Enseigner en collège : guide du galérien débutant

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Comment enseigner en collège ? Favoriser l’apprentissage des leçons ? Obtenir le silence en classe ? Être écouté des élèves et les mettre efficacement au travail ? Gérer les situations de crise ? Comprendre la psychologie de l’adolescent et sortir indemne d’une journée de classe sans y laisser sa santé ?
Autant de questions fondamentales pour l’enseignant qui, pour la première fois de sa carrière – et même au-delà – doit mener un cours et tenter de transmettre des connaissances et des compétences.
Face à l’autisme de l’institution et à un public difficile, ce livre propose des pistes indispensables pour appréhender les bases d’un métier en perpétuelle évolution. Des conseils pratiques, pédagogiques et concrets fondés sur une expérience de terrain viennent répondre à la seule question qui intéresse l’enseignant : « Comment fait-on ? »
Professeur certifié d’Histoire-Géographie, François FAUCON enseigne en Zep sensible, à Sorgues, dans la banlieue avignonnaise.

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Date de parution 01 janvier 2008
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EAN13 9782849240793
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,018 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Enseigner en collège
Guide du galérien débutantFuacon_001_004.qxd 27/03/2008 16:51 Page 2
Les Éditions du Cygne remercient Madame Michèle Faucon pour la réalisation
de la mise en page mais aussi pour sa gentillesse et pour son efficacité.
© Éditions du Cygne, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-079-3Fuacon_001_004.qxd 27/03/2008 16:51 Page 3
François Faucon
Enseigner en collège
Guide du galérien débutant
Éditions du CygneFuacon_001_004.qxd 27/03/2008 16:51 Page 4
C o l l e c t i o n « M a nu e l »
Dans la même collection :
Maggy De Coster, Bréviaire à l’usage des aspirants au journalisme
Michel Salzinnes, Les tests géographiques : reconnaître un territoire par
sa forme
Michel Salzinnes, Les tests orthographiques dans l’édition et le milieu de
l’écrit : méthode d’évaluation à l’usage des candidats correcteursArt enseigner 27/03/08 16:43 Page 5
Remerciements.
Je tiens à remercier tous les collègues que j’ai côtoyés et côtoie
encore. Ceux avec lesquels j’écrème depuis toujours les restaurants.
Ceux à qui j’ai volé les « ingrédients » secrets qui permettent de s’en
sortir. Ceux qui m’ont prêté leurs cours et permis de vérifier ce qu’il
fallait entreprendre et éviter. Les rares formateurs qui m’ont enseigné
quelque chose. La machine à café et la photocopieuse sans lesquelles
ce métier est proprement impossible. Certain(e)s CPE et chefs
d’établissement ; il en est encore d’excellent(e)s. Les amis qui m’ont
écouté et épaulé dans les moments de doutes. Les psychologues qui ont
pratiqué des prix adaptés à ma modeste bourse. Les maisons d’édition
de manuels scolaires qui n’en finissent pas de me faire rire… Mes
élèves, y compris les pires.
Enfin un grand merci à toute l’équipe pédagogique et
éducative du collège Voltaire. Ensemble nous avons longtemps réfléchi et
réussi à améliorer les conditions de travail des élèves et les nôtres par
la même occasion. Ce livre leur doit beaucoup. Car dans ce métier
passionnant mais ô combien curieux et mal perçu par beaucoup
qu’est l’enseignement, personne ne parvient seul à ses fins.Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 6Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 7
1. Invitation.
J’invite tous les enseignants à entamer ce type de production, à
favoriser tout ce qui peut permettre de mutualiser non pas les cours
mais les façons de gérer les classes. Après tout, lorsque j’étais à
l’IUFM, nos formateurs nous obligeaient à travailler par groupe pour
échanger nos pratiques. Prenons acte et poursuivons dans cette voie.
Combien d’enseignants ont démontré au quotidien leur valeur,
leurs capacités à instaurer une véritable ambiance de travail ?
