Le Royaume de Jyn Khen

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C'est la chronique en écriture tay loe 2 de ce royaume que présente ce livre, avec sa traduction annotée. Elle montre la place qu'occupait le jyn khen dans le contexte politique de cette aire géographique. Elle permet aussi de comprendre quelle était l'organisation socio-politque de ce royaume à l'époque ancienne. Enfin, elle décrit les politiques d'expansion et de domination du Siam, de l'Angleterre et de la France à l'encontre du Jyn Khen.

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296370395
Langue Français
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LE ROYAUME DE JYN KHEN
Chronique d'un royaume tay 1&2 du haut Mékong (XVe-XXe siècles)

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6969-8

Pierre- Bernard LAFONT

LE ROYAUME DE JYN KHEN
Chronique d'un royaume tay lëe2 du haut Mékong (XVe-XXe siècles)

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)-CANADA H2Y lK9

Avant-propos

Le bassin du haut Mékong qui sert de cadre géographique à la chronique qui est présentée dans ce travail, reste mal connu. Pourtant, au cours de la première moitié de la décennie 1890, alors que Siamois, Anglais et Français se disputaient ce territoire, plusieurs missions l'ont traversé et étudié. Mais, après que le Siam, la Grande Bretagne, la France et la Chine se soient partagés cette région, on ne s'est pratiquement plus intéressé à elle. Aussi, aujourd'hui, lorsqu'on veut des renseignements sérieux sur cette aire géographique on n'a pas d'autre solution que de consulter les cinq gros volumes du Gazetteer of Upper Bunna and the Shan States (Rangoon, Government Printing) publiés par G. Scott et J.P. Hardiman en 1900 et 1901, ainsi que six des onze tomes de la Mission Pavie. Indo-chine (paris, Ernest Leroux) parus entre 1900 et 1919. On peut s'étonner qu'on se soit aussi peu intéressé à cette aire géographique depuis la fin du XIXè siècle. Sans doute est-ce parce que jusqu'au milieu des années 1980 elle est restée difficile d'accès, avec de plus un réseau local de voies de communication peu développé et presque entièrement composé de pistes en terre peu utilisables en période de pluies. Sans doute est-ce aussi parce que cette région est éloignée de tout et qu'elle a été le théâtre d'une insécurité pratiquement constante entre la seconde guerre mondiale et le milieu des années 1970 à l'Est du Mékong et 1990 à l'Ouest. Comme il est très difficile de se procurer les ouvrages cités plus haut vu leurs dates de publication, et même de les consulter car peu de bibliothèques les possèdent, il a paru utile de rappeler ce qu'était le cadre géographique de cette région et son faciès politique avant son partage entre le Siam, l'Angleterre, la France et la Chine, à la fin du XIXè siècle. On appelle habituellement haut Mékong la partie du fleuve comprise entre l'embouchure de la naqI2 dha (notée Nam Tha sur les cartes) qui se trouve sur sa rive gauche à environ 20°07 de latitude Nord et la

confluence de la naqI2 na (notée Nam Nga sur les cartes) qui se trouve sur sa rive droite, à la frontière sino-myanmar, à .environ 21°46 de latitude Nord. Au-delà, jusqu'à sa source dans la province de Qinghai, le fleuve ne porte plus que son nom chinois, Lancangjiang. Le bassin versant de cette partie du Mékong ne couvre pas une grande surface, car il n'englobe que le cours de ses quelques petits affluents situés sur sa rive droite entre la n3ql2 na et la narp.2mël in et sur sa rive gauche entre la narp.2him qui se jette

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Le royaume de jyil khëil

dans la n3m2 bOn et la n3m2 dha. Ce bassin est très tourmenté. Il est en . . effet fortement plissé sur la rive droite du fleuve dans le sens Nord Est-Sud Ouest ainsi que Ouest-Est, et sur sa rive gauche en arc de cercle à convexité orientée vers le Sud-Est. D'autre part, il alterne des vallées fluviales et des massifs qui culminent aux alentours de 2 000 m. Son climat est rythmé par le régime des moussons et se divise donc en deux saisons: une saison des pluies, assez irrégulière, en été, qui fournit environ 1 800 mm de précipitations annuelles, et une saison sèche et fraîche en hiver. Les aléas de ce climat, en particulier de la pluviométrie mais surtout du régime des précipitations, influent de façon déterminante sur la production, aussi bien en plaine qu'en montagne. Ils conditionnent de ce fait le niveau de vie de la population dont l'activité presque exclusive a toujours été l'agriculture. Le peuplement de ce bassin n'a jamais été bien important - on l'évalue aujourd'hui à Il habitants par km2 - et il est toujours resté dispersé. Il est composé depuis le XVè siècle, et sans doute avant, de Tay 1 qui habitent les 'vallées, et d'autres ethnies qu'on qualifie souvent de montagnardes, car elles vivaient en altitude. Toutes ces populations étaient très différentes les unes des autres, que ce soit sur le plan anthropologique, sur le plan linguistique, sur le plan cultuel ou sur le plan culturel, les non-tay n'ayant qu'une culture orale alors que chaque groupe tay a une écriture qui lui est propre et une importante littérature. Le bassin du haut Mékong a continuellement été partagé entre plusieurs principautés et royaumes qui ont, sans interruption, été gouvernés par des Tay. Le plus important a toujours été le royaume des sip saail bânn3. qui était une confédération de principautés..dominées par des Tay 1&22, qui occupait le Nord du bassin, c'est-à-dire l'actuel extrême Sud Yunnan. C'est de ce royaume que le jyil kheJi devait se séparer au milieu du XVè siècle pour former une principauté indépendante, puis plus tard un royaume. A l'Ouest du bassin, implanté à l'extrême Sud-Est de l'actuel "Etat Shan" (Myanmar, ex-Birmanie), se trouvait l'important royaume de jyIi tun, qui était gouverné par des Tay khœn. Au Sud, après la destruction du royaume de jyIi sen par le Myanmar, la principauté de jyIi kham qui était dominée par des Tay yvn, exerçait son contrôle sur une partie de l'extrême Nord de l'actuelle Thailande. Au Sud-Est, sur le territoire de l'actuelle province de hlvn n3.rp2 dha (Laos) se trouvait la principauté de büGa, qui resta gouvernée par des Tay 1&2jusqu'au milieu du XIXèsiècle. Enfm, à l'Est, la

1 La graphie exacte de ce mot est daiy. Par souci de simplification on écrira tay pour désigner toutes les populations appartenant à cette famille linguistique et thai lorsqu'on mentionnera les seuls Thailandais. 2 Pour un bref aperçu sur les Tay lœ2, voir F.M. LeBar, G.C. Hickey, J.K. Musgrave, Ethnics Groups of Mainland Southeast Asia, New Haven, H.R.A.F., 1964, pages 206-213 et la bibliographie en fin de volume.

Avant-propos

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principauté de hIvil n3rp2 dha qui occupait la plaine du même nom au Laos, était dominée par des Tay yvn mais avait très peu de relations avec les principautés et royaumes qu'on vient de citer. Elle n'en avait pratiquement pas, non plus, avec son voisin le royaume de jyi1 khên (noté Xieng Kheng sur les cartes), qui se trouvait au centre de cette aire. Son territoire s'étendait en effet de part et d'autre du Mékong, sur la pointe extrême orientale de l'actuel "Etat Shan" (Myanmar) et sur l'extrême Nord-Ouest de l'actuel Laos (Voir la carte page 259). Le jyi1 khên, qui porte le nom du lieu-dit (khëil: solide, dur) où a été créé ce mien (voir page 77', note 3), a été fondé sur la rive gauche du Mékong par environ 100°55 de longitude Est et 21°20 de latitude Nord. Après que ce territoire soit devenu trop exigu pour sa population, son centre politique fut transféré de l'autre côté du fleuve. Il y resta jusqu'au milieu de la décennie 1880 où son roi vint s'installer à nouveau sur la rive gauche du Mékong, dans la plaine de mien sin (notée Muong Sing sur les cartes). Peuplé dans ses vallées par des Tay 1&2 qui avaient abandonné les contreforts et les sommets des montagnes aux populations non-tay, ce royaume a été jusqu'à sa colonisation, gouverné par des 1&2. Entre la deuxième partie du XIXè siècle et la fin des années 1950, très peu de changements ont affecté la nature et les hommes dans l'ancien royaume de jyn khên. Les paysages, les populations, l'économie, les techniques, l'organisation sociale, les genres de vie sont pratiquement restés les mêmes que ceux décrits par les premiers voyageurs. Mais tout cela a été volontairement bouleversé dès l'aube du troisième tiers de ce siècle, à l'Ouest par les "seigneurs de la drogue" et à l'Est par les agents du marxisme-léninisme, qui ont balayé toutes les structures existantes pour les remplacer par des systèmes arbitrairement imposés de l'extérieur.

