Les Pygmées de la grande forêt

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Ajouté le 01 janvier 1992
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EAN13 9782296234574
Langue Français
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LES PYGMÉES DE LA GRANDE FORÊT

Du même

auteur

Les Danseurs de Dieu. La Mission Ogooué-Congo de la Sangha, Paris, Hachette, 1954. La Perse Millénaire, Paris, Arthaud, 1958.

chez les Pygmées

Merveilles de Venise. Connaissance du Monde, Paris, Société d'Editions géographiques et touristiques, 1960. Les Peuples de la Perse, Librairie Jules T allandier, Paris, 1981.

En collaboration: L'A venture humaine, Encyclopédie des sciences humaines, Grange batelière et Genève, Kister S.A., 1964. Le Guide des Connaissances, René Kister, 1972. 50/50, Paris, La et

Paris, Hachette-Littérature

Histoire des Mœurs, sous la direction de Jean Poirier, Tome III, Encyclopédie de la Pléiade, 1991, Editions Gallimard. Encyclopédie Philosophique UniverselleLes notions philosophiques; Les œuvres philosophiques; Les textes philosophiques; Pres. ses Universitaires de France, 1991.
1\ paraître: Le Congo, Edition Karthala, Paris, 1992.

Noël BALLIF

LES PYGMEES DE LA GRANDE FORET
A

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Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Remerciements

En 1946, avec des camarades scientifiques et cinéastes, j'ai pu organiser la Mission Ogooué-Congo du ministère de la France d'Outre-Mer, Mariu'S Moutet étant ministre. En 1975, le docteur Georges Jaeger m'a invité en République Centrafricaine pour continuer mes recherches. En 1982, le soutien de Jean Malaurie et de Jean Mazel m'a permis d'effectuer un nouveau voyage en République populaire du Congo. A Brazzaville, Jean-Baptiste Tati Loutard, ministre de la Culture des Arts et de la Recherche scientifique, Jean Diamouangana, Directeur génétal de la Recherche scientifique, et à Ouesso, Christophe Moukouéké, Commissaire politique de la Sangha, m'ont apporté leur appui. Qu'ils trouvent tous ici l'expression de ma gratitude.

Photos Noël BALLIF En couverture, Njaoué tresse une hotte de portage, la petite Ndoké dans les bras, 1946.

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L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-0964-4

L'ethnologue respecte l'histoire, mais il ne lui accorde pas une valeur privilégiée. Il la conçoit comme une recherche complémentaire de la sienne: l'une déploie l'éventail des sociétés humaines dans le temps, l'autre dans l'espace. Et la différence est moins grande encore qu'il ne semble, puisque l'historien s'efforce de restituer l'image des sociétés disparues telles qu'elles furent dans des instants qui, pour elles, correspondirent au présent; tandis que l'ethnographe fait de son mieux pour reconstruire les étapes historiques qui ont précédé dans le t~mps les. formes actuelles. Claude Lévi-Strauss, la Pensée Sauvage

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PREFACE

C'est à l'Institut d'Ethnologie, au troisième étage du Musée de l'Homme que j'ai eu le plaisir de faire la connaissance de Noël Ba11iE, en des temps très anciens qui ressemblent aujourd'hui à la préhistoire de l'anthropologie. Pour l'essentiel, les cours étaient assurés par les spécialistes des différents départements du Musée. Cette époque, en. 1945, allait voir se développer les diverses formations univ~rsitair~s de l'ethnologie avec le CNRS, l'ORSTOM et la création de plusieurs filières. Noël Ba11if n'a suivi aucune de ces voies professionnelles, en 1946, il a préféré organiser une expédition scientifique et cinématographique chez les Pygmées. Il nous offre aujourd'hui ses «Carnets de Route» (si « route» il y a dans la forêt) d'après les notes prises au cours de trois séjours: le premier, dès 1946, avec la Mission OgoouéCongo du Ministère de la France d'Outre-Mer chez les Pygmées de la Sangha, les Babenga du Moyen-Congo; le second, chez les Aka de la Lobaye, en République Centre Africaine, en 1975 ; enfin, le troisième chez les Aka du Congo, en 1982, dans la même région où il était venu plus de trente ans auparavant. Noël Ba11if a un mérite qui pourrait nous sembler banal - je veux dire normal: il connaît bien le terrain. A plusieurs reprises et en plusieurs endroits, il a été le compagnon de ces chasseurs collecteurs qui relèvent d'un genre de vie et d'un modèle culturel pré-néolithique. Si quelques voyageurs, ethnologues du dimanche, ont parfois été conviés à raconter 7

