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Mourir pour la Corée

De
319 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 128
EAN13 : 9782296329751
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MOURIR POUR LA COREE

Jacques Chastan missionnaire apostolique du diocèse de Digne

Dans la même série: Francis AUDIAU, Souvenirs d'Asie Malaisie). Vie d'un prêtre français missionnaire, au xxe siècle.

(Inde-

Couverture:

l'ancien costume de deuil coréen que l'on devait porter en

dehors de chez soi. C'est sous ce costume que les missionnaires voyageaient au temps des persécutions. La personne en deuil ne devait parler à personne, et on ne devait pas lui adresser la parole. Photo: Ch. Simonnet. APMEP 0167

@ L'Harmattan, ISBN:

1996 2-7384-4832-1

Françoise Fauconnet- Buzelin

Mourir pour la Corée
Jacques Chastan
missionnaire apostolique du diocèse de Digne

L'Harmattan L 'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVERTISSEMENT

Comme la plupart des gens de son temps, le père Chastan ne fait pas une fixation sur l'orthographe, d'autant qu'il lui arrive d'écrire dans des situations inconfortables. Par souci d'authenticité, j'ai choisi de reproduire les extraits des courriers du père et de ses confrères tels qu'ils ont été écrits, c'est-à-dire, aussi, avec leurs imperfections et leurs fautes d'orthographe. Je remercie l'éditeur pour avoir surmonté ses réticences à cet égard, et j'assume ce parti pris.

Françoise Fauconnet-Buzelin

Al' Eglise de Digne A Cécile Kim Keum Sil Yoon mon premier sourire de Corée.

PREFACE de l'Evêque de Digne

Allez donc: de toutes les nations, faites des disciples les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps Mt. 28, 19-20

Lorsqu'on est à Marcoux, tout près de Digne, dans la petite église romane du village entouré de sommets, on est impressionné à la pensée qu'un petit garçon, un jeune homme a un jour entendu proclamer cette parole de Jésus et quelques autres encore et les a reçues comme lui étant adressées, au point de décider de rejoindre un institut missionnaire pour partir au loin! Il Y aura bientôt 200 ans! Pas de reportages télévisuels pour flatter le goût du voyage! Seulement la Parole de Dieu! L'urgence de la Mission ... Donner sa vie pour annoncer le Christ. C'est dans ce mystère du chemin humain et spirituel du bas-alpin Jacques Chastan, que nous introduit avec compétence et conviction, Françoise Fauconnet-Buzelin. Au fil des pages la rigueur historique n'empêche pas de laisser transparaître l'admiration, l'affection pour cet homme que ses origines humaines ne prédisposaient pas particulièrement à un tel destin.

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Nous vivons aujourd'hui une période où l'échange entre les cultures, entre les Églises est une réalité stimulante. Mais nous connaissons aussi les tentations étonnantes et sans issue du repli sur soi ou de la peur de l'autre. Aussi nous est-il bon de réaliser que la catholicité de l'Église nous invite a dépasser les frontières de nos particularismes pour entrer dans l'aventure de la rencontre qui, si elle ne se passe pas sans risque, est porteuse de plénitude. Cette expérience prend forme toujours pour certains en allant vivre ailleurs, pour tous désormais en accueillant celui qui vient d'ailleurs. Ce fut pour moi un grand enrichissement de découvrir la personnalité de Jacques Chastan. Je souhaite qu'il en soit ainsi pour vous qui ouvrez ce livre. Plus encore je souhaite que notre Église diocésaine de Digne rende grâce au Seigneur pour son fils Jacques et reçoive à sa prière l'appel à avoir un cœur universel, à la dimension de Celui qui a donné sa vie pour tous et qui est son Maître et son Seigneur. Juillet 1996

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+Georges PONTIER Évêque de Digne

