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Les Japonais sont-ils occidentaux ?

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
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EAN13 : 9782296240537
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LES JAPONAIS SONT-ILS DES OCCIDENTAUX?
SOCIOLOGIE D'UNE ACCULTURATION VOLONTAIRE

~'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1030-8

Toshiaki KOZAKAî

LES JAPONAIS SONT-ILS DES OCCIDENTAUX ?
SOCIOLOGIE D'UNE ACCULTURATION VOLONTAIRE

Editions IHannattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

À mes parents

REMERCIEMENTS

La présente étude a nécessité le concours de beaucoup de personnes, sans lesquelles elle n'aurait pas pu voir le jour. J'ai eu une chance inouïe d'avoir deux directeurs de recherches exceptionnels. Le premier volet correspondant à la partie empirique de mes travaux présentés dans cet ouvrage a été réalisé entre 1984 et 1988, sous la direction éclairée de Madame Denise Jodelet. Je tiens à l'assurer ici de toute ma gratitude. Ma reconnaissance profonde va également à Monsieur Serge Moscovici, sous la direction duquel le second volet, plus théorique, a été développé. Ils ont toujours suivi le développement de mes réflexions avec une attention scrupuleuse, et apporté critiques appropriées et conseils aux bons moments. Je remercie également Monsieur Dan V. Segre, Professeur de sociologie à l'Université de Haifa en Israël, ainsi que Monsieur Etienne Fouilloux, Professeur d'histoire à l'Université de Lyon. Ils m'ont considérablement encouragé depuis le début en accordant à mon étude une valeur bien plus importante qu'elle ne le mérite. J'adresse mes plus vüs remerciements aux amis et membres du Laboratoire de Psychologie Sociale de l'E.H.E.S.S., qui ont pris la peine de lire et relire mon manuscrit et suggéré d'utiles corrections. Je dois mentionner, parmi eux, notamment, Eva Drozda-Senkowska qui m'a donné de précieuses pistes de réflexion. J'exprime enfin ma sincère gratitude à mes amis de longue date, Sandrine Samson, Yves Modéran et Kiyomi Suzui, qui ont su m'accorder un soutien moral constant tout au long de mes recherches.

PRÉFACE

Dans une très belle page de La conquête du bonheur, Benrand Russell observe que, comme les autres espèces animales, l'espèce humaine a été façonnée par l'évolution en vue d'une cenaine dose de lutte pour la vie. Telle serait la raison pour laquelle ceux qui sont assez riches et forts pour satisfaire leurs désirs sans peine en viennent néanmoins à se priver d'un élément nécessaire à leur bonheur. Et qu'en vérité on ne peut être heureux si l'on ne se refuse une partie des choses que l'on désire. A ce prix, on atteint au « bonheur wébérien », celui de l'ascèse, et à ce qu'il m'est arrivé de défmir comme une sublimàtion collective. Que déduire de ce paradoxe, sinon que le malheur vient d'un excès de satisfaction et d'un déficit de lutte pour la vie. Lequel, tout compte fait, est un déficit de ce pouvoir de renoncer, sans y être contraint, aux choses que l'on désire. On souffre, en l'occurrence, selon Bertrand Russell, du «malheur byronien », qu'il distingue des autres, plus communs et plus réels. Quiconque a eu la possibilité de mettre à l'épreuve ces affirmations dans le cours de sa propre vie en comprend le sens. Si je puis oser m'ériger en observateur des humeurs collectives, je dirai que les Japonais, et peut-être d'autres peuples d'Asie, en phase de croissance économique, connaissent de nos jours un bonheur wébérien. Alors que nous, en Europe, en Amérique du Nord, bien que plus chanceux, mieux à l'abri de la pénurie, subissant à un degré moindre la pression des besoins vitaux, nous sommes envahis par le malheur byronien. On ne peut guère ouvrir un livre, un journal, sans être assailli par les expressions variées du sentiment de déception et de déclin dans