Introduction

PREMIERE

PARTIE

La chronique de jyil khëIi

Chaque royaume, chaque principauté tay possède au moins une chronique. Celle-ci débute généralement par le récit de la création du pays lors de la "descente des Tay vers le Sud". Viennent ensuite une liste de souverains ainsi que la mention d'un certain nombre d'évènements que les gouvernants successifs qui ont fait rédiger le texte, ont personnellement considérés comme les plus importants de leur règne. Il en résulte que dans ces écrits, dont beaucoup visent à glorifier et quelque fois à légitimer le pouvoir en place, l'accessoire prime parfois l'essentiel et la population tout comme la société sont généralement oubliées. Si on ajoute que les notions d'explication, de synthèse et de précision sont loin des préoccupations de leurs rédacteurs, on comprend pourquoi ces chroniques ne sont pas des ouvrages d'histoire. Malgré tout, elles fournissent des données qui permettent d'appréhender une partie du passé de ces royaumes ou principautés et par là d'aider à écrire leur histoire. Le texte qui fait l'objet de cet ouvrage est une chronique notée en écriture tay 1&2. Elle consigne dans l'ordre de leur déroulement, des faits qui auraient eu lieu entre le milieu du XVè siècle et 1904 dans l'ancien royaume de jyti khën - mien sm. Cette chronique qui dans les années 1950 se trouvait entre les mains du cau2 myavon à mien sin (Nord-Ouest Laos), se présentait comme un cahier rectangulaire de Om33 x Om25 en papier local fabriqué à partir de Broussonetia papyrifera, cousu sur un de ses petits côtés. Noté transversalement et dans le sens de la hauteur, au recto et au verso de chaque feuille, ce texte comptait 17 lignes par page. Rien dans son contenu n'indiquait à quelle époque on avait entrepris pour le première fois la rédaction de cette chronique. Rien non plus dans son écriture ne pennettait de le déceler car les supports de tous les textes se dégradant rapidement du fait du climat et des insectes, on doit les recopier régulièrement. Malheureusement, on le fait depuis toujours en modernisant leur fonne.

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Le royaume de jyti khëti

Il existe deux copies de cette chronique. L'une a été faite à ma demande en décembre 1955 à mien sin, par le cau2 la. Elle ne porte - de mon fait - ni la date de sa copie ni le nom de son copiste mais la date et le nom du copiste figurant sur le texte qui a servi d'original. L'autre se trouvait en 1966 parmi les manuscrits tay de l'Ecole Française d'Extrême Orient rapatriés douze ans plus tôt de Hanoi. Après l'avoir retrouvée, je la montrais à mon ami l'ethnologue suédois Karl Gustav Izikowitz de passage à Paris, qui me dit l'avoir faite copier en 1937 à mien sin - il étudiait à l'époque l'ethnie lamet vivant dans le haut Mékong - puis en avoir fait don à la bibliothèque de l'E.F.E.O. à Hanoi avant de repartir pour la Suède. On trouve d'ailleurs sur la première page de ce grand cahier de 33cm5 sur 20cm5, noté au crayon et peu lisible: Muong-Sing's historia. Kopient Nan Astabong suivi de deux mots pratiquement effacés. Puis au dessous, écrit à l'encre, L 'Histoire de Muong-Sing et au bas de la page à droite: Mss. thai 347 ainsi que la date de réception de ce cahier par l'E.F.E.O.: 28-11-38. Le texte rapporté par K.G. Izikowitz et le mien ont été à l'évidence copiés sur le même original. Leur teneur est en effet identique et les quelques rares différences qui existent entre eux ne portant que sur des points de détail, on peut sans grand risque d'erreur les attribuer aux copistes. Aucun manuscrit en écriture tay 1&2 n'ayant encore été publié et l'histoire de la région du haut Mékong étant très mal connue - elle ne l'est qu'à travers quelques rares écrits nettement orientés - il a semblé utile d'éditer cette chronique en l'annotant et en la commentant, car elle est très intéressante. En effet, elle aide à comprendre comment se présentaient les royaumes et principautés tay du haut Mékong ainsi que leur organisation sociale. Elle fournit aussi des éléments d'information sur les rapports existant entre les grands monarques qui dominaient la région et les autres, entre les gens que nous avons appelés faute de mieux, et bien que cette terminologie ne soit pas satisfaisante car ici elle n'a pas exactement le même sens qu'en ancien français, les "suzerains" et les "vassaux". Enfin, elle témoigne de ce que furent dans la seconde partie du XIXè siècle les politiques impérialistes du Siam et de la Grande Bretagne dans cette région. Pour présenter cette chronique, qui ne s'intéresse qu'à l'histoire des seuls tay et qui passe sous silence celle des ethnies voisines, on a choisi la copie déposée par K.G. Izikowitz à l'E.F.E.O., car elle est bien mieux calligraphiée que l'autre.

** L'analyse de cette chronique a débuté en 1955 en utilisant le manuscrit que détenait le cau2 myavon, qui m'a initié à la compréhension

Introduction

XI

de ce genre de textes dont la fonne est un peu différente de celle des autres œuvres de la littérature tay 1&2. L'intérêt évident de ce manuscrit m'a conduit à le faire copier, après quoi j'ai commencé à faire la traduction annotée de cette copie à partir de 1956. Dès le début de ce travail je me suis heurté à la présence dans le texte d'un certain nombre de contractions, de tennes archaïques locaux, binnans et siamois, de noms propres et de noms de lieux étrangers que leur notation phonétique locale avait déformés au point d'en devenir presque incompréhensibles. La résolution de ces difficultés a nécessité de nombreuses enquêtes lexicograph~ques et philologiques auprès des vieux lettrés vivant sur le territoire de l'ancien royaume de jyn khên ainsi qu'auprès du cau2 myavon et de ces deux fins connaisseurs de la langue tay 1&2qu'étaient M. cansly khong3rp et le Tasên de jyiljai. Je me suis aussi heurté à l'évocation d'évènements locaux, dont il a fallu contrôler la réalité dans les chroniques des principautés et des royaumes voisins. Il en a été de même pour les évènements s'étant déroulés à l'échelon régional, dont il a fallu vérifier les noms des protagonistes et les dates dans les publications sur l'histoire binnane, sur l'histoire siamoise, sur celle du 13.n2naainsi que dans les écrits laissés par les voyageurs européens puis par les acteurs de la colonisation. Cela a permis de constater que si cette historiographie fait état d'évènements dont on ne trouve mention nulle part ailleurs, elle en passe aussi certains sous silence. C'est ainsi par exemple que cette chronique ne fait jamais allusion à la présence d'un commissaire - contrôleur birman auprès du roi de jyn khên - elle mentionne uniquement par deux fois, la présence de deux officiers birmans sans préciser s'ils étaient de passage ou s'ils résidaient près de la cour - et on ignorerait l'existence de ce personnage sans les écrits des explorateurs européens et sans certaines chroniques, en particulier du Siam. De même, alors que McLeod (Parliamentary Accounts and Papers, C, Vo1.50, 1867) signale que le jyil khên faisait allégeance à Ava et à la Chine et que J. G. Scott (Bunna Foreign Dept. Proceeding, N°l, June 1891) fait état de la présence d'un "Maire du palais" chinois à mien siti en 1891, cette chronique ne parle nulle part d'une tutelle chinoise. Un autre point ayant posé problème fut celui des noms d'agglomérations figurant dans ce texte. En effet, il n'est pas exceptionnel de trouver sur les cartes plusieurs villages portant un même nom. Il n'est pas rare non plus que, plusieurs cartes, parfois dressées à la même époque, donnent un nom différent au même village. De même, il est courant que des noms de villages que cite cette chronique ne figurent sur aucune carte. Cela à nécessité de situer tous les lieux mentionnés dans le texte. Pour ce faire j'ai parcouru l'ancien territoire qu'occupait jadis le royaume de jyil khên, à l'Est du Mékong de 1956 à 1962 - date où la province lao du Haut Mékong passa sous le contrôle de la rébellion année - et à l'Ouest jusqu'en 1960, où une insécurité généralisée interdit toute présence d'étrangers dans la partie