6

PREFACE de l'Archevêque de Séoul

Je me réjouis du travail qu'a entrepris Madame Fauconnet-Buzelin pour tirer de l'oubli saint Jacques Chastan, l'un des premiers missionnaires français à avoir donné ses forces, son amour et sa vie pour les Coréens, et je la remercie de tout cœur d'avoir fait revivre devant nos yeux celui qu'elle appelle "un héros méconnu". En écrivant une recommandation pour ce livre, je suis aussi très heureux d'ajouter une arche au pont inachevé qui relie la France et la Corée. Nos deux pays restent fort éloignés l'un de l'autre et mutuellement méconnus, mais je me demande souvent ce que serait la Corée de 1996, où seraient les millions de catholiques coréens d'aujourd'hui et ce que je serais moi-même sans le Père Chastan et ses confrères, qui se sont sacrifiés pour nous réunir dans une foi commune dans le Dieu révélé par Jésus-Christ. L'Eglise de Corée a vu le jour à une période bien sombre de notre histoire. Mais en même temps que le sang versé par de nombreux martyrs alimentait la croissance de la jeune Eglise de Corée, une heureuse modernisation commençait à voir le jour en ce pays. Et par modernisation, j'entends une profonde révolution qui, entre autres choses, prônait l'égalité de la femme dans une société essentiellement "machiste", l'importance de la raison dans un pays où le "sentiment" faisait loi, l'amour des petits, des malades et des ignorants dans la nation où "la loi du plus fort était toujours la meilleure". Sans doute, et l'auteur le souligne bien, un embryon de chrétienté était apparu, s'était maintenu et avait grandi en Corée dès avant l'arrivée des missionnaires européens et même avant l'arrivée de deux missionnaires chinois, et cela malgré bien des épreuves. Mais ce sont bien des 7

Coréens qui ont supplié le pape d'envoyer des missionnaires européens pour partager "les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses", la vie et la mort de leurs concitoyens. Je remercie les missionnaires qui, comme Jacques Chastan, ont accepté de quitter "parents, amis, famille, patrie", à l'exemple d'Abraham, pour venir vivre notre vie, souffrir nos peines, se réjouir de nos joies et affermir les fondations de l'Eglise de Corée, en conformité avec le commandement que Jésus a donné à ses apôtres. Si le Père Chastan s'est lui-même considéré comme un "original", la vérité est qu'il s'est placé tout à fait consciemment dans des circonstances qui l'ont conduit à donner sa vie pour Dieu et pour la Corée. Il a trouvé sa place dans l'histoire de la nation coréenne, dans l'histoire socio-politique, culturelle, morale et religieuse de ce pays, et dans l'histoire de l'Eglise. Il est devenu pour nous tous un miroir pour son Eglise originelle de Digne, pour l'Eglise de France et pour l'Eglise universelle. Je souhaite vivement que beaucoup de Français lisent ce livre et y découvrent un "saint humain, concret et précis", avec ses petits côtés humains bien sûr, mais surtout avec sa grandeur chrétienne et sacerdotale. En la fête de saint Jacques Chastan et des 102 autres saints martyrs de Corée. 20 septembre 1996

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+ Stephen Cardinal Kim Archevêque de Séoul

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INTRODUCTION
L'Eglise dans laquelle naît Jacques Chastan le 13 vendémiaire an XII est une Eglise qui sort à peine de la persécution révolutionnaire. Ce n'est plus l'Eglise triomphante et toute-puissante de l'Ancien Régime, ce n'est pas encore l'Eglise de reconquête de la Restauration. Deux ans auparavant, en 1801, le Concordat signé avec le Premier Consul Bonaparte a reconnu le catholicisme comme religion de la majorité des Français et établi la liberté de culte. Mais les traces des campagnes de déchristianisation de la Révolution sont encore très vives: églises endommagées, mobilier liturgique dispersé, séminaires et institutions religieuses fermés ou vendus. Le personnel ecclésiastique lui-même a été décimé. Parmi les prêtres qui ont choisi la résistance certains ont été exécutés, d'autres sont en exil. Quant aux constitutionnels qui avaient opté en 1792 pour la soumission au nouveau régime, ils ont été touchés par les mesures de déprêtrisation de 1793-1794. Si certains ont conclu sous la contrainte des mariages blancs de pure forme, d'autres se sont définitivement engagés dans la vie laïque. La réconciliation des prêtres constitutionnels confiée au Cardinal Caprara, légat du pape, sera longue et délicate. Chez les fidèles, la Révolution a balayé le consensus formaliste qui rassemblait la grande majorité de la population dans un système de pratiques socio-religieuses globalement admises par tous. L'instauration de la liberté de conscience a opéré un clivage qui s'exprime alors dans l'opposition abrupte entre la foi et la raison. Pour longtemps en France croyants et libres-penseurs ne se considè9

