Travail de terrain et observation des comportements

Travail de terrain et observation des comportements

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Ce numéro est consacré à un type particulier de travail de terrain : celui qui comprend une part d'observation systématique des actions et des interactions; une réflexion sur les possibilités ouvertes par la construction explicite de catégories d'observation et sur la présentation des notes d'observation dans les comptes-rendus, à partir de plusieurs exemples concrets.

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Ajouté le 01 avril 2000
Nombre de lectures 179
EAN13 9782296198517
Langue Français
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N° 40

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2000

PUBLIÉ AVEC lE CONCOURS DU CENTRE NATIONAL DE lA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET DE l'INSTITUT DE RECHERCHE SUR lES SOCIETÉS CONTEMPORAINES

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L' HARMATTAN 16 RUE DES ÉCOLES 75005 PARIS

DIRECTION
EDMOND PRETECEILLE BERNARD PUDAL

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COMITÉ SCIENTIFIQUE
CHRISTIAN BAUDELOT, JEAN-MICHEL JEAN-MICHEL JEAN-CLAUDE CHAPOULlE, COMBESSIE, JACQUES BERTHELOT, MICHEL BOZON, COENEN-HUTHER, CHRISTOPHE CHARLE, JACQUES

COMMAILLE, PIERRE FAVRE, PATRICK FESTY, MÉDA, ENZO MINGIONE,

MAURICE GODELlER, YVES GRAFMEYER, DOMINIQUE

HEDWIG RUDOLPH, MICHAEL STORPER, LUCETTE VALENSI

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COMITÉ DE RÉDACTION
NATHALIE BAJOS, THIERRY BLOSS, OLIVIER CAYLA, THOMAS COUTROT, IOMINIQUE DAMAMME, ALAIN DEGENNE, MICHÈLE FERRAND, MARIE-CLAIRE LAVABRE FLORENCE MAILLOCHON, MARCO OBERTI, CATHERINE RHEIN PATRICK SIMON, LUCIE TANGUY, BRUNO THÉRET

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SECRÉTARIAT DE RÉDACTION
ANNE CNRS-IRESCO - 59/61 GRIMANELLI PARISCEDEX 17

RUEPOUCHET-75849 grimanel@iresco.fr

FABRICATION
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VENTE AU NUMÉRO À LA LIBRAIRIE L'HARMATTAN ET DANS LES LIBRAIRIES SPÉCIALISÉES @ 2000 l'HARMATTAN ISBN: 2-7475-0566-9
ISSN : 1150- 1944

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SOCIÉTÉS

CONTEMPORAINES.

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N° 40/2000

,

TRAVAIL DE TERRAIN
DES COMPORTEMENTS

ET OBSERVATION

JEAN-MICHEL CHAPOUlIE LE TRAVAIL DE TERRAIN, L'OBSERVATION DES ACTIONS ET DES INTERACTIONS, ET LA SOCiOLOGIE
DONALD ROY

5

DEUX FORMES DE FREINAGE DANS UN ATELIER DE MÉCANIQUE: RESPECTER UN QUOTA ET TIRER AU FLANC

29

,. ÉrUDES
VALÉRIE MONFORT

NORMES DE TRAVAIL ET RÉUSSITE SCOLAIRE CHEZ LES ÉTUDIANTS DE PREMIÈRE ANNÉE DE SCiENCES
NADÈGE PLANSON

57

LA DÉFINITION NORMATIYE DES RÉSIDANTS EN MAISONS DE RETRAITE ET LE TRAY AIL DE LEURS PERSONNELS 77
CHRISTOPHE BROCHIER

RELATIONS DE CLASSE ET NÉGOCIATION DANS LE TRAYAIL SUR LES CHANTIERS DU BÂTIMENT AU BRÉSIL

99

2. MÉrHODES
GEORGES BENGUIGUI

L'OBSERVATION
HOWARD S. BECKER

DES INCIDENTS

ET DES CRISES

135

L'ENQUÊTE DE TERRAIN:

QUELQUES FICELLES DU MÉTIER

1 51

.....
SANDRINE VINCENT LE JOUET AU CCEUR DES STRATÉGIES FAMILIALES D'ÉDUCATION 165

.....
TABLE OFCONTENTS
ABSTRACTS ... 1 83 1 85

3

. . . . .

JEAN-MICHEL

CHAPOULIE

. . . . .

LE TRAVAIL DE TERRAIN, L'OBSERVATION DES ACTIONS ET DES INTERACTIONS, ET LA SOCIOLOGIE

RÉSUMÉ: Cet article présente et justifie l'intérêt du type de démarche documentaire à laquelle est consacré ce numéro de Sociétés Contemporaines: le travail de terrain comprenant une part d'observation analytique des comportements en situation et conduisant à des comptes rendus reposant sur la présentation explicite de notes de terrain. Le développement de gues aux Etats-Unis à partir des années trente
quante sur ses limites. La rareté des utilisations examinée.
-

cette démarche est replacé dans le contexte de ses premières utilisations - par des sociolodans la sociologie française

et dans celui des débats des années cinest également

«All worldly truth rests ultimately on direct individual experience. There is no escape from this iron-clad fact of the human condition, and it is a truth which must be kept constantly in mind and must form the basis of all social research, as well as of all worldly, practical human endeavour» Jack Douglas (1976 : 6)

Observer à l'occasion de la présence dans les lieux l'action même, comme l'ont fait ou aff1ffi1entl'avoir fait depuis toujours ceux qui se donnent pour des témoins, peut sembler la démarche la plus simple et la plus naturelle dans une discipline qui, comme la sociologie, prétend étudier de manière privilégiée le monde proche et contemporain 1. On peut cependant aisément se convaincre que, en dépit de quelques tentatives précoces, la sociologie, notamment française, n'accepta que difficilement

I.

J'ai bénéficié pour cette introduction de discussions avec Olivier Schwartz et avec Philippe Masson. Je n'ai certainement pas tiré parti jusqu'au bout des critiques de ce dernier, mais elles m'ont fait infléchir substantiellement mes formulations. Je remercie également Jean-Pierre Briand et Henri Peretz de leurs suggestions, ainsi que Jean Peneff, avec qui j'ai eu de nombreuses discussions depuis vingt ans sur l'observation et le travail de terrain. Contemporaines (2000) n° 40 (p. 5-27)

Sociétés

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CHAPOULlE

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cette démarche, et ne la mit en œuvre que tardivement 2. Une longue obsession de

« scientificité»

