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Sahel Nordeste Amazonie

240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 276
EAN13 : 9782296203921
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SAHEL, NORDESTE, AMAZONIE Politiques d'aménagement en milieux fragiles

SAHEL, NORDESTE, AMAZONIE Politiques d'aménagement en milieux fragiles

Jean GALLAIS, Hamidou SIDIKOU, Philippe LÉNA Sylvia BAHRI, Pierre GRENAND, Françoise GRENAND Jean-Louis GUILLAUMET, Maurice LOURD, Michel LESOURD, Sylvie BRUNEL, Nelson CABRAL

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Éditions L'Harmattan 5 -7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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UNESCO 7, place de Fontenoy 75700 Paris

@ Unesco, 1991 ISBN: 2-7384-0616-5 (L'Harmattan) ISBN; 92-3-202656-2 (Unesco)

Liste des auteurs
CABRAL N., Docteur international.
GALLAIS J.,

en Sciences sociales et Lettres.

Fonctionnaire

Géographe, professeur à la Sorbonne. Expert international.

SIDIKOU H.A., Géographe, professeur à l'Institut de Recherches en Sciences humaines (IRSH), recteur de l'Université de Niamey (Niger). LÉNAPh., Géographe expert au musée.Goeldi-Belen (Brasil). BAHR!S., ORSTOM Manaus. GRENANDF., ORSTOM Manaus. GRENANDP., ORSTOM Manaus. GUILLAUMET.-L., ORSTOM Manaus. J louRD M., ORSTOM Manaus. LESOURD M., Docteur en géographie. Maître de conférences, chercheur au LEDRA (Laboratoire d'Etude du Développement des Régions Arides). BRUNELS., Agrégé en géographie économique. Expert international.

Préface

Dans ce programme de recherches comparatives en géographie lancé à la fin de l'année 1986 pour une durée de deux ans, l'Unesco s'est donné pour objectif de réunir les compétences respectives de dix chercheurs de nationalités différentes et de spécialisations professionnelles complémentaires. Le choix de ces chercheurs répond au souci d'associer, dans une perspective propre à l'Unesco, des spécialistes originaires des milieux concernés à des instituts internationaux de recherches ainsi qu'à des organisations non gouvernementales. Trois zones géographiques sont ici passées au crible: le Sahel africain, le Nordeste brésilien et l'Amazonie. Choix en apparence arbitraire, si l'on se limite aux divergences physiques qui opposent ces trois milieux; mais beaucoup moins lorsqu'on constate à quel point les Sahels nordestin et africain, mais aussi l'Amazonie brésilienne, sont aujourd'hui l'enjeu de tentatives de contrôle et de domination, qui passent d'abord par des essais d'aménagement perturbateurs, après avoir été longtemps le cadre de vie traditionnel de civilisations aux faibles techniques. Ces dernières s'étaient tout d'abord adaptées à des conditions physiques extrêmes sans chercher à « mettre en valeur» des régjons avant tout fragiles. Quelques grandes leçons se dégagent de cette mosaïque d'approches, une mosaïque qui répond à la nécessité, chère au géographe, d'aborder l'étude d'un espace à différentes échelles. Passer de la monographie régionale - la varzea amazonienne, le Zarmaganda nigérien - à une synthèse explicative comme celle rédigée par Jean Gallais à propos des déplacements de populations de l'aride vers l'humide, permet à la géographie de déployer toute son efficacité. Son but n'est-il pas d'abord «d'aboutir à des propositions solidement fondées sur la confrontation des différents paysages produits par les civilisations, en vue de modifications bienfaisantes des techniques de production, de consommation et, par-dessus tout, des techniques d'encadrement », comme l'explique le grand géographe paysagiste Pierre Gourou 1.
1. Dans Régions, 1987. villes et aménagement, Paris, Éd. de la Société de Géographie (CREPIF),

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Illustration concrète de la vocation de l'Unesco à réunir à la fois les compétences pluridisciplinaires de spécialistes des différentes sciences humaines, mais aussi à savoir harmoniser le concert de voix et d'opinions, parfois divergentes, des experts de nombreux pays, en vue de la réalisation d'un objectif commun, en tirant - des succès comme des échecsquelques leçons utiles à l'action des « aménageurs » de tous pays. Nous remercions les professeurs Salvino Busuttil de l'Université de Malte et Gilles Sautter de la Sorbonne de leurs précieux conseils et soutien. Les idées et les opinions exprimées dans cet ouvrage sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l'Unesco.
S.B.

