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Résistances indiennes en Amérique

De
220 pages
Une vue sur les Indiens d'Amérique, leur vie, leurs comportements, leurs revendications.
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RÉSISTANCES

INDIENNES

EN AMÉRIQUES

Dans la Collection « Horizons Amériques dirigée par Denis ROLLAND

Latines»

Jean-François

LECAILLON

Résistances indiennes en Amériques

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1989

ISBN: 2-7384-0307-7

« Les secrets magiques de leurs pères leur furent révélés par des voix qui vinrent par le chemin du silence et de la nuit. » Popol Vuh

On achève bien les Indiens...

Peut-on encore l'ignorer? Les Indiens d'Amérique se réveillent. Tel est, du moins, le terme consacré pour évoquer le fait que les Amérindiens, bien que réputés résignés, se mobilisent contre la condition qui leur est réservée, s'organisent et manifestent des dispositions inédites sur l'échiquier politique des États dont ils ressortent. Que ce soit dans les rues des grandes métropoles ou au fin fond des forêts tropicales, devant les tribunaux nationaux ou en interpelant l'opinion internationale, le plus souvent de façon pacifique, mais toujours déterminés, ils revendiquent des droits qu'ils estiment devoir leur revenir comme jamais, semble-t-il, ils ne l'avaient fait par le passé. Tous les spécialistes s'accordent en effet pour reconnaître la naissance d'un mouvement indien dit de réveil autour des années soixante-dix, apparaissant d'abord aux États-Unis pour se répandre ensuite dans toute l'Amérique latine. Depuis la fameuse occupation de l'île d'Alcatraz par des Indiens qui en revendiquaient la propriété (1969), puis celle du site de Wounded Knee (1973), inou7

bliable siège de 71 jours au cours duquel une centaine d'Indiens Sioux tinrent tête crânement à l'armée américaine et à ses blindés, les Indiens d'Amérique reviennent régulièrement à la Une de nos médias à l'occasion de manifestations aux dénouements plus ou moins heureux: massacres d'Indiens Quichés à Panzos par l'armée du Guatemala (1979), déplacement forcé des Miskitos du Nicaragua par le gouvernement sandiniste, crimes et assassinats dans les communautés péruviennes par les terroristes du Sentier-Lumineux, répressions ordonnées par le général Pinochet contre les Mapuches, restitution du Lac Bleu aux Taos (USA), conflits entre Indiens et colons en Amazonie... etc. Si le matraquage médiatique use la question indienne dans le cœur d'une opinion internationale toujours avide d'inédit, il n'en témoigne pas moins d'un activisme qui ne saurait nous laisser indifférents. En décembre 1985, le journal Libération publiait encore, sur deux jours, une enquête approfondie de JeanFrançois Rouge sur l'American Indian Movment (AIM). Le 13 janvier 1986, le même quotidien titrait, cinq colonnes à la Une, comme un appel à la conscience de ses lecteurs: On achève bien les Indiens! En pages intérieures, la rédaction avait choisi d'utiliser trois pages pleines pour expliquer comment les Tukanos du Brésil s'étaient mobilisés contre les chercheurs d'or (les garimpeiros) ; parce qu'en 1986, dans ces coins reculés du monde, on assassine encore les Indiens qui gênent! Des articles du même genre, on en trouve depuis de nombreuses années dans toute la presse, spécialisée ou non: enquêtes sur les Miskitos, bien sûr; mais aussi sur les Indiens du Pérou (en juillet 1986, le journal La Croix publie sur eux une série d'articles échelonnés sur une dizaine de numéros I), du Mexique ou du Guatemala. Il ne s'agit pas seulement de « papiers» exotiques, mais de véritables reportages sur la condition indienne et les mouvements de résistance. Par exemple: sur les camps de l'espoir dans Géo (mars 1986) à propos des réfugiés Mayas au Mexique; sur les Tarahumaras dans Le Monde du 31 janvier 1987 ou sur les Miskitos en février; sur les Yanomamis dans le n° 1 de Terre Sauvage (1986) ou sur les résistances en général dans le numéro spécial de Croissance et développement (1987) ; sans compter le n° 4-5 de la revue Ethnies (1987), entièrement con-

