//img.uscri.be/pth/096b7e5c55c84d9cd98be56e1f89b28ad1eacadd
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,18 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Une ambition sud-américaine

De
256 pages
G. Matthieu nous montre les bases traditionnelles de l'influence française en Amérique du Sud : de la pensée politique à la mode de Paris, un large éventail se déploie à nos yeux.
Voir plus Voir moins

UNE

AMBITION

SUD-AMERICAINE

Politique culturelle de la France (1914-1940)

Recherches & Documents AMERIQUES LATINES

Collection

dirigée par Denis Rolland

BOURDE G., La classe ouvrière argentine (1929-1969),1987. BRENOT Anne-Marie, Pouvoirs et profits au Pérou colonial au XVIIIe s., 1989. DURANT-FOREST (de) J., Tome 1 : L 'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe s.), 1987. Tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.
EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay. les lendemains qui ont chanté, 1989. LAMORE 1., José Marti et L'Amérique, tome 1 : Pour une Amérique unie et métisse, 1986. Tome 2 : Les expériences hispan<H1méricaines, 1988. MAURO F., dir., Transports et commerce en Amérique Latine, 1990. ORTIZ SARMIENTO 1990. C.M., La violence en Colombie, racines historiques et sociales,

PIANZOLA M., Des Français à la conquête du Brésil au XVIIe s.. Les perroquets jaunes, 1991
ROLLAND D., Vichy et la France Libre au Mexique. 1990. Guerre, cultures et propagan-

. des pendant la Seconde Guerre mondiale,

TARDIEU J.P., Noirs et Indiens au Pérou. Histoire d'une politique ségrégationniste, XVIe s, 1990.

A paraître:

LAFARGE F., La pensée traditionnaliste en Argentine. LA V AUD J.P., L'instabilité politique de l'Amérique Latine: le cas bolivien. LEMPERIERE A., Les intellectuels mexicains, autour d'Octavio Paz. ZAVALA DE COSIO M.E., Changement de fécondité au Mexique.

Collection Recherches et Documents Amériques Latines Dirigée par Denis Roland

Gilles MA TmlEU

UNE AMBITION SUD-AMERICAINE
POLITIQUE CULTURELLE DE LA FRANCE (1914-1940)

Editions l'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

@L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0992-X

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier le personnel des Archives du ministère des Affaires Etrangères ainsi que les universitaires suivants :
Monsieur Jean-Marc Delaunay Monsieur Frédéric Mauro

Monsieur Denis Rolland
Monsieur Jacques Thobie

Et, pour l'amabilité avec laquelle ils ont bien voulu nous accorder leur précieux témoignage: Madame F. Braudel
Monsieur Jorge Amado.

LIS1ES DES SIGLES ET ABRÉVIATIONS

A.M.A.E. A.N. A.S.E.A.
G.U.G.E.F.

Archives du ministère des Affaires étrangères (paris).

Archives Nationales (paris).
Archives du Service dEchanges artistiques (ministère des Affaires étrangères, Nantes).

Groupement des Universités et des Grandes Ecoles de France pour les relations avec l'Amérique latine.
Ministère des Affaires étrangères.

M.A.E.
M.E.N. M.I.P.

Ministère de IEducation Nationale.
Ministère de l'Instruction publique et des BeauxArts. Office National des Universités et des Grandes Ecoles Françaises.

O.N.U.E.F.

S.O.F.E.

Service des Œuvres Françaises à lEtranger (Archives, ministère des Affaires étrangères, Nantes).

Les numéros entre [ ] renvoient à la bibliographie en fin d'ouvrage.

PRÉFACE

Ébauchée dans les années soixante, l'étude des relations culturelles internationales prend lentement son essor. Cette "quatrième dimension" de la politique extérieure -selon l'Américain Philip H. Coombs- rejoint donc, en les complétant, le politique, l'économique et le stratégique, dans une sorte de sublimation de l'image nationale, au vent des concurrences. En France, des fonctionnaires du Quai d'Orsay -Louis Dollot, Suzanne Balous et Albert Salon- ont dressé un large inventaire officiel qu'il devint nécessaire d'affiner par des recherches plus précises et plus critiques. Dans ce livre, qui est la synthèse remaniée des mémoires de maîtrise et de D.E.A. d'histoire qu'il a soutenus à l'Université de Haute-Bretagne, Rennes-2, en 1987 et 1988, Gilles Matthieu a bénéficié des travaux et des conseils d'un certain nombre d'historiens: Jacques Thobie pour le Moyen-Orient, Frédéric Mauro, Guy Martinière et Denis Rolland pour l'Amérique latine et l'auteur de cette préface pour la péninsule ibérique. La proximité des archives diplomatiques culturelles, consultables à Nantes, lui a été d'un grand secours, tout comme l'obtention d'une bourse de recherches auprès de IUniversité de Tandil, au sud de Buenos Aires. Le résultat de son travail est en tous points digne d'éloges. G. Matthieu nous montre, en effet, les bases traditionnelles de l'influence française en Amérique du Sud: de la pensée politique à la mode de Paris, un large éventail se déploie à nos yeux. Pourtant, Clemenceau, en 1910, et Jaurès, l'année suivante, perçurent, lors de leurs voyages au Rio de la Plata, l'insuffisance des moyens mis à la disposition des Français expatriés afin qu'ils pussent conserver quelque force d'attraction auprès des nationaux des pays où ils étaient installés. La guerre européenne devait engendrer rapidement une débauche de propagande que sous-tendait ce désir latent qu'ont les peuples à vouloir être appréciés, sinon aimés, de l'humanité toute entière. Ce choix d'images n'allait pas de soi dans un souscontinent où la présence française, humaine et économique, paraissait - sauf peutêtre en Uruguay et en Argentine - largement dominée par les colonies d'origine espagnole et portugaise, bien sûr, mais également anglaise, italienne et allemande. Le Quai d'Orsay, conscient de cette concurrence potentielle, se devait d'agir en réorganisant, sous la houlette d'un Service des Œuvres Françaises à l'Etranger, les foyers d'influence existant et d'imaginer également de nouvelles formes d'action. Sur la lancée patriotique de la guerre, les réseaux des établissements et cercles créés par