Combien d’entre eux le font savoir ? Combien sont entendus par
l’institution? En clair, les solutions existent et il suffi(rai)t d’aller les
chercher là où elles se trouvent: sur le terrain.
J’invite les collègues qui travaillent dans les établissements les
plus difficiles du pays à me faire part, pourquoi pas en vue d’une
réédition, de leurs points de vue. Car je gage que, parmi les pistes
que je propose, certaines sont totalement inapplicables face à des
publics en perdition. Mais il est vrai que j’ai la chance d’exercer dans
une ZEP sensible sans violence et finalement plutôt agréable à
vivre…
À titre d’exemple, pourquoi ne pas envisager un site à l’image
1de celui réalisé par nos collègues canadiens et qui permettrait un tel
partage des expériences et surtout des solutions pratiques à mettre en
place pour tous les niveaux et structures d’enseignement? Ce site
propose tout ce que les IUFM n’enseignent pas. Huit ans de pratique
m’ont amené peu ou prou aux mêmes conclusions et prouvent que les
méthodes concrètes et applicables immédiatement, sans grand
discours, existent.
Enfin, à l’heure où l’actuel président vient d’expédier sa
2« Lettre aux Éducateurs », j’avoue me refuser à ce statut. Je suis
enseignant et n’ai, en aucun cas, à me substituer à une tâche
éducative qui incombe aux parents, à la famille. Mon métier consiste à
enseigner (transmettre un savoir de type scolaire), à instruire (former
1. http://www.comportement.net
2. http://media.education.gouv.fr/file/41/3/6413.pdf
7Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 8
l’esprit de quelqu’un par une somme de connaissances liées à
l’expérience, à la vie, aux événements), non à éduquer (du latin educare,
« élever, nourrir »). À moins que l’on estime que l’instruction
pourvoit fort bien à l’éducation, qu’elle permet à chacun de devenir son
propre éducateur. Pour l’instant, cette éducation relève de choix
personnels et familiaux qui, grâce à une confusion généralisée sur les
rôles des uns et des autres, phagocytent l’école.
Le 2 avril 1792, Condorcet disait à l’Assemblée nationale
législative:
« Offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de
pourvoir à leurs besoins, d’assurer leur bien-être, de connaître et
d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs ; Assurer
à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, de se rendre
capable des fonctions sociales auxquelles il a droit d’être appelé, de
développer toute l’étendue des talents qu’il a reçus de la nature, et
par là, établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle
l’égalité politique reconnue par la loi: Tel doit être le premier but
d’une instruction nationale; et, sous ce point de vue, elle est pour la
puissance publique un devoir de justice. Diriger l’enseignement de
manière que la perfection des arts augmente les jouissances de la
généralité des citoyens et l’aisance de ceux qui les cultivent, qu’un
plus grand nombre d’hommes deviennent capables de bien remplir
les fonctions nécessaires à la société, et que les progrès toujours
croissants des lumières ouvrent une source inépuisable de secours dans
nos besoins, de remèdes dans nos maux, de moyens de bonheur
individuel et de prospérité commune;
Cultiver enfin, dans chaque génération, les facultés physiques,
intellectuelles et morales, et, par là, contribuer à ce perfectionnement
général et graduel de l’espèce humaine, dernier but vers lequel toute
institution sociale doit être dirigée;
3Tel doit être l’objet de l’instruction […]. »
3. http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/7ed.asp
8Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 9
Pauvre Condorcet. Que dirait-il en voyant ce qu’est une classe
4de Troisième d’insertion ? Lui qui plaçait la Raison et la
Perfectibilité de l’être humain au-delà de toute considération… Pour ces
sections, il n’existe ni programmes ni manuels ni conseils pour donner
à l’enseignant que je suis ne serait-ce qu’une piste pédagogique à
suivre. Tout au plus nous incite-t-on à privilégier les évaluations
orales. Bien sûr, puisqu’ils sont bien souvent illettrés!