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sacré aux réveils indiens. Et pour être complet, il faudrait encore citer la parution de Nitassinan, une revue spécialisée qui, en France, se donne pour vocation de nous transmettre la parole indienne. Les autres médias ne s'en laissent pas compter: en 1986, A2 a diffusé deux films sur les Yanomamis à des heures de grande écoute (deux dimanches à 20 h 30), repris début 1988 dans le cadre de l'émission Océaniques (FR3). Cette dernière a aussi proposé (septembre 1987) un film sur les Tixcao du Brésil et a repassé les trois reportages sur Antecume Ganvier 1988), lesquels avaient été offerts au grand public par TF1 en juin 1977. Le 26 janvier 1986, France-Inter consacrait son émission Tabou au problème des Indiens d'Amazonie. Invité: Richard Chapelle; 3 heures et demi d'antenne. Nouvelle émission sur le même thème en juillet 1986 ; puis, dans le cadre des Passerelles (samedi 14-15 h), une série d'enquêtes sur les Indiens du Mexique ou du Guatemala en septembre 1987. La question indienne n'a pas épargné le septième art. Après les inoubliables Little Big Man ou Un homme appelé cheval, réalisés pour restaurer l'image de l'Indien que la tradition du western avait dénaturée, le cinéma continue de s'intéresser à ces peuples menacés d'extinction. Des réalisations comme la forêt d'émeraude ou Mission sont caractéristiques d'un courant qui, même maladroit ou peu scientifique, n'en est pas moins utile au mouvement indianiste dans la mesure où il sensibilise l'opinion. Si l'on ajoute à tout cela l'organisation de manifestations de solidarité et la naissance d'un Comité de Soutien aux Indiens d'Amérique (CSIA), on a fait le tour de tout ce qui est fait en France pour informer le grand public. C'est à la fois beaucoup et peu. Car cette résurgence de la question indienne à la Une de nos médias ne signifie pas forcément grand chose. Elle n'est jamais que le reflet d'un service d'information qui tire sur tout ce qui bouge à une époque où les raisons de s'émouvoir sont innombrables. Dans ce contexte, qu'est donc la question indienne sinon une misère de plus dans le concert discordant de toutes celles qui nous interpellent chaque jour? Les Indiens sont à la Une, un peu, beaucoup, passionnément... et alors? L'importance du réveil indien ne saurait se mesurer à l'aune des médias. Ceux-ci témoignent de faits, rarement 9

de leurs qualités intrinsèques. En revanche, l'écho qu'on en retrouve dans le petit monde de la recherche nous paraIt plus significatif: si les manifestations indiennes n'avaient été que folklore ou matière de scoop, les spécialistes en auraient probablement laissé l'exclusivité aux journalistes. Le foisonnement intellectuel qui agite le milieu des anthropologues et la vigueur discrète des polémiques qui les opposent parfois sont, au contraire, symptomatiques: les américanistes se sont penchés avec fébrilité sur le réveil indien et se montrent doués d'une fécondité qui ne trompe pas. Il se passe quelque chose dans l'Amérique indienne. Parce que le mouvement indien prit de l'ampleur d'abord aux États-Unis, ce furent naturellement les Nord-Américains qui, les premiers, étudièrent la question (dès 1970). Citons pêle-mêle, et de façon non exhaustive, les noms de Hazel Hertzberg, Peter Farb, Stan Steiner, Willcom E. Washburn... et, bien sûr, Dee Brown et Terry MacLuan dont les ouvrages (Enterre mon cœur à Wounded Knee et Piedsnus sur la terre sacrée) furent de sérieux succès de librairie. Les Latina-Américains ont rapidement pris le relais pour témoigner de ce qui se passait chez eux. Même si leur réputation internationale est moindre, ils n'ont pas démérité. Citons des hommes comme Salomon Nahmad ou Fausto Reinaga, bien connus des spécialistes, mais que le grand public européen ignore; autant dire que les noms de Guillermo Bonfil Batalla, Silvia Rivera Cusicanqui, Paul Gonzalès, Rodrigo Montoya, Roberto Santana, Raul ReissneL.. sont absolument méconnus de ce côté-ci de l'Atlantique. Si les Français se sont intéressés plus tardivement au sujet, la richesse de leurs publications depuis 1980 prouve qu'ils participent eux aussi de la dynamique générale. Avec l'avantage pour eux d'être moins directement impliqués par les enjeux qui affectent le problème indien, ce qui leur permet une liberté intellectuelle que n'ont pas toujours leurs concurrents américains. Cette remarque n'exclut pas que nos compatriot~ puissent se tromper: la distance est aussi un handicap. Mais leur regard comporte une originalité qui est aussi une opportunité. L'école américaniste française intéressée par la question indienne est riche. Il faut citer les noms d'Élise Marienstras, Claude Folhen ou JeanFrançois Graugnard pour l'Amérique du Nord; de Fran10