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Le royaume de jyil khëil

extrême-orientale de Ift'Etat Shan". Au cours de ces pérégrinations, j'ai pu identifier beaucoup d'agglomérations mais pas toutes, pour les raisons exposées page 146 (note 314). J'ai aussi pu constater que le relief fortement accidenté de cette région empêchait toute concentration humaine un peu importante et que, contrairement à ce que peuvent laisser croire quelques chiffres très exagérés figurant dans les chroniques, la population de cette région a toujours été peu nombreuse. Cela explique qu'au milieu de la décennie 1880, lorsqu'on décida de peupler la partie orientale du royaume de jyIi khên restée jusque là à peu près vide d'habitants, on dut partiellement dépeupler sa partie occidentale. Lorsqu'en 1966 j'ai retrouvé le manuscrit "L'Histoire de MuongSing" dans le fonds de l'E.F.E.O. à Paris, j'ai commencé à le traduire. Ce faisant j'ai vite constaté qu'il était lui aussi une copie de la chronique que détenait le cau2 myavon en 1955, copie qui ne se différenciait pas de celle sur laquelle j'avais précédemment travaillé. De ce fait, les notes que j'avais rédigées pour celle-ci convenaient exactement à celle-là. Il n'y aurait donc pas eu d'annotations nouvelles à prévoir si vingt ans plus tard, lorsque la République Démocratique Populaire Lao entrouvrit le rideau de bambous qu'elle avait fait précédemment tomber sur le Nord Laos, je n'avais constaté que, contrairement aux périodes passées, bien des choses avaient changé au cours de ces deux décennies dans la partie orientale de l'ancien royaume de jyIi khên. J'ai donc dû compléter un certain nombre de notes afin de mettre à jour les commentaires qui accompagnent la traduction de la chronique de cet ancien royaume tay 1&2du haut Mékong. Mais ce faisant, j'ai choisi de ne pas faire état des bouleversements imposés pour obéir à l'idéologie du nouveau régime marxiste du Laos et n'ai mentionné que les changements qui étaient assurés de perdurer.

**

La presque totalité des chroniques tay débute par une partie légendaire. Il en est de même pour celle-ci qui commence en racontant la fondation de la cité de jyn khên en un lieu désigné par une divinité importante du panthéon bouddhique, Indra; localisation qui est confinnée par la réalisation d'un double prodige, un radeau qui remonte le cours du Mékong jusqu'au site indiqué où un tigre et un chevreuil se jettent dans le fleuve. Cette accumulation de miracles permet de sacraliser le lieu que le fondateur du mien- qui est prince, fils du roi de la fédération tay 1&2 des sip saaÎl banna, mais aussi un être d'exception capable de résoudre n'importe quelles énigmes - vient encore magnifier. Et c'est cette conjonction de divin et de merveilleux qu'évoquent les tay pour expliquer que cette

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parcelle de l'extrême Sud du territoire des sip saw banna ait pu faire sécession et donner naissance à un mien tay lœ2 qui devait être le seul à se retrouver indépendant de cette fédération. Cette légende fait accompagner le prince fondateur de jyIi khën par cinq Tay et sept kha2 (page 122, note 224), sans doute pour signifier que la population du nouveau royaume allait être polyethnique et d'autre part scindée en deux groupes séparés. L'un composé d'ethnies austroasiatiques et sino-tibétaines numériquement majoritaires mais sans liens entre elles, ce qui explique qu'elles aient pu être .assujetties et réduites au statut de kha2 par le second groupe qui était composé d'hommes libres, les Tay lœ2. Le texte confirme d'ailleurs par la suite, dans sa partie historique, cette coupure entre les Tay, qui à la fin de leur migration s'étaient installés dans les hautes vallées de la région, et les autres ethnies qu'ils avaient refoulées sur les pentes des montagnes environnantes, où elles sont restées jusqu'à la fin du XXè siècle. Cette fondation de la cité de jyIi khën qui deVait être à l'origine d'un royaume qui a localement joué un rôle non négligeable, occupe peu de place dans cette chronique. En tout cas, beaucoup moins que n'en occupent habituellement les origines légendaires des villes dans les textes de cette aire géographique. Après cette partie légendaire, le manuscrit énumère une suite de faits datés s'étant presque exclusivement déroulés dans les grands royaumes - Pegu, lan2na, sip saw batma - qui au XVIè siècle et au début du XVIIè dominaient la région du haut Mékong. Ces faits - qui ne sont pas tous confirmés par les chroniques des pays voisins, ce qui conduit à mettre en doute la réalité de certains d'entre-eux - semblent servir de pont entre la partie légendaire et la partie historique de ce manuscrit, en donnant un aperçu sur le contexte régional au sein duquel le mien de jyIi khën devait se trouver intégré dès le début du XVIè siècle. On aborde ensuite la partie historique de la chronique. Celle-ci énumère le nom ou le nom-titre de tous les souverains qui se sont succédés à la tête du jyIi khën jusqu'au début du XXè siècle. Et en les énumérant, elle mentionne pour la plupart d'entre-eux les évènements considérés localement comme les plus importants de leur règne, mais sans les analyser, sans en faire la synthèse et sans s'intéresser aux idéologies politiques les ayant sous-tendus. Elle omet aussi de tracer la frontière - au sens moderne du terme - de leur royaume, car pour les lœ2, "délimiter" un territoire consistait à donner le nom des villages peuplés de Tay occupant ses vallées. Et cela, sans prendre en compte ses montagnes où vivaient les autres ethnies que pourtant ils contrôlaient, ni les zones périphériques sauf, parfois, celles où s'établissaient les contacts avec les royaumes tay voisins.

XIV

Le royaume

de jyô k:hëô

Cette partie historique présente d'abord, en vingt six pages, la période s'étendant du premier tiers du XVIè siècle à la fin de l'avant dernière décennie du XIXè siècle. Au cours de ces quatre siècles le jyil khën se trouva placé au centre d'une aire de turbulences politiques locales ainsi que d'interventions et de luttes d'influence opposant le Myanmar - sous la protection duquel il était - à certains gouvernants du lan2na et dès la fin du XVIIIè siècle à la royauté siamoise. Cette chronique traite ensuite des années 1888-1896 au cours desquelles le roi du jyn khëli, qui avait déplacé sa capitale à mien sin sur la partie orientale de son domaine, se trouva d'abord en butte à l'impérialisme de Bangkok qui cherchait à annexer toutes les principautés et tous les royaumes tay situés sur ses marches. Puis par la suite, face au colonialisme de la Grande Bretagne qui après avoir annexé le bas puis le haut Myanmar, cherchait par la menace et par la force à s'étendre encore plus à l'Est pour contrecarrer une implantation française sur le haut Mékong. Ces vingt sept pages offrent une vue intéressante des manœuvres orchestrées par Bangkok pour annexer les petits royaumes de cette région et elles donnent même copie d'un texte relatif au rattachement

du jyn khën

au Siam. Par contre, elles offrent une présentation très

particulière de ce que les chancelleries ont appelé "l'affaire de Muong Sing", qui eut lieu entre 1893 et 1896. Bien que cette interprétation des évènements ne manque pas d'étonner au premier abord, elle s'explique pour plusieurs raisons dont on a déjà fait état dans la Revue Française d'Histoire d'Outre-Mer (Tome LXXII, n0267, pp. 218-220). Le dernier tiers de cette partie historique traite de la période faisant suite à l'accord franco-anglais de 1896 qui partagea le royaume de jyil khën-mien sin entre ces deux pays. Dès lors, la chronique cesse de s'intéresser à sa partie située à l'Ouest du Mékong, désonnais rattachée à la Birmanie britannique, et ne traite plus que de sa partie orientale devenue "territoire protégé" français mais qui restait sous le gouvernement du cau2 Baz. Ces douze pages sont surtout consacrées à des questions administratives ainsi qu'à l'évolution de l'organisation politique du royaume et au décès ainsi qu'à la succession de son cau2 Baz.

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La chronique que détenait le cau2 myavon -

qui a servi à faire les

deux copies que nous possédons - s'arrête à 1904, année où elle fut copiée.
Comme on ignore encore où se trouve le texte original de cette chronique et s'il existe toujours, on ne peut dire si les scribes lui ont donné une suite. Quoi qu'il en soit, on sait par les documents d'archives que jusqu'en 1908 les contacts entre le cau2 Ba2 on G3.ql et le représentant français en poste à mien sin furent toujours corrects et même bons. Ils furent moins idylliques à

Introduction

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partir de 1909 (Laromiguière, Rapport du 19 février 1909. AN. SOM. Carton E.ll) et ouvertements conflictuels avec l'ahivée en 1913 de Vitry, un délégué imbu de son autorité, qui ne connaissait que la lettre du règlement et qui était incapable de comprendre la psychologie des lëe2, comme l'a noté le Résident supérieur au Laos (Garnier, Rapport 283 du 25 décembre 1914. AN. SOM. Carton D.4). Face au cau2 Ba2 qui l'accusait d'outrepasser ses droits, il chercha à s'affinner en juin 1914 en mettant en place une nouvelle organisation administrative qui privait le roi de tou\ pouvoir (Vitry, Rapport du 17 juin 1914. AN. SOM. Carton E.11). Ce dernier engagea alors une épreuve de force. Misant sur la victoire de l'insurrection chinoise anti-française de novembre 1914, il ordonna de tuer Vitry. Après l'échec d'une double tentative d'assassinat, il s'enfuit le 2 décembre 1914 dans les sip sam banna, où il devait mourir en 1923. Sa conduite et l'échec de l'insurrection chinoise devaient entraîner sa destitution par le Résident supérieur qui déclara par télégramme 228R du 6 mars 1915 le "chaofa et sa postérité déchus de tous droits sur le territoire de Muong Sing" (AN. SOM. Dossier 40725/G.G.). Cette décision fut validée par le Gouverneur général et prit officiellement effet le 13 mars 1915 (AN. SOM. Carton E. 13). En même temps, l'administration du royaume de mien sin fut "soumise au régime du droit commun" (AN. SOM. Carton D.5). Mais cela n'empêcha pas les lëe2 de ce mien de conserver clandestinement leur ancienne organisation socio-politique ainsi que de continuer à pratiquer les rituels visant à protéger et à magnifier leur royaume. Et ce, jusqu'à la fin des années 1950.