lequel chacun se complait. fi est significatif, soit dit incidemment, que la dépression se soit substituée à l'anxiété qui s'est évanouie comme s'est évanouie la grande hystérie de Charcot. On entend souvent déclarer que tout ceci a pour cause un défaut de religion et de croyance. Comment le savoir? fi ne fait pas de doute, en revanche, que, si le bonheur consiste à sacrifier ses désirs, et le malheur à sacrifier aux désirs, il s'agit plutôt d'un défaut du pouvoir de leur résister, d'une impuissance à renoncer à satisfaire les désirs qui deviennent trop nombreux. Le siège mis autour de nous par la publicité et l'économie se resserre sans cesse. Celui qui ne possède pas de bonnes défenses en est colonisé de part en part, et pas seulement dans les choses essentielles. Mais est-il vraiment nécessaire d'évoquer ici ces faits? Du grand chaudron de sorcière que sont les rivalités de nations et de civilisations dont on participe, une seule émerge qui soit énigmatique et fascinante en profondeur. Et c'est la rivalité entre les Japonais, ce qu'ils symbolisent, et les Occidentaux, qui se sont rarement confrontés de manière aussi directe au cours de leur histoire. L'écho du bruit de fond provoqué par cette rencontre nous parvient de manière de plus en plus insistante, et chacun d'entre nous en est frappé. On l'accueille avec un sentiment d'hostilité sous lequel perce, pourquoi ne pas l'avouer, une envie. Mais de quoi, sinon de ce bonheur ascétique dans lequel nous croyons déceler un nouveau signe de notre déclin, de notre incapacité supposée de connaitre à nouveau le pareil. Comment expliquer autrement l'alarme que suscite tel ou tel modeste investissement fmancier en Europe ou aux ÉtatsUnis? Ou encore les distorsions que subissent les faits lorsque, par exemple, toute la presse proclame que le Rockfeller Center est passé dans des mains japonaises, quand il ne s'agit que d'une petite fraction du capital, ou que Hollywood n'est plus américain, parce qu'une ou deux compagnies de cinéma ont été acquises par des entreprises nipponnes? Cette disproportion entre la réalité et les réactions psychologiques qu'elle soulève suffit à montrer que celles-ci débordent le cadre économique et politique. On discourt volontiers de la menace qui pèse sur l'électronique, l'automobile, l'industrie en général. Elle fait aujourd 'hui l'objet de nombreux débats. Conférences, tables rondes, voyages même sont organisés afm 10

de prendre la mesure de ce danger et de concevoir les moyens de le combattre. Toutefois ce qui a récemment été publié à ce sujet s'attache surtout aux aspects extérieurs du Japon et des Japonais. Cela signifie, à ton ou à raison, qu'il reste encore beaucoup à faire pour les connaître, et qu'il est utile de tenter de les saisir de l'intérieur. Partant, de renoncer à l'emphase infantile mise sur« les Japonais arrivent », afm de se mesurer avec le problème de connaître un pays et des hommes concrets. Les recherches de Toshiaki Kozakaï rapponées dans ce livre représentent un effon dans cette direction. Avec un souci constant de discrétion et de minutie, l'auteur éclaire un visage de sa culture, la psychologie sociale de ses compatriotes que l'on est trop enclin à ignorer. De son travail ne surgissent pas de monstres enfouis dans l'Extrême-Orient, mais des hommes, des hommes à la recherche d'un équilibre fragile entre une tradition qui les retient et une modernité troublante qui les entraîne. Isolés au milieu de cet Extrême-Orient qu'ils n'ont pas réussi à conquérir, loyaux envers une vieille culture qui les marque dans leur corps, ils semblent se projeter vers l'Extrême-Occident qui les marque dans leur façon de vivre et dont ils voudraient participer. Peuple d'exilés, peuple de parias, les Japonais? Pourquoi pas, lorsqu'on constate combien peu ils estiment leurs proches et s'entendent avec eux, et jusqu'à quel point ils vouent de l'admiration et s'identifient aux lointains que nous sommes, parmi lesquels ils aspirent à se perdre. Tout ceci n'a sans doute qu'une réalité psychique et incenaine. Elle transparaît néanmoins dans les préférences et les représentations sociales recueillies puis étudiées par notre auteur. Non seulement il les décrit, mais en outre il les analyse de manière théorique à l'aide de notions appropriées. Cenes, Toshiaki Kozakaï a sélectionné, consciemment ou non, des représentations particulièrement significatives ou des faits spécialement propres à entrer dans ses analyses. Qui, d'ailleurs, en la matière, pourrait être exhaustif? il convient donc de reconnaître que sa sélection est heureuse, composant un premier tableau de la psychologie sociale de ce peuple, à bien des égards fermé, dont les contours sont fonement dessinés. il faut le regarder avec une cenaine distance, une marge d'interrogation, en attendant que les rappons de couleur et d'intensité se précisent. Ou plus exactement les rapports entre la figure et le fond, l'Occident signifiant la figure, l'Orient le 11