-

l'enquête dans les sciences de la nature - ainsi que la rivalité avec d'autres activités comme le journalisme, expliquent en partie la difficulté à intégrer l'observation parmi les sources documentaires ordinaires de la sociologie, avec des variations selon les expériences nationales. Le mode actuel d'utilisation de l'observation en sociologie garde des traces de ces difficultés. Un premier indice de l'indétermination de la place de cette source documentaire en sociologie apparaît dans le vocabulaire utilisé pour désigner les démarches qui lui sont associées et pour en distinguer les différentes composantes. L'expression « travail de terrain» comporte une ambiguïté fondamentale: elle a été et reste employée pour désigner des formes variées de recueil de données supposant des contacts entre les chercheurs et les phénomènes auxquels ils s'intéressent - simplement parfois le contact épisodique qui accompagne la réalisation d'entretiens ou le recueil de questionnaires. Le terme «observation» comporte une ambiguïté analogue, puisque même ceux qui s'adonnent à la manipulation de statistiques évoquent parfois leurs «observations ». Plus important: sont souvent confondues les observations directes de chercheurs présents dans les lieux aux moments appropriés avec les observations que leur rapportent ceux qu'ils interrogent. J'utiliserai ici l'expression «travail de terrain» pour désigner la démarche qui correspond au recueil d'une documentation sur un ensemble de phénomènes à l'occasion de la présence dans les lieux au moment où ceux-ci se manifestent. La documentation ainsi recueillie peut inclure les témoignages des acteurs suscités par l'interrogation du chercheur, le recueil de propos en situation et l'observation directe par le chercheur lui-même d'objets, d'actions et d'interactions. Je distinguerai entre deux types différents d'usages de l'observation, et par conséquent de travail de terrain, très inégalement pratiqués dans les sciences sociales. Je désignerai le premier type d'observation par le terme observation diffuse, et le second par observation analytique. Pour mettre en évidence leur distinction, je partirai du matériau de base que sont les comptes rendus publiés. L'observation diffuse est celle qui est, dans les comptes rendus de recherche, la source des descriptions de lieux, de comportements saisis de manière globale et sous les modalités de l'usuel, du typique, ou encore de la règle. Ces descriptions reposent Elles s'appuient aussi sur des schèmes d'interprétation, également partagés par l'auteur et le lecteur, concernant la signification des comportements observés. L'essentiel de ce qui est rapporté dans les comptes rendus reposant sur des observations diffuses est présenté comme fait avéré, susceptible d'être confirmé par n'importe quel observateur averti présent dans les lieux au moment approprié. Soit, à titre d'exemple, ce fragmentde descriptiondes services de police des deux villes A et B que l'on trouve dans l'ouvrage de Cicourel sur l'organisation de la délinquancejuvénile: «À B, le modèle administratif de
2.

c'est-à-dire simplement de conformité à un modèle supposé de

sur les catégoriesdu langage ordinaire - celles que partagent l'auteur et ses lecteurs.

Il n'existe à ma connaissance aucune histoire générale des usages de l'observation dans les sciences sociales. On trouvera quelques éléments concernant la sociologie française in Chapoulie (1991 ; 1998 b), Peneff (1996) ; concernant la sociologie américaine in Platt (1983 ; 1997); Chapoulie (1984 ; 1996).

6

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ET SOCIOLOGIE

l'organisation de la police est d'orientation bureaucratique, par contraste avec A où règne un souci d'efficacité. L'atmosphère du poste de police est moins formelle, les arrangements routiniers pour protéger le personnel de haut rang ne sont pas appliqués (comme dans I ' armée), le contrôle sur le travail de chaque homme est lâche et il y a une quantité considérable de bavardage et de chahut chaque jour. (...) La procédure pour les sorties correspond à un grand tableau sur lequet' les chefs de patrouille écrivent à la craie leur destination et I'heure où il reviendront... » 3.

Comme le fait apparaître cet exemple, ce type de rédaction, très fréquent, ne permet pas de savoir exactement ce qui a été effectivement observé par le chercheur. Il s'agit certainement plus souvent d'observations ponctuelles, complétées par la formulation de ce que «tout le monde connaît », que d'observations reposant sur l'application de consignes systématiques pour noter les éléments de base de la description projetée. Les descriptions publiées laissent généralement ignorer au lecteur l'éventail des variations possibles dans les occurrences des phénomènes considérés. Une grande partie des descriptions des anthropologues classiques (à commencer par celles de Malinowski) sont de ce type. Beaucoup moins fréquent, le second type d'observation, que je désigne ici par le terme observation analytique, correspond à un travail de repérage focalisé sur un ou des aspects particuliers des phénomènes étudiés en un temps et dans un lieu déterminés. Il suppose la défInition par le chercheur de catégories d'observation spécifiquement destinées à sa recherche. L'observateur cherche ainsi à appréhender systématiquement certaines caractéristiques des phénomènes auxquels il s'intéresse et à mettre à l'épreuve le bien-fondé des interprétations qu'il construit au fur et à mesure du déroulement du travail de terrain. Ces catégories peuvent notamment introduire des distinctions absentes du langage, de la perception, ou simplement de l'attention ordinaire. Des exemples nombreux se trouvent dans The Présentation ofSelfin Everyday Life, où Goffman constitue un vocabulaire et, au-delà, des catégories, pour introduire des distinctions nécessaires à la compréhension de l'univers des relations face-à-face, à la fois connu et méconnu de (presque) tous. C'est aussi ce que fait Donald Roy, pour montrer l'existence de différents types de limitation de la production et interpréter la signification complexe des comportements des ouvriers vis-àvis de la production 4. Ce type d'observation est particulièrement important pour l'étude des actions et des interactions entre personnes présentes dans un contexte donné: l'attention sociale constituée et le vocabulaire disponible focalisent la perception d'un observateur ordinaire sur un nombre limité de dimensions de ces actions et interactions (souvent liées à leur finalité immédiate et à leur signification constituée). En s'attachant à relever l'occurrence de telle ou telle caractéristique explicitement définie, le chercheur peut mettre à l'épreuve l'adéquation de ses catégo-

3.

Cicourel (1968 : 175). Je choisis cet exemple à dessein, car l'auteur est, comme on sait, particulièrement soucieux, en ce qui concerne les aspects centraux de ses analyses, d'une interprétation rigoureuse et systématique de la signification des comportements et des échanges verbaux qu'il étudie. Le chapitre 4 de l'ouvrage d'Humphreys (1970) offre l'une des meilleurs illustrations du travail de catégorisation nécessaire à ce type d'observation. Celui-ci suppose une limitation temporelle et spatiale du domaine étudié plus stricte que celle qu'acceptent les recherches classiques des anthropologues.

4.

