//img.uscri.be/pth/72e259254df1b80446891964e17f1f7aa4a6db7d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Une histoire des hommes et des moustiques en Afrique

176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 55
EAN13 : 9782296281134
Signaler un abus

UNE HISTOIRE DES HOMMES ET DES MOUSTIQUES EN AFRIQUE

Collection « Racines du Présent»,
dirigée par Alain Forest

BOUQUET Christian, Tchad, genèse d'un conflit. LAKROUM Monique, Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années trente. DESCOURS-GATIN Chantal, VILLIERS Hugues, Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. LIAUZU Claude, Aux origines des tiers-mondistes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). AYACHE Albert, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). PABANEL Jean-Pierre, Les coups d'Etat militaires en Afrique Noire.

LABORATOIRE « Connaissance du Tiers-Monde - Paris VII»,
Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIXe-XXe s.), 2 vol. INSEL Ahmet, La Turquie entre l'ordre et le développement. WONDJI Christophe, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. OLOUKPONA- YINNON Adjaï Paulin, "... Notre place au soleil", ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). BERNARD-DUQUENET Nicole, Le Sénégal et le front populaire. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'Histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854. CAHSAI Berhane, E. CAHSAI-WILLIAMSON, Erythrée : un peuple en marche (XIXe-XXe s.). GOERG Odile, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. RAOUF Walif, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Suite en fin d'ouvrage

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2098-2

A. Félix IROKO
Collection Racines du Présent dirigée par Alain FOREST

UNE HISTOIRE DES HOMMES ET DES MOUSTIQUES EN AFRIQUE
Côte des Esclaves (XVIe.XIXe siècles)

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A la Côte des Esclaves «Le moustique est la peste des nuits,

surtout aux époques pluvieuses Il.
Commandant GRANDIN (1895)

A V ANT-PROPOS

Ce que l'on peut qualifier aujourd'hui d'ethnozoologie historique n'est pas encore une donnée classique de l'historiographie africaine malgré la diversité des domaines d'investigation que celle-ci est actuellement en train d'explorer, en relation plus ou moins étroite avec d'autres disciplines connexes, au nom de l'interdisciplinarité, toujours utile, ou de la pluridisciplinarité à travers une étroite collaboration avec des spécialistes d'autres domaines de recherche. L'ethnozoologie et l'ethnobotanique permettent aujourd'hui de voir combien l'homme est dépendant ou maître des situations diverses dans lesquelles il place l'animal ou le végétal, ou dans lesquelles ceuxci, parfois souverains, le placent: ses faits et gestes, ses représentations collectives, son univers conceptuel, ses problèmes et leurs solutions, sont parfois fonction de ce qu'il fait de son environnement ou de ce que ce dernier fait de lui. Au cours de ce XXesiècle où l'historien de l'Afrique noire, en marge et en plus de l'étude des guerres, des migrations, des systèmes politiques, de l'organisation socio-économique, de la biographie des grands hommes, bref, des thèmes classiques auxquels sa formation scolaire et universitaire l'a habitué, cherche, avec un esprit de curiosité dé plus en plus aigu, à connaître et à reconstituer la vie quotidienne des hommes, il semble de moins en moins concevable qu'il continue d'ignorer l'impact que leur milieu a sur eux ou qu'ils ont sur ce dernier; le problème tel que nous 7

I .
Abomey

OCEAN

ATLANTIqUE

~

- -,......Délimitation de la Côte des Esclaves au XIXesiècle (Extension Maximum)