fond de ce tableau. Rien n'interdit que, contre toute attente et sans crier gare, l'une se change en l'autre. fi se peut que le monde de cette culture se métamorphose en un laps de temps assez coun, de même que tout ce qui nous entoure. Au point où ce à quoi elle s'identifie devienne son identité même. TIy a beaucoup de choses insoupçonnées qui sont en train de se produire entre ciel et teITe. De toute façon, c'est cette tendance que je décèle en lisant la thèse de Toshiaki Kozakar, celle qui paraIt s'affirmer à travers ses analyses. Est-ce bien là ce qu'il tente de nous dire ? Rien n'empêche de prendre date dès maintenant et de penser à une telle éventualité, en dépit des réserves qu'elle nous inspire. J'ajoute que son livre est stimulant pour l'esprit et doit être lu de bien des manières. Deux d'entre elles nous retiennent: comme un rappel de la dimension intérieure de la quête japonaise, assimilée par beaucoup de gens à ce que la génération précédente affirmait être le péril jaune, et comme une recherche pionnière sur les relations entre cultures et nations. De quelque manière qu'on le lise, on en son éclairé. Des livres sur un tel sujet sont trop rares pour ne pas saluer celui-ci et lui souhaiter un succès pleinement mérité.

Serge Moscovici École des Hautes Études en Sciences Sociales

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INTRODUCTION

Un petit homme, asiatique, lui seul, à côté des six dirigeants occidentaux, Bush, Mitterand, Kohl... Trouve-t-on encore cette scène bizarre ou y est-on déjà habitué? Le Japon est le seul pays non occidental qui participe aujourd'hui au « Sommet des sept pays les plus industrialisés ». Échappant de justesse à la vague de colonisation à la fm du siècle précédent, et après les mines de la dernière guerre, ce pays connut une croissance économique sans précédent de 9,5 % par an entre 1950 et 1970, et il devint en 1968 la troisième puissance du monde en termes de P.N.B 1. Ainsi parle-t-on d'un «miracle japonais 2» ou d'un «nouveau géant de l'Asie 3 », voire d'un «Japon comme numéro un mondial 4 »... La puissance économique de ce pays inquiète de plus en plus les Européens et les Américains. Le journalisme affiche cette appréhension à chaque occasion des actions spectaculaires entreprises par le pays du Soleil Levant, telles que le rachat de Rockfeller Center à New York ou l'acquisition d'un tiers des parts de la société parisienne propriétaire des murs du Forum des Halles, ou encore le transfert de propriété de la dalle de la gare Montparnasse... On voit ainsi se multiplier les articles, intitulés par exemple: «Les Japonais sont des tueurs. Comment les Nippons ont organisé patiemment et impitoyablement
1. Article de H. Brochier, in Encyclopœdia Universalis (édition de 1990), tome 12, pp.936-7. 2. C. Johnson, MIT! and the Japanese Miracle, 1982. 3. H. Patrick et H. Rosovsky (Eds.), Asia's New Giant, 1976. 4. E. Vogel, Japan as Number One; Lessons/or America, Harvard Univ. Press, 1979.

