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Napoléon III et le Mexique

De
273 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 142
EAN13 : 9782296285811
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NAPOLÉON III ET LE MEXIQUE Les illusions d'un grand dessein

Collection Horizons Amériques Latines Dirigée par Denis Rolland N.G.
LECAILLON J. -F., Résistances indiennes en ,4mériques, 1989. ABBAD Y LASIERRA L, Porto Rico, (1493-1778). Histoire géographique, civile et naturelle de l'fie, 1989. MINAUDIER J.-P., Histoire de la ColoJnbie. De la conquête à nos jOllrs, 1992. ROINA T C., Romans et nouvelles hL\pano-anzéricainJ'. Guide des oeuvres et des auteurs, 1992.

Jean-François

LECAILLO N

,

NAPOLEON III ET LE MEXIQUE Les illusions d'un grand dessein

Préface de Frédéric MAURO

Éditions L'Harmattan
5-7. rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

1994 ISBN: 2-7384-2336-1

@ L'Harmattan,

PRÉFACE

Le Second Empire revient-il à la mode? En dehors des cours que l'on en donne dans nos Facultés, il existe un public cultivé qu'intéresse cette première "Belle Epoque" avant celle de 1900, avant celle des Trente Glorieuses dont ont profité les moins jeunes d'entre nous. Il existe une "Société d'Histoire du Second Empire" et une "Académie du Second Empire", toutes deux florissantes. Cette dernière précisément organisait, il y a peu, une conférence sur l'expédition du Mexique, un des aspects les plus curieux et les plus déroutants du règne de Napoléon III. On a pu même prétendre que l'ahurissante aventure du clerc de notaire périgourdin, se faisant proclamer roi d'ArancaniePatagonie sous le nom d'Orélie Antoine 1er relevait de la même ligne politique napoléonienne, ce que Christian Scheffer, il y a déjà quelques années, appelait "la grande pensée de Napoléon III" (Paris 1939). Le livre de Jean-François Lecail10n arrive donc à point. Il profite des recherches de l'auteur et aussi de l'importante bibliographie qu'il a consultée. Rien n'échappe à son oeil vigilant. Et de cette information, il tire un maximum d'idées neuves et de remarques suggestives, sans oublier de rappeler ce que tout le monde devrait savoir. Mais ce qui lui tient à coeur, ce qui a été naguère le sujet de sa thèse et aussi celui d'un livre publié à L'Harmattan, c'est l'attitude des Indiens face à l'aventure de Maximilien et des Français. Attitude très bienveillante et accueillante contrairement à ce qu'a prétendu l'historiographie traditionnel1e mexicaine. Les historiens v

mexicains d'aujourd'hui reconnaissent que LecaiIlon a raison. D'ailleurs Napoléon III et Maximilien étaient pleins de bonne volonté à l'égard de ces indigènes qui ont bénéficié de ce que l'on appellerait de nos jours une politique indigéniste. Mais ils ont commis aussi beaucoup d'erreurs et de maladresses qui ont fini par décourager les Indiens. Par exemple, les Indiens avaient eu très peur des lois Lerdo de 1856 qui supprimaient la propriété indienne communautaire, mais ces lois avaient été suspendues. Or, en 1866, Maximilien décide de les remettre en vigueur. Cependant notre auteur ne se place pas seulement du point de vue des Indiens. Un des aspects les plus heureux de son livre est l'utilisation des carnets de route et des journaux de voyage de nombreux militaires et de leur correspondance depuis le Maréchal Bazaine jusqu'au plus modeste soldat. Là on découvre comment était vécues et ressenties sur le terrain les contradictions et les imprévisions de l'aventure. Aventure qui prend les allures d'une aventure coloniale mais qui n'est pas une aventure coloniale. Sans doute est-elle organisée après la conquête de l'Algérie et avant les expéditions coloniales de la Troisième République. Mais Napoléon III n'a jamais prétendu faire du Mexique un vassal de la France et encore moins une colonie. Le Mexique avait une population indigène mais aussi une population blanche de langue espagnole, de religion catholique, avec des institutions qui lui venaient en partie des Bourbons de France par l'intermédiaire de ceux d'Espagne. Aucune comparaison possible avec les pays d'Afrique ni même d'Asie dont on méconnaissait la profondeur des traditions et des cultures. On venait donc au secours du Mexique. Contre l'envahissant monde anglo-saxon on cherchait à créer un front latin, contre les protestants un front catholique, contre les peuples issus du Nord de J'Europe, un groupe de Nations issues du Sud de la même Europe. Peut-être percevait-on déjà l'avance industrielle prise par les premiers, avec le décollage industriel de l'Allemagne et des Etats-Unis entre 1850 et 1870, avec la domination économique de l'Angleterre sur le monde. La France gardait encore le rang de brillant second. Elle pouvait regrouper autour d'elle les plus faibles, les plus démunis de charbon et de fer.

