Pucelles à vendre, Londres 1885
207 pages
Français

Pucelles à vendre, Londres 1885

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Description

1885. Scandale à Londres. Une " commission secrète " de journalistes enquête sur le trafic organisé – et légal... – de jeunes filles vierges dans lequel sont impliquées les élites victoriennes. Immédiatement traduit en français, Le tribut des vierges est le livre fondateur du journalisme moderne.





En 1885, à 36 ans, le journaliste W. T. Stead a fait de la Pall Mal Gazette le pilier du parti libéral. Ses campagnes d'opinion et ses enquêtes bousculent l'Angleterre victorienne. La plus célèbre de celles-ci, The Maiden Tribute To Modern Babylon (le tribut des vierges de la Moderne Babylone) fut menée dans les milieux de la prostitution enfantine avec l'aide de collaborateurs du journal. À l'époque, la loi fixait à l'âge de 13 ans la majorité sexuelle des jeunes filles.
Avec ses enquêteurs, Stead décrit les filières qui permettent d'obtenir des fillettes vierges auprès de tenancières de maisons closes ou de respectables maquerelles indépendantes. Une visite et un certificat médical officiel garantissent la qualité du produit. Au-delà des faits l'enquête s'intéresse aux mentalités. Stead recueille des propos et des témoignages auprès de tous les acteurs de ce " labyrinthe " du crime.
Ce reportage de la Pall Mall Gazette eut un retentissement international. La loi anglaise porta la majorité sexuelle des jeunes filles à 16 ans. W.T. Stead fut néanmoins condamné à trois mois de prison pour de prétendues diffamations. George Bernard Shaw s'inspira de l'affaire pour Pygmalion et Stevenson pour Dr Jekyll & Mr Hyde.
Cette réédition de la traduction française réalisée elle aussi en 1885, est précédée d'une passionnante étude de Dominique Kalifa.





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Informations

Publié par
Date de parution 26 septembre 2013
Nombre de lectures 17
EAN13 9782362790904
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Cover

 

 

WILLIAM THOMAS STEAD

 

 

PUCELLES À VENDRE

Londres 1885

 


 

WILLIAM THOMAS STEAD

PUCELLES À VENDRE

Londres 1885

 

 

 

 

 

 

Alma, éditeur. Paris


 

 

Postface de Dominique Kalifa.
Ouvrage publié sur la recommandation de François Angelier.

 

 

 

 

 

 

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Traduction française des éditions Edouard Dentu, Paris, 1885.

© Alma, éditeur. Paris, 2013.

ISBN : 978-2-36279-090-4

Conception graphique : Hugues Vollant.

 

AVIS DE L’ÉDITEUR

LaPALL MALL GAZETTEest un journal libéral de Londres. Elle paraît chaque jour et publie jusqu’à cinq éditions quotidiennes.

Le samedi 3 juillet dernier elle publiait un avis à ses lecteurs, disant que ceux qui ne voudraient pas être scandalisés devraient s’abstenir d’acheter laPALL MALLle lundi, le mardi, le mercredi, et le jeudi suivant.

En effet, le lundi, le journal libéral commença à publier les effroyables révélations dont nous avons traduit ci-après le texte in extenso. Cette traduction est littérale. Elle est d’une exactitude absolue.

Les crimes que le journaliste anglais a dénoncés se sont tous accomplis sous ses yeux. Il en a été le témoin, ou bien il a reçu les confidences des criminels. On ne peut pas douter de sa parole ; tout ce qu’il raconte est vrai.

Le journaliste est tellement sûr de lui-même qu’il a provoqué une contre-enquête sur ses révélations. Deux personnages d’une haute vertu, le cardinal Manning et l’archevêque de Cantorbéry, ont accepté de présider la commission de vérification.

En faisant cette publication, nous voulons seulement éclairer le public français sur les mœurs d’un peuple qui, depuis un siècle, n’a pas cessé de nous reprocher hypocritement notre immoralité. Si corrompue que soit la France, elle n’est pas tombée dans l’ignominie anglaise que laPALL MALL GAZETTEvient de révéler.