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ries et de ses interprétations. Il peut également procéder à des comptages sur les nombreux points où les témoignages des intéressés sont des sources d'une fiabilité douteuse 5. De nombreux comptes rendus contiennent un type de rédaction correspondant à un mode d'observation qui se situe à mi chemin entre les deux précédents. Ils offrent des récits de scènes, d'actions et d'événements singuliers, généralement rédigés après coup à partir de notes de terrain. Ces récits utilisent toujours le langage ordinaire, c'est-à-dire celui qui est supposé partagé par le chercheur et son lecteur. Dans une grande partie des cas, ces récits servent à faire comprendre au lecteur une propriété des phénomènes étudiés, et ils constituent donc un moyen pour préciser une catégorie d'analyse. On peut considérer de tels récits comme des exemples d'une forme simple d'observation analytique. Ce type de rédaction est particulièrement fréquent dans les publications des anthropologues classiques (et notamment chez Malinowski) mais il se trouve aussi dans des ouvrages comme Street Corner Society de Whyte (1943) ou Tally's Corner de Liebow (1967) 6. La distinction que je viens de proposer entre observation diffuse et observation analytique n'est nulle part, à ma connaissance, tout à fait explicitée dans la vaste littérature sur l'observation 7. Elle est cependant voisine de celle que proposent certains essais à caractère programmatique - voir Lofland (1995), Emerson (1987) -, et surtout elle est sous-jacente aux pratiques d'observation de l'un des principaux courants de recherche qui, aux États-Unis, a utilisé cette démarche - un point sur lequel je reviens plus loin. L'ouvrage d'Elijah Anderson (1990) sur les contacts entre Blancs et Noirs dans les rues des villes américaines est un bon exemple récent de ce type de travail de terrain. Dans la sociologie française, bien que l'usage de l'observation soit devenu relativement fréquent depuis une quinzaine d'années, l'examen des comptes rendus d'observation publiés suggère que l'observation analytique est restée particulièrement rare. Ce numéro de Sociétés Contemporaines se propose de donner des exemples de recherches où cette démarche a, au moins en partie, été adoptée, et d'illustrer la fécondité de la forme particulière de travail de terrain qui comprend une part d'observation directe d'actions ou d'interactions selon des catégories au moins partiellement élaborées (il y a évidemment des degrés variables dans l'élaboration). Il s'agit simultanément de donner des exemples d'analyses dont les résultats n'auraient pu être facilement fondés sur une autre source documentaire. Les analyses que l'on trouvera dans ce numéro adoptent par ailleurs un mode particulier de rédaction, caractérisé par la citation d'extraits des notes de terrain et non par la seule présentation synthétique des résultats. Cette introduction discute l'intérêt de ce type de démarche d'enquête et de ce mode de rédaction. Il existe en effet d'autres conceptions de l'observation et du tra-

5. 6.

Peneff (1995) fut à ma connaissance

le premier à souligner ce point.

L'observation a pu être très systématique, et la rédaction sous forme de récit simplement un moyen pour faire accéder le lecteur à la compréhension d'une distinction. C'est ce que suggère l'usage de ce type de rédaction dans Liebow (1967) - une monographie dont les mérites rédactionnels sont bien connus. La distinction complètement d'observations proposée ici est sous-jacente à l'ouvrage d'Henri Peretz (1995) qui ne l'explicite pas (voir notamment p. 5; 21-23; 83; 86). Voir également la revendication plus analytiques par les rédacteurs en chef d'une revue comme Urban Life.

7.

8

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ET SOCIOLOGIE

vail de terrain et d'autres modes de rédaction 8. La démarche la plus pratiquée en matière de travail de terrain est certainement celle qui correspond principalement au recueil de propos en situation complété par un peu d'observation diffuse. L'accent mis ici sur un type particulier n'implique nullement la récusation d'autres démarches documentaires et d'autres modes de rédaction; il vise simplement à faire apparaître les avantages spécifiques de ce type. Pour faire apparaître la signification des différents éléments du type de travail de terrain qui comporte une part d'observation analytique, je rappellerai d'abord comment cette conception particulière s'est dégagée, mais seulement à demi, aux États-Unis, dans le cadre plus général de la constitution des recherches de terrain en domaine partiellement autonome, à l'intersection de la sociologie et de l'anthropologie. La comparaison avec les recherches réalisées en France permettra d'apercevoir les conséquences de l'établissement d'une tradition de recherche reposant sur cette démarche.
L'OBSERVATION ET LETRAVAIL DE TERRAIN DANS LA SOCIOLOGIE AMÉRICAINE

L'usage de l'observation à des fins d'analyse des phénomènes sociaux a une longue préhistoire à l'extérieur des sciences sociales, des conseils de De Gérando pour l'étude des populations « sauvages» aux réflexions de l'anglaise Harriet Martineau, auteur du premier manuel d'observation (1838), aux publications de Charles Booth et de mouvement d'enquête sociale anglo-saxon, en passant par les écrivains naturalistes de la fin du XIXesiècle 9. Si on se limite aux recherches universitaires en sociologie, c'est à l'Université de Chicago, après 1919, que l'on trouve les premiers exemples d'usage explicite de l'observation pour étudier la société contemporaine des chercheurs. À cette époque, l'ouvrage qui marque les débuts du travail de terrain en anthropologie, les Argonautes du Pacifique Occidental de Malinowski (1922), n'était pas encore paru, ce qui montre que les innovations introduites par les sociologues et les anthropologues sont pour une part indépendantes les unes des autres. À l'origine de l'usage de l'observation par les sociologues de Chicago, on trouve le journalisme d'enquête du début du siècle, dont Robert Park, lui-même un ancien j oumaliste, fut l'introducteur 10. Le prédécesseur de Park comme inspirateur des recherches des étudiants de Chicago, William I. Thomas, n'avait en effet pas manifesté le même intérêt pour la démarche: introducteur de la correspondance et des autobiographies comme source documentaire en sociologie, il qualifiait ces

8.

Un examen d'un échantillon de monographies, suscité par les remarques de Philippe Masson, m'a convaincu que ce type de démarche de recherches n'est pas illustré, même aux Etats-Unis, par de très nombreux exemples. L'une des raisons me semble tenir à l'insuffisante explicitation des différents modes d'usages de l'observation (à partir des distinctions observation d'action/ recueil de propos en situation; catégories construites /catégories empruntées à la vie sociale) et des différents modes de rédaction. Il en va ainsi parce que les principaux débats entre chercheurs aux États-Unis ont porté sur d'autres thèmes (voir infra). Un des objectifs de cette présentation est de susciter des usages de la démarche d'observation analytique. Voir par exemple Zola (1987) ; Sinclair (1906). On trouvera dans le livre de Wax (1971) une présentation synthétique de l'histoire du travail de terrain dans l'anthropologie anglo-saxonne. Je m'appuierai ici sans autre référence, en ce qui concerne Park et ses successeurs, sur mon ouvrage à paraître sur la tradition de Chicago en sociologie. Sur Park et le journalisme d'enquête, voir Lindner (1996).

9. 10.