VI

Mais c'est ici qu'apparait la contradiction fondamentale de la politique de Napoléon III et de ceux qui l'ont suivi, comme Maximilien. D'une part, l'Empereur voulait gagner la sympathie des vieilles cours monarchiques d'Europe, des catholiques conservateurs français ou étrangers, mécontents de l'unité italienne en train de se faire et qui sacrifiait l'Etat Pontifical. Il pratiquait une politique d'équilibre épaulant la maison d'Autriche contre la Prusse, comme l'avait fait habilement Louis XV après le 'renversement des Alliances". D'autre part, la tradition napoléonienne était une tradition libérale fondée sur les idées du XVIIIe siècle et de la Révolution française, favorable aux droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, au suffrage universel, à des constitutions démocratiques, au triomphe des bourgeoisies conquérantes. Toute la diplomatie impériale est marquée du sceau de cette contradiction. Et peut-être plus encore que toutes les autres, cette partie de la diplomatie qui a trait au Mexique. Ce qui manquait peut-être le plus aux dirigeants européens de cette époque, c'était une culture anthropologique, un sens de l'autre. Enfermés dans les dilemmes de la lutte des classes, de l'opposition pauvres-riches, ils sont désorientés devant des sociétés où les oppositions ne sont pas tellement économiques qu'ethniques ou géographiques. Tout cela, Jean-François Lecaillon le montre admirablement. "J'avais tout prévu, sauf un Pape libéral", disait Mettemich. Les conservateurs mexicains avaient tout prévu sauf un Maximilien libéral et les libéraux avaient tout prévu sauf un Maximilien indianiste. Comment satisfaire à la fois les conservateurs, les libéraux et les Indiens? Nous ne dirons presque rien de ]a construction du livre, de son écriture qui sont d'une vigueur étonnante. Trois parties divisiées chacune en trois chapitres, divisés chacun en trois sections, l'ensemble parvient à balayer non seulement les cinq ans de la présence française mais aussi, par d'habiles retours en arrière, toute la période de l'Indépendance et de la Réforme. Le style est vivant et le livre se lit comme un roman. Un autre livre reste à écrire. Le sujet? Pourquoi l'aventure de Maximilien n'a-t-elle pas nui aux relations franco-mexicaines au XXe siècle et pourquoi même a-t-elle contribué à leur développement?
Frédéric Mauro VIl

INTRODUCTION

Depuis son indépendance acquise en 1821, le Mexique recherchait tant bien que mal un équilibre politique. En 1855, la république ayant été finalement restaurée, le pays fut repris en main par les libéraux, l'une des deux principales composantes de la vie politique nationale. Soucieux de bâtir une nation de petits propriétaires et de favoriser l'avènement d'une société capitaliste moderne, les nouveaux dirigeants s'accordaient pour vouloir abolir l'ancien régime colonial; ils souhaitaient rénover les structures économiques, sociales ou politiques de leur pays sur le modèle des grandes nations européennes. S'attaquant alors aux privilèges de l'armée et du clergé, ils votèrent dès 1856 la loi de désamortisation des terres de communauté (1) et la mise en vente des biens de l'Eglise. L'année suivante, ces réformateurs promulguèrent une nouvelle constitution qui visait à renforcer l'autorité du pouvoir central et la puissance du président de la République. Dépossédée de ses biens et ayant perdu le statut de religion d'Etat, l'Eglise s'efforça alors de rassembler autour d'eHe toutes
(1) Cette loi était destinée à supprimer toute forme de propriété collective des terres au profit de celle privée et individuelle. Elle visait tout particulièrement les biens fonciers de l'Eglise qui furent aussitôt l11isen vente; mais elle fut étendue aux possessions communautaires des indigènes. En principe, le droit de propriété de ces derniers n'était pas remis en cause, seuleInent le I1lodede propriété. Dans les faits, tout le systèll1e de structuration sociale des communautés s'en trouva bouleversé.

les forces d'opposition nationale. Aussitôt, des troubles se développèrent pour déboucher sur une nouvelle guerre civile. Cependant, le conflit entre les deux grandes organisations politiques du pays se compliqua vite de la lutte des puissances régionales contre le pouvoir central; cela sans compter les méfaits d'une guerre des castes (guerre entre Indiens et nonIndiens) qui faisait rage dans certaines parties du pays. L'enchevêtrement des causes devint alors si complexe qu'il ne rend pas l'analyse facile. Assailli de toutes parts, le président Juarez fut bientôt contraint par les forces du général Marquez, puis par celles du général Miramon, de fuir sa capitale. Soutenu par le gouvernement nord-américain et contrôlant des guérillas dans tout le pays, il réussit néanmoins à triompher de ses adversaires. Mais le conflit laissa derrière lui de lourds héritages: ruines, dettes, rancoeurs et désirs de vengeance que de nouvelles guérillas armées par les vaincus se chargèrent vite de satisfaire. Dans ce contexte de crise profonde, Juarez se trouva surtout confronté à d'énormes difficultés financières. Pour y faire face, il se lança dans une politique d'emprunts ou de réquisitions et il prit des mesures de rétorsion contre les détenteurs de capitaux, sans épargner les étrangers. Ces dernières lui valurent la réprobation des puissances européennes. Soucieuses de défendre leurs ressortissants ainsi que leurs intérêts, trois d'entre elles - et non des moindres puisqu'il s'agissait de l'Espagne, de l'Angleterre et de la France - se concertèrent en effet pour forcer le gouvernement mexicain à tenir ses engagements et obligations internationales. Mal conseillé, et contre l'avis de ses alliés, Napoléon III se laissa alors entraîner dans une guerre d'intervention pour le moins aventureuse. Bien qu'elle n'aÎt pas eu de conséquences assez considérables pour obliger nos manuels scolaires à lui consacrer plus d'une ou deux lignes, cette expédition coûta cher à la France. Dès lors l'historien ne manque pas de s'interroger: quelles raisons furent assez impérieuses pour conduire les dirigeants du pays à se lancer dans une équipée aussi incertaine?

