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"Silence ! On décolonise"

De
312 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 366
EAN13 : 9782296263192
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Collection «Mémoires Africaines»

LE NIGER À L'HARMATTAN AGHALI ZAKARA & DROUIN: Traditions touareg nigériennes, 112p. DUCROZ & CHARLES: L' hom.rnesonghay tel qu'il se dit chez les Kaado du Niger, 244p. DUCROZ & CHARLES: Lexique songhay{rançais. Le parler kaado du Gorouol, 288p. GUILLAUMONT P. & S.: Ajustement structurel, ajustement informelle cas du Niger en 1991, 31lp. MAMAN! A.: Sarraounia (roman), 159p. MAÏGA K.S., MAHAMADOU M., DAGO S.: La calebasse renversée, roman, 166p. MARTIN E: Le Niger du Président Diori 1960-1974, 43Op.
MULLER J.-C.: Du bon usage du sexe et du mariage

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structures ma-

trimoniales du Haut-plateau nigérien, 285p. PENEL J.-D.: Le sage du quartier Yantala a mal aux dents, poèmes, 85p. ROTHIOT J.-P.: Ascension d'un chef africain au début de la colonisation: Aouta le conquérant, 430p. VIDAL L.: Rituels de possession dans le Sahel, 303p. Etc.

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DJIBO BAKARY

«SILENCE! ON DECOLONISE...»
Itinéraire politique et syndical

d I un militant africain
Préface de NDIA YE A. ABDOULA YE

L' Harmattan 5-7, me de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Couverture: Djibo Bakary intervient, le 25 juillet 1958 à la tribune du Congrès du PRA., à Cotonou (Dahomey): «Indépendance nationale d'abord, le reste ensuite».

L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1255-6 ISSN: 0297-1763

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier mon ami, Toufic du Liban, qui m'a encouragé à entreprendre et poursuivre ces mémoires, avec beaucoup de détermination. Il m'a ouvert des perspectives qui m'ont convaincu d'achever ce livre - son souci étant de voir les futurs enfants d'Afrique porter avec fierté la culture de leurs parents. Je remercie également mon ami Issa DIOP de Dakar et Adamou SEKOU du Niger pour m'avoir incité à écrire ce que souvent nous avions vécu ensemble. Au début de cet ouvrage, j'ai mis en exergue les souvenirs de mon regretté Abdoulaye N'DIAYE, surnommé «Albert». Les mêmes remerciements s'adressent aussi à mon collaborateur et conseiller Ali TALBA à qui je conseille tout simplement de poursuivre toujours avec plus de courage ses tâches d'écriture actuelles. Je n'oublie pas également les chefs d'Etat africains qui m'ont apporté assistance durant les quinze années que j'ai vécues en exil. Que Dieu les aide dans leurs tâches et leur donne la clairvoyance de guider nos peuples vers le bien-être. A mon épouse, Aïssata, qu'elle trouve en lisant ces mémoires le réconfort qui lui fera oublier les moments difficiles que nous avons vécus sur le chemin de la libération de notre peuple. A ma fille Aminata, et à tous mes enfants et petits-enfants d'Afrique, qu'ils puissent se souvenir du prix de la liberté et du trésor que constitue leur dignité.

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PRÉFACE DE NDIAYE«ALBERT»ABDOULAYE
L'aventure commence à l'Ecole Nonnale William Ponty, cette école fédérale implantée d'abord à Saint-Louis du Sénégal puis à l'lle de Gorée et, à partir de 1937, à Sébikhotane sur la terre fenne, à cinquante kilomètres de Dakar. Ponty recevait sur concours, après l'obtention du Certificat d'Etudes Primaires Elémentaires et trois ans d'études dans une école primaire supérieure, les futurs cadres de l'administration coloniale: instituteurs (d'où son nom d'Ecole nonnale), commis de l'administration générale, candidats à l'Ecole de médecine et de pharmacie de Dakar, candidats à l'Ecole de Bamako. Ces jeunes gens, de toutes ethnies, et de confessions différentes, étaient des ressortissants des huit territoires de l'Afrique Occidentale Française (AOF). Portant le même unifonne, ils se retrouvaient dans les mêmes salles de classe, partageaient les mêmes repas, les mêmes activités sportives (athlétisme, football) et culturelles (scoutisme, théâtre, etc.). Les jours de sortie, il n'était pas rare que les Sénégalais accueillent dans leur foyer ces amis venus des autres pays. Grâce au brassage de Pont y, les futures élites africaines apprirent à s'estimer. C'est dans ces conditions que, en 1938, j'ai connu Djibo Bakary. Nous venions d'être admis à Ponty. Nous avions sympathisé et notre amitié s'était renforcée au cours des trois années d'internat. Nous avions choisi de devenir instituteurs et nous étions dans la même classe. Membres du groupe local scout de Pont y-ville que dirigeait alors Ousmane Thiané Sar, notre brave «Sanglier Zélé», conseillé et soutenu par Edmond Favre, notre professeur de sciences naturelles, nous partagions les mêmes activités: veillées, feux de camp, découverte du milieu... Avec toute la solennité inoubliable du cérémonial scout, nous avions, comme tous les adhérents au mouvement dans le monde, fait un jour, devant Dieu et devant nos compagnons, la promesse de «rendre service en toute occasion», de servir notre patrie, d'obéir à la loi de l'éclaireur: «Eclaireur un jour, éclaireur toujours...». Notre promesse explique, justifie un certain choix, notre itinéraire. Pour mieux vivre notre idéal d'éclaireur engagé au service de la mère Afrique, nous avions, le plus naturellement du monde, créé «le clan de la Grande Chaîne», qui devait regrouper tous les anciens de Pont y devenus qui agents de l'administration générale, qui instituteurs, qui médecins, pharmaciens et vétérinaires. Le clan avait pour mission de maintenir entre ses membres les liens noués à Ponty et de les aider, par ailleurs, à poursuivre ensemble l'effort de réflexion engagé à Sébikhotane pour adapter le scoutisme aux besoins et aux réalités de notre milieu: adapter les manuels techniques, les jeux, les contes et légendes, les chants, tous conçus exclusivement à l'origine pour le mouvement métropolitain et qui, par la force des choses, étaient proposés tels quels aux associations d'Outre-Mer, sans aucune variante.

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1941, 1942, 1943: la première promoûon d'éclaireurs de Pont y a terminé ses études. Elle fait partie de la province des Eclaireurs de France (EDF) de l'Afrique Occidentale Française. Les futurs médecins, pharmaciens et vétérinaires créent un clan de soutien dans chacun de leurs établissements, à Dakar et à Bamako. La guerre a éclaté. Certains de ces EDF, appelés sous les drapeaux, se retrouvent en Afrique du Nord et sur les champs de bataille d'Europe. Les autres EDF - commis et insûtuteurs - rejoignent leurs postes d'affectation dans les différents territoires de l'AOE C'est la période de la censure. Le rouûer scout, celui du clan de la Grande Chaîne, n'y échappe pas. Gros émoi et branle-bas de combat chez les autorités responsables - Sûreté, 2ème Bureau français -, qui ne comprennent ni n'acceptent notre préoccupation de vouloir créer un scouÛsme mieux adapté aux besoins des jeunes Africains. Enquêtes, interrogatoires, menaces et brimades aussi absurdes que ridicules finissent par nous écœurer dans notre bonne foi et, en définiûve, contribuent à accélérer une prise de conscience patriotique et un raidissement des pionniers de la Grande Chaîne, que l'on retrouvera tout naturellement, après la dissolution du clan, parmi les meilleurs responsables des organisations de masse, mouvements de jeunesse, partis politiques et syndicats, éclos au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Nous continuons, malgré tout, notre scoutisme en renforçant les structures de concertaûon, notamment dans le domaine de la formation des cadres. En 1957, soit trois ans avant l'accession de nombreux pays africains à la souveraineté internationale, la province des Eclaireurs de France d' AOF s'érige en association autonome des Eclaireurs d'Afrique (EDA) tout en gardant ses liens d'amiûé et de coopération fraternelle avec l'association-mère de l'ancienne métropole. Les routiers de l'Université de Dakar ont conservé le nom de «clan de la Grande Chaîne» pour perpétuer le souvenir du clan de l'Ecole Normale William-Ponty. Le visionnaire Ouezzin Coulibaly, alors surveillant général de cet établissement fédéral et qui devint plus tard un des meilleurs dirigeants du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), nous disait, à l'occasion de la présentation des vœux du 1er janvier 1940: «Parce que vous êtes une génération de transition, vous êtes une génération sacrifiée, mais faites en sorte que votre sacrifice ait un sens». Dans un Niger placé en grande partie sous la botte de l'administration militaire, Djibo Bakary, le frêle instituteur, avait réussi, par son courage, sa ténacité et sa lucidité, à organiser les populations de son pays dans le cadre des mouvements démocratiques: association scoute, parti politique, syndicat, réhabilitation des associations traditionnelles de jeunesse: les samaria. Dans le même temps, il œuvrait avec ses pairs des autres territoires à l'édificaûon d'une Afrique libre et fraternelle. Djibo Bakary a vécu sa promesse; son itinéraire d'homme politique et de syndicaliste est le témoignage d'une vie toute de dévouement au service des déshérités. C'est un exemple qui honore notre mouvement.
NDiaye A. Abdoulaye du Clan de la Grande Chaîne.