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« documents personnels» de « type parfait de matériel sociologique» 11, et il ne se
soucia guère de l'observation. Dans les années qui suivirent son recrutement par l'Université de Chicago, Park incita ses étudiants à ce qu'il qualifie de «vraie recherche », c'est-à-dire celle qui exige d'aller voir sur le terrain les phénomènes étudiés, et il les accompagna lui-même fréquemment sur leur terrain. Les conseils de Park en matière d'enquête semblent s'être cependant souvent limités à proposer l'imitation du journalisme, comme le suggère le témoignage de Nels Anderson, l'auteur de la première monographie universitaire en sociologie reposant sur un travail de terrain 12. Tous les étudiants en sociologie de l'Université de Chicago ne suivirent d'ailleurs pas l'incitation de Park: la part de l'observation est réduite, et parfois nulle, dans les monographies classiques dont Park et ses collègues furent les inspirateurs. Le travail de terrain des auteurs de ces monographies semble s'être souvent borné à la visite des lieux et à l'écoute de conversations. Les notes de terrain étaient prises après coup, y compris en ce qui concerne les propos recueillis, dont la reproduction littérale n'est donc pas garantie. L'une des monographies où la place de l'observation d'actions semble relativement importante est The Taxi-Dance Hall de Paul G. Cressey, issue d'une maîtrise soutenue en 1929. Cressey y décrit les comportements des différents participants de ces dancings, les danseuses, les clients et les patrons de dancings. On peut remarquer que dans le premier chapitre, qui décrit une nuit dans un Taxi-Dance Hall, il ne s'agit pas d'une nuit quelconque décrite à partir de notes de terrain, mais d'une nuit présentée comme «typique» dans un Taxi-Dance Hall typique, dont la description est donc comparable à une description littéraire. Les notes d'observation recueillies pour ces monographies ne sont pas citées in extenso dans celles-ci. Dans un cas que j'ai examiné de près, celui des notes de Nels Anderson pour Le Hobo, l'usage de l'observation dépasse de beaucoup ce que suggèrent les analyses publiées 13. Les notes d'Anderson montrent en effet un usage plus systématique et plus subtil de l'observation que ce que suggère la seule lecture de l'ouvrage: Anderson a suivi de loin dans la rue et les lieux publics ceux qu'il avait précédemment interviewés, a observé notamment les comportements homosexuels de certains sans-domicile, alors que les observations les plus précises rapportées dans l'ouvrage publié correspondent à une visite dans un asile de nuit et aux performances des orateurs d'un parc public. On peut penser que des raisons rédactionnelles ont conduit à laisser dans l'ombre une partie des données qui relevaient de l'observation: les ouvrages de sociologie de l'époque s'adressaient à un public plus large que celui des chercheurs en sciences sociales, et un style mettant l'accent sur des « faits », et non sur les problèmes de catégorisation et d'interprétation de terrain, semblait sûrement approprié.

Il. 12. 1 3.

Thomas, Znaniecki Anderson

(1927 : 1832).

(1961 : xii).

Les archives d'Ernest Burgess déposées à l'Université de Chicago conservent de nombreux documents remis à celui-ci par les chercheurs qu'il a patronnés. Y figurent notamment la majeure partie des notes d'Anderson pour Le Hobo - dont une petite partie se trouve maintenant publiée dans Anderson (1998). Voir Chapoulie (1998 a).

10

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Les monographies publiées dans la collection dirigée par Faris, Park et Burgess, aux Presses de l'Université de Chicago, comprennent deux types de développements reposant sur des observations directes: des analyses incluant une part importante d'interprétation de l'auteur qui ne fournit pas la documentation de base sous forme de notes de terrain 14 ; des développements présentés plus ou moins explicitement comme des «documents» et qui se donnent pour des descriptions. La nature du lien entre ces documents et les analyses qu'ils accompagnent - illustration, élément de preuve - reste non précisée. Le style de rédaction des documents reproduits reste, comme dans la monographie de Nels Anderson, «factuel» : même les biographies sont présentées comme des reconstitutions ou des résumés synthétiques d'où est absente, ou évoquée seulement de manière rapide, la dimension subjective. Les problèmes de l'interprétation de ces documents de base ne sont jamais examinés. Les catégories utilisées dans l'observation ne sont pas non plus présentées précisément et rien n'indique qu'elles aient fait l'objet en général d'une construction explicite. Dans cette période et dans la suivante, il n'existe guère de réflexions sur les démarches du travail de terrain. Dans un article de 1947, Merton pouvait encore remarquer à juste titre: « (...) en général un profond silence couvre la plupart des problèmes rencontrés dans le travail de terrain. (...) Ces démarches sont dans une grande mesure restées des savoir-faire individuels transmis par l'exemple et de vive voix à un petit nombre d'apprentis» 15. Depuis les années quarante, le modèle de référence en matière de démarche de recherche est l'enquête débouchant sur une exploitation statistique: celle-ci est presque unanimement reconnue comme «plus scientifique» que le travail de terrain. Pour ceux qui font des enquêtes par questionnaires sur échantillon - la démarche en vogue - l'usage du travail de terrain tend à être relégué dans la phase préparatoire à ces enquêtes comme le proposera un peu plus tard l'article souvent cité de Lazarsfeld et Barton (1955). Mais de nombreuses recherches parmi les plus visibles utilisent cependant la démarche après les années trente: il en va ainsi des enquêtes menées dans l'usine Hawthorne (auxquelles ne participa aucun sociologue), et de travaux réalisés à Harvard dans l'entourage de l'anthropologue Lloyd Warner, comme l'enquête de Whyte déjà citée sur les bandes de jeunes de classe populaire de Boston. Un peu plus tard, Alvin Gouldner (1954) et Peter Blau (1955), des chercheurs de l'Université Columbia -le lieu d'excellence de la formation aux enquêtes par questionnaires sur échantillon -, publièrent des recherches reposant sur un travail de terrain approfondi, avec une part importante d'observation directe dans le second cas. Mais c'est à l'Université de Chicago, à partir du milieu des années quarante, que se constitua le savoir-faire et le premier corpus de justifications de l'usage du travail de terrain comportant une part substantielle d'observation analytique. Sous l'impulsion conjointe d'Everett Hughes, un ancien élève de Park revenu à Chicago comme enseignant, d'Herbert Blumer, un méthodologue critique des méthodes de la sociologie de l'époque, et de Lloyd Warner (recruté par l'Université de Chicago en 1935), diverses recherches utilisèrent cette démarche pour étudier d'abord des com-

14. 15.

Voir par exemple la présentation 162-178). Merton (1947 : 304).

d'un service religieux

dans une église rurale, in Johnson

(1934 :

Il

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. . . . . . . . . . . . . . .

munautés, puis le travail, un nouveau domaine conquis par la sociologie 16. Un peu plus tard, la même démarche fut utilisée pour étudier différentes institutions comme les hôpitaux, la police, les prisons, le syndicalisme, etc. Hughes et Wamer introduisirent simultanément les sociologues aux travaux et aux réflexions des anthropologues sur la démarche du travail de terrain, qui s'ajouta ainsi aux savoir-faire transmis par les monographies des années 1920-1935. La contribution de Blumer, qui n'était pas lui-même un praticien du travail de terrain, doit être soulignée: ce fut lui qui formula un ensemble de justifications qui pouvaient être apportées en faveur de la démarche, à travers l'expression de son point de vue critique sur les enquêtes par questionnaires 17. Blumer proposait par ailleurs aux chercheurs de terrain un thème d'étude à peu près inépuisable: l'analyse du sens construit par les acteurs du domaine étudié au fil de leurs actions et interactions, et plus généralement, l'explicitation de leurs expériences subjectives 18. Stimulés par cet environnement et par l'enseignement du travail de terrain de Hughes 19, un ensemble de recherches furent menées à bien et publiées sous forme d'articles et d'ouvrages entre la fin des années quarante et le milieu des années soixante. Pour une partie d'entre elles, l'observation des actionS et interactions occupe une place centrale dans la documentation utilisée. Il s'agissait parfois de la seule source documentaire accessible: il en va ainsi pour les recherches de Donald Roy sur le travail ouvrier en usine - connues par une série d'articles tirés de sa thèse, en 1952 (celui-ci est traduit dans ce numéro), 1953 et 1954 -, pour celles de Becker (1951) sur les musiciens de Jazz, pour celles de Melville Dalton (1959) sur les cadres d'entreprises, pour celles de William Westley sur la police, ou, ou pour celles de Goffman (1959) sur les interactions face-à-face 20. Dans les années suivantes, ces chercheurs, ainsi que quelques autres appartenant au même groupe, réalisèrent d'autres recherches sur des aspects de la vie dans les hôpitaux (Roth, 1963 ; Strauss et al, 1964 ; Goffman, 1961). Hughes avait lui-même entrepris en 1955, en association avec Howard Becker, Blanche Geer et Anselm Strauss, une recherche
I 6. II faut mentionner aussi la contribution de Louis Wirth au développement des recherches de terrain, et rappeler que les relations de Blumer, et Wirth d'une part, Hughes et Warner de l'autre furent parfois conflictuelles.