Enfin, j’invite les enseignants de tous bords (moi compris) à ne
pas baisser les bras, les syndicats à revoir leur sens du dialogue social
et les responsables politiques à rendre ce métier réellement plus
attractif. L’excellence a un prix et ce que je propose ici, ce que tous
les enseignants réalisent à longueur d’année contre vents et marées,
vaut plus que les quelque 1 600 euros net que l’on gagne au
cinquième échelon!
4. La nouvelle vient de tomber en ce mois de février 2008 : les Troisièmes
d’insertion disparaissent. Il ne reste plus à l’institution qu’à nous dire quoi
faire des élèves qui se « destinaient » à ces sections à défaut d’avoir le niveau
pour aller en Troisième générale. J’entends dire qu’il serait question de leur
faire passer le Brevet Professionnel!Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 10Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 11
2. À qui s’adresse ce livre?
Vous êtes titulaire ? Fonctionnaire indéboulonnable de
l’Éducation nationale ? Alors, ouvrez ce livre, utilisez-le et n’hésitez pas
à faire part de vos remarques – mêmes les plus critiques – à
l’auteur. Vous êtes stagiaire? Votre arrêté de titularisation n’arrivera
qu’après votre inspection de validation en mars-avril? Fermez ce
livre tout de suite et coulez-vous dans le moule préfabriqué de
l’institution. Elle n’aime pas la nouveauté et l’hétérodoxie
professionnelle peut coûter cher.
Est-ce un livre engagé? Oui. D’abord parce que tous nous nous
engageons, malgré les volées de bois vert que nous subissons à
longueur de temps, pour donner à l’école l’envergure qu’elle mérite et
qu’elle n’a pas. Non pas « celle qu’elle n’a plus », car je ne suis pas
nostalgique d’un temps (celui du fameux certificat d’études) que je n’ai
pas connu. Mais bien « celle qu’elle n’a pas » par rapport à ce qu’un
pays comme la France est en droit d’espérer. Ensuite parce que je ne
résiste pas au besoin de donner mon opinion, en passant, ici et là.
L’objectif de ce livre n’est pas de cracher sur la main qui me
nourrit mais de participer, à ma mesure, à cette réforme tant attendue
de notre système scolaire avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
Ce livre s’adresse à tous ceux qui en début de carrière se
posent des questions sur leur volonté de rester dans la profession; à
tous ceux que l’IUFM a laissés et laisse encore dans l’expectative; à
tous ceux qui ont la vague sensation que l’institution ment sur la
réalité de ce métier; à tous ceux qui ont des difficultés face à une
classe et qui ne savent pas comment s’en sortir ; à tous ceux qui se
demandent pourquoi en Cinquième un enseignant
d’HistoireGéographie doit bâtir un cours d’Éducation civique sur « Qu’est-ce
qu’un petit-déjeuner équilibré? »; à tous ceux qui simplement se
demandent : « Comment fait-on pour enseigner? ». Des bases, rien
que des bases dans ce livre. Le vrai métier d’enseignant commence
au-delà. Mais sans elles, cet après reste selon moi fantasmatique.
Ces conseils sont simples mais pas simplistes. Et dans tous les cas
plus difficiles à appliquer qu’il n’est possible de le croire.
11Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 12
Ce livre s’adresse à tous ceux – notamment les collègues
d’Histoire-Géographie – qui débutent demain matin face à des
classes dites « normales ». Il est encore possible d’enseigner, de
réussir, de faire progresser ses élèves et de trouver dans ce métier des
satisfactions. Mais l’idéal est puissant dans la profession et la
confrontation à la réalité peut déstabiliser. Alors, cultivons une
véritable force de caractère et affirmons ce que nous sommes
dans l’intérêt des élèves et du pays. Car c’est bien la France de
demain que nous préparons et l’amour de la patrie est une vertu qui
ne devrait pas être jetée en pâture aux partis politiques pour nourrir
leurs querelles personnelles.