Ceux qui liront les articles ci-après traduits, en éprouveront un profond dégoût ; ils en ressentiront un grand mépris pour la nation calomniatrice ; mais, après les avoir lus, nos concitoyens estimeront davantage leur patrie calomniée. Chez nous, la révélation de tels crimes aurait été suivie de la punition des coupables. Des lords et des députés souillés de crimes contre l’enfance siègent encore au Parlement anglais !

Maintenant, nous passons la parole au journaliste anglais, témoin oculaire des ignominies dont la capitale de son pays est le théâtre.

 

AVERTISSEMENT
DE LA PALL MALL GAZETTE

L’horreur avec laquelle on lira aujourd’hui le rapport de notre commission sera saisissante et fera tressaillir le monde entier.

Nous ne doutons pas que, lorsque cette peinture atroce des crimes qui se commettent maintenant, sous l’égide même de la loi, aura été exposée devant les yeux du public, la Chambre des Communes ne trouve le temps d’ouvrir l’ère où les jeunes filles anglaises seront protégées contre des injustices irréparables.

Les preuves que nous allons publier cette semaine ne laisseront aucune place au doute, ni au sujet de la réalisation des crimes contre lesquels est dirigée la loi d’amendement, ni par rapport à la protection rendue plus probable en augmentant la limite d’âge de consentement.

Lorsque le rapport aura été publié, l’affaire sera mûre pour la loi, et nous ne croyons pas que les membres, à la veille des élections générales, refuseront de prendre en considération la loi qui doit protéger la fille du pauvre, loi que la Chambre des Lords elle-même a déclaré, dans trois sessions consécutives, être une nécessité impérieuse.

Mais cela ne constitue qu’une seule – et une des plus faibles – des considérations qui justifient la publication du rapport. Le bien qu’il fera est palpable. Ces révélations que nous commençons à publier aujourd’hui ne peuvent manquer de toucher le cœur et d’éveiller la conscience du peuple anglais. Si terrible que soit cet exposé, l’horreur même en renferme une promesse : elle ne parle pas de désespoir final, mais, au contraire, nous montre un avenir meilleur. Wir heissen euch hoffen « Nous vous ordonnons d’espérer », la dernière parole adressée par Carlyle à son pays, ces mots poétiques par lesquels Goethe termine son psaume moderne, voilà le cri que nous devons répéter aujourd’hui, car assurément ces horreurs, comme d’autres, contre lesquelles l’humanité a fini par s’insurger, ne seront pas éternelles. « Est-ce que l’on m’a donné ma sœur à garder », cette paraphrase de l’excuse de Caïn n’atténuera pas la douleur cuisante que tout honnête homme ressentira en apprenant la nature des atrocités qui sont commises de sang-froid à l’ombre même de nos églises et à portée d’une pierre de nos tribunaux. C’est une véritable traite d’esclaves qui se pratique autour de nous ; mais, comme elle se fait au cœur même de Londres, c’est un scandale – outrage à la morale publique – que d’y faire allusion. Depuis trop longtemps nous avons gardé le silence.

Il y a quelques moralistes dévoués qui se sont efforcés, pendant de longues années, de sauver ceux qui pourraient adresser à la majorité parmi nous le reproche familier de Gordon : « Pendant que vous mangez et buvez et êtes au lit, nous, et ceux qui sont avec nous, nous veillons jour et nuit », qui combattent cette grande injustice, trop heureux, en vérité, lorsqu’ils échappent aux reproches et injures pour avoir voulu nous rappeler à notre devoir. Désormais aucun honnête homme ne pourra se joindre aux cris d’indignation par lesquels les malfaiteurs ont, jusqu’à présent, étouffé toute tentative de donner un corps au gémissement imperceptible qui monte incessamment de la basse classe sacrifiée.