I7

. Voir

par exemple le témoignage de Paule Verdet (1996) ; une partie des articles critiques de Blumer figurent dans le recueil publié en 1969. Le soutien de Blumer au travail de terrain est indirect, car celui-ci semblait paradoxalement un peu réservé à l'égard de la démarche ethnographique.

18.

II existe une affinité profonde entre le travail de terrain et le point de vue que l'on trouve chez ceux qui, comme Blumer, Hughes, Becker ou Strauss, à la suite de Mead, Simmel ou Park, accordent une place centrale à l'idée d'interaction. Si l'on considère que le sens des actions et des objets sociaux est constitué par les acteurs au cours d'interactions, et que ce sens est constamment en cours de transformation, nul accès ne peut sembler meilleur que celui qu'offre l'observation directe par le chercheur. De nombreux témoignages suggèrent que Hughes n'était guère plus précis que Park dans ses conseils sur la démarche à suivre pour collecter des données par un travail de terrain: son impulsion tenait plutôt à sa capacité à guider les travaux en proposant des interprétations des notes de terrain qui lui étaient soumises. Les deux premiers articles qui comportent des citations de notes de terrain rendant compte d'actions sont ceux de Becker (1951) sur les musiciens de Jazz et de Roy (1952). La thèse de Westley, connue par deux articles, n'a été publiée qu'en 1970 ; celle de Dalton, soutenue en 1949, fut initialement connue par quelques articles repris dans l'ouvrage de 1959. Je laisse ici évidemment de côté les recherches, bien plus nombreuses, réalisées dans le même environnement, qui reposent essentiellement sur des entretiens.

19.

20.

12

. . . . . . . . . . . .

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sur les études de médecine à l'Université du Kansas, appuyée sur un travail de terrain systématique particulièrement intensif. Comme le montre la correspondance entre les auteurs, dans la réalisation de ce projet s'exprima une partie de la rivalité intellectuelle entre les chercheurs de la tradition de Chicago et leurs homologues de Columbia qui étudiaient à la même époque presque le même sujet, mais avec une autre démarche 21. Le compte rendu final de la recherche dirigée par Hughes sur les étudiants en médecine, Boys in White (1961), est resté jusqu'à aujourd'hui un modèle de référence pour l'usage analytique de l'observation. Depuis la fin des années quarante, les recherches reposant sur un travail de terrain tendaient à se constituer aux États-Unis en un domaine spécialisé de recherche, avec ses moyens de publications, ses modèles de références et ses critères d'appréciation des recherches. Ces derniers se sont en partie dégagés au cours d'un débat qui porte à la fois sur la légitimité de l'usage de cette démarche et sur la valeur des résultats ainsi obtenus. Il s'agissait d'abord, pour les chercheurs de terrain, de défendre leurs pratiques, contre ce qui était, selon eux, les démarches pleinement reconnues de la sociologie, celles qui prétendent au label de « scientifique », et dont la marque spécifique est le recours à la statistique. La critique standard de l'observation à laquelle se réfèrent les défenseurs de la démarche de l'époque ne se trouve pas formulée dans un texte qui aurait servi de référence. Mais on peut la reconstituer à partir de la défense que présentent les chercheurs de terrain, notamment
dans les articles de méthode publiés à la fin des années cinquante
22.

Une première critique concerne l'objectivité des résultats, et porte notamment sur l'influence possible de l'observateur sur les données qu'il recueille: des données qui dépendent des singularités personnelles d'un observateur, des circonstances dans lesquelles il a travaillé, etc., ne sont pas susceptibles d'être à coup sûr obtenues par un autre chercheur dans la même situation. Étroitement liée à la précédente, une seconde critiqueporte sur l'influence directepossible et également incontrôlable de la présence même de l'observateur sur le terrain. La difficulté pour généraliser les résultats obtenus à partir des données obtenues par un travail de terrain découle directement des deux critiques précédentes. On ne peut pas non plus contrôler l'échantillon des observations effectuées: les unités à observer sont rarement définies assez précisémentdans un univers connu pour que l'on puisse donner un sens à la notion d'échantillon représentatif et procéder à des inférences statistiques. En fin de compte, selon ces critiques, les données recueillies par un travail de terrain semblent peu susceptibles d'apporter des preuves solides à l'appui de propositions, si l'on prend pour référence le cadre logique de la démarche expérimentale.

21
22.

. Voir sur ce point

les archives de Hughes conservées

à l'Université

de Chicago.

Je m'appuie ici sur les formulations du point de vue critique à l'égard de l'observation que l'on trouve dans le manuel de méthodologie publié par deux chercheurs de l'entourage des sociologues de l'Université Columbia: Goode, Hatt (1952 : 119-131), ainsi que dans un article souvent cité, publié par un chercheur également associé à Columbia, Zelditch (1962). Un autre article encore plus souvent cité, celui de Barton et Lazarsfeld (1955), n'est pas une critique de l'usage de l'observation, mais plutôt une invitation à utiliser la démarche dans les phases préliminaires de la préparation d'une enquête par questionnaires (ce que conseille également le manuel de Goode et Hatt). C'est de l'entourage du Bureau of Applied Research de Columbia que semble venir la critique de l'observation. Mais celle-ci était sans doute essentiellement diffusée par l'enseignement.