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Avant-propos

Nelson

CABRAL *

Cet ouvrage est conçu dans le cadre du programme de l'Unesco concernant la promotion d'activités de recherches appliquées aux difficultés résultant des tentatives, souvent incomplètes, d'occupation, de maîtrise et d'aménagement de l'espace.
1. ApPORT DE LA SCIENCE GÉOGRAPHIQUE

Les auteurs se proposent d'apporter une contribution pragmatique à la compréhension de la crise qui sévit dans le Sahel africain, en Amazonie et dans le Nordeste brésilien, à la lumière des changements et mutations intervenus dans le passé et des perspectives d'avenir, compte tenu du savoir ancestral des occupants de ces terres et des stratégies modernes d'aménagement. Le caractère essentiellement géographique de la question n'empêche pas les contributions de l'ouvrir à des connaissances théoriques et pratiques relevant d'autres disciplines et ce, en fonction de l'exigeante complexité des cas étudiés. La place qu'occupe dans cette étude la géographie en tant que science traitant de l'espace terrestre et de son occupation par l'homme, est d'autant plus justifiée qu'il s'agit d'une science qui recoupe effectivement tous les domaines du savoir. Faut-il rappeler que depuis la période empirique pendant laquelle la géographie s'est illustrée dans l'inventaire et la cartographie, son rôle n'a fait que se développer: au xx. siècle, grâce aux démarches des pédagogues allemands et français (Alexandre Humboldt, Karl Ritter, Ratzel et Elisée Reclus) et à l'avènement de la Société de Géographie, elle a acquis son autonomie en tant que science jointe à une vocation désormais universaliste. L'aspect pluridisciplinaire de la science géographique fait d'elle à la fois un excellent instrument de mesure quantitative dans les domaines
Docteur en sciences sociales et lettres. Fonctionnaite international.

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où elle a presque l'exclusivité, tels l'anthropo-géographie, la géomorphologie, la climatologie et l'hydrographie, mais aussi et surtout un outil primordial d'analyse qualitative des rapports entre l'homme et son milieu naturel. L'Afrique sahélienne, les îles du Cap-Vert comprises, l'Amazonie et le Nordeste brésilien font l'objet de cette étude comparative en raison de leurs fragilités respectives et des crises tant sociales qu'environnementales qui en découlent. Dans sa modalité d'action, le projet a eu pour souci majeur de faciliter la coopération entre chercheurs d'horizons différents, y compris au niveau Sud-Sud, afin de favoriser l'échange de connaissances et d'expériences nécessaires à la compréhension des crises socio-économiques et environnementales. Il en va de même des solutions envisagées pour les pays et communautés ayant en commun un retard dans leur développement, dû en partie à la fragilité du milieu, mais aussi à d'autres facteurs, voire à l'erreur dans l'aménagement de l'espace. Le bien-fondé de la publication de cet ouvrage repose, d'une part, sur l'utilité et l'intérêt de la géographie en tant que science apte à s'interroger sur les paysages et à comprendre leurs changements et, d'autre part, sur l'enseignement qui peut être tiré de la comparaison entre deux régions très différentes quant à leur constitution physique et même quant à leur histoire. Sylvie Brunel considère avec raison que la comparaison permet, en partant des faits géographiques, de pouvoir s'en détacher, prendre de la distance, remettre en question leur existence pour mieux les comprendre. Les communications diffèrent beaucoup par leurs contenus, mais l'objet de leurs préoccupations reste confronté aux mêmes difficultés résultant du risque d'incompatibilité entre les pratiques socioculturelles des communautés et les potentialités du milieu naturel, du type des travaux d'aménagement et de l'absence de ces potentialités, du degré de participation de la population concernée à la politique de développement entreprise par le pouvoir étatique ou international. C'est la raison pour laquelle ce livre est destiné d'abord aux enseignants, administrateurs publics et privés, chercheurs et animateurs communautaires de tous horizons. L'intérêt des recherches entreprises dans les sous-régions considérées réside dans le souci de démontrer à quel point les crises de l'écosystème peuvent résulter d'une attitude imprudente dans la gestion des ressources naturelles d'une part, et de l'absence de participation de la population concernée dans les grands projets d'aménagement, d'autre part. Il se confirme également que la recherche fondamentale sur l'érosion du sol, la bio-anthropologie, l'hydrologie, la climatologie, etc., est absolument nécessaire pour le suivi des situations, ainsi que celle sur les structures sociales et leur évolution, la misère qui sévit dans ces régions étant surtout d'origine sociale et politique. La comparaison entre la crise du Sahel et celles de l'Amazonie et du Nordeste brésilien a ses limites, car la différence est énorme.

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L'Amazonie est une zone humide et potentiellement riche dont les difficultés sont circonstancielles, et résultent de la politique coloniale après la période faste des « seringueiros », récolteurs de la gomme de caoutchouc. Le Nordeste est beaucoup moins sec que le Sahel malgré les insuffisances et irrégularités pluviométriques ; en outre, le Sahel n'a pas connu l'essor économique et commercial comparable à celui qu'a pris le Nordeste au XVIIIe siècle pendant l'époque coloniale. L'organisation sociale et la culture ne peuvent être comparées de part et d'autre de l'Atlantique; il en va de même de la structure agraire, encore que sur ce point, les îles du Cap- Vert avec leur système de type méditerranéen se rapprochent davantage du Nordeste brésilien que de l'Afrique. Du point de vue politique, la planification de l'aménagement territorial est plus aisée au Brésil, pays fédéral avec de grands espaces, disposant de richesses énormes, y compris dans le domaine du savoir-faire, où la solidarité a beaucoup plus de chance de jouer un rôle déterminant qu'en Afrique sahélienne. Cette dernière, pauvre, sèche, m~nacée de désertification est, de surcroît, découpée en une multitude d'Etats, eux-mêmes aux prises avec des groupes ethniques dont les aspirations et intérêts sont souvent très éloignés les uns des autres. Néanmoins, les mouvements de populations allant de l'aride à l'humide sont quasiment identiques au Nordeste et au Sahel. Le Nordeste a été et demeure le fournisseur de main-d'œuvre pour les régions humides de l'Ouest, dans des conditions identiques à celles de l'émigration des Haoussa du Nord vers le « middle belt» nigérien et à celle des Mossi du Burkina Faso hier, vers le Ghana, aujourd'hui vers la Côte d'Ivoire. Depuis des années, l'Unesco s'efforce de mobiliser la communauté scientifique internationale et les sources de financement en faveur de la conservation de la nature, à travers le Programme MAB, sigle anglais du Programme sur l'homme et la biosphère, et des projets plus modestes sur les établissements humains et l'environnement socioculturel. Ainsi, beaucoup d'ouvrages ont été publiés sur la désertification, la sécheresse, la disparition des espèces, et sur les menaces qui pèsent sur l'équilibre planétaire en général, dans le souci de sensibiliser l'opinion sur les risques encourus d'une part, et de vulgariser les travaux ponctuels des milieux scientifiques d'autre part.