C’en est fini de la conspiration du silence, qui, après chaque enquête, se charge de « refermer vivement la porte sur la question, comme le couvercle de pierre se refermait au Campo-Santo de Naples sur les corps humains qui y pourrissaient en tas ». Ce « couvercle de pierre » vient d’être soulevé et ne se refermera plus, nous l’espérons, jusqu’à ce que quelque chose ait été fait.

Sous l’impulsion impitoyable de la publicité, même les honnêtes gens qui ne sont qu’indifférents feront plus de bien que les plus vertueux ne purent faire tant que le danger était soustrait à la vue.

Nous avons de bons motifs pour espérer qu’il sera fait beaucoup, si ce n’était que parce que jusqu’à présent on a fait si peu. Un sombre désespoir a énervé les cœurs de ceux qui regardent ce grand péril en face, et de braves gens ont, bien qu’à regret, transporté leur activité sur un autre terrain plus susceptible de donner un bon résultat. Mais l’immensité de cette misère aurait dû redoubler notre ardeur au lieu de l’endormir. Personne ne peut dire à quel point les souffrances et l’injustice sont irrémédiables tant que toutes les forces morales et religieuses du pays n’ont pas été mises en branle pour les combattre. Or, par rapport à ce sujet, les forces même sur lesquelles nous comptons pour combattre d’autres périls sont presque toutes paralysées. La famille, l’école, l’église, la presse se taisent. La loi est en réalité complice du crime. Les parents sont coupables en ne mettant pas leurs enfants en garde contre l’existence de dangers dont beaucoup n’acquièrent la connaissance que lorsqu’ils en sont devenus la proie. La presse, qui rapporte littéralement tous les détails des tribunaux de divorce, recule, pleine d’horreur pieuse, devant le devoir de projeter un flot de lumière sur ces ténèbres qui dissimulent des antres de cruautés. Mais, de toutes les abstentions, celle des Églises est peut-être la plus remarquable et la plus complète. La mission du Christ consistait à faire ressembler l’homme à l’image de Dieu. L’enfant prostituée, telle est de nos jours l’image dans laquelle les hommes ont transformé la femme, qui avait été créée d’abord selon l’image de Dieu, avec l’assentiment de ceux qui portent le nom chrétien.

Si la chevalerie n’existe plus, si la chrétienté est stérile, il y a un autre enthousiasme auquel nous pourrons nous adresser en toute confiance. L’avenir appartient aux forces combinées de la démocratie et du socialisme lesquels, unis, sont invincibles. Divisés sur beaucoup de points, ils seront unanimes à protester contre l’immolation permanente des filles du peuple aux vices du riche. Des deux, c’est le socialisme surtout qui trouvera un stimulant puissant dans cette révélation, constatant jusqu’à quel point, grâce à notre système social actuel, la richesse est capable d’exercer les abus de pouvoir les plus atroces qui ont fait le malheur du féodalisme du Moyen Âge. La richesse c’est le pouvoir ; la pauvreté, c’est la faiblesse. L’abus du pouvoir conduit directement à sa destruction, car est-il possible de trouver, dans toutes les annales du crime, un abus du pouvoir de la richesse plus honteux que celui, grâce auquel, en plein XIXe siècle de la civilisation chrétienne, princes et ducs, ministres et juges, riches de toutes les classes, achètent, pour leur damnation temporelle sinon éternelle, les filles du pauvre jusqu’alors sans tache ? On dira qu’elles consentent à leur perte. C’est ce que faisaient aussi les serves desquelles le seigneur exigeait le jus primæ noctis. Or, est-ce que les riches croient que le consentement du pauvre obtenu par la force détournera d’eux la vengeance et la destinée ?

Il suffira d’amener le peuple à réfléchir sérieusement sur cette affaire pour faire du progrès dans le sens voulu. Des maux qui, dans le temps, étaient aussi universels et aussi indispensables en apparence que la prostitution ont disparu. Des vices presque universels alors sont considérés aujourd’hui avec horreur et dégoût par les hommes les moins moraux. L’esclavage n’existe plus. La piraterie a disparu. La guerre civile est une chose presque inconnue. La torture a été abolie. Ne pouvons-nous pas, par conséquent, espérer que, si nous cherchons à faire notre devoir envers nos sœurs et envers nous-mêmes, nous réduirons sensiblement la plaie de la prostitution, si nous ne réussissons pas à l’extirper complètement ? Car rappelons-nous que « tout espoir qui naît et croît dans le cœur de l’homme découle, sur son ordre, du grand cœur de Dieu ».