l'encerclement et l'étouffement de l'économie française et européenne 1 »ou «Comment les Japonais veulent nous manger 2 », et ainsi de suite. lis sont partout, ces conquérants nippons, dans les hôtels prestigieux, les boutiques de luxe, les restaurants renommés... bref, c'est le Péril Jaune qui revient. L'Empire du Soleil Levant a ainsi été élu, en mai 1989, lauréat du « concurrent le plus dangereux pour l'économie française» dans un sondage organisé par la SOFRES, avec un score prodigieux de 69 %, dépassant de loin l'Allemagne Fédérale (42 %) et les États-Unis (41 %) 3. Le souvenir de la dernière guerre, l'ombre des samouraïs, les guerriers nippons de l'époque féodale, qu'on présente souvent comme archétypes japonais, ne seraient pas sans rapport avec cette construction imaginaire. Cependant, cette peur, plutôt qu'une haine, ne semble pas être suscitée seulement par ces stéréotypes traditionnels ni par la rivalité réelle du Japon, mais elle est surtout due à un sentiment que ce peuple, fermé et lointain, serait finalement incompréhensible. Inconnus, ces Nippons sont des étrangers au sens étymologique du terme. Cette gent, mystérieuse, étrange et hermétique, vit, croit-on, dans un monde totalement différent auquel les Occidentaux ne comprennent rien. Certes, on voit partout ces quidams nippons. Mais connaît-on des Japonais réels et non ceux des images qui circulent dans les mass media et dans le discours quotidien? Méfions-nous de ces images, comme M. Guillaume le dit très justement: « Dans tous les cas, la vérité de ces représentations est plus à chercher du côté de ceux qui les fabriquent ou les accueillent que du côté des pays qui leur servent de prétexte. Elles sont révélatrices des narcissismes, des idéologies, des méconnaissances 4 ». Le décalage entre la fiction et le réel est d'autant plus grand que ce dernier est lointain. Ceci est également vrai du côté des Japonais. En effet, les esprits du Vieux Continent et les âmes du pays du Soleil Levant se croisent sans jamais se rencontrer; «à la fiction japonesque des
1. Le Nouvel Economiste, N° 728

- 12/1/1990.

2. Le Nouvel Observateur, N° 1248 du 7 au 13/10/1988. 3. Sondage réalisé pour le Figaro Magazine paru le 17 juin 1989.

4. M. Guillaume, «La Nipponne ou l'utopie de l'autre », in Japon
fICtion, Traverses 38-39, Centre George Pompidou, novo 1986, pp.4-5.

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Occidentaux (qui construit à usage interne un Japon mythique) répond exactement, dit Augustin Berque, la fiction occidentesque des nippologies (qui affImle la japonité en la contrastant à quoi diffèrent, ô combien, les rôles attribués à ces comédiens, Occidentaux et Japonais, dans ces scènes de théâtre française et nipponne. Mais ce n'est pas le but principal de ce livre. Comme énoncé par le titre, il s'agit d'une réflexion sur le processus d'acculturation des Japonais au cours de la modernisation de leur pays. « Mais pourquoi l'acculturation volontaire? Cette expression est contradictoire! L'acculturation est toujours imposée! », me dirait sans doute le lecteur. Et puis, « En fin de compte, ces Nippons, sont-ils vraiment occidentalisés? », se demande-t-il peut-être. Bonnes questions. Les réponses se préciseront au fur et à mesure de la lecture. À travers un examen d'une histoire de confrontation de deux cultures, européenne et japonaise, seront remis en question un certain nombre de présupposés accoutumés, tant sur le mécanisme d'acculturation en général, que sur la modernisation du Japon. La prospérité économique de ce pays est aujourd'hui incontestable. Mais expliquer le comment et le pourquoi de la modernisation de la société nipponne, c'est une affaire bien plus délicate. Le « décollage économique» du Japon à la fin du XIXe siècle constitue un cas exceptionnel en dehors du monde occidental. De ce fait, on a souvent insisté sur la « particularité» de la culture nipponne. On a également présenté le Japon comme une « autre Europe» 2 et on s'est attaché à déceler 1'« ethos japonais» 3qui aurait joué le même rôle que l'éthique protestante, identifiée par M. Weber comme « esprit du capitalisme» 4. TIest tentant d'attribuer la réussite ou l'échec d'un pays, quel que soit le domaine, à la psychologie de ses membres. Comme la «logique» raciste, ce genre d'« explication» tend à connaître des échos dans le grand
1. A. Berque, « La ville inversée », in Japon fiction, op. cit., p.84. 2. T. Umesao, Nippon towa nanika (Qu'est-ce que le Japon?), NHK books, 1986. 3. M. Morishima, Why has Japan "succeeded" ? - Western technology and the Japanese ethos, Cambridge University Press, 1982. 4. M. Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Plon, 1964. 15