leurs aventures devant les médias, l'anthropologie ne s'accommode pas de ces instantanés qui atteignent seulement l'apparence des hommes et de leur environnement. Il existe des peintres «du dimanche» estimables mais il ne peut pas exister

d'ethnologues

«

de vacances» parce que l'approche de l'autre

par l'enquête anthropologique exige à la fois une qualification préalable et un investissement dans la durée. Cette double condition est réunie chez Noël Ballif qui est allé à plusieurs reprises sur le terrain. Ce chercheur ne présente pas ici les résultats d'un travail scientifique, mais il nous communique une sort de journal de bord de ses navigations à travers la forêt dense, dans cet univers où la pluie et les tornades ont été ses fidèles compagnes. Il note les humbles péripéties de ses traversées et les détails de la vie quotidienne dans les campements précaires où se conjuguent misère matérielle et richesse sociale. C'est la simplicité de ces notations et leur sincérité qui en font le prix.
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Les Pygmées sont certainement l'un des peuples les plus attachants de l'Afrique Noire, l'un des moins connus et l'un des plus menacés dans son genre de vie et dans sa personnalité culturelle. Nous ne sommes peut-être pas là dans le

domaine véritable de 1.'Afrique « Noire ». Certes, les Pygmées'
se rattachent à la grande souche négroïde formée au sud de l'Himalaya pendant la quatrième glaciation du quaternaire et qui s'est subdivisée en trois grands ensembles: Noirs Océaniens, Noirs Africains et Pygmoïdes. Au temps qui n'est pas très ancien où des généticiens (et non des anthropologues) n'avaient pas encore imaginé - c'est le mot juste - la non pertinence du concept de race, en 1968, le Dr Henri V. Vallois dans la synthèse d'anthropologie physique écrite pour le traité d'Ethnologie Générale de l'Encyclopédie de la Pléiade, les distinguait nettement des grands Noirs Africains. Avec les Bochiman, les groupes pygmées sont les plus anciens habitants du continent africain et puisqu'il ne reste plus de descendants des peuples de la préhistoire, de l'Homo Habilis à l'Homo Sapiens, ils peuvent être considérés, par un léger abus de langage, comme «autochtones ». Les Noirs « vrais », très tard venus en Afrique par la cor~e Nord-Est du continent, ont repoussé devant eux leurs prédécesseurs, le contact étant attesté par de rares métissages ponc-

8

ruels, par des traditions concordantes, des contes et des mythes, depuis. l'Egypte jusqu'à la forêt. Ce contact a été le grand problème de l'histoire pygmée et il le demeure aujourd'hui. Le témoignage de Noël Ballif nous aide à mieux comprendre la situation actuelle de ces autochtones refoulés dans un dernier refuge devenu menacé de tous côtés.
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A travers l'histoire, ces quelques dizaines de Pygmées ont toujours éveillé l'intérêt, un intérêt fondé sur l'exotique et l'anecdotique: ils représentent en quelque sorte dans l'espèce humaine, le comble de l'étrange. Aujourd'hui, l'intérêt qu'ils méritent a d'autres fondements. Les Pygmées sont fragilisés dans leur existence physique et culturelle. Plusieurs' dangers les menacent dont la source est la même: une aliénation née des pressions des nouveaux pouvoirs et des nouvelles dominations, pouvoirs des autorités politiques et administratives, domination informelle mais réelle des populations noires. Cela dans le contexte de la disparition rapide de leur cadre de vie traditionnel. /1 ne s'agit pas, heureusement, de génocide (à la différence de celui dont les groupes bochiman ont souffert, au point de frôler l'extinction), il s'agit de démocide et d'ethnocide. Démocide, d'une part parce que la pression multi-séculaire des Noirs tend à refouler les chasseurs collecteurs de leur terrain de cueillette et de chasse, d'autre part parce que les autorités administratives, dans leur entreprise de modernisation et de mise en valeur du pays, restreignent de plus en plus la liberté de mouvement des Pygmées, et agissent en faveur de la sédentarisation et de la concentration vers des agglomérations souvent pluri-ethniques. Ethnocide, parce qu'à l'évidence, les modes .de vie, les structures sociales et les systèmes de valeur ne cessent de s'éroder; les traditions se perdent, de nombreux rituels ne sont plus pratiqués, les symboliques sont oubliées. Les deux dynamiques œU,vrent dans le même sens, celui d'une dépersonnalisation et d'une désocialisation. Le temps où un certain équilibre avait été trouvé entre l'individu et le groupe, l'homme et son milieu, la culture et la nature, semble déjà lointain. Les lignées itinérantes avaient réalisé une symbiose avec la forêt dangereuse, mais nourricière; les rituels pérennisaient la protection accordée par les puissances telluriennes; une rigoureuse exogamie de lignage, alliée à une sexualité assez.