reront plus que comme deux partis opposés, cléricaux et anti-cléricaux. Passée au crible de la tourmente révolutionnaire, l'Eglise de France se retrouve blessée, amoindrie, mais aussi régénérée dans ses forces vives les plus cachées. Dans les foyers de résistance qu'ont été les campagnes reculées naît une nouvelle génération nourrie de la ferveur conservée dans l'épreuve. Jacques Chastan appartient à la première vague de ces hommes dont la piété ardente et le caractère bien trempé par une enfance sans confort alimenteront le formidable essor missionnaire de la France au XIXe siècle. Pendant ce temps à l'autre bout du monde, dans le Royaume Ermite de Corée, une chrétienté naissante, fondée par des lettrés confucéens inspirés par les écrits du jésuite Mattéo Ricci qu'ils ont rapportés de Chine, vient de subir elle aussi une dure persécution. Son premier et unique prêtre, le Chinois Jacques Chu entré clandestinement en 1794 dans ce pays réputé inaccessible aux étrangers, a été exécuté en 1801 ainsi que des centaines de fidèles. Pourchassés, dispersés, réduits à la misère, les survivants font appel au pape pour qu'il leur envoie des prêtres. Une première lettre parvient à Pie VII alors qu'il est retenu à Fontainebleau par Napoléon et condamné à l'impuissance. Quand une deuxième lettre arrive à Rome en 1827, la Congrégation pour la Propagande demande à la Société des Missions Etrangères, où Jacques Chastan vient d'entrer au lendemain de son ordination, d'accepter la mission de Corée. Dix années passent pendant lesquelles Jacques Chastan, qui s'est porté volontaire pour cette mission impossible dès son arrivée à Macao en 1828, va exercer son ministère au 10

Siam puis en Chine, dans l'attente d'une hypothétique entrée en Corée. Le 1er janvier 1837 après bien des péripéties, un an après son confrère Pierre Maubant, un an avant son évêque Laurent Imbert, il parvient à franchir la frontière interdite. Cette mission périlleuse entre toutes, menée dans une clandestinité absolue et une extrême précarité, permet à la jeune Eglise de Corée de se restructurer et de s'accroître. Echappant à la vigilance de la police grâce à la complicité des chrétiens coréens, les missionnaires parcourent le pays, administrant les sacrements, formant les catéchistes, organisant les communautés. Mais une nouvelle persécution systématique déclenchée au printemps 1839 les conduit à se livrer aux autorités dans l'espoir de faire épargner leurs fidèles. Ils sont décapités le 21 septembre 1839 après deux semaines d'interrogatoires. Béatifiés en 1925, Jacques Chastan et ses deux compagnons seront canonisés à Séoul par le Pape Jean-Paul II le 6 mai 1984 avec quatre-vingt-treize Coréens et sept confrères des Missions Etrangères de Paris. La fête des cent trois saints martyrs de Corée est célébrée le 20 septembre dans le calendrier de l'Eglise Universelle. Ainsi, au terme d'un parcours exceptionnel et pourtant classique, le destin d'un jeune paysan pieux de Haute-Provence se fond dans celui de l'Eglise de l'un des pays les plus éloignés de son milieu et les plus fermés de son temps. Ni légende dorée, ni récit hagiographique et édifiant, ce livre se propose simplement de retracer, à une époque où les notions d'inculturation et de dialogue interreligieux remettent "enquestion les procédés traditionnels d'évangélisation, la figure sacerdotale et missionnaire incarnée par Jacques Chastan au début du XIXe siècle. Quand une telle Il

figure est portée à son accomplissement dans la sainteté, le radicalisme évangélique apparaît alors, au-delà des différences de mentalités dues à la distance historique, dans son irréductible actualité. Les principales sources de cette étude sont les lettres de Jacques Chastan dont une cinquantaine, adressées à sa famille et à ses confrères, ont été conservées. C'est au travers d'elles que s'ébauche le portrait intérieur du personnage, son intensité, ses qualités et ses faiblesses naturelles, son évolution psychologique et spirituelle. Cette première esquisse est complétée par les renseignements tirés de la correspondance de ceux qui l'ont côtoyé, particulièrement les premiers acteurs de l'aventure coréenne. Nous nous sommes également appuyé sur la tradition familiale et locale ainsi que sur deux récits biographiques qui figurent dans l'Histoire religieuse et hagiographique du diocèse de Digne du Chanoine Cruvellier (1886) et dans l' Histoire de l'Eglise de Corée de Charles Dallet (1874). Bien qu'anciens, ces livres fournissent des éléments précieux qui ont été repris dans la plupart des ouvrages généraux consacrés à l'Eglise de Corée dont le dernier en date, Lumière sur le
Corée