çoise Morin, Marie-Chantal Barre, Christian Gros, Yvon Le Bot, André. Marcel d'Ans, Philippe Descola, Henri Favre, Christian Deverre, Jean-Pierre Lavaud, Philippe Vayssière... pour l'Amérique latine; Robert Jaulin, JeanMarcel Hurault, Pierre et Hélène Clastres, Richard Chapelle, Jacques Lizot... pour l'Amazonie. Et combien d'oubliés! Bref, le monde de la recherche est sur le pied de guerre. Mais qu'est-ce que cela prouve? Combien nous diront que les spécialistes sont des gens vivant repliés sur euxmêmes et s'engageant dans des travaux dont ils ignorent, par définition, les aboutissements? Ne peuvent-ils pas se tromper? Soit! Il y a cependant des convergences non douteuses. Journalistes et anthropologues s'intéressent-ils aux Indiens? Les éditeurs aussi. Non seulement en publiant des ouvrages scientifiques (lesquels font rarement des bestsellers), mais en donnant aussi la parole aux Indiens, ce qui est, en soir, un événement! Que ce soit sous la forme de mémoires, d'entretiens, de récits, d'études ou de pamphlets, la multiplication de tels livres est significative. Ce sont ceux de Vine Deloria, un des plus ardents défenseur de l'Indianité : Custer est mort pour vos péchés, un manifeste indien (1969), En toute bonne foi (1971), et Dieu est rouge (1973). Mais aussi les mémoires d'Ours-Debout, de Don Talayesva ou de Tahca Ushte, les œuvres de Scott Momaday, les travaux de Philip Deere, les témoignages d'An Antane Kapesh ou de Rigoberta Menchu. De leur côté, les ethnologues ont tenté de nouvelles approches qui leur ont donné l'occasion de décrire la vie indienne comme vue de l'intérieur: ce sont les expériences bien connues de Robert Jaulin, Jacques Lizot, Francis Huxley ou Florinda Donner en Amazonie, le récit d'André Cognat, bien sûr; et aussi le troublant témoignage de Carlos Castaneda. Le réveil indien c'est aussi la multiplication, ces dernières années, d'ouvrages tant de vulgarisation que de synthèse. Si les titres manquent parfois d'originalité, leurs contenus n'en témoignent pas moins de l'intérêt que suscite la cause indienne. Citons pour mémoire: Le réveil indien en Amérique latine d'Yves Maternes (1976), Le réveil indien en Amérique andine d'Alain Labrousse (1983), Les Amériques indiennes, le retour à l'histoire de Christian Rudel (1985), Le renoUVeau indien aux États-Unis de 11

Joëlle Rostkowski (1986)... autant de livres qui viennent affirmer que le processus de revendication qui mobilise les Indiens n'est pas qu'un fait divers. Les Indiens se réveillent donc. Du moins est-ce là l'expression consacrée pour évoquer un ensemble de manifestations dont les principaux acteurs ont pour point commun d'être réunis sous le terme générique d'Indiens. Mais de quoi s'agit-il? Ultime sursaut de peuples en voie de disparition en tentant d'exploiter les complexes de culpabilité collective dans lequel les Blancs se complaisent parfois, ou mouvements conquérants de minorités ayant appris à faire entendre leurs voix? Telle est la question qui interpelle vite une opinion en prise avec des sentiments contradictoires d'agacement et de compassion. Comment savoir s'il s'agit de vulgaires révoltes soigneusement ordonnancées par des puissances sans scrupule ou d'un réveil authentique et indépendant de toute manipulation extérieure? Les réponses ne risquent-elles pas de dépendre des préjugés ou des convictions idéologiques comme de l'usure de la sensibilité solidaire, de l'ignorance, de la mauvaise foi, de la colère ou de l'indifférence? Il est difficile d'échapper à ces multiples dangers; à moins de proposer aux hommes de bonne volonté (les autres restant, hélas, intouchables) le matériel nécessaire pour leur permettre de comprendre. C'est ce que nous aimerions tenter de faire ici, en précisant que notre intention n'est pas de mobiliser les foules en faveur d'un mouvement qui ne les concerne pas directement. Nos contemporains n'ont que faire d'une nouvelle cause sur laquelle ils devraient s'apitoyer. Les Indiens, d'ailleurs, ne sollicitent aucune compassion; ils sont les premiers à demander qu'on les laisse accomplir eux-mêmes ce qu'ils ont à faire. Désormais (et c'est peut-être là que réside l'événement) ils se sentent assez avertis pour expliquer à qui de droit ce qu'ils souhaitent; ils n'ont plus besoin d'interprètes. C'est pourquoi notre propos voudrait se limiter à informer, de sorte que les gens qui n'ont rien à voir avec la question indienne évitent d'aller grossir à leur insu la cohorte de ceux qui s'épanchent sur tout (et donc sur rien) ou celle, plus dangereuse, des militants qui manipulent à des fins partisanes la crédulité du grand public.