un Occidenttout aussi mythique) 1 ». Le lecteurdécouvrira,en

public en raison même de son caractère simpliste. Il n'est pas question, de ma part, d'évacuer les facteurs culturels, mais la modemisation du Japon, ou de toute autre formation sociale, est un processus complexe et ne peut pas être expliquée uniquement par le psychologique. Si le Japon a réussi sa modernisation, c'est pour des causes historiques, émanant de divers niveaux économique, politique et culturel, qui se sont conjuguées en sa faveur. Je m'écarterai donc du point de vue d'un certain nombre de courants de pensée, tant occidentaux que japonais, de plus en plus dominants avec la montée du nationalisme en corrélation avec la prise de conscience de la réussite économique du pays. Ces nihonjin-ron, études nippologiques, ou plutôt « nippoidéo-logiques », présentent les Japonais comme un peuple spécial, à part, et prétendent que la prospérité actuelle du pays est due essentiellement, voire uniquement à la mentalité de ses membres en négligeant les facteurs objectifs, tels que les conjonctures historiques tant au niveau international qu'interne au moment du décollage 1. Six cent quatre-vingt-dix-huit titres traitant de la culture nipponne ou de la « mentalité» des Japonais ont été publiés dans l'archipel entre 1946 et 1978 (dont 58 % après 1970 et plus de 25 % entre 1976 et 1978) 2. La quasi-totalité de ces nippologies sont fondées sur un même postulat: la société japonaise est particulière, voire unique par rapport aux autres sociétés; elle est uniforme et homogène par essence. Les arguments développés dans ces «recherches» s'appuient très souvent sur les épisodes ou les expériences personnelles des chercheurs sans entreprendre une observation systématique et rigoureuse. Mais le problème plus grave de cette démarche différentielle, inhérente au culturalisme, est qu'on n'explique finalement pas grand chose quant au processus de modernisation lui-même. Expliquer la modernisation d'une formation sociale par ses caractéristiques en quelque sone intrinsèques, ce serait évoquer l'élan vital de l'organisme vivant ou la vertu dormitive de l'opium pour comprendre ce qu'est la
1. Y. Sugimoto et R. Mouer, Nihonjin wa "nihonteki" ka (Les Japonais sont-ils «typiquement japonais» ?), Tôyô Keizai shinpôsha, 1982. 2. Nomura SÔgô kenkyil-jo «Nihonjinron - kokusai kyÔChô-jidai ni sonaete» (Nippologies - En prévision de l'époque de coopération
internationale), Reference, op. cit. pp.13-14. N°2, 1978, cité par Y. Sugimoto et R. Mouer,

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vie ou pourquoi l'opium provoque la somnolence. Finalement ces arguments ne disent pas autre chose que «les Japonais se comportent comme des Japonais parce qu'ils sont

Japonais!



La quête d'une « essence» de la culture nipponne conduit parfois à la scotomisation des facteurs historiques tant internes qu'externes. On oublie trop souvent que les conditions nécessaires pour un développement capitaliste avaient été largement préparées déjà pendant l'époque féodale d'Edo (1600-1868) : unification du marché national; développement de l'économie monétaire; formation de grandes villes; taux d'alphabétisation élevé, etc. Pour surveiller les daimyô (grands seigneurs) contre leurs éventuels révoltes, le Bakufu (gouvernement central) les répartissait sur le territoire et les faisait venir un an sur deux à Edo (Tokyo d'aujourd'hui) où la femme et les enfants des daimyô devaient demeurer comme otages pendant que ces seigneurs se trouvaient dans leur fief. Ces derniers devaient se faire bâtir une résidence à Edo, tenir leur rang durant le voyage annuel et le séjour, ce qui leur coûtait extrêmement cher. Conséquences : création d'un marché national et circulation relativement libre des hommes et des biens; développement de grandes villes; enrichissement des marchands et de certains paysans, et corollairement appauvrissement de la classe guerrière, ce qui a préparé un terrain propice pour le renversement du pouvoir à venir. À la veille de la Restauration de Meiji (1868), Edo comptait déjà plus d'un million d'habitants. Osaka et Kyoto en avaient respectivement trois cent mille et deux cent mille. Nagoya et Kanazawa constituaient également des villes d'environ cent mille habitants 2. La majorité des habitants de l'archipel savaient lire et écrire déjà au milieu du XIXe siècle, et le taux de scolarisation à la même époque s'élevait à 43 % pour les garçons et à 10 % pour les filles, avant que la scolarisation fût rendue obligatoire en 1871, c'est-à-dire dix ans avant la