Ancien Responsable

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A mes enfants A tous les enfants de la Mère Afrique A mes compagnes et compagnons de route.

Bien fidèlement

(<J'estime que notre devoir est de dire aux représentants de la France ce que veut et ce que pense l'immense majorité des populations que nous prétendons représenter. Servir la cause du plus grand nombre et non pas nous en servir comme tremplin pour assouvir des ambitions de jouissance et de puissance. Pour cela, il nous faut connaître nos problèmes par nous-mêmes et pour nous-mêmes et avoir la volonté de les résoudre par nos propres moyens d'abord, avec l'aide des autres ensuite, mais toujours en tenant compte de nos réalités africaines (...) Pour notre part, nous l'avons dit et répété: nous avons été, nous sommes et demeurerons toujours pour et avec le "ta/aka" (paysan) nigérien» Djibo Bakary Editorial du Démocrate du 4(2/1956

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(Source: L'Homme Songhay tel qu'il se dit chez les Kaado du Niger, J-M DUCROZ & M-C CHARLES, L'Harmattan). 10

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EN GUISE D'INTRODUCTION

Ce récit commence sur les bords du Lac Tchad, qui semble parvenu à son déclin, mais qui contribuera encore durant de longues années, et peut-être des siècles, à porter témoignage de la détermination des peuples d'Afrique, qui ne veulent pas ployer devant l'adversité et les souffrances que l'homme inflige à son prochain. Nous écrivons d'abord à l'intention de nos propres enfants, de tous nos enfants, car il s'agit également des enfants de notre grande famille qui nous considèrent comme leur père, conformément à la tradition familiale. Que ceux d 'entre eux qui ont perdu un père, une mère ou un grand frère à la suite des sévices infligés et subis pour avoir refusé de trahir la tradition familiale soient assurés que, pour eux, nous serons toujours un père affectueux et attentionné. Nous dédions également les pages qui suivent à tous les enfants de notre pays et du reste de l'Afrique, à tous ceux et à toutes celles qui, pour une raison ou une autre, s'intéressent à la vie publique qui fut la nôtre pendant de longues années. Nous avons décidé de relater ces souvenirs en entrant dans le troisième âge afin d'apporter notre modeste contribution à l'édification de tous ceux qui aspirent à la vérité historique, pour qu'ils connaissent les raisons pour lesquelles nous avons délibérément choisi le chemin du combat contre l'occupant étranger, combat que nous poursuivrons jusqu'à notre dernier souffle parce que nous pensons qu'il est le seul qui nous permet de demeurer fidèle au peuple nigérien et aux peuples de notre continent. Sans jamais céder devant l'injustice, la calomnie et les machinations de ceux qui ne rêvent que de diviser les dignes fils de notre Niger. Il s'agit, pour nous, d'une détermination et d'un engagement sans retour dont les raisons sont multiples et complexes. Ce qui est clair, en tout cas, c'est que tout cela se concrétisa un jour d'octobre 1945 à Agadez, capitale de l'antique Aïr, où nous nous trouvions par le hasard des mutations administratives, à une époque où les échos des bouillonnements politiques consécutifs à la fin de la Seconde Guerre Mondiale commençaient à atteindre les endroits les plus reculés d'Afrique. Nous avons alors pris la décision d'engager une action positive contre l'esclavage colonial et ses suppôts locaux. Mais pourquoi une telle décision prise à ce moment précis dans ce lieu précis? Allah seul, le Tout Puissant, le sait! Pour notre part, encore aujourd'hui, nous ne distinguons pas nettement, parmi les multiples raisons qui ont pu nous y pousser, laquelle fut la principale. Etait-ce le fond de caractère façonné par l'éducation de notre famille? Etait-ce l'influence qu'exercent toujours sur nous les anciennes activités scoutes que nous avions pratiquées depuis l'Ecole Normale William-Ponty et poursuivies, au Niger, dans le cadre de la Grande Chaîne des Eclaireurs de France de 11

la Région AOF? Le scoutisme qui nous avait d'autant plus marqué que ce fut en son sein que nous avions trouvé nos meilleurs amis, notamment feu Ousmane Thiané Sar, dit «Sanglier Zélé», qui fut notre maître en la matière, et son digne successeur, Abdoualye A. NDiaye, dit «Chat Grognard», que nous appelions simplement Albert ou Grognard! Le scoutisme qui a insufflé en nous son indestructible credo, qui enracina en nous l'intime conviction que jamais un ancien de la Grande Chaîne que nous avions créée à l'Ecole Normale avant de nous séparer, ne décevrait ceux auxquels il avait eu le bonheur d'inspirer confiance? Le scoutisme qui avait été introduit au Niger par nous, personnellement, en 1941, avec la création de la troupe Monteil, à une époque où personne, dans ce territoire, n'avait encore vu un scout ou un éclaireur de quelque pays que ce soit et alors que l'école de la Mission n'existait pas encore? Mais revenons à l'engagement politique pour dire que son inspiration est peut-être venue de l'environnement humain et historique de cet Aïr qui fut, dans les temps lointains,le berceau de tant d'ethnies du Niger qui y vivaient en grande harmonie. Phase historique qui est sans doute à l'origine de l'étonnante pratique de ce «cousinage à plaisanterie»* qui se prolonge dans les pays avoisinants! C'est cela en tout cas qui explique la ferme croyance de tous les groupes d'hommes de notre pays qu'il avait toujours existé entre eux, depuis des temps immémoriaux, des pactes de non-agression et d'entraide mutuelle; que Songhaï et Bella, Jerma et Gobirawa, Mawri et Fulbé, Béribéri et Kurfayawa, Katsinawa, Kabawa et Konnawa se considèrent depuis des siècles comme d'authentiques cousins en dépit de toutes leurs différences de langues et de pratiques. Quelle preuve plus évidente pourrait-il y avoir pour l'unité originelle des habitants de notre cher pays et de la région dont il fait partie! Toujours est-il que ce fut là, sur cette vieille terre de l'Aïr, qui a, encore ces dernières années, sauvé miraculeusement notre pays du marasme économique grâce à l'uranium qu'elle recèle, que nous avions pris la détermination de nous consacrer, avant toute autre préoccupation, à l'action positive pour la promotion des populations de notre pays soumises à l'oppression et à l'exploitation coloniales depuis des dizaines d'années. Et cela, à l'issue d'une longue discussion avec le chef de bataillon Chapelle, qui commandait le «cercle militaire» d' Agadez devenu plus tard l'un des sept départements du Niger. Cet officier supérieur, qui se targuait d'être un spécialiste des régions sahariennes, voulait nous persuader qu'il fallait appeler les populations de la région et surtout de sa capitale Agadez, sur lesquelles il reconnaissait que nous avions une grande influence, à voter pour le colonel Montchamp - que nous connaissions à peine, et dont le seul «mérite» était d'être le candidat des milieux colonialistes - à l'occasion des premières consultations électorales qui al* Pratique appelée aussi «Parenté à plaisanterie». C'est une relation entre deux groupes alliés ou deux individus qui pennet d'échanger (à sens unique ou réciproquement) des insultes, des blagues, des plaisanteries plus ou moins salées autorisées seulement dans ce rapport. 12

laient intervenir en Afrique noire d'obédience française pour désigner ses premiers députés du Palais-Bourbon. L'officier français semblait considérer qu'il était tout naturel que nous soutenions son candidat que nous avions à peine aperçu de loin, au détriment de personnalités africaines bien connues qui avaient fait leurs preuves au service de l'Afrique et de l'humanité. Encore aujourd'hui, nous nous souvenons nettement des arguments que le commandant Chapelle développait ce jour-là et des propos tenus, qu'il considérait comme particulièrement convaincants et que nous ressentions, personnellement, comme autant d'injures, tant ils étaient révélateurs du grand mépris que cet homme avait pour notre dignité d'homme et pour notre sensibilité nationaliste. C'était pour faire disparaître, pour toujours, ce temps du mépris qui avait fini par dresser une véritable muraille entre les hommes de différentes couleurs, d'origines diverses ou de religions dissemblables, que nous nous sommes engagés définitivement dans le combat contre la domination de l'homme par l'homme, sans haine, mais également sans trêve ni faiblesse. Et nous avions concrétisé cette prise de position sans équivoque en appelant dès le mois d'octobre 1945, les électeurs de l'Aïr (cercle d'Agadez) à voter respectivement en faveur de Maître Sylvandre, que Maître Lamine Guèye du Sénégal nous avait recommandé, s'ils faisaient partie du premier collège (citoyens) ou pour Fily Dabo Sissoko s'ils étaient du deuxième collège (indigènes). Nos deux candidats, qu'aucun de nous ne connaissait physiquement, ont obtenu la majorité des suffrages exprimés aux élections d'octobre 1945. Quelques mois plus tard, Fily Dabo Sissoko, député sortant du tandem Soudan-Niger, qui se représentait aux élections de juin 1946, obtenait la totalité des suffrages exprimés moins une voix - son propriétaire s'étant simplement trompé de bulletin. Mais quand notre groupe d'action exigea l'application des réformes, l'administration réagit brutalement. Le premier incident politique entre l'administration coloniale et un groupe d'évolués africains dirigés par Djibo, se produisit à Agadez trois semaines plus tard...