XVI

Le royaume de jyil khëil

DEUXIÈME PARTIE

La chronique de jyIi khëIi qui se présente à première vue comme un simple recueil de faits, fournit lorsqu'on fait une analyse critique de son contenu, un certain nombre d'infonnations sur le royaume de jyIi khëIi à l'époque ancienne. D'une part sur la place qu'il occupait dans le concert des pays qui se partageaient le tenitoire du haut Mékong et d'autre part sur son organisation socio-politique interne ainsi que sur les rapports qu'y entretenaient gouvernants et gouvernés. Mais si ces renseignements permettent de donner une première vue sur le passé de ce royaume, ils ne fournissent pas assez d'éléments pour permettre de tenter l'ébauche d'une histoire même succincte du jyIi khëIi, qui ne pourra être esquissée que lorsque toutes les autres chroniques des pays voisins auront été dépouillées, annotées et analysées. C'est ce qui explique la brièveté de la partie de cette introduction qui traite de ce royaume à l'époque ancienne. La seconde partie de cette chronique, qui couvre la période 18881896, est entièrement consacrée aux manœuvres du Siam et de l'Angleterre en vue de s'appropri"er le territoire du royaume de jyIi khëIi, ainsi qu'aux réactions du cau2 Ba2. Ces évènements ont déjà fait couler beaucoup d'encre, que ce soit au Siam, puis en Thailande, ou en Europe occidentale. On ne reviendra donc pas sur eux car ils sont très bien connus, la littérature les ayant largements décrits et commentés. Cette introduction se contentera donc d'attirer l'attention sur la manière dont la chronique de jyIi khëIi en rend compte, c'est-à-dire sur la manière dont les lëe21es ont perçus.

Lejyit khëIi dans le contexte politique régional à l'époque ancienne

Entre le XVè siècle, date où débute la chronique du royaume tay lëe2de jyIi khëIi, et le XIXè siècle, la région du haut Mékong s'est trouvée partagée entre plusieurs principautés et royaumes, tous gouvernés par des Tay. Ces tenitoires, qui se trouvaient sur les marches de la Chine, du Myanmar et du Siam, furent très tôt contraints à se soumettre à l'autorité d'un ou de deux de ces grands pays. La tutelle chinoise, si on en croit les textes de la région et les récits des voyageurs français et anglais qui la

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parcoururent au XIXè siècle, semble s'être exercée moins visiblement que celle du Myanmar et plus tard du Siam, qui avaient eux aussi des manières différentes d'affirmer leur autorité. En effet, si les souverains qui se succédèrent à Pegu, Ava et Mandalay faisaient figure de "roi des rois" dans cette région, ceux de Bangkok revendiquèrent dès le début du XIXè siècle, d'être les seuls à avoir droit au titre de roi dans le monde tay. Cela les conduisit à enlever aux souverains qu'ils plaçaient sous leur tutelle, tous les titres qu'ils portaient jusque là pour ne plus leur reconnaître que celui de gouverneur, comme le montrent les pages 36 et 37 de la chronique. La chronique de jyn khën montre aussi qu'approximativement jusque vers le milieu du XIXè siècle les principautés et les royaumes implantés dans la région du haut Mékong, et parmi eux le jyil khën, se sont pratiquement trouvés sous la tutelle du Myanmar. De ce fait, ils sont longtemps restés intégrés dans une sorte d'échelle hiérarchique à la base de laquelle se trouvaient de petites principautés dont les gouvernants étaient les "vassaux" de princes installés à la tête de territoires beaucoup plus importants ou des rois, qui étaient eux-mêmes "vassaux" des souverains de Pegu, d'Ava, puis de Mandalay qui, suivant les époques, se succédèrent comme "suzerains" des rois de la région. Chaque prince ou roi était, si on suit bien la chronique, "vassal" d'un prince plus important ou d'un roi. Mais en même temps, certains grands princes et pratiquement tous les rois étaient "suzerains" d'autres princes ou rois moins puissants. C'est ainsi que le prince de BüGa était "vassal" du prince de jyil khaail qui était lui-même "vassal" du roi de mien nan1 qui était à la fois son "suzerain" et jusqu'à la fin du XVIIIè siècle, le "vassal" du roi du Myanmar, après quoi il dépendit du roi du Siam; les mots "vassal" et "suzerain" étant utilisés ici faute d'une meilleure terminologie, répétons le. Cette hiérarchie se compliquait parfois puisque certains princes ou rois ont pu avoir deux "suzerains", mais cela semble n'avoir existé qu'au XVIè siècle. C'est ainsi qu'en 886C. (1524) les rois du lün2na et des sip saail banna étaient tous deux "suzerains" du prince de jyil khën et qu'en 960C. (1598) ce dernier avait pour "suzerains" les rois du lan2na et du jyn tun, eux-mêmes "vassaux" du souverain du Myanmar. Par contre, on ne pouvait être "vassal" pour deux royaumes à la fois. Aussi, lorsqu'un souverain régnant se voyait offrir un autre royaume en plus du sien, il devait faire un choix entre les deux et abandonner celui dont il ne voulait pas à un autre prince, ainsi que cela est bien mis en évidence à la page 28 de la chronique. La chronique indique tout au long de ses pages que "vassal" et "suzerain" avaient de nombreuses obligations l'un envers l'autre. Le premier dépendait politiquement du second, qui lui avait donné l'investiture ainsi que son titre de prince régnant ou de roi et qui lui avait attribué les terres du territoire à la tête duquel il l'avait placé. Ces terres étaient habituellement octroyées dans leur totalité, comme en 927C. (1565), parfois après avoir été amputées d'une ou de plusieurs circonscriptions, comme en 1150C.

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Le royaume de jyil khëil

(1788),ou encore, ce qui était beaucoup plus rare et n'avait habituellement lieu qu'un certain temps après l'investiture, en augmentant leur surface, comme cela fut le cas en 886C. (1524) pour le cau2 de jyi1lap. En donnant l'investiture à son "vassal", le "suzerain" s'engageait implicitement à le maintenir en possession de la principauté ou du royaume à la tête duquel il l'avait placé. C'est ainsi qu'en cas de querelle entre deux gouvernants, le plus faible pouvait demander l'aide de son "suzerain" pour le protéger et celui-ci devait la lui apporter, comme cela se fit, par exemple, en 885C. (1523). C'est ainsi aussi que lorsqu'un gouvernant avait été chassé de son trône, son "suzerain" devait lui fournir les moyens de le reconquérir, par la force au besoin. Cela eut lieu, entre autres, en 904C. (1542) lorsque le roi du lfu12na confia une armée au prince régnant du jyn khën, son "vassal", afin qu'il puisse reprendre sa capitale, dont il avait été chassé. En donnant son investiture, le "suzerain" s'engageait aussi à assurer la protection de son "vassal". C'est ce qui explique qu'en 902C. (1540) le cau2 saati mien qui a~ait été chassé du jyi1 khën, chercha tout naturellement refuge à jyi1 hm ai 1 auprès de son "suzerain". En contrepartie de toutes ces obligations, la chronique montre que le "vassal" devait d'abord et avant tout, respect et soumission au "suzerain". Non seulement à sa personne, mais aussi à tous les ordres qui émanaient de lui. Et s'il s'agissait d'ordres du roi du Myanmar, on considérait que les textes venant de sa capitale véhiculaient sa parole et avaient de ce fait un caractère sacré, ce qui explique pourquoi on devait les réceptionner comme le mentionne la fin de la page 24 de la chronique. Le "vassal" devait aussi une totale obéissance à son "suzerain" qui pouvait le convoquer lorsqu'il le désirait, par exemple uniquement pour contrôler sa soumission, comme en 1240C (1878) lorsque le roi de Mandalay ordonna au cau2 Ba2 de jyi1 khën de se présenter devant lui. Dans le cadre de cette obligation d'obéissance, le "vassal" devait exécuter toutes les réquisitions que lui imposait son "suzerain", même s'il les trouvait excessives. S'il ne s'y soumettait pas, on considérait qu'il ne respectait plus ses obligations. Aussi son "suzerain" menait-il une enquête ou envoyait-il des missi dominici étudier son cas sur place. Et si la "félonie" était reconnue, il était destitué, comme le fut le cau2 Ba2 khttiyal).-rajvonsa de jyi1 khën, nous dit la chronique à la page 23. Ce manuscrit indique aussi que le "vassal" devait, encore, assistance à son "suzerain", en lui apportant son concours en temps de guerre, comme en 846C. (1502) où le gouvernant de mien pvm vint aider le roi du lfu12na en guerre contre ayudhya, ou en capturant et en lui livrant ses ennemis, comme le fit le cau2 de jyi1 khën en 926C (1564). Le "vassal" devait, enfin et surtout, répète à plusieurs reprises la chronique, verser le tribut à son "suzerain". Ce tribut qui, au début du XVIè siècle semble avoir été constitué de sabres, comme le laisse penser la page 4 du texte, devait rapidement prendre sa forme définitive de "fleurs d'or et d'argent" (note 29, page 87), dont le poids paraît avoir été assez important si on en croit les