Qu’en est-il de la didactique et des sciences de l’éducation ?
Pour ma part, je les laisse aux spécialistes. Elles ne m’intéressent pas.
Avec ou sans elles, les bourgeois s’en sortiront toujours. Quant aux
petits, aux sans-grades, l’imagination faisant défaut et le système
privilégiant la promotion d’une nomenklatura interne plutôt que celle
de l’efficacité pour tous, la pensée dominante préfère les placer dans
une catégorie de tout-venant nommée incapables, profiteurs, bons à
rien, crétins de base, petit peuple, etc. et au mieux flattée en périodes
électorales. L’École devrait être au-dessus des partis politiques,
audessus des syndicats et des attitudes partisanes. Nous sommes loin
du compte. Il faut créer cette École nouvelle et la penser sur des
natures totalement différentes. Mais l’Éducation nationale le
permetelle encore ? L’École est-elle encore un lieu ou les élèves sont initiés
au Savoir et à la Raison ? La transdisciplinarité, les journées
banalisées, les semaines à thèmes et autres tonneaux des Danaïdes de
l’inculture ambiante permettant une dilution lente mais certaines des
spécificités et donc des exigences propres à chaque matière me
pousse à croire le contraire.
Libre à ces pédagogues-là de pratiquer ainsi, tant que je peux
œuvrer dans un autre sens et donner mon point de vue dont chacun
fera, une fois encore, ce qu’il voudra.Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 13
3. La véritable pédagogie.
Autant le dire tout de suite: elle ne s’apprend pas dans les
livres, pas même dans celui-ci qui n’est qu’une proposition pour
appréhender les fondamentaux. Les vendeurs de recettes et de
solutions toutes faites – y compris l’auteur de ce livre – oublient que ce
qui marche avec les uns conduit les autres vers l’échec. De même, la
rigidité et le prêt-à-penser de l’institution entraînent un formatage
des pratiques et des cours. Rien ne peut remplacer la recherche
personnelle, les errances formatrices, les égarements salvateurs. En clair,
se tromper et rebondir.
La pédagogie se cultive au quotidien par des qualités qui se
perdent et que sont l’imagination et l’improvisation (susciter,
créer, faire apparaître une solution en fonction des besoins et
difficultés propres à une classe). Elles seules font la différence et permettent
de surprendre voire de désarçonner les élèves. Seule l’expérience
permet réellement de mettre en place les stratégies (situation,
démarches, matériels, savoir-faire…) qui vont permettre de faire
progresser les élèves. Mais l’Éducation nationale possède la
désagréable habitude de placer sur les postes les plus difficiles les
enseignants les moins expérimentés…
Faites appel aux ressources de votre culture, de vos
connaissances, de votre enthousiasme et de votre passion pour tirer de ces
« têtes blondes » tout ce qui peut les rendre plus humains, plus
citoyens pour utiliser un vocabulaire à la mode. Rebondissez à
chaque occasion, à chaque difficulté pour les amener vers un savoir
supplémentaire. Utilisez les situations de crise pour générer des
occasions d’apprendre. En clair, tablez sur vos ressources personnelles et
cultivez-les à chaque instant.
Créez votre style sans jamais abandonner votre statut
d’adulte, sans jamais vous départir d’une once de crédibilité. Tout
est question de personnalité. Ce que nous faisons en classe (même
lorsqu’on improvise au sens le plus strict du terme…) doit avoir
l’air « professionnel ». Tout un programme qui prend des années…
Toute une vie ?
13Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 14
Ritualisez tout ce que vous entreprenez avec vos
classes. Tous les rituels d’antan ayant été supprimés afin de laisser
les enfants librement évoluer, l’anarchie s’est installée dans les esprits
et dans les comportements. On le vérifie chaque jour. Ce n’est qu’en
réorganisant avec précision et fermeté toutes les relations
pédagogiques et humaines avec les élèves qu’il est possible de s’en sortir. Il
sera beaucoup question de ritualisation durant ces quelques pages,
même lorsque le terme n’est pas utilisé.