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GUINEE (1958) TUNISIE (1956) 3, PAYS DEVENUS INDEPENDANTS EN 1960 ET 1961 (avant le 1 mai): Faisant partie Ex-britanniques Ex-belges de la «Communauté « c~~;'ud;a~~ française" " NIGERIA CONGO GABON TOGO SIERRA-LEONE TCH\D RUANDA-URUNDI CAMEROUN (en fait resté sous SOMALIE MADAGASCAR '~IGER ,avec une partie lutelle) CONGO DAHOMEY ex-italienne) SENEGAL MALI MAURITANIE COTE D'IVOIRE HAUTE-VOLTA 4.. PAYS RESTANT SOUS DOMINATION: britannique portugaise française GAMBIE GUINEE PORTUGAISE ALGERIE KENYA ANGOU\ COTE DES SOMALIS OUGANDA MOZ,1\MB:QUE COMORES TANGANYIKA C:,BINDA REUNION RHODESI ES espagnole NYASSALAND BETCHOUANALAND M'\ROC ESPAGNOL de l'Union Sud-Africaine BAZOUTOLAND IFNI SOUAZILAND r\FRIQUE OU SUO-QUEST GUINEE ESPAGNOLE

CHAPITRE I A L'ECOUTE DES SALVES DE LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE

Les répercussions des salves de la Seconde Guerre Mondiale ont été d'autant plus grandes dans nos pays que les Africains étaient directement engagés dans les combats livrés contre les forces fascistes et nazies. Bien plus qu'au cours de la Première Guerre Mondiale, l'Afrique était présente pour libérer du joug hitlérien une Europe totalement subjuguée ou placée sous la menace directe des forces d' occupaûons nazies. Mieux encore, les métropoles européennes avaient trouvé, dans les empires coloniaux respecûfs, des refuges sûrs pour repartir à l'assaut des basûons de l'adversaire. A cette époque, ceux qu'on appelait alors les «évolués» africains semblaient sincèrement acquis à la cause des Alliés contre les forces fascistes, et cela, malgré l'oppression subie pendant des décennies par leurs peuples de la part des puissances européennes. Bien sûr, les propos selon lesquels les hitlériens voulaient transformer la peau des Nègres en souliers pour leurs soldatesques étaient pour quelque chose dans une telle prise de posiûon. Du reste, la guerre à outrance contre les racistes allemands était également la guerre des Noirs contre ceux qui vouaient tant de mépris aux «races inférieures». Nous n'en voulons pour exemple que la péûûon signée en 1940, à l'Ecole Normale William-Pont y, cette «pépinière des évolués», par l'ensemble des élèves exigeant de la France la poursuite de la guerre contre l'Allemagne nazie et demandant l'engagement global de toutes les promotions de l'école dans l'armée française de libéraûon. L'idée était de transformer Ponty en école prémilitaire. Les diplômés monteraient au front avec le grade d'aspirant. Le gouverneur général Pierre Boisson grand muûlé de guerre, félicita les élèves, mais esûma, selon les dires que les envoyer au front équivaudrait à faire faire à l' AOF un recul de quelque cinquante ans. Pendant ce temps, les braves «Tirailleurs sénégalais», les mains nues, s'illustraient sur les champs de bataille d'Europe en se faisant écraser par les tanks allemands pour la «défense de la France». Les échos de la Charte de l' Atlanûque, par laquelle, pour la première fois, les grandes puissances proclamaient non seulement que tous les peuples étaient respectables, mais qu'en outre ils avaient droit à la liberté et à la dignité, ne pouvaient que soulever l'espoir enthousiaste des Africains. C'était également l'époque où le rideau de fumée, par lequel l'Europe colonialiste cachait à ces derniers depuis de longues années la réalité soviétique, commençait à s'estomper à travers les salves des canons qui, de Moscou et de Leningrad, résistaient héroïquement à la soldatesque nazie avant de lui briser définitivement les reins sur les hauteurs de Stalingrad. La guerre se 15

poursuivait, certes, mais la victoire était déjà en vue. Et les Africains manifestaient une étonnant~ confiance dans les promesses de ceux qui, après les avoir réduits à l'état de sujets taillables et corvéables à merci, venaient de les entraîner dans ce gigantesque «duel du Bien contre le Mal». C'était. comme on le voit, les années des grandes illusions, celles de 1944 et 1945. C'était le temps où les «évolués» africains plaçaient beaucoup d'espoir dans la libre Amérique, où disait-on, les Noirs accédaient à des grades d'officier supérieur. C'était l'époque où la Conférence de Brazzaville du Général de Gaulle faisait illusion, alors qu'elle déclarait sans ambages refuser aux pays africains toute velléité d'accession à l'autonomie, à plus forte raison à l'indépendance nationale. 11était pourtant clair, que le courant libérateur qui balayait le monde au lendemain de la victoire

sur le fascismene pouvait être contenu.Aussi les puissances colonialeset
les impérialistes se préoccupaient fièvreusement de trouver les «jouets et les sucettes» qu'il fallait offrir à ces «grands enfants d'Africains» pour récompenser leur fidélité et nourrir leur naïveté. Mais les illusions des uns et des autres ne tardèrent pas à s'envoler comme fétu de paille. Du côté des maîtres, on commençait à soupçonner que les grands enfants, les «peuples du rire et de la danse», les «hommes de la sensation dépourvus de raison», ne se contenteraient peut-être pas, cette fois-ci, de sucettes. Du côté des Africains, on découvrait progressivement que les promesses des maîtres n'auraient pas de lendemain. Au demeurant, le réveil fut cruel et sanglant en maintes occasions. Dans le Nord, on massacrait par milliers, dans le Constantinois, nos frères d'Algérie qui avaient naïvement cru qu'en volant au secours de la «mère patrie», à la libération de laquelle ils venaient de participer, ils avaient quelque droit à leur propre libération. A Thiaroye, sur le sol même du «très fidèle Sénégal», on mitraillait sauvagement les héroïques survivants de ces mêmes «timilleurs sénégalais» qui avaient offert leur poitrine à la mitraille des chars hitlériens pour la défense de la «mère patrie». Partout la liste s'allongeait de tous les «mauvais esprits», de ces «anti-européens» qui osaient parler de liberté et de droit, et même d'une prétendue «personnalité africaine»! Mais la rigueur même de cette répression ne fit que systématiser et radicaliser les premières tentatives africaines pour organiser des mouvements de masse: associations de jeunesse, partis politiques nationaux et syndicats. Ainsi, malgré les hécatombes d'Afrique du Nord, de Madagascar et du Kénya, malgré les emprisonnements et les assassinats en Côte d'ivoire, en Guinée, en Haute-Volta, au Niger et ailleurs, malgré la récente promotion, toute théorique, à une impossible citoyenneté de seconde zone, l'institution de conseils généraux «croupions» et l'envoi au Palais Bourbon d'une dizaine de députés africains et malgaches, il était devenu clair que l'homme d'Afrique n'accepterait plus de vivre comme par le passé et ne se contenterait pas de faux-semblants. En effet, si la libération de l'occupation nazie était une bonne chose pour les peuples d'Europe, elle ne l'était pas moins pour les «peuples sujets» qui avaient participé au grand combat libérateur. Au surplus, les cerveaux africains, quoi qu'en pensent les théoriciens du racisme, étaient parfaitement réceptifs et capables de tirer les dures leçons de la guerre.