Et si cet idéal semble trop éblouissant pour les yeux humains, nous pouvons dans tous les cas faire beaucoup pour sauver les victimes innocentes qui malgré elles sont lancées dans le Maëlstrom du vice. Et où est l’homme parmi nous qui, en présence d’une injustice aussi criante, voudrait rester encore les bras croisés ?

 

LE TRIBUT DES VIERGES
DE LA MODERNE BABYLONE

RAPPORT DE NOTRE COMMISSION SECRÈTE

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I. PROLOGUE

Jadis – si nous en croyons les mythes de l’Hellade – Athènes, après une campagne désastreuse, fut contraintepar son conquérant, d’envoyer tous les neuf ans, un tribut de sept adolescents et sept vierges, à l’île de Crète. Les quatorze condamnés choisis au hasard, au milieu des lamentations des citoyens, ne revenaient jamais. Le vaisseau qui les amenait en Crète déployait des voiles noires, symbole du désespoir, et à son arrivée les passagers étaient jetés dans le fameux labyrinthe de Dédale pour y errer, pour ainsi dire, à l’aveugle jusqu’au moment où ils étaient dévorés par le minotaure, monstre effroyable, moitié homme, moitié taureau, produit infâme d’un désir contre nature. « Le labyrinthe était aussi vaste qu’une ville et avait des cours et galeries sans nombre. Aucun de ceux qui y étaient entrés ne pouvaient jamais retrouver la sortie. Ils avaient beau parcourir les innombrables salles pour chercher la porte d’entrée, tout était en vain. Ils ne faisaient que rendre de plus en plus certaine leur perte, dans le labyrinthe inextricable jusqu’à ce qu’ils finissent par être dévorés par le minotaure. » Deux fois, de neuf en neuf ans les Athéniens payèrent le tribut de vierges au roi Minos, en déplorant amèrement la nécessité cruelle où ils se trouvaient de se courber sous son joug d’airain. Lorsque la troisième échéance du tribut approcha, l’affliction de la ville à laCouronne de violettesétait à son paroxysme. Depuis le palais du roi jusqu’à la hutte du paysan, partout on n’entendait que cris et gémissements, et les sanglots déchirants du désespoir, au point que toute l’atmosphère, semblait vibrer sous l’impression d’une angoisse ineffable. C’est alors que Thésée, ce héros, s’offrit spontanément pour faire partie de ceux qui seraient désignés par les boules noires sorties de l’urne fatale, et l’histoire de son abnégation, de sa victoire et de son retour triomphal, est une des légendes les plus connues qui, dès l’origine du monde, aient enflammé l’imagination et embrasé le cœur de l’humanité.

« Le labyrinthe, dit Ovide, était disposé ingénieusement avec de nombreuses salles et des passages tortueux, afin de soustraire à la vue de tous le honteux produit d’un désir immonde, auquel il devait servir de séjour. »

Et personne ne sut dire exactement ce qu’il en advenait des victimes – les adolescents et les vierges – que l’on y enfermait. Selon les uns, ils étaient mis à mort ; selon d’autres, ils y vivaient dans l’esclavage jusqu’à leur vieillesse. Mais sur un seul point tous les contes sont d’accord, c’est que ceux qui se trouvaient une fois pris dans ses détours ne pouvaient jamais revenir sur leurs pas, tellement les chemins en étaient « inextricables », les sentiers « perdus » et les fausses routes « innombrables ». Sur le mur du côté sud du porche de la cathédrale de Lucca il y a un morceau de sculpture légèrement esquissé, représentant le labyrinthe de Crète, « dont personne », dit la légende qui est inscrite sur le côté, en gros caractères, « ne pouvait sortir, une fois entré ».