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La réflexion sur leur démarche que développèrent les chercheurs de terrain est dans une grande mesure une réaction contre ces critiques. À partir de la fin des années quarante, des articles sont régulièrement publiés dans Human Organization 23. La dépendance des données par rapport à leurs conditions de recueil fut examinée, ainsi que les conséquences sur les résultats des types de rôles remplis par les chercheurs de terrain dans les situations qu'ils étudient: le degré souhaitable de participation aux actions fut interminablement discuté, et plus ponctuellement la question des avantages et des inconvénients du caractère caché ou visible de l'observateur, ainsi que la question de la qualité des données obtenues et celle de la comparaison avec d'autres méthodes documentaires. Les problèmes de l'accès aux différents terrains d'observation, dans leurs dimensions pratiques et morales, ainsi que ceux de la relation avec les sujets étudiés lorsque la recherche est achevée, furent deux autres thèmes de discussions entre chercheurs de terrain. La diffusion du terme « observation participante» ou le contenu de manuels comme celui de McCall et Simmons (1969) montrent dans quelle direction s'orientèrent une grande partie des chercheurs 24. À la fin des années soixante-dix, sur la base d'un examen des recherches reconnues, on pouvait soutenir que les recherches reposant sur une connaissance intime, obtenue comme participant ou comme ancien participant au type d'activités étudié, contenaient des résultats partiellement solides, même si la participation s' accompagne de difficultés pratiques dans l'enquête 25. À la question des éléments de preuve - ou pour mieux dire des garanties de la validité des résultats - qui doivent être apportés aux lecteurs à l'appui des analyses fut donnée une réponse pratique: la publication d'annexes comportant un compte rendu du déroulement du recueil des données, des difficultés rencontrées, des occasions inattendues, et des erreurs commises. Une telle annexe fut ajoutée à Street Corner Society, lors de la seconde édition de l'ouvrage, en 1955, et contribua au succès que celui-ci connut dans les années suivantes. À partir de cette époque, la rédaction de ce genre d'annexe s'imposa presque comme une norme dans les monographies des chercheurs de terrain soucieux d'accréditer leurs résultats auprès de leurs pairs 26. Un projet de réflexion sur

23.

Human Organization est la revue publiée par la Society for Applied Anthropology, une société savante où se retrouvent sociologues et anthropologues tournés vers l'étude de sociétés en contact avec le monde « moderne» ; après 1956, son rédacteur en chef est William F. Whyte. Une partie des articles de méthodes publiés dans cette revue furent repris dans le recueil d'Adams, Preiss (1960). D'assez nombreux articles de réflexion sur le travail de terrain furent également publiés à la même époque dans l' American Journal of Sociology dont le rédacteur en chef est alors Hughes. Le thème de l'engagement du chercheur dans son activité d'observation est encore celui que traite Goffman (1989) dans la seule trace publiée de son enseignement dans ce domaine, alors que le style de Goffman semblait l'éloigner de ce type de préoccupations - ce qui montre la prégnance de ce thème pour cette génération de chercheurs. La série de conférences (par Sherri Cavan, Fred Davis, Jacqueline Wiseman) dont provient cet article de Goffman fut publiée en 1974 dans un numéro spécial de Urban Life and Culture (voI3, n03), où figure également une contribution de Julius Roth; elle donne une idée des préoccupations centrales des deux groupes de chercheurs formés dans les années cinquante à Chicago et à Berkeley (où enseigna Blumer après 1953). Les sociologues ont été plus sensibles que les anthropologues à cet aspect, car le mode de relations de ces derniers à leurs objets varie dans des limites évidemment beaucoup plus étroites. Le premier exemple de ce type d'annexe se trouve (à ma connaissance) dans l'ouvrage de Gouldner (1954). On en trouve après 1955 dans presque tous les ouvrages qui acquirent une grande notoriété dans le milieu des chercheurs de terrain, comme Dalton (1959); Liebow (1967); Humphreys

24.

25. 26.

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la démarche du travail de terrain et son enseignement dirigé par Hughes à s'inscrit également dans l'action de défense du travail de terrain: il conduisit au recueil et à l'analyse de témoignages des chercheurs, sociologues ou anthropologues, confIrmés ou débutants, qui avaient pratiqué cette démarche. La publication finale, qui comprend une introduetion substantielle de Hughes, fut signée en 1960 par Buford Junker, qui avait travaillé avec Warner et participé à l'enseignement d'initiation dont Hughes avait la responsabilité 27. La confrontation avec les critiques des partisans des autres démarches de recherches a eu plusieurs conséquences sur les recherches de terrain: une attention durable aux conditions de réalisation des enquêtes et à diverses dimensions du rapport des chercheurs à leurs objets d'étude, un souci croissant de réflexivité, une plus grande rigueur dans la catégorisation des observations et dans la rédaction des comptes rendus. Celle-ci caractérise, comme on l'a vu, Boys in White. À partir de la fin des années soixante, la démarche du travail de terrain est à peu près admise comme légitime dans la communauté des sociologues des États-Unis. En témoigne la notoriété durable d'ouvrages reposant sur cette démarche comme Outsiders de Becker et les ouvrages de Goffman sur les comportements face-à-face, les hôpitaux psychiatriques, ou les stigmates sociaux, ainsi que l'existence d'un flux continu de monographies qui obtinrent (au moins) une certaine notoriété 28. Parmi celles-ci, une partie comporte ce qui a été désigné ici comme observation analytique. Ce domaine de recherche est, à partir des années soixante-dix, organisé autour de quelques revues, Urban Life and Culture après 1972 (devenu plus tard le Journal of Contemporary Ethnography), Qualitative Sociology, après 1977, qui ont pris le relais de Social Problems et de Human Organization, jusque-là les principaux supports de publication des articles issus d'études par observation. Des ouvrages de réflexion sur la démarche ainsi que des manuels ont été régulièrement publiés. Des critères d'appréciation de ce type de recherches ont été proposés et discutés. Plus récemment des débats ont porté sur le statut de textes des comptes rendus et sur les notes de terrain. Autre signe de la constitution d'une spécialité de recherche aux États-Unis: la plupart des principaux départements de sociologie ont recruté au moins un spécialiste du travail de terrain, tout comme ils recrutaient au moins un spécialiste de « théorie », un méthodologue statisticien, etc. Une certaine différenciation dans l'orientation des travaux, des objectifs poursuivis et des modes de rédaction des comptes rendus est visible dès la fin des années
(1970). Les recherches de Goffman font ici exception. Celui-ci n'a pas publié à proprement parler de compte rendu de ses propres recherches de terrain, et s'appuie toujours beaucoup sur des exemples empruntés à une littérature secondaire. 27. La préface à cet ouvrage de Hughes est traduite en français in Hughes (1996 : 267-279). Voir aussi les deux articles influents publiés par Becker et Geer (1957 ; 1960), dont la substance se trouve reprise dans Becker (1970). La liste des ouvrages de sociologie qui ont connu une forte diffusion en exemplaires vendus établie par Gans (1997) donne un indice de l'importance des comptes rendus des recherches reposant sur un travail de terrain. Liebow (1967) y occupe la seconde place, Whyte (1943) la treizième, Becker (1963) la vingt-et-unième, pour ne mentionner que les ouvrages cités ici (pour ceux de Goffman, les données ne sont pas disponibles).

l'Université de Chicago - «sociologie de la sociologie» selon son expression -

28.