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Les contacts nés à l'occasion de celle-ci, aussi bien ceux qui avaient été établis au cours des combats que ceux de l'après-guerre, entre colonisés de différentes races et de différents continents, les échos des luttes asiatiques pour la liberté, les sursauts latino-américains pour secouer le joug yankee et chasser les oligarchies à sa dévotion, tout cela ne pouvait pas ne pas avoir des échos en Afrique Noire. Contre toute attente du colonisateur, une partie importante des «évolués africains», ces âmes minutieusement préparées pour servir d'instruments dociles à la colonisation au détriment de leurs propres peuples, se révéla particulièrement sensible aux souffrances des populations opprimées et n 'hésita pas à entrer dans le combat libérateur. Ainsi, les menaces et les sollicitations alléchantes du maître européen devenaient de moins en moins efficaces. D'autant qu'avec l'apparition des premières organisations politiques et syndicales, les masses africaines allaient, à leur tour, entrer sur la scène politique. Désormais le grand tournant était bien pris malgré les faiblesses inhérentes à des dizaines, voire des centaines, d'années de domination, d'oppression, d'humiliation, d'exploitation et de dépersonnalisation. Sans doute le colonisateur pouvait-il encore recruter des valets dociles pour tenter de perpétuer son œuvre criminelle, mais les masses africaines, désormais éveillées, de plus en plus organisées et dotées de moyens de s'informer et d'informer le monde extérieur des événements qui se déroulaient sur le continent, étaient décidées à mettre en échec toutes les tentatives destinées à maintenir la domination inhumaine et sans partage exercée par les puissances coloniales. Elles renouaient ainsi avec l'épopée des Résistants de la première heure, dans des conditions bien meilleures et avec des moyens autrement plus puissants et plus efficaces pour chasser de leur patrie l'occupant étranger.

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CHAPITRE II DES PREMIERS RESISTANTS AUX COMBATTANTS DE LA LIBERATION NATIONALE

Après l'horrible saignée que lui avait infligée la «traite des Nègres», Mrique Noire était entrée dans le cycle infernal de l'occupation colol' niale. Depuis longtemps, les grands empires du continent, dont certains étaient bien plus puissants et bien mieux organisés que les monarchies européennes contemporaines, avaient pratiquement disparu: Ghana, Soso, Mali, Songhaï à l'Ouest; royaume du Bénin, empire du KanemBornou, royaume haoussa au centre ouest; loanga, kongo au centre; Monomotapa, Zimbabwé et tant d'autres à l'Est. Autant de grandes unités étatiques qui n'étaient plus, à l'heure des invasions européennes, que souvenirs glorieux ou pâles copies morcelées de ce qu'elles avaient été aux siècles précédents. Le rayonnement de ces empires et royaumes fut pourtant considérable. Ils étaient glorieusement entrés dans le processus normal de développement multiforme des régions et peuples qui en faisaient partie. Avant eux, l'Afrique s'honorait déjà d'avoir été le berceau de maints grands Etats puissants et bien organisés: empires des diverses dynasties pharaoniques d'Egypte, royaume de Kouch et de Méroé, royaume d'Axoum etc. Après la disparition ou plutôt la dislocation des empires du Moyen-Age et des royaumes qui en étaient issus, d'autres Etats, plus ou moins étendus, plus ou moins puissants, apparurent sur le continent; mais ils étaient déjà marqués par les conséquences de la «traite des Nègres» entreprise par l'Europe contre l'Afrique noire et dont l'aspect le plus funeste avait été de semer la haine et la division entre les peuples frères d'Afrique. Pourtant ces derniers s'efforcèrent laborieusement et courageusement, sans interruption, de bâtir de nouvelles unités étatiques sur les ruines et sur les traces des anciens grands empires et royaumes disparus. D'ailleurs, certains de ces premiers Etats monarchiques, comme l'empire des Mossi, n'avaient pas tout à fait disparu, mais étaient tout simplement devenus stagnants, sans grande vitalité, pour ainsi dire. Au Centre-Est apparurent des Etats fortement organisés, notamment dans les actuels Etats de l'Ouganda, du Burundi, du Rwanda et de la Tanzanie. En Afrique de l'Ouest, des nouveaux Etats se construisaient ou se maintenaient vaille que vaille, tels les royaumes du Macina, d'Ashanti, du Djolof, du Dahomey, du Yoruba, du Fouta-Djallon, l'empire théocratique d'Usman Dan Fojo, unificateur des pays Hawsa; celui d'El Hadj Omar Tall et, de l'autre côté de l' Mrique, l'empire Zulu du prestigieux Chaka. Et déjà se profIlait à l'horizon la grande figure de l'Almamy Samori Tou18

ré, qui allait devenir le symbole de la résistance à l'occupation étrangère. Notre propos étant de nous limiter à l'évocation rapide de la résistance africaine, nous ne nous étendrons pas davantage sur le passé des anciens empires d'Afrique Noire. Nul n'ignore cependant qu'après avoir perdu des dizaines de millions de ses enfants dans la tourmente de la traite des Nègres notre continent fut assez facilement réduit à un véritable régime d'esclavage collectif par ceux-là mêmes qui furent les bénéficiaires de la grande saignée criminelle infligée par les négriers d'Europe. Economiquement mieux développées grâce aux profits de la traite et au travail des esclaves exportés, les puissances européennes occupèrent progressivement, grâce à des troupes d'invasion et mercenaires militairement mieux équipés et abondamment fournis en armes perfectionnées, le continent, que leurs prédécesseurs négriers avaient rendu exsangue en le vidant de ses richesses matérielles et humaines et en favorisant l'anarchie sociale. La conférence de Berlin, qui débuta en novembre 1884 et se poursuivit en 1885, allait consacrer le partage définitif de l'Afrique en zones d'occupation entre les principales puissances européennes de l'époque, notamment de la France, de la Grande Bretagne, de l'Allemagne, du Portugal, de la Belgique, de l'Espagne, de l'Italie et d'autres pays. On comprend que, dès cette époque, l'Afrique avait virtuellement perdu tout espoir de sauvegarder son indépendance. Elle opposa, néanmoins, une résistance farouche aux puissances prédatrices coalisées ou complices. Un peu partout, des hommes prestigieux et courageux se placèrent à la tête de leurs peuples pour tenter d'arrêter et d'expulser les envahisseurs étrangers. Aux cris des guerriers Zulu de Chaka, dressés contre le viol de leur patrie au Sud du continent, répondaient à l'Ouest ceux des soldats d'El Hadj Omar Tall, de Béhanzin, de Mamadou Lamine, de Lat-Dior et des intrépides sofas de l'Almamy Samori Touré. A L'héroïque résistance des hommes placés sous la direction des descendants d'Usman Dan Foojo face aux troupes de l'Anglais Frederick Luggard faisait pendant celle de l'armée de Rabah face aux mercenaires des commandants Fourreau et Lamy. A la détermination des Ashanti de sauvegarder l'indépendance de leur royaume faisait écho la vaillance des forces d'El Mahdi face aux soldats du commandant français Marchand et à ceux de l'Anglais Kichner. A l'armée de l'empereur Menelik mettant les Italiens en déroute après la bataille d' Adwa, répondait le succès des Sofa de l' Almamy Samori Touré sur les forces françaises d'invasion de l'Ouest africain. Au Niger, également, il y eut des résistants de la première heure dont les falsificateurs colonialistes et néocolonialistes prétendent nous faire oublier jusqu'aux noms: tels les guerriers dirigés par Oumarou Karma pendant la révolte des populations du fleuve de Sansane Haoussa à GoudeI, les vaillants combattants Djerma de Koptitanda, qui vainquirent les troupes du lieutenant Tailleurs; les vaillantes populations de l'Arewa, dirigées par Saraounia contre les sanguinaires troupes de Voulet et Chanoine; les braves Konnawa résistant contre ces mêmes troupes; ou encore les guerriers d'Amadou du Damagaram face aux envahisseurs français; enfin 19