7

les congrégations religieuses, par l'Alliance Française et par les ambassades, légations ou consulats de la République, s'étoffa durant les années vingt et trente, de manière très inégale, il est vrai, selon les régions. Esquissée avant 1914, cette politique d'attraction culturelle devint systématique: aux tournées artistiques, aux expositions, à la diffusion du livre s'ajoutèrent des formes nouvelles d'action, tels le cinématographe et, plus tardivement, la radiodiffusion. Ces techniques, certes prometteuses, furent mal maîtrisées car les difficultés économiques de la métropole imposèrent à l'Etat, traditionnellement avare de ses deniers, de nombreux atermoiements budgétaires. L'attente de crédits suffisants, de personnels compétents, de matériels pédagogiques... ou de propagande devint un casse-tête permanent pour les représentants officiels français de la région, comme ailleurs. En outre, les Affaires Etrangères et l'Instruction Publique -devenue en 1932 l'Education Nationale- ne coordonnèrent pas trop souvent leurs décisions. Cependant, les résultats ne furent pas négligeables: des lycées furent ainsi fondés à Rio de Janeiro (1916), à Montevideo (1922), à Sâo Paulo (1924)... Un Institut vit le jour à Buenos Aires en 1922. Sur les traces de Georges Dumas et d'Ernest Martinenche, des missions universitaires furent constituées. La plus célèbre se fixa au Brésil en 1934-1937, avec Roger Bastide, Pierre Deffontaines, Claude Lévi-Strauss, Pierre Monbeig et Fernand Braudel, dont l'épouse a retracé l'itinéraire si enrichissant qu'elle partagea alors, tous de véritables migrants culturels, que Jorge Amado a également évoqués, dans sa correspondance avec l'auteur. La seconde Guerre mondiale freina ce mouvement sans l'arrêter. Le modèle nord-américain déferlait désormais sur des élites et des classes moyennes désorientées par les soubresauts d'une conjoncture complexe. Largement déboutés de leurs intérêts économiques, les Français ont su alors diffuser, dans un souscontinent en effervescence pennanente, une présence culturelle dont Gilles Matthieu nous montre la difficile gestation. Il faut s'en féliciter. Grâce au développement constant de ces études de relations internationales culturelles, une réalité s'impose : Clio est une nourrice infatigable.
Jean-Marc Delaunay

Université de Paris 1

8

INTRODUCTION

Victorieuse, la France semble plus que jamais une grande puissance au soir de l'annistice de 1918. Rassemblant ses énergies autour d'une "union sacrée", n'avait-elle pas fait preuve d'un remarquable courage dans le combat? Fort d'une année couverte de gloire, disposant d'une population laborieuse et d'une économie au potentiel formidable, riche d'un patrimoine culturel brillant suscitant respect et admiration, placé, enfin, à la tête d'un empire colonial immense, ce pays n'était-il pas en droit de se croire promis à un avenir des plus enviables? L'allégresse et le soulagement d'une paix retrouvée doivent pourtant s'effacer devant un bilan plus nuancé auquel nombre de contemporains se refusent. La jeunesse a payé un lourd tribut au conflit. L'œuvre de reconstruction économique ajoute à l'endettement et au recul sur les marchés internationaux. Le vent de la révolution bolchevique, pour l'heure freiné, annonce de probables turbulences que l'on redoute imprévisibles. Paraissant d'abord regagner un isolationnisme de tradition, les Etats-Unis commencent bientôt à faire figure de puissance irrésistiblement montante. Alliée d'hier, la Grande-Bretagne sacrifiera-t-elle aux vieux démons impérialistes de la "perfide Albion" pour règner sans partage sur la moitié du globe? Il n'est pas jusqu'à l'Allemagne mise à genoux -mais pour combien de temps ?- qui ne suscite inquiétude et méfiance. Soucieuse de son rang dans le concert des nations, reléguant aux archives les conceptions passéistes d'une diplomatie d'un autre âge, la France entend s'adapter à une modernité nécessaire au jeu désormais plus subtil des relations internationales. Considération grandissante accordée aux questions d'ordre économique, vigilance accrue aux problèmes de propagande et d'opinion publique internationale, restructuration et adaptation de ses différents bureaux, autant de signes qui témoignent combien le Quai d'Orsay, sur fond de débats à la Chambre des députés, s'attache à forger, dans les années d'après-guerre, des instruments rénovés au service d'une politique étrangère se déployant sur tout l'échiquier mondial jusqu'aux horizons les plus lointains, ces zones dites "périphériques". A cet égard, et parce qu'on le pressent riche d'avenir, le continent latino-américain ne pouvait être laissé pour compte. La recherche de ses amitiés diplomatiques alliée à la convoitise de ses marchés économiques par les puissances rivales devait d'ailleurs signaler à la France combien un intérêt grandissant pour cette région semblait être à l'ordre du jour.

9

Dans la perspective d'une telle entreprise, l'influence culturelle française en Amérique latine, plongeant ses racines dans le XVIIIe siècle des Encyclopédistes et de la Révolution, devait constituer un atout de poids après que des organismes privés eurent jeté avec succès les bases d'un rapprochement intellectuel au tout début du XXe siècle. Dans quelle mesure la France a-t-elle développé une politique culturelle dans cette partie du monde? Quels en furent les instruments, l'originalité et l'ampleur ? Telles sont les questions auxquelles cet ouvrage est consacré. Au vrai, nous n'avancions pas en terrain totalement vierge en exposant cet axe de recherche 1. Mais le sujet, loin d'être tari, s'offrait volontiers à un examen complémentaire prenant le parti d'éclairer les points encore peu, ou pas, étudiés. Parce qu'il constitue, par tradition et importance, la pierre angulaire de l'action culturelle française en Amérique du Sud, l'enseignement, auquel la deuxième partie est consacrée, s'inscrit au cœur de cet ouvrage. L'œuvre des congrégations religieuses et de l'Alliance Française, l'implantation des collèges et lycées laïques, les missions universitaires, les prestations des conférenciers et la diffusion du livre y seront, tour à tour, évoqués sans oublier le rôle joué, en la circonstance, par un ministère des Affaires Etrangères affirmant chaque jour davantage sa présence. L'œuvre d'enseignement n'est cependant pas l'unique composante de la politique culturelle de la France; à ses côtés la production artistique, foisonnante, de haute qualité et, pour tout dire, admirée dès le XIXe siècle en Amérique latine, devait en constituer l'un des atouts les plus remarquables avec un théâtre de qualité inégale mais jouissant d'une notable réputation. Aussi, la troisième partie réservera-t-elle ses analyses à l'effort d'adaptation entre une telle tradition et la maîtrise des techniques les plus modernes - cinéma et radiodiffusion indispensables à une nation soucieuse de demeurer parmi les plus puissantes au monde. Mais, cette étude impose que l'on évoque au préalable, dans une première partie, une assise constituée pour l'essentiel, avant la Grande Guerre, par la diffusion des idées nationales, par la puissance des intérêts économiques et par l'importance des flux migratoires de ressortissants français vers l'Amérique du Sud. En effet, débarquant sur ces rives lointaines, les émigrants, en proie au souvenir nostalgique de la terre natale, reproduisent bien souvent un mode de vie originel encore peu altéré par la progressive, mais irrémédiable, intégration aux structures et à l'identité du pays d'adoption. Ainsi, les différentes colonies françaises implantées dans la région déterminent-elles fréquemment un premier contact tangible des populations locales avec une culture dont l'audience est largement répandue. Le fait constitue, dès lors, un atout nullement négligeable s'imposant à l'analyse.