le posons à travers sa dimension diachronique prend une importance plus substantielle quand on sait que nos ancêtres vivaient beaucoup plus dans la nature, avec la nature et de la nature que nous autres, hommes de cette fin du XXe siècle. Cette étude s'inscrit dans une telle optique: une optique qui permet de saisir de l'intérieur des réalités quotidiennes auxquelles l'on est généralement peu sensible, à cause de leur caractère apparemment ou extérieurement anodin. Que peut donc apporter à la connaissance de l'homme dans l'histoire un thème aussi banal, aussi insolite et aussi peu évocateur que les hommes et les moustiques à la Côte des Esclaves du XVIe au X/Xe siècle? Les entomologistes d'une part ont déjà tellement fait dans l'étude des moustiques en tant qu'insectes pris en eux-mêmes, isolément, et le corps médical d'autre part en matière de leurs nuisances pathologiques, qu'il paraît tout à fait raisonnable de se demander ce que l'historien peut encore apporter comme contribution à un domaine aussi largement exploré et qui ne semble d'ailleurs pas, a priori, être de son territoire d'étude. Mais l'on oublie souvent que les démarches et les instruments d'approche de l'historien ne sont ni ceux du médecin, ni ceux du naturaliste. L'homme, indirectement ou non, est au cœur des préoccupations de chercheurs relevant de disciplines différentes, mais pas, bien entendu, toujours de la même manière. L'histoire des hommes et des moustiques à la Côte des Esclaves durant la période précoloniale, c'est l'étude dans le temps d'un phénomène dont l'ampleur, les ramifications et les connexions peuvent à peine être soupçonnées, puisqu'elles semblent, d'emblée, difficilement soupçonnables. Elle montre comment l'homme, confronté à un environnement faunique sévère, se comporte, agit, réagit, fléchit parfois malgré lui, tout en continuant toujours de réfléchir poùr essayer de rendre toujours plus viable un espace générateur de nuisances, mais dont il ne veut nullement 9

I
J

~t
.... ='

CI)

~Q)

~CI)

ë; v

r::

:E Ils
CI)

~~Q
!'l

I

>< ~'t: 0 Q. ~... ... Ils C. CI) Q,) ëj

~:::;

t:!
CI) Q,)

i

"Q
~<0

U

.-

Ils
Q,)

W

;

cr

't:7 r:: 0 .... Ils

B V5

se séparer, puisqu'il lui apporte par ailleurs de quoi subvenir à ses besoins. Il cherchera des solutions partout où il pourra les trouver, peu importe la manière dont elles peuvent se présenter: il les cherchera dans ses cultures matérielles en collaboration avec l'environnement physique, et dans des préoccupations religieuses, en collaboration ou en complicité avec les divinités, les génies, les esprits cachés - de l'univers invisible - dont il soupçonne la présence, les bienfaits et les méfaits à travers les résultats qu'il en obtient ou les situations régulièrement compromises par la force du châtiment divin. Nous sommes ici au cœur de l'étude des savoirs endogènes traditionnels en liaison avec une certaine connaissance et par endroits avec une connaissance certaine du milieu ambiant dont l'homme cherche à conjurer l'hostilité. Notre approche montre jusqu'à quel trésor d'imagination, d'ingéniosité et de diversité de comportements, l'instinct de conservation peut conduire l'homme menacé dans sa santé, sa quiétude, sa force de production par des moustiques. Une étude historique n'a de sens - en est-il d'ailleurs autrement dans les autres disciplines? - que dans sa valeur novatrice en matière d'approche méthodologique et dans son apport contributif original à travers les résultats obtenus, neufs en eux-mêmes et surtout inattendus. Aucun sentier battu ne saurait conduire à un résultat satisfaisant susceptible d'élargir le champ de nos connaissances dans un domaine donné. «C'est au bout de la vieille corde que l'on tresse

la nouvelle corde Il, dit un proverbe fon de cette
même Côte des Esclaves. Nous sommes partis des quelques rarissimes et maigres mentions écrites, sommaires, lacunaires, superficielles mais précieuses du XIXesiècle, pour reconstituer tout un univers culturel presqu'exclusivement à l'aide de sources orales glanées çà et là depuis une décennie dans l'espace actuel correspondant à la Côte des Esclaves de la période précoloniale et à son arrière-pays; ce travail délicat 11

mais exaltant de collecte de sources orales a été accompli auprès de ceux qui, hommes ou femmes, en sont encore des dépositaires, mais dont l'effectif ne fait que malheureusement fondre d'année en année, comme du beurre de karité sur le feu. Cette étude se veut donc un exemple de ce que l'on peut encore réaliser en matière de reconstitution historique sur la base quasi exclusive des sources orales: traditions orales proprement dites, chansons, proverbes, dictons, etc., ces trésors du comportement langagier quotidien, susceptibles d'apporter des éclairages sur tel ou tel aspect de la vie des hommes, de leurs soucis, de leurs états d'âme. C'est une démarche enrichissante pour le chercheur qui travaille dans un domaine donné de consulter ce qui a été fait ailleurs dans un autre contexte géographique sur le même thème, même si les données ne sont pas toujours identiques. Nous n'avons pas pu bénéficier d'une telle situation, notre approche ethnoentomologique sur les hommes et les moustiques dans la longue durée étant pour le moment la seule à avoir systématiquement abordé le problème sous le double éclairage des cultures matérielles et des préoccupations religieuses. Par ailleurs, ce travail n'a pu être mené à bien sans la collaboration de plusieurs autres chercheurs, enseignants et étudiants. Nous songeons en priorité à notre collaborateur Thomas Alamu Oladedji, enseignant particulièrement passionné pour la recherche sur l'histoire de la République du Bénin, dynamique sur le terrain, et enthousiaste quant à la revalorisation des cultures béninoises. Il nous a été d'un très grand secours et d'un inestimable recours dans la collecte de sources orales dans les régions nago de Sakété et d'lfangny, et dans l'essentiel de la documentation photographique qui illustre cet essai; nous avons contracté à son égard, une lourde dette de reconnaissance. Nous le prions d'accepter nos plus vifs remerciements. Ces derniers vont également à Yacoubou Adama et à 12