9

libre, préservait de la consanguinité; la survie était fondée sur l'entraide et le partage; Jes Pygmées avaient triomphé d'un milieu difficile, non pas en la contraignant mais en faisant corps avec lui. Aujourd'hui, tout est différent. L 'hétéroculture confronte tradition et changement dans une opposition qui pour le moment est déstructurante. Même si les piles électriques, dans ce milieu à forte hygromètrie, sont vite épuisées, des transistors font parler le monde extérieur jusque dans J'intimité des campements (les émissions en langue vernaculaire sont souvent comprises, mais à elles seules, les musiques nouvelles diffusent des messages au deJà de la parole). Tout ce mouvement fait de forces antagonistes apparaît comme irréversible, mal's les Pygmées ont sans doute, eux aussi, «droit» au développement. Tout dépend de ce que l'on entend par là. Il ne s'agit pas d'imaginer on ne sait quelles réserves intouchables, musées vivants d'un passé révolu. Mais on pourrait permettre à ces peuples marginalisés de changer sans se «dénaturer », dans une certaine cohérence avec leurs propres valeurs et, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui, de coopérer eux-mêmes à la construction de leur propre devenir. Jean POIRIER

10

LES PYGMÉES FABLE OU RÉALITÉ?

Voici plus de quatre millénaires, les Pygmées étaient connus des Anciens. Une lettre du pharaon Pépi II ou Neferkaré remercie Herkhouf, prince d'Eléphantine et chef d'une expédition en Afrique Centrale, qui lui annonce son retour du
« Pays des arbres ». Herkhouf répond à son souverain qu'il lui apporte « un nain qui danse le dieu». Le texte de cette

missive (1) sera gravé sur son tombeau, c'est la seule lettre royale de l'Ancien Empire qui nous soit parvenue dans sa totalité. Dans l'Iliade (2), Homère compare les combats qui opposent les Grecs et les Troyens à ceux des Pygmées contre les grues: « Elles vont porter le massacre et le trépas, et leur offrir à l'aube un combat sans merci ». Cinq siècles plus tard, Hérodote rapporte l'aventure des jeunes Nasamons, nomades libyens du Sud de la Grançle Syrte, qui se dirigent vers des régions inconnues. Ils sont faits prisonniers par des petits hommes qui les surprennent et les entraînent « dans une ville où tous les habitants avaient la peau noire et la même taille que leurs ravisseurs. Un grand fleuve

(1) Voir chapitre V, p.66. (2) lliade III, 3-7. Il

coulait le long de cette ville, du couchant au levant où l'on apercevait des crocodiles» (3). Au IVe siècle avant J.C., dans son Histoire des Animaux, Aristote précise: «Des champs de la Scythie, les grues émigrent dans les marais de la Haute Egypte d'où sort le Nil. C'est là qu'habitent les Pygmées. Ce n'est pas une fable mais une réalité qu'il existe une petite race d'hommes et de chevaux. Quant à leur genre de vie, ils demeurent dans les caver-

nes

»

(4). Ces marais de la Haute-Egypte sont sans doute ceux

du Bahr-el-Ghazal mais est-il possible d'y voir des chevaux nains et des troglodytes? De toute façon, avec Aristote, l'espace mythique d'Homère cède la place à un univers plus réel. 1'rois siècles plus tard, Strabon se range à l'avis du philosophe et dans sa Géographie, il situe les Pygmées parmi les Ethiopiens (ainsi appelait-on les Africains), autour du bord méridional de la Terre. Employé pour la première fois par Homère, le mot grec