1 - Parmi ceux qui ont entrepris l'exploration, citons notamment Guy Martinière dont les travaux évoqués plus loin seront utiles aux lecteurs désireux de plus amples informations. 10

Sans prétendre effectuer de nouveau un travail présenté dans un lexique fort utile, il convient de s'entendre préalablement sur l'importante question du vocabulaire. L'action culturelle d'un pays dans le monde a été définie comme une "opération, oeuvre, menée consciemment, volontairement, par des acteurs très divers: Etats, organismes publics, semi-publics ou privés, associations, communautés religieuses et individus, dans le but de faire connaître, de diffuser dans le monde, les diverses expressions de la pensée et de la création, ainsi que la ou les langues nationales, du pays auquel appartiennent ces acteurs. Il s'agit aussi de contribuer à l'élévation culturelle des individus, des groupes, des nations auxquels cette action s'adresse" 2. Quant à la politique culturelle, elle revêt un caractère davantage gouvernemental dans le but plus précis de servir la politique étrangère d'un Etat Ces défmitionspermettent ainsi de limiter dans des cadres bien fixés les propos développés dans les pages qui vont suivre. Par ailleurs, le choix de la période s'écoulant de 1914 à 1939 n'est pas fortuit: il correspond précisément au moment où l'intérêt pour le rôle du facteur culturel dans le domaine des relations internationales se fait jour aux yeux de plusieurs dirigeants français alors que le monde connaît des remous, des changements et des incertitudes. En attestent les copieuses archives diplomatiques - à Paris et à Nantes - qui ont constitué une source irremplaçable d'information pour cet exposé. A côté d'un effort de synthèse, nous avons délibérément pris le parti de rendre, au travers des citations, la parole à ceux qui furent protagonistes ou spectateurs privilégiés de cette entreprise culturelle française. Au-delà du plaisir de restituer au lecteur l'authenticité et la saveur d'une langue souvent belle, a présidé le souci de souligner l'emploi parfois indifférencié des termes rayonnement, propagande, politique dans certains rapports et ouvrages de l'époque: le concept précis de politique culturelle ne s'impose, en effet. que progressivement. Il faut s'expliquer, enfin, sur les raisons pour lesquelles seule l'Amérique du Sud a retenu notre attention. Aborder une recherche couvrant l'ensemble du continent latino-américain, où le Mexique occupe une place importante dans le dispositif français, eut débordé le cadre raisonnable de ce qui fut d'abord un travail universitaire aux limites précises. Mais, si l'Amérique du Sud présente, en l'occurrence, l'avantage commode d'apparaître comme une entité territoriale, nous aurions mauvaise grâce de proclamer que tout a été dit.