les patriotes des régions nomades, invaincus jusqu'en 1916, sous la conduite de Firoum dans l' Azawak et de Kaocène dans l'Aïr. Aux chefs prestigieux de ces héroïques résistants comme à tous ceux qui combattaient avec eux dans les rangs des héros anonymes, nous devons, ainsi que les générations montantes d'Afrique, demeurer éternellement reconnaissants. Leur exemple constitue la meilleure source d'inspiration pour tous ceux qui aspirent à faire retrouver à notre mère Afrique toute sa dignité et à participer effectivement à l'édification de nations africaines dignes de ce nom. Toutes les régions de notre continent et toutes les ethnies ont produit de tels hommes que nous avons le devoir de classer, au-delà des falsifications devenues d'usage courant, dans la «grande lignée des indomptables de notre Afrique». Qu'y a-t-il de plus glorieux pour nous, du Niger, par exemple, que de figurer parmi les dignes continuateurs des grands bâtisseurs de l'empire Songhaï, de l'empire du Kanem-Bornou, des royaumes Haoussa ou, plus près de nous, d'hommes prestigieux comme Amadou Kourandaba, Oumarou Karma, Firoun des Aoulimidens, Kaocène et bien d'autres? Tous avaient lutté courageusement pour défendre et magnifier le patrimoine légué par nos ancêtres. Sans doute, la lutte était trop inégale pour avoir quelque chance de succès durable en raison des rapports de force réels de l'époque dans tous les domaines. En effet, les forces d'invasion pouvaient profiter de toutes les faiblesses inhérentes aux grandes saignées infligées à l'Afrique par les rafles des négriers, de l'anarchie qui en découlait dans maintes régions, de la division entretenue par les luttes fratricides et de l'écrasante supériorité technique de leurs armes. Il était aisé pour les envahisseurs de combattre les Africains d'une région avec des troupes de mercenaires recrutés dans les régions voisines. Grâce à cela, ils parvinrent à submerger et à conquérir successivement tous les Etats africains organisés à l'époque. Ce fut ainsi que la résistance africaine armée finit par être totalement écrasée par des troupes de mercenaires africains encadrés par des officiers européens. Et la longue nuit coloniale tomba sur le continent avec toute son opacité écrasante. Elle ne fut traversée que par de rares lueurs sporadiques allumées, de temps en temps, par quelque chef traditionnel, quelque chef religieux, quelque lettré musulman, quelque intellectuel moderne prestigieux ou quelque soulèvement de groupes désespérés, sans grande conséquence sur l'échiquier du colonialisme triomphant. Pour les peuples d'Afrique, l'horizon semblait bouché définitivement, et cela, dans tous les domaines. Ainsi, la vérité historique nous amène à constater qu'à la veille du déclenchement de la Première Guerre Mondiale l'Afrique était presque totalement occupée par les Etats européens, à l'exception de l'Ethiopie, qui allait succomber un peu plus tard, à son tour, sous le poids des armées fascistes du sinistre Mussolini, avec la complicité passive d'une Société des Nations qui s'est tristement déshonorée à cette occasion. Conformément aux stipulations de la Conférence de Berlin, les grandes puissances européennes se taillèrent donc chacune un grand morceau du continent africain. Ce fut, pour de longues années, la domination directe du colo20

nialisme européen, avec son cortège de misères physiques et morales, d'humiliations et d'oppression sociale, d'exploitation économique, d'obscurantisme et d'aliénation, de mortalité infantile énorme, d'assassinats et de génocide. Cependant, durant cette période, également, les peuples africains ne sont pas demeurés dans une attitude de totale résignation, comme l'espéraient leurs bourreaux coloniaux. Après la résistance héroïque des ancêtres parmi lesquels nous avons évoqué quelques nobles figures, ce fut celle des intellectuels de l'époque: les lettrés traditionalistes, les marabouts, les grands chefs féticheurs, en un mot, les éléments les plus éclairés qui, conscients des effets nocifs de la domination étrangère, tentèrent de s'y opposer. Les forces d'oppression leur livrèrent une guerre sans merci. De grands lettrés musulmans, à la fois chefs religieux et temporels, furent brutalement éliminés par l'assassinat, la prison ou l'exil. Ailleurs, le colonialisme frappa durement les réformateurs chrétiens qui tentaient de sauvegarder, à travers l'Evangile, la personnalité africaine: Matswa et Kimbangu aux Congo, le Libérien Harris subirent les mêmes persécutions de la part du pouvoir colonial pour avoir voulu instaurer une Eglise africaine. Après les religieux, ce fut le tour des intellectuels formés à l'école occidentale d'entrer dans l'arène pour tenir le flambeau du combat de l'Afrique contre ses oppresseurs. John Chilembwe du Nyassaland (Malawi), Maacauley du Nigéria, Africanus Norton de la Sierra Leone, Josie Caseley et le Dr Aggrey de la Gold Coast (actuel Ghana), autant de patriotes qui luttèrent, par la plume et le verbe, pour la patrie africaine subjuguée, mais décidée à ne jamais accepter la résignation. Et cela dura jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, qui coïncida avec l'entrée en lice de nouvelles forces de contestation.

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CHAPITRE III L'AFRIQUE NOIRE ENTRE EN LICE

Dans l'immense empire britannique, il y avait un roi ou une reine et ses sujets. Dans l'ancien empire français, il y avait tous les citoyens français et leurs sujets. La seule différence était que le souverain britannique n'avait, comme aujourd'hui, qu'un pouvoir honorifique sur ses sujets, mais que les citoyens français exerçaient un pouvoir absolu sur les leurs, pratiquement sans limitation ni distinction sous les plis d'un drapeau tricolore qui prétendait symboliser «liberté, égalité, fraternité» entre les hommes et les peuples. Les citoyens étaient tout naturellement de la race «supérieure» des conquérants et venaient de France. Les sujets étaient des «indigènes», c'est-à-dire de la race «inférieure» et natifs des pays conquis par les premiers. Ceux-ci avaient tous les droits et les autres, taillables et corvéables à merci, n'avaient aucun droit de quelque nature que ce soit. Mais, comme la doctrine coloniale française est basée sur l'assimilation, il arrivait parfois à de très rares individus de percer, pour «services rendus à la mère patrie» française, jusqu'à atteindre la situation des citoyens de deuxième zone, c'est-à-dire celle accordée aux natifs des «quatre communes du Sénégal»: Dakar, Saint-Louis, Rufisque et Gorée. Au Niger, il n'existait pas une seule famille du genre, mais seulement deux ou trois ms d'anciens militaires - on disait «tirailleurs sénégalais» - que le hasard des déplacements de service avait fait naître dans l'une ou l'autre des communes précitées. Pour le reste, on appliquait le régime de l'indigénat jusqu'à la promulgation de la loi accordant, en 1946, aux ressortissants des colonies françaises une citoyenneté de troisième zone puisque, contrairement aux bénéficiaires de la deuxième zone, ils n'étaient pas inscrits au premier collège des électeurs, mais demeuraient toujours au second jusqu'à l'unification intervenue au milieu de la décennie 1950, et surtout à partir de l'instauration du suffrage universel dans les territoires d'Outre-Mer en 1956. L'indigénat, c'était, avec la négation du droit moderne le plus élémentaire et la défiguration du droit coutumier pour l'adapter aux desseins et au bon vouloir de l'occupant blanc, la consécration d'un régime judiciaire particulier pour les indigènes des colonies françaises. TIpermettait à ceux de la race de cet occupant de faire envoyer tout indigène, soit de sa propre autorité, soit en le demandant à ceux qui en avaient le pouvoir, en prison pour quinze jours au maximum, sans motivation bien établie, sans avoir besoin d'invoquer un témoignage quelconque et sans appel. Durant cette période, le «délinquant» était astreint au travail forcé comme les autres détenus. Il m'est arrivé personnellement, à l'époque où j'étais à l'école primaire supérieure, de trouver mon père, âgé de près de 22

soixante ans, dans une rue de Niamey, en train de casser des cailloux pour réparer une route avec d'autres attelés à la même tâche. Il ne savait même pas le motif pour lequel on l'avait fait venir du village dont il était le chef pour l'astreindre à ce travail. On appelait cela les «peines de l' indigénat». Au-delà, il y avait les «tribunaux indigènes», qui connaissaient des délits et crimes commis (ou imaginés) par cette catégorie de personnes. Il m'est arrivé à Agadez d'avoir été chargé par les autorités compétentes d'assurer la défense d'un nomade, dénommé Sidi Mohamed, devant un de ces tribunaux toujours présidés par les commandants de cercle ou leurs adjoints, flanqués d'assesseurs africains complaisants choisis généralement parmi les marabouts supposés bien connaître les us et coutumes des populations locales. Après plusieurs entretiens avec mon client, accusé de meurtre, que le commandant Chapelle (Agadez était un cercle militaire) m'avait présenté comme un dangereux criminel, j'avais acquis la conviction qu'il s'agissait d'une des machinations montées par maints notables fortunés, avec la complicité des personnalités détenant une parcelle de pouvoir ou simplement proches de celles qui en détenaient, contre leurs adversaires, concurrents ou ennemis pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec les motifs apparents de la détention. Il n'y avait ni preuves, ni témoins pour matérialiser ou confirmer la culpabilité de mon client. Mieux encore, il m'avait indiqué des faits concrets, vérifiables, qui prouvaient le contraire et que j'avais soigneusement consignés dans mon mémoire de défense. Mais je n'avais aucune expérience de ce genre d'affaire et, quand le président du tribunal m'a indiqué qu'il avait besoin de connaître mes convictions sur l'affaire avant de fixer la date de l'audience, je n'avais pas hésité à lui en parler brièvement. TI avait été convenu que l'audience aurait lieu dans un mois après la fin de l'instruction. Quel ne fut mon étonnement d'être convoqué, deux jours plus tard, par le commandant de cercle et de l'entendre dire qu'il avait avancé la date, que le tribunal siégerait dans dix jours, faute de quoi, ce criminel endurci, qui avait pu abuser de la bonne foi d'un homme aussi intelligent que moi, serait purement et simplement acquitté par manque de preuves et de témoins! En effet, ajoutait-il, «le décret instaurant les nouveaux tribunaux prévus par les réformes Outre-Mer sur le plan judiciaire avait été récemment pris et serait appliqué à partir du 1er juillet 1946», soit dans dix jours. Elle eut effectivement lieu à la date fixée par le commandant Chapelle. Après lecture de mon mémoire de défense, les membres du tribunal se retirèrent pour «délibérer» et revinrent pour annoncer que Sidi Mohamed, qui aurait dû être condamné à mort, avait vu sa peine fortement réduite «pour tenir compte de la bonne tenue de son défenseUD>,dont le président fit un véritable éloge, avant d'annoncer que mon client était condamné à vingt ans de travaux forcés. Dire que trois semaines plus tard il aurait eu toutes les chances d'être relaxé! Cet homme, je l'ai revu, douze ans après, au camp pénal d'Agadez, où j'avais tenu à lui rendre visite lors de mon passage dans la région comme chef du gouvernement semi-autonome du Niger. J'ignore ce qu'il est devenu, bien que j'ai demandé aux autorités de revoir son cas pour