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De nombreuses études se sont efforcées d'apporter des réponses à cette interrogation (2). En dépit de leurs qualités, ces travaux laissaient pourtant une question dans l'ombre: queUe avait été l'attitude des communautés indiennes pendant l'Intervention? Plus de 50% de la population mexicaine de l'époque était dite «indienne»; malgré quelques variantes comptables, tous les auteurs de référence s'accordaient sur ce point. Or, à l'exception de quelques annotations folkloriques sur les «moeurs et coutumes» - lesquelles étaient l'occasion de reproduire avec une belle constance les poncifs les plus courants (l'indigène réputé «ivrogne» ou «doux, soumis et soucieux de sa seule tranquiJlité») - ils ne disaient rien de ces Indiens. Et rares étaient les ouvrages qui tentaient de cerner l'opinion qu'ils avaient pu avoir face à l'invasion étrangère. Cette lacune pouvait s'expliquer par la difficulté à évaluer la sensibilité politique d'une population vivant en marge de la société globale. Chronologie politique du Mexique:
1821 1822 1824 1834 1837 1846 1848 1853 1854 1855 1857 1861 : Indépendance du Mexique. : Empire d'Iturbide. : République fédérale mexicaine. : 1ère dictature de Santa Anna. : République centralisée. : République fédérale. Guerre avec les USA. : Fin de la guerre avec les USA. : 2ème dictature de Santa Anna. : Plan de Ayutla (Juarez). : Restauration républicaine. : Constitution confédérale. : Intervention européenne.

L'historiographie mexicaine classique ne s'arrêtait pourtant pas à de telles considérations et avait pris J'habitude, au contraire, d'affirmer que les forces françaises avaient été repoussées grâce à la «levée en masse» du peuple tout entier.
(2) Parmi les plus récentes, nous retiendrons notanunent celles de Christian Scheffer (1939), Jack A. Dabbs (1963), Alfred J. et Audrey Hanna (1971) et Ernesto de la Torre Villar (1968), voir les titres en bibliographie. 3

Sur quelles sources s'appuyait-elle pour certifier un si glorieux consensus national? De quel «peuple» parlait-on? Aucune précision n'était jamais donnée sur ce point. Tous ces Indiens communément méprisés et marginalisés par leurs compatriotes mexicains avaient-ils vraiment adhéré à la grande lutte patriotique au nom d'un sentiment national dont ils n'avaient jamais fait la preuve jusque-là? On était en droit d'en douter et de se demander, à l'instar de l'historien américain Jack Autrey Dabbs, si l'Intervention n'avait pas été «la meilleure opportunité depuis 1521» (3) pour les communautés indigènes. Quelle avait été l'attitude d'une population si nombreuse face à l'Intervention? Son adhésion à la lutte patriotique était loin d'être aussi évidente qu'on le disait et méritait d'être vérifiée. Mais les Indiens avaient-ils eu conscience de cette «opportunité» que leur aurait offerte le régime de Maximilien ou étaient-ils restée indifférents au point de justifier le mépris des élites? A l'époque, Emile 01livier n'avait pas hésité à traiter l'archiduc d'indiomaniaque. Cette particularité était-eUe restée sans effets sur les intéressés? Une recherche fut alors entreprise sous la direction de François Chevalier afin de clarifier tous ces points (4) : pour l'essentiel, il en ressort que les Indiens étaient restés passifs; en aucune façon ils n'avaient participé au «grand élan national» dont pouvait s'enorgueillir l'historiographie mexicaine. Certains (40% environ) avaient pourtant osé exprimer une préférence; or, pour les trois quart d'entre eux, le choix se porta plutôt en faveur des Français que des Mexicains. La question, aussitôt, s'imposait de savoir pourquoi ils furent tant à prendre le risque d'une telle compromission avec l'ennemi national ? Avaient-ils cherché à saisir <d'opportunité» définie par Dabbs? Dans quel1es perspectives? Etait-ce vraiment dans l'idée d'introniser un monarque européen? Les Français pouvaient-ils seulement s'appuyer sur un tel soutien des populations indiennes pour légitimer leur invasion? Une telle prétention ne manquait pas d'être hasardeuse et, à l'instar d'Ernesto de la Torre Villar, on pouvait se demander comment ces Indiens qui ne connaissaient même pas l'Europe auraient pu rallier une cause qui n'avait aucun sens pour eux. S'ils avaient,
(3) Allusion faite à la Conquête du Mexique et défaite des Aztèques par Cortès. (4) Thèse de 3ème cycle soutenue en 1984. 4