2 - Albert Salon, [105], p. 12. 11

L'AMÉRIQUE du SUD

~

~~~
cI ..

GUYANE ANGLAISE
.. VENEZUELA

--

Georgetown Paramaribo Cayenne

r--~-

GUYANE NEERLANDAISE

. '... 0 . ~: .
,

':

-,~ .

.

,
".

ANEFRANCAISE

:: ,

~ .

BRESIL

.

" -. ,
\

.--

I

.'1~I -",:
"

. '0.1

, ,
. Rio

.PARAGl'Î4Y,

CH Lf'

'. Asu~ion -', ,', , .,

- 0".

ARGENTINE

DP

o

1000

km

12

PREMIÈRE

PARTIE

LES BASES ET L'AMORCE DE LA POLITIQUE CULTURELLE, AVANT 1914

CHAPITRE I

LE MOUVEMENT DES HOMMES

On sait la contribution du Vieux Continent, durant tout le XIXe et le début du XXe siècle, au peuplement du Nouveau Monde. Mais "cette seconde conquête humaine de l'Amérique latine" l ,à un moment où l'Europe vit à l'heure de la Révolution industrielle et de l'accroissement démographique l'autorisant à exporter un surplus de "bras qualifiés" si nécessaires outre-Atlantique, ne concerne réellement, de manière quantitative, que le cône Sud. Débarquant sur les rives du Rio de la Plata, s'y installant pour une grande majorité, ou poussant, parfois, le chemin plus avant vers le Chili ou le sud du Brésil, les candidats à une nouvelle vie établissent demeure dans une zone géographiquement circonscrite; là, en somme, où prédomine un climat tempéré. Aussi, le flux migratoire européen vers les tropiques ne peut, quantitativement, soutenir la comparaison avec le mouvement dont a bénéficié l'aire méridionale de l'Amérique du Sud. A l'exception toutefois - mais de taille - du Brésil où main-d'oeuvre et techniciens étaient nécessaires au développement d'une économie dont la fortune reposait encore, pour l'essentiel, sur l'exportation de matières premières minières et agricoles au premier rang desquelles se plaçait le café. En réponse aux appels (faits d'une législation souvent souple et d'une publicité aux promesses parfois abusives) à l'immigration des gouvernements latino-américains, diverses motivations déterminent de nombreux Européens à s'expatrier. La principale est assurément d'ordre économique. Combien de paysans pauvres et d'artisans démunis entendent se faire une place au soleil du Rio de la Plata? Chimère ou réalité, peu importe, au fond, à ces paysans en quête d'avenir et ces artisans villageois chassés par le machinisme: ils espèrent essentiellement échapper à l'existence qui réglait leur sort sur le Vieux Continent pour trouver enfin, sur l'autre rive de l'Atlantique, une vie nouvelle où les emplois semblent assurés et mieux rémunérés. A côté de ces hommes qui constituent la fraction substantielle du flux d'émigration, d'autres - le plus souvent journalistes activistes ou militants révolutionnaires frappés de proscription - ont, au lendemain des révolutions et des conflits qui secouent l'Europe du milieu du XIXe siècle, de sérieuses raisons d'émigrer. De plein gré ou contraints, ils quittent une Europe en mutation économique, mais qui se refuse finalement au changement politique, pour des pays encore auréolés de leur lutte d'émancipation. 1 - Pierre Chaunu, [9], p. 105. 15

Ainsi, peu importante au tout début du XIXe siècle l'émigration française vers l'Argentine, constituée principalement d'exilés politiques et d'anciens officiers de l'armée impériale, prend, à partir de 1825, de l'ampleur et ce sont environ 1500 à 2000 Français, dans les meilleures années, qui se dirigent vers l'Argentine. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, "époque où prédomine le passage des campagnes européennes aux campagnes argentines" 2 , prospérité économique et paix civile encouragent de nombreux habitants du Vieux Monde à s'installer définitivement sur les bords du Rio de la Plata. Nombreux sont également les Français qui se fixent à Buenos Aires: avec 14.180 ressortissants en 1869, soit 7,5% de la population totale de la ville, la communauté française occupe le troisième rang des groupes nationaux étrangers après l'italien et l'espagnol. Tendance qui préfigure d'ailleurs le mouvement migratoire de la période 1890-1930 où, cette fois, "s'impose l'exode des campagnes européennes vers les villes argentines". De 2000 à 3000 personnes par an à la fin des années 1870, l'émigration française atteint le chiffre de 5000 personnes par an au début des années 1880 puis 17.000 en 1888. L'année suivante, la mise en place de voyages subventionnés par le gouvernement argentin, favorise un accroissement important des entrées françaises qui s'élèvent à 27.000 individus, ce qui représente environ 10% du solde migratoire et permet à l'émigration française d'égaler presque l'émigration espagnole. A partir de cette date, les caractères du mouvement français se modifient. D'une part, les effectifs annuels correspondent de nouveau à ceux de la fin des années 1870, environ 3000 entrées par an entre 1895 et 1905, puis 5000 en 1915, alors que dans le même temps, pour ce qui concerne le flux européen global, de 1903 à 1913, on assiste à "dix années d'immigration frénétique" 3 . En effet, les retours nombreux, correspondant à plus de la moitié des arrivées, affectent les rangs des diverses colonies et la communauté française de Buenos Aires ne regroupe plus, en 1914, que 1,7% de la population totale de cette ville. D'autre part, alors que journaliers, agriculteurs et domestiques sont toujours pléthore parmi les immigrants, les Français nouveaux venus ne sont plus uniquement paysans et artisans mais également "cadres" et techniciens, contribuant ainsi à modifier le visage de l'immigration française qui s'apparente désormais à l'immigration anglaise ou allemande composée de négociants, d'ingénieurs, d'ouvriers spécialisés et d'agents commerciaux. Ainsi de 1857 à 1924, 226.000 français sont entrés en Argentine, 120.000 ont regagné la France; 106.000 y ont établi demeure. Ce dernier chiffre ne représente fmalement que 3% du solde migratoire total. Au total, l'immigration française en Argentine ne présente pas les caractéristiques d'un phénomène de masse qui distingue immigrations italienne et espagnole, même si la communauté française occupe, dans le pays, la troisième position dans le classement numérique des groupes nationaux d'origine européenne. Parmi ces Français dispersés sur le territoire argentin certains sont devenus agriculteurs, propriétaires fonciers, éleveurs, petits industriels ou artisans. A Buenos Aires ils se concentrent dans certains quartiers proches du port et des gares où ils possèdent en grand nombre cafés, hôtels et restaurants. Présents également dans le centre d'affaire de la capitale, près de l'Avenida de Mayo, ils occupent des postes de "cadres" , de techniciens, d'ingénieurs ou d'agents commerciaux. Ils investissent enfm
2

- Guy

Bourdé, [34], p. 153.

3 - G. Bourdé. [34], p. 153.

16