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pages 21 et 45 de la chronique. Ce tribut devait être versé tous les trois ans lit-on sur la totalité des chroniques de la région alors que celle de jyn khên mentionne page 21: "deux fois tous les trois ans", ce qui paraît exagéré et fautif. En même temps que le tribut, le "vassal" devait apporter des cadeaux comme le mentionnent les pages 21 et 45 de la chronique. Mais contrairement au tribut, la composition et la valeur de ces cadeaux n'étaient pas fixées d'avance; elles étaient fonction de ce qu'on possédait. La dation du tribut était considérée comme une preuve de la soumission du "vassal" mentionne très clairement la page 33 du texte. Aussi, ne pas le verser au "suzerain" était considéré comme une rupture d'allégeance et entraînait jadis un châtiment très dur, comme ce fut le cas par exemple en 886C. (1524) où son "suzerain" fit tuer le prince de jyn khên. Ce châtiment s'adoucit aux XVIIIè et XIXè siècles où on se contenta de destituer le coupable. On sait, grâce au Coutumier de mien sin, que les liens existant entre "suzerain" et "vassal" étaient censés durer éternellement. En réalité, ils pouvaient être rompus dans deux cas. Tout d'abord lorsque le "suzerain" se révélait impuissant à défendre son "vassal" attaqué par un autre grand royaume, comme par exemple en 1166C(1804) où le cau2 Ba2 du jyIi khên jusque là "vassal" du roi du Myanmar fut vaincu et capturé par des troupes siamoises, ce qui l'amena à se placer sous la dépendance du roi de Bangkok. D'autre part lorsque le "vassal" décidait de changer de "suzerain", ce qui était assez rare - on en a un cas au jyn khên en 886C. (1524) - car il fallait que le nouveau "suzerain" soit beaucoup plus puissant que le précédent afin de dissuader ce dernier de réagir. Ces quelques commentaires établis en s'appuyant sur le contenu de la chronique, montrent que le jyIi khên s'est trouvé intégré dès sa fondation, comme le note la page 2 du texte, dans l'organisation hiérarchisée qui régentait les relations entre les gouvernants de cette aire géographique. A ses débuts, ce territoire était une petite principauté et son prince offrait, dit le texte aux pages 2, 3, 9, le tribut aux rois de jyIi hmai1 et de jyn riiIi puis, pendant un moment, à celui du jyIi tun. Mais dès que ce prince eut reçu les attributs de la royauté dans le troisième quart du XVIè siècle, il devint rapidement un vassal direct du souverain du Myanmar et le resta jusqu'à la fin de la décennie 1880, à l'exception d'un court intermède au début du XIXè siècle. D'autre part, si la principauté du jyIi khên n'occupa qu'une place modeste dans l'échelle hiérarchique régionale, il n'en fut plus de même après que son gouvernant soit devenu roi. C'est tout au moins ce que laissent penser la chronique de jyIi khên ainsi qu'une légende historique (C. Notton, Annales du Siam. Première partie, Paris, Charles-Lavauzelle, 1926, p.72) qui mentionne que le roi du jyn khên recevait du roi de Pegu les mêmes cadeaux que le roi du hlvn brahpan (Laos), ce qui, si cela est exact, les plaçait sur un pied d'égalité. C'est aussi ce que permettent de penser le

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Le royaume de jyit khëit

fait que le roi du jyi1 khen s'était vu octroyer le même titrebinnan que le roi du jyi1 too, ce qui en faisait hiérarchiquement des égaux, ainsi que le fait qu'ils se trouvaient côte à côte, en seconde position juste après le roi de la fédération des sip saaÎl banna, dans la hiérarchie régionale officielle des "vassaux" du Myanmar (G. Scott et J.P. Hardiman, Op. cit., Part I, Volume 1, p. 290). Lorsqu'à partir du début du XIXè siècle Bangkok commença à s'imposer par la force dans la région du haut Mékong, le système hiérarchisé mis en place par les souverains du Myanmar, dont on vient de parler, s'effondra peu à peu. Cela, parce que les rois du Siam avaient décidé d'être désonnais des souverains territoriaux, ce que les princes et les rois locaux, comme celui du jyi1 kilen, ne comprirent pas immédiatement, ainsi que le montre le début de la page 33 du texte. Ils furent en effet trompés par le fait q':le, pour faire leur soumission, Bangkok exigeait qu'ils apportent un tribut d"'allégeance constitué de "fleurs d'or et d'argent", comme ils le faisaient précédemment avec le Myanmar. Malgré tout, ils devaient assez vite se rendre compte que la seule chose que recherchaient désormais les rois siamois était l'annexion pure et simple des territoires et de la population des principautés et royaumes tay qui se trouvaient à la périphérie de leur domaine, comme l'indiquent les pages 32 à 46 de la chronique. Et cela, parce que ces souverains étaient entrés dans la logique du colonialisme moderne. L'organisation socio-politique dujyn khëIi à l'époque ancienne

L'organisation socio-politique traditionnelle des principautés et royaumes implantés dans la région du haut Mékong fut pratiquement la même pour tous jusqu'à la fin du XIXè siècle. C'est tout au moins ce qui ressort des chroniques. Cette organisation qui déterminait la place de chacun dans le royaume est aujourd'hui qualifiée de "système féodal" par la totalité des auteurs et des gouvernants marxistes de cette région, alors qu'elle ne correspondait pas au système qui était en place dans la plupart des pays occidentaux au cours du moyen-âge européen. C'est d'ailleurs ce qui a conduit quelques intellectuels à plutôt parler d'un "système siiktinii ", du nom donné à l'organisation socio-politique qui structura la société siamoise du XVè à la fin du XIXè siècle. Mais celui-ci, du fait sans doute de sa complexité, est resté confiné au Siam et est demeuré étranger aux populations de l'extérieur. En fait, les Tay installés dans la région du haut Mékong avaient une organisation héritée de l'époque ancienne où ils se déplaçaient vers le Sud en petits groupes dirigés chacun par un chef qui cumulait l'autorité ainsi que des fonctions militaires et religieuses;

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organisation très hiérarchisée que chaque groupe a par la suite adaptée à sa sédentarisation en l'intégrant dans un cadre territorial donné.

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La chronique de jyil khëIi s'intéresse aux seuls Tay et presque uniquement aux Tay lre2 qui formaient la presque totalité de la population occupant les vallées de ce royaume. Cette société tay lre2 était divisée jusqu'au début du XXè siècle en deux classes: les gouvernants et les gouvernés. La première, dont parle surtout cette chronique car c'est pour les maîtres du pays que les scribes l'ont rédigée, regroupait le roi, sa parenté au sens large et les dignitaires du royaume. La seconde était composée de toutes les autres personnes, hommes et femmes du commun appartenant à l'ethnie tay. Elle comprenait aussi, bien que les textes ne s'intéressent pas à elles parce qu'elles n'étaient pas Tay, les ethnies vivant dans les montagnes
du jyil kh ëIi. Les gouvernants

Si on suit la chronique, le jyil khëIi fut à l'origine une principauté. Mais en 926C. (1564) son gouvernant reçut du souverain du Myanmar les attributs de la royauté et le titre de cau2 Ba2. Après son décès, un an plus tard, son successeur reçut les mêmes attributs et titre, du roi birman. Le jyil khëIi était devenu un royaume et à partir de cette époque, hormis quelques périodes où il fut temporairement gouverné par des princes qui se virent attribuer au bout de quelques temps le titre de cau2 Ba2, il fut gouverné par des rois (ou des reines).
Le souverain