malgré tout, combattu pour l'empire, n'était-ce pas parce qu'ils y avaient des raisons plus personnelles? Ainsi devenait-il nécessaire d'interroger les sources pour cerner quelles pouvaient être ces motivations spécifiques qui avaient suffi à définir une alliance aussi inattendue. Le travail n'en demeurait pas moins délicat dans la mesure où nous ne disposons quasiment pas de textes indigènes; sur un tel sujet, l'analyse ne peut être qu'indirecte. L'étude du comportement des communautés indiennes pendant le règne de Maximilien nous a finalement conduit à contester une autre idée de J'historiographie traditionnel1e : celle de la «trêve indienne» pendant l'Intervention française. Durant toute celle-ci, en effet, les Indiens continuèrent d'exprimer leurs revendications habituelles. Ils ne se sont pas formalisés de la situation particulière introduite par la présence de l'année française; pour eux, il s'agissait d'une nouvelle force militaire des Blancs qui ne changeait rien à leurs préoccupations quotidiennes. Si cette armée était en mesure de mieux répondre à leurs voeux, ils ne pouvaient que s'en féliciter; mais, en aucune façon, ils n'avaient de raison d'oublier leurs revendications non satisfaites. Pourtant, et par la force d'un amalgame bien commode, ces dernières furent reléguées au second plan et proprement ignorées. La communauté d'ennemi ne signifie pas qu'on partage les mêmes valeurs ou projets; nul, pour autant, ne s'en préoccupa: chacun des protagonistes de la guerre d'intervention fit comme si ce point était sans importance et d'énormes malentendus (volontaires?) s'installèrent. L'idée même de «trêve indienne» en est le meilleur exemple puisqu'elle permet d'occulter par voie de conséquence la «question indienne» proprement dite. A la fin du siècle dernier, de nombreux officiers du corps expéditionnaire publièrent leurs mémoires. Pour la plupart, ces souvenirs s'efforçaient de faire Je panégyrique de 1'armée d'intervention: les soldats de la France, disaient-ils en substance, s'étaient bien battus et, même si l'échec avait été au terme de J'aventure, les anciens combattants n'avaient pas à rougir de ce qu'ils avaient fait outre-Atlantique. Chacun admettra qu'on puisse bien faire son travail et, pourtant, échouer sur certains points. Recherchant des infof111ationssur les Indiens, nous fûmes cependant amenés à fouiller dans une série de documents (journaux de marches, 5

lettres de soldats, papiers de justice militaire) qui relataient la guerre d'une toute autre manière que dans les ouvrages rédigés vingt ou trente ans plus tard. La distorsion entre documents directs et témoignages différés est classique autant que normale: la mémoire est toujours sélective. Dans le cas de J'Intervention, elle prenait cependant des proportions qui ne pouvaient être totalement ignorées. Pour J'expliquer, il fanut se référer à la date de publication de tels souvenirs: ces récits étaient presque tous parus à J'époque où les affaires Boulanger et Dreyfus défrayaient la chronique en France. Dans un tel climat, il était facile d'imaginer les sentiments qui avaient dû animer les auteurs de tels ouvrages: longtemps humiliés par la défaite de 1870, ces militaires de carrière réagissaient contre les attaques dont l'armée se sentait alors la victime. Dès lors, on peut comprendre le souci de tels mémorialistes. Aussitôt, cependant, un doute s'insinue dans l'esprit de l'historien sur l'authenticité de leurs témoignages: ceux-ci n'avaient-ils pas été écrits pour démontrer que, même vaincue, l'armée française était toujours restée une force courageuse, digne et dont la Nation devait être fière? Il ne s'agit pas d'en déduire que tout ce qu'ont pu raconter ces anciens combattants est faux; mais l'état d'esprit dans lequel ils ont rédigés leur livre oblige à penser qu'ils ont pu en gommer les passages les moins honorables. Loin de la mère-patrie et livrés à eux-mêmes, ces soldats n'avaient-ils pas, effectivement, désespré de leurs chefs? Leur moral ne s'était-il pas dégradé rapidement et certains n'avaient-ils pas avoué éprouver de la «honte»? Les documents conservés aux Archives de l'Armée de Terre à Vincennes (SHA T) et les lettres publiées par un certain nombre de familles trahissent des réalités qui n'ont pas toujours été bien prises en compte par l'historiographie; il était peut-être temps de remettre en valeur ce vécu qui fait la force ou la faiblesse d'une armée en campagne. Quand, à l'instigation de François Chevalier, l'écriture d'un ouvrage sur l'Intervention dans lequel pourraient se glisser les résultats de nos recherches fut envisagé, une dernière question se pose: la vision que nous avions de l'événement était sans doute fort différente de cel1e que d'autres historiens avant nous avaient pu exposer; mais nos vues ne pouvaient pas être comparées. Nous avions délibérément ignoré l'histoire militaire, diplomatique ou économique de cette affaire pour nous 6

consacrer aux seuls regards des témoins qui en avaient été aussi les principaux acteurs. Cette dernière approche n'est ni plus ni moins intéressante; elle permet seulement de découvrir une autre histoire, même si le cadre en reste identique. Dans la mesure où nous décidions de parler à notre tour de cette expédition française au Mexique, il nous sembla alors légitime de privilégier l'exposé de cette autre histoire du même événement. Le lecteur ne trouvera pas dans les pages' qui suivent le récit de l'Intervention tel qu'il peut découler des rapports des ministères ou des télégrammes de chancelleries. Nous lui proposons plutôt de découvrir la vision qu'en eurent les soldats. Ayant observé à travers celle-ci combien ~es deI1)iers purent désavouer leur mission, nous nous sommes alors posé la question de savoir jusqu'à quel point de tels états d'âme ont pu favoriser l'échec final. Nous inviterons le lecteur à peser à son tour le bien-fondé d'une telle interrogation. Si, pour la clarté de l'exposé, nous nous sommes efforcé de présenter l'Intervention dan's ses principales composantes et raisons d'être, nous n'avons pas cherché à développer le récit des campagnes, l'exposé détaillé des débats politiques ou diplomatiques. Sur ces points, nous renvoyons à la bibliographie. Pour l'essentiel, notre ambition est de présenter l'expédition à travers l'opinion prioritaire des seuls combattants français; puis de tenter de cerner la façon dont les communautés indiennes ont pu la concevoir. Nous espérons toutefois que chaque lecteur pourra se faire une idée des malentendus qui présidèrent à cette aventure.