Pugmaios deviendra en latin Pygmaeus signifiant

«

haut d'une

coudée». Pour Ovide et Juvénal, les Pygmées sont des êtres de légende, par contre, Pline l'Ancien, dans son Histoire Naturelle en fait soit les ennemis, soit les compagnons des grues.' A la même époque, le géographe Pomponius Mela pense qu'ils ont disparu tandis que d'autres auteurs les placent déjà dans le domaine de 'la fable. Les peuples de l'Antiquité étaient donc informés de l'existence des Pygmées. Non seulement, ils sont cités dans plusieurs ouvrages mais ils figurent dans de nombreuses œuvres d'art. En Egypte, on les découvre sur un bas-relief parmi des prisonniers éthiopiens et libyens"; des statuettes et les petits personnages d'un jouet ingénieux les représentent en train de danser. En Grèce, leurs silhouettes caractéristiques sont tracées sur les vases aux dessins noirs et rouges comme sur des poteries de Cyrénaïque, de Campanie et d'Etrurie. A Rome enfin, ils sont sculptés aux prises avec des hippopotames sur le socle de la statue du Nil et ils sont peints sur les fresques d'une maison à Pompéi. En Occident, l'imagination populaire peuple les forêts de

(3) Enquêtes, II, 33. (4) Histoire des Animaux,

VIII, 14.

lutins, elfes en Scandinavie, korrigans en Bretagne, kobolds en Allemagne. Chacun peut rencontrer ces petits êtres mystérieux, bons ou mauvais génies à la faveur de la nuit. Les savants ne veulent pas y croire et ils ne croient pas davantage aux Pygmées bien qu'ils puissent les observer dans les enluminures des « bestiaires» comme sur un chapiteau de la nef de la cathédrale d'Autun et sur le tymp(l,n du portail central du narthex de la basilique de la Madeleine, à Vézelay. Au XIIIe siècle, Albert le Grand les confond avec les singes. A la Renaissance, un des plus fameux savants d'Italie, JulesCésar Scaliger et Gérard-Joseph V ossius, esprit éclairé qui rayonne en Allemagne au XVIIe siècle, relèguent les Pygmées dans la mythologie. C'est également l'opinion de Dom Augustin Calmet, bénédictin, cependant bien informé. En 1699, un anatomiste anglais, Edward Tyson, publie un traité sur « l'anatomie d'un Pygmée comparée à celle d'un singe, d'un gorille et d'un homme ». Ses observations effectuées sur des squelettes envoyés d'Afrique lui permettent de conclure que celui attribué à un Pygmée, est celui d'un singe et d'affirmer que les Pygmées n'existent pas. Tyson ne s'était pas trompé: le squelette examiné était celui d'un chimpanzé comme cela a été vérifié plus tard... Pourtant, en 1589, Andrew Battel, un marin anglais prisonnier des Portugais en Angola dix-huit ans durant, mentionne l'existence de petits hommes appelés Matimbas ; son témoignage n'est pas pris en considération. Il en sera de même de celui d'un voyageur cité par l'historien hollandais Olfert Dapper sur les Mimas ou Bakké-Bakké (5). Buffon lui-même, dans son Histoire Naturelle des oiseaux, confond les Pygmées avec des singes. Le père jésuite François-Xavier doeFeller son contemporain leur réserve dans son dictionnaire historique la place qu'on leur a faite jusqu'alors: « Pygmées, peuple de Libye célèbre dans la Fable, n'avaient qu'une coudée de hauteur. Leur vie était de huit ans, les femmes engendraient à cinq et cachaient leurs enfants dans des trous de peur que les grues avec lesquelles cette nation était toujours en guerre ne vins-

sent les enlever... » A son avis, les Pygmées n'ont jamais existé.
Même au début du XIXe siècle, Conrad Malte-Brun réfute les auteurs grecs et latins: pour cet éminent géographe, les

(5) Description de J'Afrique, édition néerlandaise 1668, édition française 1686. 13

Pygmées d'Aristote et de Pline ne sont que des êtres de légende... Il y a plus d'un siècle à peine, l'exploration de l'Afrique Centrale s'achève et les Pygmées qui vivent dans les forêts les plus inaccessibles, demeurent toujours une énigme. En 1865, Paul du Chaillu découvre les Obongo au sud de la boucle de l'Ogooué, entre Mouila et Mbigou au Gabon. Après cet explorateur américain qui avait déjà trouvé les gorilles, le naturaliste allemand Georg Schweinfurth remonte le Nil, traverse les marais du Bahr-el-Ghazal, parvient en 1870 sur les rives de l'Vele chez les Mangbetu, où il rencontre les Akka. En Europe, les anthropologues qui jusqu'alors avaient nié leur existence sont confondus et l'un d'eux Armand de Qua-

rrefages déclare:

«

On le voit, malgré leur petite taille, leurs

bras relativement longs, leur gros ventre, et leurs jambes courtes, les Akka sont bien de véritables hommes, et ceux qui avaient cru trouver en eux des demi-singes doivent être aujourd'hui pleinement désabusés» (6). Au cours des décennies suivantes, parcourant les régions équatoriales de l'Afrique, des explorateurs retrouvent d'autres Pygmées: Crampel, Ch aillé-Long, Stanley... Ce sont ensuite des missionnaires et des médecins, des militaires et des administrateurs. Au Gabon, Mgr Le Roy qui devait les étudier, rapporte de la bouche de Pierre Savorgnan de Brazza, sa première entrevu"e avec ces petits hommes alors qu'il était l'hôte d'une ethnie de gr3.nds Noirs des bords de la Likouala, un
affluent du Congo:
«

Quels sont ces gens-là? demanda-t-il _

Comment, tU ne les connais pas? Ce sont ceux qui ont inventé le feu... ». Vers 1910, Georges Bruel et le Dr Régnault observent les Babenga, Pygmées du bassin de la Sangha. Après la Première Guerre mondiale qui interrompt les recherches, dès 1929, le Père Schebesta mène des enquêtes chez les Bambuti de l'Ituri, au Congo belge. Dans les forêts qui s'étendent de la côte atlantique jusqu'aux Grands Lacs, les Pygmées sont devenus un sujet d'études, mais aucune expédition n'est parvenue à vivre dans un campement. Au lendemain du second conflit mondial, c'est ce qu'il faut organiser: réunir des spécialistes scientifiques, des techniciens du cinéma et des enregistrements sonores, trouver les moyens d'action nécessaires pour réaliser ce projet.
(6) A. de QUATREFAGES, les Pygmées, Baillièrc., Paris, 1887, p. 268.

14

PREMIÈRE

PARTIE

LA MISSION OGOOUÉ-CONGO, 1946 CHEZ LES PYGMÉES DE LA SANGHA

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Situation

des Aka et des Baka dans la région de la Sangha

CHAPITRE

l

PARTIR... PROMESSE DE VIVANT

En novembre 1945, je m'inscris à l'Institut d'Ethnologie de l'Université de Paris et la plupart des cours ont lieu au Musée de l'Homme. Je vais souvent au Palais de Chaillot dont les deux ailes s'ouvrent sur les jardins qui descendent jusqu'au bord de la Seine, la Tour Eiffel, les toits et les clochers de la rive gauche. Avec une quinzaine de camarades (les étudiants en ethnologie sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux), je suis les cours du pr Marcel Griaule, du pasteur Maurice Leenhardt et du Dr Jacques Millot, d'André Leroi-Gourhan et de Michel Leiris. L'enseignement comporte des leçons d'ethnographie et d'ethnologie, de technologie, de géologie et de préhistoire, d'anatomie, de physiologie et de pathologie comparée. Marcel Griaule (1) enseigne à la Sorbonne. Dès 1928, il est en Abyssinie où il demeure plusieurs mois. De retour en France, il organise la Mission Dakar-Djibouti (mai 1931février 1933), traversée de l'Afrique d'Ouest en Est qu'il conduit avec succès. Le visage ouvert sous un front dégagé, le
(1) 1898-1956.

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pc Griaule est séduisant et son prestige m'impressionne. Il nous transmet son expérience acquise sur le terrain et plus particulièrement chez les Dogon de la falaise de Bandiagara, au Soudan, le Mali d'aujourd'hui. J'entends encore sa voix ch aleureuse :
« Qu'est-ce que l'ethnographie? Il ne s'agit plus de donner quelque pâture aux sociologues mais il s'agit d'établir les archives totales de l'humanité, d'observer des êtres vivants. Cette étude ne peut être qu'un coup de sonde en vue de recherches futures plus étendues. Qu'est-ce que l'ethnographie? C'est histoire de l'actuel». l'

Et il poursuit, condescendantes:

avec

parfois

quelques

intonations

« L'ethnographe doit savoir utiliser toutes les disciplines. Il doit étudier les mœurs, les techniques, les religions, les lois, les langues... c'est-à-dire toutes les activités humaines qu'elles soient d'ordre matériel ou culturel C..). Il doit savoir s'arrêter longuement, avec curiosité et discernement, partout où il

y a des hommes.