2. PARAMÈTRES SOCIO-HISTORIQUES

Il est fascinant de pouvoir constater comment les sociétés opèrent, de façon passagère ou durable, pour rechercher l'équilibre nécessaire entre les contraintes physiques inhérentes au milieu et leurs aspirations socio-économiques: la question gagne en intérêt lorsque l'aspect existentiel de leurs aspirations, qui englobe la notion de modernisme, progrès et développement entre en jeu. L'approche comparative de la question de l'environnement dans le
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Sahel, en Amazonie et dans le Nordeste ne pouvait que partir de considérations générales sur la géographie sociale et physique de ces deux mondes dont les différences sont atténuées de manière significative par des traits communs existants ou ayant existé plus ou moins longtemps. Ainsi, durant les premières occupations, les modes d'exploitation étaient similaires avec, à peu près, les mêmes avantages et les mêmes inconvénients. Dans les deux cas, les occupants s'étaient adaptés sans grands travaux d'aménagement au milieu environnant. Le poids de la pratique sociale semble exercer plus d'influence sur les situations d'ensemble que les déterminismes physiques, même quand ceux-ci sont incontournables; en clair, le plus important c'est l'homme et ce qu'il peut faire, ou ne pas faire à travers les jeux des civilisations. Au Sahel, pendant très longtemps, les populations ont pratiqué le pastoralisme en se déplaçant en fonction de la rareté ou de l'abondance du pâturage, en s'adaptant aux cycles des climats. L'itinéraire des communautés traditionnelles amazoniennes, pratiquant la chasse et la cueillette, était, par rapport à la géographie des lieux, conceptuellement identique aux migrations saisonnières africaines à la recherche d'eau et de pâturages. Même les « seringueiros », à l'époque de la prospérité du caoutchouc, n'ont fait en définitive que la récolte de la gomme, sans autre souci d'ordre préventif ou multiplicateur. Cette époque de prélèvement des ressources naturelles, de type cueillette, maintenant révolue, fait place désormais à ce qu'il est convenu d'appeler «les politiques d'aménagement de l'espace ». Les auteurs, choisis dans un souci d'efficacité autant que de représentativité géographique, s'efforcent avec succès de rendre compte de l'équilibre entre l'homme et le milieu dans ces trois régions du globe, réputées fragiles. La finalité scientifique et politique de cette opération est de mesurer objectivement l'impact des facteurs, qu'ils soient d'origine géo-physique ou humaine, en excluant les stéréotypes, et de comparer les expériences afin de remonter aux causes tangibles, susceptibles d'identification et éventuellement de prises en considération dans les tentatives d'aménagement. Faisant référence au passé, Jean Gallais s'attache à démontrer que le parallélisme climat-population n'est pas plus systématiquement applicable en Afrique qu'en Amazonie ou dans le Nordeste; en Afrique, en effet, les régions à pluviosité faible et irrégulière sont généralement plus peuplées que les régions des savanes, humides de l'Atlantique au T chad. En Amérique où l'Amazonie est encore de nos jours un désert démographique, la répartition de la population par rapport au niveau annuel de pluviométrie est pratiquement identique. Ce constat conduit évidemment à l'étude de la pathogénie des lieux et de l'histoire, et du choix des fixations humaines. En Mrique, la densité de la population a dû progresser d'autant plus que la région de référence se trouve éloignée de vallées humides où prédominent certaines endémies telles que le paludisme et la maladie 12