Littré – toujours plus exact même dans ses erreurs que tous les
autres dictionnaires – donne la substantifique moelle de ce qu’est le
pédagogue. Du grec paidagôgia (de pais, enfant, et agein, mener) :
« Dans l’Antiquité, esclave qui menait à l’école les jeunes garçons.
Par extension, à Rome, précepteur chargé de l’instruction d’un
enfant de famille riche. […] De façon plus générale chez les Anciens
eet les Modernes (XVII siècle), celui qui enseigne les enfants, qui a
soin de leur éducation. » Et le même Littré de préciser que
l’éducation est « l’ensemble des habiletés intellectuelles ou manuelles qui
s’acquièrent et se développent. » Plus loin on peut lire: « Par
extension, celui qui s’arroge le droit de censurer les autres »…
Certes, aujourd’hui, l’école s’adresse à tous sans tenir compte
des différences de richesse (est-ce si vrai ?). Pourtant, les fadaises
énoncées par certains formateurs adeptes des « intentions
pédagogiques » et n’ayant jamais vu un élève de près sont à des lieues de ces
définitions simples et trop souvent oubliées.
Alors comment fonder cette École française ? Comment mettre
en place cette pédagogie permettant à chacun d’atteindre – hors de
tout culte du résultat – ses capacités maximales? En réhabilitant le
statut de passeur de connaissances, de comédiens (et non de
pitre!), de cultivateurs des différences.Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 15
4. Genèse du doute.
« Soyez ferme sans être tyrannique. Vous n’êtes pas leur ami. Et
surtout n’oubliez pas de remplir le cahier d’appel ». C’est muni de ce
seul viatique que je commençai, le 4 janvier 2000 à 8 heures du
matin, ma carrière d’enseignant avec le statut de contractuel. Pas une
heure de formation mais déjà quelques mois de chômage derrière
moi. Une licence en poche et point d’alternatives professionnelles
pour compenser de nombreux ratages au CAPES. Comment bâtir un
cours ? Gérer des adolescents ? Se faire respecter ? Construire une
évaluation? Transmettre des savoirs? Je ne savais de ces questions que
ce que j’avais pu en apprendre dans une littérature
cinématographique édifiante où l’assistant bibliothécaire de Profs cristallisait sa
collègue de physique, où Coluche dans l’Instit tentait avec difficultés
de conjuguer le verbe avoir. Plus tard, j’allai découvrir les
tribulations de Gérard Depardieu dans Le plus beau métier du monde, film
inoubliable de caricature et de justesse. Pas de quoi faire un
enseignant au demeurant!
Quoi qu’il en soit, avec un statut de contractuel, j’appris
rapidement ce que la solidarité entre enseignants peut valoir pour
certains. Une « collègue », désagréable, mal avisée sur ses choix
professionnels et constituant ce que je tiens encore aujourd’hui comme la
honte de la profession, ne mit pas longtemps à me faire sentir que je
n’avais pas ma place dans l’institution. Les critiques personnelles
arrivèrent dans la foulée, masquées, par des voies détournées, jamais
en face. Pensez-vous… Elle poussa même le vice jusqu’à afficher en
salle des professeurs une liste des membres de l’équipe pédagogique
avec les statuts correspondants (Agrégé, Certifié, PEGC,
Contractuels, Vacataires…) désignant les collègues respectables de ceux
qui n’étaient que d’indésirables taupes venues infiltrer la secte. Je
pris l’habitude de la regarder comme un animal étrange, avec la
certitude qu’il valait mieux le cas échéant m’engager dans une autre
voie que de finir comme elle…
15Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 16
D’années en années, je changeai d’établissements : un
demiposte par ici, un autre par là-bas, peu importe. Il m’arrivait même de
préciser à la personne dont je dépendais à la DIPE (Division du
Personnel) qu’il existait un BMP (Bloc de Moyens Provisoires) de
9 heures à 25 minutes de chez moi et qu’il était par conséquent
inuti5le de m’expédier à l’autre bout du département ! Dans ma précarité
professionnelle, je pouvais me féliciter de ce que la mansuétude
rectoerrale me proposait chaque année un contrat allant du 1 septembre au
31 août, vacances d’été comprises donc. Tous les contractuels n’eurent
pas cette chance; ceux qui leur succèdent aujourd’hui – les vacataires
– sont prisonniers d’une politique ouvertement esclavagiste. Le même
rectorat, soucieux de la formation de ses ouailles, ne tarda pas à me
faire savoir que des stages étaient proposés pour m’initier à ce rude et
passionnant métier, celui pour lequel mon entourage me considérait
déjà rondement payé pour ne rien faire… Mon premier stage eut donc
lieu en 2001. Un haut responsable était de la partie pour nous guider
sur le chemin épineux du professorat. La matinée commença selon un
plan creux qui ne devait plus changer lors des stages ultérieurs.