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soixante: on peut distinguer aisément les travaux placés sous le label de l'ethnométhodologie (Cicourel, 1968; Sudnow, 1967); ceux qui sont le fait des proches d'Anselm Strauss; ceux qui s'inscrivent plus directement dans la tradition Hughes-Becker; ou encore ceux qui sont plus proches de l'anthropologie « classique» (comme Liebow, 1967) 29. De manière plus implicite qu'explicite, deux ouvrages de réflexion relativement visibles ont attiré l'attention sur le travail de terrain comportant une part d'observation analytique: Deutscher (1973) rappelait le gouffre qui sépare attitude déclarée en situation d'entretien et comportements observables - reprenant ainsi un thème développé par Blumer et celui d'un article longtemps oublié de LaPiere (1934) ; Douglas (1976), dans une critique de la pratique de l'observation des anthropologues, insistait sur l'omniprésence des conflits, sur la diversité des significations attribuées à tout phénomène social par les acteurs ordinaires de la société américaine, et sur l'importance des phénomènes de dissimulation et de façade. Une telle perspective conduit à mettre en avant l'observation d'actions et d'interactions, ainsi que la construction de catégories d'analyse, et pas seulement le recueil de témoignages en situation. L'examen des recherches de terrain publiées depuis les années soixante-dix montre que les problèmes et les savoir-faire se sont transmis dans la sociologie américaine d'une génération de chercheurs aux suivantes, même si l'on peut découvrir des inflexions notables et de nouveaux thèmes de débat 30. Une partie des chercheurs, critiques à l'égard de la conception classique de l'objectivité, ont cherché à intégrer dans leur enquête l'observateur lui-même; une réflexion s'est développée sur le statut des textes ethnographiques, puis sur les notes de terrain 31. Une fraction importante des chercheurs de terrain semblent aussi s'accorder sur deux critères d'appréciation de ce type de recherches: l'explicitation pour les lecteurs des conditions d'enquête comme source d'appréciation de la plausibilité de leurs résultats; l'importance accordée à l'explicitation de catégories d'observation et d'analyse 32. Bien que moins généralement accepté dans les discussions, l'objectif d'une description de l'univers symbolique des participants aux phénomènes étudiés, ou, si l'on préfère, de leur manière de percevoir l'univers social qui les entoure, est inscrit par une bonne partie des chercheurs de terrain au premier rang des objectifs des recherches utilisant cette démarche. La citation de notes de terrain, ou du moins
29. Les deux sources principales de la diffusion du travail de terrain pour l'étude de la société américaine après 1950 sont indiscutablement Warner et son entourage de Harvard dans les années trente (Whyte, Arensberg, Gardner, Allison Davis, etc.), et les sociologues de Chicago. Les chercheurs proches de l' ethnométhodologie à la fin des années soixante ont emprunté à la tradition de Chicago plus que ne le suggèrent leurs références - dans plusieurs cas, par l'intermédiaire de leurs contacts avec Anselm Strauss. On trouvera dans Emerson (1997) une description rapide des changements des dernières années aux États-Unis dans le domaine des recherches de terrain. Voir également les numéros spéciaux (publiés quand cette introduction était achevée) du Journal ofContemporary Ethnography, vol28 (5) et (6), 1999, qui réunit des contributions variées correspondant aux principales orientations, et notamment la contribution de Patricia A. Adler et Peter Adler qui offre un tableau d'ensemble. Voir la réflexion fondatrice de Geertz (1973) sur le statut des textes ethnographiques; Van Maanen (1988) ; Sanjek (1990) ; Emerson, Fretz, Shaw (1995). Un écho du débat sur le statut des textes ethnographiques se trouve, en France, dans un numéro spécial d'Études rurales (1985, n° 97-98) ; voir aussi Communication (1984, n058). Voir les remarques des différents rédacteurs en chef successifs Emerson - dans le numéro spécial du Journal ofContemporary d'Urban Life - et notamment Robert Ethnography, vol16 (1) en 1987.

30.

31.

32.

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l'exemplification des interprétations par la description détaillée de cas concrets observés, est un type de rédaction extrêmement fréquent dans les comptes rendus (même si certains chercheurs, comme ceux de l'entourage d'Anselm Strauss, ne I'utilisent pas). Je ne développerai pas davantage cet examen historique de l'introduction d'éléments d'appréciation des résultats des recherches de terrain en sociologie aux États-Unis. Je soulignerai seulement trois points précédemment dégagés, parce qu'ils sont utiles pour la comparaison avec l'usage de la démarche en France:

10) les travaux des anthropologuesn'ont pas été l'origine unique, ni d'ailleurs la
principale, de l'usage de cette démarche dans la sociologie américaine; en conséquence, les interrogations n'ont pas été exclusivement orientées par celles qu'inspirent les notions et les conditions de recherches de l'anthropologie des sociétés « primitives» ;

20) le travail de terrain en sociologie s'est principalement développé dans le cadre
intellectuel que le terme « tradition de Chicago» désigne grossièrement,
tous les travaux ne s'inscrivent pas dans cette tradition 33 ;

même si

3°) depuis une trentaine d'années, dans la sociologie américaine (ou plus précisément à l'intersection de la sociologie et de l'anthropologie), les recherches de terrain relèvent d'un domaine constitué, avec ses critères de jugements partiellement établis et ses « classiques» qui servent de modèle aux nouveaux générations de chercheurs. Afin de présenter une des directions possibles dans laquelle pourraient et, selon moi, devraient s'investir les efforts pour consolider l'usage de cette démarche dans la sociologie française, je rappellerai maintenant le rôle limité que le travail de terrain a eu dans celle-ci. Je reviendrai ensuite sur le débat américain des années cinquante à soixante-dix sur les mérites et les limites du travail de terrain, à l'issue duquel cette démarche s'est trouvée constituée. Les termes de ce débat permettent en effet de comprendre quelques-unes des propriétés de l'usage actuel de la démarche.
LA SOCIOLOGIE FRANÇAISE ET L'OBSERVATION ANALYTIQUE

L'expérience de la sociologie française en matière de travail de terrain comportant une part d'observation analytique n'est pas d'une ampleur comparable à l'expérience de la sociologie américaine. À l'extérieur de la sociologie considérée comme discipline universitaire, on peut certes trouver depuis longtemps, la plupart du temps chez des auteurs en relation avec le mouvement issu de Le Play, des
33. En France, il existe une tendance évidente chez les anthropologues à considérer que le travail de terrain fait partie de leur domaine. Cependant l'expérience de la démarche a été plus diversifiée chez les sociologues et c'est dans les situations d'extrême proximité cultureUe qu'ont été réalisées une partie des meiUeures recherches, comme ceUes de Roy, de Goffman, de Becker ou d'E. Anderson. Accepter la prétention des anthropologues, historiquement non fondée, a aussi l'inconvénient d'accentuer la séparation entre démarches qualitative et quantitative qui correspond (à tort, selon moi) à une spécialisation acceptée par la majorité des chercheurs. Je me souviens d'avoir vu vers 1985 une affiche annonçant dans l'université où j'enseignais alors une conférence d'un anthropologue intitulée « Une anthropologie des sociétés contemporaines est-eUe possible? ». Cela semblait un peu étrange à qui connaissait les recherches réalisées à Chicago soixante ans plus tôt. Le numéro spécial de L'Homme (1982, 22 (4», malgré le renfort d'une traduction de l'anglais, ne propose pas une conception précise de l'anthropologie urbaine; aucun des articles publiés dans ce numéro ne semble d'aiUeurs avoir laissé de trace.