 

II. LE MINOTAURE ANGLAIS

Il semble incroyable et presque impossible que les Athéniens aient pris tellement à cœur le tribut insignifiant qu’ils avaient à payer au minotaure une fois tous les neuf ans. Cette nuit même, et toutes les nuits, pendant toute l’année, pas sept vierges seulement, mais maintes fois sept, prises au hasard, presque aussi bien que celles dont le sort décidait, en pleine place publique d’Athènes, qu’elles seraient jetées dans le labyrinthe de Crète, sont jetées ici à Londres comme un tribut de vierges à la nouvelle Babylone.

Vierges elles étaient, ce matin, lorsque se levait l’aurore, mais ce soir leur perte est consommée, et demain elles se trouveront dans le dédale de la prostitution de Londres. C’est dans ce labyrinthe que, semblable à des âmes perdues, erre l’immense troupeau des prostituées de Londres, dont personne ne saurait supputer le nombre, mais qui probablement n’est pas inférieur à 50 000. Sans doute, beaucoup de celles qui ne s’y sont aventurées qu’un peu, réussissent à s’échapper. Mais le grand nombre est entraîné irrésistiblement en avant, pour être anéanti au moment voulu, afin de faire place aux autres qui partageront le même sort.

L’appétit du minotaure de Londres est insatiable et personne de ceux qui disparaissent dans son antre ne reparaît jamais. Après avoir erré douloureusement pendant des années dans ce palais du désespoir –, car « il n’y a aucune consolation à y attendre, ni même un adoucissement à la souffrance, sauf le calmant empoisonné de l’ivresse », la plupart de celles qui sont prises au piège cette nuit périront ; quelques-unes d’entre elles dans d’horribles tortures. Et bien loin d’être bouleversée par l’affliction, la grande ville de Londres ne prend aucun souci de ces choses et l’homme le plus policé du monde, l’héritier des progrès de tous les âges, le dernier produit d’une longue série de civilisations et de religions, hausse dédaigneusement les épaules lorsque quelqu’un se hasarde à élever dans la presse la plus légère protestation contre une horreur mille fois plus effroyable que tout ce qui, dans le principe du monde a pu hanter, comme un cauchemar, l’imagination humaine. N’importe, je n’ai pas encore perdu la foi dans le cœur et la conscience de la nation anglaise ni dans le caractère chevaleresque inné et le robuste bon sens du peuple ; et bien que je ne sois pas un vain rêveur d’utopies, peuplées uniquement par sir Galahads et des Vestales, je nourris l’espoir qu’un frein sera mis à cet énorme tribut de vierges, qui, bon gré mal gré, est prélevé toutes les nuits à Londres par les vices du riche sur les besoins du pauvre.

La luxure de Londres dévore tous les ans des milliers de femmes qui sont littéralement tuées et supprimées, victimes vivantes immolées sur l’autel du vice.

Il se peut que cela soit inévitable et ce n’est pas là, ce qui me préoccupe. Mais je demande que celles qui sont vouées aux missions mal famées n’y soient pas entraînées malgré elles, et qu’aucune d’elles ne puisse être attirée frauduleusement dans le palais de la mort avant d’avoir atteint l’âge où elle saura lire l’inscription qui en domine l’entrée :

« Vous qui entrez ici abandonnez tout espoir. »

Si les filles du peuple doivent être servies, comme des morceaux délicats, pour assouvir les passions des riches, permettez-leur au moins d’atteindre l’âge où elles pourront comprendre la nature du sacrifice qu’on leur demande de faire. Et si nous devons jeter toutes les nuits –, pas sept, mais sept fois sept vierges dans la gueule du vice, donnez-nous au moins la satisfaction de voir qu’elles consentent à s’immoler elles-mêmes et que ce ne sont pas des victimes récalcitrantes, obtenues par la force et par la fraude.

Ce n’est certainement pas trop exiger des riches libertins.