• 9 heures: Début officiel du stage.
• 9 heures 30 : Début réel du stage, le temps que tout le monde
6soit arrivé . Le responsable du stage effectue son prêche, insiste sur la
nécessité de la formation (cette nécessité, bien sûr, ne nous a
jamais effleurés l’esprit) et fustige au passage quelques pratiques
enseignantes.
• 9 heures 45 : « Vous avez le droit de me poser deux questions
chacun ». L’ensemble des stagiaires frémit car le saint homme
semble avoir oublié qu’une seule et même question nous anime :
5. Je dois cependant reconnaître une chose. Changer d’établissement chaque
année pendant cinq ans m’a permis de recommencer sur des bases vierges à
chaque rentrée scolaire et de ne pas avoir à assumer les conséquences d’une
réputation mal établie…
6. Car il faut ici préciser à l’apprenti professeur que l’Éducation nationale est
incapable d’organiser des stages de proximité… C’est ainsi qu’une collègue
de Barcelonnette fut invitée à venir, le mercredi après-midi, aux stages
organisés à Aix-en-Provence…
16Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 17
« Comment enseigne-t-on ? » Et l’officiant de rajouter : « En ne
traînant pas, nous aurons fini pour midi et nous pourrons aller manger. »
Bel envoi!
•10 heures: Après nous avoir laissés le temps de la réflexion,
la séance de doléances débuta sous le regard ferme et protecteur de
deux formateurs IUFM. Mon tour vint et, après avoir formulé ma
première question pour qu’elle ne ressemble pas trop aux précédentes
– ni aux suivantes! – je me lançais: « Comment mettre au travail
l’élève assis au fond de la classe à côté du radiateur ? » Ma candeur de
débutant incompétent fit sourire. La remarque qui fusa dans la
seconde résonne aujourd’hui encore à mes oreilles : « Ce type d’élèves
nous en avons tous. Ce sont des élèves qui n’ont pas compris le sens
de l’école. » Alléluia!
• 12 heures 45 : Fin de la séance des questions et, de fait, début
du repas.
L’après-midi se dilua en de vaines tentatives pour bâtir un
semblant de cours à plusieurs.
Avez-vous remarqué? Ne manque-t-il pas quelque chose
d’essentiel? Mais si, mais c’est bien sûr. Les réponses tant attendues se
font encore attendre! Voyez-vous au travers de votre fenêtre ces
feuilles mortes que le vent balaie et charrie au lointain vers le
couchant? Je gage que les réponses espérées devaient être gravées dessus
en lettres d’or enluminées… Car en effet, aucune réponse ne fut
jamais apportée à toutes ces questions que nous avions posées dans
l’espoir d’apprendre quelque chose d’un tant soit peu utile face aux
élèves.
En 2003, je fus nommé en REP (Réseau d’Enseignement
Prioritaire).