»

Outre ses qualités d'organisateur et de chercheur, Marcel Griaule est un moraliste; la rigueur de son idéal religieux lui ferme la voie de l'introspection. Devant ses élèves, il insiste sur la nécessité du travail en équipe. Si le pc Griaule nous entraîne en Afrique, le pasteur Maurice Leenhardt (2) nous invite à découvrir l'Océanie. Il a séjourné près de 20 ans aux îles Loyauté et en NouvelleCalédonie; il nous fait entrevoir la vie quotidienne des Canaques dont il connaît les contes, les mythes et les croyances. Si l'ethnologie est la «science des peu pies», c'est aussi la « science des sciences» qui comprend l'ethnobotanique, l'ethnozoologie, l'ethnologie juridique et l'ethnologie religieuse, différenciation devenue classique. Par ailleurs, si l'ethnographe s'attache à décrire des techniques et des mœurs, l'ethnologue ira plus loin avec l'étude des manifestations culturelles et religieuses. L'austérité du pasteur Leenhardt m'en impose autant que sa stature, sa grande barbe et la puissance de son dis-

(2) 1878-1954.

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cours: le pasteur Leenhardt n'est-il pas Moïse prêt à me faire traverser la Mer Rouge et le désert du Sinaï? L'enseignement du Dr Jacques Millot (3) est différent: son cours de physiologie et de pathologie comparées des races humaines est une suite de diagnostics rigoureux. Patiemment, il nous fait découvrir le corps de l'homme, son fonctionnem~nt et ses maladies chez les populations du globe, que ce soit la détermination des groupes sanguins et leur répartition, la croissance et la puberté ou encore l' œil et la vision. Réservé mais affable, le Dr Millot suscite notre curiosité: son discours est clair, il nous autorise à lui poser des questions et cet enseignement devait me rendre attentif à la santé de ceux que je rencontrerai. La précision est une des qualités d'André LeroiGourhan (4). Ses leçons de technologie contiennent l'essentiel de ses futurs ouvrages, Evolution et techniques: l L'homme et la matière, II Milieu et techniques (5) : les techniques générales comme le feu ou les techniques spéciales comme la vannerie n'ont pas de secrets pour lui. Ce sont ensuite les industries d'acquisition, de consommation et de production. En 1946, Leroi-Gourhan est le plus jeune de nos professeurs. Lorsqu'il dirige nos travaux pratiques d'ethnographie, il arrive l' œil vif, les cheveux en brosse et le geste décidé, suivi d'un appariteur qui distribue à l'un une corbeille,. à l'autre une poterie, une hache ou une flèche qu'il nous demande de décrire et de dessiner. Au cours de cette année universitaire, nous devons choisir le continent où nous poursuivrons nos recherches. Les souvenirs de mon père et un séjour à Madagascar dirigent mon choix sur l'Afrique, ce qui me fait rencontrer la personnalité la plus attachante du Musée de l'Homme: Michel Leiris. Si l'auteur de l'Afrique fantôme (6) nous invite à découvrir les Peuls, ces pasteurs du Sahel qu'il avait parcouru et les chasseurs-cueilleurs, les Bochiman du désert du Kalahari

(3) 1897-1980. Le Dr J. Millot sera le troisième directeur de l'Homme après le Dr Paul Rivet et Henri Vallois. (4) 1911-1986. (5) 1949-1950, (6) Gallimard, Albin-Michel, Paris, 1934. Paris.

du Musée

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ou les Pygmées de la forêt équatoriale, le journal de la Mission Dakar-Djibouti n'est pas un récit de voyage. Dans ce
«

journal intime», Michel Leiris se confronte à une nouvelle

discipline scientifique, l'ethnographie et à une patiente introspection psychanalytique à laquelle il se livre pour mieux se connaître. Il explique cette dérnarche dans la préface de cet ouvrage réédité en 1950, et en 19£1 :
« Passant d'une activité presque exclusivement littéraire à la pratique de l'ethnographie, j'entendais rompre avec les habitudes intellectuelles qui avaient été les miennes jusqu'alors et, au contact d'hommes d'autre culture que moi et d'autre race, abattre les cloisons entre lesquelles j'étouffais et élargir jusqu'à une mesure vraiment humaine mon horizon. Ainsi conçue, l'ethnographie ne pouvait que me décevoir: une sê'ience humaine reste une science et l'observation détachée ne saurait, à elle seule, amener le contact; peut-être, par définition, implique-t-elle même le contraire, l'attitude d'esprit propre à l'observateur étant une objectivité impartiale ennemie de toute effusion» p. 8.