1. C. Sautter, «Le Japon, profil haut », in Japon fICtion, op. cit., p.23. 2. Les populations de grandes viIles occidentales à l'époque: trois milIions à Londres (1861), un million à New York (1871), un miIlion (1846) et deux milIions (1880) à Paris, un miIlion à Berlin et à Vienne (1880). 17

France, ce qui rangerait les Japonais d'alors panni les peuples les plus éduqués du monde 1. En plus de ces quelques facteurs internes favorables au décollage économique, le Japon bénéficia d'une condition cruciale dont les autres pays asiatiques ne purent jouir: le Japon n'a jamais été dominé par une force étrangère. Son isolement géographique mettait l'archipel nippon à l'abri des attaques étrangères, tout au long de son histoire jusqu'à une date récente. Ce pays est séparé d'au moins deux cents kilomètres du continent le plus proche. De plus, le passage de cette distance était rendu difficile par un climat de violents typhons. On compare souvent à ton la situation insulaire du Japon à celle de l'Angleterre. Les situations ne sont nullement comparables. Même lors de l'expansion mongole du XIDe siècle qui ravagea toute l'Asie, le Japon ne subit jamais de dommage grâce à la protection géographique, complétée par la digue que constituaient les peuples pacifiques, Coréens et Chinois. Ce petit pays réussit ainsi à demeurer indépendant tout au long de son histoire depuis des siècles. Le Japon se situe àl'« Extrême-Orient ». Cette expression occidento-centriste symbolise remarquablement le rappon entre l'archipel et les pays occidentaux de l'époque. Le Japon est la terre la plus éloignée, tant pour les Européens, dont l'expansion se dirigeait vers l'Est, que pour les Américains - colons européens du Nouveau Monde - qui avançaient vers l'Ouest. Après deux cents ans de politique de fermeture, le Japon fut contraint, vers le milieu du XIXe siècle, d'ouvrir ses portes aux puissances coloniales des hommes blancs. Ce pays minuscule connut à nouveau une chance inouïe. Le décalage de dix ans séparant la colonisation de la Chine et la tentative d'intégrer l'archipel dans cette structure coloniale joua un rôle décisif. Remontons un peu dans l'histoire. L'Angleterre, après avoir soumis l'Inde, commença la pénétration du marché chinois par la Guerre de l'Opium (1840-42) qui aboutit au Traité de Nankin (1842), et l'Angleterre allait maintenant conquérir le Japon. Cependant la Guerre de Crimée (1854-56) provoquée par la rivalité russo-anglaise, la révolte des Sipahi (1857), ainsi que la
1. M. Asukai, Bunmei kailca (La modernisation), Iwanami shinsho, 1985, p.128.