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DU RÉVEIL INDIEN

Puisque nous avons choisi de nous adresser au profane, commençons par lui rappeler ce qu'est le réveil indien sur le plan strictement événementiel. Par elle-même, cette petite compilation historique suffira peut-être à définir l'importance du mouvement.

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RÉVEIL EN AMÉRIQUE

DU NORD

Aux États-Unis, les organisations indiennes apparaissent comme relativement anciennes puisque le National Congress of American Indians (NCAI) et Ie National

Indian Youth Council (NIYC) datent respectivement de
1944 et de 1961. C'est cependant dans le contexte des contestations des années soixante que le mouvement indien s'est nettement affirmé. Ce furent d'abord les manifestations sénéca contre l'édification du barrage de Kinzua (1956) ou celles des Tuscarora contre un programme du même type sur leur territoire (1958-1960). Le ton fut donné quand, en 1960, Wallace Mad-Bear Anderson (Ours-Fou), leader Tuscarora, se rendit à Cuba pour poser avec Fidel Castro les bases d'un projet d'unité des Indiens d'Amérique. Soucieuse d'éviter une connivence indiano-castriste, l'Administration de Washington offrit, dès lors, une oreille plus attentive aux sollicitations de ses plus anciens ressortissants. En 1964, ces derniers obtinrent que les tribus puissent bénéficier des programmes d'assistance économique et sociale destinés aux plus défavorisés; une nouvelle étape était franchie. Ce n'était pourtant pas suffisant et en 1966 apparut l'Alaska Federation of Natives (AFN), association des communautés d'Alaska pour s'opposer aux grandes sociétés d'exploitation minière ou pétrolière qui envahissaient leurs territoires. À partir de cette époque, les Indiens s'organisèrent et partout les manifestations se multiplièrent, comme dans l'État de Washington où Niskally, Yakima, Mukleshoot, Tulalip et Payallup se mobilisèrent pour défendre leurs droits de pêche. C'est en 1968 qu'une étape décisive est franchie avec la création de l'American Indians Movment (AIM) par Dennys Banks, Clyde Bellecourt et George Mitchell. Destinée à l'origine à lutter dans les ghettos indiens de Minneapolis contre la misère et pour la prise de conscience par les Indiens de leur identité, cette organisation s'illustra bientôt par des actions spectaculaires qui donnèrent au mouvement une dimension nationale et même internationale : occupation d'Alcatraz en 1969, longue marche dite Piste des traités violés, .reliant entre elles 33 réserves pour rappeler à l'opinion les 371 traités non respectés par les 14

autorités fédérales, occupation de l'immeuble du Bureau des Affaires Indiennes (BAI) à Washington en pleine campagne électorale (novembre 1972) afin d'exposer aux candidats les doléances indiennes résumées en 20 points, occupation du village de Wounded Knee, symbole de la résistance indienne depuis le massacre de 1890 (1973) ; la même année (1973), à Ottawa, des militants indiens affiliés à l'AIM occupent le ministère des Affaires indiennes pour protester contre le projet de développement de la Baie James, lequel empiète sur leurs terres sans qu'ils aient été consultés. Depuis, les manifestations de l'AIM, dont les violen-