Quelques lignes plus loin, Michel Leiris souligne qu'il lui fallut deux autres voyages (l'un en Côte d'Ivoire pour l'étude de problèmes de main d' œuvre, l'autre aux Antilles dans le cadre du centenaire de la Révolution de 1848 et de l'abolition de l'esclavage) :
« Pour découvrir qu'il n'y a pas d'ethnographie ni d'exotisme qui tiennent devant la gravité des questions posées, sur le plan social, par l'aménagement du monde moderne et que, si le contact entre hommes nés sous des climats très différents n'est pas un mythe, c'est dans l'exacte mesure où il peut se réaliser par le travail en commun contre ceux qui, dans la société capitaliste de notre XXe siècle, sont les représentants de l'ancien esclavagisme» ibid.

Dès 1927, André Gide écrivait .déjà:

«

Moins le blanc est

intelligent, plus le noir lui paraît bête» (7) avant de confier ses craintes devant les exactions de l'adminis}:ration coloniale:
«Je ne pouvais prévoir que ces questions sociales angoissantes, que je ne faisais qu'entrevoir, de nos rapports avec
(7) Voyage au Congo, Gallimard, 1927, p. 21.

20

les indigènes, m ' occuperaient bientôt jusqu'à devenir le princi pal intérêt de mon voyage, et que je trouverais dans leur étude ma raison d'être dans ce pays» pp. 24-25.

Michel Leiris va plus loin et il précise sa pensée dans cette

même préface: à la place

«

d'une mentalité primitive dont il

éprouvait la nostalgie », il veut « une solidarité effective avec des hommes qui ont une claire conscience de ce qu'il y a d'inacceptable dans leur situation et mettent en œuvre pour y remédier les moyens les plus positifs» p. 9. Le 17 octobre 1941, à la suite d'une dénonciation, le gouvernement de Vichy avait interdit le témoignage de ces échanges entre un occidental et des Africains: j'Afrique fantôme est mise au pilon. Quelques exemplaires furent présèrvés par l'éditeur; il s'en trouvait à la bibliothèque du Musée de l'Homme, j'en fais mon profit et je vais bientôt retourner en Afrique avec les vœux de Michel Leiris. La mission Dakar-Djibouti me donne une idée. Pourquoi ne pas organiser des expéditions pluridisciplinaires d'étudiants et de techniciens. Les circonstances allaient être favorables; durant ce même hiver 1945-1946, secrétaire général du groupe Louis Liotard (8), le groupe des Jeunes du Club des Explorateurs, j'ai la responsabilité de coordonner plusieurs projets d'expéditions. Dans l'euphorie de la paix retrouvée, avec le concours des pouvoirs publics sans pour autant enlever de subventions, les uns se préparent à partir pour l'Afrique du Nord, le Hoggar et l'Afrique occidentale, d'autres pour le Spitzberg. Nous obtenons l'appui de Paul-Emile Victor, le soutien du Général de Lattre, de Frédéric Joliot-Curie et de Charles TilIon. Achille Urbain, directeur du Muséum national d'histoire naturelle, me reçoit et me donne une lettre pour le Ministère de la France d'Outre-Mer. L'attitude de Paul Rivet (9) fondateur et directeur du Musée de l'Homme est différente. Comme sa porte est fermée aux étudiants, je lui téléphone au nom de mes camarades, il me répond d'une voix courroucée: « Pour le moment, passez d'abord vos examens ». Ce langage n'est pas celui d'André Schaeffner (10) : le créateur du département d'Ethnologie musicale m'invite à le rencontrer. Il a participé
(8) Membre du Club des Explorateurs, au Tibet en 1940. (9) 1876-1958. (10) 1895-1980. Louis Liotard était assa;;siné

21

à la Mission Dakar-Djibouti et je lui explique les buts de notre projet. Son ironie cache une subtile sensibilité; la meilleure preuve de sa compréhension se manifeste lorsqu'il autorise Gilbert Rouget son assistant, à s'absenter plusieurs mois. Quant à Raoul HartWeg, professeur de travaux pratiques d'anthropologie physique, il est d'accord pOUf. m'accompagner. Je leur propose d'aller chez les Pygmées et nous invitons André LeroiGourhan. Ses obligations l'en empêcheront, mais à cette époque, je rencontre Jean Rouch dans les couloirs du Musée. Ayant appris que je pourrais obtenir des facilités de transport vers Brazzaville, il me demande de l'emmener à Gao. Rouch écrira plus tard:
«J'ai appris que trois architectes s'apprêtaient à partir pour le Niger: ils nous dirigèrent sur le groupe Liotard, qui comprenait alors tous les jeunes gens en mal d'aventure, sous l'égide de Noël Ballif, à jamais convaincu que tout est possible. Ballif nous dit simplement: Niger". - Vous vous appellerez "Expédition Et, la semaine suivante, il nous avertit que le Ministère de l'Air avait accordé quatre avions spéciaux au groupe Liotard» (11).