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une éventuelle libération. S'il n'en a pas bénéficié, il serait sorti de prison seulement en 1966. Mais l'indigénat, ce n'était pas seulement l'aspect judiciaire de cet odieux régime, c'était aussi, dans tous les domaines, la discrimination racia1e. Sur le plan politique, c'était le double collège, qui permettait à une poignée de ressortissants français et assimilés (moins de mille personnes après le jumelage Soudan-Niger) d'élire le même nombre de représentants que neuf à dix millions d'Africains... et, encore seulement à partir d'octobre 1946, car auparavant, «l'indigène» n'avait aucun droit. Au sein des «conseils privés» qui entouraient gouverneurs et gouverneurs régionaux avant cette date, il n'y avait qu'un «indigène» pour quinze citoyens français assimilés, lesquels ne représentaient même pas 0,5% de la population. Les «indigènes» n'étaient pas représentés au sein des chambres, là où elles existaient, ni dans les entreprises, sociétés et autres groupements économiques ou commerciaux autrement que comme main-d'œuvre non spécialisée. En fait, les populations d'Afrique Noire servaient surtout de réservoirs de travailleurs à bon marché et de «chair à canon» en cas de guerre pour les pays colonisateurs, de la même façon que leurs pays servaient de débouchés pour les affaires, commerciales et autres, des métropoles qui en ont profité, au cours des ans, pour devenir les puissances économiques et politiques qu'elles sont aujourd'hui. Elles subissaient toutes les formes de discrimination, y compris la discrimination religieuse, qui se traduisait par des restrictions, voire des interdits, dans la pratique de leurs croyances, notamment en ce qui concernait l'islam, car il m'était arrivé, durant toute la première période de la lutte anti-colonia1e, de me trouver sur les mêmes bancs d'accusés que des chefs religieux; même pour le ravitaillement en vivres de première nécessité on assistait, surtout sous le régime du gouvernement de Vichy, à des pratiques effarantes consistant à priver les populations africaines urbaines des denrées a1imentaires produites par leurs frères paysans, auxquels on les arrachait par réquisition pour les envoyer en France. D'ailleurs, paysans ou citadins, les «indigènes» n'avaient rien qu'ils pouvaient considérer comme leur propre bien, pas même leur famille, qui pouvait leur être arrachée pour le service ou le bon plaisir des maîtres tout-puissants. Leurs terres arables étaient considérées comme «terrains vacants et sans maître» dont les colons pouvaient s'approprier. Il en était de même pour le bétail et autres biens, qui pouvaient, à tout moment, être l'objet de réquisition. Et le peu qui restait risquait, à chaque instant, d'être vendu pour payer l'impôt de capitation, qui était, avec le travail forcé, la grande hantise de la majorité - pour ne pas dire de la totalité de la population - car même les plus démunis devaient s'en acquitter, pour eux et pour les membres de leur famille, en vendant une grande partie de leurs récoltes, dussent-ils mourir d'inanition quelques semaines plus tard. A cela s'ajoutait la fourniture obligatoire de denrées alimentaires et de bétail non seulement au maître blanc, mais éga1ement aux proches et aux nombreux intermédiaires avides... sans parler de la dîme (10%), prélevée

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sur les produits agricoles par les chefs hiérarchiques et, surtout, des bottes de mil ou de sorgho destinées aux «greniers de réserve» imposés par les autorités administratives et qui n'ont servi qu'à gruger toujours davantage le paysan nigérien... autant que la taxe payée au titre de la «société de prévoyance» et qui n'avait servi qu'à alourdir le poids déjà insupportable de l'impôt de capitation. Au total, il ne restait plus à «l'indigène» des zones rurales que ses yeux pour pleurer. Pour ce qui est du sort des familles, je pourrais citer de nombreuses histoires dont j'ai été témoin; mais je me contenterai d'évoquer un aspect des exploits du «Seigneur Carbochi» cet adjudant-chef corse (dont le véritable nom était Scarbonchi) qui sévissait dans l'Aïr depuis plus de quinze ans. Chef de la «section montée», c'est-à-dire des gardes nomades méharistes, dépendant du commandant de ce «cercle militaire» qui lui laissait toute latitude dans cette grande étendue semi-désertique, il s'était métamorphosé en un tyranneau du genre dont on parle en évoquant les exactions de certains monarques d'Orient Entre autres excès, il arrivait que ce sous-officier, qui avait adopté le genre de vie, la tenue vestimentaire, les habitudes' et la langue de la région - qu'il parlait aussi bien que les natifs - débarque dans une communauté avec tout le cérémonial réservé aux monarques, le tout rehaussé par une suite qui s'ajoutait à ses gardes. Sur son ordre, on rassemblait les plus belles femmes touareg, arabes ou bella, parmi lesquelles il choisissait celles qui devaient, à tour de rôle, égayer ses nuits orgiaques durant son séjour, sans considération de l'état civil des unes ou des autres. Les maris qui n'approuvaient pas ce droit de «cuissage» subissaient une punition corporelle devant leur famille. C'est ce qu'était venu me confier un matin un groupe d'anciens gardes nomades qui, informés qu'il y avait en ville un défenseur des talaka (hommes du peuple déshérités), s'étaient présentés à mon domicile, en compagnie d'une de leurs congénères, ancienne «épouse» d'un des prédécesseurs de Scarbonchi qui comprenait un peu le français et parlait hawsa. J'ai relaté seulement un aspect, car il en a existé bien d'autres dont ont été victimes les «indigènes» de l'Aïr et auxquels j'ai tenté avec mes premiers compagnons de lutte, de mettre fin. Ce fut tout cela qui avait été à la base des incidents que nous évoquerons dans un instant. Il me reste à dire quelques mots sur les discriminations au sein de l'armée coloniale contre ceux qu'on appelait indistinctement des «tirailleurs sénégalais», contraints de porter «fièrement» un accoutrement comprenant le chéchia rouge et une bande enroulée autour de la taille, tandis que les véritables soldats avaient un uniforme élégant et correct avec un casque ou un calot. Les gradés «indigènes» touchaient une solde très inférieure à celle du simple soldat citoyen, il arrivait même à celui-ci de prétendre exiger que les quelques rares «officiers indigènes» lui fassent le salut militaire! Cependant, de tout cela, ce fut sans doute l'assujettissement au travail forcé qui pesait le plus sur les «indigènes» des colonies de la mouvance