ces avaient été dénoncées par le NAIC, organisation
indienne concurrente, ont perdu de leur impact médiatique. Mais, s'efforçant de tirer profit de ses premières expériences, l'organisation n'en a pas moins continué à lutter pour la défense des droits indiens. Moins réputées sans doute, ces nouvelles manifestations n'en témoignent pas moins d'une sérieuse mobilisation indienne: occupation d'Ellis Island puis du Mont Rushmore, Longue marche pour la survie (1978), course-relais New York/Los Angeles, à l'occasion des Jeux Olympiques (1984) pour aller « discuter» de la cause indienne avec les touristes venus du monde entier... Interné à la prison de Springfield, Dennys Banks lance l'idée (1985) de faire courir les détenus afin d'appuyer ses revendications, entre autre la libération de Léonard Peltier dont le cas intéresse Amnesty International. Étendu à d'autres maisons d'internement, le mouvement ne manque pas d'être rapporté dans la presse et de relancer le débat sur la question indienne. Tant de manifestations auraient été vaines si elles n'avaient débouché sur la création d'organisations soucieuses de représenter les communautés et de défendre leurs intérêts. Ainsi les Indiens se sont-ils réunis en conférence internationale à Standing Rock (1974), puis à Yancton (1975). À l'issue de ces rencontres fut créé l'International Indian Treaty Council (IITC) dont la fonction est de veiller au respect juridique des traités passés entre les tribus et les autorités fédérales. Né en 1978, l'Indian Law Ressource Center (ILRC), puis, plus tard, le Native American Rights fund (NARF), se chargent d'apporter leur assistance juridique aux communautés pour toute affaire les concer15

nant. De la sorte, les Indiens sont mieux défendus devant les tribunaux et parviennent à obtenir gain de cause dans de nombreux procès. D'un autre côté. les tribus sont parvenues à faire leur entrée à l'ONU (1974) au titre d'Organisations Non Gouvernementales (ONO). Elles ont, ainsi, pu participer aux conférences tenues par les minorités nationales à Genève en 1977 et 1981. Les Natifs du Canada sont, eux aussi, très actifs. Ils ont leur organisation nationale, la North American Indian Brotherhood (NAIB), laquelle inspira les premiers regroupements d'Indiens sur la scène internationale. En 1975, ils proclamaient leur droit à l'auto-détermination (déclaration de Fort-Simpson) : un précédent? Pour se défendre contre l'isolement qui les guette dans les villes où beaucoup d'entre eux vont s'installer en espérant y trouver du travail, les Indiens ont encore créé de nombreuses associations locales d'entraide comme le Consolidates Tribes of American Indians (CTAI) de Milwaukee, L'United Indians of All Tribes (mAT) à Seattle, l'Urban Indian Development Association (mDAc) à Los

Angeles ou l'American Indian United (AIU) à Chicago. On
voit donc bien que l'activisme indien en Amérique anglosaxonne n'est pas pure invention médiatique. Les communautés ont pris conscience des moyens qui étaient à leur disposition pour défendre leurs intérêts vitaux et savent les utiliser. Il n'y a pas à en douter: ces gens-là sont bien éveillés!

RÉVEIL EN AMÉRIQUE

LATINE

Sur le plan de la revendication indienne, l'Amérique latine n'a rien à envier à celle du Nord. Certes, les mouvements qui s'y développent n'ont pas suscité les mêmes échos dans la presse et l'opinion internationale que les manifestations de l'AIM. Ce n'est pourtant pas faute de se démener et d'encourir des risques en regard desquels les exactions commises contre les tribus nord-américaines peuvent paraître peu de chose. C'est que les contextes 16