du sommeil. Dans tous les cas, l'histoire détermine l'accroissement de la population dans les régions des savanes semi-arides et arides, notamment celles du littoral, qui ont vu ainsi leurs populations se multiplier à des rythmes plus accélérés que dans les zones forestières. C'est aussi le cas du Brésil où les exploitations coloniales, à partir du XVIIeet XVIIIesiècles, ont plutôt favorisé la concentration sur le littor~l et dans le Sertao. En Afrique en général et au Sahel en particulier, le commerce triangulaire du XVIe au XVIIesiècle a également favorisé la concentration sur les côtes, renforçant ainsi la densité démographique des zones sèches, ce qui avait déjà commencé depuis longtemps sur les routes du sel et des pistes des caravaniers dans le Nord-Ouest sablonneux du continent. Si procès il y a, ce sera celui de l'homme, acteur principal dans la conservation du milieu et des espèces, dont la responsabilité est d'autant plus grande qu'elle passe par l'évolution nécessaire de son comportement face aux mutations géophysiques et à l'équilibre général. Cela dit, il faut considérer l'équilibre biologique et la stabilité des écosystèmes dans leur complexité réelle qui dépasse sous divers aspects le fait hominien. En effet, les mouvements et interactions entre les acteurs, visibles ou non, sont responsables de bouleversements et de changements lents et brusques, tels l'affaissement des montagnes, l'éruption des volcans, les glaciations et les dérives des continents. Ces périodes de perturbations géophysiques donnent lieu à des évolutions, à des mutations, à l'apparition et à la disparition d'espèces animales et végétales. Cependant, les phénomènes naturels mettant en cause les équilibres ne sauraient faire oublier l'action de l'homme, qui a pu jouer dans la sélection des espèces, dans la domestication de la nature, dàns l'aménagement et l'humanisation des espaces, mais qui dans d'autres cas, est devenue un élément pernicieux responsable de la dégradation de l'environnement et de la disparition des espèces par l'excès même, le souci d'une rentabilité déraisonnable ou l'instinct de survie. Il en va pareillement de l'érosion, de la salinisation des sols, de la déforestation, de la chasse aux espèces en voie de disparition, jusqu'aux cas de manipulations chimiques et thermo-nucléaires pouvant mettre en péril de vastes régions, voire la terre tout entière en englobant les aspects militaires de la possession et du contrôle de l'espace. La menace qui pèse sur l'équilibre écologique, du fait de l'homme ou des caprices de la nature, a toujours préoccupé les sociétés: le seul fait nouveau est l'amplitude de l'action de l'homme, étant donné les moyens technologiques disponibles et, par voie de conséquence, l'accélération des processus de changements et les risques de dérapage. Tout cela est lié au phénomène de surpopulation qui, dans les milieux fragiles, constitue à lui seul un facteur majeur de surexploitation et de dégradation du milieu. Dans bien des cas, les exigences du développement nécessaire à la survie des populations poussent les États à entreprendre de grands 13

travaux, aussi bien en Amazonie, dans le Nordeste que dans le Sahel, ce qui peut provoquer une réaction de l'opinion internationale, mettant en exergue l'équilibre planétaire sans lequel la vie risquerait de devenir impossible sur la planète. Pour d'autres raisons, les populations locales ne sont pas toujours en faveur d'actions nationales ou multinationales visant à promouvoir de grands travaux d'infrastructures qui les condamnent quelquefois à, perdre leur autonomie de subsistance, à court ou à moyen terme. Etant donné la nature des besoins, surtout dans les pays en développement, et les impératifs de la sauvegarde de la nature, il faudrait renforcer la coopération internationale permettant aux gouvernements de trouver des solutions réalistes sans sacrifier ni les programmes de développement, ni la satisfaction immédiate des besoins essentiels des populations. Le problème posé en matière d'aménagement en milieux fragiles relève certes de la possibilité de survie dans ces milieux, mais il dépasse ce dernier aspect chaque fois que l'équilibre des espaces est perturbé et que les conséquences se répandent au-delà des frontières de la région considérée. L'interaction des mouvements et le développement du processus justifient la mise sur pied éventuelle d'une autorité internationale en matière d'environnement. Une telle idée semble encore utopique, mais au fur et à mesure que des cas particuliers de mise en danger se produisent, l'idée fait son chemin car elle est peut-être la moins utopique de toutes les solutions pO,ssibles,même si son application peut se heurter à la susceptibilité des Etats souverains. Les dangers en matière de perturbation de l'écosystème étant de dimension universelle, il faut trouver des solutions de portée internationale et universelle.

3. ÉTAT

DES LIEUX ET PERSPECTIVES

Sous le titre «Sahel, Nordeste, Amazonie - Politiques d'Aménagement en Milieux Fragiles », cet ouvrage tente d'élucider les rapports entre l'espace et les occupants, ainsi que les causes et la nature des difficultés, passagères ou durables, que ces derniers peuvent rencontrer pour s'y établir et se développer. Les thèmes fondamentaux et les cas d'espèce ont été abordés par les auteurs travaillant ou ayant travaillé sur le terrain. Il y est traité de la sécheresse, de la famine, de la dégradation écologique, de la pluviométrie, de la structure agraire, des grands travaux d'aménagement, des initiatives locales de petites dimensions, des changements sociaux et de l'exode des populations. Certains auteurs essaient d'esquisser des solutions de rechange possibles pour des cas parfois désespérants. Ainsi Jean Gallais va jusqu'à dire, à propos des tropiques: « Si quelque savant découvreur avait pour tâche de répartir les hommes de la façon qui lui semblerait la plus rationnelle sur les vastes surfaces tropicales, il le ferait 14