les "beaux quartiers" de Belgrano, tenant ici le rôle de précepteurs, professeurs, gouvernantes, modistes, couturières ou domestiques. Tant pour répondre aux besoins de ses ressortissants que pour limiter une assimilation trop rapide de ses enfants, cette communauté se dote de plusieurs institutions parmi lesquelles les oeuvres scolaires occupent une place de première importance. On dénombre ainsi pas moins de huit établissements français d'instruction dans la seule ville de Buenos Aires à la veille de la Première Guerre mondiale: au Collège Rollin. le plus ancien puisque sa date de fondation remonte à 1878, il faut ajouter les collèges Charlemagne. (crée en 1880), Victor Hugo (1886), Central (1897), Puey"edon (1904), Français (1904), Pellegrini (1910) et l'Institution Française (1912). D'autres villes sont également pourvues d'écoles françaises: Bahia Blanca (Collège Rivadavia), Chascomus (Collège Commercial), Pigüe (Collège de l'Enfant Jésus, Collège Charlemagne, Institution des Frères des Ecoles Chrétiennes), Pringles (Collège Français) et Santa Fé qui dispose d'une école, fondée en 1900 à l'intention des enfants des employés de la Compagnie française des chemins de fer de la province, recevant une subvention du gouvernement français. D'abord lente dans les années 1820, l'immigration européenne en Uruguay, à la faveur des dispositions libérales adoptées par le gouvernement Rivera, s'accroît jusqu'en 1840 environ. Avec 14000 immigrants entre 1833 et 1842, la contribution française au peuplement de l'Uruguay est indéniable: les Français constituent 41,5% de l'apport migratoire contre 25,7% d'Espagnols, 23,9% d'Italiens, 2,7% de Brésiliens, 2,5% d'Anglo-irlandais et 1,5% d'Austro-Allemands. Profonde, visible, marquante, au point que l'on a parlé d'une "époque française" 4 , cette immigration provient essentiellement d'une zone circonscrite limitée au sud-ouest de la France. Dans cette première moitié du XIXe siècle quatre immigrants français sur cinq proviennent du pays Basque, du Béarn et de la Bigorre. De 1843 à 1851, le siège de Montevideo freine fortement ce mouvement qui s'oriente plus volontiers vers l'Argentine. A partir de 1852, et dix années durant, la vague migratoire française reprend, "s'organise au moyen d'un réseau d'agents, armateurs et consuls, et d'une chaîne d'opérations qui commence par la propagande faite sur la place publique à la sortie de la messe et qui s'achève par l'embarquement à Bayonne, Bordeaux, ou à Pauillac" 5. Bien que se poursuivant, cette immigration est cependant largement devancée, à partir des années 1880, par les arrivées italiennes et espagnoles. A l'instar de Buenos Aires, la capitale uruguayenne exerce une véritable attraction sur les nouveaux venus qui négligent quelque peu l'arrière pays. Ainsi Montevideo compte parmi sa population, en 1908,40.539 Italiens et 34.229 Espagnols. Ville de passage, portuaire et cosmopolite, Montevideo reste cependant "tout à fait européenne d'aspect par ses maisons, ses moeurs, ses coutumes, françaises à bien des

égards" 6.
La communauté française d'Uruguay régit de nombreuses institutions qui pourvoient à ses besoins essentiels, au premier rang desquels se place l'instruction de ses enfants. Elle dispose tout d'abord du Lycée Carnot de Montevideo, fondé en 1897 par une association née en 1882 : "Ia Société française d'enseignement". Ce collège, placé sous le patronage de la légation de France et de la Chambre de Commerce, comprend une école primaire supérieure, une école commerciale et dispense quelques 4 - M. Marenales-Rossi et G.Bourdé, [35], p. 17. 5 - Idem, p. 18, l'auteur cite les "Mémoires du juge de Pauillac. 1854". 6 - E. Montet cité par G. Bourdé, [35], p. 20. 17

cours universitaires de littérature française et espagnole 7. Par ailleurs la "Société Jeanne d'Arc", également subventionnée par Paris, organise des cours du soir pour l'enseignement du français. Quelques établissements religieux contribuent également au rayonnement de cette langue, dont le collège de l'Immaculée Conception, fondé en 1867, à Montevideo, et quatre établissements congréganistes dirigés par les Frères de la Sainte Famille à Montevideo, au Salto et à San José 8. La Chambre de Commerce de Montevideo, "la plus ancienne des institutions de cette nature existant à l'étranger" 9 dont la création remonte à 1882, regroupe en 1914, 158 membres, tous français; elle publie un bulletin bi-mensuel d'informations, distribue des livres de prix aux écoles de Montevideo et reçoit une subvention annuelle du gouvernement français afm de développer le commerce national en Uruguay. Répondant aux sollicitations des dirigeants chiliens, plusieurs milliers d'Européens, à la fin de XIXe siècle, consentent à s'expatrier, avec parmi eux quelques Français. Avec 4138 ressortissants en 1885, la communauté française occupe le troisième rang, en nombre, parmi les différentes communautés européennes. Ce chiffre va croissant jusqu'à la Première Guerre mondiale, 7809 en 1895, 9800 en 1907, puis s'abaisse ensuite à 6924 en 1920. Essentiellement concentrée à Santiago et à Valparaiso, ceUe colonie, qui, en nombre, occupe à la veille du conflit de 1914 - 1918 la quatrième position après l'espagnole, l'allemande et l'italienne, reste "la première à coup sûr, par l'influence visible et urbaine" 10. Spécialisés dans la tannerie, les Français contrôlent 40% des industries du cuir, de la sellerie et de la chaussure. Avec de grands magasins comme "Casas Francesas", les succursales du "Printemps", les "Galeries Lafayeue" et le commerce de luxe, s'exerce une "présence française souveraine", tandis qu'à l'instar de leurs compatriotes de Buenos Aires et de Montevideo les Français du Chili sont omniprésents dans l'hôtellerie, la parfumerie et la coiffure, la chapellerie, la confection et la mode Il. Cette communauté dispose alors de trois établissements d'enseignement à Santiago, les "écoles des Frères de la Doctrine chrétienne", et d'un cours du soir dispensé par l'Alliance française. Celle-ci possède également un second cours du soir à Concepcion, tandis qu'à Iquique fonctionnent un Collège de l'Alliance française pour garçons et un collège français de jeunes filles fondé en 1896. Enfm, s'ouvre en 1891, 7 - Avec 230 élèves en 1912, l'Etat Français lui alloue une subvention annuelle de 1000 francs. 8 - Bulletin de la Statistique générale de la France, [36], p. 134. 9 - Idem, p. 151. 10 - Jean-Pierre Blancpain, [33], p. 599. Il - Immigrés français, allemands ou britanniques font preuve, aux yeux de certains, d'une indécente réussite économique et d'un trop ostensible rayonnement culturel. Protégé du Gouvernement, dominant l'artisanat, le commerce et l'industrie, acquérant les terres les plus fertiles du Chili central, l'étranger se voit parfois voué aux gémonies par une fraction de la population locale. Rappeler cette tendance, c'est souligner une ambiguïté qui, sans qu'elle fut le monopole du Chili, atteignit ici sa forme la plus achevée: la concomitance d'un ferme appel à une immigration européenne jugée nécessaire - pour ne pas dire parfois salutaire- et, de la part de certains groupes sociaux, de réactions nationales, voire xénophobes, qui commandèrent défiance, envie ou anathème. Ce problème laisse clairement transparaître combien une politique culturelle française à venir se doit, dès lors, d'être circonspecte dans ces jugements ou ses déclarations et attentive aux cultures locales si elle entend se ménager l'appui ou, à tout le moins, la bienveillance des latinoaméricains. 18