Les souverains qui se sont succédés sur le trône du jyil khëIi entre le XVè et le XXè siècle ont pour la presque totalité remplacé des gouvernants décédés de mort naturelle. Mais certains ont aussi pris la suite d'un prédécesseur destitué pour trahison par son "suzerain", comme en 1193C. (1613), ou assassiné, comme en 886C. (1524), ou encore chassé du trône lors d'une défaite militaire, comme en 1108C. (1746). La majorité de ces souverains furent des hommes, des rois qui portèrent le titre de cau2 Bal. Mais l'accès au trône était aussi ouvert aux femmes comme le montre la chronique; soit qu'il y ait partage du pouvoir entre un homme et une femme comme en 975C. (1613), soit qu'une femme l'occupe seule comme en 978C. (1616) et dans ce cas elle portait non pas le titre de cau2 Ba2, mais celui de

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Le royaume de jyti khëti

mha devi. Cette accession au trône d'une reine, le plus souvent une reine mère, semble avoir été malgré tout assez rare, sans être exceptionnelle, et n'avoir eu lieu qu'en certaines occasions et sur décision personnelle du "suzerain" du royaume, ce qui était une exception aux règles traditionnelles de transmission du trône, tout au moins telles qu'elles ressortent des chroniques. En effet, les textes montrent que pour pouvoir se présenter devant le "suzerain" qui accordait l'investiture, il fallait soit avoir été choisi par le roi disparu et confirmé par le sn-am (note 8, page 80), soit lorsque le souverain n'avait pas manifesté sa volonté de son vivant, avoir été désigné par le sn-am. Dans le premier cas, le cau2 Ba2 faisait conn3J.~e son choix en nommant celui qu'il désirait voir lui succéder, uppriijii et parfois këm mien (mot khœn qui désignait le prince héritier). Ces titres étaient habituellement accordés à un de ses fils, de préférence au fils aîné né de la reine principale. Mais il n'existait pas de droit de primogéniture comme le montre la succession du cau2 khttiyrajvonsa, qui fut remplacé par son troisième fils en 1158C. (1796). Si le souverain n'avait pas de fils vivant ou que celui-ci soit empêché ou refuse le titre, par exemple pour rester moine, il pouvait désigner un de ses petits-fils comme en 1095C. (1733) ou un de ses frères puîné comme en 927C. (1565). Malgré la possibilité qui leur était offerte, les cau2 Ba2 semblent avoir hésité à désigner leurs successeurs. Sans doute parce qu'ils craignaient qu'après leur mort leur décision ne vienne à être contestée par le sn-am, qui avait ce pouvoir qu'il semble n'avoir exercé que rarement et, disaient les 1&2, seulement lorsque l'héritier présomptif n'avait pas la capacité d'imposer la décision du roi défunt. Il ne faudrait pas imaginer pour autant, que cette royauté était élective, car cette notion était totalement étrangère à ces Tay. Elle était héréditaire comme on peut le lire page 43 de la chronique. Maintenant, quand le roi disparu n'avait pas désigné son successeur, c'était au sn-am à le faire et il pouvait désigner qui il voulait parmi la parenté du précédent cau2 Ba2. C'est ainsi qu'en 1191C. (1829) il choisit un frère cadet du souverain défunt plutôt qu'un de ses fils. Il faut néanmoins noter que si la transmission normale du trône se faisait en ligne directe ou collatérale au sein de la famille royale comme le voulait la tradition, celle-ci ne fut pas toujours respectée. C'est ainsi que par six fois entre le XVè et le XXè siècle, pour des raisons diverses, des familles dominantes furent dessaisies du pouvoir par d'autres familles qui semblent n'avoir eu avec elles aucun lien de parenté. Habituellement, le prince choisi pour remplacer un roi disparu acceptait avec empressement de monter sur le trône qu'on lui offrait et très rares semblent avoir été les refus, comme celui qui eut lieu en 1222C. (1860). Une fois accepté ou désigné par le sn-am, le prétendant devait obtenir l'investiture de celui qu'on appellera faute d'un meilleur terme, son "suzerain". Pour cela, il devait dit la chronique, se rendre auprès de ce dernier pour se présenter à lui et solliciter sa mise en possession du royaume. Au cours d'une cérémonie rituelle, il apportait un nombre fixe

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d'objets déterminés parmi lesquels devaient figurer les vêtements de cérémonie du cauZ BaZ disparu, ainsi qu'un certain nombre de cadeaux librement choisis par lui-même. Normalement le "suzerain" acceptait le candidat qui se présentait à lui, surtout si celui-ci avait inclus un éléphant dans ses cadeaux personnels, comme le laisse entendre la page 10 de la chronique. D'autre part, les "suzerains" préféraient semble-t-il, donner l'investiture à un prince choisi par les notables du sn-iim - même s'il ne leur plaisait qu'à moitié - car ils savaient qu'il serait obéi, ce qui présupposait le calme et la stabilité du royaume "vassal", ce que désiraient avant tout les grands rois dominants surtout pour un pays comme le jyIi khëÎl, qui se trouvait sur leurs marches. Le "suzerain" était censé donner l'investiture au prétendant au trône lors de la cérémonie rituelle mentionnée plus haut. Mais parfois il pouvait ne pas répondre immédiatement à la requête et faire attendre le demandeur, comme ce fut le cas par exemple pour le cauZ na JayZ qui ne fut mis en possession de son royaume qu'en 1019C. (1657), c'est-à-dire trois ans après l'avoir "demandé". Pour investir le nouveau "vassal", le "suzerain" répondait ~ son don par un contre-don comportant les attributs de la royauté (couronne, sabre, parasols, vêtements de cérémonie, etc.), qui donnaient sa légitimité au nouveau cau2 BaZ. Mais alors qu'autrefois ces attributs étaient bien réels, ce contre-don se transforma à la fin du premier tiers du XIXè siècle - si on en croit la page ZO de la chronique - en une simple autorisation de posséder ces biens. Néanmoins, comme sans cette autorisation on ne pouvait les détenir, (Il l'assimila à un véritable don matériel et on considéra qu'elle installait le nouvel investi, qu'elle lui donnait sa légitimité et qu'elle le situait dans la hiérarchie des rois de la région. Pour ces Tay lëeZ dont la religion était une acculturation de deux ensembles de croyances - foi en l'existence de génies ancestraux qui présidaient à la destinée du monde, à laquelle ils avaient surajouté un bouddhisme theravada dont ils avaient surtout retenu la notion de rétribution des actes -, la désignation d'un roi n'était qu'accessoirement le fait des hommes. Elle était d'abord et surtout le résultat de la volonté des génies ainsi que des mérites au sens bouddhique du tenne (puJjjja) que ce roi avait acquis au cours de ses vies antérieures, comme le mentionne la chronique, page 8 et ailleurs. C'est d'ailleurs ce que met bien en valeur le titre qu'il recevait, puisque cauZ BaZ, que seuls les rois régnant pouvaient porter dans cette région, signifie littéralement: "prince [gouvernant par la grâce] du ciel". Pour la population, le roi était donc un personnage sacré ayant une relation privilégiée avec les puissances surnaturelles, ce qui explique qu'il ait été investi d'un rôle religieux. En ce qui concerne les cultes pré-bouddhiques, ce rôle se concrétisait lors de la grande cérémonie annuelle en l'honneur du çlhimien, dont parle la chronique à la page 58, et lors de la désacralisation du sol qui avait lieu au début de la lune croissante de mai-juin. Le cau2 Ba2 devait impérativement y participer èar, considéré comme un intennédiaire entre le monde des humains et le monde invisible,