certainement de telle sorte que le résultat serait bien différent de la réalité actuelle. » Mais il ne faut pas perdre de vue que l'écologie est un problème humain: c'est cet aspect humain qui génère au Brésil, malgré toutes ses potentialités naturelles, ou peut-être à cause d'elles, de graves difficultés en matière d'écologie. Quelquefois, les conclusions divergent face à des situations complexes où sont imbriqués des facteurs politiques, économiques, sociaux et même religieux. Il en ressort que les communautés de base, à savoir les agriculteurs et les éleveurs, souhaitent en général participer à l'élaboration de projets sur l'aménagement de leur espace de vie. Cette tendance se développe ici et là sur une base participative qui tient compte autant de la notion de progrès socio-économique que de la prise en considération de facteurs socio-culturels et historiques dans l'élaboration des projets, petits et moyens. Les travaux d'envergure sous-régionale à l'exemple du Pacte amazonien, analysé par Philippe Lena, augurent de l'avènement d'un processus qui conduira nécessairement à des changements politiques importants dans les années à venir, en faveur d'une stratégie politique inter-étatique. Cependant, il faut convenir que l'action du pouvoir public, que ce soit au niveau national, régional ou international, aura toujours à faire face, selon les circonstances, aux pratiques socioc culturelles ancestrales et aux intérêts immédiats des communautés rurales et des individus qui, étant sur place et ayant la maîtrise des rouages sociaux, quels que soient leurs avantages ou imperfections, sont de ce fait des agents indispensables à la réussite d'un plan d'aménagement en vue d'un changement continu et durable. Michel Lesourd estime que la réussite à long terme des grands travaux aux îles du Cap-Vert, au Sahel et dans le Nordeste dépend pour beaucoup du degré de participation des paysans et éleveurs aux prises de décisions et à la gestion des affaires qui les concernent directement. Le problème est posé dans les mêmes termes par l'équipe de l'ORS TOM-MANAUS (Sylvie Bahri, Françoise et Pierre Grenand, Jean-Louis Guillaumet et Maurice Lourd) lorsqu'elle examine la tentative étatique de modernisation de la Varzéa amazonienne, confrontée aux techniques traditionnelles de mise en valeur. L'équilibre imp~ratif entre l'homme et le milieu est devenu de nos jours une affaire d'Etat. Pendant très longtemps les sociétés ont vécu en autarcie, tirant de la nature ce qu'elle pouvait offrir sans grands aménagements. Cette époque révolue n'était pas pour autant exempte de déséquilibres entre les besoins essentiels à satisfaire et les potentialités du milieu physique, au risque de dégrader ce dernier. Il est important de noter que le phénomène de la déforestation a commencé dans le bassin méditerranéen il y a plus de 3500 ans; en Chine, il y a plus de 4000 ans et même au début de la pratique de l'agriculture dans le sous-ensemble tropical humide du continent asiatique. Le phénomène est donc ancien, mais il s'avère que, du fait des moyens 15

disponibles, de la pression démographique due à l'augmentation de l'espérance de vie et à la régression de certaines maladies dans certaines régions, il a gagné en complexité. Sous la pression des besoins non satisfaits d'une partie de la population ou dans la perspective d'une politique de développement national à long terme l'Etat ouvre de grands chantiers de déforestation, de construction de barrages ou de mise en valeur des terres jusque là laissées en friche, sans toujours mesurer toutes les conséquences que ces travaux peuvent provoquer sur l'espace, le climat" la faune et la flore. Dans d'autres cas, soit la population locale soit l'Etat essaient de protéger les frontières de l'action de ceux qui, à tort ou à raison, sont considérés comme des dégradeurs. Ici et là, en Afrique, d~s conflits surgissent allant jusqu'à provoquer des différends entre Etats, et à mettre la communauté internationale en alerte. Le problème d'aménagement en milieu fragile n'est pas seulement une affaire entre l'homme et la nature mais également entre les hommes eux-mêmes, c'est-à-dire entre les groupes sociaux, voire les États. L'exemple choisi par le professeur Hamidou Sidikou illustre bien les conflits, latents ou effectifs, qui pourraient en résulter du voisinage entre pasteurs nomades ou semi-nomades des régions désertiques ou semi-désertiques, et cultivateurs sédentaires des régions plus humides. Il y a, à travers le monde, des centaines de cas conflictuels du même type résultant du voisinage entre le sec et l'humide. Il semble cependant que la transhumance et le nomadisme soient en régression, ce qui facilitera l'aménagement des régions qui jusqu'ici n'avaient pas été touchées par de grands travaux. Malheureusement, la transhumance n'est pas seule à engendrer des problèmes, il y a aussi l'homme, point focal. En Afrique sahélienne, le passage à l'humide conduit à des migrations intenses jusqu'au centre de l'Afrique équatoriale et à l'exode en direction des zones urbaines dans les capitales portuaires de l'Afrique de l'Ouest, ou même vers les capitales européennes. Le professeur Jean Gallais considère avec raison que dans la notion de crise écologique se pose la part respective de l'aridification climatique et de la désertification, de la surpopulation et de surexploitation, et ce, même dans le cas du tropique humide à l'exemple de la rupture historique de l'Empire Maya. De nos jours, les ruptures écologiques et sociales, aussi bien dans les Amazonies que dans le Nordeste, sont largement responsables de la situation socio-économique des « barriadas » de Lima ou des « favelas» de Rio de Janeiro, démythifiant l'Amazonie dont une grande partie du delta est constituée d'alluvions pauvres, donc impropres à l'agriculture. Cette caractéristique liée à la pathologie du milieu fait d'ailleurs douter de la viabilité d'un transfert massif de populations en Amazonie, au risque de mettre en péril l'équilibre climatique et l'environnement en général. Au moment où l'opinion internationale s'inquiète de l'appauvrisse16