à Traïguen, la première Alliance française du Chili afin de répondre notamment aux besoins de la colonie française de cette ville. Aborder les statistiques de l'émigration française au Paraguay, c'est à coup sûr changer d'échelle. lei point d'immigration de masse: petit pays souvent méconnu du Vieux Monde, sans accès à la mer, au climat humide et chaud et aux structures politiques instables, le Paraguay n'a pas beaucoup attiré les Européens, qui souvent ont préféré s'arrêter en chemin, à Montevideo ou en Argentine. Aussi en 1886 la colonie française dans ce pays est-elle des plus réduites: 228 Français, dont 119 à Asunei6n. Les étrangers les plus nombreux au Paraguay sont alors les Argentins avec 4895 personnes, suivis des Italiens: 825, des Brésiliens: 530, des Allemands : 476, des Espagnols: 321, des Uruguayens: 198 et des Anglais avec seulement 39 ressortissants 12. Au demeurant les entrées françaises dans ce pays s'effectuent au compte-gouttes: 23 en 1883,53 en 1884,4 en 1885,3 en 1886,92 en 1887, 184 en 1888,351 en 1889; 165 en 1890. A la faiblesse du nombre d'immigrants français s'ajoute leur dispersion à travers le pays et leur rapide assimilation, comme en témoigne justement Pitaud pour y avoir résidé: "Combien de fois, sur les "caminos" du Paraguay, ai-je rencontré de ces descendants de Français qui ne parlent pas un mot de notre langue, mais qui s'appellent Durand, Périer, Jacquet, Molinier, Ardison et gardent un souvenir plus ou moins vague des lieux d'origine de leur père" 13. C'est finalement à grand-peine que la légation de France à Asunci6n évalue, en 1913, à 1500 le nombre des ressortissants établis dans ce pays 14, et l'absence de grandes entreprises françaises ne leur permet guère de soutenir efficacement de nombreuses oeuvres. De fait, la Société mixte de secours mutuels fondée en 1885 ne regroupe qu'une centaine d'adhérents à la veille de la Première Guerre mondiale. Les membres de cette Société placent le plus souvent leurs enfants au Collège San-José à Asunci6n. Fondée le 9 juillet 1904 par la congrégation des prêtres du Sacré-Coeur de Bétharram, dispensant un enseignement où le français est indispensable jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, cette institution jouit rapidement au Paraguay d'une réputation qui dépasse largement le cadre de la seule colonie française. Par ailleurs les Filles de Saint Vincent de Paul créent, en 1883, le Collège de la Providence qui connaît une réussite rapide avant d'être transféré en 1894 dans un vaste immeuble - construit avec l'aide de plusieurs familles aisées de la ville - de la calle Iturbe, dominant la baie d'Asunci6n. Dans cette institution également, le français demeure obligatoire, au même titre que l'anglais. Enfin s'ouvre en 1912, le collège "Mme de Sévigné", dirigé par le couple Tournier, dont le but est de dispenser l'enseignement du français aux jeunes filles de la haute société d'Asuncion. On estime qu'entre 1810 et 1915, soit un siècle, près de trois millions et demi d'immigrants sont entrés au Brésil; et, si l'on considère les retours, le gain net peut être évalué à deux millions et demi. Chiffre non négligeable, certes, mais qui doit cependant être mesuré à l'aune des dimensions de ce pays-continent. Quoiqu'il en soit, ce flux migratoire ne diffère guère, dans sa composition nationale, de celui qui se dirige, dans le même temps, vers l'Argentine, l'Uruguay et le Chili: l'élément
européen

- et, plus

encore, latin

- y prédomine.

12 - Corinne Choay, [37], p. 37. 13 - Henri Pitaud, [73], p. 154. 14 - Bulletin de la statistique..., [36], p. 152. 19

Le contingent italien arrive en tête avec 1.361.266 entrées de 1810 à 1915.
suivi du Portugais

- 976.386 - et

de l'espagnol

- 468.563 - 15. Si le groupe français

est également présent dans ce vaste mouvement des hommes. il se situe à un échelon tout autre. Au huitième rang après. respectivement, les sus-cités puis l'allemande, la russe, l'autrichienne et l'ottomane, la communauté française ne s'enrichit que de 28.072 individus durant la période retenue. Non seulement l'immigration française ne présente pas les caractéristiques d'un phénomène de masse qui distingue immigrations italienne et portugaise, mais les retours ainsi que la naturalisation, ipso facto, de ses enfants nés sur le sol brésilien, élément puissant d'intégration, entament ses rangs. Au total, la France n'occupe, en nombre absolu bien entendu, qu'une place réduite à la "grande table de communion pascale" qu'est alors, selon la belle expression de Roger Bastide, le Brésill6. Si la communauté allemande est concentrée, pour l'essentiel, à Rio de Janeiro et dans les provinces méridionales de Santa Catarina et du Rio Grande do Sul17, y préservant jalousement sa langue et son mode de vie, le groupe français apparaît bien plus dispersé dans son implantation. Outre qu'elle souligne un intérêt grandissant des pouvoirs publics pour leurs ressortissants, l'enquête en vue d'un recensement des Français à l'étranger - la première du genre - réalisée par le ministère des Affaires étrangères, sur l'initiative de Léon Bourgeois, permet une analyse plus détaillée de cette présence. Le rapport déposé sur le bureau du ministre du Travail signale le chiffre de 14.000 Français établis au Brésil, dont 6.000 dans l'Etat de Saô Paulo, 4000 dans le District fédéral de Rio de Janeiro et un millier, environ, dans l'Etat du Rio Grande do Sul. 700 personnes sont, également, réparties dans l'Etat de Parana et 350 dans celui de Bahia 18. Horlogerie, coiffure, hôtellerie, boulangerie, ébénisterie, travaux publics, artisanat sont, alors, les principaux secteurs d'activité professionnelle des Français 19. Tradition oblige, ceux-ci sont naturellement présents dans les domaines de la bijouterie, de la parfumerie et de la mode. Témoignage d'une époque où "les magasins les plus chics de la capitale" 20, concentrés dans la rue Ou vidor, étaient en leur possession; souvenir d'une période où, selon l'usage commun, les jeunes vendeuses ambitieuses se devaient d'y faire un passage obligé afin de se perfectionner dans la langue de France. Réfugiés de la Révolution, de l'Empire et de la
15 Revue de l'Amérique latine, janvier 1923, p. 31.

16 - Roger Bastide, [20], p. 230.

-

17 - Le vice-consul de France à Porto Alegre considère en novembre 1918, que sur les 2.200.000 habi~nts de l'Etat de Rio Grande do Sul, un cinquième est d'origine allemande, A.M.AE., série B, Brésil n° 23. Cf également, J. Roche, La colonisation allemande et le Rio Grande do Sul, travaux et mémoires de l'I.H.E.AL., 1959, 703 p. 18 - Bulletin de la statistique..., [361 p. 49. De toute évidence, ces données considèrent également les enfants des ressortissants car bien des voyageurs de cette époque retiennent un chiffre de 7000 à 8000 Français seulement. 19 - AN. FI2 9110. En 1885, le consulat de France à Bahia considère que le nombre de ceux qui se consacrent au commerce et à l'industrie est, à tout le moins dans cet Etat, insignifiant. 20 - Frédéric Mauro, [27], p. 100. Cf également, Claude Eylan, [68], p. 18. Dès 1908, certains voyageurs remarquaient que d'anciennes maisons françaises, à Rio de Janeiro, avaient disparu, "conservant tout au plus leur ancienne dénomination", Henri Turot, [75], p. 170. 20