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Le royaume de jyil khëil

il était le seul à pouvoir accomplir certains rites, brefs mais essentiels. Pour ce qui est du bouddhisme, ce rôle se manifestait en éduquant le peuple et en lui montrant la voie vers le parinibbana, comme il ressort de la page 31 du texte, ainsi qu'en gérant son royaume dans le respect des dix préceptes et des quatre règles de conduite que devait observer tout souverain bouddhiste, comme cela figure très clairement à la page 30 de cette chronique. Une fois l'investiture obtenue, le nouveau roi, de par la qualité désonnais attachée à sa personne, devenait le maître du territoire qui venait de lui être attribué, comme le mentionnent entre autres les pages 27 et 61 de la chronique. C'est ainsi qu'il pouvait faire don d'une partie de ce territoire à un autre souverain, comme on peut le lire à la fin de la page Il de ce texte, qu'il pouvait déplacer sa capitale, comme ce fut fait en 1237C. (1875), ou bâtir des forteresses, comme en 1248C. (1886), car il avait toute autorité sur l'espace territorial qu'on lui avait transféré, ce que traduisait bien le titre de c{1u2 çlhënl çlin (note Il, page 81) que portaient les cau2 Bâ2. Théoriquement, la terre de leur royaume leur appartenait de droit, mais chaque Tay avait la possibilité de mettre en culture toute parcelle laissée en friche dont il avait besoin pour nourrir et installer sa famille. Cette prise de possession n'était cependant pas sans contrepartie. Elle entraînait des obligations pour l'agriculteur et se présentait de ce fait comme un échange. Le cau2 Ba2 laissait exploiter sa terre par son peuple qui, en compensa~on, devait lui donner une part de sa récolte et lui fournir des services (corvées, etc.). Et c'est sur cette base d'échange que s'organisait la relation roi-peuple; étant entendu que le roi pouvait à tout moment exercer son droit de propriété et reprendre la terre défrichée. L'investiture faisait aussi du nouveau souverain le chef de la population de son royaume, comme on peut le lire au début de la page 24 de la chronique. Il pouvait la déplacer à son gré, comme le montre la page 27 du texte, la convoquer pour effectuer des corvées ou pour le service armé, ou encore la frapper d'impositions. Ces impositions n'étaient pas fixes puisque certains cau2 Ba2 n'ont, de leur vivant, levé aucun impôt sur leurs sujets alors que d'autres les ont imposés nous apprend la page 19 de la chronique. Ces impositions, tant que le jyi1 kheIi vécut dans une économie de subsistance en circuit fenné, furent versées par les Tay en surplus de production agricole et en produits d'artisanat local, mais à partir du milieu du XIXè siècle où les caravanes introduisirent sur le haut Mékong la monnaie fiduciaire utilisée au Myanmar et au Siam, les impôts furent aussi levés en monnaie, comme le montre le texte. En plus de ces impositions, dont il fixait arbitrairement le montant, le cau2 Bâ2 recevait, à dates fixes, des "dons" de son royaume - en réalité fournis par les habitants - qui, si nous en croyons les pages 19 et 22 du texte, représentaient une valeur assez importante. On comprend donc que "gouverner un royaume" se soit dit en lre2 kin mien (manger le royaume) et que le titre cau2 jiviçl (malIre de la

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vie [de ses sujets]) ait été porté par un certain nombre de souverains du haut Mékong. Maîtres de leurs sujets, ces rois l'étaient d'autant plus qu'ils étaient les .seuls détenteurs du droit de justice sur leurs terres. Mais les textes laissent à penser qu'hormis les affaires touchant à leur royaume, comme celle ayant eu lieu en 1198C. (1836), ou à leurs intérêts personnels, ils s'intéressaient peu aux autres et les abandonnaient aux notables. Cela ne veut pas dire que les justiciables étaient soumis à l'arbitraire de ces derniers car la justice était rendue en s'appuyant sur les Coutumiers, qui étaient des recueils de petits récits faisant état d'une multitude d'infractions et de la manière dont les auraient réglées de grands rois de l'Inde ou des disciples du Bouddha; personnages mythiques que les dignitaires 1&2 hésitaient à contredire, si on en croit les textes. De toute façon, le pouvoir absolu qu'exerçait le cau2 Ba2 sur son peuple, qui lui devait une totale obéissance comme le mentionne le début de la page 58 de la chronique, s'appuyait sur un fondement religieux. On considérait en effet, que la place de chaque individu dans la société était déterminée par la protection ou l'hostilité des génies à son égard ainsi que par son kamma, qui faisaient de lui un gouvernant ou un sujet. Mais le cau2 Ba2 pouvait aussi, comme tout un chacun, perdre l'appui des puissances invisibles et épuiser ses mérites, ce dont les divinités avertissaient alors les humains en transformant leur roi en tyran. En présence de telles manifestations, on considérait que le souverain avait perdu son droit à gouverner et que les dignitaires - et dans les cas extrêmes, la population - pouvaient le chasser du trône, comme cela eut lieu par exemple, en 1144C. (1782). C'était malgré tout une décision peu courahte, que légitimait a postériori le retour à l'ordre traditionnel après l'accession au pouvoir d'un nouveau cau2 Ba2.
La parenté du souverain

La parenté du cau2 Baz comprenait sa mère, lorsqu'elle était encore vivante, ses propres épouses, ses descendants en ligne directe et ses collatéraux. Cette famille élargie semble avoir considéré le trône comme un bien propre qui ne devait être transmis qu'à ses membres. Ces derniers paraissent d'ailleurs s'être rarement opposés entre eux pour parvenir à la dignité royale, contrairement à ce qui s'est souvent passé dans les sip saaÎl banna, si on en croit les chroniques de cette fédération. La chronique de jyi1 kheIi ne fait aucune allusion à l'existence d'ascendants mâles des cau2 Ba2 en ligne directe, ce qui s'explique par le fait que, sauf au cas de changement de dynastie, la transmission du trône n'avait lieu qu'après le décès de son précédent titulaire. Ce texte fait par contre, référence de temps en temps à une reine mère. C'est habituellement pour mentionner qu'elle avait été placée à la tête du pays par le "suzerain" du royaume, généralement après des troubles ayant contraint le cau2 Baz à

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Le royaume de jyô khëô

fuir, comme en 974C. (1612), et sans doute parce que les dignitaires et le peuple avaient pris parti contre ce dernier et contre les candidats potentiels au trône. On trouve dans la chronique nombre d'informations sur les épouses des cau2 Bâ2, qui étaient toutes issues de familles nobles, car les mariages avaient lieu entre personnes appartenant à la même classe sociale. Mais alors que les non-nobles se mariaient à l'intérieur de leur mien, les familles royales pratiquaient les échanges matrimoniaux entre elles afin de nouer ou de conforter des alliances politiques qui leur étaient indispensables dans cette zone de conflits larvés. De ce fait, ces mariages se décidaient au niveau des souverains, comme les mariages des enfants qui n'étaient pas nobles étaient décidés par leurs parents. Mais les nobles et les non-nobles devaient respecter les mêmes interdits matrimoniaux à une exception près: un roi pouvait épouser la fille de son frère aîné décédé qui l'avait précédé sur le trône, comme ce fut le cas en 904C. (1542). La polygamie étant de pratique courante au sein des familles royales, comme le montre la page 31 de la chronique, cela avait conduit à la création d'une hiérarchie des épouses royales qui s'exprimait par le titre que portait chacune d'elles. La reine épouse de premier rang - qui habituellement était la première épousée en même temps que la mère de l'aîné des fils du roi - portait seule le titre de riijdevï, alors ..queles autres épouses du cau2 Ba2 portaient celui de riijkiïa. Toutes ces reines avaient une suite comprenant un ou plusieurs dignitaires chargés de les accompagner dans leurs déplacements, nous apprend la page 68 de la chronique. A la lecture de ce texte, il ne semble pas que la reine principale ait joué un rôle politique du vivant de son royal époux. Par contre, après la mort de celui-ci et au cas de vacance du trône, il semble qu'elle ait pu exercer une certaine influence sur les affaires du pays, ainsi qu'il ressort de la page 25 du texte, et même qu'elle ait pu les prendre en main, comme en 974C. (1612). On est aussi, bien infonné sur la descendance des souverains. Tout d'abord sur les garçons puisqu'ils étaient théoriquement appelés à succéder à leur père. Ces princes devaient donc être éduqués, ce qui explique qu'un dignitaire, parfois plusieurs, ait été attaché à la personne de chacun d'eux dès son enfance. Puis, au cours de leur jeunesse, on les fonnait aux règles de ce qu'on considérait localement, être un bon gouvernement. Ensuite oIi leur faisait effectuer un séjour à la pagode sous l'habit jaune, comme le montre la fin de la page 61 de la chronique, pour préparer leur future renaissance et pour transmettre des mérites (puJjjja) à leur parenté vivante ou morte. Après cela, le cau2 Ba2 leur confiait des responsabilités soit à la cour, souvent comme uppriijii parfois comme riijpiitr, soit comme gouverneur d'une circonscription du royaume, comme on peut le lire dans la chronique. Grâce à ces charges, ils bénéficiaient de revenus substantiels et apprenaient à kin mien (gouverner le royaume). Contrairement aux chroniques d'autres pays, celle-ci ne fait jamais allusion à l'envoi de fils de cau2 Ba2 de jyIi khën comme otages à la cour du roi du Myanmar et plus tard du Siam, "afin qu'ils