ment de l'Afrique sahélienne et de ses conséquences, de la dégradation du Nordeste et surtout de la tentative de déforestation de l'Amazonie,

la théorie de Gaïa, lancée par James Lovelock 1 qui nous invite à
réfléchir sur les interactions entre les hommes, les végétaux, les animaux et la vie bactérienne, fait son chemin et aussi des adeptes. Mais, sans pour autant souscrire entièrement aux idées de Lovelock, notamment à sa théorie de la géophysiologie planétaire, il est vrai que, pour la première fois dans l'histoire, le risque de déséquilibre écologique pose un problème angoissant à l'humanité car, «à force d'épuiser la terre, l'homme a fait prospérer les déserts ». Les études qui suivent tentent d'analyser la complexité qui caractérise chacun des cas étudiés, à travers l'état des lieux et l'action de l'homme, tant au niveau individuel ou groupaI, qu'au niveau gouvernemental ou intergouvernemental. Il y est traité de l'état de la question de l'environnement lié à l'occupation de l'espace, de la croissance démographique, de l'exode rural et de l'apparition des bidonvilles incontrôlés et, enfin, des politiques gouvernementales de développement qui gagneraient à pouvoir bénéficier de la plus large participation locale et professionnelle possible.

1. Voir James E. Lovelock, La Gaia (déesse terre des Grecs) nous survivra. Patrice Van Eersel et Frédéric Joignot (Revue Actuel, Paris, n° 119, mai 1989).

Interviewé

par

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De l'aride à l'humide: migrations et rééquilibrage du peuplement

Jean GALLAIS1'

Si quelque savant découvreur avait pour tâche de répartir les hommes de la façon qui lui semblerait la plus rationnelle sur les vastes surfaces tropicales, il le ferait certainement de telle sorte que le résultat serait bien différent de la réalité actuelle. Observant la sécheresse récente dans de vastes régions des Tropiques sub-arides (Sahel, Nordeste du Brésil), il se garderait d'organiser le peuplement comme aujourd'hui. En revanche, températures et pluies accumulées dans les Tropiques sub-humides ou humides lui paraîtraient justifier une occupation plus dense qu'elle ne l'est. Les Tropiques, de même que le reste du monde, révèlent une collection complète de ces « erreurs », point de départ de nombreuses réflexions géographiques. Celles-ci, au-delà des conditions climatiques de l'interface aride/humide, se répètent souvent dans des conditions similaires parfaitement explicatives. Mais les hommes n'ont généralement pas attendu qu'on étudie l'erreur pour tenter de la rectifier. Migrations individuelles dont le déclenchement attendait une rupture factuelle - famine, désenclavement, changemen; dans le système de production - ou, migrations engagées par l'Etat intervenant plus ou moins directement et lourdement, l'objectif d'un redéploiement plu~ adapté aux conditions naturelles est ici affiché, mais il est rare que l'Etat ne recherche qu'un simple transfert d'hommes. Il saisit cette occasion pour introduire plus facilement des transformations ou pour s'assurer sur le plan géopolitique. Resserrant l'observation sur l' Mrique soudano-sahélienne et au Brésil, on rappellera quelques-unes des migrations dans le champ climatique de l'interface aride/humide pour en dégager des conclusions utiles éventuellement dans ce créneau de l'action de développement.
* Géographe, professeur à la Sorbonne. Expert international.

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DES RÉGIONS SUB-ARIDES À FORTES DENSITÉS
1. LES NOYAUX DE LA ZONE NORD-SOUDANIENNE-SAHEL

La carte du peuplement de l'Afrique tropicale ne permet pas de relier de faç~n systématique les conditions climatiques et la densité de population. A l'intérieur des ensembles humides s'opposent de vastes régions peu peuplées comme la cuvette congolaise, spécialement du Gabon au fleuve Congo (Sautter, 1966), et des régions possédant les plus hautes qensités africaines - Pays Yoruba, Pays Ibo au Nigeria méridional. A l'autre extrémité du gradient climatique qui nous intéresse, nous trouverons, sous le même isohyète de 500 à 600 mm, des régions soudano-sahéliennes de forte densité (100 à 125 ruraux au km2 dans les quatre départements du Pays Mossi au Burkina, en 1975), ou de densité inférieure à dix habitants au kilomètre carré dans le Kordofan occidental (Soudan). Une tentative courageuse (Staszewski, 1961) établie sur la « zonation» de Kœppen a donné les résultats suivants pour l' ens~mble africain à partir des chiffres disponibles en 1959 ; Les densités croissent de la zone steppique (5,5 hab au km2) à la zone savanale (7,6) puis à la zone forestière (9,6). Un schéma sensiblement différent apparaît si on observe à plus grande échelle en se limitant à l'Afrique au Nord de l'Équateur et à l'Ouest du Nil, là où la disposition zonale des conditions climatiques est plus régulière. Le fait le plus apparent est alors l'opposition entre une bande de forte densité relative entre le 14° et le 12° de latitude et une ceinture de régions plus faiblement peuplées situées immédiatement plus au Sud. Bien que le schéma admette un jeu en latitude de quelques degrés et quelques discordances régionales, on peut mettre en parallèle cette différence d'occupation avec la « zonation» climatique. La bande de fort peuplement se trouve intercalée grossièrement entre les isohyètes 800 et 400 mm (zone soudano-sahélienne). Les régions moins peuplées sont celles de la zone sud-soudanienne de part et d'autre de l'isohyète de 1000 mm. Le schéma zonaI est principalement perturbé par les vallées, le fort peuplement se prolongeant plus au Nord, le long des sections sahéliennes des fleuves allogènes (Sénégal, Niger, rives du lac Tchad) et, à l'inverse, étant interrompu sur son flanc Sud dans les vallées soudaniennes (affluents du Niger supérieur, les Volta, Bénoué moyenne). On a relevé depuis longtemps cette situation paradoxale sur le plan de l'agroclimatologie : Les régions à faible pluviosité irrégulière sont généralement plus peuplées que les régions savanales humides} de l'Atlantique au Tchad. Un ensemble d'explications recevables a été fourni par beaucoup d'auteurs. On a remarqué que les ergs anciens étalés vers le 14° de latitude par les épisodes désertiques du Quaternaire, dont les ergs de l' ogolien les plus importants, fournissent des sols sableux utilisant au mieux des céréales africaines (mils, sorgho) 21