Restauration, exilés politiques fuyant le règne de Napoléon III , ces Français deviennent, encore, journalistes, précepteurs ou professeurs, contribuant, ainsi, à répandre une langue française devenant, dans le pays, "la seconde langue de l'élite" 21. Dès le XIXe siècle, la communauté française installée au Brésil se dote d'institutions propres à répondre à ses besoins divers, limitant, ainsi, une intégration trop rapide de ses membres. A la veille de la Première Guerre mondiale, on peut dénombrer six "sociétés de bienfaisance" crées par ce groupe national: à Rio de Janeiro (1836), Bahia (1868), Pernambouc (1890), Pelotas (1890), Porto Alegre (1867) et sao Paulo (Société mixte de bienfaisance et de secours mutuels) (1896). Par ailleurs, la Chambre de Commerce française de Rio de Janeiro, fondée à la fin de XIXe siècle, réunit 176 membres dont 70 ressortissants. Subventionnée par le gouvernement français, à raison de 2000 francs par an, disposant d'un bulletin mensuel économique et financier, elle est la seule institution à promouvoir les échanges industriels et commerciaux entre la France et le Brésil. Il est vrai qu'en réponse à l'enquête de la Commission chargée d'étudier la création de Chambres de commerce à l'étranger, en 1883, les autorités consulaires de Bahia et de Pernambouc avaient lugé leurs colonies bien trop modestes pour envisager sérieusement le projet 2 . Parmi ces institutions, les établissements d'enseignement occupent une place non négligeable et concernent, cette fois, autant les Brésiliens eux-mêmes que les seuls ressortissants français. Il n'est guère étonnant, cependant, de trouver le seul établissement d'enseignement subventionné par le gouvernement français, d'ailleurs fort modestement, là où la colonie nationale est la plus nombreuse. Fondé en 1909, le collège "franco-brésilien" de Siio Paulo conserve, toutefois, ses dimensions restreintes puisqu'il ne regroupait, en 1912, que 58 élèves. L'Alliance française, de son côté, ouvre dès 1886, c'est-à-dire trois ans après la fondation de la maison-mère à Paris, un cours à Rio de Janeiro regroupant 187 inscrits en 1912. Parmi ces institutions d'enseignement laïque il faut signaler, encore, le Collège Chateaubriand qui voit le jour, sous l'impulsion de Charles Koury, en 1907 à Pernambouc. En réalité, l'essentiel des oeuvres françaises d'enseignement sont aux mains des congrégations religieuses. Les Sacramentines de Valence-sur-Rhône dirigent un collège de jeunes filles à Aracaju dans le Sergipe. Les Soeurs Saint Joseph de Moutiers enseignent le français à plus de 1000 élèves dans l'état de Parana dans le cadre de six externats et d'un internat répartis autour de Curitiba. Les soeurs Dominicaines, quant à elles, dirigent l'~le d'Uberaba (plus de 200 élèves) et celle de Goyaz, fondée en 1887 (plus de 200 élèves également). Les Soeurs de Saint Joseph de Chambéry gèrent des institutions à Itu (plus de 500 élèves), Taubatté (200 inscrits), Piracicaba (120 élèves), et à Franca (300 élèves) 23. Les Dames de Sion, enfin, gèrent deux pensionnats florissants à Pétropolis et à sao Paulo. Du côté des congrégations masculines, il faut retenir le "Gymnase N.S. do Carmo" dirigé dans l'Etat de Para par les Frères Maristes, lesquels animent, par ailleurs, 21 écoles regroupant, en 1915, plus de 3000 élèves dans la seule région de Porto Alegre, là où les Frères de la Doctrine Chrétienne gèrent six établissements scolarisant un millier d'enfants dont la majorité appartient aux riches familles brésiliennes. Ainsi, le rôle des congrégations religieuses se révèle notable à un moment où l'étude du français 21 R. Bastide, [20], p.258. 22 - AN. F12 9110. On dénombre, à cette date, 215 Français à Bahia et 200, environ, à Pernambouc. 23 - Jean-Baptiste Piolet, [79], p. 445.

-

21

est obligatoire dans tous les établissements brésiliens d'enseignement secondaire, et facultative dans le cycle primaire 24.

Entrées NationalIte
Italiens Portueais Esoae:nols Allemands Russes Autrichiens Ottomans 1.361.266 976.386 468.583 122.830 103.683 78.546 52.434

au Brésil de 1810 à 1915
% 39.48 28.31 13.6 3.5 Nationalite Francais Ane:lais Suisses Suédois Bele:es Divers TOTAL 28.072 22.005 10.713 5.435 4.727 197.724 3.447.947 1923 % 0.81 0.63 0.30 0.15 0.13 5.73

3.0
2.27 1,5

Source:

Revue de l'Amérique

latine, janvier

(Le nombre annuel des entrées françaises n'a dépassé le millier qu'en 1864, 1876, 1890 et 1891) La communauté française est beaucoup moins importante au Pérou, puisque le personnel consulaire l'évalue à 1100 personnes vers 1925. Moins de vingt ans plus tard, certains gardent, cependant, la nostalgie d'une époque où cette colonie était l'une des plus importantes du pays "au point de vue du nombre, de la qualité et du commerce", âge doré où huit magasins sur dix de la rue principale de Lima arboraient des enseignes françaises 25. Parmi les institutions enseignantes les plus florissantes, il faut retenir le collège des Pères du Sacré-Coeur de Picpus de Lima, ouven en 1874, scolarisant près de 200 élèves au début du XXe siècle, et l'école des Maristes de Callao. En 1892, les Pères du Saint-Esprit installent un collège dans la capitale qui, pour la place qu'il réserve au français, retient l'attention de la légation. En effet, les 157 élèves y suivent alors un plan d'études similaire à celui des écoliers de France. Mais cinq années plus tard, "pressés par le manque de sujets et par les besoins urgents de leurs autres missions", ils doivent cependant l'abandonner 26. Du côté des congrégations féminines, signalons les Soeurs de Picpus et celles de SaintJoseph de Cluny qui gèrent cinq collèges dans le pays, scolarisant plus de 700
élèves. Au total, 2500 enfants étudient le français au Pérou à la rm du XIXe siècle.

Dans les autres pays étudiés ici, le nombre des ressortissants français est fon réduit L'enquête de 1915 ne relève, en effet, que 500 personnes, de cette nationalité, installées en Equateur, mais souligne l'initiative de création, à Quito en 1910, d'une petite Société française de bienfaisance. Missions et congrégations sont cependant présentes dans ces terres lointaines avec les Lazaristes, qui panicipent à la formation du clergé équatorien, les Rédemptoristes de Paris, et les Pères Oblats de SaintFrançois de Sales de Troyes. Ces derniers, après avoir dirigé le séminaire-collège de Riobamba, de 1887 à 1895, prennent en charge le collège national de Pulcan, dans la province de Carchi, et l'école de Zicalpa, dans la région de Chimborazo. Mais les 24 - A.M.A.E., série C. Adm., n° 135. Lettre du consulat de France à Silo Paulo à M.A.E., 20 juillet 1896. 25 - A.M.A.E. Série B, Pérou n° 19, lettre du ministre de France, 23 Juillet 1930. 26 - J.B. Piolet, [79], p.480.

22