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lutte anti-colonialiste des Chinois, empêchèrent l'Angleterre, jusqu'aux années 1860, de consacrer sa force militaire à une nouvelle entreprise coloniale. Les dirigeants nippons comprirent la puissance redoutable des hommes blancs, notamment le danger réel de l'opium à travers des documents irnponés, et grâce à des marchands hollandais exceptionnellement autorisés à résider dans une presqu'île au Sud de l'archipel. Les États-Unis profitèrent de cette absence anglaise pour obtenir l' ouvetture du Japon en 1853. Mais comme on le sait, les Américains connaîtront immédiatement une difficulté intérieure énorme (Guerre de Sécession, 1861-65) qui leur interdira la poursuite de leur politique expansionniste. Quant à la Russie, l'autre puissance dangereuse et proche, elle était préoccupée suttout par la rivalité avec l'Empire austro-hongrois autour des intérêts dans les régions balkaniques 1. Ce petit aperçu souligne l'imponance primordiale des circonstances historiques. Cependant, en évoquant d'une pan l'incubation de la modernité pendant la période féodale et d'autre pan le maintien miraculeux de l'indépendance du pays, on risquerait de donner l'impression que ce processus de modernisation aurait été engendré de façon purement autonome. Mais telle n'est pas l'interprétation que propose le présent ouvrage. Les Japonais ne sont ni simples copieurs de la civilisation occidentale, ni conservateurs jaloux de leur culture « originale ». Le processus en question aurait pris une tournure totalement différente sans la rencontre avec l'Occident. Le rôle de ce dernier ne se limite pas, en quelque sone, à celui d'un simple catalyseur qui n'est ni modifié, ni absorbé, tout en accélérant la vitesse de la transformation. Au contraire, la culture nipponne a intégré une immense quantité d'éléments européens au cours de cette modernisation. Ces éléments venus du dehors ont panicipé largement à la constitution d'une nouvelle structure sociale qui a permis, cent vingt ans plus tard, de faire du Japon l'un des pays
1.Pour cette analyse historique,je m'appuie sur J. Mutel, Le Japon I, la fin du shôgunat et le Japon de Meiji 1853/1912, Hatier, 1970; S. Toyama. Meijiishin to gendai (La révolution de Meiji et aujourd'hui), Iwanami shinsho, 1968; T. Shibahara. Meijiishin (La révolution de Meiji), Iwanami koza, Sekai Rekishi, tome 21, 1971, pp.427-486.
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les plus industrialisés du monde. Nonobstant, la modernisation de ce pays n'est pas non plus une imitation aveugle de la culture occidentale. Elle est rendue possible justement par la dissociation entre la « modernité» et 1'« occidentalité », deux composantes de nature hétérogène que la civilisation européenne ellemême renferme en son sein. La spécificité de cette acculturation

volontaireréside dans la nature d'un « systèmeimmunitaire»
qui a joué un rôle à la fois intégrateur et protecteur en face des objets exogènes. Ce refus de considérer la modernisation comme simple imitation de l'Occident est sous-tendu par une rupture dans mon orientation avec la vision fonctionnaliste sur laquelle se basent la plupart des japonologies. La modernisation, ou plus généralement la transformation sociale, n'est pas un fait d'imitation. Il s'agit d'une construction et de reconstructions actives dans une situation conflictuelle. Peu de sociétés auront connu un changement aussi rapide au cours du siècle dernier que le Japon de Meiji. Plus rares encore seraient les peuples qui auront vécu cette métamorphose radicale de modernisation sans pour autant que la modernité et la tradition entrent en contradiction. On ne saurait comprendre deux aspects intimement liés, la rapidité et le caractère volontaire de ce métabolisme, sans dévoiler l'anatomie du système immunitaire de 1'« organisme nippon ». Les réflexions dans cet ouvrage débuteront par un examen des images que les Japonais se forgent des étrangers, afin de saisir comment les premiers se situent eux-mêmes par rappon à ces étrangers. L'exploration des images de ces derniers constituera ainsi le point de départ de toutes les discussions qui suivent. Une analyse des publicités télévisées dévoilera ensuite la place prépondérante que l'Occident occupe dans l'imaginaire nippon. Notre regard portera sur les caractéristiques des personnages employés ainsi que sur l'aspect linguistique. Le lecteur y découvrira notamment l'imponance de la beauté corporelle et faciale dans cet univers symbolique. Cet aspect esthétique sera examiné dans la partie suivante plus en détail avec une rétrospective historique. On s'efforcera ainsi de saisir la signification de la présence abondante des Occidentaux dans les mass media et les conséquences qui en découlent. Quelques aspects de la vision du monde chez les Japonais seront mis à nu à travers une analyse de la manière dont ces derniers catégorisent 20