compte tenu des faibles pluies fournies. Par ailleurs, le travail de ces sols est facile à la houe ou à l'hilaire. Les avantages sanitaires sont eux plus discutables. Il est évident qu'à petite échelle certaines endémies comme la maladie du sommeil ne remontent que faiblement dans la zone soudano-sahélienne où elles contribuent au vide des vallées les plus humides. , Mauny, parlant du Sahel, évoque plus largement les conditions explicatives de l'environnement quand il écrit; «Entre un désert humain le plus aride du monde (le Sahara) et un autre monde hostile à force d'exubérance végétale, c'est par excellence avec la zone soudanienne l'Afrique moyenne, à la circulation facile,~ et la plus civilisée de tout l'Ouest africain pendant tout le Moyen Age ». C'est bien au Sud-Sahel, de part et d'autre de l'isohyète de 500 mm que les États africains traditionnels les plus nombreux se sont ,organisés en une chaîne ininterrompue du Djolof au DarFour. Ces Etats tirent leurs cadres sociaux, leurs richesses économiques, leur culture, de l'exercice du commerce transsaharien dont ils commandaient à la fois les pistes méridionales et pour certains Ghâna, Mali les gisements aurifères. Ils constituent un milieu lettré et civilisateur, drainant les populations et les concentrant, mais en contrepartie ils se trouvent dépeuplant le pays des esclaves noirs. Dans une analyse ancienne et classique, Gourou (1947) a bien montré que le faible peuplement du Middle Belt Nigerian résulte avant tout des conditions historiques, en particulier des ravages des marchands d'esclaves des émirats Peul ou Haoussa situés dans la zone nord-soudanienne. Le mécanisme a été largement le même de l'Atlantique au Nil ; dans cette dernière région il a été particulièrement agressif sous l'impulsion de la traite arabe vers le Moyen-Orient. Il apparaît en définitive que les noyaux de forte densité situés dans la zone soudano-sahélienne résultent principalement de conditions historiques favorables dont l'efficacité a diminué, voire cessé. À l'échelle régionale, c'est également en terme d'encadrement historico-politique que l'organisation du pçuplement pouvait se comprendre jusqu'à une époque récente. Les Etats soudano-sahéliens exerçaient leur autorité sur un rayon limité, de l'ordre de 100 à 200 kilomètres pour les plus efficaces, autour de leur capitale. C'est à l'intérieur de ce cadre que se constituait le noyau démographique de

densité élevée. Les techniques de production (agriculture sèche _ élevage transhumant), plus ou moins intensives selon les ethnies, portaient généralement le plafond d'occupation à quelque 15 à 25 hab au km2, avec un risque permanent de disette, voire de famine. Au-delà de ce rayon d'autorité étatique s'étendaient des marges de faible occupation, fournissant un complément de ressources, drainées vers le noyau central, par le cheptel transhumant, la cueillette, la chasse. Ces marges étaient épisodiquement des réserves d'espace, soit pour le desserrement des populations du noyau, soit pour l'exploitation amplifiée des ressources naturelles lors des crises agricoles. L'équilibre 22

du système soudano-sahélien historique reposait sur la dualité noyau-marge qui s'établissait indépendamment des conditions climatiques, mais dans un cadre politique de relations complémentaires. Nous verrons que l'asphyxie du système à partir des années 50 est une cause essentielle de la crise du Sahel.