Les plus anciens se souviennent de la grande consultation
nationale organisée cet hiver-là. Sonnez clairons et trompettes, nous
avait-on dit, le temps de LA réforme est arrivé! « Si vous avez des
idées dites-le. C’est le moment où jamais! »
Et la noble institution de rassembler sur un même laps de
temps dans cette communion nationale dont elle seule a le secret, le
ban et l’arrière-ban de la profession, des femmes de ménage
jusqu’aux IPR, en passant par les chefs d’établissement, les parents, les
17Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 18
délégués, les élus locaux… D’opulents dossiers virent le jour et
générèrent des espoirs que seul un débutant comme moi pouvait
entretenir avant de partir retrouver les dossiers précédents sur les étagères
encombrées des rectorats. Les autres n’en étaient pas à leur coup
d’essai. Qu’en est-il sorti? Comme toujours: rien. Ou si peu. Je retrouvai
mes élèves avec les mêmes problèmes et l’enthousiasme des premiers
instants avait disparu dans le regard d’une collègue de mathématiques
proche de la retraite qui semblait dire « Je vous avais prévenu… ».
La même année, un stage, savoureux, me fut proposé sur le
2thème: « Comment assurer la transition du CM à la Sixième? ».
Très curieusement, j’avais demandé à mon Principal s’il était possible
de découvrir les méthodes d’apprentissage de la lecture en usage au
primaire… L’institution serait-elle autiste? J’offre ici une réponse
lapidaire qui sera récurrente: oui. Autiste et désormais incapable
d’apprendre à nos enfants à formuler une idée audible et susceptible
d’être entendue par la République.
Car le problème est là. Le niveau ne monte ni ne baisse; ou du
moins j’avoue ne rien en savoir tant les critères d’appréciation varient.
Il est notoirement insuffisant. Non pas par rapport à ce qu’il était à
l’époque du certificat d’études – encore lui! – lequel ne concernait que
710 %, tout au plus, d’une classe d’âge . Il est insuffisant par rapport à
ce dont un élève a besoin pour s’en sortir dans une société complexe
comme la nôtre et dans laquelle le collège scolarise, qu’on le veuille ou
pas, 100 % des élèves. Ce niveau, reflet d’une solide éducation et d’une
culture générale (particularité française?), devrait permettre aux futurs
citoyens de formuler un projet de société, d’en comprendre les tenants
et les aboutissants, de pallier les inévitables reconversions
professionnelles propres à une société désormais « flexible ». Or, il n’en est rien.
S’il monte encore pour les uns – les plus favorisés –, j’ai peine à croire
qu’il ne descend pas pour les autres, avec à la clef un déclassement
7. Aux nostalgiques de cette époque je recommande de réfléchir à cette
question : « Où étaient, dans les années soixante, ces « enfants à problèmes » qui
forment notre actuel public, sinon dans les bidonvilles? »
18Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 19
8social garanti . C’est pourtant cette extrême diversité de situation qu’il
nous faut affronter en classe!
Au-delà d’une orthographe et d’une grammaire en
liquéfaction, combien d’élèves des banlieues sont arbitrairement contre
Sarkozy tout en le plaçant à gauche sur l’échiquier politique ?