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exemples d'analyse reposant sur ce type de documentation. On peut mentionner les l'ouvrage de Loew (1944) sur les dockers de Marseille, l'une des premières publications du groupe alors récemment fondé d'Économie et Humanisme. Comme on l'a montré ailleurs, les premiers sociologues du travail, après 1945, utilisèrent également la démarche du travail de terrain, même s'ils ne se posèrent pas la question de l'élaboration de catégories d'observation 34. L'un des rares «résultats» sur lequel débouchèrent ces premières enquêtes par observation fut la distinction, proposée par Alain Touraine (1955), entre deux phases de l'organisation technique de la production mécanique. Mais si cet ouvrage formule une proposition générale, il ne donne guère d'éléments au lecteur pour comprendre sur quelle base empirique repose celleci. À partir du milieu des années cinquante, la sociologie française, influencée par la sociologie en vue aux États-Unis - notamment celle qui utilisait des enquêtes par questionnaires sur échantillon - abandonna à peu près complètement le développement d'une démarche rigoureuse d'observation. On peut cependant trouver divers exemples d'enquêtes reposant principalement sur une observation de comportements, ainsi que d'excellents exemples d'usage de l'observation dans des recherches pour lesquelles celle-ci n'est qu'une source annexe 35. Mais contrairement à ce qui se passait au même moment aux États-Unis, il ne se développa pas de réflexion collective sur la démarche, et ne se constitua pas de groupe de chercheurs la pratiquant, et aucune collection d'ouvrage ne fut durablement fondée. Aucune filière comprenant un enseignement préparant à l'observation systématique et donnant à cette

études sur les ouvriers de Jacques Valdour - voir par exemple Valdour (1926) -,

orientation une place centrale ne fut mise en place 36. La référence presque unique
en matière d'observation fut le manuel de méthode d'un anthropologue, Marcel Maget (1962), plus riche en conseils de bon sens qu'en distinctions fmes ; son autorité ne pouvait s'appuyer sur aucune analyse substantielle publiée 37. Si plusieurs études minutieuses et originales, mais isolées, furent publiées dans les années soixante-dix
-

du travail de terrain resta ainsi d'importance marginale en sociologie jusqu'au début des années quatre-vingt. La comparaison avec le développement de la même démarche dans la sociologie américaine suggère que la faible institutionnalisation de cette spécialité de recherche a retardé la réflexion et l'amélioration de la rigueur dans les différentes phases du recueil et de I'analyse des données. Les débuts d'un usage plus fréquent de l'observation dans la sociologie française ont été rapidement analysés ailleurs (Briand et Chapoulie, 1991 ; Chapoulie, 1998).

Bemoux, Saglio, Motte (1973) ou, plus liées à la tradition anthropologique, Favret-Saada (1977) - aucune d'entre elles ne joua le rôle d'un modèle: la démarche

34. 35. 36.

Chapoulie

(1991) ; Peneff (1996). Darbel (1966).

Voir par exemple passim Bourdieu,

Au niveau des études de licence de sociologie, la première formation de ce type (à ma connaissance) prit place à l'Université de Paris 8 : voir Briand (1998), ainsi que mon propre témoignage: Chapoulie (2000). Au niveau des études doctorales, l'EHESS offrait des enseignements d'initiation après 1985, ainsi que, après 1990, le programme doctoral dont j'étais responsable, produit de l'association entre l'ENS Fontenay Saint-Cloud, l'Université de Paris 8 et de l'EHESS. C'est dans ce cadre qu'ont été réalisées les recherches de Brochier, Monfort et Planson que l'on trouvera dans ce numéro. L'exemple le plus souvent invoqué était la monographie d'un village de Bernot, où l'observation se limite à ce que j'ai appelé l'observation diffuse. Blancard (1953),

37.

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. . . . . . . . . . . .

TRAVAil DE TERRAIN ET SOCIOLOGIE

On peut relever notamment, pour les tentatives antérieures à 1985, le caractère mal finalisé de l'usage de l'observation qui apparaît souvent comme un simple exercice de méthode sans fmalité d'analyse, et le flou des distinctions entre observation et témoignage 38. Au cours des quinze dernières années, on peut par contre trouver de nombreux indices de l'adoption progressive de la démarche par la sociologie française: enseignements à différents niveaux, publications de manuels et surtout de monographies dans des domaines variés 39 ; enfin, publications de témoignages sur les conditions d'enquête 40. Ce numéro de Sociétés contemporaines est lui-même un indice de l'intérêt de la sociologie française pour le travail de terrain. Il reste cependant que les exemples publiés de ce que j'ai appelé observation analytique sont encore assez rares chez les sociologues: les travaux qui reposent principalement sur des observations diffuses, sur une longue présence dans les lieux accompagnée de recueil de propos en situation - une démarche qui a ses mérites propres - sont nettement plus nombreux 41. Et la réflexion sur les modes de rédaction dans les comptes rendus, engagée chez les anthropologues, est par ailleurs peu avancée en France.
OBJECTIFS, MÉRITES ET LIMITES DE l'OBSERVATION

Jusqu'ici j'ai admis sans jamais l'expliciter qu'il y avait ou qu'il pouvait y avoir quelque chose de spécifique dans les données que peut recueillir un travail de terrain comprenant une part d'observation analytique. S'il n'en allait pas ainsi, la distinction de cette démarche et des autres formes de travail de terrain serait sans pertinence. Pour faire apparaître clairement l'intérêt particulier de la démarche du travail de terrain avec observation analytique, on peut revenir aux termes du débat déjà évoqué sur les différents types de démarches documentaires utilisables par les sociologues. Un point essentiel, manifeste dans les malentendus internes à ces débats, est la différence entre les objectifs des recherches de terrain et ceux des enquêtes par questionnaires sur échantillon. Ces dernières sont très généralement présentées comme un instrument pour mettre à l'épreuve, en utilisant des techniques statistiques, des propositions formulées à l'avance. Le travail de terrain ne permet sûrement pas d'apporter des preuves au sens que l'on peut donner à cette expression en statistique. Mais tel n'est pas non plus en général l'un des objectifs principaux des recherches de terrain. Pour celles-ci, il s'agit davantage de découvrir différentes dimensions des phénomènes sociaux considérés - des «variables» si l'on tient absolument au vocabulaire de la statistique -, à commencer par celles qui n'étaient pas nécessairement
38. 39. Mon expérience des jurys de thèse me suggère que la même caractéristique dans les thèses qui utilisent l'observation. se retrouve souvent

Parmi les travaux plus récents qui s'appuient en partie sur une démarche de terrain avec une part d'observation, voir notamment Latour et Woolgar (1988) - traduction de l'anglais d'un ouvrage réalisé dans le contexte des Sciences Studies, et qui pendant longtemps appartint exclusivement à la sociologie anglo-saxonne; Abélès (1989) ; Weber (1989) ; Peneff (1992) - l'essentiel de la documentation repose dans ce seul cas sur l'observation; Chauvenet, Orlic, Benguigui (1994) ; Monjardet (1996). Le premier article publié par la Revue française de sociologie qui repose principalement sur une documentation de ce type fut celui de Peretz (1992). Voir pour un exemple très récent Dufoulon, Voir pour deux exemples Pialoux (1999). importants Saglio, Trompette (1999). Schwartz (1990); Beaud, de l'usage de ce type de démarche

40. 41.

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