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PREMIÈRE PARTIE

LA GRANDE PENSÉE DE NAPOLÉON III 1861-1863

I

LE MEXIQUE INSAISISSABLE

En 1821, onze ans après l'appel à l'insurrection lancé par le Padre Hidalgo sur le parvis de sa paroisse de San Miguel de Allende, le Mexique devint un Etat indépendant. Après le Venezuela (1811), l'Argentine (1816), le Chili (1818) et la grande Colombie de Bolivar (18-19), il était le cinquième Etat latina-américain à se constituer sur les ruines du viei1 empire des Habsbourg. Un événement pour tous ceux qui devenaient ainsi - qu'ils l'aient ou non voulu - des Mexicains. Pour ces derniers, la nouveauté ne signifiait pas pour autant qu'ils soient parvenus au bout de leurs peines: loin d'apaiser les passions, le fait d'échapper à la tutelle espagnole excita de nombreuses ambitions et précipita les querelles en tous genres. Les premiers pas du nouvel Etat ne se firent donc pas sans difficultés. Secoué par des jJfonuncianlientos et d'incessantes guerres civiles, celui-ci apparut vite comme étant une proie facile pour les intérêts les plus variés. En 1847, par exemple, les Etats-Unis surent se servir des circonstances pour envahir le Il

territoire de leur voisin et annexer la moitié de celui-ci, rien de moins! Une convoitise assez frappante pour interpeller le plus humble des observateurs: de quelles richesses était donc pourvu ce Mexique nouveau-né qu'il fût susceptible d'exciter de si formidables agressions? Quelles ressources assez essentielles recelait-il qu'elles aient été capables d'intéresser un monarque aussi lointain que Napoléon III?

ARCHAÏSMES

ET PROMESSES

A la veine de l'Intervention française, le Mexique était un pays en quête d'équilibre. Ce pays neuf cherchait son identité, sinon territoriale tout au moins politique, économique et culturelle. Avec près de deux millions de kilomètres carrés, il disposait d'un vaste espace aux paysages si variés qu'il s'avérait difficile de le caractériser en quelques lignes. Pays de transition, il ouvrait au Nord sur les grandes plaines et hauts-plateaux secs des Etats-Unis, pour se rattacher vers le Sud aux chaînes noueuses d'une Amérique tropicale et humide. Les massifs qui le traversaient de part en part opposaient leur moitié orientale arrosée par les alizés du golfe du Mexique à leurs versants occidentaux mieux abrités; ils imposaient aussi des différences d'altitudes qui renforçaient les contrastes de l'ensemble: terres chaudes, terres froides et terres tempérées s'étageaient ainsi des côtes aux plus hauts sommets pour proposer une variété susceptible de constituer la base d'une véritable richesse. Malheureusement, cette diversité était faite, pour beaucoup, de montagnes escarpées, de terres arides ou insalubres, de forêts difficiles à défricher et de sols lessivés. Les terres cultivables ne représentaient guère que 15% de la superficie totale. L'espace très cloisonné dessinait des régions bien distinctes, mais qui restaient trop souvent isolées, coupées les unes des autres par toutes sortes d'obstacles naturels au travers desquels les voies de communications modenles s'avéraient inexistantes. Tout en restant prudent dans l'usage anachronique du terme, nous pourrions dire du Mexique de cette époque qu'il était encore un pays "sous-développé". Economiquement, il restait essentiellement rural et agricole, sans marché véritable. La 12

production y était vouée à l'autoconsommation; il n'existait pas de marché intérieur sérieux. Quasiment nulle, la croissance agricole n'était pas en mesure de créer les conditions d'un développement conséquent, ne serait-ce que régiona1. Les techniques de production restaient archai'ques et, quand les rendements s'avéraient plus que suffisants, cette réussite relevait plus de la générosité de la terre que d'investissements émanant d'entrepreneurs modernes. A en croire certains voyageurs, cette générosité naturelle aurait même été à l'origine de la paresse "proverbiale" des indigènes. Au-delà de J'exagération qu'e1le contient, cette réputation masque surtout la rusticité de l'activité agraire: pas de charrue dans les champs; au mieux une poutre munie d'un morceau de fer pour tenir lieu d'araire et un bâton avec une pointe dure en guise de houe. Quant aux animaux de trait, ils étaient rares. Certes, le Mexique n'en était pas réduit à la misère ni à la famine; mais sa paysannerie n'était pas encore acquise aux méthodes du capitalisme le plus moderne. Tant par les techniques usitées que par les finalités du travail, l'agriculture nationale était encore de type archaïque et féoda1. y aurait-il eu des volontés de changement, elles se seraient heurtées aux structures même de la société. Les seuls individus assez riches pour investir et favoriser un décollage économique n'en éprouvaient guère le souci. Les autres étaient trop pauvres ou trop endettés pour pouvoir espérer autre chose que survivre. Sur les hauts-plateaux des terres tempérées - qui étaient aussi les plus peuplées - les haciendas dominaient mais leur productivité était faible et leur fonctionnement pratiquement autarcique. Les grands propriétaires y cherchaient «une rente sûre, perpétuel1e et solide» (1); l'hacienda n'était pas conçue pour être une entreprise au sens moderne du terme. Davantage qu'un système de production, le domaine était une institution sociale et politique peu sensible aux données de la conjoncture économique globale. Dans leur grande majorité, les propriétaires n'étaient pas des capitalistes: «Ils ne donnaient pas à l'argent toute la primauté que lui accorde notre civilisation moderne, urbaine et l11ercantile (...) Dans la mesure où leurs ressources assuraient le train de leur maison, ils ne cherchaient
(1) Selon Enriquez A. Molina, in los grandes prohlenzas nacionales, Mexico, 1909, cité par Chevalier, Paris 1977; p.287. 13