et hiérarchisent les peuples étrangers et les Japonais eux-mêmes. À l'encontre de la croyance répandue en France, l'attitude de ces derniers à l'égard des Occidentaux s'avérera presque analogue, du moins dans l'apparence, à celle des minorités ethniques et des peuples opprimés, malgré une différence considérable de conditions historique et économique: désir de ressembler aux Blancs, sentiment d'infériorité vis-à-vis de ces derniers, etc. On pourrait appeler « Blancs d'honneur 1» ces Nippons soucieux de se ranger dans le monde blanc, à l'instar du statut offen à ceux-ci par le gouvernement sud-africain, dont une circulaire ministérielle déclare en 1961 que «leur rôle économique considéré, les Japonais, bien que de race jaune, bénéficieront des mêmes privilèges que ceux dont jouissent les Européens 2. » Cependant, à côté de cette adoption frappante des valeurs européennes, apparaîtra également une forme de résistance toujours vivante qui protège la culture japonaise et qui facilite en même temps l'anabolisme des éléments exogènes par un fIltrage de «japonisation ». Le processus d'intégration, active et dynamique, de l'Occident sera ainsi au centre de nos discussions dans la dernière panie. Ce système immunitaire sera analysé dans cet ouvrage sous deux aspects: d'une pan, le rappon réel et symbolique que les Japonais entretiennent avec le monde occidental, et d'autre pan la structure des relations interpersonnelles dans la société nipponne. Les études dans le domaine de l'acculturation ponent en général sur les peuples anciennement colonisés ou les catégories sociales subissant directement une discrimination, tels que les Noirs aux ÉtatsUnis, les Antillais, les Juifs, etc. L'intégration de la culture dominante est dans ce cas attribuée à la situation oppressionnelle. Elle est considérée avant tout comme la conséquence

1. T. Kozakaï, «Blanc d' honneur» Elude sur l'occidentalisation des Japonais, 1988, E.H.E.S.S. 2. J. Morikawa, « The Anatomy of Japan's South African Policy», in The Journal of Modern African Studies, Vol. 22, N°l, 1984, Cambridge University Press, p.I40. En vérité, l'histoire des mesures exceptionnelles accordées aux Japonais remonte en 1930 où les Japonais bénéficient déjà des privilèges que n'avaient pas les autres Asiatiques ou les autres peuples de

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de l'intériorisation des valeurs des oppresseurs 1. Cette explication est, du moins, incomplète en ce qui concerne le cas des Japonais qui, eux, n'ont jamais été colonisés ni n'ont subi une domination directe. Par ailleurs, la plupart de ces recherches concernent les situations d'interactions entre les acteurs sociaux dans une société où ils cohabitent et occupent l'un et l'autre une position minoritaire ou majoritaire 2.Or le nombre des étrangers dans l'archipel est extrêmement peu élevé: moins de 1 % et l'ensemble des résidents occidentaux ne représentent, encore aujourd'hui, que 0,06 % de la population nipponne 3. Par conséquent, les Occidentaux ne sont présents, dans cet archipel, presque exclusivement, qu'au niveau symbolique, et ce, essentiellement aujourd'hui par le truchement des mass media et notamment de la télévision. La prise en considération de ces caractéristiques du mode de contact est d'une imponance cruciale pour la compréhension de l'acculturation volontaire des Japonais en faveur d'un cenain nombre de valeurs européennes. L'absence de force coercitive a permis dans une cenaine mesure aux habitants de l'archipel de fIltrer et sélectionner « ce qui leur était nécessaire », ou de métamorphoser les objets étrangers en représentations familières. L'explication courante du processus d'acculturation, basée sur la notion de domination, sera ainsi remise en cause dans cet ouvrage. Il ne s'agit point d'une thèse réactionnaire ou révisionniste, mais le lecteur se convaincra du contraire, au fur et à mesure de la promenade intellectuelle à laquelleje l'invite. En ce qui concerne le second point, la spécificité des relations interpersonnelles au Japon, notre débat se focalisera sur la signification de la« groupalité »nipponne. Une société pourrait être caractérisée, entre autres, par le degré plus ou moins grand de la pression vers l'uniformité qui s'exerce sur ses membres. Les Japonais sont souvent décrits comme conformistes ou « groupistes ». Cette fameuse groupalité a fait l'objet de nombreuses critiques. La contestation semble émaner essentiellement de son
1. F. Fanon, Peau noire, Masques blancs, Éditions du Seuil, 1952. 2. Voir, par exemple, S. Abou, L'identité culturelle, Édition Anthropos, 1981 et M. Banton, Sociologie des relations raciales, Payot, 1971;

R. Bastide, « Acculturation», Encyclopœdia Universalis, 1989, tome 1,
pp.1l4-119. 3. Voir l'annexe 4 pour le détail. 22