F. Badel Dossou-Koko pour leurs apports en matière de traditions orales. Nous voudrions assurer aussi de notre profonde reconnaissance nos étudiants historiens qui ont volontiers apporté à leur manière, leur modeste et combien appréciable contribution à ce travail par leur. apport direct en matière de sources orales. Ce sont, entre autres, Loukimanou Maliki et Bernard Sêtondji Gbelidji, qui ont naturellement droit à nos remerciements infinis. Nous voudrions enfin assurer de notre respectueuse gratitude notre jeune, mais non moins talentueux collègue entomologiste Jean-Marie Magloire Accodji, un ami, qui, déjà dès le début de ce travail nous a fait bénéficier d'utiles rudiments en matière de connaissances entomologiques sur les moustiques et de ses conseils en matière d'orientation bibliographique. Qu'il en soit vivement remercié! Nos sincères remerciements vont également en direction de Gbènoukpo Bodéhou Dah Lokonon un collègue et ami de vieille date, ainsi qu'à notre jeune collègue Bertin Yehouenou pour leur contribution documentaire et bibliographique. Tous ces collaborateurs et nous-mêmes sommes nés et vivons dans l'espace qui était celui de la Côte des Esclaves durant la période précoloniale ; donc dans une zone à moustiques, dont nous subissons à des degrés divers les nuisances qui, bien entendu, ne donnent aujourd'hui qu'un reflet timide de la calamité naturelle que représentaient ces diptères. Toutefois, l'expérience vécue, même à une petite échelle, permet toujours d'apporter sa propre sensibilité à l'appréciation de la situation d'ensemble. Le professeur Raymond Pujol, du Muséum d'Histoire naturelle de Paris, n'avait-il pas raison lorsqu'il nous disait que la recherche ethnozoologique menée par des chercheurs qui ont vécu de façon délibérée ou par la force des choses avec l'animal étudié dans ses rapports avec l'homme, sont toujours à même de mieux comprendre 13

certaines données qu'un chercheur qui n'a jamais eu l'occasion de toucher à cet animal, de l'aimer ou de le détester, d'être au besoin victime de ses comportements. C'est après une semaine passée dans l'enfer nocturne des moustiques d'Aja-Wèrè - lors d'un séjour de recherches où les traditionalistes nous disaient que ce n'était encore rien par rapport à ce que leurs ancêtres vivaient, que nous avons pu mesurer l'intérêt qu'un essai sur la question pourrait avoir pour une meilleure connaissance de la vie quotidienne des populations.

-

14

INTRODUCTION

Depuis peu, l'histoire africaine s'est engagée dans la voie de l'étude des mentalités et des attitudes collectives. Certes, l'on continue et continuera toujours de s'intéresser aux grands événements comme les guerres, responsables de perturbations économiques et sociales et souvent d'un reclassement inattendu des valeurs culturelles, d'un rééquilibrage géopolitique favorable aux uns et désastreux pour d'autres. Les données économiques seront toujours étudiées par des historiens qui en ont fait leur spécialité. Les spéculations iront toujours bon train autour des hommes illustres, défunts ou vivants, parce qu'ils ont pu ou peuvent à leur manière modifier le cours des événements et remodeler à leur guise le destin de leurs peuples. Cependant, ces grands hommes, esprits supérieurs pleins de charisme, ont souvent leur destin lié à celui des peuples en dehors desquels ils ne seront certainement pas ce qu'ils ont été ou ce qu'ils sont, ou sont en train d'être. Malheureusement, ces peuples ont souvent été sacrifiés dans l'historiographie africaine au profit des systèmes politiques, de la polémologie et de la biographie des grandes personnalités qui se confond parfois avec l'hagiographie. L'on oublie trop souvent que les civilisations, en général, ont pour artisan non pas toujours les grands hommes, mais le peuple qui, à travers sa vie quotidienne les élabore patiemment, consciemment ou de façon tacite, sans, bien entendu, chercher à savoir ce 15