- les

103 martyrs, écrit par les Missions

Etrangères

de Paris à l'occasion de la canonisation, donne une version moderne et réactualisée. Outre ces documents directs ont été consultés un certain nombre d'ouvrages concernant l'histoire ecclésiastique française et celle des missions d'Extrême-Orient dont la liste figure en annexe. Ainsi reconstituée en dépit des inévitables lacunes de la documentation, la vie de Jacques Chastan ressemble à un extraordinaire roman d'aventures de ce XIXe siècle français passionnément romanesque. Si l'on pense spontanément aux épopées lointaines de Chateaubriand, on peut

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aussi esquisser une rapprochement, plus inattendu mais plus significatif, avec le tome V des Rougon-Macquart d'Emile Zola, La Faute de l'Abbé Mouret. Histoire d'amour et de mort comme celle de ce jeune desservant d'une misérable paroisse de la campagne aixoise sombrant dans les délires de l'exaltation religieuse et des tentations charnelles, l'histoire de Jacques Chastan en est aussi l'antithèse et comme la réfutation anticipée, car c'est une histoire vécue, et de plus un remarquable exemple d'incarnation dans le sacerdoce. Une génération à peine sépare le missionnaire du personnage créé par Zola; mais alors que l'écrivain cherche à montrer comment la condition sacerdotale, combinée à une aspiration mystique, conduit à la névrose, la vie et la mort de Jacques Chastan illustrent l'équilibre et la plénitude que confère une vocation assumée jusque dans ses conséquences extrêmes. Mourir d'amour... Il y a mille façons de réaliser ce vieux rêve des poètes et des mystiques. Jacques Chastan a choisi la sienne dans la voie évangélique, et il l'a accomplie. Héros méconnu d'une Provence pourtant prompte à célébrer ses gloires locales réelles ou imaginaires, il avance sous le manteau d'humilité qui protège les âmes simples et les cœurs purs. Nous ne lui ferons pas l'injure de l'en dépouiller.

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Remerciements
Cet ouvrage a pu être réalisé grâce à la collaboration des Missions Etrangères de Paris, de l'I.S.T.R. de Marseille, des Archives diocésaines de Digne, des Archives départementales des Alpes de HauteProvence, de Monsieur et Madame Martin et Monsieur et Madame Guieu de Marcoux. Que les Pères Jean Guennou et Gérard Moussay, Madame Annie Sablayrolles et toutes les personnes qui ont contribué au rassemblement de la documentation et à la relecture soient ici remerciées. Je voudrais aussi témoigner ma très amicale reconnaissance au Père Thierry Cazes qui a eu l'initiative et la responsabilité de ce travail, ainsi qu'au Père André Janini pour son écoute et ses conseils. Enfin un grand merci à ma famille, Jean, Juliette, Irène et Victor pour leur patience et leur compréhension.

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PROLOGUE
«C'est moi qui aifait tous les Saints, moi qui leur ai donné la grâce, moi qui leur ai distribué la gloire. Je sais les mérites de chacun: je les ai prévenus de mes plus douces bénédictions. Je les ai connus et aimés avant tous les siècles: je les ai choisis au milieu du monde,. et ce ne sont pas eux qui m'ont choisi les premiers. Je les ai appelés par ma grâce, je les ai attirés par ma miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses. J'ai répandu en eux d'ineffables consolations,. je leur ai donné de persévérer, j'ai couronné leur patience. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon amour immense. C'est moi qu'on doit louer dans tous mes Saints,. moi qu'on doit bénir au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j'ai ainsi élevés dans la gloire et prédestinés sans aucuns mérites précédents de leur part. (u.) Tous ne sont qu'un par le lien de la charité. Ils n'ont tous qu'un même sentiment, une même volonté, ils sont unis dans le même amour.

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Et ce qui est plus parfait encore, ils m'aiment plus qu'ils ne s'aiment, plus que tous leurs mérites. Ravis au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour; ils se plongent et se perdent dans le mien et s'y reposent délicieusement. Rien ne saurait partager leur cœur; ni les détourner vers un autre objet,. parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d'une charité qui ne peut s'éteindre (...). Il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits et ce que la lumière d'en haut découvre à ceux qu'elle éclaire.»