socio-politiques comme les moyens des uns et des autres sont bien différents. Si l'activisme en Amérique du Sud semble moins virulent et reste plus discret cela tient, essentiellement, à quatre facteurs assez faciles à cerner: 1) le contexte médiatique des USA. La puissance, la liberté et l'indépendance de la presse donnent aux Indiens de ce pays des moyens d'expression dont leurs congénères du Sud ne disposent pas; 2) le réveil indien dans les pays latino-américains se serait développé avec un léger décalage (une dizaine d'années ?) par rapport à celui du Nord, ce qui le minimiserait au regard d'un grand public avide d'inédit; 3) la spécificité des actions indiennes en Amérique du Sud est souvent escamotée dans la mesure où elle est amalgamée ou confondue avec d'autres mouvements politiques s'exprimant au même moment et dans les mêmes régions tout en lui subtilisant la primeur, voire l'exclusivité de l'actualité. Les crimes du Sentier-Lumineux au Pérou, l'enjeu des guerres civiles qui ravagent le Guatemala, le Salvador ou le Nicaragua, sont des sujets qui captivent davantage l'attention que l'occupation de terres par des paysans andins ou les recours en justice de vagues tribus oubliées de la forêt amazonienne; 4) pour finir, il faut rappeler que la nature des régimes sud-américains est souvent telle qu'elle interdit l'expression des revendications minoritaires, laquelle ne nous parvient que de façon laconique, fragmentée, incertaine et tardive, donc difficile à transmettre à l'écoute distraite du grand public. Ces facteurs n'expliquent pas tout. D'autres raisons plus profondes, relevant de l'histoire, des mentalités ou des caractères, sont à l'origine des différences de comportement qui peuvent distinguer les Indiens du Nord de ceux du Sud. Nous nous efforcerons de les exposer plus tard. En dépit de quoi, il ne faut pas sous-estimer l'importance des mouvements indiens qui secouent les pays latinoaméricains; ceci d'autant plus que les proportions de population indigène que ceux-ci peuvent recéler sont telles que la question indienne ne saurait être traitée en ter17

mes de folklore. Si on se réfère aux calculs les plus modestes (sachant qu'il est parfois difficile de dire qui est indien et qui ne l'est pas, d'où les grandes variations statistiques), on ne relèvera que 12 % de population indienne au Mexique, mais 40 070au Pérou ou en Équateur, et 60 070en Bolivie ou au Guatemala (selon C. Rudel, p. 140). Pour en venir aux faits, tout semble avoir commencé à la fin des années soixante. En 1969, en effet, on assista aux premières occupations (pacifiques) de terres au Pérou; il s'agissait alors, pour les Indiens, de protester contre les effets de la réforme agraire programmée par le gouvernement. Pour ces gens habitués à la propriété communautaire des terres, la redistribution de celles-ci en lots individuels avait, non seulement le tort de désorganiser leur vie sociale et politique traditionnelle, mais favorisait en outre leur dépossession au profit de spéculateurs de toutes sortes. Depuis, ce type de manifestations n'a guère cessé, de gouvernement en gouvernement et de réforme agraire en réforme agraire. Le mouvement s'est même étendu à d'autres pays: manifestations des Mapuches du Chili contre les gouvernements Frei, Allende ou Pinochet, tous coupables (même si la culpabilité n'était pas du même ordre) de favoriser la dépossession foncière des communautés ; révolte des Triquis (Mexique) contre les producteurs de café ou les grandes exploitations forestières qui volent leurs terres; des Quichés (Guatemala) dépouillés eux aussi, maltraités et souvent assassinés parce que soupçonnés d'aider la guérilla (un prétexte plutôt pour mieux s'emparer de leurs terres) ; résistance des Miskitos du Nicaragua, contre les somozistes d'abord, contre les sandinistes aujourd'hui; des Shuars de l'Équateur, des Guaymis de Panama, des Aymaras et Quechuas du Pérou, des Xavantes du BrésiL.. pouvons-nous seulement tous les citer? Cependant, la nature des régimes locaux, les contraintes du sous-développement, la sensibilité latine, le voisinage de mouvements révolutionnaires particulièrement actifs... se sont combinés pour orienter l'action indienne d'Amérique latine dans des directions peu comparables avec celles suivies dans. le Nord. En effet, l'activisme latinoindien s'exprime davantage à travers l'émergence d'organisations plus ou moins clandestines et tendant à se fédérer à l'échelle nationale ou internationale, que par le biais

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de manifestations légales comme on en voit aux

USA.