qu'en feront un jour historiens et anthropologues dans leurs savantes dissertations. L'approche de la vie quotidienne, qui ne comporte rien de spectaculaire à l'inverse de la polémologie et de la biographie, est fort riche d'enseignements lorsqu'elle est menée avec la rigueur méthodologique nécessaire appuyée sur une documentation souvent inédite, recueillie et exploitée avec soin, circonspection et esprit critique. La recherche en sciences humaines - peut-être ailleurs aussi - n'est en fait rien d'autre que ces deux aspects - documentaire et méthodologique - mis au service de la valeur contributive finale de l'œuvre. Toute recherche scientifique est vaine si elle manque d'originalité et n'apporte rien de véritablement nouveau à l'univers des connaissances, que cette contribution se situe au niveau d'une nouvelle approche méthodologique ou d'un apport d'informations inédites, généralement jusque-Ià insoup-

çonnées.

.

C'est dans cette double optique que se situe cet essai sur les hommes et les moustiques à la Côte des Esclaves vu sous l'angle de l'histoire écologique, des mentalités, des attitudes collectives et des cultures matérielles. Pourquoi étudier les moustiques et leurs relations avec les hommes dans cette seule portion des côtes occidentales d'Afrique noire dénommée Côte des Esclaves jusqu'à la fin du XIXesiècle? Qu'est-ce que cela comporte de particulier, d'inédit ou de profondément original par rapport à la même situation ailleurs sur le continent? Comment les hommes perçoivent-ils les moustiques et se conduisent-ils à leur égard? Quelles incidences les relations entre les moustiques et les hommes ont-elles sur la vie quotidienne de ces derniers, leur mode de vie et de pensée, leurs cultures matérielles, leur univers conceptuel, leurs structures mentales, etc. En fait, cet essai est né d'une prise de conscience personnelle des problèmes que posent les moustiques aux habitants de la Côte des Esclaves depuis la nuit 16

des temps

cile à dater - jusqu'à la fin du XIXesiècle qui se confond également avec la fin de la période précoloniale en Afrique occidentale. En réalité, nous n'aborderons que la période comprise entre le XVIe et le XIXesiècle, le premier millésime (XVIesiècle) étant celui à partir duquel nous avons les premières et vagues données sur le début de la mise en place des hommes dans la majeure partie de la Côte des Esclaves. Nos traditionalistes ne reconnaissent-ils pas volontiers que les problèmes que leur posent les moustiques ont toujours existé depuis l'installation de leurs ancêtres dans cette portion du Golfe du Bénin? Quant au terminus ad quem (XIXesiècle), il consacre le début d'une période où les comportements des hommes sous l'influence de plus en plus envahissante de la colonisation se sont modifiés à travers l'abandon progressif de bien des aspects de leur vie et de leur action en rapport avec les moustiques. En outre les moustiques
ne se sont-ils pas raréfiés aujourd'hui

-

ou du moins depuis une époque diffi-

-

relativement

du fait de l'humanisation accélérée de larges zones mises en valeur ou plus saines? Bien entendu, nous ne nous occuperons point des moustiques du point de vue de leur systématique, de l'entomologie médicale et de la pathologie liée aux anophèles vecteurs du paludisme. Ces aspects gardent cependant pour le naturaliste, le pharmacologue et le médecin, un intérêt indéniable qui relève d'autres domaines extérieurs au territoire de l'historien. Ce qui nous intéresse ici, c'est l'homme, dans sa lutte pour la vie ou la survie, dans ses soucis, confronté à un autre être vivant qui le colonise et qu'il perçoit, lui, comme un fléau, une calamité à combattre par tous les moyens à sa portée, que ceux-ci relèvent du religieux ou des cultures matérielles. Les matériaux de reconstitution de ce passé dominé par les hommes et les moustiques sont extrêmement pauvres du point de vue de la documentation écrite: abondants quand il s'agit d'appréhender 17

-