L'Imitation de Jésus-Christ
traduction nouvelle par l'Abbé F. de Lamennais (Livre ID, chapitre LV III).

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" PREMIERE PARTIE

Le Seigneur réserve à quelques privilégiés la faveur d'une vocation spéciale pour les lancer sur les chemins les plus difficiles et inaccessibles du monde et, par son assistance secourable, les rendre capables d'affronter les entreprises les plus ardues. Paul VI hommage aux martyrs coréens 1963

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Jacques Chastan portrait dessiné de mémoire après sa mort

Chapitre 1 En famille
«Jacques Honoré Chastan était l'aîné d'une famille de huit enfants, nous dit le Chanoine Cruvellier (1). Il naquit à Marcoux, commune du canton de Digne, le 7 octobre 1803. Son père, André Sébastien, et sa mère, Marie-Anne Rougon, originaire de Pompiéry, étaient de modestes cultivateurs, vivant dans une honnête aisance, n'ayant d'autre ambition que celle de servir Dieu et de gagner à la sueur de leur front le pain qui devait les sustenter, eux et leurs nombreux enfants.» Plus prosaïquement le registre paroissial de Marcoux indique qu'il fut baptisé sous condition par Beaudoin, prêtre, qu'il eut pour parrain son grand-père maternel, Jacques Rougon, et pour marraine sa tante, Jeanne-Rose Chastan "qui a déclaré ne savoir signer". Dans la ferme des Roubauds accrochée au flan de la montagne, à un quart d'heure du village, de l'autre côté de la Bléone, il vécut l'enfance simple et laborieuse d'un fils de paysans de ces hautes vallées provençales dont Giono célèbrera plus tard "l'admirable pauvreté" (2). Le cadre, austère et grandiose, n'est pas sans influence sur ses habitants, comme en témoignait Gaston Guieu, maire de Marcoux, lors de la célébration de la canonisation de l'enfant du pays (3) : «Ici la nature est sévère. La Blache, à l'ouest, depuis toujours n'est couverte que de chênes rabougris, utilisés au siècle dernier par les charbonniers qui travaillent beaucoup pour gagner peu. Le versant de Saint Michel qui domine le 19

village étale, de loin, une marne noire où rien ne pousse. L'iscle de la Bléone n'est guère qu'un amas de cailloux et de boue. «Mais ici, la nature est contrastée. Des forêts de conifères se sont installées sur les hauteurs de l'est. Autour de nous, l'aulne et le peuplier, le verne et la piboule ont infiltré leurs racines parmi les galets et élèvent fièrement vers le ciel leurs frondaisons verdoyantes... et, même si le temps les a parfois figés en squelettes debout, il ne leur a pas pour autant enlevé toute majesté. «Le paysan sait bien qu'il ne sera jamais riche ici. Mais il sait qu'en travaillant il pourra récolter des céréales ou engranger la fenaison. Celui qui vit ici sait bien que la vie est plus abondante qu'il n'apparait au premier regard. Celui qui vit ici en permanence a toujours connu les postes de lièvres et les passages des sangliers depuis le clos des Jalines jusqu'à la barre des Minjauds. Il a toujours su que la truite frétille dans la Bléone et dans les Adous. TIa toujours su qu'en l'arrosant, la plaine devient verte. «Ici plus qu'ailleurs, il semble y avoir une complicité entre la Providence et le cultivateur. Ici plus qu'ailleurs, il faut faire confiance à la vie: travaillons et Dieu donnera le nécessaire. Nous sommes donc dans un milieu naturel qui refuse à l' homme la richesse, mais soutient son espérance en une vie possible par le travail, le sérieux et la réflexion. La beauté du site, l'ouverture de l'horizon malgré l'apparent encerclement des montagnes, nous invitent à nous dégager des contingences journalières et à faire un pas dans le monde de la spiritualité. Que de fois le jeune Jacques Honoré Chastan n' a-t-il pas dû, en contemplant les Trois Evêchés enneigés, glorifiés par le soleil couchant, entrer dans une contemplation spirituelle, l'amenant sans 20