guère à innover pour les accroître» (2). Autrement dit, non seulement le pays n'était pas en voie de déveloP1Jenzent,mais il n'y apparaissait pas le moindre signal socio-culturel permettant de faire espérer une quelconque mutation. Véritables seigneurs locaux à la tête de puissants réseaux de clientèles, les grands propriétaires tenaient le pays qu'ils avaient hérité de J'Indépendance et qu'aucune autorité centrale n'avait su assujettir. A J'exception de quelques rares cités, les villes étaient de petites dimensions et fonctionnaient d'abord comme des centres de consommation et de redistribution à vocation strictement locale. En réaHté, le Mexique n'était encore qu'un vaste espace de semi-féodalité, piqué ici ou là de quelques places urbaines évoluant de façon plus ou moins autonome ou vivant des campagnes proches qu'eHes maintenaient dans un état de dépendance. En marge de cet univers et vivant repliées sur les versants des montagnes, aux confins des déserts ou des forêts humides, les communautés indiennes assuraient vaille que vaille leur quotidien selon des rythmes immémoriaux. Ainsi toute la vie se déroulait-eHe essentieIJement en vase clos autour du bourg ou de l'hacienda. Cette dernière se caractérisait d'ail1eurs par une organisation sociale interne fondée sur l'autorité d'un administrateur blanc et le demi-servage des peones. Ceux-ci restaient attachés au domaine par le biais d'une dette qu'ils étaient dans j'incapacité de racheter. L'Indépendance n'avait fait, en outre, qu'aggraver la condition de ces paysans dans la mesure où toutes les institutions qu'avaient mises en place les Espagnols pour limiter le servage et protéger les Indiens avaient été balayées au nom de la Liberté et du Progrès. A la veille de l'Intervention française, les lois de desanlortizacion des terres étaient encore venues aggraver les risques de dépossession foncière qui menaçaient les communautés indiennes. Certes, la gigantesque appropriation des terres laissées en friche qu'allait permettre le désamortissement des propriétés ecclésiastiques et civiles devait être à l'origine des profondes transformations de l'économie et des mentalités nécessaires au développement: «En dehors du caractère brutal que ces divers processus revêtirent souvent contre les vinages sans défense, ils représentaient aussi, jusqu'à un certain point, la
(2) Chevalier, Paris 1977 ; pp.287-288.

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rançon de certains progrès agricoles et techniques dans le cadre de la grande propriété et de J'économie libérale des XIXème et XXème siècles» (3). Mais, en attendant les bénéfices promis par de tels processus, tout restait à faire et les populations déshéritées n'en découvraient que les caractères les plus brutaux et injustes. En dépit de tels archaïsmes, le Mexique ne manquait pas de possibilités susceptibles d'attirer les investisseurs. D'abord en tant que pays minier: la richesse en or et argent de son sous-sol avait fait la fortune de Guanajuato, Taxco, Pachuca ou Zacatecas sans que les bénéficiaires n'aient jamais éprouvé le besoin d'améliorer les conditions d'exploitation des minerais. En général, l'augmentation des productions avait davantage tenu à l'ouverture de nouveaux sites ou puits qu'à l'amélioration des conditions de travail et de la productivité. L'enrichissement était donc facile; du moins passait-il pour tel.! Le pays recelait encore d'autres ressources intéressantes: fer, pétrole, plomb, cuivre ou étain. Elles n'avaient pratiquement pas été entamées et représentaient donc une petite fortune qui ne pouvait laisser indifférents les entrepreneurs les plus audacieux. D'importants potentiels industriels s'offraient également. Autour de Monterrey, par exemple, plusieurs petites fabriques de textiles s'étaient fondées à partir des années 1850. Avec la guerre de Sécession qui éclata en 1862, la région se trouvait soudain en mesure de développer toute une activité capable de compenser le ralentissement forcé des productions nordaméricaines de coton. Certes, le fameux seuil de décol1age nécessaire au développement était loin d'être atteint et il faudrait attendre les années 1880 pour voir la prospérité s'insta1ler dans le Nord-Est mexicain (4). En 1860, Monterrey ne vivait encore que de la fabrication d'alambics ou de petits moulins à canne à sucre. Le potentiel n'en était pas moins là, que tout investisseur avisé était en droit de considérer avec intérêt. Située entre Veracruz et Mexico, la ville de Puebla était un autre centre prometteur. Quelques entrepreneurs locaux avaient déjà tenté d'y créer de véritables industries: fabriques textiles de coton, de laine et de feutre, de céramiques, meubles et cuirs,
(3) Chevalier, Paris] 977 ; p.292. (4) Voir Mauro, Mexico 1965. 15