Sou-

vent empêchées d'exprimer librement leurs doléances sur la place publique, ces organisations se tournent davantage vers la publication de manifestes destinés à traduire une sensibilité originale en dépit de l'oppression qui les menace. L'activisme latino-indien apparaît donc comme moins virulent qu'aux États-Unis. Il ne faut pas se fier à cette impression à courte vue. Il ne fait seulement que travailler sur d'autres bases. Parfois, cependant, les dictatures qui les contraignent, poussent les Indiens à la résistance armée. Ceux-ci rejoignent alors les guérillas déjà existantes, à moins qu'ils n'éprouvent le besoin et possèdent les moyens de créer leur propre armée afin d'éviter tout amalgame qui leur serait nuisible. Du fait des contextes nationaux, les mouvements latinoindiens ont eu du mal à se mettre en place. Il fallut, sans doute, quelques coups de pouce de l'indigénisme (réalité distincte de l'indianisme dans la mesure où elle émane de non-Indiens) pour les aider à émerger. Sur proposition de la 8e conférence inter-américaine de Lima (1938), un congrès destiné à traiter des problèmes des populations indiennes fut réuni pour la première fois à Patzcuaro (Mexique) en 1940. À partir de là, une nouvelle réflexion sur la condition indienne en Amérique latine put se développer. C'était un début. Mais il faut attendre le milieu des années soixante pour voir un activisme indien se constituer de manière sérieuse: en 1964, l'Équateur voit naître la Fédération des Centres Shuars. L'organisation fait école et, dans les années qui suivent, les associations indiennes se multiplient dans ce pays: Mouvement Ecuarrunari, Fédé-

ration des organisations du NAPO, Union des Natifs de
l'Amazonie équatorienne, Fédération indigène de Pastaza, Confédération des Nationalités indigènes de l'Amazonie, Conseil National de Coordination des Nationalités Indigènes de l'Équateur... etc. 1971 apparaît comme une date décisive pour le mouvement indien en Colombie: à la suite d'une réunion des délégués indigènes Paeces et Guambianos, le Conseil Régional Indigène du Cauca (CRIC) est constitué dans le but de récupérer droits et terres ancestrales. Un élan était donné qui provoqua l'apparition de nombreuses organisations régionales du même type: Conseil Régional Indien de 19

l'Occident (CRIDOC), Conseil Régional Indien du Vaupes (CRIVA), Conseil Régional Indien du Tolima (CRIT) ; et d'autres qui finirent par se regrouper dans l'Organisation

Nationale Indienne Colombienne (ONIC) en février 1982.
À la même époque, au Pérou, Jénaro Flores, Indien Aymara, fondait le Mouvement Révolutionnaire Tupac Katari (MRTK), organisation se réclamant des valeurs indiennes et qui prit une part active dans la lutte pour le rétablissement de la démocratie. En 1978, au Chili, fut créé le Centre Culturel Mapuche qui devint, en 1980, l'organisation

clandestine AD MAPU, à la suite des interdits que lui opposait le général Pinochet. En Bolivie, apparut le Mouvement Indien Tupac Katari (MIKTA), qui présenta des candidats aux élections générales et parvint même à faire élire un (en 1978) puis deux (1980) députés indiens. L'année suivante se constitua la Confédération Syndicale Unique des

Travailleurs Paysans de Bolivie (CSUTPB) qui revendique
la liberté sans perte de l'identité indienne. Au Brésil, naquit en 1980 l'Union des Nations Indigènes (UNI) pour la libre auto-détermination des tribus d'Amazonie. La Guyane française n'est pas épargnée: il y existe une Union des Peuples Amérindiens (UPAG) et une Association des Amérindiens de Guyane française (AAGF) fondée par les Galibis. Toutes ces organisations se rencontrent périodiquement. Elles ont appris à se connaître, ce qui n'a pas seulement provoqué l'internationalisation du mouvement indien, mais aussi l'émergence de solidarités pan-indiennes et l'apparition de nouvelles structures indigènes. Dès octobre 1974 se réunissait au Paraguay le premier parlement indien d'Amérique du Sud. En juillet 1977 et 1978, spécialistes des questions indiennes et représentants indiens de tout le continent se retrouvaient à la Barbade pour échanger leurs expériences et dénoncer la domination physique et culturelle dont les Indiens sont partout les victimes. En 1980, au terme du Congrès des mouvements d'Amérique du Sud, réuni à Ollantaytambo (Pérou), fut créé le Conseil Indien

d'Amérique du Sud (CISA) auquel sont rattachées toutes
les grandes organisations nationales. À l'échelle régionale, on assiste parfois à des alliances qui font fi des frontières. Ainsi en va-t-il de la fusion du Mouvement Indien Pedro Willka Apaza (MIPWA) péru20