doute à considérer qu'il n'est pas de frontières entre les nations et que nous sommes tous responsables de l'ensemble du monde.» Elevé au sein d'une famille "distinguée dans la contrée par ses mœurs patriarcales" (4), le petit Jacques apprit très tôt le respect des vertus chrétiennes les plus en vogue de l'époque: dévotion, piété filiale, obéissance, pureté des mœurs. Il y acquit aussi une grande endurance à la fatigue et à l'effort physique, l'accoutumance aux longues courses dans une montagne au climat rigoureux, le sens des tâches partagées, du devoir à accomplir et du travail bien fait. Dans cette existence rude mais paisible, réglée par la double loi de la nature et de la religion, le respect du repos dominical venait adoucir le rythme des épuisantes journées de travail. Les parents Chastan consacraient ces temps de répit à l'instruction de leurs enfants et comme c'étaient de pieuses gens, ils ne leur inculquèrent que de pieux enseignements. C'est ainsi que Jacques, en sa qualité d'aîné, reçut la meilleure part de l'humble mais solide héritage d'Eglise, transmis par la foi d'ancêtres anonymes, qui allait déterminer son imprévisible destin: «La lecture des histoires de la Bible et de la Vie des saints produit un effet admirable sur les cœurs des jeunes enfants, écrivit-il de Macao sept ans après avoir quitté sa famille, les bons exemples dont ces livres sont pleins s'y impriment comme un cachet sur la cire. Si je suis prêtre, si je suis en Chine, je m'en crois redevable en grande partie à ces pieuses lectures que vous aviez coutume de faire le soir ou le dimanche. Oh! mon cher père, pour vous délasser des travaux de la campagne, après avoir ensemencé vos champs pour récolter de quoi nourrir nos corps, vous aviez soin de jeter dans nos cœurs une autre semence bien plus précieuse, puisqu'elle est destinée à fructifier pour l'éternité. En 21

instruisant mes chrétiens, j'ai souvent, oh! ma chère mère, cité votre exemple aux mères de familles négligentes à instruire leurs enfants. «Je n'avais tout au plus que huit ans, leur disais-je, et déjà ma bonne mère m'avait appris à lire, sans cependant interrompre les pénibles travaux auxquels elle se livre tous les jours d'une aube à l'autre et le plus souvent jusque bien avant dans la nuit.» Tant de bonté de votre part, mes chers parents, pénètre mon âme d'une vive reconnaissance. Que puis-je faire pour la manifester? Hélas! Rien autre chose si ce n'est de prier Dieu, le père des miséricordes, de les répandre sur vous avec abondance, de vous donner le centuple promis dans l'Evangile, et de plus la vie éternelle» (5). Le temps passait, la famille s'accroissait de nouvelles naissances, et Jacques grandissait entre des parents attentionnés qui nourrissaient son âme délicate et une nature majestueuse qui fortifiait son corps robuste et sain. Quand il fut en âge de rester seul, on lui confia la garde du troupeau qu'il mena paître dans la montagne. C'est ainsi que le petit berger commença à apprendre le métier de bon pasteur.

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Notes
(1) in Chanoine J. F. Cruvellier, Abbé A. Andrieu: Histoire religieuse et hagiographique du diocèse de Digne. Aix, J. Nicot, 1886. (2) Cette expression, tirée des Vraies Richesses s'applique à la région du Bochaine, mais dans la symbolique de Giono elle est valable pour toute la Provence blanche, celle des montagnes. Par sa simplicité, sa robustesse, sa candeur, Jacques Chastan est un personnage dans la lignée d'Albin de Baumugnes, à ceci près que c'est un personnage réel. La réalité dépasse parfois la fiction. (3) in Eglise de Digne: bulletin religieux du diocèse, n° 7,juillet 1984.

(4) in Charles Dallet : Histoire de l'Eglise de Corée, T. II. Paris, 1874. L'auteur cite une notice biographique envoyée aux Missions Etrangères par Monsieur Jordany, supérieur du séminaire de Digne, après la mort de Jacques Chastan. Ce texte est précieux car c'est le seul document concernant sa jeunesse et il a été établi d'après des témoignages directs moins de trente ans après les faits. (5) Lettre de Jacques Chastan à ses parents, datée de Macao le 31 août 1833. AMEP vol. 577.