troubles politiques puis leur expulsion, en 1895, ruinent leurs oeuvres. Dès l'année suivante, les Oblats découvrent une terre plus accueillante en Uruguay; le cours de religion du collège Carnot, à Montevideo, est, alors, proposé à leur direction. Les Frères des Ecoles chrétiennes, omniprésents en matière éducative dans toute l'Amérique du Sud, gèrent quatre écoles dans le pays. 2360 élèves suivent leurs cours à Azoguez, Cuenca, Latacunga et Quito vers 1902. A cette même date, l'institution la plus florissante, établie dans la capitale, scolarise à elle seule 1011 enfants 27. Parmi les congrégations féminines, il faut mentionner les Dames du Sacré-Coeur, les Soeurs de Saint-Joseph de Tarbes et les Oblates de Saint François de Sales dont la petite école d'Alausi regroupe 250 inscrits 28. Avec un nombre de 41.000 entrées, entre 1832 et 1890, l'immigration totale au Venezuela fut, tout au long du XIXe siècle, réduite. Si l'enquête de 1915 signale un groupe français de 570 individus répartis entre les villes de Caracas (400 ressortissants) et de Curapano, elle mentionne également l'existence d'une importante colonie corse dont il est "impossible d'évaluer, même approximativement, l'effectif' 29. Au demeurant, l'intégration de celle-ci est caractérisée par le fait que plusieurs de ses fIls occupent des postes élevés dans les sphères politiques et administratives vénézuéliennes. On dispose, cependant, de plus amples informations grâce à une lettre du chargé d'affaires de France qui évalue, en 1927, le groupe français à 1514 individus. Concentrés à Caracas, Carupano et Ciudad-Bolivar, pour l'essentiel, ils y sont principalement commerçants 30. Durant la période antérieure à la Première Guerre mondiale, cette colonie dispose d'une société de bienfaisance, créée à Caracas en 1894, et , depuis 1901, toujours dans la capitale, d'un collège de garçons regroupant 150 élèves, subventionné par Paris à raison de 2000 francs par an. Pour leur part, les Soeurs de Saint-Joseph de Tarbes gèrent un collège, dans la même ville - où 250 jeunes filles apprennent le français - et entretiennent des succursales à Valencia et à Barquisimeto. Regroupant, en 1913,500 individus environ - dont les deux tiers sont fixés dans la capitale - la colonie française en Colombie entretient, depuis 1868, une société de Bienfaisance et de secours mutuels à Bogota. En majorité quincailliers, bijoutiers, coiffeurs, hôteliers, boulangers, ébénistes, modistes, chapeliers, etc, ces ressortissants tentèrent, en 1879, de fonder une chambre de commerce française. Mais les membres faisant défaut dès la troisième réunion, l'entreprise fut dissoute. Les congrégations sont, une fois de plus, présentes avec les Lazaristes, les Rédemptoristes et les Eudistes qui dirigent de nombreux séminaires dans le pays notamment, pour ces derniers, à Cartagena, à Antioquia et à Nueva Pamplona. Arrivés en 1889, les Maristes gèrent, vers 1902, 13 écoles scolarisant 4075 enfants, colombiens pour la grande majorité. L'enseignement français est, également, présent avec les Frères des Ecoles chrétiennes qui dirigent, vers 1902, une école de 334 enfants et un pensionnat de 170 élèves à Santa Fé de Bogota, ainsi que des établissements à Baranquilla (208 inscrits), Chiquinquira, La Ceja et Medellin. Les 27 - L'école de Quito, fondée en 1863, eut pour premier directeur Jean Maussée, ancien professeur à l'école Normale de Rouen. 28 -L'établissement que dirigent les Dames du Sacré-Coeur à Guayaquil fut détruit dans un incendie en 1896. 29 - Bulletin de la statistique..., [36], p. 149. 30 - A.M.A.E., Série B, Venezuela n<>:2. Lettre de Daniel-Lamazière, chargé d'affaires de France, 14 décembre 1927. 23

Soeurs de la Présentation de Tours, enfm, gèrent quelques écoles et hôpitaux dans le pays. La Bolivie, pour sa part, n'a pas eu de politique d'immigration et les rares nouveaux venus se sont dirigés essentiellement vers les grandes villes. Charles Wiener dénombrait, à la fin du XIXe siècle, 300 Français, environ, établis dans ce pays. Hormis le Collège des Dames du Sacré-Coeur de Picpus, à La Paz, il n'existe pas d'école française dans cette République, selon la représentation consulaire en 1893 31. La langue de Molière est sérieusement étudiée, toutefois, dans quatre écoles de La Paz, ainsi qu'à Sucre, Cochabamba, Santa-Cruz, Oruro, Tarija, Beni et Punata. Avec, enfin, une vingtaine de Français en Guyane britannique et une dizaine, seulement, à Paramaribo (Guyane hollandaise) on ne peut plus parler de colonie. Signalons, tout de même, l'implantation des Soeurs de Saint-Paul de Chartres, de Saint-Joseph de Cluny et des Frères de Ploêrmel en Guyane, française cette fois, où ils dirigent quelques institutions hospitalières et enseignantes. Au total, ce qui se dégage de l'analyse du nombre des Français établis en Amérique du Sud, à la veille de la Première Guerre mondiale, c'est, incontestablement, la très grande disparité dans l'implantation géographique. La colonie française installée en Argentine s'impose, et de loin, comme la plus importante: avec 100.000 personnes, elle concentre 72,4% des immigrants français dans ces terres lointaines. Le Brésil vient en deuxième position, loin derrière, avec seulement 10% juste avant le Chili (7%) et l'Uruguay (7% également). Quant aux autres colonies, installées au Pérou, au Venezuela, en Colombie, en Equateur, en Bolivie et au Paraguay, elles ne regroupent, réunies, que 3% du total. Ainsi, l'immigration française, géographiquement circonscrite à la zone des pays de climat tempéré, en répondant aux politiques de peuplement néglige notablement les tropiques. D'autre part, l'ampleur des contingents italiens, espagnols - et portugais au Brésil l'intégration des enfants nés sur le sol d'adoption, les décès, les rapatriements, la mobilisation de 1914 enfin, réduisent très sensiblement les rangs des Français établis dans les pays du cône Sud. Dès lors, l'analyse du nombre des ressortissants peut s'avérer décevante ou inutile. En positif, elle apporte pourtant une information essentielle: le rayonnement culturel de la France, s'il doit peut-être beaucoup aux immigrés français pris individuellement, ne repose pas sur des colonies nombreuses et rebelles à la "dénationalisation". Mais s'il est vrai que les idées accompagnent les hommes, bien souvent, aussi, elles suivent les marchandises. Vecteur d'un mode de vie, générateur de liens commerciaux et financiers, instaurant l'égalité dans l'échange ou nourrissant le développement des impérialismes, le facteur économique, s'il doit être dissocié, dans l'aproche méthodologique, du facteur culturel, évolue dans un secteur, certes, distinct, mais, souvent aussi, connexe. Pour une vision large, qu'ils soutiennent la mise en oeuvre d'une politique culturelle ou qu'ils lui ouvrent la voie, les intérêts économiques de la France dans cette partie du monde s'imposent, alors, à l'analyse.
"

31 - A.M.A.E., Série C. Adm., n° 135. Légation de France en Bolivie, Il août 1893.

24

Nombre de Français en Amérique du Sud, vers 1912

PAYS

Population Totale (en milliersd'habitants)

Français

ARGENTINE BRESIL CHILI URUGUAY PARAGUAY PEROU VENEZUELA COLOMBIE EQUATEUR BOLNIE Guyane holl. et Angl. AMERIQUE DU SUD (sans les colonies françaises)
Source:

7122 21 115 3353 1043 716 4560 2714 5073 1500 2266 437 49 899

100 000 14000 10 000 9500 1500 1100 570 500 500 300 30 138 000

Bulletin de la Statistique Générale de la France, Janvier 1915, tome IV, fascicule II, p. 163

25