sans compter la ferronnerie ou de nombreuses activités artisanales. Dans les régions environnantes, autour de Cordoba ou d'Orizaba, la canne à sucre, le tabac ou le café n'attendaient que les capitaux et les volontaires pour dégager toute la richesse qu'ils avaient à offrir. Là aussi, il faudrait attendre l'ère porfiriste pour assister à la concrétisation d'un développement industriel sérieux. Pour l'heure, les blocages structurels, politiques ou techniques, étaient encore difficiles à contourner; le pays n'en offrait pas moins assez de possibilités pour mériter qu'on y risquât quelque aventure. Le Mexique de Juarez constituait aussi un marché à conquérir. Certes, les investisseurs n'avaient sans doute pas grand-chose à attendre d'une population composée pour moitié de paysans indigènes sans moyens et, souvent, peu enclins à la consommation moderne. Au milieu du XIXème siècle, le marché mexicain n'avait pas beaucoup de capacité d'absorption. Pourtant, l'inexistence des moyens de communication - les transports se faisaient à dos de mulet par des sentiers tortueux et étroits que les officiers topographes du corps expéditionnaire français allaient recenser avec soin - liée à la fréquence des mauvaises récoltes livrait périodiquement certaines vines à la disette. La mise en oeuvre d'un réseau de distribution élaboré pouvait donner lieu à de fructueuses affaires: quelques capitaux bien placés pouvaient laisser espérer de formidables profits, d'autant plus que les Mexicains n'avaient pas été en mesure de développer une classe de négociants indigènes. Du temps de la colonie, tous les négoces étaient restés entre les mains des gachupines venus d'Espagne et peu soucieux de créer sur place un réseau de distribution efficient. De même, la totalité du commerce extérieur de la Nouvelle-Espagne devait-il passer par les ports de Cadix et de Séville et, pour l'essentiel, avait relevé du monopole métropolitain. L'Indépendance et la rupture avec Madrid avaient créé un vide dans lequel pouvait s'engouffrer une nouvelle génération d'holllmes. Les paysans de Barcelonnette ne s'y étaient pas trompés et, à l'instar de nombreux concurrents allemands ou britanniques, avaient su se constituer de belles petites fortunes. Si le développement de l'industrie mexicaine pouvait être freiné par la modicité du marché intérieur et le manque de capitaux nationaux - les guerres civiles absorbaient la plus grosse part de ceux qui existaient - il y avait assez de demande extérieure et d'argent en 16

Europe pour solliciter l'intérêt des nations commerçantes et des particuliers ambitieux. «Nos importations et nos exportations prendront un développement d'autant plus grand que nos produits sont plus goûtés au Mexique que ceux des autres puissances» soulignait le Prince de Valori en 1864. «Le Mexique stabilisé, notre commerce fleurira de nouveau (5), ajoutait-il, sûr de lui. Précisons pour finir que, depuis de nombreuses années, conservateurs et libéraux se livraient à une guerre acharnée pour le contrôle du pouvoir: prol1u/1cianlientos et insurrections se succédaient à un rythme forcené. Mais, pour mener à bien leurs campagnes interminables, les deux camps avaient besoin d'argent. Pour en trouver, tous les moyens étaient bons et les bailleurs de fonds ne t11anquaientpas. Quand le jeu des relations internationales s'en mêlait, les réquisitions financières prenaient un tour plus diplomatique et les accords étaient passés d'Etat à Etat. Elles n'en coûtaient pas moins cher pour autant: ainsi, et à titre de dédommagel11ent, les trois quarts des droits de douane mexicains avaient-ils été gagés à des obligataires britanniques. Pour leurs besoins civils ou militaires les gouvernements successifs avaient également multiplié les emprunts. En 1861, Juarez lui-même reconnaissait que son pays devait près de 70 millions de pesos à l'Angleterre, plus de 9 à l'Espagne et pas Join de 3 à Ja France. Une dette importante dont les perspectives de recouvrement mobilisaient toute l'attention des puissances concernées. Malgré son archaïsme, le Mexique s'avérait donc riche en potentialités. Telle était, du moins, la conviction des contemporains, lesquels ne possédaient pas de mots assez flatteurs pour vanter ce qu'ils considéraient comme un nouvel Eldorado et entretenir "la légende de la richesse tnexÎcaÎne". Quelques Français avaient depuis longtemps tenté l'aventure. Ces expériences n'avaient pas été particulièrement concluantes: la tentative d'itnplantation d'une colonie agricole dite du «chanl}Jd'asile», puis l'expédition de Raousset de Boulbon vers les mines de la Sonora, avaient été des échecs. Ceux-ci, pourtant, ne prêtaient pas vraiment à conséquence: non seulement l'idée d'implanter une colonie française dans l'état de
(5) Valori, Paris 1922 ; p.22.