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Maison natale de Jacques Chastan à Marcoux
d'après A. Launay «Martyrs français et coréens 1838-1846»

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Chapitre 2 Dans l'ombre de Mgr Bienvenue

On montre encore au Brusquet, non loin de Marcoux, une grotte qui, selon la tradition locale, aurait servi de refuge à un prêtre réfractaire pendant la Révolution. Ce prêtre a pu être Jean Joseph Estays, ci-devant supérieur du séminaire de Digne, qui refusa le serment constitutionnel, se retira au Brusquet, et dont l'on ne sait plus s'il émigra ou s'il demeura clandestinement dans le pays. Mais ce pourrait être aussi Joseph Audemar, curé de Marcoux, qui après avoir prêté serment se rétracta, démissionna, partit pour l'exil, revint secrètement au Mousteiret, puis se réfugia dans les montagnes du Vernet où il fut dénoncé et arrêté. TIreprit brièvement son ministère au rétablissement du culte avant de partir pour les Missions Etrangères en 1804 à l'âge de quarante-cinq ans (1). Si l'écho de ces évènements est parvenu très affaibli jusqu'à nous, il devait avoir, au temps où Jacques Chastan était enfant, un retentissement considérable. En ces années de fin d'Empire où le pape était prisonnier de l'Empereur et où la vie paroissiale se reconstituait difficilement avec des effectifs réduits en prêtres et en fidèles, nul doute que l'on ait souvent évoqué, dans les familles catholiques comme celle des Chastan, les malheurs qui affectaient l'Eglise depuis trente ans, et que l'on ait cité l'exemple de ces héroïques modèles d'apostolat. D'autant que le diocèse de Digne était alors placé sous la houlette d'un évêque de choc dont le souvenir est resté gravé dans la mémoire 25

nationale grâce à la transposition littéraire qu'en fit Victor Hugo dans Les Misérables: Monseigneur Charles François Melchior Bienvenue de Miollis, alias Bienvenue Myriel. Issu d'une famille de la petite noblesse aixoise, émigré à Rome pendant la Révolution, Monseigneur de Miollis, précédemment curé de Brignoles dans le Var, avait été nommé évêque par Napoléon 1er en signe du retour en grâce de son frère, le Général Sextius Alexandre François de Miollis, gouverneur de Mantoue (2). Il fut sacré à Paris le 13 avril 1806 par le cardinal-légat Caprara en l'Eglise des Missions Etrangères d'où partirait pour Macao, vingt et un ans et neuf jours plus tard, un tout jeune prêtre de son diocèse nommé Jacques Chastan. Vénéré pour son zèle, sa charité et sa simplicité, celui que l'on appelait "l'évêque des montagnes" se dépensa sans compter pour réveiller la foi de son vaste diocèse (3), l'âpre, pauvre et splendide pays qui descend le long de la Durance depuis les glaciers du Briançonnais jusqu'aux champs d'oliviers des collines de Manosque. Ami d'Eugène de Mazenot, Monseigneur de Miollis réserva un accueil empressé aux missionnaires de Provence (4) dont l'activité rayonna sur tout le diocèse à partir du sanctuaire de Notre-Dame du Laus où il les avait installés. Il avait bien besoin de ces renforts car la situation spirituelle de ses ouailles n'était pas florissante. «Nous sommes dans un moment bien favorable à la piété des vrais fidèles, écrivaitil en 1815, mais le nombre des chrétiens qui prennent part à nos solennités est peu consolant; et l'indifférence paralyse des gens qui négligent, diffèrent ou refusent de remplir leurs premiers devoirs envers Dieu» (5). Pour remédier à cette situation, il s'attela énergiquement à la reconstitution et à la formation de son clergé diocésain. 26

L'ancien séminaire ayant été confisqué, sa première décision fut d'en installer un nouveau dans l'ancien couvent des Cordeliers de Digne. Les travaux, commencés en 1807 et financés en grande partie sur sa cassette personnelle ne furent achevés qu'en 1829, mais dès octobre 1809 il put y accueillir ses premiers séminaristes à qui il accorda la meilleure part de son dévouement et de sa générosité: «J'ai consacré 4000 Francs à l'éducation de mes candidats au sacerdoce, confiait-t-il à sa sœur. Bien des paroisses déjà sont sans pasteur, beaucoup de mes prêtres manquent du nécessaire. Je me réduis le plus possible, afin de procurer de bons prêtres à mes pauvres Alpins qui sont devenus mes enfants et que je vois affamés du pain spirituel dont ils sont dans le moment dépourvus» (5). En 1814, il Y avait cent élèves au séminaire de Digne et le redressement était amorcé. Une de autres priorités de l'évêque fut d'établir un contact direct avec ses plus humbles fidèles en multipliant les visites pastorales dans toutes les directions d'un diocèse cloisonné par son relief tourmenté. Reprenant les méthodes qu'il avait utilisées au début de sa carrière quand il se consacrait à l'œuvre des catéchismes de campagne, Monseigneur de Miollis mettait son enseignement à la portée de ses auditeurs les moins éduqués en leur racontant, dans une langue simple et imagée, les récits de la Bible ou de la Vie des Saints. TIn'hésitait pas à prêcher en provençal et aimait entonner avec l'assemblée les cantiques populaires qui résumaient en formules naïves des rudiments de foi accessibles à tous.
Erne uno santo allegresso, bravo jouinesso, Erne uno santo allegresso faou servir Diou ; Vous appelo érné tendresso ;

