets en courbe de 1" ont cependant continué à jouer à plein jusqu'à la fin du troisième trimestre, faisant toujours gonfler l'excédent extérieur et ne permettant donc pas un relâchement de la pression extérieure sur le Japon. La nature défavorable La nature, enfin, a été loin d'être clémente pour l'économie nippone en 1993. La surabondance des précipitations à partir du printemps jusqu'à l'automne, la persistance du froid durant l'été, la multiplication des cataclysmes naturels -tremblements de terre, typhons n'ont pas seulement provoqué la "récolte catastrophique" de riz; en freinant la consommation, surtout des services, elles ont aussi aggravé le ralentissement de l'activité. Les retombées des mauvaises conditions climatiques sont, bien entendu, les plus sensibles sur l'agriculture et en particulier sur la riziculture (voir le chapitre "Le monde agricole"). La production de riz n'aura jamais été aussi faible depuis la fin de la guerre et le gouvernement s'est trouvé, faute d'avoir pu constituer au cours des dernières années des stocks régulateurs suffisants. obligé à l'automne de procéder à des "importations d'urgence" de cette denrée alimentaire de base. Portant sur plus de 2 millions de tonnes, quantité exceptionnellement élevée compte

Les relations économiques extérieures ont de leur côté lourdement pesé sur le niveau de l'activité au Japon. Aussitôt après son installation, la nouvelle administration démocrate de Washington a souligné sa ferme volonté de s'attaquer au "problème japonais", affirmant que son partenaire de l'autre côté du Pacifique était "le seul des grands pays industrialisés qui enregistrait un excédent structurel" dans ses échanges avec les Etats-Unis. Ce que la presse qualifie d"'interventions verbales" des dirigeants de Washington a, de l'avis général des 54

tenu du volume normal des échanges de cette céréale dans le monde, les achats nippons ont provoqué un renchérissement des cours internationaux si important que certains accusent le Japon de faire preuve d'un "égoïsme de riche". La politique agricole menée depuis des décennie par Tokyo est remise en cause, d'autant plus que, presque au même moment, les négociations du cycle de l'Uruguay aboutissaient à un compromis imposant au Japon une "ouverture partielle" de son marché du riz.

du type keynésien

classique,

car, paraUèlement

Le gouvernement de coalition et des "réformes économiques" Formé le 9 aoOt, le premier "gouvernement non-PLD" depuis 1955 s'est d'abord assigné comme objectifla réalisation de la "réforme politique", M. Hosokawa s'étant engagé à faire adopter, avant la fin de l'année, les projets de loi à ce sujet. Pourtant, dès le début de l'automne, à l'approche de sa première rencontre avec le président américain, le redressement de l'économie est apparu comme une tâche prioritaire pour le premier ministre. En effet, tandis que les intempéries de l'été avaient considérablement noirci le climat général, l'administration Clinton ne cessait, même après l'accord laborieusement acquis en juillet avec M. Miyazawa sur le mécanisme de "consultations économiques globales", de réclamer la fixation par Tôkyô d'objectifs chiffrés tant sur le plan macro-économique que dans un certain nombre de secteurs précis. Le nouveau "paquet de relance" annoncé le 18 septembre, comportant quelque 6.150 milliards de yens d'injections de demandes supplémentaires (au total, depuis le plan de stimulation de septembre 1992, les pouvoirs publics auront investi 30.000 milliards de yens, c'est-à-dire un peu moins de 300 milliards de dollars, pour soutenir l'économie), devait pousser de 1,3 point vers le haut le taux de croissance du PNB en 1993. Les experts officiels étaient cependant conscients des limites d'une action 55

à l'effort de réajustement entre l'offre et la demande, ils ont mis en avant les vertus de la "déréglementation", remède-miracle en quelque sorte àl'insuffisance de la demande interne, d'autant plus efficace, affirment-ils, que, faute de recettes fiscales suffisantes, l'Etat ne disposait Que de moyens de plus en plus restreints pour intervenir directement sur l'activité. Figurant déjà en bonne place dans le "paquet" du 18 septembre, ce thème devait faire l'objet de réflexions au sein d'une commission des "Sages" mise sur pied par le premier ministre. Présidée par M. Hiraiwa, président du Keidanren, le "comité d'études sur la réforme économique", que la presse a aussitôt nommée la "commission Hiraiwa" par analogie à la "commission Maekawa", du nom de l'ancien gouverneur de la Banque du Japon, qui avait, en 1986, sous le gouvernement Nakasone, élaboré un rapport qui reste, pour beaucoup, une référence obligée dès qu'il s'agit de l' "internationalisation" de l'économie japonaise et du rééquilibrage des relations entre celle-ci et le reste du monde - a présenté deux rapports, le premier, en novembre, de caractère "intérimaire", portant essentielIement sur la déréglementation, devenue le mot-clé de l'économie japonaise en 1993, et le second, en décembre, abordant non seulement ce thème, mais aussi l'amélioration de la qualité de la vie, les investissements publics à long terme, l'ouverture toujours plus grande du marché national vers l'extérieur, etc. Contrairement au "rapport Maekawa", le "rapport Hiraiwa" a été frafchement accueilli par les commentateurs qui ont regretté son caractère "abstrait et peu convaincant". Même s'il est vrai que la "réforme de t'économie", comme celle du système fiscal, un autre grand dossier mis en chantier par le nouveau premier ministre, répondent aux "sensibilités réformatrices" de ce dernier, comme à un besoin réel des consommateurs nippons qui supportent de moins en moins l'existence d'un important décalage entre la puissance globale de leur économie nationale et les conditions de leur vie quotidienne, elles paraissent

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