Combien sont, tout aussi arbitrairement, de gauche parce que
c’estcomme-ça-qu’on-vote-quand-on-est-pauvre mais s’avèrent
incapables de placer Besancenot au bon endroit sur le même échiquier
politique ? Combien d’entre eux, en définitive, n’iront pas voter et se
contentent d’ores et déjà de toucher les aides sociales, de se
désintéresser dramatiquement de la vie politique…? Ce ne sont là que les
exemples les plus caricaturaux. Et que dire de ceux qui sortent du
système scolaire sans aucune qualification, même minime, et qui,
noyés sous des problèmes familiaux, sociaux, médicaux…, coulent à
pic. Leur avenir? Une inscription au CNED? Une route tracée vers
l’assistanat social? Une inscription par défaut à l’Université avec les
taux d’échec que l’on sait en première année? Une cellule en milieu
carcéral ? J’y enseigne et constate que l’on y retrouve les mêmes
9populations , quelques années après, végétant dans un système
criminogène et affirmant sourire aux lèvres : « Sarkozy et Hitler ;
Hortefeu et Laval, mêmes combats! »
2La matinée de ce stage sur la transition CM – Sixième se
déroula donc, identique à la précédente. Un responsable nous
proposa d’analyser par groupes – méthode très à la mode… – différents
manuels de primaire afin de répondre à cette question essentielle:
« Quels sont les avantages et les inconvénients de chacun d’entre
eux ? » Nous fûmes bons, pour ne pas dire excellents. Pour le reste…
8. On lira les analyses éclairantes de S. Beaud, sociologue, 80 % au bac… et
après?, La Découverte, 2003 qui écrit page 80: « Au fur et à mesure de
l’élargissement du recrutement social des élèves, leurs conditions de travail
tout comme les conditions d’enseignement des professeurs (notamment avec
l’augmentation du nombre d’élèves par classe) se sont dégradées. »
9. Que ceux qui affirment que le prolétariat n’existe plus viennent un jeudi
matin, jour de parloir, à la prison dans laquelle j’enseigne. Ils verront les
familles des détenus venir en masse et découvriront un sous-prolétariat
insultant pour la France d’aujourd’hui.
19Art enseigner 27/03/08 16:43 Page 20
J’en fis d’autres sur la gestion de classe. Un durant lequel,
toujours pétri de cette touchante naïveté, je posai au formateur,
débraillé pour ne pas dire crasseux, la question qui fait fuir.
– Mais vous ne pourriez pas nous donner un protocole pour
savoir comment effectuer l’entrée en classe au mieux, comment les
mettre au travail, etc.? Il doit bien exister des « trucs » généraux
quand même…
– Bien sûr. [Sourire des stagiaires] Mais à quoi vous
servirontils? Chaque classe est unique et les réponses à apporter à l’une ne
sont pas celles qui conviennent à l’autre. Il faut vous adapter au
public que l’on vous confie.
Feuilles mortes…
En juin 2004, je réussis mon CAPES par la voie réservée. Les
examinateurs, dans une séance plénière à l’attention des candidats,
affirmèrent qu’il ne s’agissait point d’un concours au rabais. Un
démenti est toujours un aveu dissimulé. S’il ne l’était pas, à quoi bon
le préciser…? À vrai dire que ce fut vrai ou non cela m’importait
peu. C’était ma dernière tentative, la bonne. Classé deuxième
national, je pouvais définitivement dire adieu au spectre du chômage. Le
jour de ma titularisation, mon inspectrice fut ravie de mon travail.
Le CAPES en poche, j’étais nommé en lycée, à ma grande
satisfaction, avant de m’apercevoir qu’il s’y trouve les mêmes problèmes
que partout ailleurs. J’arrivais en pleine carte scolaire. Dans ces
caslà, la règle est simple : dernier arrivé, premier parti. Ayant déjà muté
l’année précédente, mon barème ne dépassait pas les 29 points…
C’est ainsi que, malgré la bonification de 1 500 points pour mutation
forcée, laquelle, m’avait-on dit, m’éviterait le pire, j’appris que
j’exercerai désormais dans un collège que je n’avais pas demandé
(personne d’ailleurs ne le demande…), classé ZEP sensible dans la
mebanlieue d’Avignon. Et M le Proviseur adjoint de rajouter sur ce
ton grave qui signalait une situation extrêmement préoccupante:
« Oula! Bon… Mais vous êtes costaud. Vous vous en sortirez! »
Boyaux tordus sur fond d’acidité gastrique, de reportages télés, de
craintes de violences. Un journal à grand tirage venait, de façon fort
critiquable, de publier la liste des établissements les plus difficiles de
France. Devinez quoi…
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