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[leurs parents] lui soient plus soumis [au "suzerain"] et que l'alliance entre lui et eux en soit plus étroite" expliquait Jacques Van Neck dans la relation de son second voyage (R.A.C. de Renneville, Recueil des voiages (sic) qui ont servi à l'établissement et au progrês de la Compagnie des Indes Orientales tonnée dans les Provinces-Unies des Pais-Bas (sic), Tome II, Amsterdam, Estienne Roger, 1716, p. 203). Faut-il tirer une conclusion de ce silence? Face aux princes, les filles des souverains n'avaient d'importance dans cette société, que dans le cadre des échanges matrimoniaux s'effectuant à un échelon régional. La chronique exprime très bien cela page 611orsqu'elle mentionne: "La fille cadette est célibataire et [son père] pense à la marier dans l'une des trois grandes cités amies de mien jyi1 too, de mien jyi1khën ou de mien jyi1 riiIi,ce qui resserrerait les liens d'amitié existant entre elles depuis toujours et jusqu'à maintenant". Les autres chroniques de la région du haut Mékong confirment d'ailleurs que des réseaux m:~trimoniaux préférentiels s'étaient tissés entre ces trois royaumes, mais elles notent aussi que des échanges avaient lieu entre jyn khën et d'autres mien, comme par exemple nan1 (note 223, page 122). Ces princesses après leur mariage, ne rompaient pas les liens avec leur famille d'origine, qu'elles continuaient à visiter. Et elles semblent même avoir eu parfois la capacité, au sens juridique du terme, de s'intéresser au devenir politique de leur pays d'origine lorsque le trône y était vacant. C'est tout au moins ce qui ressort de la page 68 de la chronique.
Le texte montre aussi que les frères

-

qui souvent étaient des demi-

frères - des cau2 Ba2 étaient considérés par ces derniers comme des parents très proches. C'est ce qui explique qu'ils aient souvent chargé ces collatéraux, lorsqu'ils étaient leurs cadets, d'administrer des circonscriptions du royaume, ce que fit par exemple le cau2 2 mien en 886C. (1524), ou qu'ils leur aient attribué des titres aussi prestigieux que celui d'uppriijii, par exemple au cau2 debbmI).Ï G3.rp.,ainsi que de hautes fonctions. Mais la promotion de ces collatéraux n'était pas sans risques puisqu'en 902C. (1540) et en 972C. (1610), deux cau2 Ba2 furent chassés du jyi1 khën par deux de leurs cadets qui avaient décidé de se saisir du royaume. La chronique ne fait pas état d'autres conflits entre frères ou demi-frères. Et c'est sans doute parce que les relations étaient habituellement bonnes entre eux que lorsqu'un cau2 Ba2 décédait sans laisser de fils vivant, on transmettait son trône à son frère puîné, comme le montre le texte. Les dignitaires La noblesse formait une catégorie particulière de grands dignitaires. La légende voulait qu'elle descende des cinq Tay qui accompagnaient le cau2 hvo raa2 lorsqu'il avait fondé le mien de jyn khën. En réalité elle descendait des chefferies qui avaient conduit ce groupe de 1&2 sur ce

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Le royaume

de jyn

khën

_:

territoire. Les nobles, quî s'alliaient régulièrement à la famille royale, portaient comme celle-ci le titre de cau2 (noble, seigneur, prince) devant leur nom personnel. Ils semblent n'avoir jamais été très nombreux - au début des années 1960 ils n'étaient que cinq familles sur la totalité du territoire de l'ancien royaume de jyIi khëIi - mais s'être vu attribuer tout au long de l'histoire nombre de richesses, comme le dit le début de la page 21 du texte. On leur a aussi toujoqrs conféré des fonctions importantes aussi bien dans l'entourage du souverain que dans les circonscriptions - on leur donnait alors le titre cau2 ni(y -, ce qui pouvait justifier tous les privilèges économiques dont ils bénéficiaient. A côté des nobles, des dignitaires non-nobles participaient à l'administration du jyIi khëIi et à ce qu'on pourrait appeler le Conseil du roi. Au XIXè siècle ils se répartissaient hiérarchiquement en huit degrés qui, officiellement, n'étaient pas héréditaires. Ces dignitaires avaient habituellement des liens personnels avec le cau2 Ba2, car c'est lui qui attribuait les titres. Mais si l'accès au statut de dignitaire était assez ouvert, les nominations ne pouvaient se faire qu'en partant du bas de la hiérarchie, qU'Qnne pouvait gravir que peu à peu. Ces dignitaires dont le nombre a varié suivant les époques, comme le montre bien la chronique sur sa fin, vivaient en règle générale auprès du cau2 Ba2, qui pouvait à tout moment les dépouiller de leur titre et les ramener au rang de simples sujets. C'est sans doute ce qui explique la crainte - la page 66 de la chronique emploie ce tenne - qu'ils avaient de lui. Panni les dignitaires, l'un d'eux occupait une place particulière, c'était l'uppriijii, qui était obligatoirement un noble, comme par exemple le cau2 sujavan dont parle la chronique à la page 23, et souvent le fils ou le frère du souverain ainsi qu'on l'a déjà signalé. Bien qu'il n'ait eu ni autorité ni pouvoir réel du vivant du cau2 Ba2 qu'il était censé seconder, il jouissait d'un très grand prestige, sans doute parce qu'on voyait en lui le successeur de ce dernier. Les autres dignitaires de la cour fonnaient un groupe social qu'on désignait par le terme composé diiv2 khilr. diiv2 qui était jadis un titre honorifique porté par les nobles n'était plus à la fin du XIXè siècle attribué qu'à des non-nobles. Quant à khilr, il désignait des dignitaires importants qui participaient à l'administration du royaume, que le cau2 Ba2 choisissait soit parmi les nobles soit parmi les non-nobles. Suivi de hlvn, ce titre désignait le premier dignitaire du pays. Panni les dignitaires de la cour figuraient aussi les sen-ii qui étaient des conseillers -du roi auquel ils ne donnaient leur point de vue que si celui-ci le leur demandait, ainsi que les sen-ii iimiiçlqui étaient des conseillers qui semblent, d'après les textes, avoir été plus écoutés que les précédents; iimiiçl désignant des compagnons du prince. Quant aux bhyii, ils se divisaient en deux groupes, ceux qui avaient la charge d'administrer des cités hors et parfois loin de la capitale et ceux qui avec certains diiv2 constituaient les membres du sn-iim. Cette assemblée

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XXIX

nommée par le cau2 Bà2, siégeait dans un bâtiment spécial où elle était chargée de discuter, sous la présidence de celui-ci, des affaires du royaume qui lui posaient problème. Jusqu'aux vingt dernières années du XIXè siècle, les membres du sn-am, qui formaient un corps, n'eurent aucune spécialisation et discutèrent collectivement de toutes les questions intéressant le royaume, comme le montre la fin de la page 66 du texte. Du vivant du roi les dav2 bhya avaient peu de prérogatives et ils lui devaient, comme le dit bien le début de la page 58 du texte, une totale obéissance, sous peine de lourdes punitions. La chronique (page 58) ne fait d'ailleurs état que d'une seule entorse à cette obligation de soumission qui eut lieu alors que le cau2 Ba2 avait dû fuir' sa capitale et sous l'emprise de la terreur que faisaient régner les Britanniques. Par contre, après la disparition du souverain, le sn-iim jouait un rôle de premier plan, puisqu'il intervenait dans le choix du nouveau roi, comme on l'a vu précédemment. Un autre titre de dignitaire, qui ne figure pas dans la liste que donne le Pa1)thomaJ:lkiip mien sm mais qui est plusieurs fois mentionné dans la de chronique, est sën. Ce titre, qui se différenciait de sën hlvn (note 27, page 87), désignait un dignitaire chargé de commander les troupes du souverain lors des guerres. Ce titre qu'on trouve dans tous les manuscrits tay, a souvent été traduit - parce que sën signifie 100.,000 - "commandant de 100.000 hommes", ce qui est une erreur car les écrits font très nettement la différence entre le titre et le nombre. Les autres titres de dignité étaient surtout honorifiques, mais leur attribution permettait de jouir de certains revenus, en particulier fonciers, attachés à chacun d'eux. Ces dignitaires, en contrepartie de leur activité et de leur fidélité, bénéficiaient de nombreux avantages: attribution de terres et de corvéables pour les mettre en valeur, participation à la répartition de certains biens comme ceux mentionnés au tout début et à la fin de la page 21 de la chronique, cadeaux de souverains étrangers lorsqu'ils avaient rempli une mission auprès d'eux, comme le note entre autres le début de la page 25 du texte.

Les dignitaires qui occupaient un poste dans les circonscriptions situées hors de la capitale étaient beaucoup moins nombreux que les précédents. Chargés par le cau2 Ba2 d'administrer les quatre circonscriptions du jyIi khen, ils vivaient habituellement dans leurs chefslieux d'où ils contrôlaient les Tay et exploitaient les ethnies montagnardes. A la tête de chacune des circonscriptions se trouvait un gouverneur qui était le représentant du souverain et qui se trouvait théoriquement dans la dépendance étroite de celui-ci. C'était souvent un de ses parents, fils, frère ou oncle, et parfois un de ses fidèles compagnons. Ces gouverneurs que les textes appellent quelquefois cau2 mien, recevaient leur investiture du cau2 Ba2 suivant un cérémonial qui comprenait des dons et des contre-dons de