J'ai choisi le Moyen-Congo, ce territoire de l'Union Française, pour obtenir des pouvoirs publics des moyens d'action importants. J'ai l'intention d'inviter des cinéastes et des techniciens afin d'assurer des prises de vues et des enregistrements sonores, complément des recherches scientifiques ce qui, juste après la guerre, est une innovation. Deux élèves de l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, Jacques Dupont et Edmond Séchan, sont prêts à partir. De son côté, Gilbert Rouger persuade André Didier, chef de travaux pratiques au Laboratoire de téléphonovision du Conservatoire National des Arts et Métiers, de se joindre à nous. Un photographe, Pierre Dominique Gaisseau, un peintre, Pierre Lods, deux arcl)éologues, Francis Mazière et Erik Hinsch, un "géologue, Guy de Beauchène, complètent cette équipe. Quelques jours avant notre départ, Didier présente Dupont à André Lemaire et à Jacques Schiltz, directeurs de la Société d'Applications Cinématographiques, ils consentent à nous donner des caméras et de la
(11) Au fil des Fleuves, p. 283. Sélection du Reader's Digest, S.A., 1972,

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pellicule, des disques vierges pour effectuer les enregistrements et ils prennent en charge les frais de laboratoire. Après des mois de sollicitations, nous avons rassemblé les concours nécessaires à la mise en route de notre projet, il prend le caractère d'une mission nationale: la Mission Ogooué-Congo (12). Partis de Paris le 17 juillet 1946, une semaine plus tard nous sommes au Congo. Trois Junkers 52, ces appareils de la Luftwaffe qui désormais portent de grosses cocardes tricolores, ont fait escale à Alger, Aoulef, Gao, Lagos et Pointe-Noire. A Gao, j'ai quitté Laurenti et Rouch; le premier et ses camarades vont effectuer une enquête intensive sur l'habitat traditionnel au Soudan, le second ira descendre le Niger des ~ sources jusqu'à la mer. Arrivés à Brazzaville, il nous faut poursuivre d'autres démarches. Le Secrétaire général du gouvernement de l'Afrique équatoriale, Monsieur Soucadaux, décide de nous faciliter la tâche: un an après l'armistice, le ministère avait annoncé une mission scientifique et cinématographique, la colonie s'attendait à voir débarquer professeurs et techniciens. Or nous sommes jeunes, l'âge moyen de notre équipe ne dépasse pas 25 ans, et nous sommes nombreux, une expédition de douze membres est exceptionnelle. Au lendemain de la guerre, les restrictions durent encore. L'armée nous équipe: vêtements, matériel de cuisine, tentes, lits de camps, moustiquaires et couvertures. L'intendance nous procure des vivres: sel, sucre, huile, riz, thé, café et quelques bouteilles de brandy. Le Service de Santé nous fournit une pharmacie de campagne destinée à notre usage comme à ceux que nous rencontrerons en chemin. Il reste à trouver des véhicules. Au garage administratif, les deux camions promis et une camionnette légère (ou pickup) doivent être révisés. A cette époque, la plupart des engins

automobiles

«

made in USA» sont les seuls qui résistent aux

mauvaises pistes d~ la brousse et de la forêt. Didier va voir les mécaniciens, patience... Didier et Séchan sont allés se renseigner à la Direction des Services météorologiques: au sud

(12) Mission scientifique du Ministère de la France d'Outre-Mer du Gouvernemenr Provisoire de la République Française, Marius Mourer étant ministre.

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de l'équateur, le ciel restera couvert jusqu'en octobre, il est donc inutile de compter sur des conditions atmosphériques convenables pour les prises de vues avant la saison des pluies. Nous décidons d'aller à Ouesso, une fois notre travail chez les Pygmées terminé, nous irons descendre les rapides de l'Ogooué, au Gabon. De son côté, l'équipe des archéologues établit son programme: des fouilles dans la région de Mayama puis une prospection intensive des vallées du Niari et de la Nyanga. Nous approchons du but que nous nous sommes fixé, mais quand trouverons nous la trace des Pygmées?

La prononciation des mots empruntés aux langues autochtones correspond à la convention de l'Institut Africain International: le u se prononce ou, le e é, le w comme dans nouer, le g est semblable à celui de gare, le s à celui de sale. Les noms propres; ceux de lieux et d'ethnies, ont été orthographiés selon la coutume. Enfin, dans les titres et les citations, l'orthographe des auteurs a été respectée.

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