2. UN ENSEMBLE SUB-ARIDE À DENSITÉ ÉLEvÉE BRÉSIL

LE NORDESTE DU

Le Nord du Brésil, région du Nordeste et bassin amazonien fournissent à première vue le cadrage attractif pour une explication climatique de la distribution du peuplement. Comme il a été observé en Afrique de l'Ouest savanale, mais dans un ordre de grandeur beaucoup plus large, une constatation paradoxale s'impose. A petite échelle, de fortes densités s'étendent sur l'ensemble sub-aride du Nordeste, tandis que le Tropique humide amazonien est un désert presque aussi parfait que le Sahara. Les densités respectives sont, en 1970, 18,6 hab au km2 et 1,03 hab au km2. On remarque que le gradient est ici beaucoup plus con~idérable que dans les zones distinguées en Afrique de l'Ouest. A moyen!1e échelle, à l'intérieur du Nordeste, le même paradoxe se Eoursuit. L'Etat le plus sec, le Céara, a 30 hab au km2 alors que les Etats les plus humides ont beaucoup moins: Piaui, 6,9 - Maranhao, 9,4 - Bahia, 13,6.
accord entre les gradients

Cependant, l'examen à plus grande échelle du Nordeste rétablit un climatiques et démographiques. L'organisation

sub-régionale bien connue du Nordeste est ordonnée du littoral humide, la Mata, régions de plantations, vers l'intérieur: successivement l'Agreste, d'agriculture vivrière, puis le Sertao pastoral. Le gradient climatique est resserré: la longueur de la saison sèche passe de un à deux mois pour la bande étroite de Mata, à trois à six mois pour la bande intermédiaire d'Agreste, puis sept à huit mois pour le Sertao, sur une distance de 200 à 300 kilomètres. Le gradient de densité est plus irrégulier et moins vigoureux, mais conforme à petite échelle: la densité rurale de la Mata est généralement de 50 à 100 hab au km2 tandis que le Sertao n'a que des densités inférieures à 25. Un examen plus attentif de l'intérieur du Nordeste montre avec quelle souplesse le peuplement enregistre les différences de milieux naturels, en particulier le renforcement dans des milieux favorisés, soit par une plus forte pluviosité, soit par des sols de bonne qualité dans de petits bassins alluviaux de piémont. Ainsi, au Céara, les Serras dominant le Sertao demeurent fortement peuplées: 50 hab. dans la Serra de Baturité, 35 hab. dans la Serra d'Ibiapaba, alors que le peulement du bas plateau du Sertao aride se tient entre 5 et 15 hab. au km2. L'ensemble de ces données aux différentes échelles montre d'abord que le parallélisme climat-peuplement n'est pas plus systématiquement 23

applicable qu'en Afrique. Réservant plus bas l'examen du désert amazonien, on constate que les fortes densités du Nordeste résultent du rôle joué par la région dans le système lusitano-atlantique. C'est ici que le littoral fut colonisé en premier lieu, en raison de sa situation avantageuse, par les grands courants de navigation Europe-AfriqueAmérique latine. Ce sont moins les avantages intrinsèques de la région que sa situation dans l'ensemble atlantique qui en firent la base de la colonisation portugaise, pareillement à l'avantage tiré par le Sahel des relations transcontinentales africaines Nord-Sud. Dans cette situation atlantique avantageuse pour les relations lointaines, le système colonial de production repéra les milieux complémentaires et répartit les hommes selon ses exigences. Le littoral de la Mata, région pluvieuse au sol lourd, produisait la canne, exigeante en main-d'œuvre. L'Agreste fournissait des excédents vivriers dans le cadre d'une agriculture intensive à densité moyenne de peuplement. Au Sertao, il s'agissait de produire la force animale pour les charrois et les moulins à canne dans un système extensif d'élevage exigeant de vastes exploitations pastorales à faible main-d'œuvre.
3. CRISE I~:CONOMIQUE, CRISE CLIMATIQUE?

Ainsi l'interface sub-aride-humide s'accompagne à petite échelle d'un gradient paradoxal de peuplement. Nordeste et Sahel sont, par opposition à l'Amazonie et aux savanes humides africaines, des régions de densités plus élevées. Pour les deux cas, les conditions propices à la relation dans le cadre transocéanique ou transcontinental ont été déterminantes. Dans les deux cas le déclin de l'avantage économique aura d'autant plus d'effet que les conditions climatiques sont difficiles. Au Sahel, les noyaux de forte population dépendent des organisations politiques d'une certaine ampleur qui se succédèrent du XICau XIXC siècle sur la route des savanes nilo-tchadienne, depuis le Moyen-Niger vers La Mecque. Ce grand axe de circulation Ouest-Est, la route du pèlerinage, est vivifié régionalement par l'arrivée des pistes Nord-Sud transsahariennes venant du Maghreb. Si la circulation Est-Ouest se maintient jusqu'à notre siècle, les relations avec le

Maghreb furent, on le sait, affaiblies par le «retournement»

I

l'Afrique intérieure vers un autre « rivage », celui du golfe de Guinée où s'insta!lent à partir du XVIC siècle les bases commerciales européennes. A ce détournement du commerce s'ajoute le déclin de l'or africain à partir de l'exploitation des métaux précieux d'Amérique latine, et celui de la traite, du moins européenne, la traite arabe se

de

1. Dirigés jusqu'à des zones forestières du Sahara), le Sahel étant le carrefour subsaharienne, les courants commerciaux polariser sur les côtes maritimes, l'autre « 24

du Sud vers les zones sahéliennes du Nord (en bordure des relations entre les peuples arabes et l'Afrique s'inversent à partir de l'arrivée européenne, pour se rivage ».