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Sonora (voire d'en annexer le territoire) n'avait pas disparu dans les années soixante, mais les candidats à l'aventure ne désespéraient pas et certains, même, s'en félicitaient. Viceconsul de France à Chihuahua implanté dans la région depuis 25 ans, Roger-Dubois signalait en 1861 l'heureuse installation depuis les années vingt de Français qui avaient créé des industries dans cette région. Le cas des Barcelonnettes - les premiers d'entre eux ayant débarqué au Mexique vers 1840 reste également célèbre: se lançant avec habileté dans le commerce, ils s'enrichirent si bien qu'ils drainèrent vers leur pays d'adoption des famiBes entières des vallées du Queyras et de l'Ubaye, toutes désireuses de réussir à leur tour la fortune de leurs parents ou voisins. Des Français issus d'autres provinces tentèrent le même voyage. Ils ne connurent pas tous la réussite; mais ils constituaient à la veille de l'Intervention française une colonie assez importante pour justifier toute la sollicitude de Napoléon III. L'enthousiasme ou l'espérance de tous ces émigrants ne tenait pas seulement de quelque lubie collective. Ils étaient la rançon des promesses faites par les plus éminents spécial istes. Il ne faut pas, en effet, sous-estimer l'influence que pouvait avoir à l'époque toute une littérature auréolée du label scientifique. En tout premier lieu, les colons s'en référaient aux tableaux dressés par Alexandre de Humboldt, lesquels étaient largement reproduits dans toutes les publications encyclopédiques de l'époque. Or, si le voyageur allemand avait souligné la fréquence des famines, l'inégal ité des fortunes et la terrible condition des plus défavorisés, les ravages causés par les pluies, les problèmes liés à l'absence de grandes voies d'eau ou les méfaits des maladies, ses lecteurs n'y avaient pas prêté beaucoup d'attention. Bien davantage, ils étaient restés fascinés par l'enthousiasme avec lequel le respectable savant avait évoqué les richesses mexicaines. Humboldt insistait-il sur la dureté du travail agricole dans certaines régions? Il précisait néanmoins que «la cherté des vivres, le prix considérable auquel la concurrence des acheteurs maintient tous les produits de l'agriculture dédommagent le cultivateur des privations» auxquelles il se sera astreint. «Si, de toutes les graminées que l'homme cultive aucune n'est aussi inégale dans son produit que le maïs», disait-il encore, sa fécondité n'en était pas moins «au delà de tout ce que l'on peut imaginer en Europe». Dans les 18

régions humides, un bon exploitant pouvait même espérer en tirer «deux à trois récoltes par an» (6). N'y avait-il pas là de quoi encourager les moins audacieux eux-mêmes? D'autres voyageurs suivirent le chemin tracé par Humboldt. Multipliant les tableaux oniriques du Mexique, ils contribuèrent à renforcer le mythe dont celui-ci faisait l'objet: d'Isidore Lowenstem (1843) à Edgar Quinet (1862) en passant par l'abbé 'Domenech (1852) ou Jean-Jacques Ampère (1856), ils évoquaient tous un pays de rêve où tout était possible: chasse, pêche, cultures, mines, commerce... etc. En 1857, Matthieu de Fossey promettait même la fortune en dix ans à quiconque tenterait l'aventure dans l'ancien pays des Aztèques. Conseiller économique de Napoléon III, Michel Chevalier se fit l'écho de ces panégyristes et il s'employa à faire miroiter sous les yeux de l'Empereur tout le profit que celui-ci pourrait tirer d'une exploitation rationnelle d'un Mexique satellisé: «Il n'existe pas sur la terre un pays dont la configuration physique fut plus profitable», affinne-t-il en 1863. Pour l'exploiter, il ne voit que les Européens dont il encourage l'émigration: «Bien qu'on manque de bras au Mexique, il y a encore plus d'inactifs que d'actifs et cet état fâcheux, cet étranglement de l'agriculture et de l'industrie par la paresse et les déprédations se maintiendra tant que l'émigration européenne ne viendra pas modifier les relations des trois sangs qui peuplent cet immense pays». A titre d'argument définitif, il ajoute que les Mexicains sont "dix fois moins riches (que les Américains) et cent fois moins actifs", signifiant par là qu'un homme courageux ne pouvait pas trouver espace de travail plus fructueux (7). Même conviction sous la plume du lieutenant belge Emile Walton - un fervent partisan de l'Intervention - qui écrit que «le pays est admirablement doué par la nature et, s'il était habité par des Européens, il deviendrait le pays le plus riche du monde» (8).
(6) Humboldt, Alexandre de : Essai politique sur le Royaume de la NouvelleEspagne, Porrua, Mexico 1811 ; pp.197-212. (7) Les documents du corps expéditionnaire sont conservés aux Archives Historiques de l'Armée de Terre à Vincennes (SHAT) dans plus de 200 cartons réunis sous la cote G7. De nombreux documents auxquels nous nous référons renvoient à ces archives. Le texte de Michel Chevalier peut y être consulté en G7 09. Voir aussi la bibliographie. (8) Walton, Paris 1868 ; lettre du 25 novelllbre 1864. De nombreux soldats publièrent leur correspondance, journal ou souvenirs. Nous renvoyons à leurs ouvrages présentés en bibliographie, soit par pagination, soit par référence à la date de rédaction des documents. 19