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française. Dans certaines régions, il fut la cause des milliers de morts par épuisement, sans parler des survivants devenus des handicapés pour le restant de leur vie. C'est notamment la construction du chemin de fer «Congo-Océan» et d'autres entreprises similaires - toujours de l'Océan - à l'intérieur des terres jugées vitales pour les colonisateurs; ou bien la main-d'œuvre fournie aux colons planteurs de certaines colonies, à partir des contrées de l'intérieur devenues de véritables réservoirs, pour l'exploitation des ressources africaines au seul bénéfice des colonisateurs et de la prospérité économique des métropoles, sans aucun profit pour les travailleurs africains, qui ne recevaient d'autres salaires que la prime ou la ration nécessaire à leur entretien alimentaire. Il y avait également l'aspect routinier, qui n'était pas moins pénible pour les populations. En effet, tout comme la fourniture obligatoire de denrées, de bétail ou même de poulets, il y avait la main-d'œuvre prélevée régulièrement parmi les indigènes des zones rurales et suburbaines. Aucune famille, aucun quartier, aucun village n'étaient à l'abri de cette institution qui fut à la base de trop d'abus pour que nos peuples puissent l'oublier de sitôt... et d'opérations non moins fructueuses pour les auxiliaires de l'administration coloniale, qui n'hésitaient pas à multiplier par dix le nombre de travailleurs réellement demandés par les autorités afin de monnayer le supplément ou de s'en servir à leur propre profit. Aussi ce ne fut pas un hasard si la première cible à laquelle les députés africains s'étaient attaqués fut le travail forcé auquel l'application progressive de la «loi Houphouet Boigny» au cours des années 19461947 mit définitivement fin. Auparavant les collectivités villageoises étaient tenues de fournir chaque mois un contingent de manœuvres non rémunérés aux autorités administratives pour assurer ce qu'on appelait les «travaux d'utilité publique»: construction ou réparation des bâtiments administratifs, des routes, des chemins de fer, extraction de matériaux dans les carrières, corvées de diverses natures et de diverses importances, chantiers de différentes dimensions, champs, jardins potagers, vergers ou plantations pour assurer des vivres frais en toute saison aux agents de service d'origine française, travaux ménagers dans les camps militaires ou même dans les grands camps de détention, forages de puits et aménagements aux bords des cours d'eau ou des mares permanentes pour les cultures industrielles, etc. Ce fut précisément pour avoir exigé l'éradication de toutes ces pratiques en vertu de la nouvelle loi dans les régions sédentaires et la fin des abus les plus nuisibles aux personnes et à l'environnement que commettaient dans les zones nomades l'adjudant-chef Scarbonchi et sa «section montée» que notre groupe politique d'Agadez se trouva en conflit avec l'Administration locale qui en était responsable directement ou indirectement. Concrètement nous venions d'obtenir que cessent toutes les fournitures obligatoires de main-d'œuvre par la population des centres sédentaires, y compris les corvées imposées tour à tour aux femmes des différents quartiers d'Agadez obligées d'aller piler le milou le sorgho au camp militaire et au camp pénal. Et nous avions entamé des démarches 26

pressantes pour mettre fm à toutes les pratiques de punition corporelle, de violation des mœurs et des coutumes et de destruction massive du gibier à l'époque abondant dans l'Aïr. Visiblement mal à l'aise depuis notre seconde demande pourtant parfaitement conforme à la lettre et à l'esprit de la loi, le Chef de Bataillon Chapelle qui commandait le cercle au plan civil et militaire a, peut-être, pensé que la coupe était pleine. D'autant que nous avions également exigé qu'à l'occasion du déroulement des cérémonies du 14 juillet 1946, les personnalités africaines prennent place côte à côte avec les Français et assimilés, dans la tribune couverte, et non plus contraintes de participer à la fête en plein soleil comme c'était jusque-là la règle. L'officier supérieur français n'a ni rejeté, ni accepté tout à fait notre exigence puisqu'il fit construire deux tribunes dont l'une nous était affectée. Commentaire de l'homme de la rue: «Il y a dé. sormais deux pouvoirs». Ce qui ne pouvait plaire à notre commandant, qui demanda ma mutation à Zinder et, dès le lendemain des fêtes, me convoqua à son bureau pour me notifier le télégramme m'affectant auprès du directeur blanc de l'Ecole régionale de Zinder comme «premier adjoint», histbire de me faire accroire qu'il s'agissait d'un avancement. Dans le même temps le commandant m'apprenait qu'un camion particulier viendrait me prendre à l'aube dès le lendemain. D'ailleurs, me rendant directement de son bureau au domicile de «Papa Sidi Kâ» qui était notre commun père spirituel à Agadez où il arriva avec le premier contingent français dans la ville, celui-ci m'apprit que la rumeur circulant en ville indiquait qu'on allait m'expulser d'Agadez «cette nuit même». Je compris que pour l'administration locale, me faire partir dans des conditions humiliantes afin de «faire perdre la face» au groupe que je dirigeais, était sans aucun doute, plus important que la mutation elle-même. Du coup toute la suite, allait tourner autour de la notion de dignité africaine que l'occupant entendait bafouer sans cesse. Je pris en mon for intérieur, la décision de l'affronter sur ce terrain. Je revins donc au bureau du commandant pour lui dire que je ne pouvais partir d'Agadez, ni demain matin, ni dans quelques jours mais tout juste à temps pour être à Zinder avant la fin des vacances scolaires qui venaient tout juste de débuter. Et ce fut ainsi que débutèrent les incidents d'Agadez que j'ai relatés au début du récit. Mais ce que je n'avais pas prévu, c'était l'ampleur qu'allait prendre cette affaire qui découlait directement de la décision que prirent à l'unanimité moins une seule personne -l'interprète Mohamed Abdelkrim tous les fonctionnaires et salariés de l'administration locale qui envoyèrent au gouverneur Toby un télégramme demandant l'annulation de ma mutation, faute de quoi ils exigeaient leur départ par la même occasion. Il était signé notamment de Joseph Akouété du BCTR, Issoufou Ghaly (facteur), Toussaint Akanny (météo), Zanguina Karabinta (enseignant), Barmon Sabara (chauffeur) au nom de toutes les catégories de salariés d'Agadez, à l'exception des militaires et gardes de cercle qui s'y associaient plus discrètement en raison de leur statut. Car, en fait, tous les Africains de la région étaient solidaires avec nous, y compris les deux chefs traditionnels de l'Aïr les plus importants et cela les autorités en 27

étaient parfaitement informées d'autant plus que les gens n'hésitaient pas à dire ce qu'ils avaient sur le cœur. Même les citoyens des «quatre communes» du Sénégal relativement privilégiés. L'atmosphère de cordiale fraternité que nous avions réussi à créer les avait d'ailleurs amenés à faire cause commune avec nous à l'occasion des élections d'octobre 1945 et juin 1946 malgré l'existence de deux collèges. Au second collège, nous avions voté pour Fily Dabo Sissoko à l'unanimité des suffrages exprimés dans la ville. Mais au premier qui leur était réservé, avec les Français de souche, ce fut en accord avec nous et sur nos conseils que nos frères sénégalais votèrent pour Maître Sylvandre, notaire antillais de Bamako qui nous avait été recommandé par le doyen des hommes politiques africains, Lamine Guèye. Ils avaient pour noms Tanor NDiaye, Samy Dieng, Mamadou Diop, Baba Camara, Fall et NDoye dont j'ai oublié le prénoms, d'autres encore dont j'ai oublié les noms et prénoms mais dont je garderai toujours l'image fraternelle dans le cœur et dans l'esprit. Mais surtout le vieux Sidi Kâ qui n'était plus ni sénégalais ni nigérien mais simplement africain parce que notre père adoptif à tous et nous l'appelions tous Papa comme il se doit. Sidi Kâ, fils de Gora Kâ et descendant d'Ismaël Kâ, El Hadji Malick Kâ, venu dans ce pays de Saint Louis avec la pénétration française et devenu grâce à ses qualités d'homme l'un des notables les plus distingués de l'Aïr et du Niger où il a fait souche plus encore pour y avoir répandu la semence d'amour et de solidarité entre les hommes, au point d'être auréolé par le titre de père spirituel de tous ceux de ma génération qui ont eu le bonheur de passer à Agadez que du fait de son fils unique Amar Sidi Kâ. Et surtout parce que, comme le vieil homme, natif de Tombouctou, que j'ai eu la chance de rencontrer, en juillet 1966, au pays du Mwalimu Julius Nyéréré, à Dar-El-Salam, il était le symbole de cette antique Afrique, au cœur éternellement jeune, toujours prête à sacrifier généreusement le meilleur d'elle même aux causes justes. Aux dernières salves de la Deuxième Guerre Mondiale, il était devenu clair dans la conscience des Africains qu'une fois de plus, l'homme Blanc ne tiendrait pas les promesses, ni de la Charte de l'Atlantique, ni des Conférences diverses ultérieurement tenues par les Puissances Alliées qui prétendaient pourtant lutter pour libérer l'humanité de l'oppression et de la misère. Dès lors, une partie importante de l'élite africaine commença à s'identifier avec les aspirations de son peuple pour exiger une amélioration substantielle du sort des peuples colonisés. Un peu partout l'homme d'Afrique se dressait contre le retour pur et simple de l'arbitraire qui était jusque-là la règle du jeu colonial. Les «évolués» africains comprirent de plus en plus que la reconquête de leur dignité d'homme exigeait leur retour, sans ambiguïté, vers cette même masse qu'ils avaient mission d'aider à opprimer et à exploiter en tant qu'auxiliaires du système. L'Africain n'acceptait plus de vivre comme par le passé. Le temps était révolu où il se laissait enfourcher comme bête de som28