Que voudrié n ' estre pas siou ? 27

Humblo creaturo qu'hounour es Iou tièou ! L'amo la plus puro nès rèn davant Dieou. De proun innoucento non, s'en trovo gès ; Moi Sieou si countento D'un couar bon soumès ! (5) Avec une sainte allégresse, belle jeunesse Avec une sainte allégresse il faut aimer Dieu TIvous appelle avec tendresse, Qui vOlldrait n'être pas sien? Humble créature, quel honneur est le tien! L'âme la plus pure n'est rien devant Dieu. D'assez innocente, non, on n'en trouve point. Mais Dieu se contente d'un cœur bien soumis. Il est vraisemblable qu'avant même d'apprendre à lire, le petit Chastan avait entendu et chanté de ces pieuses comptines, à mi-chemin entre le folklore et la religion, qui accompagnaient aussi bien les offices que les menues occupations de la vie quotidienne. Cette première teinte, candide et douce, qui colora son âme d'enfant, laissa des traces dans sa piété d'adulte. Cependant les soins de ses parents lui avaient donné le goût d'une pratique plus profonde, aussi se distinguait-il par "son assiduité à tous les exercices de la paroisse, son éloignement des compagnies dangereuses, sa réserve dans le maintien et les paroles, la délicatesse de sa conscience quand il était exposé à commettre quelque faute", nous dit Monsieur Jordany. De si bonnes dispositions ne pouvaient échapper au curé de la paroisse qui, comme tous ses confrères, servait de sergent recruteur pour remplir le séminaire de Monseigneur de Miollis (6). Après deux ans d'école Jacques reçut ses premiers rudiments de latin auprès du curé du Brusquet et à 28

quinze ans on le mit au collège de Digne. n fut certainement très malheureux de quitter l'atmosphère chaleureuse de sa famille et la liberté des larges espaces où sa grande énergie naturelle pouvait se déployer à son aise. Mais comme il était déjà très obéissant à la volonté divine, incarnée alors à ses yeux par celle de ses parents et de ses supérieurs, il n'en laissa rien paraître et se replia dans un effacement strictement soumis à la rigide discipline scolaire. "n ne se fit remarquer que par son extrême timidité, sa douceur, sa constante application à l'étude et à la vie régulière d'un écolier vertueux. Ses talents étaient très médiocres; aussi ses progrès ne répondirent-ils ni à ses efforts, ni au temps qu'il consacra à ses études classiques" note Monsieur Jordany. Cette image de candeur laborieuse le poursuivit jusqu'en Chine. Elle est symptomatique des périodes où il se trouva enfermé dans un cadre étriqué contraire à l'ardeur de son tempérament. La frustration se transmutait alors chez lui en application intellectuelle au prix d'une discipline intérieure conditionnée par une longue et rigoureuse pratique de l'obéissance. L'étude devint ainsi une ascèse qui se révéla efficace pour l'affermissement de sa patience et de sa persévérance, mais fort mal adaptée à son intelligence plus intuitive et pragmatique que théorique et abstraite. Il y gagna en humilité ce qu'il y perdit en prestige et la Providence s'accomoda sans doute très bien de cet échange. "A défaut d'esprit naturel, conclut Monsieur Jordany, le Seigneur lui avait donné un grand esprit de foi, une âme généreuse et un sens droit qui lui procurèrent plus tard soit au séminaire, soit dans la carrière évangélique, des succès tout à fait inattendus et que l'on aurait presque regardés comme impossibles." Nous aurons l'occasion de revenir sur cet aspect de sa personnalité; contentons nous de remarquer pour l'instant que, outre sa grande piété, Jacques 29