Même des considérations d’intérêt personnel doivent engager nos gouvernants à faire droit à une demande aussi modérée. Car l’heure de la démocratie a sonné, et il n’y a aucune injure que l’homme tienne autant à venger que celle-là.

Si elle n’a pas été vengée jusqu’à présent, c’est qu’on ne l’a pas encore sentie. La République romaine dut sa fondation au rapt de Lucrèce ; mais Lucrèce appartenait à une des familles dirigeantes. Une offense semblable plaça l’Espagne sous la domination des Maures, mais là encore la victime du libertinage royal était la fille d’un comte. Mais le père et les frères dont les filles et sœurs sont achetées comme des esclaves non du travail, mais bien de la luxure, ont fini par faire partie des classes dirigeantes, circonstance pleine d’espoir pour la nation, mais qui ne menace aucune classe.

Beaucoup de révolutionnaires français étaient assez débauchés, mais rien n’a donné à la guillotine autant de tranchant que le souvenir du Parc-aux-Cerfs ; et même de nos jours les horreurs qui se rattachent à la répression de la Commune étaient dues en grande partie au désespoir de la femme vengeresse.

Donc, à moins que la levée de l’impôt de jeunes filles à Londres ne soit dépouillée de ses abus les plus criants – je démontrerai qu’actuellement elle fleurit sans entraves aucunes – le désir de vengeance, qui pourra être apaisé par une réforme, pourra devenir le virus d’une révolution sociale.

C’est la seule matière explosible assez puissante pour faire écrouler le trône.

 

III. LIBERTÉ DU VICE, RÉPRESSION DU CRIME

Pour éviter tout malentendu quant au but que je me propose en dévoilant les particularités horribles et criminelles de ce trafic infernal, je tiens à déclarer expressément dès à présent que, quelque importance que je reconnaisse au besoin impérieux de moralité et de chasteté, je ne demande en aucune façon que la police entrave la liberté du vice. Je demande seulement la répression du crime. L’immoralité sexuelle, quelque danger qu’elle offre en elle-même ou dans ses conséquences, n’est pas l’affaire de la police, mais bien celle du moraliste, tant que les personnes en question sont majeures, parfaitement maîtresses de leurs actes, et que dans leur péché elles n’outragent pas la morale publique.

Appliquons, dans tous les cas, les principes sacrés de la liberté du commerce au commerce des vices, et réglons les rapports des sexes par l’intervention du marché et par la liberté du contrat privé.

Quelle que puisse être mon appréciation personnelle quant à la réalité et à l’importance d’une théorie transcendante de la pureté, dans les relations entre homme et femme, c’est l’affaire du moraliste et non celle du législateur. Loin de demander une augmentation des pouvoirs de la police, je serais plutôt disposé à dire à celle-ci « à bas les mains ! » toutes les fois qu’elle se mêle arbitrairement des opérations ordinaires du marché du vice.

Mais plus nous accordons de liberté absolue aux adultes pour disposer de leurs personnes conformément aux principes du contrat privé et du commerce libre, plus nos mesures devront être sévères contres les crimes innombrables qui sont la résultante du vice, comme le vice lui-même est la résultante des visions impures du cœur humain. Ces crimes fleurissent de toues parts, ignorés et sans entraves – si, après tout, ils ne sont pas absolument encoragés par la loi – car il est certain qu’ils sont commis par plusieurs législateurs et tolérés par de nombreux fonctionnaires chargés d’appliquer la loi.

Il est impossible d’extirper le vice par un acte du Parlement, mais si nous sommes forcés de laisser le vice libre, ce n’est pas une raison pour que nous assistions impassiblement à la perpétration de crimes.

Et je suis à même de prouver par mon expérience personnelle – expérience acquise à un prix dont je préfère ne pas parler – que des crimes de la nature la plus atroce et la plus abominable sont commis à Londres, constamment et systématiquement, sans obstacle ni entraves. Ces crimes peuvent être classés sommairement comme suit :

I. Vente et achat et viol d’enfants.

II. Livraison de vierges.

III. Tromperie et perte de femmes.