me ou mener à l'abattoir comme bête à cornes. certes les premières revendications formulées insistaient davantage sur les droits et libertés jusque-là réservés aux seuls citoyens des puissances coloniales que sur la reconnaissance globale aux peuples africains de leurs droits nationaux. A Paris, les députés africains, récemment élus en vertu des nouvelles dispositions libérales par lesquelles le gouvernement français croyait pouvoir désamorcer la bombe nationaliste, réclamaient surtout la suppression de l'indigénat avec toute sa cohorte d'iniquités dont l'Afrique avait tant souffert. Suppression du code de l'indigénat qui permettait à n'importe quel Français d'infliger ou de faire infliger à n'importe quel Africain des peines d'emprisonnement. Suppression du travail forcé auquel étaient astreints les Africains sans aucune rétribution et sans aucun recours. Suppression des réquisitions obligatoires qui mettaient pratiquement tous les biens des Africains, y compris parfois leurs épouses, à la discrétion des colonialistes et de leurs agents. Suppression des innombrables discriminations dont les Africains étaient victimes dans les domaines politique, social, judiciaire, professionnel, syndical, scolaire, etc. Telles étaient quelques unes des revendications formulées. Pourtant, dès 1945 un courant nationaliste plus radical apparaissait. D'abord à travers les revendications essentiellement réformistes se profIlaient celles davantage axées sur le respect de la dignité des peuples colonisés. Ensuite l'exigence de la reconnaissance de leurs droits nationaux était formulée, avec une grande vigueur surtout dans les territoires sous domination britannique. En effet, dès octobre 1945, des animateurs prestigieux du Pan-Africanisme tenaient à Manchester (Grande Bretagne) une réunion historique où étaient conviées toutes les personnalités qui, en Afrique et ailleurs, se préoccupaient du sort de notre malheureux continent et se dévouaient à la cause de l'Afrique. Il y avait à ce conclave, bien sÛTle père du Pan-Africanisme, le Docteur W.E.B. du Bois qui, après Marcus Garvey, noir américain comme lui et Willian Sylvester de Trinidad, était alors, avec Georges Padmore, le principal porte-drapeau du courant panafricaniste. Mais il y avait également, à cette rencontre, des intellectuels et politiciens africains dont certains, tels Kwamé N'Krumah et Jomo Kenyatta, devaient se révéler, un peu plus tard, comme de grands combattants pour la libération de l'Afrique, avant de devenir des chefs d'Etat prestigieux. Mais ce qui était sans doute encore plus important, c'est que la conférence de Manchester, qui était la cinquième en son genre, avait lancé aux peuples d'Afrique un appel pathétique où l'on peut lire: «Le cinquième Congrès panafricain invite les intellectuels et les travailleurs des colonies à prendre conscience de leurs responsabilités; la longue nuit est achevée. En luttant pour les droits syndicaux, le droit de former des coopératives, la liberté de presse, d'assemblée, de manifestation et de grève, d'imprimer et de lire la littérature nécessaire à l'instruction des masses, vous utilisez les seuls moyens que vous avez de conquérir et de préserver vos libertés. De nos jours, il n'y a qu'une façon d'agir efficacement, c'est l'organisation des masses».

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Comme bien on le pense, un tel appel ne pouvait pas ne pas avoir un grand retentissement dans une Afrique agitée par les sursauts consécutifs à la Deuxième Guerre Mondiale. Mais le Congrès de Manchester est allé plus loin encore en publiant un véritable manifeste comportant les passages suivants: <<Nous ffirmons le droit de tous les peuples coloniaux a de contrôler leur propre destin. Toutes les colonies doivent être libérées du contrôle de l'impérialisme étranger, qu'il soit politique ou économique. Les peuples des colonies doivent avoir le droit d'élire leurs gouvernements sans limitation de la part des puissances étrangères. Nous disons aux peuples des colonies qu'ils doivent se battre pour ces objectifs par tous les moyens dont ils disposent. Le but des puissances impérialistes est d'exploiter. La reconnaissance du droit des peuples coloniaux de se gouverner eux-mêmes fait échec à cet objectif. (n.) C'est pourquoi, la lutte des peuples coloniaux et opprimés pour le pouvoir est le premier pas vers l'émancipation sociale, économique et politique totale, et sa condition nécessaire (n.) Les travailleurs

coloniauxdoivent être au premier rang de la bataille contre
l'impérialisme.» Et le manifeste concluait par une affmnation particulièrement significative et un mot d'ordre directement tiré de l'arsenal de la grande lutte d'émancipation qui secoue le monde depuis des décennies: «Aujourd'hui, il n'y a qu'un moyen de mener une action efficace, c'est l'organisation des masses.» Et de préciser: «Peuples coloniaux et opprimés du monde, unissez-vous!». Tout y est. comme on le voit. Bien au-delà des revendications exigeant la suppression des injustices multiformes subies par les populations africaines, était ainsi formulée la seule revendication susceptible de sortir notre continent de sa situation de «chasse gardée» séculaire de tous les oppresseurs et exploiteurs, depuis les esclavagistes d'hier jusqu'aux impérialistes d'aujourd'hui: l'accession à l'indépendance et à la souveraineté. Malgré l'absence de la plupart des hommes politiques «sujets français» à Manchester, le cinquième Congrès panafricain marqua un véritable tournant historique pour notre continent Que les animateurs de cette réunion aient été plus loin dans leurs exigences que les députés africains de Paris ou même les dirigeants locaux des organisations politiques et syndicales de l'Afrique sous domination française, il n'y a là rien d'étonnant quand on sait que la politique française d'assimilation, qui venait d'être réaffmnée par de Gaulle à Brazzaville, avait eu pour résultat une aliénation nationale plus poussée chez les intellectuels et «évolués» d'obédience française. D'ailleurs, les faits devaient démontrer bientôt l'existence de deux courants au sein du mouvement d'émancipation consécutif à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le premier était inspiré par ceux qui n'allaient pas au-delà de la sa30

tisfaction de revendications garantissant une illusoire égalité de traitement et de conditions d'existence avec les ressortissants du pays colonisateur. Pour ce courant, l'indépendance nationale était une utopie qu'il fallait écarter définitivement des perspectives africaines. D'aucuns allaient même très loin dans cette voie réformiste. Ainsi, ce n'est un secret pour personne qu'à l'instigation de Félix Houphouet-Boigny le premier congrès du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) avait été amené à «écarter pour l'Afrique française toute idée d'autonomie politique». Le second courant posait, dès le départ, la revendication essentielle de l'indépendance, condition première de toute amélioration dans les domaines politique, économique, social et culturel. En Afrique occidentale, on est tenté de schématiser ces deux courants en se référant au fameux pari fait par Félix Houphouet-Boigny, alors partisan acharné de l'intégration à tout prix des territoires africains à la France, et au dirigeant ghanéen Kwamé NKrumah, partisan de l'indépendance nationale à tout prix. Sans doute, l'histoire a donné raison au Dr Kwamé Nkrumah puisque tous les Etats d'Afrique occidentale, y compris la Côte d'Ivoire «aux fleurs fanées sur le perron de la Communauté franco-africaine», sont devenus formellement indépendants; mais comme nous le verrons plus loin, les deux courants subsistent toujours, séparés par des différences plus subtiles, certes, mais non moins réelles et pleines de conséquences pour l'unité d'action des forces politiques du continent Sur un autre plan, la rencontre de l'Afrique noire avec l'Afrique blanche du Nord ne pouvait que hâter et renforcer la prise de conscience de nos différents peuples, désormais engagés dans l'action concrète pour une mutation politique inéluctable. Partout naissent des organisations politiques. Le débat lui-même passait progressivement des salles de conférences et des assemblées législatives ou territoriales à la place publique, où le peuple avait enfin son mot à dire. En Afrique du Nord, les massacres du Constantinois (1945) n'avaient guère brisé l'élan des héroïques militants du Parti Progressiste Algérien (PPA), dont l'action obstinée devait déboucher sur la création du Front de Libération Nationale (FLN) après s'être exprimée successivement ou simultanément par les initiatives légales du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) et clandestines de l'Organisation Spéciale (OS). Aussi, l'insurrection du 1er novembre 1954 n'était que l'aboutissement inéluctable de l'action du nationalisme algérien, qui triompha en fin de compte du colonialisme français malgré les efforts titanesques de plus d'un million de soldats et de mercenaires. De même, les sanglantes campagnes de pacifications menées au Maroc et en Tunisie n'avaient guère empêché, un peu plus tôt, les peuples de ces deux pays frères de recouvrer leur indépendance nationale usurpée par la France coloniale. Du combat courageux du Néo-Destour tunisien à l'action héroïque des nationalistes marocains de l'Istiqlal et de l'Armée de libération marocaine, c'était la même détermination africaine pour la reconquête de la dignité et de la souveraineté. 31