vien, du

MIKTA bolivien et du Mouvement des Peuples

Indigènes de l'Équateur au sein du FILINATAqui s'est fIxé pour objectif d'obtenir la récupération pacifique des territoires de l'ancien empire inca (!). En 1983, le FILINATA tint un Congrès sur les rives du lac Titicaca, au terme duquel il proclama sa volonté d'obtenir le droit à la libre auto-détermination. Contre les somozistes, Miskitos, Sumos et Ramas s'étaient coalisés et alliés avec les sandinistes au sein du MISURASATA. Depuis, les Indiens ont perpétué leur coalition dans la lutte qu'ils ont entreprise contre les sandinistes quand ceux-ci ont usé du pouvoir qu'ils avaient confisqué pour tenter de les déplacer de force. En septembre 1985, s'est formée la KISAN, sigle indien qui signifie Union des Peuples Indiens de la côte atlantique nicaraguayenne. Cette organisation regroupe toutes les communautés indigènes, à l'exception de celles qui sont favorables au dialogue avec Managua. Notons au passage que les Miskitos et leurs alliés ont reçu le soutien de l'AIM, de l'ILRC, de la confédération iroquoise des six nations, ainsi que des Indiens du Pérou, d'Équateur, d'Amérique centrale et d'Amazonie (témoignage de Jim Anaya, avocat de l'ILRC) : un bel exemple de la solidarité pan-indienne. Le Mexique n'a pas échappé à la dynamique générale et le gouvernement a dû faire face à de nombreuses révoltes (Yucatan, Chiapas, Oaxaca, Huasteca...). Il a cependant tenté de garder le contrôle du mouvement en patronant lui-même les principales manifestations indiennes. C'est en effet sous l'égide de l'État, et par l'intermédiaire de l'Institut National Indigéniste, que se sont tenus successivement le premier congrès indien du Mexique à San Cristobal de las Casas (1974), puis le congrès national des peuples indigènes à Patzcuaro (1975). Au Guatemala et au Salvador, la situation est plus difficile à décrypter du fait de l'état de guerre dans lequel sont plongés ces pays. Par la force des choses, les Indiens sont souvent amenés à se fondre dans les mouvements de guérillas déjà existants et leurs revendications spécifiques s'en trouvent fréquemment occultées. Cependant, si l'Armée de Guérilla des Pauvres (EOP) reste contrôlée par des éléments étrangers aux communautés indiennes, elle est suffisamment investie à la base par les Natifs pour obliger la direction à « indianiser » son programme politique. En 1978-1981 le Comité d'Unité Pay21

sanne (eue) apparaît, organisation qu'Yvon Le Bot considère comme la plus représentative du mouvement d'émancipation indienne. Au Salvador, c'est l'Association Nationale Indigène Salvadorienne (ANIS) qui prend en charge depuis les années 70 les intérêts indiens et c'est le Toledo Indian Cultural Movement, fondé en 1981, qui Ie fait au Belize. Existe-t-il un seul pays d'Amérique dont les Indiens ne soient pas mobilisés? Nous n'avons encore cité ni l'Argentine, ni l'Uruguay, ni le Paraguay, ni le Costa Rica. C'est que dans ces pays les Indiens ne risquent plus guère de s'exprimer puisqu'ils n'existent quasiment plus, soit qu'ils aient été victimes d'un génocide (Uruguay, Patagonie), soit qu'ils aient été refoulés ailleurs. Ainsi le Costa Rica, dont le tiers du territoire appartenait aux Guaymis, ne comptet-il plus que 0,8 % d'Indiens. Il est évidemment plus facile pour ce pays de connaître la paix indienne que pour son voisin panaméen qui doit faire face à ce qui reste du peuple guaymis. Quant à l'Argentine (1,5 % d'Indiens), le Venezuela (1,6 0/0) ou le Paraguay (2,5 %) ils ont des communautés trop petites ou dispersées pour qu'elles puissent opposer aux États une action un tant soit peu percutante. Ainsi, sur tout le continent, au nord comme au sud, les Indiens s'organisent, s'activent, et font parler d'eux en des termes suffisamment nouveaux et forts pour qu'ils soient pris en considération par les gouvernements concernés. Partout les Indiens entrent en lutte, tout en s'efforçant de différencier leurs mouvements de ceux qui peuvent agiter d'autres minorités, qu'elles soient ethniques, politiques ou sociales. On peut donc affirmer que les Indiens d'Amérique sont bien des gens éveillés, qu'ils constituent des peuples qui ne dorment pas, qui ne sont ni soumis, ni résignés. On le peut surtout parce que nous disposons, désormais, d'assez de recul dans le temps pour constater que la durée, la spécificité, l'intensité et l'universalité de l'événement en font autre chose que le produit d'une vulgaire mode.

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